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La vengeance de Wannsee

farthingEt si les nazis avaient signé la paix avec la Grande-Bretagne ? Réponse dans ce roman palpitant

Depuis le choc Fatherland de Robert Harris en 1992, les uchronies ayant pour thème la victoire des nazis après leur entente avec les puissances alliées et la solution finale n’ont eu de cesse de fasciner de nombreux auteurs notamment anglo-saxons. Ainsi l’écrivain C-J Sanson, bien connu pour ses romans policiers au temps d’Henry VIII imaginait déjà le renversement de Winston Churchill en 1941 et son remplacement par un gouvernement favorable à une paix avec les nazis (Dominion, Belfond, 2014).

Dans le cercle de Farthing de Jo Walton, romancière britannique connue dans le monde entier pour son Morwenna qui a remporté les principaux prix de science-fiction et de fantasy (Hugo, Nebula), nous sommes en 1949 et effectivement, la frange du gouvernement de sa Majesté favorable à une paix avec Hitler, a réussi à changer le cours de l’histoire. L’instable Churchill n’est plus qu’un lointain souvenir et les hommes appartenant au cercle de Farthing – lieu où s’est décidé ce putsch – qui ont sauvé l’Angleterre d’un conflit éprouvant et qui ne cachent pas leur antisémitisme, se réunissent dans une vieille demeure appartenant à une famille de l’aristocratie britannique pour y célébrer leur grande œuvre.

L’atmosphère qui rappelle Gosford Park prend vite une tournure inquiétante lorsque l’homme de la paix avec Hitler, Sir James Thirkie, est retrouvé sans vie. Dans cette enquête qui commence et qu’on ne quitte à regret que le sommeil venant, un coupable est vite trouvé : David Kahn, le mari de Lucy, membre de la famille d’Eversley et hôtesse de la réunion. Car sur le corps de la victime, on a retrouvé l’étoile jaune (et oui, en Angleterre, ils la portent aussi !). Un inspecteur de Scotland Yard est dépêché sur place pour tenter de résoudre cette enquête dont l’issue ne fait guère de doutes.

Et pourtant ! C’est sans compter avec le talent de Jo Walton qui nous conduit à douter en permanence et nous emmène sur des fausses pistes. Dans le même temps, l’auteur déroule sous nos yeux cette société britannique qui, figée dans ses codes sociaux, s’est transformée au contact de l’idéologie fasciste, en haine des classes tout en bafouant les libertés individuelles avec la bénédiction du gouvernement.

Sorte de conférence de Wannsse à l’envers où avait été décidée à Berlin la solution finale de la question juive, le cercle de Farthing se situe dans le cadre classique de l’uchronie entre le roman policier et le drame. Il y a parfois du Agatha Christie dans ces pages. Avec ce premier tome d’une trilogie baptisée « le subtil changement », le cercle de Farthing est un roman en tout point réussi. On attend en tout cas avec impatience la suite de cette histoire réinventée et pas si irréelle que ça…

Jo Walton, le cercle de Farthing, Denoël, coll. Lunes d’encre, 2015

Laurent Pfaadt

Il était une fois Westeros

George R.R. MartinPlusieurs récits de George R.R. Martin reviennent sur la genèse du Trône de fer

La mode est aux prequelles et le Trône de fer n’y échappe pas. L’auteur à succès George R.R. Martin a publié ces dernières années plusieurs récits se passant près d’un siècle avant les aventures de Tyrion Lannister et de Daenerys Targaryen que les éditions Pygmalion, éditeur français du Trône de Fer, publient ici dans un volume qui trouvera à coup sûr sa place dans la bibliothèque des amateurs de fantasy au côté des épais volumes de la désormais mythique saga.

Rassemblés sous le titre de Chroniques du chevalier errant, ces récits donnent des éléments de compréhension de certains épisodes du Trône de fer et racontent ces histoires que l’on se transmet au coin du feu à Port-Réal. Le Trône de fer est alors occupé par la famille Targaryen et son roi Daeron II, les héritiers du Dragon. A cette époque, personne ne se doute que près d’un siècle plus tard, il n’y aurait plus aucun membre de cette illustre famille sur le continent, qu’Aerys II serait tué par un Lannister, le fameux Régicide, et que la dernière héritière vivrait en exil. Les principales familles rivales sont bien là et on se plaît à les retrouver : les Lannister toujours maîtres de leur fief de Castral Roc, les Tyrell à Hautjardin, les Tully à Vivesaigues, les Frey et bien entendu les Baratheon.

