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Comme dans un rêve

ONBALe ballet de l’opéra de Bordeaux présentait son Casse-Noisette.

A chaque hiver, à l’approche des fêtes de Noël, son ballet de Tchaïkovski. L’opéra de Bordeaux et le directeur de son ballet, Charles Jude ont choisi cette année Casse-Noisette plutôt que le Lac des cygnes qui sera présenté au printemps 2015. Œuvre incontournable des ballets blancs, Casse-Noisette de Piotr Illitch Tchaïkovski, créé en 1892 au théâtre Mariinsky d’après un livret de Marius Petipa, comporte deux actes, trois tableaux et quinze scènes. Il s’inspire du conte d’Hoffmann, Casse-Noisette et le Roi des souris qui conte l’histoire de Marie qui, durant la nuit de Noël, voyage au pays des rêves et des jouets grâce à son casse-noisette.

Il faut dire que Charles Jude connait bien son sujet pour l’avoir interprété auprès de Rudolf Noureev en tant qu’étoile de l’opéra de Paris notamment dans le rôle du Prince mais également pour l’avoir chorégraphié ici, à l’opéra de Bordeaux où il est le directeur de la danse depuis 1996.

Le Casse-Noisette présenté cet hiver est la reprise de l’édition de 2011. Le parti pris du chorégraphe est, dès les premiers tableaux, clairement affiché : le rêve enfantin. Et il faut dire que, grâce également aux décors de Giulio Achilli, la magie opère très vite aussi bien chez les adultes que chez les enfants, d’ailleurs venus en nombre. Quelle que soit l’entrée, chaque génération, chaque enfant qui sommeille en nous, y trouve une porte vers ce monde de rêves dans lequel pénètre Marie. Les sources d’inspiration sont multiples : Charles Dickens (premiers tableaux), Tintin (notamment dans la figure du prince masqué au quatrième tableau ou des danses du second acte) ou Tim Burton (le drosselmeier ressemble à ne s’y méprendre à un personnage entre Sweeney Todd et Sleepy Hollow). Ces influences se sont parfaitement intégrées dans l’univers tiré du conte d’Hoffmann. On retiendra notamment le magnifique quatrième tableau, celui au cours duquel des rats menés par leur roi affrontent des soldats de plomb dans une bataille parfaitement chorégraphiée.

Les danseurs ont également été au rendez-vous. On y a pu apprécier la vélocité et les jetés d’Igor Yebra dans un rôle qu’il connaît bien et l’interprétation très convaincante d’Oleg Rogachev en drosselmeier dont il prenait le rôle. Mais la grande nouveauté de ce ballet a été la révélation de Sara Renda en Marie, magnifique d’émotions et de technique. Ses pas de deux lors du cinquième tableau et celui précédent l’apothéose ainsi que ses menées ont été prodigieux. Enfin, n’oublions pas les différents solistes qui ont tenu avec grâce leur rang notamment une splendide Mika Yoneyama et ont complété un corps de ballet de grande qualité qui a excellé dans le royaume des neiges ou la danse des fleurs.

La musique accompagne parfaitement les danseurs avec une justesse très appréciable et menée superbement par son chef, Ermanno Florio, grand spécialiste du répertoire de ballet qui a fait des merveilles à Amsterdam. On y reconnaît les grands airs (Valse des fleurs, danse de la fée Dragée) mais surtout la musique n’est pas omniprésente et réussit à accompagner la chorégraphie sans la gêner.

Avec ses canons tirant des bonbons, son chameau farceur ou sa neige tombée du ciel, ce Casse-noisette réussi est un véritable sucre d’orge qu’il convient de déguster sans modération.

Laurent Pfaadt

Le peintre Agostino Ferrari

intestd001409Dans le cadre de la présidence de l’Italie du Conseil de l’Union Européenne, l’Istituto Italiano di Culura de Strasbourg présente les œuvres d’Agostino Ferrari, un artiste d’envergure internationale qui nous invite à découvrir « la relation entre notre espace et la peinture, l’ici et l’ailleurs », selon les termes employés par Martina Corgnati, commissaire de cette exposition exceptionnelle.

Après un parcours artistique amorcé à Milan où Agostino Ferrari rencontre Lucio Fontana qui a orienté son travail sur « les coupures », le peintre investit l’univers fondamental du signe.

Le signe, qui est la plus ancienne expression humaine, traverse notre mémoire ancestrale, transcende tous les archétypes pour refaire surface sur la toile.

