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Opéra pour la main gauche

levshaCréation du nouvel opéra de Rodion
Shchedrin.

On ressent toujours un sentiment mêlé d’excitation et d’inconnu lorsque l’on écoute une œuvre pour la première fois. On a l’impression d’assister, à la minuscule place qui est la nôtre, à l’histoire musicale en train de se construire, d’évoluer. On ne ressasse plus le passé, on regarde un peu ébahi, interrogatif, ce nouvel objet en se demandant quel sera sa place.

La création contemporaine étant parfois un peu hermétique – certains diront souvent – il nous faut réviser en permanence nos jugements, abandonner nos réflexes, nos habitudes et revoir nos codes pour aborder chaque nouvelle œuvre. Le théâtre Mariinsky, en plus d’être une impressionnante machine à concerts et à produire des disques, est également un lieu de création disposant des conditions les plus optimales pour mettre en valeur ces nouvelles œuvres.

Levsha (« le gaucher »), nouvel opéra du compositeur russe Rodion Shchedrin ne pouvait trouver meilleur berceau. L’homme, qui vient de perdre son épouse, la célèbre danseuse Maïa Plissetskaïa, est en Russie une légende vivante après avoir été glorifié par le régime soviétique, remportant notamment le prix Lénine en 1984. Son nouvel opus, Le Gaucher, opéra en deux actes, est tiré d’un roman de Nikolaï Leskov qui avait déjà été une source d’inspiration pour Shchedrin avec le Vagabond ensorcelé et surtout pour Chostakovitch avec son fameux opéra, Lady Macbeth du district de Mtsensk.

Aux commandes de ce brillant vaisseau musical, il fallait un capitaine chevronné. Et en la personne de Valéry Gergiev, cet opéra a trouvé l’homme idoine. Dans la fosse, le chef excelle une fois de plus à donner corps à cette musique. Sa parfaite connaissance du répertoire russe ainsi que de l’œuvre du compositeur lui permet d’osciller entre tragédie et comédie.

La musique reflète ainsi à merveille les changements de rythmes et de narration qui passent allégrement de l’épopée avec son lyrisme habituel à la bouffonnerie la plus grotesque.

En plus, les voix sont superbes, à commencer par celle d’Andrei Popov, formidable Toula, cet artisan analphabète et fameux gaucher.

Shchedrin, The Left-Hander, Théâtre Mariinsky, dir. Valéry Gergiev, LSO Live, Mariinsky Label, 2015

Laurent Pfaadt

L’empereur de la musique

© Walter Scott
© Walter Scott

Le chef d’orchestre Seiji
Ozawa est à l’honneur d’un magnifique coffret.

Avec son épaisse chevelure noire devenue grise avec le temps et sa relation avec les orchestres, Seiji Ozawa ne laissait insensible aucun spectateur ni aucun musicien.

Eloigné des pupitres en raison de problèmes de santé, Seiji Ozawa qui soufflera en septembre prochain, ses 80 bougies se rappelle régulièrement à nous grâce au disque et en particulier avec ce magnifique coffret de 25 CDs édité par Warner Classics qui comprend notamment ses enregistrements parus sous le label Erato. Ce coffret est exceptionnel car il reflète à merveille la personnalité et les combats musicaux que ce chef exceptionnel mena.

Assistant de Leonard Bernstein à New York et de Herbert von Karajan à Berlin, Ozawa fut directeur musical de l’orchestre symphonique de Boston pendant près de trente ans avec lequel il grava en compagnie notamment de solistes de légende présents dans ce coffret (Rostropovitch ou Perlman) quelques disques inoubliables.

Brillant héritier de Charles Munch qui l’avait remarqué au festival de Tanglewood, Ozawa développa un attachement profond à la musique française qu’il exprima en compagnie de l’Orchestre National de France ou de l’Orchestre de Paris. Le concerto en sol de Maurice Ravel avec Alexis Weissenberg ou la troisième symphonie de Saint-Saens avec les grandes orgues de la cathédrale de Chartres présents dans ce coffret sont ainsi des moments musicaux uniques.