En suivant le chevalier errant, Dunk devenu Duncan le Grand après avoir usurpé l’identité d’un chevalier mourant, sorte de Don Quichotte de l’heroic fantasy au cœur vaillant et à l’honneur inoxydable, George R.R. Martin nous fait voyager dans cet univers familier. Dunk rencontre sur sa route un jeune homme dénommé « l’Oeuf » qu’il prend à son service. Celui qui devient alors son écuyer se révéle être un personnage bien surprenant et les deux garçons vivent ensemble de nombreuses aventures aux quatre coins de Westeros.

Fidèle à sa narration qui a fait le succès du Trône de fer, George R.R. Martin s’attache à conter ces histoires truculentes par le biais de personnages insignifiants, de seconds rôles qui, au fur et à mesure du récit, en deviennent les acteurs principaux. Mais surtout, à travers les histoires de ce chevalier errant, l’auteur rappelle que Westeros fut également une terre qui se structura progressivement où les hommes d’honneur, ces chevaliers errants, pouvaient choisir leurs causes et non leurs rois. A travers ces récits, George R.R. Martin laisse entendre que durant les 90 ans qui séparent ces histoires de la saga du Trône de fer, s’est constituée une féodalité où chaque chevalier est devenu un vassal. Cela donne une perspective évolutive au récit en même qu’il installe le Trône de fer dans une tradition sociologique et historique qui a subi des mutations.

Ceux qui pensaient encore que le Trône de fer n’était qu’un divertissement en seront pour leurs frais…

George R.R. Martin, Chroniques du chevalier errant, Pygmalion, 2015.

Laurent Pfaadt

L’aveu

guantanamoLe rapport explosif du Sénat américain qui revient sur les actes de torture commis par la CIA

Le 11 septembre 2001 a constitué à plus d’un titre un tournant dans l’histoire contemporaine. La guerre contre la terreur a justifié les invasions de l’Afghanistan puis de l’Irak. Le président américain George W. Bush et son administration ont alors usé de tous les moyens pour traquer terroristes et autres ennemis de l’Amérique, y compris les plus inavouables.

C’est l’objet de ce livre coup de poing qui autre n’est que le rapport déclassifié de la commission du renseignement du Sénat qui fait la lumière sur la torture pratiquée par des agents de la CIA, devenu l’exécutrice des basses œuvres d’une démocratie qui s’est reniée dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler le Programme de détention et d’interrogatoire. John R. MacArthur, directeur de la revue Harper’s et Scott Horton, avocat, journaliste et spécialiste des droits de l’homme, opposants tous deux de la première heure à la guerre en Irak, signent une préface qui est une violente charge contre la CIA. Celle-ci renoua avec son passé trouble des époques Dulles et Helms en repoussant de plusieurs années la publication de ce rapport, en faisant pression sur le président Obama, en transmettant des informations classifiées, en mentant sur la violence des traitements infligés aux détenus, sur leur confinement, sur la pertinence des informations obtenues notamment pour déjouer de futurs attentats et en détruisant de nombreuses preuves.

Le rapport n’omet rien si ce n’est la localisation des centres d’interrogatoire dont on sait aujourd’hui notamment grâce au rapport Marty du Conseil de l’Europe que plusieurs pays européens abritèrent des prisons secrètes de la CIA. Dans ces lieux de sinistre mémoire, la torture y fut pratiquée au mépris du droit international et des libertés individuelles même si lors d’une audition en avril 2007 du directeur de la CIA, Michael Hayden, ce dernier affirmait avec aplomb que « les blessures les plus graves, à ma connaissance sont des lésions produites par les menottes ». Privation de sommeil, violences psychologiques, intimidation, waterboarding (simulation de la noyade) furent des techniques régulièrement utilisées. A ce titre, les récits des interrogatoires du numéro trois d’Al Qaeda, Khaled Cheikh Mohammed, capturé en 2003, constituent l’un des passages les plus intéressants du livre. KCM fut soumis à 183 séances de waterboarding sans résultat probant puisqu’un courriel daté du 14 mars 2005 relate que « l’opinion générale semble être que la simulation de noyade ne parvient pas à rendre KCM plus docile ». Au final, le rapport conclue dans une forme d’aveu d’échec que « l’usage par la CIA de techniques d’interrogatoire renforcées a été inefficace pour obtenir des renseignements ou gagner la coopération des détenus ». Pire, la torture a été souvent sous-traitée et utilisée par vengeance ou par représailles.

