Tous les articles par hebdoscope

EURL Blanc Papier 8 Place des bateliers F. 67000 Strasbourg Tél. : 0033 (0)3 88 32 15 06

Les ombres de la Pax Americana

Plusieurs ouvrages reviennent sur les déboires et les perspectives de la politique étrangère américaine.

obama

Un uppercut. C’est ce que l’on ressent à la lecture de cette nouvelle enquête extrêmement fouillée, ce livre coup de poing de Jérémy Scahill, journaliste qui nous avait déjà impressionné avec son ouvrage sur la société de sécurité Blackwater.

Avec Scahill, le lecteur est embarqué dans un voyage vertigineux, du sommet à la base de cette politique étrangère américaine, du Proche-Orient aux capitales occidentales, des ruelles mortelles de Badgad ou de Sanaa aux salons feutrés du Pentagone, avec ses répercussions mondiales sur l’ensemble des sociétés. Cet extraordinaire travail d’investigation nous emmène de la décision à l’exécution, des plans d’élimination aux voyages en drone. Les enquêtes parfois périlleuses de Scahill sur le terrain permettent de comprendre comment l’idéologie se traduit à tort ou à raison en meurtres, en éliminations et souvent en bavures.

Le journaliste de The Nation donne ainsi la parole à ces hommes, ces femmes que l’on range souvent dans la case « dommages collatéraux », ces victimes innocentes d’une guerre qui n’est pas la leur mais qui la devienne malgré eux et en fait des combattants redoutables et des terroristes convaincus.

Petit à petit, comme dans un thriller, les pièces disparates d’un conflit planétaire et au demeurant sans rapport entre elles s’assemblent pour devenir les rouages d’une seule et même mécanique, d’un unique engrenage concerté et décidé.

Evidemment, la critique des années Bush (2001-2009) est omniprésente avec les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak et son imposition stupide de la démocratie au Moyen-Orient. Mais Jérémy Schahill éreinte également son successeur Barack Obama. « Au moment où Obama rentre d’Oslo avec son prix Nobel en poche, son administration s’apprête à lancer une nouvelle guerre secrète et à inaugurer une nouvelle ère de la politique étrangère américaine, fondée sur l’expansion de son programme planétaire d’assassinats ciblés » écrit ainsi Jérémy Scahill.

L’ouvrage dresse également une formidable galerie de portraits de responsables politiques et militaires ou de terroristes (le général Stanley Mc Chrystal surnommé le « Pape », le terroriste Anwar Al-Awlaki, ou Raymond Davis dont l’affaire en 2011 marqua l’actualité) permettant de les restituer dans ce vaste contexte entourant cette guerre contre le terrorisme.

Du terrain à la mise en perspective, il n’y a qu’un pas que franchit allègrement Robert D. Kaplan, journaliste américain spécialisé en géopolitique et théoricien conservateur dans la Revanche de la géographie. Avec ce premier ouvrage traduit en français, le public découvre enfin ce journaliste iconoclaste dont les thèses sur le conflit yougoslave, la démocratie européenne ou l’affrontement avec la Chine ont suscité des débats passionnés.

Et il faut dire que les choses ne traînent pas. Après quelques chapitres historiques où Kaplan revient sur les grands maîtres à penser de la géopolitique et la géostratégie que sont Halford Mackinder et Karl Haushofer, qui influença Hitler, la Revanche de la géographie met en pièces la politique étrangère américaine de ces quarante dernières années.

S’appuyant sur les cartes à la manière d’une émission bien connue, Robert Kaplan avance certaines théories concernant les conflits à venir dans les vingt prochaines années. Le Moyen-Orient, l’Inde, l’Union Européenne, le Mexique et la Chine sont ainsi passés au crible.

Concernant cette dernière, Robert Kaplan reste convaincu que la Chine représente une menace mais qu’elle « est trop puissante pour être combattue ». Selon lui, sa politique d’armement active et l’accroissement de son budget militaire est avant tout dissuasif. Il revient également sur le rôle que les Etats-Unis sera appelé à jouer dans les prochaines années. Un chapitre très important est consacré à l’Iran dont il pense à juste titre – cette analyse étant d’ailleurs partagé par de nombreux spécialistes – que son réveil et sa domination du Moyen-Orient n’est maintenant plus qu’une question de temps car l’histoire a prouvé par le passé que les différentes civilisations qui se sont succédées sur cette terre ont bâti des empires durables et redoutables.

L’ouvrage pêche parfois par des références trop orientés à droite, trop marquées par une idéologie influencée par des néo-conservateurs comme Jakub J. Grygiel ou le célèbre auteur du Choc des civilisations, Samuel Huntington. A ce titre, l’ancien secrétaire d’Etat américain Henry Kisssinger y a apporté toute sa caution morale. La Revanche de la géographie n’en demeure pas moins intéressante car elle permet une mise en perspective de la marche du monde, ce qui fait parfois cruellement défaut à nos dirigeants.