Cette écriture qui nous vient de l’au-delà des mots, voire du plus loin de nous-mêmes, resurgit

« du côté du seuil, dans notre espace visuel », explique Martina Corgnati. Le passage de l’intérieur vers l’extérieur, d’où le titre donné à cette exposition « Interno-Esterno » se fait par le biais d’une « entaille illusoire » grâce au noir absolu obtenu avec des sables volcaniques projetés sur la toile.

Viennent alors, dans une chorégraphie finement orchestrée, les trois couleurs fondamentales, le jaune, le rouge et le bleu qui se mettent à virevolter sur la toile pour décrire des arabesques dont les envolées lyriques séduisent et ravissent l’âme et l’esprit.

Une musique silencieuse, à la fois intemporelle et universelle, offre au signe les possibilités infinies d’un dévoilement qui nous permet d’appréhender l’invisible et ses confins. Car sur les toiles les couleurs vibrent, chantent, irradient et le trait, vif, précis, incisif, taille dans la lumière les fragments magnifiés d’une indicible poésie « où le signe revient, toujours fidèle » nous interpeller sur cette lisière où vie et mort se côtoient sans jamais se heurter.

Françoise Urban-Menninger

Jusqu’au 19 décembre 2014 à l’Istituto Italiano di Cultura de
Strasbourg

Opéra funèbre

©Peter Meisel
©Peter Meisel

Le Requiem de Verdi réinventé.

Chaque nouveau disque de l’orchestre de la radio bavaroise conduit par Mariss Jansons est attendu avec impatience et constitue toujours un évènement. On garde encore à l’esprit l’extraordinaire intégrale des symphonies de Beethoven mis en miroir avec des oeuvres contemporaines. Et il faut dire qu’à chaque fois, on n’est pas déçu, comme en témoigne cet enregistrement du Requiem de Verdi.

Immédiatement, dès le Kyrie, ce qui frappe, c’est l’approche de Jansons. On est loin de ces interprétations fracassantes, puissantes, peut-être parfois trop lourdes où la dramaturgie et la dimension culpabilisatrice de Dieu et de son jugement est souvent portée à son paroxysme. Ici, rien de tout cela. Même le Dies Irae, symbole même de la colère divine, n’a pas la violence musicale retenue habituellement. Certes, les timbales battent la mesure mais elles témoignent surtout de la toute-puissance de Dieu.

Lentement, l’oeuvre s’apparente alors à un voyage vers l’au-delà, sur une sorte de barque musicale rythmée certes par quelques tempêtes, mais toujours bienveillant. L’orchestration menée par l’un des meilleurs orchestres du monde est une fois de plus brillante et son chef, qui a annoncé son départ du Concertgebouw d’Amsterdam, y veille scrupuleusement. Il faut dire que l’on attendait depuis longtemps au disque sa vision du répertoire italien. A l’opposé d’un Gergiev par exemple, Jansons n’abuse pas des cuivres et fait intervenir l’orchestre quand cela est nécessaire tantôt avec les percussions, tantôt avec le basson, instrument funèbre par essence.

Mais surtout, le chef donne toute sa place au choeur. Celui de l’orchestre de la radio bavaroise est parfait, jouant un rôle non plus secondaire d’accompagnateur mais de premier plan. Véritable personnage à part entière de l’oeuvre, le choeur est une sorte de coryphée à lui tout seul, accompagnant une pléiade de chanteurs.

On ne comprend alors les choix des chanteurs qu’à travers la vision musicale de Mariss Jansons. Ainsi, le choix de Saimir Pirgu à la tessiture si italienne ne se comprend qu’à travers cette conception de l’oeuvre qui fait du Requiem, non pas une pièce isolée de musique sacrée dans l’oeuvre de Verdi, mais un opéra funèbre. Orlin Anastassov, qui a récemment triomphé dans le Barbier de Séville à Paris, est une nouvelle fois à la hauteur de sa réputation dans cette oeuvre qu’il connaît particulièrement bien pour l’avoir interprété avec Chailly, Prêtre, Maazel ou Davis. On touche ainsi au sublime dans le Confutatis. Les deux chanteuses sont également exceptionnelles, Krassmira Stoyanova excellant une fois de plus dans le répertoire sacré et Marina Prudenskaja, premier prix au concours international de l’ARD en 2003, dont le magnifique timbre de voix d’une densité incroyable illumine le Requiem et contribue à le rendre si sensible et captivant.

Ce disque constitue un nouveau témoignage du génie de Jansons. Avec cette interprétation singulière du Requiem de Verdi qu’il transforme en opéra funèbre, le maestro marque à nouveau le répertoire de son empreinte indélébile.

