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Une mazurka pour l’empereur

1812Nouvel ouvrage sur la campagne de Russie.

Episode mythique, tragique de l’épopée napoléonienne, la campagne de Russie de Napoléon ne cesse de passionner écrivains et historiens depuis plus de deux cent ans comme en témoigne ce nouvel ouvrage d’Adam Zamoyski publié par une toute nouvelle maison d’édition Piranha qui s’est donnée pour mission de faire découvrir des auteurs venus d’ailleurs et célébrés dans leur pays.

L’auteur en question, Adam Zamoyski, est, mis à part une lointaine biographie de Chopin (Perrin, 1986) un inconnu du public français. Mais surtout, l’auteur est un membre de l’illustre famille Zamoyski qui donna de nombreux hommes politiques nationalistes polonais. On peut donc se dire en lisant ce livre que l’auteur, se situant dans les pas de Marie Walewska, nous dira tout le bien qu’il pense de cette expédition menée par celui qui ressuscita le duché de Varsovie.

Cependant, dès la lecture de la préface, on est saisi par l’objectivité de l’auteur et par sa volonté comme il le dit lui-même « de reproduire la diversité des expériences ». Ainsi, il a compilé et croisé de nombreuses sources parfois inédites russes (notamment les sources primaires souvent négligées), allemandes, italiennes, polonaises et bien entendues françaises qui permettent de restituer une vision d’ensemble et surtout de pénétrer plus en profondeur cette armée multinationale qui s’est mise en marche le 22 juin 1812.

Bien entendu, l’ouvrage ne fait pas l’impasse sur les grands épisodes de la geste napoléonienne : Borodino « ce pire massacre répertorié dans l’histoire » que magnifia Tolstoï, l’arrivée dans Moscou et l’incendie du Kremlin puis la retraite qui occupe près de la moitié de l’ouvrage et culmine avec la traversée de la Bérézina. Si l’ouvrage fourmille de cartes expliquant parfaitement les tactiques militaires avec moult citations de Clausewitz qui participa à cette guerre dans les rangs de l’armée impériale russe, il reste toujours à hauteur d’hommes comme si on se retrouvait en permanence sur le cheval d’à côté ou dans les rues de Moscou à la recherche de ces fourrures tant convoitées par les femmes d’officiers.

Ainsi, le capitaine Heinrich von Brandt, de la légion de la Vistule, cette unité polonaise rattachée à la garde impériale se trouve en première ligne lors du franchissement du fameux pont de la Bérézina. « En tant qu’ouvrage d’art, ce pont était certainement des plus défectueux. Mais quand on considère dans quelles conditions il fut établi, quand on pense qu’il sauva l’honneur français d’un épouvantable naufrage (…) on est amené à reconnaître que la confection de ce pont a été l’œuvre la plus admirable de cette guerre, peut-être même de toutes les guerres ».

On a souvent l’impression de lire Antony Beevor et ses récits de Berlin et de Stalingrad, avec cette oscillation permanente entre les décisions de l’état-major et leurs répercussions sur les soldats de base et de ce fait, le récit s’en trouve magnifié.

Cet ouvrage permet également au lecteur français de prendre un peu de recul et d’aiguiser son objectivité en dehors de la multitude d’ouvrages français qui peuvent avoir tendance à se focaliser sur une seule vision du conflit centrée autour de la grande armée et de son empereur.

L’ouvrage constitue également une réflexion assez pertinente sur la guerre elle-même et sur sa mutation en 1812. Par l’utilisation massive de sa population, la Russie impériale fit des civils, les spectateurs non plus secondaires, périphériques mais des acteurs principaux du conflit. A ce titre, cette guerre totale préfigure déjà la grande guerre patriotique de 1941 menée par un autre tsar : Staline.

Au final, 1812 est un ouvrage à posséder dans sa bibliothèque pour sa fraîcheur, son sens critique, sa mise en perspective et son objectivité. Il montre que si les guerres sont les conséquences de choix idéologiques et géopolitiques, elles sont avant tout menées par des peuples, par des hommes.

Adam Zamoyski, 1812, la campagne tragique de Napoléon en Russie, Piranha, 2014.

Par Laurent Pfaadt
Edition hebdoscope 1011, octobre 2014

Un amour en noir et blanc

clarahaskilLe piano fait son entrée dans la célèbre collection des dictionnaires amoureux.

