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Voyage au bout de l’enfer

EI © Ahmad al-Rubaye/AFP
EI © Ahmad al-Rubaye/AFP

Plusieurs ouvrages reviennent sur l’Etat islamique et son pouvoir d’attraction

Passé le choc et le deuil, il apparaît nécessaire de comprendre. Comment devient-on jihadiste ? Quelle est la mécanique qui conduit des citoyens français ayant fréquenté l’école de la République parfois sans rapport particulier à l’Islam, à devenir des soldats de l’armée de l’Etat, capables d’exactions et de crimes sans nom ?

A cette question qui obsède depuis le 7 janvier et plus encore depuis le 13 novembre 2015 de nombreux citoyens français et européens, plusieurs ouvrages tentent d’apporter des réponses. Et d’abord de prendre le temps de poser les termes du débat, d’entrer en profondeur dans ces enjeux complexes qui sont à l’œuvre au Proche et Moyen Orient mais également dans nos sociétés européennes. Il faut remettre du sens, ne pas traiter la question le temps d’un flash info, ne pas se laisser gagner par les raccourcis et les a priori qui, au final, ne permettent pas comprendre le problème et surtout, de le résoudre.

Il fallait la rencontre d’un sociologue (Farhad Khosrokhavar), d’un magistrat (David Bénichou) et d’un chercheur à Science Po (Philippe Migaux) pour décrypter ce phénomène planétaire. Leur ouvrage constitue à n’en point douter une référence sur le sujet. Dressant un parfait état des lieux du jihadisme, de son idéologie, de ses modes opératoires et de ses acteurs, les auteurs rappellent au préalable que le jihadisme est « avant tout une idéologie extrémiste qui a sa source d’inspiration explicite dans l’islam » tout en ajoutant que « le jihadisme n’est pas l’islam mais une version ultra-minoritaire de cette religion (…) D’ailleurs, l’écrasante majorité de victimes du jihadisme sont les musulmans eux-mêmes ».

Si David Bénichou aborde avec pertinence les approches judiciaires, les défis de la répression et l’arsenal législatif mis à la disposition des démocraties, l’approche sociologique développée par Farhad Khosrokhavar représente certainement la partie la plus intéressante du livre. Tel un chirurgien, il dissèque la radicalisation en analysant ses causes : l’anomie et le racisme touchant les jeunes gens d’origine maghrébine, l’individualisme rampant à l’œuvre dans nos sociétés, l’échec de l’Etat-nation à façonner politiquement une existence sociale du citoyen et la déstructuration de la famille et de ses formes de représentation qui poussent notamment des femmes vers la radicalisation. Ces phénomènes participent dans l’esprit de ces jeunes à identifier l’islam comme étant la « religion des opprimés » selon Farhad Khosrokhavar qui insiste également sur le rôle insignifiant des mosquées et l’absence d’idéologie dans cette radicalisation.

Tous les auteurs en conviennent, le jihadisme a pris une nouvelle dimension avec Daech grâce aux nouveaux médias, internet et les réseaux sociaux dans ce que l’on appelle aujourd’hui le cyberjihad. On n’est plus dans des cavernes avec des idéologues religieux convertis en apprentis sorcier du terrorisme mais bel et bien avec des professionnels de la communication. Couverture des attentats, promotion de l’engagement, forums de discussion sont les outils qui permettent d’attirer de nouvelles recrues souvent très éloignées de la réalité du jihad.

C’est ce que révèle l’enquête du journaliste David Thomson, l’un des meilleurs spécialistes de la question, qui a rencontré ces djihadistes français. « Facebook a dépoussiéré le jihad de Ben Laden en le sortant de la clandestinité des forums pour donner naissance à ce « lol jihad » accessible aux adolescents, plus tendance, moins effrayant » écrit-il.

Parti pour un but religieux, humanitaire, par frustration d’une société française qui les atomise ou simplement pour accompagner un ami, ces différents portraits révèlent une multitude de profils, de motivations et d’engagements dans l’armée de Daech. En cela, ils ne font que confirmer les profils si différents des kamikazes du 13 novembre. Les volontaires peuvent ainsi être des jeunes en rupture ayant côtoyé la prison mais aussi des personnes insérées avec un travail et une famille aimante choquées par les agressions de femmes en niqab ou le mariage homosexuel.

Parvenus après un voyage souvent sans retour dans ces brigades internationales de l’Islam radical, ces hommes et ces femmes sont formées puis conditionnées par un discours idéologisé totalitaire centré autour d’une vision manichéenne et eschatologique du monde. C’est ce que montre EI, Au cœur de l’armée de la terreur, plongée terrifiante dans cette armée qui, pour l’instant, tient en échec la planète entière. Leurs auteurs, Michael Weiss et Hassan Hassan, reviennent sur la genèse et l’organisation de cette armée, née sur les décombres de l’Irak de Saddam Hussein et dont les cadres sont d’anciens hiérarques du régime. Extrêmement bien structurée, elle possède une administration, des services de sécurité, des services de renseignement, des moyens financiers considérables et une communication très efficace.