Giuseppe Verdi, Messa da Requiem, Chor und Symphonieorchestrer des Bayerischen Rundfunks, Krassimira Stoyanova, Marina Prudenskaja, Saimir Pirgu, Orlin Anastassov, (dir) Mariss Jansons, BR Klassik, 2014.

Laurent Pfaadt

Panique au harem

L’Enlèvement au sérailL’Enlèvement au sérail de Mozart revu et corrigé par Zabou Breitman.
Un triomphe !

Il y a des opéras qui vous marquent pour longtemps. Cet Enlèvement au sérail fut l’un d’eux. Il faut dire que cet opéra de Wolfgang Amadeus Mozart n’était pas revenu sur la scène de l’opéra de Paris depuis 1985. Mésestimé peut-être par rapport aux Noces de Figaro, à Don Giovanni, à Cosi Fan Tutte ou à la Flûte enchantée pour sa dimension frivole – à tort d’ailleurs – l’opéra revient progressivement en grâce depuis plusieurs années.

Dans cette histoire d’européennes prisonnières du Pacha Selim que tentent, après moult aventures rocambolesques, de faire évader nos deux héros, Belmonte, à la recherche de sa belle Konstanze et Pedrillo, esclave en compagnie de Blonde, nombreux ont été ceux depuis plus de deux siècles à voir dans ce Singspiel, l’affrontement entre l’Orient et l’Occident et surtout une succession de bagatelles.

On se rend compte que le caractère peut-être léger et licencieux de l’opéra n’est là que pour délivrer un message qui transcende les civilisations, ce message mozartien qui parcoure ses grands opéras et qui fait de la tolérance une valeur indépassable, au-delà de toute considération religieuse ou politique, et montre combien Mozart fut un homme de son temps, de ces Lumières du XVIIIe siècle.

Dans une mise en scène qui porte dès les premières mesures sa marque, Zabou Breitman a su transporter cette histoire du XVIIIe siècle aux années 20-30 où les Européens, à la manière d’un Lawrence d’Arabie, sont partis à la conquête de cet Orient fantasmé. La comédienne-réalisatrice a ainsi introduit le cinéma, celui de la Hammer production, des danseuses orientales ainsi qu’une véritable chouette pour faire de cet opéra un véritable spectacle. Il faut dire qu’il est servi par des décors orientalisants tout droit sortis des tableaux de Delacroix que l’on doit au regretté Jean-Marc Stehlé qui, avec les jeux de lumière d’André Diot notamment à la fin du premier acte, donnent une atmosphère de palais orientaux prompte à exciter notre imaginaire.

Côté musique, Philippe Jordan conduit parfaitement l’orchestre de l’opéra de Paris dans ce voyage musical. Et sur scène quels talents ! Les hommes brillent aussi bien au niveau des voix que du jeu scénique. La basse Lars Woldt campe un Osmin bouffon merveilleux tandis que Jürgen Maurer a su garder toute la distance qu’il faut pour interpréter ce pacha qui sut, en homme d’Etat, faire preuve de clémence. Paul Schweinester est parfait en Pedrillo mutin mais résolu, gratifiant le public de plusieurs « Arrêêête ! » savoureux. Chez les femmes, le duo Konstanze (Erin Morley remarquable dans l’aria Martern aller Arten) – Blonde (Anna Prohaska) fait des étincelles. La complémentarité est parfaite entre une Konstanze résignée et digne et une Blonde espiègle et insolente. Il faut souligner ici la superbe prestation d’Anna Prohaska qui ne fait que confirmer tout son talent. Sa Blonde est carrément féministe (« Born to be free ! ») et son duo avec Osmin (Acte II, scène 1) restera certainement dans les mémoires du Palais Garnier. Avec cette interprétation de Blonde, on touche à la modernité des personnages féminins chez Mozart.

Tout est beau dans cet Enlèvement au sérail : la musique parfaitement conduite par un chef d’excellence, la mise en scène extrêmement séduisante et les chanteurs qui forment une équipe où les talents s’additionnent. Courez donc voir cet Enlèvement au sérail qui, à n’en point douter, vous marquera à jamais !

Prochaines représentations au Palais Garnier : 21, 24, 26 et 29 janvier, 4, 7, 10, 12 et 15 février 2015

Laurent Pfaadt

A la gloire de Dieu

GentileschiTous les chefs d’œuvre du Vatican réunis dans un ouvrage magnifique

Voilà un livre qui ne devrait pas laisser insensible les amoureux du Vatican, de la renaissance et du baroque, de l’art et de l’Italie. Enfermés dans un magnifique écrin, tous les chefs d’œuvre de la cité papale sont pour la première fois réunis dans un seul ouvrage et permettent de découvrir d’un seul coup d’oeil l’étendue des richesses immortelles du Vatican, de l’Ecole d’Athènes de Raphaël au baldaquin du Bernin en passant par les portes en bronze de l’antique basilique vaticane ou les jardins et qui font la gloire de ce lieu visité chaque année par des millions de visiteurs.