Evidemment, l’ouvrage laisse un goût amer puisqu’il s’agit d’un rapport et non d’un procès. Cependant, cette commission sénatoriale témoigne également que les Etats-Unis restent malgré tout une démocratie capable, certes des pires méfaits, mais également – à l’inverse des Etats qu’ils combattent – encline à reconnaître ses errements.

L’histoire, a-t-on coutume de répéter, est écrite par les vainqueurs. Mais si les Etats-Unis ont gagné militairement ces guerres, ils ont en revanche, comme le rappelle ce rapport dans sa dernière conclusion, perdu les batailles de l’opinion et des valeurs. Ce livre est là pour le rappeler et, si la justice en est absente, au moins peut-il servir d’avertissement à nos gouvernants.

Dianne Feinstein, La CIA et la torture, les Arènes, 2015

Laurent Pfaadt

Le pouvoir vaut bien une messe

DuboisLe cardinal Dubois sort enfin de l’ombre

Pourquoi Guillaume Dubois n’occupe-t-il pas la même place dans l’histoire de France que les cardinaux Richelieu et Mazarin ? Parce que la Régence reste toujours encore cette parenthèse libérale dans l’histoire de la monarchie française comme l’est d’ailleurs la monarchie de Juillet ? Parce que l’œuvre du cardinal Dubois ne subsista pas ? Ou parce que la légende noire de l’homme fut tenace ? Peut-être un peu des trois.

L’auteur de cette biographie très réussie, Alexandre Dupilet, n’y va pas par quatre chemins : le cardinal Dubois fut le génie politique de la Régence. Il est vrai qu’il fut un génie. Mais dans quelle mesure ? C’est tout l’intérêt du livre. Dans cette société d’Ancien Régime qui limitait grandement l’ascension sociale, la trajectoire de Guillaume Dubois est atypique. En l’absence de sources fiables – à dessein peut-être – il est très difficile d’établir l’origine sociale du futur cardinal mais il est certain qu’elle ne fut pas très élevée. Or, dans cette société d’héritiers, on n’accepte que rarement les parvenus et Guillaume Dubois fut l’objet de tous les maux. Alexandre Dupilet tempère quelque peu ces accusations. Sans tomber dans l’éloge, il replace ce personnage intrigant et libertin dans le contexte de son époque. « Il n’était pas acceptable et accepté à cette époque qu’un petit roturier de province puisse accéder à de tels emplois » écrit ainsi l’auteur.

Dubois n’a eu de cesse de s’élever par tous les moyens. Devenu abbé, il consolida lentement son influence à l’ombre des Orléans ainsi que dans la diplomatie secrète.

La mission en Angleterre que lui confia le duc d’Orléans en 1698 constitua l’un des tournants de sa vie car il devint à ce moment précis l’un des plus fervents partisan d’un rapprochement avec l’ennemi héréditaire de la France, l’Angleterre, qui allait se concrétiser avec la Triple Alliance en 1717. Malheureusement, cette alliance inédite ne survécut guère qu’une vingtaine d’années avant que les guerres de succession d’Autriche et de Sept Ans ne viennent ranimer les rivalités d’antan, au profit de l’Angleterre. Mais en 1717, Dubois fut l’un des hommes les plus puissants de France et d’Europe.

La religion ne fut pour lui qu’un moyen d’ascension sociale quand d’autres s’élevèrent par le sang ou les armes. La religion ne représenta qu’un prétexte pour accéder au pouvoir. Obsédé par Richelieu et Mazarin, Dubois usa d’intrigues, de corruption et d’expédients pour obtenir le chapeau de cardinal notamment lors du conclave de 1721.