Grâce aux différents entretiens qu’ils ont menés, ils ont radiographié cette armée composite regroupant de nombreuses nationalités mais surtout des combattants dont les degrés d’implication et les buts peuvent varier. Mais leur ouvrage montre surtout que l’idéologie salafiste conditionne très peu leur allégeance à cette armée, à l’inverse du projet politique, de l’aventurisme et pour ceux qu’ils appellent les opportunistes, de l’ambition personnelle, comme d’ailleurs dans tout groupe social. « Nous avons pu constater que ce qui les a poussés vers l’EIIL (Daech) aurait pu facilement les conduire vers d’autres sectes et mouvements totalitaires, y compris ceux étant en opposition idéologique avec le djihadisme salafiste » écrivent ainsi les auteurs.

Parmi les combattants étrangers, ils distinguent ceux qui sont motivés par une extrême violence et les aspirants kamikazes. « Ils préfèrent se débarrasser de nous pour qu’on vienne mourir en Syrie pour notre cause. Au lieu de nous laisser en France où on pourrait commettre un attentat terrible aux Champs-Elysées. Parce qu’il suffit juste de dix frères motivés pour commettre un attentat » affirme l’un d’eux à David Thomson en novembre 2013.

On sait ce qu’il advint…

David Benichou, Farhad Khosrokhavar, Philippe Migaux,
Le jihadisme. Le connaître pour mieux le combattre,
Plon, 2015.

David Thomson, Les Français jihadistes,
Les Arènes, 2015

Michael Weiss, Hassan Hassan, Etat islamique –
Au cœur de l’armée de la terreur
,
préface d’Anne Giudicelli, Hugo et Cie, 2015

Laurent Pfaadt

L’homme qui murmurait à l’oreille des flics, des mafieux et de…Dieu

scorseseMartin Scorsese est à l’honneur d’une magnifique
rétrospective 

Chacun a en tête une réplique ou une image d’un film de Scorsese. Du « You’re talking to me ? » de Taxi Driver aux lunettes fumées de Paul Newman dans la Couleur de l’argent en passant par les tractions de la balance tatouée dans le dos de Robert de Niro dans les Nerfs à vif, le cinéma de Martin Scorsese nous accompagne depuis toujours.

C’est dire avec quel délice on a plongé dans cette exposition qui retrace, de Who’s That Knocking at My Door en 1967 au Loup de Wall Street en 2014, près d’un demi-siècle de cinéma américain. A travers ces magnifiques photographies en noir et blanc que l’on retrouve également dans l’ouvrage très complet de Tom Shone, les extraits de films qui permettent une interactivité très réussie et les objets authentiques sortis de la pellicule comme les gants de Jake La Motta, c’est un voyage incroyable qui nous ait offert.

Décortiquant le travail minutieux du cinéaste – les story-boards ou les scénarios annotés de la main du réalisateur venus tout droit de sa propre collection de Broadway sont là pour le prouver – l’exposition s’attache à analyser les grandes lignes qui tracent, de film en film, une œuvre singulière : le rôle de la fratrie, la fragilité des rapports homme/femme particulièrement perceptible dans le Temps de l’innocence, ou le rapport à la religion catholique entre crucifixion et rédemption qu’il porta à incandescence dans la Dernière Tentation du Christ après l’avoir évoqué dans Boxcar Bertha, film moins connu avec David Carradine.

Scorsese, c’est aussi une histoire d’amour avec ses acteurs, Robert de Niro, Harvey Keitel et Leonardo di Caprio dont il aura contribué à façonner le marbre hollywoodien. Mais c’est aussi des seconds rôles de génie sans qui ses films n’auraient jamais été des chefs d’œuvres. Personne n’imagine ainsi les Affranchis ou Casino sans Joe Pesci. Ses femmes sont charismatiques et fragiles. Il n’y a qu’à se souvenir de Sharon Stone dans Casino  ou des yeux de braise de Juliette Lewis dans les Nerfs à vif.

L’exposition s’attarde également sur les coulisses de la création. Même les profanes pénétreront avec bonheur dans les arcanes de la magie Scorsese où sa technique est décortiquée, analysée. A travers la suspension des mouvements dans cette scène mythique de la Couleur de l’argent, on perçoit cette fluidité qui caractérise sa réalisation et permet de mieux comprendre à travers ceux qui l’ont influencé (Mélies, Hitchcock, Minnelli, King Vidor, Kazan, Eastwood, Rosselini ou Antonioli) que Martin Scorsese est un passeur de cinéma. Le splendide coffret édité par Arte et consacré à ses voyages dans les cinémas américain et italien permettent ainsi de comprendre les influences du maître dans ses peintures de la société américaine – notamment cette fascination des Américains pour la violence et l’illégalité que l’on retrouve dans les films de gangster – et de son propre rôle en tant que réalisateur. Enfin, n’oublions pas la musique, cette musique qui participe à la magie de son cinéma. Qui n’a pas en tête les notes de Bernard Herrmann dans Taxi Driver ou la mélodie de Georges Delerue dans Casino.