Il faut dire qu’en mélomane averti, cela faisait longtemps que l’on attendait ce livre. On s’était contenté de quelques entrées dans le dictionnaire amoureux de la musique d’André Tubeuf, de quelques bribes ici ou là (opéra, Venise) mais le piano attendait derrière le rideau de l’édition que justice lui soit rendue.

C’est désormais chose faîte avec ce dictionnaire amoureux du piano d’Olivier Bellamy qui n’est plus à présenter si ce n’est à ceux qui ne connaîtraient pas encore Passion classique sur les ondes. Comme d’habitude, l’ouvrage obéit au classement alphabétique des dictionnaires mais ses entrées sont fonction de l’amour et de l’humeur de son auteur. Et on sent bien, en ouvrant au hasard à telle entrée ou à telle page, que notre auteur aime passionnément son sujet.

Alors oui, il y a les entrées incontournables, celles des grands compositeurs qui ont donné au piano ses lettres de noblesses (Bach, Mozart, Beethoven, Brahms, Chopin, Liszt ou Schumann). A ce titre, il ne pouvait faire l’impasse sur l’histoire d’amour entre Clara et Robert Schumann où « cette fusion amoureuse donne de la passion, de la chair et de la tendresse à sa musique. Clara est partout, dans chaque phrase, dans chaque note » écrit ainsi Olivier Bellamy à propos de l’œuvre au piano de Robert Schuman qui, après son mariage avec Clara, ne composa plus rien au piano sauf au soir de sa vie.

Les solistes, ces génies du clavier, vivants ou morts ne sont pas oubliés, loin de là. D’Alfred Cortot à Evgueny Kissin en passant par Sviatoslav Richter, Martha Argerich, Vladimir Horowitz, Glenn Gould, Clara Haskil ou Arturo Benedetti Michelangeli, ils sont tous là. Olivier Bellamy, grâce à son incroyable culture musicale, les fait ainsi revivre sous nos yeux, dans tel concert mythique ou nous relate telle anecdote croustillante comme ce cadeau, une Ferrari 250 GT Pininfarina offerte à Michelangeli par Enzo Ferrari en personne ou les derniers mots émouvants de Clara Haskil sur le quai de la gare de Bruxelles.

Enfin, l’attrait majeur de ces dictionnaires réside dans leurs entrées inattendues parfois teintées d’humour qui interpellent et excitent notre curiosité. Et celui d’Olivier Bellamy en fourmille. Ainsi, Aveugle évoque la carrière de certains pianistes aveugles tels Thomas Wiggins ou George Sharing avant de préciser que « dès lors, quand on est privé de la vue, la partie la plus périlleuse d’un récital, c’est de parcourir le chemin qui mène du rideau de scène au piano ». Plus loin, Mains de pianiste s’ouvre ainsi : « l’expression populaire désigne des doigts longs et fins. Elle se trompe. » Et l’entrée de préciser que Frédéric Chopin, Alicia de Larrocha et même Glenn Gould n’avaient pas de prédispositions physiques pour le piano car ce qui compte affirme l’auteur, c’est la force et la souplesse du poignet.

«On s’habitue à tout, sauf à soi-même» disait Alfred Cortot. Il en va de même pour ce dictionnaire. Il faut l’ouvrir et l’ouvrir encore car des notes s’en échappent et résonnent en permanence à nos oreilles à chaque lecture.

Olivier Bellamy, Dictionnaire amoureux du piano, Plon, 2014

Par Laurent Pfaadt
Edition hebdoscope 1011, octobre 2014

Un fascisme hongrois

4.0.1Première biographie de l’amiral Horthy, l’un des acteurs majeurs de la seconde guerre mondiale.

Son nom est inconnu du grand public et pourtant Miklos Horthy joua un rôle déterminant durant la seconde guerre mondiale. C’est ce que révèle la passionnante biographie de Catherine Horel, directrice de recherche à l’université de Paris-I et spécialiste de la Hongrie.

On range bien souvent la Hongrie dans le camp des puissances de l’axe mais lorsque l’on s’aventure un peu plus loin dans l’analyse, on se rend compte que la conduite de la Hongrie sous la férule de son dirigeant, le régent Horthy – en tout cas jusqu’en 1944 et son remplacement par une créature du IIIe Reich – a été plus ambiguë.