La légende noire dont il fut victime tient également de l’emprise qu’il exerça sur le Régent. De son précepteur, il devint son principal ministre, son éminence grise, peut-être son mauvais génie. Car comme le note à juste titre Alexandre Dupilet, « le chapeau de cardinal, aussi prestigieux fût-il, peut être considéré comme une simple étape vers la fonction suprême qu’il rêvait d’atteindre » c’est à dire le poste de Premier ministre, resté sans titulaire depuis Mazarin et que le Régent rétablit pour Dubois en 1722.

Cette gloire fut cependant éphémère car sa mort en 1723, quelques mois avant celle de son protecteur, marqua la fin d’une époque. Reste l’ambition démesurée d’un homme…

Alexandre Dupilet, le cardinal Dubois, le génie politique de la Régence, Tallandier, 2015.

Laurent Pfaadt

Le souffle de la terre

© Jean-François Leclercq
© Jean-François Leclercq

Myung-Whun-Chung poursuit son interprétation des symphonies de Mahler

Depuis qu’il a pris la tête du Seoul Philharmonic Orchestra, l’ancien directeur de l’Orchestre Phlharmonique de Radio France s’est lancé dans l’enregistrement des symphonies de Mahler. Il faut dire que Myung-Whun Chung a toujours entretenu un rapport particulier avec le compositeur phare de la deuxième école viennoise. Plus à l’aise avec Mozart ou Bruckner qui fut certes l’inspirateur de Gustave Mahler, Chung avoue avoir été méfiant à l’égard de Mahler dont l’interprétation des symphonies du compositeur autrichien requiert chez lui tout un travail physique et mental. Ces efforts ne l’empêchèrent cependant pas de consacrer à Mahler une intégrale des symphonies en 2008 à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Radio-France.

Cette implication totale du chef et de l’orchestre est immédiatement perceptible dans cet enregistrement de la neuvième symphonie avec le Seoul Philharmonic Orchestra qui succède aux première (2011) et seconde (2012) gravées chez Deutsche Grammophon.

Dans l’œuvre de Mahler, la neuvième occupe une place à part. Composée en 1910, elle est une sorte de testament musical du maître en même temps qu’elle constitue l’adieu – sa dixième symphonie restant inachevée – d’un homme malade qui a dut faire face aux épreuves de la vie. Complexe et exigeante, la neuvième recèle une force tellurique qui traverse toute l’œuvre de Mahler mais qu’il n’avait jamais, dans ses symphonies précédentes, porté à un niveau si élevé comme ici, jusqu’à devenir une sorte de Leviathan, de Golem (qui n’est pas sans questionner la judéité de Mahler et son influence dans sa musique) emmenant sa musique au bord du chaos. Le premier mouvement est à ce titre emblématique, de cette force, de cette vie qui naît à partir du néant. Chung est là parfaitement dans son élément, entretenant lui-même un rapport particulier à la terre.

On ose la comparaison avec la version inspirée de Léonard Bernstein qui comparait le premier mouvement aux battements du cœur malade de Mahler ou celle, plus profonde, de Bernard Haitink, deux grands chefs mahlériens. Chung se situe entre les deux, à la fois sensible et détaché. Le dernier mouvement, celui des adieux, est somptueux car il est porté par des cordes prêtes à rompre. On est au final subjugué par le génie d’un homme capable de composer une telle œuvre en même temps que l’on se laisse submerger par l’émotion qui se dégage de l’orchestre et de son chef.

Mahler, Symphonie n°9, Seoul Philharmonic Orchestra, Deutsche Grammophon, 2015

Laurent Pfaadt

Rencontre au sommet

rollandCharles Péguy raconté par
Romain Rolland. Sublime

C’est souvent dans les librairies que naissent les plus belles histoires littéraires. A Paris, dans celle de la rue Cujas dans le Ve arrondissement, près de la Sorbonne, vit la rencontre de deux monstres sacrés de la littérature française. Car c’est en poussant la porte de la librairie de Charles Péguy que Romain Rolland y rencontra son destin qui devait le mener au Prix Nobel de littérature en 1915.

Toute l’histoire de ce livre commence ici, entre les manuscrits des Cahiers de la quinzaine et les épreuves des Loups de Rolland. Mais en cette année 1898, les préoccupations sont ailleurs car la France est secouée par l’affaire Dreyfus. Nos deux héros ont pris fait et cause pour le capitaine et se lancent à corps perdu en compagnie d’autres apôtres de la justice (Zola, Blum, Jaurès) dans cette cause magnifique.