A travers sa vie et son œuvre, Martin Scorsese a apporté sa pierre – et quelle pierre ! – à l’édification du mythe américain. Little Italy et Brooklyn à New York ou Las Vegas ont installé dans l’imaginaire collectif de la planète des lieux emblématiques de la culture américaine qui sont aujourd’hui visités par des millions de personnes. La reconstitution d’une maquette de New York permet ainsi une immersion dans l’univers new-yorkais du cinéaste. Ce mythe américain qu’il a transcendé à l’écran, c’est aussi celui de ces immigrés venus sans rien, ces gens du peuple devenus empereurs du crime ou des affaires, ces self-made men qui ont prouvé que tout est possible en Amérique.

Aborder le cinéma de Scorsese, c’est enfin entrer dans cette New York cosmopolite avec ces communautés qui se côtoient, se respectent et parfois s’entretuent sur la base de valeurs basées sur le respect et la violence.

On ressort de l’exposition avec une envie irrépressible de revoir les films de Scorsese, de partir sur les traces de ses héros à New York et ailleurs. Martin Scorsese, comme avant lui Fritz Lang ou Orson Welles, prouve une nouvelle fois que le cinéma est indispensable à la vie.

Martin Scorsese,
du 14 octobre 2015  au 14 février 2016,
la Cinémathèque Française, Paris 12
e 

A lire : Tom Shone, Martin Scorsese, Retrospective, Gründ, 2014

A voir : Martin Scorsese, Michael Henry Wilson, Voyages avec Martin Scorsese à travers les cinémas américain et italien,
Arte éditions, 2015 + lien

A écouter : The Cinema of Martin Scorsese, Universal Music, 2015

Laurent Pfaadt

Le bûcher des totalitarismes

InquisitionLe grand écrivain hongrois Sandor
Maraï se sert de l’inquisition pour dresser un violent réquisitoire du
totalitarisme 

Encore largement méconnu du grand public, Sandor Maraï (1900-1989) est pourtant l’auteur d’une œuvre conséquente nourrie par les grandes tragédies du siècle précédent. La nuit du bûcher écrite en 1974 sort du cadre strictement hongrois de cette œuvre singulière tout en étant parfaitement complémentaire de cette dernière.

Bien servi par l’excellente traduction assurée par Catherine Fay, traductrice de Maraï, le roman se déroule à Rome en 1598. Un jeune carme espagnol arrive dans la cité papale pour prendre connaissance des différentes procédures internes et confidentielles de l’Inquisition romaine. A travers les divers échanges qu’il a avec le père Alessandro du Saint-Office romain, l’auteur réussit, grâce à un subtil jeu de miroirs avec le siècle où il écrit, à montrer la permanence des procédés visant à annihiler les libertés humaines. Ainsi, le père Alessandro rappelle que « l’imprimerie est une grande invention mais comme toute découverte de l’esprit orgueilleux de l’homme, elle peut se retourner contre lui et se révéler aussi malfaisante qu’utile ». Très vite, on lit entre les lignes pour y voir la critique d’un système communiste qui, des procès staliniens à la doctrine Jdanov déclinée dans les pays du pacte de Varsovie, a atomisé l’homme, l’écrivain et la création. Sorte d’Inquisition rouge, cette machine infernale où le contrôle, l’arbitraire et l’humiliation utilisés par les censeurs communistes n’est chez Maraï que l’adaptation au monde moderne et athée des méthodes des zélotes de la foi de cette fin du XVIe siècle.

La docte conversation sur le meilleur moyen d’exécuter un hérétique entre la pendaison et le garrot apparaîtrait presque comique si elle ne révélait cette violence psychologique – thématique qui traverse d’ailleurs en permanence l’œuvre de Maraï – utilisée par une idéologie fanatisée.

Cependant, il manque au religieux espagnol un dernier élément de compréhension : la rencontre avec un hérétique. Celle-ci a lieu le 16 février 1600. L’homme qu’il a en face de lui n’est autre que Giordano Bruno, ce dominicain enfermé depuis près de huit ans pour ses théories sur l’héliocentrisme et  ses propos blasphématoires. La rencontre avec cet homme va bouleverser sa foi, ses convictions et sa raison d’être.

Giordano Bruno n’occupe certes qu’une part infime du roman mais sa figure de « statue de pierre » et « son regard pétrifié qui ne voit plus rien d’autre que l’infini » en fait la clef de voûte d’une réflexion sur la liberté de pensée et la force de conviction d’un homme prêt à mourir pour que survive sa cause, son idéal. En somme, la nuit au bûcher est une ode à la liberté face au totalitarisme. Le jeune religieux en ressortira transfiguré : « Tant qu’il y aura des hommes suffisamment obstiné pour maudire ceux qui les supplicient dans la chambre de torture et pour continuer à affirmer ce pour quoi on les brûle sur le bûcher, tous nos efforts se réduiront littéralement en fumée ».

