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Le souffle de la terre

© Jean-François Leclercq
© Jean-François Leclercq

Myung-Whun-Chung poursuit son interprétation des symphonies de Mahler

Depuis qu’il a pris la tête du Seoul Philharmonic Orchestra, l’ancien directeur de l’Orchestre Phlharmonique de Radio France s’est lancé dans l’enregistrement des symphonies de Mahler. Il faut dire que Myung-Whun Chung a toujours entretenu un rapport particulier avec le compositeur phare de la deuxième école viennoise. Plus à l’aise avec Mozart ou Bruckner qui fut certes l’inspirateur de Gustave Mahler, Chung avoue avoir été méfiant à l’égard de Mahler dont l’interprétation des symphonies du compositeur autrichien requiert chez lui tout un travail physique et mental. Ces efforts ne l’empêchèrent cependant pas de consacrer à Mahler une intégrale des symphonies en 2008 à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France.

Cette implication totale du chef et de l’orchestre est immédiatement perceptible dans cet enregistrement de la neuvième symphonie avec le Seoul Philharmonic Orchestra qui succède aux première (2011) et seconde (2012) gravées chez Deutsche Grammophon.

Dans l’œuvre de Mahler, la neuvième occupe une place à part. Composée en 1910, elle est une sorte de testament musical du maître en même temps qu’elle constitue l’adieu – sa dixième symphonie restant inachevée – d’un homme malade qui a dut faire face aux épreuves de la vie. Complexe et exigeante, la neuvième recèle une force tellurique qui traverse toute l’œuvre de Mahler mais qu’il n’avait jamais, dans ses symphonies précédentes, porté à un niveau si élevé comme ici, jusqu’à devenir une sorte de Leviathan, de Golem (qui n’est pas sans questionner la judéité de Mahler et son influence dans sa musique) emmenant sa musique au bord du chaos. Le premier mouvement est à ce titre emblématique, de cette force, de cette vie qui naît à partir du néant. Chung est là parfaitement dans son élément, entretenant lui-même un rapport particulier à la terre.

On ose la comparaison avec la version inspirée de Léonard Bernstein qui comparait le premier mouvement aux battements du cœur malade de Mahler ou celle, plus profonde, de Bernard Haitink, deux grands chefs mahlériens. Chung se situe entre les deux, à la fois sensible et détaché. Le dernier mouvement, celui des adieux, est somptueux car il est porté par des cordes prêtes à rompre. On est au final subjugué par le génie d’un homme capable de composer une telle œuvre en même temps que l’on se laisse submerger par l’émotion qui se dégage de l’orchestre et de son chef.

Mahler, Symphonie n°9, Seoul Philharmonic Orchestra, Deutsche Grammophon, 2015

Laurent Pfaadt

Rencontre au sommet

rollandCharles Péguy raconté par
Romain Rolland. Sublime

C’est souvent dans les librairies que naissent les plus belles histoires littéraires. A Paris, dans celle de la rue Cujas dans le Ve arrondissement, près de la Sorbonne, vit la rencontre de deux monstres sacrés de la littérature française. Car c’est en poussant la porte de la librairie de Charles Péguy que Romain Rolland y rencontra son destin qui devait le mener au Prix Nobel de littérature en 1915.

Toute l’histoire de ce livre commence ici, entre les manuscrits des Cahiers de la quinzaine et les épreuves des Loups de Rolland. Mais en cette année 1898, les préoccupations sont ailleurs car la France est secouée par l’affaire Dreyfus. Nos deux héros ont pris fait et cause pour le capitaine et se lancent à corps perdu en compagnie d’autres apôtres de la justice (Zola, Blum, Jaurès) dans cette cause magnifique.

Romain Rolland revient d’ailleurs assez longuement sur l’amitié entre Péguy et Jaurès qui allait se muer au fil du temps en opposition puis en haine notamment à propos de la question de l’anticléricalisme. Et ces deux hommes, ces deux grandes figures de notre histoire ne se survécurent que de quelques semaines.

Ce livre va bien au-delà de la simple biographie. Elle raconte parfois de façon assez sévère ces relations qui sont allées bien au-delà de l’amitié indéfectible entre Romain Rolland et Charles Péguy et permet, plus qu’aucune biographie d’historien, de pénétrer l’âme de son sujet, cette âme si grandiose de Charles Péguy, façonnée par la grandeur de la République et de ses idéaux de justice et de tolérance, ainsi que son rejet du capitalisme et sa dimension annihilatrice.