Ozawa fut également l’un des grands ambassadeurs de la musique contemporaine, de ces XIXe et XXe siècles qui donnèrent tant de génies, d’Igor Stravinsky (magnifique version de l’Oiseau de feu avec le Boston Symphony Orchestra) à Bela Bartok en passant Serge Prokofiev ou Jean Sibelius, et qui révélèrent les grands noms de la musique contemporaine (Wiltold Lutoslawski, Robert Starer, Riodon Shchedrin) qu’Ozawa promut avec le BSO. Il créa de nombreuses pièces (dont le Shadow of Time d’Henri Dutilleux assez exceptionnel), permit à la création musicale de gagner les foules et aux compositeurs d’imposer leurs œuvres au répertoire.

Enfin, le chef d’orchestre nippon fut à lui seul un passeur de musique. Peu nombreux furent les musiciens ayant eu cette influence car non seulement Seiji Ozawa représenta à lui seul la musique classique japonaise mais il constitua également ce trait d’union entre l’Est et l’Ouest, entre le Japon et les Etats-Unis. Avec lui, l’Asie fit son entrée de plein pied dans la musique classique. Son action révéla également de nombreux musiciens, compositeurs ou interprètes (dont Tsumotu Yamashita aux commandes des percussions de l’incroyable Cassiopéa de Takemitsu) et permit à de nombreuses œuvres de voir le jour comme en témoigne le So-Gu II d’Ishii dans ce coffret. A son contact, Tore Takemitsu, autre grande légende de la musique classique japonaise ou la regrettée Masuko Uchioda (magnifique dans le concerto de Bruch), gagnèrent en notoriété.

Voyage planétaire incroyable, ce coffret permet ainsi de redécouvrir avec bonheur et passion la vie consacrée à la musique de l’un des derniers monstres sacrés de la direction d’orchestre.

Seiji Ozawa, The Complete Warner Recordings, Warner Classics, 2015

Laurent Pfaadt

Au panthéon des pianistes

HorowitzToutes les légendes du piano enfin réunies.

Quand Deutsche Grammophon, le célèbre label jaune, fait les choses, elle les fait en grand comme en témoigne ce somptueux coffret, 111 Piano, réunissant les grands noms du piano d’hier et d’aujourd’hui. Les plus belles pièces enregistrées en solo par les plus grands interprètes, on ne sait pas par où commencer. Chopin par Zimmermann ou Argerich ? Rachmaninov par Yuja Wang ? Boulez par Pollini ? Beethoven par Barenboïm ? Ravel par Pogorelich ?

Il faut pourtant bien en choisir un. Tout dépend donc de vos goûts, de votre humeur du jour. Commençant donc par le plus grand : Mozart. Plusieurs enregistrements sont présents mais aucun n’égale les sonates 16 et 17 par Friedrich Gulda. Celui qui n’accepta aucun élève avant de faire une exception avec Martha Argerich délivre dans cette interprétation une émotion rarement atteinte.

Evidemment, on ne peut passer à côté de certains disques dirons-nous incontournables. Prenez par exemple, les Nocturnes de Maria Joao Pires ou la sonate n°8 de Prokofiev par Sviatoslav Richter enregistrée à Londres, ils constituent ce qui se fait de mieux.

Les légendes d’hier côtoient les talents d’aujourd’hui. Ainsi Monique Haas et son magnifique Tombeau de Couperin ou Horowitz dans Scriabine répondent dans ce coffret à Daniil Trifonov au jeu si inventif ou à Raphael Bechacz sans oublier Lang Lang dans un Tan Dun époustouflant, tiré du fameux live qu’il donna à Carnegie Hall. Il y a également les compositeurs phares de ce cube, Bach et ses variations Goldberg par un Andrei Gavrilov qui offre une autre vision que la sacro-sainte Gould, Beethoven ou Scarlatti interprété par une Clara Haskil impériale de vitalité et de virtuosité. Les compositeurs moins connus sont aussi présents et ravissent nos oreilles tels Grieg et ses magnifiques pièces lyriques interprétés par Emil Gilels plus connu pour son Beethoven, Christoph Eschenbach dans Haydn ou Bartok et ses Mikrocosmos par le méconnu Andor Foldes, qui a su, à travers son jeu, tirer toute la plénitude de l’œuvre du grand compositeur hongrois.