Cet espoir, cette résistance est le message de ce grand livre.

Sandor Maraï, La nuit du bûcher, collection « Grandes traductions »,
Albin Michel, 2015

Laurent Pfaadt

L’aventure d’une vie

© Bernard Allemane / INA
© Bernard Allemane / INA

Magnifique ouvrage retraçant l’incroyable vie de l’écrivain Joseph Kessel

« Ces yeux-là ont tout vu : la beauté et l’horreur, la misère, la mort (…) Voilà soixante-dix ans qu’ils regardent le monde tel qu’il est, mais on y lit encore l’attente d’un nouveau visage ou d’un nouveau récit » écrit ainsi l’auteur en ouverture de son dernier chapitre. Résumer la vie de Joseph Kessel en quelques lignes s’apparente à l’impossible. Et pourtant, celui que tout le monde appelait « Jef » fut l’écrivain de l’impossible, celui des causes perdues, des traditions oubliées ou des idéaux qui ne meurent jamais. Grâce au très bel ouvrage d’Alexandre Boussageon, grand reporter et modeste héritier du grand Kessel, il nous est ait permis de suivre et de vivre par procuration cette traversée du vingtième siècle, de la Syrie à la Birmanie, en passant par l’Allemagne ou Vladivostock en compagnie du lion des lettres françaises.

Enfant d’une famille de Russes blancs installés en France, Joseph Kessel a très vite eu en lui, comme Hemingway au demeurant – les deux hommes n’ont que dix-huit mois d’écart – ce désir d’aventure, d’engagement, de voir ce monde de 1914 qui changeait sous leurs yeux. Engagé comme brancardier pendant la Première guerre mondiale, Kessel rejoint le Journal des Débats dès 1915. C’est le début d’une carrière de journaliste, de reporter qui ne devait s’interrompre que plus de soixante ans plus tard. Il est de tous les conflits, de toutes les grandes aventures : au milieu des affrontements en Irlande en 1920, avec les pionniers de l’aéropostale, à la table du négus d’Ethiopie, dans les faubourgs de Barcelone au début de la guerre civile ou dans les bas-fonds de Berlin en compagnie de la pègre allemande. Grâce à un récit vivant, rythmé et ponctué de citations où la perspective géopolitique côtoie l’anecdote – comme cette rencontre avec Jean Mermoz dans un restaurant du 15e arrondissement de Paris en juillet 1930 – l’aventure se lit à chaque page où l’on goute à l’exotisme des aventures de notre héros, non sans danger. « Je vivais dans cette atmosphère de risque, d’imprévu, de conspiration et de courage avec une intensité qui m’enivrait un peu » écrit ainsi Kessel en Irlande.

Ayant vu la fin d’un monde,  Kessel accompagne à partir de la seconde guerre mondiale, la naissance d’une nouvelle ère, celle issue de la résistance, de la décolonisation et de l’inévitable victoire de la modernité. C’est l’aventure du France-Soir de Pierre Lazareff avec lequel il couvrit le procès Pétain, celui de Nuremberg, ce « crépuscule des demi-dieux », entra en Israël avec le premier visa et partit sur la trace du lion en Afrique.

Et puis il y a les livres, sans lesquels Kessel n’aurait pas été Kessel. Les magnifiques photos restituent bien le goût de l’aventure et forment les décors de ses romans inoubliables. Ainsi ce cockpit d’avion permet une plongée dans l’Equipage ou le site de Mogok sert de toile de fond à la vallée des rubis. Alexandre Boussageon nous emmène également dans les secrets de la création. Car le récit était dans l’esprit de Kessel, qui écrivait le plus souvent de mémoire, sans notes ni documentation, déjà achevé car nourri des bordels, des bars mal famés, des fumeries d’opium, d’attelages improbables, de la sueur et du sang des hommes et des femmes qu’il avait rencontré. Puis venait le temps de la gestation. « Capable de produire un roman en trois semaines (Fortune carrée), il sait aussi oublier une histoire dans les tréfonds de sa mémoire et laisser cette dernière en jachère, à charge pour le temps de faire œuvre » écrit ainsi l’auteur. Des jonques aux boutres en passant par les jeeps et les dromadaires, cela donna des récits immortels comme le Lion, les Cavaliers ou l’Armée des ombres.

Avec cet ouvrage, on comprend alors mieux pourquoi Joseph Kessel fut au 20e siècle avec Ernest Hemingway, le  grand écrivain non pas de l’aventure mais de l’Histoire.

Alexandre Boussageon, Joseph Kessel, écrivain de l’aventure,
Paulsen, 2015

Laurent Pfaadt

Dans le miroir du Caravage

NarcisseL’œuvre du célèbre peintre abordée sous un angle inédit

Depuis près d’un siècle, on a tellement exposé et écrit sur le Caravage que tout semblait avoir été dit à propos de ce peintre de génie qui compte parmi les artistes qui ont marqué de leur empreinte picturale l’histoire de l’humanité. C’était sans compter l’ouvrage de
Giovanni Careri, directeur d’études à l’EHESS, qui nous offre une nouvelle façon de voir et de comprendre Le Caravage.