Romain Rolland revient d’ailleurs assez longuement sur l’amitié entre Péguy et Jaurès qui allait se muer au fil du temps en opposition puis en haine notamment à propos de la question de l’anticléricalisme. Et ces deux hommes, ces deux grandes figures de notre histoire ne se survécurent que de quelques semaines.

Ce livre va bien au-delà de la simple biographie. Elle raconte parfois de façon assez sévère ces relations qui sont allées bien au-delà de l’amitié indéfectible entre Romain Rolland et Charles Péguy et permet, plus qu’aucune biographie d’historien, de pénétrer l’âme de son sujet, cette âme si grandiose de Charles Péguy, façonnée par la grandeur de la République et de ses idéaux de justice et de tolérance, ainsi que son rejet du capitalisme et sa dimension annihilatrice.

En tournant les pages de ce livre, on comprend sous la plume de l’auteur de Quatorze Juillet que Péguy fut une sorte de Robespierre des lettres, être inclassable, unique, incorruptible au sens premier du terme dont l’idéalisme se mua en idéologie totale. « Il était l’homme des idéalisations lyriques – absolues – sans nuances (…) Ses vues de tout étaient extraordinairement étroites et fortes. Cette puissance de resserrement et d’exclusion lui conférait parfois une lucidité foudroyante qu’il projetait dans une direction unique, sur un seul point » écrit Rolland.

Mais surtout, elle remet Péguy à sa juste place dans notre histoire. Non, Charles Péguy ne fut pas le héraut d’un conservatisme et d’une droite réactionnaire qui se compromit sous Vichy. Romain Rolland pose alors cette question : et s’il avait vécu ? « Il eût donc fallu pour Péguy se soumettre ou rompre. Qui, le connaissant, pourrait penser qu’il se fût soumis, qu’il eût répudié ses admirations et ses antipathies ? »

Après les évènements tragiques de Charlie Hebdo et de l’hyper casher, il est nécessaire de relire le Péguy de Romain Rolland car la voix du grand homme, mort le 5 septembre 1914, a retenti ce 11 janvier 2015, dans un formidable cri national, ce cri qu’il avait nourri de ses engagements et de ses écrits au service des causes qui transcendent l’humanité.

Romain Rolland, Péguy, éditions La Découverte, « les empêcheurs de penser en rond », 2015.

Laurent Pfaadt

La symphonie assiégée

LeningradLa symphonie de Chostakovitch sert de cadre au siège de Leningrad

Dès le début de l’opération Barbarossa, le 22 juin 1941, les troupes de la Wehrmacht progressèrent rapidement sur le territoire de l’URSS jusqu’à atteindre la périphérie de Leningrad. La prise de la ville devint alors un objectif stratégique. Dès septembre 1941 et pendant près de 900 jours, les Allemands tentèrent de ravir aux Soviétiques la ville de la Révolution d’Octobre et la coupèrent du reste du monde. Leurs habitants, prisonniers, moururent par milliers du froid, de la famine et des maladies. Afin de célébrer la résistance de la ville martyre, le compositeur Dimitri Chostakovitch composa sa septième symphonie durant ces mois de souffrance,

C’est ce que nous raconte Bryan Monyahan, rédacteur en chef au Sunday Times, dans ce livre enlevé. A travers la composition et la répétition de cette œuvre qui appartient aujourd’hui au patrimoine musical de l’humanité, l’auteur nous relate la vie de ses habitants et les combats acharnés qui décidèrent du sort de Leningrad.

Lorsque le siège débute, Chostakovitch est encore à Leningrad. C’est là qu’il commence à composer son œuvre titanesque. Quittant la ville pour Samara, l’ouvrage effectue de nombreux va-et-vient entre le domicile du compositeur en exil et la salle de la Philharmonia à Leningrad où se trouvent les musiciens, les héros de l’ouvrage. Car, malgré le froid intense, les bombes qui tombent et la nourriture qui se raréfie, les musiciens continuent à jouer. Au départ, ils sont tous là, à leur poste, menés par l’un des personnages centraux du livre, le chef d’orchestre Carl Eliasberg, directeur de l’orchestre symphonique de la Radio de Leningrad. Mais progressivement, la mort prend possession de la symphonie. Le découpage chronologique du livre permet à la dramaturgie de monter en puissance. Les conditions de vie deviennent de plus en plus difficiles, les hommes ressemblent à des spectres et les musiciens meurent les uns après les autres. A la manière d’un Terence Mallick, Bryan Monyahan alterne répétitions de Beethoven ou Glinka et violents combats.