On doit ce travail de bénédictin à Anja Grebe, professeur d’histoire de l’art à l’université d’Erlangen-Nuremberg, qui a recensé et nous présente parfois dans ses moindres détails plus de mille oeuvres. Il y a bien entendu les célébrissimes fresques de la chapelle Sixtine, la Piéta de Michel-Ange, les chambres de Raphaël et cette magnifique délivrance de Saint Pierre ou l’appartement des Borgia. On parcoure avec envie cette pinacothèque où se succèdent les merveilles de Léonardo de Vinci, de Fra Lippi, du Guerchin, de Guido Reni (exceptionnelle crucifixion de Saint Pierre), de Véronèse et sa vision de Sainte Hélène, du Caravage, du Pérugin, de Raphaël, de Gentileschi et sa merveilleuse Judith et sa servante portant la tête d’Holopherne, ou le Portrait du pape Clément IX par Carlo Maratta pour ne citer que ces oeuvres parmi les innombrables chefs d’œuvres contenus dans ce livre dont la qualité des reproductions ajoute encore à la magie. Et on pourrait lire l’ensemble des notices tellement elles apportent une pertinence aux oeuvres présentées.

L’ouvrage n’est pas qu’un simple catalogue et nous emmène à la découverte de pièces non ouvertes au public qui recèlent des trésors méconnus ou cachés. Ainsi, le lecteur s’aventure dans ces pièces du palais du Vatican qui servent de bureaux administratifs et renferment des fresques somptueuses où l’on découvre avec surprise que le Vatican continua jusqu’au milieu du XIXe siècle à être décoré par des peintres comme Jan Matejko (victoire de Jean III Sobieski, roi de Pologne, contre les assiégeants turcs de Vienne), Francesco Podesti ou Ponziano Loverini. La Salle Royale qui sert encore pour les audiences abrite ainsi des oeuvres de Giorgio Vasari, le fameux auteur des Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, relatant les grandes dates de l’histoire du christianisme comme la bataille de Lépante (1571) ou le massacre de la Saint-Barthélemy (1572).

Après un bref passage par la bibliothèque vaticane puis par les merveilleuses enluminures des quelques 180 000 manuscrits de la bibliothèque apostolique du Vatican, nous entrons dans les grands musées du Vatican (Chiaramonti, Pio Clementino, différents musées grégoriens) pour découvrir avec curiosité que le Saint-Siège possède une collection d’art moderne réunissant des oeuvres de Paul Gauguin, Otto Dix ou Paul Klee mais également – et plus surprenant – un musée ethnologique où se côtoient des Bouddha de la dynastie Ming (XIVe siècle) et des sculptures aztèques.

Au final c’est à un voyage artistique sans pareil que nous convie ce magnifique ouvrage. Alors pour tous ceux qui ont ou qui vont visiter le Vatican, ceux qui sont frustrés de ne pouvoir s’arrêter devant telle ou telle oeuvre, ou ceux qui sont rebutés par plusieurs heures de file d’attente, ce livre est pour vous.

Anja Grebe, Vatican, tous les chefs d’oeuvre, la collection complète des maîtres anciens, peintures, fresques, sculptures, cartes, tapisseries et reliques, Flammarion, 2014

Laurent Pfaadt

God save the french music

LPOLe London Philharmonic Orchestra rend hommage à la musique française

Après Brahms et Chostakovitch, le London Philharmonic Orchestra, à l’instar du LSO, poursuit son abondante production discographique. Avec cet enregistrement consacré à la musique française de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle, le LPO a indubitablement marqué les esprits et surtout nos oreilles car il y avait bien longtemps que l’on n’avait pas entendu Saint-Saëns de la sorte.

Enregistrées en concert au Royal Festival Hall, ces deux grandes oeuvres du répertoire pour orgue, le concerto pour orgue de Francis Poulenc et la troisième symphonie de Camille Saint-Saëns se prêtent parfaitement à la configuration des lieux, en raison de la présence du fameux orgue Harrison & Harrison, construit sous la supervision du célèbre organiste anglais Ralph Downes et qui est depuis longtemps le modèle des orgues modernes. Et lorsque l’organiste qui officie sur le disque n’est autre que James O’Donnell, directeur de la musique de l’abbaye de Westminster, on ne peut que s’attendre à la perfection.