Aux monographies classiques et parfois répétitives, Giovanni Careri a choisi un angle différent, celui du miroir. Que renvoient ces chefs d’œuvre de leur créateur et de leur époque ? Mais surtout, quels effets produisent-ils sur celui qui les contemple ?

L’auteur s’emploie en premier lieu à décrire les constructions esthétiques de chaque œuvre. Passage obligé de tout livre d’art, cette entrée est magnifiée par la qualité des reproductions qui sont assez fidèles aux tableaux originaux. L’attention portée à certains détails accompagnée des clefs de compréhension procurent un sentiment de proximité et d’intimité avec les œuvres du peintre lombard. On y voit là tel coup de pinceau, ici tel coloris. La peinture du Caravage représenta une révolution en rompant avec les codes picturaux de son époque. Le réalisme saisissant de la Mise au tombeau (1602-1603) que l’auteur n’hésite pas à mettre en parallèle avec le cinéma de Pasolini, le fait d’avoir représenté Matthieu dans une taverne (Vocation de Saint Matthieu, 1599-1600) ou la construction de récits disjoints attestent de l’extraordinaire modernité de ce génie venu dans son époque pour, selon les mots de Poussin, « détruire la peinture ».

Le Caravage est devenu ce peintre de légende grâce à une réflexivité portée à incandescence. C’est le propos majeur de l’ouvrage. Outre les dispositifs de construction du tableau, le Caravage a ainsi développé des stratégies d’implication du spectateur d’une complexité rare. Dans chacun de ses chefs d’œuvre, il demande au spectateur d’entrer dans la toile et de prendre la place d’un personnage. « Si la peinture de Caravage, a suscité, en son temps, autant d’intérêt et de polémiques, c’est aussi en raison de sa manière d’arrêter le spectateur en le conduisant dans un jeu de positions dont le tableau dicte ses règles ». Ainsi né ce sentiment qui nous étreint devant chacune de ses toiles : celui de surprendre une scène et d’en être le témoin unique. Le corps secoué de douleur du Garçon mordu par un lézard (1593-1594) ou Méduse (1597-1598) criant son dernier souffle donnent ce sentiment. La deuxième Conversion de saint Paul (1602) où le saint est couché à terre, les bras en croix fait ainsi entrer littéralement dans l’œuvre les spectateurs assis au bas du tableau.

L’image de soi que renvoie la peinture du Caravage est parfois difficile à accepter. Ainsi, le terrifiant Martyre de saint Matthieu (1599-1600) où l’apôtre est représenté au moment de son supplice place le spectateur dans une position inconfortable, celle de son impuissance face au meurtre qui se commet sous ses yeux qui ne peuvent pourtant se détacher de la scène. « Cette oscillation entre pitié et voyeurisme est une manière très fine de définir la situation du spectateur du tableau comme quelqu’un qui ne peut pas agir en défense de la victime et dont la compassion risque à tout moment de céder le pas à l’inavouable plaisir de voir » écrit ainsi Giovanni Careri qui, pour la première fois, met des mots sur cette magie unique qui se dégage des œuvres du Caravage. Car, ce qui est à l’œuvre dans cette peinture, c’est une violation de l’intime, une intrusion dans l’inconscient de chaque spectateur.

Tel Narcisse se contemplant dans l’eau, la peinture du Caravage nous interpelle au plus profond de nous-même car elle nous donne à voir ce que nous sommes : des êtres capables du meilleur comme du pire. C’est en cela que le Caravage est immortel.

Giovanni Careri, Caravage : La peinture en ses miroirs,
Citadelle & Mazenod, 2015

Laurent Pfaadt

Lang Lang secoue l’auditorium

LangLangConcert renversant du prodige chinois 

Véritable star de la musique classique, Lang Lang était à Bordeaux pour un concert exceptionnel. Le prodige chinois qui a dédié son concert aux victimes des attentats de Paris présentait un programme où se côtoyaient quelques-uns des plus grands génies du piano,Tchaïkovski, Bach et Chopin que le soliste a gravé sur CD au printemps dernier (Sony Classical).

Avec les Saisons du compositeur russe, Lang Lang a attaqué tambour battant avec des rythmes déconcertants frisant parfois le jazz. Un carnaval enlevé, une chasse oppressante, le pianiste a très vite imprimé sa marque en faisant état de son incroyable technique qui fait de lui l’une des solistes les plus doués de sa génération. Seulement interpréter n’est pas jouer et le prodige, malgré quelques rares moments de grâce notamment dans la troïka a souvent été emporté par sa fougue même s’il convient de rappeler que le programme était tout sauf une berceuse.