La vie est plus forte en définitive, voilà la grande leçon du livre. La symphonie achevée, elle est jouée dans tout le pays puis, durant une nuit de juillet 1942, tel l’or de Suisse, la partition est transportée en avion dans la ville. Le 9 août 1942, un tir de contre-batterie réduit au silence des Allemands qui s’apprêtaient à lancer une nouvelle offensive. Et les premières notes retentissent dans les haut-parleurs braqués vers l’ennemi. « L’orchestre était digne de jouer cette musique et la musique était digne d’eux, car elle exprimait tout ce qu’ils avaient surmonté » raconte la poétesse Olga Bergholtz qui assista au concert.

En ce mois d’août 1942, la septième symphonie ne changea pas le cours de la seconde guerre mondiale mais elle montra à l’envahisseur qu’il ne prendrait jamais cette ville et redonna espoir et dignité à ces hommes et ces femmes morts sous les balles des SS ou dans les plaines et les rues gelées d’URSS. Plus qu’aucune arme, la musique devint ce jour-là ce « trait de lumière dans les ténèbres ».

Bryan Monyahan, le concert héroïque, JC Lattes, 2015

Laurent Pfaadt

La revanche d’une blonde

Diana Damrau © Marty Sohl/The Metropolitan Opera
Diana Damrau © Marty Sohl/The Metropolitan Opera

Nouvelle version de Lucia di
Lamermoor

Le drame de la Fiancée de Lammermoor de Walter Scott a depuis longtemps inspiré de nombreux artistes et notamment le compositeur italien Gaetano Donizetti (1797-1848), très sensible à ces personnages de femmes réelles ou imaginées qui ont connu des destins tragiques (Anna Bolena, Maria Stuarda ou Lucrezia Borgia). Mais c’est véritablement avec Lucia di Lammermoor crée en septembre 1835 au teatro San Carlo que cette fascination trouva son apogée. D’ailleurs, l’opéra fut immédiatement un succès, qui d’ailleurs ne s’est jamais démenti, érigeant l’opéra en tête des grandes œuvres du bel canto italien.

L’Ecosse à la fin du XVIe siècle. Sur fond de haines entre familles rivales, Lucia di Lammermoor doit épouser un homme qu’elle n’aime pas. Elle le tue durant sa nuit de noces avant de sombrer dans la folie tandis que son amant, Edgardo, l’a rejoint dans la mort après avoir échoué à la sauver.

Cette version concertante enregistrée en concert à Munich en juillet 2013 a de quoi séduire. Elle réunit quelques-uns des chanteurs les plus en vue du moment, accompagné d’un orchestre, certes moins connu pour son répertoire italien, mais tout de même d’une très grande qualité conduit par un chef habitué des fosses et qui connait parfaitement l’oeuvre.

Dans le rôle de Lucia, on retrouve la magnifique Diana Damrau, nouvelle grande soprano colorature qui a triomphé à la Scala de Milan en Reine de la nuit et en Violetta à l’Opéra de Paris et au Met de New York. Il y a cinq ans, elle chantait Lucia au Met. Aujourd’hui, dans cet enregistrement, elle est grandiose. On sent le chemin parcouru notamment dans la fameuse scène de la folie au deuxième acte. C’est la véritable star de cet opéra avec sa tessiture taillée certes pour Verdi mais qui se fond parfaitement dans cette voix déformée par la passion de cette héroïne triste. Elle est entourée d’un bon casting composé de Joseph Calleja (Edgardo), moins en verve que d’habitude malgré quelques bons crescendos et une « Tuche a dio spiegsti l’ali » tout à fait honorable et qui annonce déjà le bel canto. Ludovic Tézier (Enrico) et Nicolas Testé (Raimondo) complètent l’affiche

Certes, le Munchner Philharmoniker sonne un peu « allemand » mais le doigté latin du chef espagnol, Jesus Lopez-Cobos parvient à transformer son explosivité en sonorités italiennes tout en prenant bien soin de laisser la place au chœur, qui est importante dans cet opéra.