Dans ce tourbillon de notes et d’accords sublimes, on terminera par les Moments musicaux de Rachmaninov sous les doigts de poète du trop méconnu Lazar Berman. Enregistré dans la Jésus-Kirche, haut lieu musical de Berlin, le rubato de Berman permet une osmose avec l’œuvre du compositeur. On se demande parfois si on n’entend pas Rachmaninov lui-même et sa flamboyance légendaire.

Alors, que vous soyez mélomanes ou auditeurs du dimanche, amoureux de tel nocturne ou de tel impromptu ou simplement désireux de rêver un soir d’été au son d’une mélodie sans nom, ce coffret est plus qu’une simple addition de génies. Il vous plonge dans le cœur de l’humanité où se mêlent tous les sentiments.

Piano 111, Legendary recordings, Deutsche Grammophon, 2015.

Laurent Pfaadt

Une vérité qui dérange

KatynBernie Günther mène l’enquête en terre soviétique.

On avait laissé à Prague l’inspecteur de la Kripo, la police nazie, Bernie Günther, héros des romans désormais célèbres de Philip Kerr. Notre policier favori, tiraillé par sa conscience, démêlait l’écheveau du meurtre de l’un des proches de Reinhard Heydrich, l’un des hommes les plus puissants du Troisième Reich.

C’était en 1942 et la Wehrmacht volait alors de victoires en victoires. Mais depuis, la défaite de Stalingrad est intervenue. Commençait alors sous les coups de boutoirs de l’Armée rouge, l’agonie de l’armée allemande en terre soviétique. Au cours de cette retraite qui allait prendre l’aspect d’un calvaire, dans les forêts glacées de Biélorussie, près du village de Katyn, les Allemands découvrent un charnier d’officiers polonais qui visiblement ont été exécutés.

Et à la défaite militaire, le ministre de la propagande, Joseph Goebbels, lance une contre-offensive médiatique. Pour lui, Katyn est une aubaine. Günther est donc envoyé sur place, à Smolensk, pour faire la lumière sur ce meurtre de masse.

Dans cette atmosphère qui pue la mort et la charogne et où les morts et les fantômes ne se rencontrent pas uniquement dans les fosses communes, Günther se retrouve très vite pris entre sa volonté de révéler la vérité et son devoir moral de promouvoir un régime qu’il déteste car il sait bien que ce massacre a été perpétré par le NKVD de Beria (que les Soviétiques imputeront aux nazis après la guerre).

Une nouvelle fois, Philip Kerr parvient à restituer à merveille cette dichotomie qui agite en permanence son héros et traverse tous ses romans. Cette dimension contribue d’ailleurs grandement à la réussite de ce nouvel opus.

Le décor de cette nouvelle enquête où le silence des morts côtoie la fureur des combats ajoute avec bonheur à la dramaturgie du roman. Günther se confronte enfin à la guerre, bien loin de ses enquêtes précédentes entre salons praguois ou ruelles berlinoises mal famées. Ici, arbres morts, paysages enneigés construisent une ambiance de désolation qui n’est pas sans rappeler l’extraordinaire Empereurs des ténèbres d’Ignacio del Valle (Phébus, 2010).

A Smolensk, Günther se rend vite compte qu’il se trouve au milieu d’un piège qui chaque jour se referme sur lui car il dépasse le simple cadre du front russe. Pour s’en sortir et faire surgir la vérité, notre inspecteur de la Kripo devra tirer tous les fils de cette nouvelle enquête en forme de toile d’araignée que Kerr a une nouvelle fois construite de main de maître. Pour notre plus grand bonheur.

Philip Kerr, les ombres de Katyn, JC Lattes-Le Masque, 2015

Laurent Pfaadt

Toucher par la grâce

PiresMozart par Maria Joao Pires. Sublime

Une humanité à fleur de peau. Voilà ce que l’on ressent lorsqu’on voit Maria Joao Pires. Et également lorsqu’on l’écoute jouer Mozart car depuis Clara Haskil, on avait plus entendu cette communion entre Amadeus et ses lointains disciples.