Si le brio s’est fait un peu attendre, le public a ensuite été plus que servi. Avec Bach, Lang Lang a pu mettre son incroyable énergie au service du concerto italien qui exige rythme et précision. Dans cette œuvre qui se veut un hommage du kantor à Vivaldi, le pianiste avança presque en terrain conquis avec une déconcertante facilité alors que nombreux ont été ceux qui ont buté devant la difficulté de la partition. Passant aisément d’un rythme percutant qui permit l’exaltation du brio à un second mouvement andante qui constitua à n’en point douter l’apothéose de cette soirée, Lang Lang emporta une salle déjà conquise.

Restait au prodige de porter l’estocade avec Chopin et ses Scherzos, ces pièces que le pianiste Alfred Cortot a comparé à des danses enfiévrées. Lang Lang a suivi à la lettre la consigne du compositeur c’est-à-dire con fuoco, avec feu. Lang Lang était là dans son élément, laissant exploser sa puissance extraordinaire qui se combina à merveille avec le rythme enlevé, presque diabolique de ces pièces notamment dans les staccatos.

On retrouva l’extraordinaire interprète de Chopin que Lang Lang a toujours été, entrant à chaque fois avec émotion et intensité dans cette noirceur chopinienne.

Le pianiste, emporté par sa fougue, mit un certain temps à s’en
remettre, et acclamé par un public ravi, venu assister aussi bien à un concert qu’à une performance, il lui offrit un bis. Le feu coulait
encore dans ses doigts lorsqu’il délivra la gymnopédie de Satie.
C’était le feu sacré du génie….

Laurent Pfaadt

Manifeste de plomb

ItalieRéquisitoire sévère de Rosette Loy sur 25 ans de l’histoire contemporaine de l’Italie 

C’est une sourde colère en même temps qu’une déception, un désespoir. De ces sentiments que ne ressentent que les amants, à la mesure de leur amour consumé et de la passion dévorante qui s’est éteinte, et qui est devenue haine. « Aujourd’hui encore, je voudrais fermer les yeux et les effacer. Oublier ce visage marqué, humilié par la souffrance et la résignation ». Ces mots, écrits le 16 mars 1978 lors de l’enlèvement d’Aldo Moro par les Brigades rouges, traduisent de manière plus générale, le sentiment qui se dégage de cet ouvrage à propos de l’Italie.

Voilà à quoi ressemble le dernier livre de l’écrivaine Rosette Loy, figure reconnue et incontestée des lettres italiennes. A plus de 80 ans, l’auteur des Routes de poussière porte un jugement sévère sur les vingt-cinq années qui séparent l’attentat de la piazza Fontana à
Milan en 1969 de l’arrivée au pouvoir de Silvio Berlusconi en 1994. Durant cette époque qui a vu la mafia ravager l’économie d’un pays jusqu’à le rendre exsangue, une classe politique se décrédibiliser avant d’ouvrir, après l’opération Mains propres, la route du pouvoir au patron d’un empire médiatique, ce « loup prêt à mordre à pleines dents et en toute impunité l’Italie » selon Rosetta Loy et une péninsule se draper dans son manteau sanglant, celui du terrorisme, l’auteur ne ménage pas ses mots contre ces hommes qui ont conduit le pays à l’abîme.

C’est un brûlot maculé de sang qui se lit comme un journal tenu au jour le jour. Ce sang, ce poison qui coule de chaque page est celui des hommes qui ont tenté parfois en vain mais toujours en payant le prix de leur vie, de sauver ce pays merveilleux : le préfet Carlo Alberto Della Chiesa ou les juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino,
victimes de la pieuvre. Les souvenirs de l’auteur gravent dans nos mémoires des images indélébiles comme la pendule figée à 10h25 dans la gare de Bologne en 1980 après l’attentat qui coûta la vie à 85 personnes.

D’autres figures émergent de ce requiem : Toto Riina, parrain de la mafia arrêté en 1993, Pier Paolo Pasolini dont le meurtre demeure encore une « plaie ouverte » pour l’Italie ou Aldo Moro, président du conseil italien enlevé par les Brigades rouges en 1978 et dont la réclusion hante toujours Rosetta Loy. Car, au fil des pages en suivant ce cortège d’ombres, se dessine cette impunité qui a broyé tout un pays et qui a été sciemment entretenue selon l’auteur par une classe politique corrompue par le crime organisé.

Très documenté,  l’ouvrage n’est certes pas un livre d’historien mais, en portant le jugement qui est le sien, celui d’un écrivain engagé, armée de la colère littéraire qui est la sienne, Rosetta Loy contribuera très certainement à changer l’histoire future de ce grand pays qu’est l’Italie et à faire taire le fameux dicton : « qui vit d’espoir, meurt en chantant ».