Et celle-ci est immédiatement perceptible dans le concerto pour orgue, orchestre à cordes et timbales de Francis Poulenc, oeuvre injustement méconnue aujourd’hui. Dans ce concerto constitué d’un seul mouvement et encadré par deux allegros, l’orgue n’est pas qu’un instrument parmi d’autres. Grâce à James O’Donnell, il prend vie, devient un être à part entière, sorte de mezzo-soprano d’airain qui entonne ses superbes vocalises. Ce bijou d’orchestration, sorte de Divine comédie musicale délivre alors une palette d’émotions, tantôt ténébreuses (orgue et percussions) tantôt sensibles (cordes).

La troisième symphonie en ut mineur avec orgue résonne également avec fougue et passion sur ce disque. Son écriture la destinait d’emblée à cette rutilance, à cette majesté qui lui est propre. Il faut dire que, malgré notre chauvinisme atavique, elle est un peu chez elle ici dans le Royal Festival Hall puisqu’elle fut écrite par le compositeur à la demande de la Royal Philharmonic Society et créé à Londres en mai 1886. Et on doit bien dire qu’elle s’y sent bien auprès du LPO qui a su parfaitement prendre la mesure de ses rythmes tantôt enlevés, tantôt intimes.

Pour l’occasion, Vladimir Jurowski a laissé sa baguette à l’un des futurs très grands chefs de la planète, le québécois Yannick Nézet-Séguin, principal chef invité du LPO et directeur musical de l’orchestre de Philadelphie. Fidèle à lui-même, Yannick Nézet-Séguin a enfourché ce cheval français avec l’énergie qui est la sienne. Malgré des tempi plutôt rapides, Nézet-Séguin laisse l’orchestre respirer lors des rares moments d’accalmie tout en tenant la bride d’une main de fer afin de permettre aux deux pianos et à l’orgue de pouvoir couronner cette cathédrale sonore. Au final, il s’en dégage une impression de profondeur et de grandeur musicale, presque beethovienne. D’ailleurs, Marcel Proust ne qualifiait-il pas cette symphonie de « la plus belle que l’on ait jamais composé depuis Beethoven » ?

Avec ce disque magnifique, on se rend bien compte qu’une fois de plus, les plus grands interprètes de notre musique se trouvent bien souvent de l’autre côté de la Manche.

Poulenc, organ concerto ; Saint-Saëns, symphony n°3 (organ), Yannick Nézet-Séguin (dir.), James O’Donnell (organ), London Philharmonic Orchestra, LPO, 2014

Laurent Pfaadt

La fin d’un monde

RomeUn ouvrage fort intéressant revient sur les derniers jours de l’Empire romain d’Occident

Nombreux ont été les ouvrages, ces dernières années, à avoir tenté de percer le mystère de la fin de l’une des civilisations les plus brillantes que l’humanité ait jamais connue. Les uns invoquèrent tour à tour l’influence majeure du christianisme, d’autres la crise économique et d’autres encore la politique d’intégration. Qu’en fut-il rééllement ?

C’est à ce travail minutieux exigeant le sérieux de l’exégèse des textes et l’objectivité nécessaire dénuée de toute mystification, de toute diabolisation que s’est attelé dans ce livre fouillé Michel de Jaeghere, directeur du Figaro histoire. Tout à tour, il a examiné les diverses dimensions qui ont conduit à la fin inéluctable de cet empire qui fit de la Méditerranée une mer intérieure. Et si le titre est un peu trompeur – les derniers jours – l’auteur a étudié son sujet sur le temps long rappelé par une chronologie dès le début de l’ouvrage qui débute en 364 à l’avènement de l’empereur Valentinien Ier qui nomma son frère Valens, empereur d’Orient.

Alors oui, Michel de Jaeghere ne fait pas l’impasse sur le facteur religieux, ce qu’il appelle le glaive et la croix, sur les aspects économiques ou démographiques, ni sur l’histoire militaire qui rythme cette histoire tourmentée et permet surtout au lecteur de se plonger avec délice dans les grandes batailles du Bas-Empire, de la Rivière Froide (dernière victoire globale de l’empire romain) aux Champs Catalauniques en passant par Andrinople que l’auteur, grâce à une narration rythmée – qui n’enlève rien au sérieux de son travail – parvient à rendre vivante. Car c’est bel et bien en 378, lors de cette fameuse bataille où l’empereur Valens perdit la vie que commença la fin de l’empire romain. Andrinople constitua ce que d’autres ont appelé le début de la fin car Michel de Jaghere écrit que « du mythe de l’invincibilité romaine, il ne reste à peu près rien. Rome est entrée en agonie : elle va durer cent ans ». Le siècle qui suit voit la lente prise de pouvoir des Barbares et l’auteur peint une formidable galerie de portraits de ces hommes, Ricimer, Stilicon, Aetius, Attila et d’autres qui auraient pu, en fonction des vicissitudes de l’histoire, se retrouver des deux côtés du champ de bataille.