Depuis qu’elle a fêté ses 70 ans en 2014, les coffrets retraçant la fabuleuse carrière de la soliste portugaise se sont succédés notamment chez Deutsche Grammophon. Aujourd’hui, le label au cartouche jaune édite le joyau de la couronne mozartienne avec ce coffret regroupant les enregistrements de certains concertos que Maria Joao Pires grava tout au long de sa carrière.

On peut tourner le problème dans tous les sens, il faut bien en convenir. Mozart au piano c’est Maria Joao Pires et vice-versa. Il n’y a qu’à écouter le second mouvement du 26e concerto, celui du couronnement pour s’en convaincre. On n’y peut rien et elle non plus puisque dès sa plus tendre enfance, à 5 ans précisément, elle donnait un récital Mozart. Commençait alors la carrière que l’on sait

Son Mozart, c’est une humanité et une profondeur grandiose. Cela va bien au-delà du piano puisque avec Mozart, la pianiste diffuse cette magie, cette musique universelle qui touche des milliards d’êtres humains sur la terre. Avec Maria Joao Pires, c’est la musique même de la vie qui se répand.

Ce coffret reflète également l’une des plus belles collaborations musicales de ces trente dernières années, celle entre Maria Joao Pires et le chef d’orchestre italien Claudio Abbado. La moitié des cinq Cds du coffret illustre cette formidable amitié en compagnie du Berliner Philharmoniker, du Wiener Philharmoniker, du Chamber Orchestra of Europe ou de l’orchestre Mozart que fonda Abbado. Maria Joao Pires fut pour Abbado, ce que Weissenberg représenta pour Karajan, son double pianistique. Car, si Abbado fut très lié avec Pollini par exemple, son osmose avec Pires fut plus grande.

Alors oui son Chopin est très sensuel (on se souvient des magnifiques nocturnes enregistrés en 1997 que rééditent Deutsche Grammophon dans son fantastique coffret 111) et son Schumann romantique à souhait mais ils ne surpassent pas ces chefs d’œuvres d’interprétation que sont par exemple le 20e concerto dont on se souvient qu’elle dut l’improviser en plein concert un jour de 1998 avec le Royal Concertgebouw d’Amsterdam alors qu’elle avait préparé le 19e !

Excellent complément du coffret consacré aux enregistrements solos de Maria Joao Pires sorti l’an passé, ce magnifique coffret ravira les amoureux de Mozart autant qu’il fera redécouvrir ses concertos sous un jour nouveau grâce à la beauté d’une interprétation unique.

Maria Joao Pires, Complete concertos recordings on DG, 5 CDs, Deutsche Grammophon, 2015

Le 22 août 2015, Mario Joao Pires interprétera le 23e concerto de Mozart au festival de Lucerne en compagnie du Chamber Orchestra of Europe sous la direction de Bernard Haitink.

Laurent Pfaadt

Le condottiere du piano

© Southbank Center
© Southbank Center

Maurizio Pollini en récital à la Philharmonie

Les grands monstres sacrés du piano se font rares. Après la disparition d’Aldo Ciccolini, il ne reste plus que Martha Argerich, Nelson Freire, Daniel Barenboim ou Maria Joao Pires pour nous offrir ces moments musicaux d’exception et cette plongée dans l’âge d’or du piano au XXe siècle où jouer du piano allait bien au-delà de la simple interprétation.

Maurizio Pollini, ce prince rouge du piano, fait partie de ces artistes qui ont transcendé leur art musicalement et humainement. On se souvient de ces moments d’anthologie avec son ami Claudio Abbado mais surtout de l’expérience que les deux milanais menèrent pour apporter la musique au plus grand nombre, dans les usines, les universités, etc. Aujourd’hui, l’homme a vieilli mais dans ses yeux subsistent toujours cette humilité profonde et dans ses mains est resté intact ce don exceptionnel qu’il a travaillé notamment avec Michelangeli.