Rosetta Loy, L’Italie entre chien et loup, un pays blessé à mort
(1969-1994)
, Seuil, 2015

Laurent Pfaadt

Une comédie divine

David Foster WallaceLe roman culte de David Foster Wallace enfin
traduit

Il a mis près de vingt ans à traverser l’Atlantique.
Infinite Jet traduit sous le titre d’Infinie Comédie pour reprendre le mots d’Hamlet est enfin accessible aux lecteurs français. Si l’attente a été longue, c’est aussi parce que David Foster Wallace est inconnu dans notre paysage littéraire alors qu’aux Etats-Unis, il est, au coté des Hemingway,
Faulkner ou Roth un écrivain culte. Les grands noms actuels des lettres américaines, de Jeffrey Eugenides à Jonathan Franzen, ne jurent que par lui. Il faut dire qu’outre ses qualités littéraires qui sont immenses, l’homme a cultivé son image atypique de professeur vénéré doublé d’un tempérament angoissé qui devait d’ailleurs le conduire au suicide en 2008 après avoir connu la gloire littéraire.

Avec son Infinie Comédie, monumentale somme littéraire de plus de mille pages qui résonne à la postérité comme un testament littéraire, Foster Wallace a inscrit son nom dans l’immortalité de la littérature au coté des plus grands. Dans un décor qui prend les formes de l’anticipation et de la satire, Foster Wallace imagine une société où la notion d’Etat-nation a vécu pour laisser la place à une sorte de conglomérat nord-américain. La société de consommation, la tyrannie des médias et de la télé-réalité règnent sans partage sur une population complètement lobotomisée. Mais, parmi cette dernière, quelques humains – doit-on encore les appeler ainsi ? – tentent de survivre en cultivant  leur esprit indépendant. C’est le cas de la famille
Incandenza dont l’un des fils est un prodige du tennis comme d’ailleurs Wallace qui faillit embrasser une carrière professionnelle. Or, cette famille détient un film expérimental qui n’est autre que l’arme de destruction massive du système.

Dans ce roman qui ressemble à un cathédrale, la construction narrative importe autant que les messages que le texte porte et dévoile au fur et à mesure du récit. L’utilisation de langages différents, empruntés à divers jargons, la syntaxe et l’orthographe maniés tels des messages publicitaires forment un style particulièrement percutant. Les différents personnages quant à eux se répondent ainsi d’un bout à l’autre de l’ouvrage, formant de vastes échos.

L’Infinie Comédie est également une violente charge contre toutes les formes de contrôles liberticides qu’ils soient explicites et assumés ou implicites comme par exemple dans ces addictions à l’alcool, à la drogue ou au sexe qui anihilent l’esprit humain et le prive de sa liberté. Ce système, comme d’ailleurs tous les systèmes fabriquent ses mythes fondateurs selon l’adage « plus c’est gros et plus ça passe ».
Personne ne questionne, personne ne doute. Les masses sont manipulées et acceptent sans ciller la nouvelle idéologie. On sort alors du terrain de l’anticipation pour revenir dans notre histoire récente, du nazisme et du communisme jusqu’aux idéologies économistes avec un brin d’amertume dans la tête.

Foster Wallace affirme ici clairement sa filiation avec les grands écrivains de l’entre deux-guerres qui ont traité de l’isolement de l’âme humaine, qu’il s’agisse de Kafka qu’il vénérait ou d’Orwell. Car, le message est bien là : le divertissement et la compétition ne sont que les masques de la dépendance, de la dépolitisation et de l’absence de la faculté de juger réduite ici à néant. Même l’ironie, arme merveilleuse de la liberté de penser est bannie, éliminée. Au final, l’Infinie Comédie est le grand roman contemporain de la liberté, toujours en péril, toujours attaquée. Cette liberté qui ne veut pas mourir et se cache dans les recoins les plus inattendus de la société et chez les êtres les plus improbables. Au final, le livre est une quête magistrale de la liberté, cette quête qui fait la force des grands romans auquel appartient indiscutablement l’Infinie comédie.

David Foster Wallace, L’Infinie Comédie, Editions de l’Olivier, 2015.

Laurent Pfaadt

Un Schumann endiablé

COE © Werner Kmetisch
COE © Werner Kmetisch

Le compositeur allemand était à l’honneur de
plusieurs concerts au Concertgebouw
d’Amsterdam 

On aurait bien volontiers donné notre âme au diable pour assister à un concert dans cette salle mythique de la musique européenne. On ne compte plus les compositeurs, chefs et autres solistes qui sont passés par cet endroit et y ont laissé un souvenir
impérissable. C’est le cas notamment de Bernard  Haitink,  chef de légende qui a longtemps présidé aux destinées du Royal
Concertgebouw d’Amsterdam et qui revient sur les terres de ses exploits d’antan à la tête de l’un de ses orchestres favoris, le Chamber Orchestra of Europe et son timbre si brillant et rafraîchissant.

Les grands orchestres ont tendance soit à ménager Schumann, soit à en faire un monstre rugissant. Rien de tout cela avec le COE dont on a encore à l’esprit l’interprétation singulière des symphonies de Schumann au côté de Nézet-Seguin et gravé sur le disque (DG, 2014). Avec l’Ouverture, Scherzo et Finale, pièce rarement jouée, l’orchestre a délivré un Schumann incisif qui a su parfaitement traduire cette angoisse romantique qui animait le compositeur. Sorte de cheval lancé dans la nuit, il a fallu toute la maîtrise d’Haitink pour éviter qu’il ne s’emballe.