En tournant les pages de ce livre, on comprend sous la plume de l’auteur de Quatorze Juillet que Péguy fut une sorte de Robespierre des lettres, être inclassable, unique, incorruptible au sens premier du terme dont l’idéalisme se mua en idéologie totale. « Il était l’homme des idéalisations lyriques – absolues – sans nuances (…) Ses vues de tout étaient extraordinairement étroites et fortes. Cette puissance de resserrement et d’exclusion lui conférait parfois une lucidité foudroyante qu’il projetait dans une direction unique, sur un seul point » écrit Rolland.

Mais surtout, elle remet Péguy à sa juste place dans notre histoire. Non, Charles Péguy ne fut pas le héraut d’un conservatisme et d’une droite réactionnaire qui se compromit sous Vichy. Romain Rolland pose alors cette question : et s’il avait vécu ? « Il eût donc fallu pour Péguy se soumettre ou rompre. Qui, le connaissant, pourrait penser qu’il se fût soumis, qu’il eût répudié ses admirations et ses antipathies ? »

Après les évènements tragiques de Charlie Hebdo et de l’hyper casher, il est nécessaire de relire le Péguy de Romain Rolland car la voix du grand homme, mort le 5 septembre 1914, a retenti ce 11 janvier 2015, dans un formidable cri national, ce cri qu’il avait nourri de ses engagements et de ses écrits au service des causes qui transcendent l’humanité.

Romain Rolland, Péguy, éditions La Découverte, « les empêcheurs de penser en rond », 2015.

Laurent Pfaadt

La symphonie assiégée

LeningradLa symphonie de Chostakovitch sert de cadre au siège de Leningrad

Dès le début de l’opération Barbarossa, le 22 juin 1941, les troupes de la Wehrmacht progressèrent rapidement sur le territoire de l’URSS jusqu’à atteindre la périphérie de Leningrad. La prise de la ville devint alors un objectif stratégique. Dès septembre 1941 et pendant près de 900 jours, les Allemands tentèrent de ravir aux Soviétiques la ville de la Révolution d’Octobre et la coupèrent du reste du monde. Leurs habitants, prisonniers, moururent par milliers du froid, de la famine et des maladies. Afin de célébrer la résistance de la ville martyre, le compositeur Dimitri Chostakovitch composa sa septième symphonie durant ces mois de souffrance,

C’est ce que nous raconte Bryan Monyahan, rédacteur en chef au Sunday Times, dans ce livre enlevé. A travers la composition et la répétition de cette œuvre qui appartient aujourd’hui au patrimoine musical de l’humanité, l’auteur nous relate la vie de ses habitants et les combats acharnés qui décidèrent du sort de Leningrad.

Lorsque le siège débute, Chostakovitch est encore à Leningrad. C’est là qu’il commence à composer son œuvre titanesque. Quittant la ville pour Samara, l’ouvrage effectue de nombreux va-et-vient entre le domicile du compositeur en exil et la salle de la Philharmonia à Leningrad où se trouvent les musiciens, les héros de l’ouvrage. Car, malgré le froid intense, les bombes qui tombent et la nourriture qui se raréfie, les musiciens continuent à jouer. Au départ, ils sont tous là, à leur poste, menés par l’un des personnages centraux du livre, le chef d’orchestre Carl Eliasberg, directeur de l’orchestre symphonique de la Radio de Leningrad. Mais progressivement, la mort prend possession de la symphonie. Le découpage chronologique du livre permet à la dramaturgie de monter en puissance. Les conditions de vie deviennent de plus en plus difficiles, les hommes ressemblent à des spectres et les musiciens meurent les uns après les autres. A la manière d’un Terence Mallick, Bryan Monyahan alterne répétitions de Beethoven ou Glinka et violents combats.

La vie est plus forte en définitive, voilà la grande leçon du livre. La symphonie achevée, elle est jouée dans tout le pays puis, durant une nuit de juillet 1942, tel l’or de Suisse, la partition est transportée en avion dans la ville. Le 9 août 1942, un tir de contre-batterie réduit au silence des Allemands qui s’apprêtaient à lancer une nouvelle offensive. Et les premières notes retentissent dans les haut-parleurs braqués vers l’ennemi. « L’orchestre était digne de jouer cette musique et la musique était digne d’eux, car elle exprimait tout ce qu’ils avaient surmonté » raconte la poétesse Olga Bergholtz qui assista au concert.

En ce mois d’août 1942, la septième symphonie ne changea pas le cours de la seconde guerre mondiale mais elle montra à l’envahisseur qu’il ne prendrait jamais cette ville et redonna espoir et dignité à ces hommes et ces femmes morts sous les balles des SS ou dans les plaines et les rues gelées d’URSS. Plus qu’aucune arme, la musique devint ce jour-là ce « trait de lumière dans les ténèbres ».