Une chose est certaine : Miklos Horthy était un pur produit de la société conservatrice austro-hongroise. Aide de camp de l’empereur François-Joseph et envers lequel il manifesta toujours une admiration sans bornes, Miklos Horthy devint pendant la première guerre mondiale, chef d’état-major de la marine.

Son destin se joue dans ces années de l’immédiat après-guerre où les germes de la seconde guerre mondiale sont plantés. L’expérience bolchévique hongroise entre mars et août 1919 menée par Bela Kun ainsi que le dépeçage de l’empire austro-hongrois lors des traités de Saint-Germain (sept. 1919) et de Trianon (juin 1920) entraînent en Hongrie une réaction conservatrice qu’il va contribuer à mener en tant que chef des forces armées. Ce légitimiste s’opposa cependant au retour de l’empereur Charles Ier et se désigne régent.

Dans cet entre-deux-guerres troublé, Horthy établit alors une sorte de monarchie réactionnaire dans un « royaume sans roi » avec un système politique verrouillé au sommet de l’Etat tout en ménageant des espaces de liberté contrôlée. Mais le positionnement d’Horthy sur l’échiquier géopolitique de l’entre-deux-guerres le rapproche très vite de ses voisins fascistes et nazis. Sa proximité idéologique se double également d’une volonté de mener une politique expansionniste qui le pousse à s’engager dans un antisémitisme assumé.

Mais tout le travail de Catherine Horel – et c’est là l’une des parties les plus intéressantes du livre – a été de montrer que si Horthy a adopté une législation abjecte et fait de lui un antisémite au regard de l’histoire, il a tout fait dès 1942 pour retarder les projets allemands (il entame des négociations secrètes avec les alliés) notamment celui de la déportation des juifs hongrois, ce qui d’ailleurs le sauva du tribunal de Nuremberg. « Jusqu’à l’occupation allemande, le régent et ses gouvernements se sont opposés à ce que l’on porte atteinte autrement que par des lois certes humiliantes, mais qui ne remettaient pas en cause leur vie » écrit l’auteur.

Cette biographie permet ainsi de mesurer toute la complexité de ce personnage velléitaire et avide de pouvoir et les dilemmes tragiques auquel il dût faire face. Alors oui, il fut un fasciste ordinaire mais ne peut être taxé de criminel contre l’humanité. Ce fut là son seul titre de gloire.

Catherine Horel, l’amiral Horthy, régent de Hongrie, Perrin, 2014

Par Laurent Pfaadt
Edition hebdoscope 1011, octobre 2014

Le retour du space-opera

Premier tome d’une nouvelle saga de science-fiction appelée à faire date.

 Léveil-du-Léviathan

Avec ce premier tome de 600 pages d’une saga qui s’annonce monumentale (on annonce déjà neuf tomes), James S.A. Corey renoue avec un genre quelque peu délaissé et qui pourtant a fait la gloire de la science-fiction aussi bien en librairie qu’au cinéma, celui du space-opera. Il y a évidemment les indépassables, les  de Van Vogt et surtout Fondation d’Isaac Asimov côté livres et bien entendu Star Wars dont annonce pour 2015 un nouvel opus. Et certains ont depuis longtemps qualifié ce genre de SF de vieillotte, de dépassé pour ne jurer que par le steampunk ou Matrix.

L’éveil du Leviathan vient démontrer qu’il n’en est rien. Une fois de plus, la recette est bien suivie. Deux inconnus (Holden un capitaine en second d’un vaisseau de commerce et Miller, un flic) qui n’auraient jamais dû se croiser vont devoir unir leurs destins pour sauver celui de la galaxie (qui s’arrête au système solaire tel que nous le connaissons). Car Holden a découvert dans un vaisseau à l’abandon, le Scopuli (on reprend ici le thème du secret et de la conspiration) des informations qui mettent en péril la paix du système solaire et les périls à venir (ce Leviathan qui se réveille) tandis que Miller a remonté les traces d’une jeune femme disparue jusqu’à ce fameux vaisseau.