Cette formidable mise en perspective permet de comprendre la lente mutation, la disparation progressive de l’empire romain. Les barbares vont ainsi se romaniser après avoir été admis à l’intérieur de l’Empire selon un phénomène classique d’intégration propre à toutes les sociétés mais surtout, et cela est souvent moins dit, que la société romaine va se barbariser y compris dans son saint des saints, l’armée, clef de voûte du système romain. Lentement, mais surement, une révolution silencieuse est en marche. Elle toucha bien évidemment les affaires religieuses où le christianisme n’évinça que progressivement le paganisme en devenant « le nouveau conformisme » selon l’auteur.

Si comme l’affirma Paul Valéry, « les civilisations sont mortelles », Michel de Jaeghere précise toutefois que Rome continua à survivre sans son empire car les rois barbares se sont vus comme les successeurs des empereurs, reproduisant certaines pratiques du pouvoir tandis que de l’autre côté du Bosphore, l’empire romain survécut jusqu’en 1453 en devenant l’empire byzantin. En tout cas, cet ouvrage extrêmement pédagogique et qui se lit avec frénésie déploie avec pertinence sur ses quelques six cent pages la démonstration qu’un empire dirigé par un enfant ne s’est pas effondré un jour de septembre 476 mais que, à la manière de ce que nous vivons aujourd’hui, les sociétés évoluent et se transforment et celle de Sénèque, de Marc-Aurèle et d’Aetius, aussi brillante fut-elle, n’échappa pas à cette règle immuable.

Michel de Jaeghere, les derniers jours, la fin de l’Empire romain d’Occident, Les Belles Lettres, 2014.

Laurent Pfaadt

L’Allemand de la Volga

Christian Tetzlaff, ViolineTetzlaff à la rencontre de Chostakovitch.
Fascinant

Dans les plaines recouvertes de neige de Rovaniemi, sur ces ruisseaux gelés, où le soleil ne se couche jamais, le violon de Christian Tetzlaff a percé la glace tel un rayon de soleil hivernal et a ainsi mis en lumière ces concertos pour violon de Dimitri Chostakovitch qui font désormais partie intégrante du répertoire de tout soliste qui se respecte.

Il faut dire que trouver ce nouvel enregistrement de l’un des plus grands violonistes de la planète ne fut pas chose aisée. C’est chez un label finlandais, Ondine, que l’on a débusqué cette petite merveille. Extrêmement productif, Christian Tetzlaff a abordé un répertoire conséquent, de Bach dont il a laissé à la postérité l’intégrale des sonates à Jorg Widmann dont il a créé le concerto en 2007 en passant par Bartók, Brahms, Nielsen ou Janacek. Ayant déjà gravé Chostakovitch en trio pour piano il y a quelques années, Christian Tetzlaff a aujourd’hui gravi la montagne Chostakovitch par le versant concertant.

Malgré un début quelque peu poussif, l’harmonie entre le soliste et l’orchestre s’établit très vite dans ce premier concerto dédié à David Oïstrakh en 1947-1948. Soucieux avant tout de rester fidèle aux intentions premières du compositeur, Tetzlaff délivre ce sentiment maléfique, envoûtant qui entoure cette oeuvre. En plus, sa grande virtuosité trouve matière à s’exprimer dans ce fameux dernier mouvement réputé pour sa difficulté technique ainsi que dans ce scherzo qui voit se répéter le motif du compositeur lui-même (DSCH (ré-mi bémol-do-si). A la tête l’orchestre philharmonique d’Helsinki, John Storgärds a su trouver le bon tempo, s’effaçant derrière le violon pour mieux ressurgir dans le dernier mouvement burlesque avec des percussions très réussies et fondamentales dans l’oeuvre de Chostakovitch qui répondent au violon dans un formidable écho. Certes, on n’atteint pas l’incandescence d’un Belkin mais l’interprétation de Tetzlaff séduit par son intensité et sa fluidité.