Bryan Monyahan, le concert héroïque, JC Lattes, 2015

Laurent Pfaadt

La revanche d’une blonde

Diana Damrau © Marty Sohl/The Metropolitan Opera
Diana Damrau © Marty Sohl/The Metropolitan Opera

Nouvelle version de Lucia di
Lamermoor

Le drame de la Fiancée de Lammermoor de Walter Scott a depuis longtemps inspiré de nombreux artistes et notamment le compositeur italien Gaetano Donizetti (1797-1848), très sensible à ces personnages de femmes réelles ou imaginées qui ont connu des destins tragiques (Anna Bolena, Maria Stuarda ou Lucrezia Borgia). Mais c’est véritablement avec Lucia di Lammermoor crée en septembre 1835 au teatro San Carlo que cette fascination trouva son apogée. D’ailleurs, l’opéra fut immédiatement un succès, qui d’ailleurs ne s’est jamais démenti, érigeant l’opéra en tête des grandes œuvres du bel canto italien.

L’Ecosse à la fin du XVIe siècle. Sur fond de haines entre familles rivales, Lucia di Lammermoor doit épouser un homme qu’elle n’aime pas. Elle le tue durant sa nuit de noces avant de sombrer dans la folie tandis que son amant, Edgardo, l’a rejoint dans la mort après avoir échoué à la sauver.

Cette version concertante enregistrée en concert à Munich en juillet 2013 a de quoi séduire. Elle réunit quelques-uns des chanteurs les plus en vue du moment, accompagné d’un orchestre, certes moins connu pour son répertoire italien, mais tout de même d’une très grande qualité conduit par un chef habitué des fosses et qui connait parfaitement l’oeuvre.

Dans le rôle de Lucia, on retrouve la magnifique Diana Damrau, nouvelle grande soprano colorature qui a triomphé à la Scala de Milan en Reine de la nuit et en Violetta à l’Opéra de Paris et au Met de New York. Il y a cinq ans, elle chantait Lucia au Met. Aujourd’hui, dans cet enregistrement, elle est grandiose. On sent le chemin parcouru notamment dans la fameuse scène de la folie au deuxième acte. C’est la véritable star de cet opéra avec sa tessiture taillée certes pour Verdi mais qui se fond parfaitement dans cette voix déformée par la passion de cette héroïne triste. Elle est entourée d’un bon casting composé de Joseph Calleja (Edgardo), moins en verve que d’habitude malgré quelques bons crescendos et une « Tuche a dio spiegsti l’ali » tout à fait honorable et qui annonce déjà le bel canto. Ludovic Tézier (Enrico) et Nicolas Testé (Raimondo) complètent l’affiche

Certes, le Munchner Philharmoniker sonne un peu « allemand » mais le doigté latin du chef espagnol, Jesus Lopez-Cobos parvient à transformer son explosivité en sonorités italiennes tout en prenant bien soin de laisser la place au chœur, qui est importante dans cet opéra.

Au final, il s’agit d’une très belle surprise musicale. Alors oui, l’auditeur ne doit pas s’attendre à écouter un remake de l’enregistrement mythique de 1971 avec Sutherland et Pavarotti car il ne s’agit après tout que d’une version concertante. Néanmoins, il pourrait bien être agréablement surpris par la fraîcheur de cette interprétation et peut-être même l’adorer. En tout cas, les sceptiques en auront pour leurs frais.

Donizetti, Lucia di Lamermoor, Erato, 2014

Laurent Pfaadt

Entre l’aigle et l’ours

BenesExcellente biographie du président tchécoslovaque qui fit face à Hitler puis à Staline

La poignée de main entre Edvard Benes, président de la République de Tchécoslovaquie et Klement Gottwald, secrétaire du PC est emprunte de méfiance. Le premier perçoit-il la menace que représente le PCF en ce mois de février 1948 alors que la guerre froide vient de débuter ou s’agit-il simplement de la nature réservée de l’homme ?

Peut-être un peu des deux. Car Edvard Benes, président de la Tchécoslovaquie entre 1935 et 1938 puis entre 1945 et 1948 fut de ces hommes au XXe siècle qui se sont retrouvés devant la possibilité de changer l’histoire, de l’inverser à jamais. De Gaulle en 1940 et en 1958, Churchill en 1940, Hindenburg en 1933. Benes lui se retrouva par deux fois dans cette situation. C’est ce que révèle l’excellente biographie d’Antoine Marès, professeur des Universités et directeur du Centre d’Histoire de l’Europe centrale contemporaine.