Le Scopuli constitue ainsi la clé de voûte d’une intrigue qui, si elle se veut classique avec l’écheveau des histoires personnelles et de la géopolitique interplanétaire avec son pouvoir en place, ses rebelles, ses frontières (la connaissance des planètes du système solaire) et ses mondes inexploités, fonctionne toujours aussi bien. A mesure que l’on tourne les pages, on pénètre dans l’intrigue et dans les divers vaisseaux à travers cette quête en construction et cette guerre en gestation qui ne font qu’exciter la curiosité des lecteurs assidus ou novices de ce genre littéraire mais qui en redemandent toujours encore.

Car, à la manière de Star Wars, la science-fiction n’est là dans cet ouvrage que pour habiller de costumes et d’histoires fantaisistes, des sentiments humains intemporels nés de la tragédie grecque et du récit homérique que sont l’amour, la vengeance, l’héroïsme ou l’homme face à son destin. Un auteur comme Dan Simmons (Ilium) par exemple, a su parfaitement exploiter ces thèmes en transposant la guerre de Troie à la science-fiction.

The Expanse va très vite devenir un classique à ranger au côté de ses brillants aînés dans les bibliothèques et mais également une série à succès. Car déjà la télévision s’est penchée sur cette saga et projette d’en faire une série. Il faut dire que sous le pseudonyme de James S.A. Corey se cache deux auteurs : Daniel Abraham et Ty Franck. Ce dernier a puisé son inspiration auprès de son maître dont il est l’assistant et qui n’est autre que George Martin, l’auteur de Game of Thrones. Tout est dit.

James S.A. Corey, The Expanse, L’éveil du Leviathan, Actes Sud, 2014.

Par Laurent Pfaadt

Edition hebdoscope 1010, septembre 2014

Requiem pour une légende

Warner Classics rend hommage à Herbert von Karajan dans une formidable série de coffrets.

Karajan

A l’occasion du 25e anniversaire de sa disparition, les principaux labels ressortent leurs enregistrements du célébrissime chef d’orchestre qui dirigea l’Orchestre philharmonique de Berlin jusqu’à sa mort. Véritable monstre de la direction d’orchestre, il laisse à la postérité un nombre absolument considérable d’enregistrements sur le disque composant un monument qui, selon ses propres mots, doit durer plus longtemps que les pyramides d’Egypte.

Parmi cette multitude de disques et d’enregistrements, le label Warner Classics édite de somptueux coffrets divisés à la fois chronologiquement et en fonction du répertoire joué. Héritier du label EMI avec lequel Karajan était personnellement engagé, Warner Classics a trouvé dans ses fonds d’archives matière à composer des disques qui révèlent de petits bijoux d’orchestration.

Il y en a pour tous les goûts : romantiques allemands, musique russe, française, contemporaine, etc. Ces coffrets superbement remasterisés sont intéressants et très précieux à plus d’un titre. D’abord, ils permettent d’entendre la direction de Karajan en dehors de son empire du philharmonique de Berlin. Car Karajan n’a pas que dirigé la phalange berlinoise. On l’entend ainsi à la tête du Philharmonia Orchestra – fondé par Walter Legge qui permit à Karajan de se refaire une virginité après son flirt avec le nazisme – dans ce que certains considèrent comme sa plus belle période ou du Lucerne Festival Orchestra sans oublier bien entendu le Philharmonique de Vienne, l’autre grand orchestre de sa vie.

Sur chaque orchestre, Karajan laissa sa marque, son empreinte indélébile. Seul dans Sibelius qu’il affectionnait ou en compagnie de solistes de génie comme Anne-Sophie Mutter, Alexis Weissenberg qu’il considérait comme l’un des plus grands pianistes de son temps dans ce magnifique premier concerto de Tchaïkovski ou Dinu Lipatti dans un émouvant concerto pour piano de Schuman, Karajan transcenda les œuvres et les musiciens.

Ensuite, ces coffrets donnent à écouter la conception, l’interprétation que le célèbre chef a de chaque œuvre. Evidemment, c’est le cas avec Beethoven où l’expressionisme de sa direction cache en réalité une rigueur hors du commun. Le Beethoven de Karajan se reconnaît d’ailleurs entre mille comme par exemple cette Neuvième Symphonie, toujours avec le Philharmonia et en compagnie d’Elisabeth Schwartzkopf. Si bien qu’aujourd’hui Karajan, c’est Beethoven et Beethoven, c’est Karajan. Le nombre absolument conséquent d’enregistrements permet également de découvrir certaines œuvres peu gravées comme la symphonie n°1 de Mili Balakirev ou l’intermezzo de l’opéra Notre Dame de Franz Schmidt.