Le récital qu’il donna dans la toute nouvelle Philharmonie de Paris fut un nouveau moment de partage entre un public conquis au sein duquel hommes politiques et professionnels de la musique s’étaient donné rendez-vous pour rendre hommage et admirer une fois de plus le pianiste de légende qu’il est.

Celui qui a remporté avec brio le concours Chopin en 1960 ne pouvait pas faire l’impasse sur l’œuvre du maître même s’il s’est évertué tout au long de sa vie à sortir de ce carcan. Pollini dont le grand Rubinstein avait dit « qu’il était meilleur que nous tous » lors de la finale du concours Chopin interpréta merveilleusement les Préludes. Son toucher rond et tout en velours délivra sur ce Steinway and Sons spécialement construit pour lui par le facteur Fabbrini, des sons d’une beauté rare en particulier lors du quinzième prélude « goutte d’eau » qu’il joua à la manière d’un Caravage répandant son clair-obscur ou durant le seizième, cet Hadès comme l’a surnommé Hans von Bülow en raison de sa difficulté, où la frénésie domine le clavier.

Cette sensibilité propre à Pollini ne pouvait que trouver un terrain favorable chez Claude Debussy et ses Préludes du deuxième livre. La délicatesse du pianiste milanais restitua à merveille à la fois le caractère onirique et cauchemardesque de la musique de Claude Debussy, oscillant entre berceuse et fracas, entre douceur et violence. Car la musique de Debussy raconte toujours une histoire et, avec Pollini dans le rôle du conteur, celle-ci ne pouvait être que passionnante et passionnée.

La transition entre Claude Debussy et Pierre Boulez, deux compositeurs qui bouleversèrent à jamais la musique, son interprétation et sa conception, était enfin toute trouvée puisque la soirée s’acheva avec la fameuse sonate pour piano n°2 dont on fête cette année le 90e anniversaire de son créateur. Déroutante autant que fascinante, elle permit une fois de plus à Maurizio Pollini de démontrer tout son génie dans un style musical qu’il affectionne également et qu’il eut l’occasion d’interpréter notamment en compagnie de Luigi Nono, autre participant à l’Internationale Ferienkurse für Neue Musik de Darmstadt. Reconnu encore aujourd’hui comme l’un des interprètes majeurs de cette sonate pour piano n°2 qu’il joue depuis près d’un demi-siècle et qu’il contribua à inscrire comme l’un des classiques du répertoire, Maurizio Pollini a démontré avec force l’étendue de sa virtuosité notamment dans ce finale qui conduit le soliste à, d’une certaine manière et allégoriquement, franchir le mur du son. En tout cas, avec un tel interprète au clavier, le compositeur ne pouvait rêver meilleur cadeau d’anniversaire.

Laurent Pfaadt

Le diable est dans les détails

FaustVersion remaniée de l’ancienne production de l’opéra de Gounod

Le mythe de Faust a inspiré de nombreux compositeurs en particulier français puisque après la Damnation de Faust de Berlioz (1846) que les amateurs pourront retrouver la saison prochaine avec Jonas Kaufmann et Bryan Hymel dans le rôle-titre, Charles Gounod composa en 1859 son opéra tiré de l’œuvre de Goethe. On se demande pourquoi cette œuvre est aujourd’hui oubliée du public tellement cet opéra est un chef d’œuvre. D’ailleurs les contemporains ne s’y étaient pas trompés en lui réservant d’emblée le succès qu’il méritait.

Avec plus de 2500 représentations au compteur à Paris, Faust a du se réinventer en permanence. C’est à nouveau le cas dans cette production à la fois classique, envoûtante et imaginative que le metteur en scène Jean-Romain Vesperini a décidé de situer dans les années 1930. Cette mise en scène est une actualisation de la précédente version qui avait suscité à tort tant de polémiques. L’atmosphère gothique a été fort bien exploitée grâce aux merveilleuses lumières de François Thouret tandis que le décor de Johan Engels a été gardé et épuré. Car l’idée d’une bibliothèque est parfaitement adaptée à cette mise en scène. Elle complète cette ambiance fantastique notamment lors la scène qui ouvre l’opéra et voit le rajeunissement du docteur Faust. Le livre lui-même que brûle Méphistophélès représente le trait d’union entre le passé et le présent, entre la vie et la mort. Enfin, il y a également un côté « cage » dans cette bibliothèque, sorte de piège qui se referme progressivement sur Faust et Marguerite.