Le second concerto est également intéressant. Dans cette oeuvre plus intime, plus sensible et moins jouée, Christian Tetzlaff y exprime avec encore plus d’expressivité et de passion, cette musique de chambre et ce quatuor qui lui sont chers. Il faut dire que l’oeuvre créée en 1967 et dédiée comme pour le premier concerto à David Oïstrakh est peut-être moins aboutie. L’orchestre a su, une fois de plus, trouver parfaitement sa place, en s’effaçant derrière le soliste notamment lors du long solo du dernier mouvement après que les vents aient merveilleusement dialogué avec le soliste. Une fois de plus, Christian Tetzlaff a su illuminer de son talent une oeuvre peut-être un peu aride pour le grand public. Mais surtout, il démontre à ceux qui en doutaient encore qu’il est l’un des meilleurs violonistes de la planète.

Shostakovitch, violin concertos 1&2, Christian Tetzlaff, John Storgärds (dir), Helsinki Philharmonic Orchestra, Ondine, 2014.

Laurent Pfaadt

Et Dieu dans tout cela

benoît_XVBiographie de l’un des acteurs majeurs de la première guerre mondiale

Lors des fêtes de noël de 1914, il y près d’un siècle, le pape Benoit XV, élu quelques mois plus tôt, plaidait pour une trêve qui resta sans suite. Loin de se décourager, il affirma devant le Sacré-Collège vouloir « persévérer dans nos efforts pour hâter le terme de cette calamité inouïe »

L’histoire est malheureusement sélective et injuste et le pape Benoit XV (1914-1922) a été oublié dans ce 20e siècle de tragédies au profit des figures de Pie XII et de Jean-Paul II. La biographie d’Yves Chiron, grand spécialiste du Vatican et auteur de plusieurs biographies de référence de souverains pontifes, permet, en ces temps de commémoration de la Grande guerre, de lui rendre justice.

Issu de l’aristocratie italienne, Giacomo Della Chiesa suivit un cursus relativement classique au sein de la curie, se spécialisant dans les affaires diplomatiques ce qui le conduisit très vite dans le cercle restreint du cardinal Rampolla, futur secrétaire d’état de Léon XIII dont il devint le protégé. Yves Chiron relate avec détails ces vingt ans d’apprentissage en Espagne, en France, en Autriche-Hongrie ou à la première conférence de La Haye (1899) sur le désarmement et le droit humanitaire qui lui sera fort utile lorsqu’il conduira une active diplomatie pendant la Grande guerre. Devenu archevêque de Bologne, Giacomo della Chiesa est fait cardinal fin mai 1914, soit trois mois avant son élection au trône de pierre le 3 septembre 1914, plus d’un mois après la déclaration de guerre.

L’ouvrage d’Yves Chiron traite bien évidemment en grande partie de son action pendant la Première guerre mondiale qui occupa la moitié de son pontificat. L’auteur rappelle d’ailleurs qu’ « il ne s’est pas contenté de la déplorer, il a tenté de l’arrêter, d’en atténuer les effets » avant d’ajouter avec pertinence : « le pape et le Saint-Siège ne furent pas neutres mais impartiaux »

Cette nuance fait toute la différence et explique en grande partie les accusations de favoritisme de part et d’autre de la ligne de front. Il n’empêche que Benoît XV, bien secondé par son secrétaire d’Etat, le cardinal Gasparri, s’activa sur tous les fronts au propre comme au figuré pour mettre un terme à ce conflit. Interventions pour libérer les prisonniers politiques dès 1914, auprès du sultan ottoman devant les persécutions dont étaient victimes les Arméniens, soutien aux initiatives autrichiennes, ses actions culminèrent avec l’initiative d’août 1917.

Mais si Benoît XV fut le pape de la paix, animé d’une volonté sincère d’arrêter cette boucherie, l’auteur montre très bien que le souverain pontife, en bon diplomate qu’il fut, poursuivit également des objectifs géopolitiques et en premier lieu la sauvegarde de l’empire austro-hongrois, monarchie catholique qu’il considérait comme le pilier de la stabilité de l’Europe centrale. Son démembrement consacré par le traité de Saint-Germain-en-Laye, le 10 septembre 1919 valut au pape cette phrase prophétique : « l’histoire sera bien obligée de reconnaître un jour que la nouvelle carte avait été dressée par un fou ».
Au final, cet ouvrage d’un sérieux remarquable permet de pénétrer dans les arcanes du Vatican et les coulisses diplomatiques de la Première guerre mondiale en suivant la volonté infatigable d’un homme d’Etat et le chemin de croix d’un homme de paix.

