L’exil, cette torture permanente

Photo by Atelier Reich © Stefan Zweig Centre Salzburg
Photo by Atelier Reich © Stefan Zweig Centre Salzburg

Les quatre dernières années
de l’écrivain Stefan Zweig.
Magnifique

Le 22 février 1942 à
Petrópolis, sur les hauteurs de
Rio de Janeiro, cette ville qui
l’avait jadis émerveillée,
Stefan Zweig se suicide en
compagnie de sa compagne,
Charlotte Elisabeth Altmann,
de trente ans sa cadette. Le
grand écrivain autrichien,
symbole même de cette
Mitteleuropa, ce creuset
artistique majeur d’Europe
centrale, ami de Sigmund Freud, d’Arthur Schnitzler ou d’Emile
Verhaeren mit ce jour-là un terme définitif à un exil qui l’aura
conduit de l’Autriche à Londres puis sur le continent américain. C’est
ce que raconte George Prochnik dans son magnifique ouvrage.

Le livre de George Prochnik, ancien professeur de littérature
américaine à l’université de Jérusalem est une course effrénée vers
l’abîme, une fuite en avant intellectuelle, un sentier incertain dont
Zweig n’a jamais vu le bout et dont il devint le Sisyphe. Concentré
sur les quatre dernières années de sa vie avec des incursions dans la
jeunesse de l’auteur de Marie Stuart ou de Fouché, l’ouvrage suit un
Zweig en proie au doute, à la mélancolie, à la dépression. Partout, la
guerre, la barbarie et la mort le poursuivent, le hantent telles trois
parques. En Espagne, elles sont là. En France, elles détruisent ce
pays qu’il aimait, ce pays où il était venu faire l’éloge du pacifisme,
cette France de Jean-Christophe, le roman de son ami Romain
Rolland.

A New York qu’il n’aime pas, il repense à ces villes,  à ce continent
qu’il a laissé derrière lui et qui se meurt, à ces cafés de Vienne, de
Budapest ou de Zürich où il aimait rencontrer ses amis mais aussi
ces étrangers qui lui rappelaient combien il était un grand écrivain. Il
y a un plaisir non dissimulé à se replonger dans le bouillonnement
intellectuel de cette Vienne d’avant la catastrophe et d’y découvrir
quelques anecdotes cocasses comme la rencontre de Stefan Zweig
avec Elias Canetti. L’exil l’enferme dans une forme de claustrophobie
et la gloire qu’il transporte avec lui ne parvient jamais à l’apaiser. Elle
n’est qu’ « un poudroiement né d’un battement d’aile ».

Ses trois parques ne lui laissèrent aucun répit. Même un océan ne
suffit pas à les arrêter. Elles revinrent le hanter, lui rappeler son
monde d’hier. Prochnik, qui a eu accès à la correspondance de
l’écrivain, montre à juste titre la torture que représente le
déracinement pour celui qui n’a plus de patrie, pour celui qui a dû
fuir sa maison, sa famille, sa réputation, sa vie. Elle offre une terrible
résonance à tous ceux qui prennent le chemin de l’exil, sur ces
routes balkaniques incertaines ou dans des embarcations de
fortune. « L’histoire de l’exil de Zweig (…) me permet de dérouler comme
un tableau vivant, les étapes du parcours de tout réfugié fuyant un état
meurtrier. Elle m’intéresse parce qu’elle révèle les nombreuses questions
que l’exil ne résout pas, même quand la liberté est retrouvée »
écrit
George Prochnik. A Alep, Mossoul ou Damas, on acquiesce.

George Prochnik,
l’Impossible exil, Stefan Zweig et la fin du monde,
Chez Grasset, 2016

Laurent Pfaadt

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