Jérémy Scahill, Dirty Wars : Le nouvel art de la guerre, Lux Editeur, 2014

Robert D. Kaplan, La Revanche de la Géographie : Ce que les cartes nous disent des conflits à venir, Edition du Toucan, 2014

Par Laurent Pfaadt
Edition hebdoscope 1009, juillet 2014

La Bible qui chante

L’opéra a désormais son ouvrage de référence.

nilsson

Il est un peu lourd à transporter mais n’en demeure pas moins indispensable. Les éditions Ullmann viennent ainsi de publier ce qui ressemble fort bien à l’ouvrage de référence que doit posséder tout mélomane qui se respecte.

Tout y est consigné : les œuvres, les compositeurs, les interprètes, les lieux. Il y a là bien entendu les incontournables : Mozart, Verdi, Wagner, Bellini, Donizetti, Carmen, la Traviata, Tristan et Isolde, la Flûte enchantée, etc. Mais on y trouve également des compositeurs nettement moins connus tels que Stockhausen, Nielsen ou Marschner qui composa Hans Heiling. Et à côté de ces opéras universellement joués, il y a ceux qui ont connu moins de succès ou ont été oubliés tels que Bastien und Bastienne de Mozart ou Vincent de Rautavaraa.

L’ouvrage placé sous la direction d’Andras Batta, directeur de l’académie de musique Franz Liszt de Budapest conjugue tous les goûts, du baroque au moderne en passant par le romantisme. Le Château de Barbe-Bleue de Béla Bartók côtoie ainsi le couronnement de Poppée de Monteverdi et La Belle Hélène de Jacques Offenbach. Extrêmement didactique, il permet aux non-spécialistes de comprendre la différence entre les différentes formes d’opéras : regia, bouffe et singspiel et aux plus avertis de découvrir un secret ou une anecdote.

L’ouvrage extrêmement bien illustré rappelle également la genèse de la création lyrique et l’évolution des interprétations des œuvres. Ainsi on apprend que Pavarotti adorait jouer Ernani de Verdi ou que Calaf dans Turandot de Puccini est l’un des rôles les plus héroïques jamais composés. Son côté histoire de l’opéra avec de nombreuses photos d’archives et morceaux de partitions est extrêmement instructif et on retrouve avec plaisir les grandes voix de l’opéra passées (Maria Callas, Birgit Nilsson, Teresa Berganza, Elisabeth Schwarzkopf, Enrico Caruso, Luciano Pavarotti, Placindo Domingo, Ruggerio Raimondi).

Cet ouvrage est véritablement un puits sans fond. En tournant chaque page, c’est une histoire, un air, une voix, un lieu, une passion, une rencontre ou un souvenir qui se rappelle au lecteur qui ne peut que refermer cet ouvrage à regret. Pour aussitôt, l’ouvrir à nouveau.

Andras Batta, Opéra : Compositeurs, œuvres, interprètes, Ullmann éditions, 2013
Par Laurent Pfaadt
Edition hebdoscope 1009, juillet 2014

Le tsar du violon

Le violoniste James Ehnes signe un nouveau disque consacré à la musique contemporaine russe.

Depuis près de vingt ans, James Ehnes, comparé par un critique canadien à Jascha Heifetz, confirme son exceptionnel talent. Après Paganini, Mozart, Bruch ou Elgar, il nous revient avec un disque consacré à Aram Khatchaturian.

Compositeur connu en France essentiellement pour la danse du sabre de son ballet Gayaneh, Aram Khatchaturian (1903-1978) a longtemps pâti de son image de compositeur « officiel » du régime soviétique quand d’autres comme Chostakovitch par exemple ont eu des rapports plus ambigus avec l’URSS et Staline en particulier.

Couronné par le Prix Staline en 1941, le concerto pour violon dédié à David Oïstrakh rendit Khatchaturian célèbre dans le monde entier. L’œuvre marquée par un profond lyrisme est interprétée avec briopar James Ehnes et le Melbourne Symphony Orchestra même si on perçoit rapidement que le soliste domine outrageusement l’orchestre.

Grâce à sa parfaite virtuosité, James Ehnes et son Stradivarius Ex-Marsick de 1715, parvient magnifiquement à extraire toute la pureté du son, offrant ainsi un sentiment de plénitude qui n’est pas sans rappeler l’interprétation du violoniste russe Leonid Kogan. Comme dans ses disques précédents, la magie que délivre James Ehnes permet de transcender l’oeuvre. On est subjugué par son violon notamment dans cet Allegro vivace où notre virtuose se laisse entraîner dans cette frénésie musicale sans lui résister. L’orchestre australien trouve à ce moment son point d’équilibre et accompagne merveilleusement le violon.