La distribution ne pouvait que briller dans cet écrin, ce qu’elle a fait au demeurant. Les voix sont d’ailleurs plutôt complémentaires. Piotr Beczala est impérial en Faust avec son timbre chaud qu’il répand avec brio sur scène. Acclamé à chaque sortie, il offre à l’acte III (scène 4) un merveilleux solo. Avec cette prestation, Beczala conforte une fois de plus son aisance dans le répertoire français qu’il aura d’ailleurs à cœur de prouver une fois de plus l’an prochain ici même dans le Werther de Massenet. Krassmira Stoyanova lui offre une merveilleuse réplique et fait oublier la jeunesse du rôle. Son « Ah je ris de me voir si belle en ce miroir ! » fut digne des meilleures.

Le duo est secondé par un grand Méphistophélès en la personne d’Ildar Abdrazakov, l’une des meilleures basses du monde, qui a ébloui cet opéra avec sa voix extraordinaire et un jeu scénique tout à fait prodigieux. Enfin, les seconds rôles ont été également au rendez-vous, Jean-François Lapointe campant un très bon Valentin.

Cette réussite n’aurait été possible sans l’incroyable conduite de Michel Plasson dont la défense de la musique française n’est plus à démontrer (les moins jeunes se souviendront de son Faust de 1975). Avec cette grande sensibilité notamment dans les ouvertures et les passages avec chœur qu’il déploie avec la générosité qui est la sienne, l’ancien directeur de l’orchestre du capitole de Toulouse a été le Méphistophélès d’une soirée qui nous a tous possédé.

Laurent Pfaadt

L’homme est un animal violent

violenceRéédition de l’essai de Wolfgang Sofsky

Depuis longtemps, le sociologue et journaliste allemand Wolfgang Sofsky s’interroge sur les phénomènes de violence qui traversent les sociétés humaines avec un regard parfois décapant et surtout pessimiste. La réédition dans la collection Tel de Gallimard de son livre majeur, traité de la violence permet de redécouvrir cet esprit et son approche iconoclaste.

Sofsky n’y va pas par quatre chemins : « quand les hommes étaient libres et égaux, chacun avait tout à craindre d’autrui ». Le sociologue allemand bat ainsi en brèche les grandes théories d’endiguement de la violence. Non, le contrat social cher à Rousseau, n’a pas permis de canaliser la violence entre les membres d’une même société, bien au contraire. Et si l’Etat est le seul détenteur du monopole de la violence légitime, rien n’empêcha la banalisation de cette même violence.

Tout au long de ces douze chapitres qui traitent de douleur, de torture, d’exécution ou de massacre, voilà ce que dit Sofsky : la violence est inhérente à l’homme et c’est pourquoi aucune expérience passée n’a réussi à la bannir ou tout au moins à la réduire. « La violence repousse, effraie, séduit et amuse » affirme ainsi l’auteur.

Le premier chapitre consacré à l’Etat est à ce titre passionnant. L’instauration du pouvoir s’apparente à une nouvelle forme de violence où « l’ordre n’est rien d’autre que la systématisation de la violence » écrit Sofsky. Les hommes ont ainsi utilisé la violence pour conquérir le pouvoir et celle-ci s’est propagée à l’ensemble de la société et s’est institutionnalisée. Ce que nous appelons ordre n’est qu’une transformation étymologique de la barbarie.

Les rapports entre ceux qui produisent et ceux qui reçoivent, qui subissent la violence font l’objet d’une analyse poussée. La psychologie du bourreau et les ressorts de la torture nous sont décrits avec minutie et permettent de comprendre les actes qui s’affichent sur nos écrans de télévision. Pour Sofsky, « la torture est une situation totalitaire. La violence investit le corps, le moi et l’univers de la victime (…) la torture est l’éternité ». La peur constitue également selon lui une forme particulière de langage entre les êtres.