Pendant longtemps, Benes avait été effacé de la mémoire tchèque façonnée par les communistes. Aujourd’hui, justice lui est rendue dans cette biographie très fouillée. Suivant les pas de son mentor et père de la nation tchécoslovaque, Tomas Masaryk, Edvard Benes fut son ministre des affaires étrangères pendant dix-sept ans avant de devenir le deuxième président de la République tchécoslovaque entre 1935 et 1938

On ignore souvent qu’il étudia en France, à Paris et à Dijon et ce francophile convaincu noua de nombreux liens avec la classe politique française en particulier avec les socialistes. Cela ne l’empêcha pas – à juste titre d’ailleurs – de fustiger avec beaucoup de sévérité et d’amertume l’abandon de son pays par les puissances occidentales lors des accords de Munich en septembre 1938. On lui reprocha de ne pas avoir refusé ces derniers. « On ne peut pour autant mettre cette catastrophe au débit du seul président tchèque car il est la victime ultime d’un processus qui lui échappé » écrit Antoine Marès, indulgent avec son sujet.

Quelques jours après les accords de Munich, il quitte le pouvoir pour les Etats-Unis avant de revenir à Londres en 1940 pour y constituer autour de Churchill cette myriade de gouvernements en exil. Participant à la conception de l’attentat qui allait coûter la vie au SS Reinhard Heydrich, l’un des hommes plus puissants du Troisième Reich, il entre avec l’armée rouge à Prague en mai 1945 et redevient président de la République.

Mais Benes allait faire preuve de naïveté à l’égard de Staline et des communistes qui accédèrent au pouvoir en 1946, pensant que Staline garantirait l’indépendance tchécoslovaque. Ce fut là sa deuxième erreur car une fois de plus, il se retrouva en mesure d’inverser l’histoire. L’auteur analyse la réaction de Benes en s’appuyant sur la tradition slavophile de la Tchécoslovaquie, la volonté de se dégager de l’emprise allemande et, ne l’oublions pas, sa déception de Benes vis-à-vis des puissances occidentales en 1938. D’une certaine manière, Benes fut l’homme des occasions manquées.

Luttant jusqu’au bout de ses forces contre ce nouveau coup de force en 1948, Edvard Benes refusa de ratifier la nouvelle constitution communiste et mourut quelques mois plus tard. Mais il était déjà trop tard.

Antoine Mares, Edvard Benes, un drame entre Hitler et Staline, Perrin, 2015

Laurent Pfaadt

Andris Nelsons, un amiral wagnérien

© Marco Borggreve
© Marco Borggreve

Le directeur de l’orchestre symphonique de Boston est à l’honneur de plusieurs enregistrements

Andris Nelsons raconte bien volontiers que c’est en voyant, à l’âge de 5 ans, une représentation du Tannhäuser de Wagner qu’il eut une révélation, celle de devenir musicien puis chef d’orchestre. Passé par la trompette avant de s’orienter vers la direction d’orchestre, il n’a cessé de gravir quatre à quatre les marches de la gloire. Successeur de Simon Rattle à la tête de l’orchestre symphonique de Birmingham après le départ de ce dernier pour Berlin, Andris Nelsons dirige depuis plusieurs années les plus illustres phalanges de la planète, notamment le Royal Concertgebouw d’Amsterdam et le Bayerische Rundfunck Symphonie Orchestra dans les pas de Mariss Jansons, l’un de ses compatriotes qui fut son mentor.

En mai 2013, il est nommé directeur musical du Boston Symphony Orchestra, inscrivant son nom à la suite des légendaires Arthur Nikisch, Serge Koussevitzky, Charles Munch ou James Levine. Son premier disque gravé avec cet orchestre sous le label de ce dernier est une sorte de retour aux sources avec l’ouverture de Tannhäuser et la deuxième symphonie de Jean Sibelius.

Richard Wagner demeure pour lui une référence absolue et l’un des jalons de sa carrière. Sur ce disque, à la tête du BSO, il laisse éclater les cuivres rutilants de l’orchestre qui conviennent parfaitement à l’œuvre. L’orchestre et son chef ont également le souci de montrer la qualité des cordes et des vents qui s’expriment parfaitement dans la deuxième symphonie de Sibelius composée en 1902 qui est un hommage au romantisme. Le Boston Symphony Orchestra en donne une version toute en couleurs à la manière d’un Rubens, composant un tableau tantôt avec ses cordes notamment les magnifiques contrebasses du deuxième mouvement et surtout avec les vents qui achèvent l’oeuvre dans une apothéose tout en explosivité.