Au final, il s’agit d’une très belle surprise musicale. Alors oui, l’auditeur ne doit pas s’attendre à écouter un remake de l’enregistrement mythique de 1971 avec Sutherland et Pavarotti car il ne s’agit après tout que d’une version concertante. Néanmoins, il pourrait bien être agréablement surpris par la fraîcheur de cette interprétation et peut-être même l’adorer. En tout cas, les sceptiques en auront pour leurs frais.

Donizetti, Lucia di Lamermoor, Erato, 2014

Laurent Pfaadt

Entre l’aigle et l’ours

BenesExcellente biographie du président tchécoslovaque qui fit face à Hitler puis à Staline

La poignée de main entre Edvard Benes, président de la République de Tchécoslovaquie et Klement Gottwald, secrétaire du PC est emprunte de méfiance. Le premier perçoit-il la menace que représente le PCF en ce mois de février 1948 alors que la guerre froide vient de débuter ou s’agit-il simplement de la nature réservée de l’homme ?

Peut-être un peu des deux. Car Edvard Benes, président de la Tchécoslovaquie entre 1935 et 1938 puis entre 1945 et 1948 fut de ces hommes au XXe siècle qui se sont retrouvés devant la possibilité de changer l’histoire, de l’inverser à jamais. De Gaulle en 1940 et en 1958, Churchill en 1940, Hindenburg en 1933. Benes lui se retrouva par deux fois dans cette situation. C’est ce que révèle l’excellente biographie d’Antoine Marès, professeur des Universités et directeur du Centre d’Histoire de l’Europe centrale contemporaine.

Pendant longtemps, Benes avait été effacé de la mémoire tchèque façonnée par les communistes. Aujourd’hui, justice lui est rendue dans cette biographie très fouillée. Suivant les pas de son mentor et père de la nation tchécoslovaque, Tomas Masaryk, Edvard Benes fut son ministre des affaires étrangères pendant dix-sept ans avant de devenir le deuxième président de la République tchécoslovaque entre 1935 et 1938

On ignore souvent qu’il étudia en France, à Paris et à Dijon et ce francophile convaincu noua de nombreux liens avec la classe politique française en particulier avec les socialistes. Cela ne l’empêcha pas – à juste titre d’ailleurs – de fustiger avec beaucoup de sévérité et d’amertume l’abandon de son pays par les puissances occidentales lors des accords de Munich en septembre 1938. On lui reprocha de ne pas avoir refusé ces derniers. « On ne peut pour autant mettre cette catastrophe au débit du seul président tchèque car il est la victime ultime d’un processus qui lui échappé » écrit Antoine Marès, indulgent avec son sujet.

Quelques jours après les accords de Munich, il quitte le pouvoir pour les Etats-Unis avant de revenir à Londres en 1940 pour y constituer autour de Churchill cette myriade de gouvernements en exil. Participant à la conception de l’attentat qui allait coûter la vie au SS Reinhard Heydrich, l’un des hommes plus puissants du Troisième Reich, il entre avec l’armée rouge à Prague en mai 1945 et redevient président de la République.

Mais Benes allait faire preuve de naïveté à l’égard de Staline et des communistes qui accédèrent au pouvoir en 1946, pensant que Staline garantirait l’indépendance tchécoslovaque. Ce fut là sa deuxième erreur car une fois de plus, il se retrouva en mesure d’inverser l’histoire. L’auteur analyse la réaction de Benes en s’appuyant sur la tradition slavophile de la Tchécoslovaquie, la volonté de se dégager de l’emprise allemande et, ne l’oublions pas, sa déception de Benes vis-à-vis des puissances occidentales en 1938. D’une certaine manière, Benes fut l’homme des occasions manquées.

Luttant jusqu’au bout de ses forces contre ce nouveau coup de force en 1948, Edvard Benes refusa de ratifier la nouvelle constitution communiste et mourut quelques mois plus tard. Mais il était déjà trop tard.