La direction de Karajan est toujours impériale, toujours exacte même s’il est vrai, avec le temps, le legato a tendance à s’alourdir. Cependant, elle tape toujours juste. Tantôt furieuse et emportée, tantôt sensible et émotive, Herbert von Karajan ne laisse jamais indifférent. Avec Karajan, la musique n’est pas rejouée, elle est réinventée en permanence, si bien que de nombreux instrumentistes qui l’ont côtoyé ont le sentiment d’avoir vécu quelque chose d’unique, d’irremplaçable à ses côtés.


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Par Laurent Pfaadt

Edition hebdoscope 1010, septembre 2014

Maudite Albion

La romancière Karen Maitland nous offre un nouveau roman ténébreux.

 sorcière

L’Angleterre en ce début du XIIIe siècle est un royaume abandonné de tous et surtout de Dieu. La France menace et le roi Jean sans Terre, monté sur le trône en 1199, a engagé un bras de fer avec le pape Innocent VIII à propos de la nomination de l’archevêque de Canterbury qui a conduit à l’excommunication du souverain en 1209. Le roi ne bénéficie plus de la protection papale, le clergé quitte le royaume, les terres ecclésiastiques sont confisquées mais surtout le peuple est privé des cérémonies religieuses qui rythment son existence.

C’est dans ces conditions, dans cette atmosphère où le diable semble avoir chassé Dieu d’Angleterre qu’arrive à la cour de Norfolk, une jeune paysanne, Elena, héroïne de ce nouveau roman de l’une des plumes les plus talentueuses du roman historique britannique. A défaut de viatique, cette cérémonie permettant à un mourant de bénéficier de l’eucharistie pour préparer son voyage dans l’au-delà, un rituel baptisé « les mangeurs de péchés » est institué et consiste à prendre sur sa conscience, à recueillir tous les péchés des mourants, y compris les plus inavouables, les plus cruels.

Pensant travailler à la cour du seigneur de Gastmere, Elena va très vite devenir une mangeuse de péchés pour son plus grand malheur. Dans cette ambiance fantastique où le malin est caché dans chaque recoin de ces cathédrales abandonnées, notre jeune paysanne va côtoyer le diable en personne et ses innombrables serviteurs.

Après l’extraordinaire Compagnie des menteurs puis les Ages Sombres, Karen Maitland revient avec ce nouvel opus dans cette Angleterre médiévale où la crasse, le sang et la sorcellerie sont le lot commun des petites gens. Il y a dans la Malédiction du Norfolk une noirceur qui macule aussi bien les murs des châteaux que l’âme de leurs occupants. Avec cette atmosphère de fin du monde et d’hommes et de femmes livrés à eux-mêmes, sans aucune protection divine, face au mal et à la tentation, on sent chez Karen Maitland, l’influence du Moine de Matthew Lewis. La peur est distillée à merveille et permet de tenir le lecteur en éveil si d’aventure, il lui prenait l’envie de ciller. Le fantastique avec ces magiciens et cette sorcellerie comme en témoigne l’ajout de pages de l’herbier de la mandragore à côté de la réalité historique de cet épisode de l’histoire d’Angleterre compose cette ambiance qui a fait le succès des romans précédents de Karen Maitland.

L’auteur décrie et utilise une fois de plus à la perfection, cette religiosité entre christianisme et paganisme qui ont cohabité dans ce Moyen-Age des âges sombres pour reprendre le titre de son second ouvrage qui sort ces prochains jours en poche (Pocket). A cela, celle qui se situe dans la lignée des Ken Follett, des CJ Sansom et des Hilary Mantel, a rajouté une nouvelle intrigue policière qui compose un roman qui vous poursuivra de longues nuits entières après en avoir consumé plusieurs lors de sa lecture.

Karen Maitland, la Malédiction du Norfolk, Sonatine Editions, 2014

Par Laurent Pfaadt

Edition hebdoscope 1010, septembre 2014

Le héros devenu paria

Une nouvelle biographie de Philippe Pétain permet de redécouvrir ce personnage de l’histoire de France.