Isabelle Faust n’a pas hésité un seul instant lorsqu’elle s’est agie de conclure un pacte avec ce diable de Schumann. Le concerto pour
violon composé en 1853 pour Joseph Joachim ne compte pas forcément parmi les grands réussites du compositeur mais la soliste a montré, après l’avoir gravé sur le disque, que la magie de la musique peut parfois venir à bout de tous les a priori. Entrée tout en douceur dans la pièce, Isabelle Faust traversa avec brio ce concerto, dialoguant notamment tendrement avec les vents. Puis, dans le second mouvement frissonnant de beauté, la soliste est soudain devenue le prolongement de l’orchestre qui, sous la baguette de son chef inspiré, à absorber ce souffle magnifique pour le restituer de la plus belle des manières.

Cet envoûtement devait trouver son apothéose sur le Rhin avec la troisième symphonie dite rhénane du maître de Zwickau. Avec
Haitink, ça sonne juste. Il n’y a pas d’emphase, pas de violence. Juste un sentiment de puissance rassurante où les équilibres sonores sont maintenus et exaltés. Ainsi, en laissant respirer les vents qui peuvent donner toute leur mesure, les cordes impriment un rythme qui alterne au gré des reflux du fleuve, tantôt joyeux comme dans le final du 2e mouvement, tantôt tumultueux. Le 3e mouvement, d’une incroyable beauté, sonnait comme le destin d’une histoire oubliée qui nous était contée.

Un final tout en contrastes acheva de prolonger un sortilège qui fit longtemps son effet.

Laurent Pfaadt

Le baroud de déshonneur du Troisième Reich

ArdennesAprès Berlin et Stalingrad, Anthony Beevor signe un nouveau livre de référence sur la bataille des
Ardennes.

La première question qui nous vient à l’esprit avant même d’ouvrir l’ouvrage est celle-ci : la bataille des
Ardennes aurait-elle pu changer le cours de la guerre ? Anthony Beevor, auteur désormais mondialement connu et spécialiste émérite de la
seconde guerre mondiale, répond sans hésiter : non.

Avec le style enlevé qui est le sien et qui a fait le succès de ses livres précédents, Anthony Beevor plonge dans cet hiver glacial entre décembre 1944 et février 1945 où la Wehrmacht, alors en pleine déconfiture sur le Front de l’Est, tente de barrer la route de l’Allemagne aux forces Alliés débarquées six mois plus tôt sur les plages de Normandie. Grâce à une accalmie à l’Est, Hitler regroupe ses forces et lance le 16 décembre 1944 la fameuse contre-offensive des Ardennes.

Les Alliés, qui ont sous-estimé l’attaque, sont vite débordés et, pendant plusieurs jours, affrontent une Wehrmacht galvanisée, aidée par les meilleures unités de la SS qui profite d’une couverture aérienne défaillante. Mais l’auteur montre bien qu’avant d’être une quasi-victoire allemande, la bataille des Ardennes faillit surtout être une quasi-défaite des Alliés car « l’effet de surprise avait joué, mais il n’avait pas provoqué du côté américain l’effondrement du moral escompté ».

La percée allemande des premiers jours de l’offensive a surtout mis en lumière les dysfonctionnements du camp allié notamment en matière de renseignement. Anthony Beevor explique d’ailleurs en détail les dissenssions au sein de l’état-major qui allaient conduire à une rupture durable dans l’unité du camp occidental.

Le grand attrait de l’ouvrage montre aussi bien la guerre dans les états-majors, en cela la présence de cartes nous permet de suivre jour après jour et parfois heure après heure les grandes manœuvres des armées et leurs conséquences stratégiques. Mais l’auteur nous emmène également au coté des hommes de part et d’autre de la ligne de front en compagnie du commandant SS Joachim Peiper ou de Kurt Vonnegut, le futur grand écrivain de science-fiction qui servit dans le 423e régiment d’infanterie de l’armée américaine.

La bataille des Ardennes resta également dans les mémoires ses crimes de guerre ayant, à cette occasion, « atteint un degré de sauvagerie sans précédent sur le front Ouest ». L’auteur n’omet pas les exactions des troupes allemandes notamment à Malmédy mais il relate également les massacres de prisonniers allemands par des soldats américains assoiffés de vengeance et qui furent couverts par leur hiérarchie militaire.

Grace à son style narratif très vivant appuyé sur une solide documentation parfois inédite et sa capacité à aborder la guerre à hauteur d’homme pour une meilleure compréhension des enjeux, l’ouvrage d’Anthony Beevor constitue la réréfence de cette bataille qui fut le dernier soupir d’un monstre agonisant.

Anthony Beevor, Ardennes 1944 : le va-tout de Hitler, Calmann-Lévy, 2015

Laurent Pfaadt