Il n’en fallait donc pas moins à Andris Nelsons pour y exprimer sa nature romantique car tout en préservant l’esprit des légendes nordiques, perceptible à chaque note chez Sibelius, il y insuffle un rythme qui donne vie à ces histoires.

Ces histoires, il les conte à merveille dans la fosse. On oublie trop souvent que Nelsons fut d’abord un chef d’opéra à Riga. Et des légendes nordiques bercées par les mers froides au Hollandais volant, il n’y a qu’un pas qu’il saute allègrement dans cet enregistrement fabuleux du Vaisseau Fantôme qu’il a d’ailleurs interprété récemment à Covent Garden. Ayant dirigé pendant plusieurs années de nombreux opéras du maître dans le temple wagnérien de Bayreuth, Andris Nelsons retrouve ainsi le pont d’un navire musical qu’il connaît bien en compagnie de ses partenaires habituels, le Royal Concertgebouw d’Amsterdam et le Bayerische Rundfunck Choir.

Ce magnifique enregistrement qui certes, n’égale pas le monument Solti mais s’en rapproche par son lyrisme ainsi que par la profonde musicalité qui s’en dégage. Nelsons est ainsi attentif à l’équilibre entre la musique et les voix. L’osmose est ici parfaite.

Les chanteurs sont bien évidemment au rendez-vous, emmenés par le duo incroyable Anja Kampe, l’un des grandes sopranos wagnériennes et Christopher Ventris, l’un des meilleurs Parsifal actuels. Le chœur délivre une fois de plus une interprétation incroyable notamment dans le célèbre chœur des marins.

Avec l’un des meilleurs orchestres du monde, l’un des chœurs les plus expressifs et des chanteurs très en forme, le disque ne pouvait être que réussi. Tout n’a été cependant possible que grâce à la baguette de maestro Nelsons, qui a été royal dans ce Trafalgar lyrique !

Wagner, Ouverture Tannhäuser, Sibelius, Symphonie n°2, Boston Symphony Orchestra, dir. Andris Nelsons, BSO Classics, 2014

Wagner, Der Fliegende Hollander, Royal Concertgebouw Orchestra, Chor des Bayerischen Rundfunks, WDR Rundfunkchor Köln, NDR Chor, RCO Live, 2014

Laurent Pfaadt

Le bras armé de la monarchie

louvoisLe ministre de Louis XIV obtient enfin sa réhabilitation

L’histoire est parfois sans pitié. Un peu comme lui au demeurant car François Michel Le Tellier de Louvois, a souvent été victime d’une légende noire et était réputé pour son intransigeance.

Jean-Philippe Cénat, spécialiste incontesté du Grand Siècle, qui a consacré sa thèse de doctorat à l’un des conseillers militaires de Louis XIV, Jules Louis Bolé de Chamlay, entreprend de réhabiliter la figure de Louvois que Montesquieu rangeait parmi les plus méchants citoyens de France et qui, chose incroyable, n’avait que peu suscité la curiosité de nos historiens, si ce n’est celle d’André Corvisier.

Comme dans toute monarchie qui se respecte, François Michel Le Tellier est avant tout le fils de son père, Michel Le Tellier, fidèle de Mazarin et du jeune roi et aide précieuse pendant la Fronde que le roi récompensa en le nommant chancelier de France. Le jeune Louvois appartient bien à un clan qui s’est constitué à la cour du Roi Soleil. L’histoire est parfois cynique car c’est au sein de ce même clan que le jeune Colbert fit ses premières armes. Les deux futurs loups de la monarchie se côtoieront, s’allieront et se combattirent pendant plusieurs décennies. Car comme le rappelle Jean-Philippe Cénat, « la grande différence entre Colbert et Louvois est que le premier s’était fait lui-même, alors que le second était un brillant héritier ». Cependant, Louis XIV, en fin stratège, sut parfaitement jouer de cette rivalité pour maintenir un équilibre et ne dépendre d’aucun clan. Diviser pour mieux régner en somme.

Devenu secrétaire d’Etat à la guerre à la place de son père en 1677, Louvois joua un rôle considérable auprès de Louis XIV. Ses conseils bouleversèrent profondément la géopolitique de l’Europe notamment pendant la guerre de Hollande ou lors le sac du Palatinat dont il est l’inspirateur. Méthodique et infatigable travailleur, plus stratège que diplomate, Louvois réforma la machine de guerre française, notamment en structurant l’administration centrale de la guerre.

A mort du surintendant des finances (1683), Louvois parvint au faîte de sa puissance en s’emparant des leviers de pouvoir laissés vacants par Colbert notamment la surintendance des bâtiments du roi. Mais la Roche tarpéienne est souvent proche du Capitole et sa haine à l’égard de Madame de Maintenon dont il réprouva le mariage morganatique avec le roi l’amena au bord de la disgrâce avant que la mort ne mette un terme à sa carrière et à son existence.