 Pétain

La commémoration du centenaire de la Grande guerre et le regain d’intérêt historique du public qui l’accompagne est l’occasion de publier les biographies des principaux acteurs du conflit qu’ils soient politiques, militaires ou les deux. Philippe Pétain, le héros de Verdun, n’échappe ainsi pas à cette frénésie éditrice.

Bien qu’il soit l’un des personnages les plus importants de notre histoire récente, que son procès demeure permanent dans la communauté scientifique ou dans les médias, bien peu d’ouvrages, mis à part la somme de Marc Ferro, ont tenté une approche globale et en profondeur du maréchal. C’est désormais le cas avec l’ouvrage de Bénedicte Vergez-Chaignon, grande spécialiste de cette période.

Car Pétain, c’est tout et son contraire. C’est le stratège exceptionnel de 1916 et le piètre président du conseil de 1940. C’est l’homme qui lutta contre les Allemands avant de serrer la main du plus terrible d’entre eux. C’est le général qui se soucia de la vie de ses hommes et le maréchal qui livra une partie des enfants de France à l’extermination. A ce titre, malgré la prudence du personnage (on ne sait que peu de choses sur ses positions pendant l’affaire Dreyfus), l’auteur conclut bien qu’il fut un antisémite.

Il fallait donc descendre Philippe Pétain de son piédestal ou de son pilori, et l’examiner. C’est ce qu’a parfaitement réussi Bénedicte Vergez-Chaignon tout au long des quelques mille pages qui ne sont pas de trop pour cerner le personnage public et l’homme privé. Et comme dans tous les mythes, il y a d’abord une affreuse banalité. Philippe Pétain, c’est d’abord un élève moyen qui effectue une carrière moyenne dans l’armée sans faire parler de lui. Comme tant d’autres avant et après lui, des évènements extraordinaires vont précipiter cet officier ordinaire sur l’avant-scène de l’histoire. Puis, il y eut Verdun où « Pétain aura su exploiter à son profit la propagande de guerre pour faire de lui un homme public » écrit l’auteur.

Dans l’entre-deux-guerres, l’homme, comme de nombreux héros de la Grande guerre, est courtisé par les politiques et se laisse tenter en devenant ministre de la guerre en 1934. Et puis surtout, il devient après la mort de Joffre, de Foch et de Lyautey, le dernier survivant des grands maréchaux. Car « faute de documents contemporains probants » sur Verdun, il a su tirer profit du mythe qu’il a patiemment construit.

Cultivant ses amitiés à l’extrême droite, il devient une figure de ralliement en même temps qu’un prétexte pour de nombreux antisémites désireux d’anéantir la gueuse, ce surnom donné à la Troisième République. Parvenu au sommet du pouvoir, Pétain y instaura un nouveau régime. A ce titre, Bénedicte Vergez-Chaignon décortique parfaitement la doctrine pétainiste, analysant ses diverses composantes tout en affirmant que dès le départ, « la collaboration était la suite logique de l’armistice ».

Avec ses innombrables renseignements et anecdotes – les larmes de déception de Pétain face à Foch le 9 novembre 1918 lorsque ce dernier lui demande de cesser le combat – ce livre qui entre en profondeur dans le personnage pour le mettre à nu devant le jugement de l’histoire, est appelé à demeurer la biographie de référence de cet homme qui marqua à jamais notre histoire.

Bénedicte Vergez-Chaignon, Pétain, Perrin, 2014.

Par Laurent Pfaadt
Edition hebdoscope 1010, septembre 2014

Comme un air d’Autriche-Hongrie

Brahms était à l’honneur de l’un des concerts phares de la Quinzaine musicale.

 Fischer

Certaines critiques parmi les plus sérieuses ne manquent pas d’éloges pour qualifier l’orchestre du festival de Budapest. D’autres affirment même que l’orchestre créé en 1983 par le chef Ivan Fischer, également chef principal de l’orchestre symphonique de Berlin (devenu orchestre du Konzerthaus) est l’un des meilleurs du vieux continent avec Vienne, Berlin et Amsterdam, rien que cela !

Il faut dire que l’on ne ressort pas indemne d’un concert de cet orchestre qui enchaîne les tournées et est demandé aux quatre coins de l’Europe. Venant de Londres, l’orchestre est ainsi attendu à La Scala de Milan avant de revenir dans sa Budapest natale.