Le disque est complété par des quatuors de Chostakovitch où James Ehnes retrouve ses compères du quatuor Ehnes. Ils parviennent à faire ressortir cette mélancolie absolue contenue dans ces œuvres Shostakovitch en particulier dans le 7e quatuor que le compositeur dédia à sa première femme disparue brutalement.

Au final, ce disque permet à la fois de mesurer l’exceptionnel talent du violoniste canadien et de redécouvrir une œuvre méconnue et pourtant digne des plus grands concertos.
james ehnes

Khachaturian : Violin Concerto
Shostakovich: String Quartets 7 and 8 James Ehnes (violin)
Melbourne Symphony Orchestra/Mark Wigglesworth, Ehnes Quartet (Onyx)
Par Laurent Pfaadt

Edition hebdoscope 1009, juillet 2014

Une vieille dame qui se porte bien

Pour sa 75e édition, la Quinzaine musicale de San Sebastien affiche une programmation à la hauteur de sa réputation.

 

Plus vieux festival de musique classique d’Espagne, la quinzaine musicale fêtera cet été (1-31 août 2014) sa 75e édition. Créée en 1939 alors que venait de s’achever une guerre civile qui déchira le pays, la Quincena Musical Donostia-San Sebastian entama avec la 8e symphonie « Inachevée » de Schubert cette aventure musicale unique qui perdure encore aujourd’hui. Nombreux ont été les grands noms à avoir fait entendre leur talent (Christoph von Dohnányi, Valéry Gergiev, Igor Markevitch, Ivo Pogorelich, Yehudi Menuhin, Mstislav Rostropovitch ou Narciso Yepes pour ne citer que ces exemples) dans les différents lieux de la perle du Cantabrique. Du palais de Miramar au nouvel auditorium du Kursaal dessiné par l’architecte Rafael Moneo qui remplaça l’ancien casino en passant par le théâtre Victoria Eugenia, la Quinzaine Musicale demeure chargée de souvenirs

Côté musique cette année, les organisateurs ont voulu renouer avec les origines. Ainsi, l’orchestre symphonique d’Euskadi (22 août) et l’Orpheon Donostarria, véritables âmes basques de la Quinzaine animeront plusieurs concerts. L’orchestre national du Capitole de Toulouse sous la baguette de son chef Tugan Sokhiev viendra en voisin interpréter les oeuvres de Berlioz, Grieg et Moussorgski accompagné notamment par la pianiste russe Elisabeth Leonskaya (1er et 2 août).

Plusieurs grands chefs de renommée internationale feront le déplacement. Tout d’abord, John Eliot Gardiner et son English Baroque Solists et le Monteverdi Choir (5 août) – ce dernier célébrant son demi-siècle d’existence – ont inscrit la Quinzaine musicale dans leur tournée européenne qui devrait s’achever le 6 octobre à Paris. Renouant avec l’héritage baroque de la Quinzaine, l’ensemble fera retentir Bach, Haendel et Scarlatti dans le Kursaal. Le prodige québécois, Yannick Nézet-Séguin, chef principal depuis 2012 de l’orchestre de Philadelphie, conduira à cette occasion l’orchestre philharmonique de Rotterdam pour trois concerts, le premier consacré à Mahler (24 août), le second au Requiem de Verdi (26 août) et le troisième avec l’extraordinaire pianiste américain Emanuel Ax dans le premier concerto de Brahms (27 août). Enfin, Ivan Fischer, dernier héritier de la grande tradition de la direction d’orchestre hongroise (Reiner, Szell ou Dorati) et ayant dirigé les plus grands orchestres du monde, sera une nouvelle fois à la tête de son orchestre du festival de Budapest à l’occasion de deux soirées particulièrement attendues au cours desquelles il dirigera les troisième et quatrième symphonies de Brahms (30 août) avant d’achever en forme d’hommage cette édition prestigieuse de la Quinzaine musicale par la huitième symphonie de Schubert (31 août).

Enfin, l’opéra et la danse ne seront pas oubliés puisque la Bohème de Puccini qui partageait l’affiche de la première édition sera donnée les 15 et 17 août et la compagnie de Victor Ullate complètera cette programmation qui promet d’ores et déjà d’être riche en sensations et surtout en émotions.
Rotterdams 12 Agosto 31

La Quincena musical, Donostia-San Sebastian (Espagne), 1-31 août 2014.

Retrouvez toutes les informations sur www.quincenamusical.com
Par Laurent Pfaadt

 

Edition hebdoscope 1009, juillet 2014