Yves Chiron, Benoît XV, le pape de la paix, Perrin, 2014

Laurent Pfaadt

Les jeunes maîtres de l’archet

Frank Peter Zimmermann, Violine / 08.11.2008 / Philharmonie EssenJean-Michel Molkhou signe le deuxième volume de ses grands violonistes du XXe siècle.

Ils ont fait rêver des milliers de gens, du simple ouvrier au roi. Ils ont, tel Paganini ou Vivaldi composé des œuvres magnifiques, dirigé les plus grands orchestres, inspiré tant d’enfants qui sont devenus à leur tour des virtuoses. C’est précisément de ces enfants de ce début du XXIe siècle dont il est question dans ce second volume des grands violonistes du XXe siècle. Dans cette magnifique collection musique de Buchet-Chastel où les plus grands pianistes, chefs d’orchestres ou danseurs ont déjà trouvé leur place, il manquait ces violonistes, nés pour le plus âgé en 1948 (Boris Belkin), qui arpentent les scènes internationales et réjouissent nos oreilles.

Si Jean-Michel Molkhou, critique émérite à Diapason, rappelle dans son propos introductif que «  pour les violonistes rassemblés dans le premier (volume), l’histoire avait eu le temps de faire son tri, pour les plus jeunes, c’est seulement le recul des premières années du XXIe siècle qui nous a permis de reconnaître les plus grands talents », il n’empêche que, en feuilletant ces pages, aucun des grands violonistes de notre temps ne manquent à l’appel.

Bien évidemment, selon la sensibilité des uns ou les goûts musicaux des autres, chacun y trouvera ses favoris et l’ouvrage rappelle les différentes écoles, américaines (Shaham, Hahn), allemande (Tetzlaff, Faust, Zimmermann), russe (Vengerov, Repin, Mullova), asiatique (Cho-Liang Lin, Kyung-wa Chung) notamment et leur répertoire de prédilection. On y découvre les stars du violon tel le fantasque et non moins talentueux Nigel Kennedy qui a immortalisé les Quatres saisons de Vivaldi ou le génial Augustin Dumay mais également des violonistes moins médiatisés tels que James Ehnes ou Leila Josefowicz.

Les notices biographiques nous apprennent une multide de détails comme lorsque Viktoria Mullova passa à l’ouest en 1983 lors d’une tournée en Finlande et laissa sur le lit de sa chambre d’hôtel son Stradivarius de 1720 que l’Etat soviétique avait mis à sa disposition. L’auteur a eu la bonne idée de coupler ces notices avec des entretiens réalisés avec certains virtuoses qui permettent de mieux cerner leur personnalité et leur approche musicale.

L’autre grande plus-value de cet ouvrage – comme d’ailleurs tous les ouvrages de cette magnifique collection – est la présence d’un CD qui permet de mesurer le talent et les spécifités de ces femmes et de ces hommes de génie. Car quel meilleur témoignage de leur talent que celui du disque. D’autant plus que l’auteur, en connaisseur averti, a choisi aussi bien en musique de chambre qu’en version concertante certaines œuvres peu connues du grand public comme le final du concerto d’Hindemith subliment interprétée par Midori ou Chain 2, ce dialogue pour violon et orchestre de Witold Lutoslawski dirigé par le compositeur lui-même et interprété par une Anne-Sophie Mutter que l’on aurait attendu sur Max Bruch mais dont on oublie qu’elle demeure l’une des grandes défenseuses de la musique de son temps.

Enfin, la dernière partie de l’ouvrage est consacrée à juste titre aux grands pédagogues car derrière chaque grand musicien, il y a souvent un grand professeur. Or, ces derniers restent bien souvent dans l’ombre alors qu’il n’y a pas de talent sans travail. Grâce à l’auteur, justice est enfin rendue à ces pédagogues.

Outre le fait d’être le parfait guide des mélomanes, l’ouvrage de Jean-Michel Molkhou est, au même titre que les autres opus de cette collection, un ouvrage à posséder pour sa richesse et sa densité. Il permet de comprendre cet art du violon et comme le rappelle la légende Gidon Kremer qui signe en guise de préface le parfait hommage du maître aux élèves, « ces quelques artistes exceptionnels, musiciens et créateurs avec des visions personnelles, ont à cœur de chercher de nouvelles interprétations d’oeuvres célèbres ou sont prêts à sortir des sentiers battus pour tenter l’aventure et découvrir de nouvelles choses. »

Jean-Michel Molkhou, les grands violonistes du XXe siècle, tome II 1948-1985, Buchet-Chastel, 2014.

Par Laurent Pfaadt
Edition hebdoscope 1012, novembre 2014