L’ouvrage de Jean-Philippe Cénat permet également de lever le voile sur l’homme. On y découvre un homme qui certes n’était pas un fin lettré mais qui a manifesté un certain intérêt pour les arts. Comme ses contemporains, Mazarin notamment, Louvois accumula une fortune considérable, notamment foncière en particulier en Bourgogne, région qu’il affectionnait tout particulièrement.

Homme d’Etat, Louvois demeure l’un des personnages historiques les plus fascinants de notre histoire nationale. « Figure protéiforme, complexe et parfois flamboyante, Louvois incarne parfaitement l’apogée du règne de Louis XIV avec ses réussites, ses contradictions, ses excès et ses revers » écrit l’auteur. Ce livre en est le témoignage éclatant.

Jean-Philippe Cénat, Louvois, le double de Louis XIV, Tallandier, 2015

Laurent Pfaadt

Le miracle d’Amsterdam

© OperaClick
© OperaClick

L’Amsterdam Baroque Orchestra and Choir et son emblématique chef, Ton Koopman, étaient de passage à Bordeaux

Amateurs ou novices, tous savent qu’en matière de musique baroque, il y a quelques orchestres et chefs à ne pas manquer si l’on veut écouter ce qui se fait mieux. Assurément, l’Amsterdam Baroque Orchestra and Choir conduit par son chef fondateur, Ton Koopman, fait partie de ces quelques ensembles de niveau international qu’il ne faut pas rater.

Et pour tout dire, dans ce magnifique auditorium de Bordeaux, le public venu en nombre n’a pas été déçu. Veille de réveillon oblige, le programme présentait l’Oratorio de Noël de Jean-Sébastien Bach, cette œuvre composée en 1734 à la gloire de la Nativité. Œuvre importante du Cantor de Leipzig, cet oratorio comporte six parties dont quatre seulement sont interprétées de nos jours. L’Amsterdam Baroque Orchestra and Choir avaient cependant choisi un découpage inhabituel en retenant la quatrième partie plutôt que la sixième en plus des trois premières.

L’ABO a une fois de plus été à la hauteur de sa réputation notamment avec ses vents si performants (Antoine Torunczyk se hissant au niveau d’un Marcel Ponseele notamment dans la quatrième partie), la clarté de ses percussions grâce à Luuk Nagtegaal et l’extraordinaire trompette de David Hendry, courtisée dans le monde sans oublier bien évidemment les cordes menées par un David Rabinovich très en forme.

Ton Koopman conduisit avec son enthousiasme habituel et si contagieux « son » orchestre fondé en 1979, accompagnant à l’orgue comme à son habitude tel instrumentiste ou tel chanteur. L’osmose fut ainsi parfaite entre le chœur, l’orchestre et les chanteurs, ces derniers venant parfaitement s’insérer dans l’interprétation. Très expressifs, les chanteurs offrirent une magnifique complémentarité comme le voulait à l’origine Bach. La très belle sensibilité du contre-ténor Maarten Engeltjes, notamment dans la deuxième partie « Und es waren Hirten in derselben Gegend » répondit parfaitement à la tessiture si douce de Klaus Mertens, basse recherchée par les plus grands chefs baroques (Jacobs, Herreweghe, Harnoncourt ou le regretté Brüggen) et vieux compagnon de Koopman avec qui il a notamment enregistré l’intégrale des cantates de Bach. Même si l’oratorio laisse peu de place à la soprano, Yolanda Arias Fernandez fit tout de même briller son incroyable voix notamment dans son formidable duo avec Mertens dans la troisième partie « Herrscher des Himmels, erhöre das Lallen » puis dans l’aria (n°39) de la quatrième partie « Fallt mit Danken, fallt mit Loben » dont l’écho avec l’une des sopranos du chœur fut proprement magnifique.

A la différence d’autres ensembles et d’autres chefs, l’Amsterdam Baroque Orchestra n’est jamais tonitruant, furieux. La musique qu’il répand tout en douceur nous interpelle en même temps qu’il délivre le message de Noël et de Bach. En l’entendant, on comprend mieux pourquoi Emmanuel Kant qualifiait la musique de langue des émotions.