En guise de macabre apothéose, ce réquisitoire se termine par l’affirmation que la violence est ce qui fait société, ce qui cimente les groupes sociaux, les communautés humaines entre elles. Dans le massacre « qui réalise la liberté absolue au niveau collectif », dans la contemplation de la violence, dans l’édification des systèmes politiques ou dans le combat, la violence unit les hommes.

La culture, malgré une idée communément admise, ne réduit pas les différentes formes de violence sinon pourquoi les nazis, qui alignaient doctorats et écoutaient Bach, se sont-ils livrés à la forme de violence la plus structurée et l’ont développé à grande échelle en mettant en place l’extermination des juifs d’Europe que Sofsky a d’ailleurs parfaitement analysé dans son autre livre de référence, l’organisation de la terreur – les camps de concentration ? Car si la culture et la morale pensent avoir domestiqué la violence, celle-ci, au contraire, tel un animal sauvage, se renforce patiemment avant de se déchaîner avec plus de force. Cette théorie explique ainsi les phénomènes de violence de certains régimes totalitaires à l’égard des intellectuels et autres acteurs culturels. Car loin de bâtir des citoyens tolérants et cultivés, la culture contribue à développer la violence humaine selon Sofsky.

On sort un peu secoué de cette lecture mais elle nous marque au fer. C’est pour cela que le traité de la violence est un livre majeur, indispensable car en même temps qu’il met en pièces la nature humaine, il nous interpelle dans notre quotidien et notre rapport aux autres. Wolfgang Sofky nous met devant nos contradictions avec cependant cette question lancinante : peut-on changer ?

Wolfgang Sofsky, Traité de la violence, Tel, Gallimard, 2015

Laurent Pfaadt

L’empreinte d’un géant

DavisLe London Symphony Orchestra rend hommage à son ancien chef

Il y a deux ans disparaissait Sir Colin Davis, l’un des plus grands chefs d’orchestre du XXe siècle. Pour célébrer cet anniversaire ainsi que le 20ème de son arrivée (1995) à la tête du London Symphony Orchestra, « son » orchestre lui rend un vibrant hommage en éditant plusieurs coffrets qui rendent compte des grandes passions musicales de Sir Colin Davis.

Ces enregistrements du LSO permettent ainsi de mesurer toute la palette musicale que ce chef déploya aux commandes de ce formidable orchestre aujourd’hui dirigé par le russe Valéry Gergiev. Ainsi, le coffret baptisé à juste titre Sir Colin Davis anthology ne revient pas sur les Mozart, les Brahms ou les Beethoven que le chef maîtrisait bien évidemment mais insiste en revanche sur ces musiques scandinave, britannique et française qu’il admira et promut.

Sir Colin Davis développa un attachement particulier aux compositeurs scandinaves. Avec Paavo Berglund ou Herbert Blomstedt, il a été de ces chefs qui ont rendu justice à Carl Nielsen. Son intégrale des symphonies enregistrée lors d’un été indien permet (enfin !) de mesurer l’extraordinaire génie de ce compositeur méconnu voir méprisé car il échappait à toute classification. L’interprétation de Davis retranscrit ainsi dans toute sa plénitude cette naïveté symphonique propre à Nielsen qui oscille entre la joie et le désespoir en particulier dans la 6e symphonie.

Le coffret anthology propose également la 2ème symphonie de Jean Sibelius, cet autre compositeur qu’il affectionnait et dont les connaisseurs ont encore en mémoire l’intégrale des symphonies enregistrée chez RCA, ainsi que les Oceanides, poème symphonique moins joué.

Sir Colin Davis était également un grand défenseur de la musique contemporaine de son pays et les enregistrements de la 4ème symphonie de Vaughan Williams ou un superbe Festin de Balthazar de Walton sont là pour le prouver.