A l’occasion de la clôture de sa 75e édition, la Quinzaine musicale de San Sebastian qui est revenue cette année sur ses origines a invité l’orchestre hongrois pour deux soirées consacrées aux troisième et quatrième symphonies de Brahms et à la Huitième symphonie « Inachevée » de Schubert qui partageait l’affiche de la première édition de la quinzaine en 1939.

Depuis le printemps, l’orchestre du festival de Budapest a régulièrement rendu hommage au célèbre compositeur romantique en interprétant régulièrement ces symphonies comme en témoigne la nuit Brahms diffusée sur France musique le 26 août dernier.

Il faut dire que l’orchestre dispose de tous les atouts nécessaires pour jouer ces œuvres monumentales. La suavité de ses bois, des cuivres tonitruants et précis permettent de donner vie à ces symphonies. Grâce à sa formidable direction, tout en rondeur, et qui insuffle une incroyable force à l’orchestre, Ivan Fischer, qui connaît parfaitement Brahms pour lui avoir consacré un cycle de référence de l’autre côté de l’Atlantique, a su mettre en valeur le fameux thème héroïque de la troisième – qui d’ailleurs valu à cette symphonie le surnom d’héroïque de la part du célèbre chef d’orchestre Hans Richter – avant de le faire littéralement exploser ce thème dans la coda du dernier mouvement.

L’interprétation de la quatrième symphonie, composée quant à elle en 1884-1885 n’est pas sans rappeler celle des plus grands (Haitink, Giulini, Kleiber). La passacaille qui traverse tout le dernier mouvement est particulièrement perceptible, les musiciens magyars de l’orchestre et leur chef étant particulièrement sensibles à cette forme musicale et se sont attachés à exalter cette dernière.

Grâce à ses instrumentistes de grande qualité et son chef majestueux, une énergie exceptionnelle s’est dégagée de ce concert qui a marqué les esprits. Le public du Kursaal était aux anges ce soir-là car il sait qu’il a assisté à un moment musical d’anthologie et unique.

Par Laurent Pfaadt

Edition hebdoscope 1010, septembre 2014

Baden-Baden Gala 2014

©_Manolo Press
©_Manolo Press

Die Baden-Baden Gala 2014, war der ­konzertanten Aufführung von Mozarts ­Sing­spiel « Die Entführung aus de Serail » im  Festspielhaus gewidmet. Wie bei « Don Giovanni » und « Cosi fan tutte», wurde die musikalische Leitung dem Dirigenten Yannick Nézet-Séguin anvertraut und wurde von der Deutschen Gramophon Gesellschaft mitgeschnitten.

Die glänzende Besetzung ist zur Zeit kaum zu überbieten. Die fünf Rollen, sechs wenn man die Sprechrolle des Bassa Selim dazu zählt, sind geradezu ideal besetzt.

Belmonte, wurde Rolando Villazon anvertraut, der Einzige der in der urdeutschen Besetzung ein wenig exotisch klingt. Man weiss dass die Stimme des Tenors viel an Glanz und Volum eingebüsst hat, aber er hat sie  immer noch in Kontrolle, singt gepflegt und stilsicher und weiss sowohl in dem Legato des träumerischen « Konstanze, dich wieder­zusehen »wie in den heiklen Koloraturen der oft geschnittenen Arie « Ich baue ganz auf deine Stärke »zu überzeugen. Auch muss man seine deutsche Ausprache so gut in den gesungenen Passagen wie in den gesprochenen Dialogen ­loben. Das leichte Akzent steigert noch den Charme.
Paul Schweinester überzeugte als Pedrillo. Die schöne, duktile Tenorstimme glänzte ganz besonders in der Arie « Auf zum Kampfe ». In der feinen Serenade « Im Mohrenland gefangen » bewies er seine Gesangskunst mit einem schönen Legato. In dem Duett « Vivat Bacchus » mit Osmin, kam auch sein spielerisches Talent völlig zur Geltung.