Laurent Pfaadt

Le roi des peintres

VelazquezMagnifique ouvrage autour de l’œuvre de Velázquez

Il fut un géant de la peinture et demeure à jamais dans la mémoire des Espagnols comme leur plus grand peintre. Il éclaira de son génie une civilisation qui domina des armes et des arts l’Europe entière et fut le diadème du siècle d’or espagnol. Philippe IV d’Espagne gagna de nombreuses batailles, de Breda à Nordlingen en passant par Cadix mais aucune d’entre elles ne lui valut cette immortalité que lui consacra Diego Velázquez. Sans lui, le catholicisme espagnol ne serait jamais sorti des ténèbres de l’Inquisition. Il lui offrit la lumière de ses toiles. Après lui, l’art fut bouleversé à jamais. Oui, Diego Velázquez compte avec Van Eyck, Michel-Ange, le Caravage, Rubens parmi ces artistes qui révolutionnèrent la peinture.

L’ouvrage d’anthologie publié par les éditions TASCHEN de José Lopez-Rey, historien de l’art espagnol qui reste à ce jour l’un des plus grands spécialistes du peintre né en 1599 en Andalousie, reflète merveilleusement ce génie. Ouvrage de collection autant que livre d’érudition, il se lit autant qu’il se touche. Mais surtout, il n’omet rien du testament du maître qui compte, selon les calculs des spécialistes, entre 120 et 125 œuvres peintes et dessinées.

Très didactique et suivant naturellement une progression chronologique, en plus d’être d’une beauté iconographique rarement atteinte, l’ouvrage montre bien les diverses influences dont Diego Velázquez s’imprégna durant ces jeunes années : celle d’un Greco (perceptible notamment dans son Couronnement de la vierge) et de son clair-obscur si particulier ; ou celle d’un Titien qu’il admirait par-dessus tout et qu’il eut l’occasion de copier lors de son premier séjour en Italie entre 1628 et 1631. Mais Velázquez ne devint pas Velázquez sans Gaspar de Guzman, le Comte-Duc d’Olivares, favori de Philippe IV qui favorisa la carrière de son compatriote andalou à la cour et finalement, ne fit que donner l’impulsion nécessaire au génie du peintre.

Bien entendu, ses chefs d’œuvre les plus connus sont là, tels les Ménines, la Vénus à son miroir mais on y trouve aussi des toiles moins connues comme le Portrait de Francesco II d’Este ou l’incroyable Saint Thomas conservé au musée d’Orléans sans oublier évidemment les innombrables portraits de Philippe IV, de la famille royale, de nobles, de cardinaux, de bouffons ou de nains qu’il humanisa ou de lui-même. Avec un chapitre qui leur sont particulièrement dédiés, les portraits de Philippe IV sont mis en exergue et l’auteur détaille avec précision les différentes allégories déployées dans ces portraits. « Ceux qui sont parvenus jusqu’à nous montrent qu’il a constamment donné au roi une présence vivante, en substituant une attitude détendue d’autorité innée à ce qui était manifestement pour lui la redondance de l’allégorie » écrit ainsi José Lopez-Rey. D’ailleurs, le monarque récompensa Velázquez bien modestement en l’anoblissant, fait rarissime pour un peintre.

Le portrait du pape Innocent X, conservé à la galerie Doria Pamphilj à Rome, qui ouvre l’ouvrage est d’une beauté à la fois fascinante et redoutable. Réalisé lors de son second séjour à Rome entre 1648 et 1651 et qui connut une grande renommée à l’époque, ce portrait est à la croisée des chemins de l’histoire de la peinture puisqu’il contient dans cet art propre à Velázquez toute l’influence du Titien et dégage, à travers le regard d’acier du pape et le tourbillon de carmin et de blanc, cette puissance que saura en tirer quelques siècles plus tard Francis Bacon. « Aucune reproduction ne peut aussi bien transmettre l’impact quasi physique du tableau original de cet homme sévère, vieux et laid, assis dans un énorme fauteuil » dira la grande spécialiste du peintre, Enriqueta Harris.

Véritable tombeau littéraire et artistique du maître andalou orné de ses plus beaux joyaux, on ne se lasse pas de tourner ces pages pour y croquer des yeux ces reproductions – comme y admirer en gros plan les rubans roses de la reine Marie-Anne d’Autriche – puis, quelques pages plus loin, y revenir une fois de plus, les yeux pleins de gourmandise. L’ouvrage procure un sentiment permanent de curiosité inassouvie. On veut continuer à le regarder, à l’admirer. Les grandes pages se déplient tels des parchemins anciens pour y découvrir ces trésors, ces toiles monumentales telle la reddition de Breda qui se découvre et se déploie sous nos yeux ébahis.