Enfin, à l’instar d’autres chefs britanniques tels que John Eliot Gardiner, Sir Colin Davis cultiva un amour inassouvi pour la musique française et notamment envers Hector Berlioz dont il fut le premier à graver l’intégrale (Philips). Il n’avait que 21 ans lorsqu’il découvrit la musique du compositeur français auprès de Roger Desormière. Cet amour ne devait jamais le quitter. Son interprétation de la symphonie fantastique reste toujours encore une référence. De la même manière, l’extraordinaire Beatrice et Bénédicte présent dans ce coffret témoigne d’une profonde sensibilité et d’une chaleur qui vous pénètre à chaque note.

Avec ce 1000e enregistrement consacré à l’un de ses plus grands chefs, le LSO rend un hommage appuyé à ce grand musicien en même temps qu’il prouve – était-ce encore la peine ? – qu’il est l’un des plus grands orchestres de la planète.

Si Colin Davis Anthology, London Symphony Orchestra, LSO Live, 2015

Nielsen, Symphonies nos 1-6, Sir Colin Davis, London Symphony Orchestra, LSO Live, 2015

Laurent Pfaadt

Bach à New York

© Warner Classics/Ari Rossner
© Warner Classics/Ari Rossner

Récital d’anthologie de Piotr Anderszewski à Carnegie Hall

 

Entrer à Carnegie Hall, c’est comme visiter le Vatican. On pénètre dans un lieu chargé de légendes, de souvenirs et de moments incroyables qui appartiennent désormais à l’histoire de la musique. Ici, les grands noms de la musique classique se côtoient. Alberto Toscanini y rencontre Serge Prokofiev, Miroslav Rostropovich fait à face à Antonin Dvorak, Léonard Bernstein y admire Vladimir Horowitz.

Si le lieu reste magique pour le visiteur, il est quelque fois intimidant pour l’artiste qui vient s’y produire. Accompagné de son seul piano, son compagnon quotidien, le soliste sent sur ses épaules le poids écrasant de la salle. Rien de tel chez Piotr Anderszewski, génial pianiste polonais qui, en plus de ses innombrables qualités musicales, cultive sa singularité.

Après un récital en décembre 2008, il revint ici pour un nouveau concert où comme la fois précédente, Robert Schumann et Jean-Sébastien Bach se partageaient l’affiche. Anderszewski reprit ce Schumann qu’il maîtrise comme personne notamment dans cette novelette absolument prodigieuse qu’il nous interpréta. Le soliste sut parfaitement restituer ce tempérament schizophrénique qui agitait Robert Schumann et que l’on ressent dans sa musique où le romantisme est porté à son paroxysme entre désespoir absolu et ferveur héroïque. La sensibilité de Piotr Anderszewski oscille à merveille entre ces deux mondes pour nous donner une interprétation d’une émotion rare. Ce fut à n’en point douter un moment unique dans cette salle – qui en compte déjà beaucoup – et dans les mémoires de spectateurs plus que chanceux.

Le reste du programme était consacré à Jean-Sébastien Bach avec l’ouverture à la française et la suite anglaise n°3. La technique incomparable du pianiste se conjugua à une approche qui nous dévoila un Bach plus intime, tout en nuances et en même temps hors du temps. L’alchimie ainsi produite donna une interprétation littéralement solaire. Le pianiste polonais a d’ailleurs récemment gravé au disque cette troisième suite anglaise en compagnie de la cinquième et de la première qui débordent d’énergie et de contrastes. Enregistrées à Varsovie, ces suites traduisent le long travail d’appropriation de l’œuvre par le soliste qu’il restitue merveilleusement en particulier dans ces sarabandes sublimes.

Sur scène, l’implication du pianiste fut totale. Il faut dire que le lieu ne se prête guère à la demi-mesure. Il exige qu’on y donne le meilleur de soi, qu’on s’y abandonne. Anderszewski lui-même en ressortit éprouvé. A plusieurs reprises, le pianiste polonais laissa sa main en suspension comme pour contenir à la fois la musique du kantor et ce temps qui semblait s’arrêter dans cette alliance de perfection entre l’œuvre et son interprète, pour le plus grand bonheur des spectateurs qui dura une éternité…

A écouter : Piotr Anderszewski, Suites anglaises 1, 3 & 5, Warner Classics, 2015

Laurent Pfaadt