Osmin wurde Franz-Josef Selig anvertraut, einer der grössten Bässe der Gegenwart. Die tief timbrierte, wunderschöne Stimme besticht so gut in den ­wütenden Ausbrüche Osmins, im « Oh wie will ich triumphieren » wie im leichteren, lustigem Duett mit Pedrillo. Die Stimme ist ebenmässig, vom Hohen bis zum  tiefsten Register. Man merkt auch dass es dem Sänger Spass macht, so gut im ­komischeren Fach brillieren zu können, als in den würdevollen Partien eines Gurnemanz oder eines König Marke.

Die Sprechrolle des Bassa Selim wurde keinem Geringerem als Thomas Quasthoff anvertraut. Der Künstler, der seine Gesangskarriere vor zwei Jahren aufgegeben hat, widmet sich nun auschliesslich dem Theater. Es gelingt ihm der Rolle Kontur zu geben, dank seiner, auch im sprachlichen Fach ­faszinierenden Stimme.

Opernstar Diana Damrau verkörperte die Konstanze. Die Sängerin, die zur Zeit in der pariser Oper Furore in Verdis « La Traviata » macht,  ist mit der Partie schon längst vertraut. Es ist geradezu verblüffend wie sie jede Fazette der äusserst schwierigen Rolle meistert. So gut in dem wunderbar verinnerlichten Legato in « Traurigkeit ward mir zum Lose » als in den halsbrecherigen Koloraturen von « Marten aller Arten » ist  sie souverän, eine Perfektion die manchmal die Emotion in den Schatten stellt.

Das lebensfreudige, emanzipierte Blondchen wurde mit Anna Prohaska quasi ideal besetzt. Die schlanke, silberne Stimme weiss so gut in dem heiklen « Durch Zärtlichkeit und schmeicheln » wie in dem burchikosen übermütigen « Welche Wonne welche Lust » zu überzeugen. Man freut sich schon ihr, in der nächsten Spielzeit, als Sophie im Rosenkavalier, zu begegnen.

Das Vocalensemble Rastatt, von Holger Speck ein­studiert, besticht durch Genauigkeit und Rythmik in den « türkischen » Chören im ersten und im dritten Aufzug.

Der gosse Triumphator jedoch, war Yannick Nézet-Séguin und das Chamber Orchestra of Europe. Der junge Künstler bewies einmal mehr, dass er zu den führenden Dirigenten der Zeit gehört. Schon bei der Ouvertüre hatte man das Gefühl der Selbst­verständlichkeit : So muss es sein. Kein barocker Hauch, keine falsche Romantik aber ein zeitloser, be­seelter Mozart wie man ihn sich immer gewünscht hat. Eine fabelhafte Leistung.

Das enthusiastiche Publikum spendete allen Mit­be­teiligten einen orkanhaftigen Applaus.

Festspielhaus Baden-Baden, den 24. Juli 2014

Jean-Claude Hurstel, hebdoscope

Le livre à emmener à la plage

Ludmila Oulitskaïa, le chapiteau vert

Chez Gallimard

 

5

Ce roman magnifique raconte l’histoire de trois amis : Ilya, Sania et Micha qui, en plus d’être les souffre-douleurs de leurs camarades, sont à l’opposé de cet homo sovieticus que le régime tente d’édifier et de promouvoir dans ces années 50 qui suivent la mort de Staline. Nos trois héros vont faire de cette différence une force colossale, transformant leur vie en combat, celui de la dissidence.

Avec cette fresque monumentale s’inscrivant dans la même veine qu’un Vassili Axionov, l’auteur de Sonietchka (Prix Medicis étranger) célébrée en Russie et opposante au régime de Vladimir Poutine, nous emmène au plus profond de l’âme russe moderne où l’homme affronte la fatalité, un empire totalitaire et une société qui tente en vain de l’écraser, de l’atomiser.

Dans cet URSS contrôlée par un KGB tout puissant qui traque les samizdats, ces écrits clandestins de la dissidence, Ludmila Oulitskaïa a construit des personnages attachants et détestables notamment Micha, sorte de Soljenitsyne romancé. Ce roman est un hymne à la culture, à la littérature et à l’art mais également un cri d’amour à l’amitié que rien ne peut détruire, pas même le totalitarisme.

La dissidence avait ses martyrs, ses essais, ses prix Nobel. Avec le chapiteau vert, elle a désormais son roman.

Par Laurent Pfaadt

Edition hebdoscope 1009, juillet 2014