L’ouvrage refermé, les amoureux du peintre ne devront patientier que quelques semaines puisqu’une grande exposition autour de l’œuvre de Velázquez se tiendra au Grand Palais à partir du 25 mars 2015. Et si l’attente est trop longue, il faudra bien rouvrir une fois de plus ce musée ambulant…

José Lopez-Rey, Wildenstein Institute, Velázquez, l’œuvre complète, TASCHEN, 2015

Velázquez, Grand Palais, Galeries nationales, 25 Mars 2015 – 13 Juillet 2015

Laurent Pfaadt

Une saison enchantée

© ROH / AKA
© ROH / AKA

La saison 2015 du Royal Opera de Londres sera encore l’occasion de découvertes et de rencontres exceptionnelles.

Placée cette année sous le signe de la vie (ré)imaginée, le Royal Opera House de Londres et sa merveilleuse salle de Covent Garden fera briller de nombreuses étoiles au firmament de l’art lyrique. Fidèle à sa tradition d’excellence, les plus grands interprètes, metteurs en scène et chefs d’orchestres se succéderont dans la fosse et sur la scène.

Des classiques et des nouveautés, voilà le leitmotiv de tout opéra qui se respecte. Mais à Londres, en cette année 2015, les classiques seront sublimés et les nouveautés déconcertantes. Mozart sera bien là avec sa Flûte enchantée et son Don Giovanni mais grâce à la mise en scène de David Mc Vicar que les spectateurs de l’opéra du Rhin ont déjà pu admirer dans Siegfried (Wagner) ou l’incarnation de Poppée (Monteverdi), cette Flûte enchantée et son côté magique restera très certainement dans toutes les mémoires. L’opéra italien déploiera tout son faste et son excentricité avec Rossini (Il Turco di Italia, Guillaume Tell), Puccini (La Bohème, Madame Butterfly), Donizetti (L’Elisir d’Amore) et Verdi (Falstaff, la Traviata, Un Ballo in Maschera). Ce dernier opéra, peut-être un peu moins connu, fera l’objet d’une nouvelle production très attendue signée Katharina Thoma présentée en avant-première et qui situera le drame verdien dans une Europe centrale précédant la Première guerre mondiale. Enfin, Richard Wagner ne sera pas oublié avec un Tristan et Isolde et un Vaisseau fantôme qui ne devraient pas laisser le public insensible.

Côté nouveautés, pouvoir et argent seront disséqués dans Idoménée de Mozart mais également dans Grandeur et décadence de la ville de Mahagony. On attend également avec impatience les nouvelles productions du Roi Roger de Karol Szymanowski et d’Orfeo de Claudio Monteverdi mis en scène par Marc Boyd, ancien directeur de la Royal Shakespeare Company). Plus déroutant sera certainement l’expérience musicale Listen to the Silence couronnée par plusieurs prix internationaux et qui proposera un voyage autour de la musique de John Cage, poète, plasticien et musicien américain.

Les plus belles voix se succéderont sur les planches de ce merveilleux opéra, de Placido Domingo (La Traviata) à Jonas Kaufmann (Andréa Chénier) en passant par Rolando Villazon (Don Giovanni), Ildebrando d’Arcangelo (Il Turco in Italia), Stephen Gould (Tristan und Isolde), Anna Netrebko (La Bohème) et Sonia Yoncheva (La Traviata). On suivra également tout particulièrement Anne-Sophie von Otter (Grandeur et décadence de la ville de Mahagony), le retour à Covent Garden du baryton polonais Mariusz Kwiecien (Roi Roger), la soprano Anna Siminska qui parcourt l’Europe entière en reine de la nuit et bien entendu la gallois Bryn Terfel en hollandais volant.

Dans la fosse la baguette sera notamment tenue par son directeur musical, Antonio Pappano, mais également par Andris Nelsons qui, aux commandes du navire wagnérien qu’il a récemment gravé sur le disque et a mené dans les eaux sacrées de Bayreuth, nous fera entendre son talent, par Marc Minkowski (Idoménée) dont ce sera les débuts au ROH et par Alain Altinoglu dirigeant Don Giovanni.

Côté ballet, le programme sera bien entendu royal avec un Lac des cygnes dans la version Petipa, un Don Quixote que revisitera Carlos Acosta, l’après-midi d’un faune signé Jérôme Robbins, un Bayardère et les héritages de Kenneth MacMillan et de John Cranko. Mais l’évènement sera indubitablement la création du Woolf Works de Wayne McGregor autour de l’œuvre de Virginia Woolf qui verra notamment le retour de la danseuse étoile Alessandra Ferri.

Entre comédie et tragédie, les spectateurs ne devraient avoir que peu de temps pour se remettre de leurs émotions parmi toutes ces étoiles.

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Laurent Pfaadt