Antoine Mares, Edvard Benes, un drame entre Hitler et Staline, Perrin, 2015

Laurent Pfaadt

Andris Nelsons, un amiral wagnérien

© Marco Borggreve
© Marco Borggreve

Le directeur de l’orchestre symphonique de Boston est à l’honneur de plusieurs enregistrements

Andris Nelsons raconte bien volontiers que c’est en voyant, à l’âge de 5 ans, une représentation du Tannhäuser de Wagner qu’il eut une révélation, celle de devenir musicien puis chef d’orchestre. Passé par la trompette avant de s’orienter vers la direction d’orchestre, il n’a cessé de gravir quatre à quatre les marches de la gloire. Successeur de Simon Rattle à la tête de l’orchestre symphonique de Birmingham après le départ de ce dernier pour Berlin, Andris Nelsons dirige depuis plusieurs années les plus illustres phalanges de la planète, notamment le Royal Concertgebouw d’Amsterdam et le Bayerische Rundfunck Symphonie Orchestra dans les pas de Mariss Jansons, l’un de ses compatriotes qui fut son mentor.

En mai 2013, il est nommé directeur musical du Boston Symphony Orchestra, inscrivant son nom à la suite des légendaires Arthur Nikisch, Serge Koussevitzky, Charles Munch ou James Levine. Son premier disque gravé avec cet orchestre sous le label de ce dernier est une sorte de retour aux sources avec l’ouverture de Tannhäuser et la deuxième symphonie de Jean Sibelius.

Richard Wagner demeure pour lui une référence absolue et l’un des jalons de sa carrière. Sur ce disque, à la tête du BSO, il laisse éclater les cuivres rutilants de l’orchestre qui conviennent parfaitement à l’œuvre. L’orchestre et son chef ont également le souci de montrer la qualité des cordes et des vents qui s’expriment parfaitement dans la deuxième symphonie de Sibelius composée en 1902 qui est un hommage au romantisme. Le Boston Symphony Orchestra en donne une version toute en couleurs à la manière d’un Rubens, composant un tableau tantôt avec ses cordes notamment les magnifiques contrebasses du deuxième mouvement et surtout avec les vents qui achèvent l’oeuvre dans une apothéose tout en explosivité.

Il n’en fallait donc pas moins à Andris Nelsons pour y exprimer sa nature romantique car tout en préservant l’esprit des légendes nordiques, perceptible à chaque note chez Sibelius, il y insuffle un rythme qui donne vie à ces histoires.

Ces histoires, il les conte à merveille dans la fosse. On oublie trop souvent que Nelsons fut d’abord un chef d’opéra à Riga. Et des légendes nordiques bercées par les mers froides au Hollandais volant, il n’y a qu’un pas qu’il saute allègrement dans cet enregistrement fabuleux du Vaisseau Fantôme qu’il a d’ailleurs interprété récemment à Covent Garden. Ayant dirigé pendant plusieurs années de nombreux opéras du maître dans le temple wagnérien de Bayreuth, Andris Nelsons retrouve ainsi le pont d’un navire musical qu’il connaît bien en compagnie de ses partenaires habituels, le Royal Concertgebouw d’Amsterdam et le Bayerische Rundfunck Choir.

Ce magnifique enregistrement qui certes, n’égale pas le monument Solti mais s’en rapproche par son lyrisme ainsi que par la profonde musicalité qui s’en dégage. Nelsons est ainsi attentif à l’équilibre entre la musique et les voix. L’osmose est ici parfaite.

Les chanteurs sont bien évidemment au rendez-vous, emmenés par le duo incroyable Anja Kampe, l’un des grandes sopranos wagnériennes et Christopher Ventris, l’un des meilleurs Parsifal actuels. Le chœur délivre une fois de plus une interprétation incroyable notamment dans le célèbre chœur des marins.

Avec l’un des meilleurs orchestres du monde, l’un des chœurs les plus expressifs et des chanteurs très en forme, le disque ne pouvait être que réussi. Tout n’a été cependant possible que grâce à la baguette de maestro Nelsons, qui a été royal dans ce Trafalgar lyrique !

Wagner, Ouverture Tannhäuser, Sibelius, Symphonie n°2, Boston Symphony Orchestra, dir. Andris Nelsons, BSO Classics, 2014

Wagner, Der Fliegende Hollander, Royal Concertgebouw Orchestra, Chor des Bayerischen Rundfunks, WDR Rundfunkchor Köln, NDR Chor, RCO Live, 2014

Laurent Pfaadt