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Maria rêve

Un film de Lauriane Escaffre et Yvonnick Muller

Après avoir remporté en 2020 le César du meilleur court-métrage avec Pile poil, le tandem Lauriane Escaffre / Yvonnick Muller réalise son premier long-métrage avec Maria rêve. Une bouffé d’air frais dans un quotidien parfois morose.

Dès le « lever de rideau », la bande-son met le spectateur dans l’ambiance. La voix inimitable d’Elvis Presley berce chaudement les premières scènes, on devine que le ton du film sera résolument optimiste, sans donner dans la béatitude naïve. Bien sûr, cela ne suffit pas pour faire un bon film, mais c’est déjà un bon début… Nous faisons connaissance de Maria, une femme de ménage qui se retrouve sur son lieu de travail pour la dernière fois. La vieille dame qui l’employait dans son grand appartement est effet décédée, les héritiers n’ont plus besoin de ses services. Discrète, effacée, Maria va vite rebondir. Elle va postuler pour rejoindre l’équipe de femmes de ménage de l’École Nationale des Beaux-Arts de Paris, pour être aussitôt embauchée, à sa grande surprise.

Maria à la cinquantaine, elle est mariée depuis 25 ans à Oratio, actuellement à la recherche d’un emploi. D’un naturel aimable, Maria est une personne simple en apparence, mais très curieuse. Dans son nouvel environnement elle s’ouvrira à des choses auxquelles elle n’avait jamais été confrontée jusqu’ici, et s’émerveillera d’un monde dans lequel la chose la plus banale peut avoir un sens totalement inédit. Maria a traversé jusqu’ici l’existence sans trop d’anicroche, mais aussi sans grande joie. Une vie sans histoire, en somme, mais un peu terne. Aux Beaux-Arts, elle entamera un renaissance, aidée par un environnement qui stimule l’imagination.

A peine engagée, Maria s’intègre vite à l’équipe chargée du ménage du vénérable établissement. Les autres femmes qui la composent sont sans fard, généralement de bonne humeur, et plus expressives que Maria. Mais celle-ci va évoluer, peu à peu. Chaque journée de travail la fera découvrir de nouvelles choses, qu’elle accueillera à bras ouverts. Même si, parfois, elle ne comprendra pas tout ce qu’elle a sous les yeux. Les rapports entre élèves fantasques et enseignants farfelus la désarçonnent à l’occasion, mais cela ne lui fait pas peur. Maria a beau s’être emprisonnée au cœur d’une inexorable routine au fil des années, sa curiosité naturelle est toujours là, comme endormie par le quotidien. Tout ce temps elle est restée une grande rêveuse. Elle fera la connaissance d’une personne étonnante à plus d’un titre, Hubert le concierge. Et peu à peu tombera sous son charme.

Lauriane Escaffre et Yvonnick Muller réalisent avec Maria rêve une comédie douce amère (plus douce qu’amère, heureusement). Leur mise en scène fait preuve d’une très grande sensibilité. Leur scénario, leur manière de filmer et leur compréhension des personnages est d’une grande délicatesse. Le tandem fait preuve de finesse, et on sent une connexion évidente et profonde avec les deux personnages principaux, Maria et Hubert. Pour autant, le film ne tombe jamais dans la mièvrerie. Maria rêve est un film drôle (notamment lorsque Lauriane Escaffre et Yvonnick Muller se mettent eux-mêmes en scène), mais qui sait être triste par moment. Sans jamais tomber dans les excès ou la caricature. Le long-métrage évite en effet les facilités et les scènes trop prévisibles (car attendues dans le genre de la comédie dramatique), grandement aidé par une excellente distribution.

Dans le rôle de Maria, la comédienne Karin Viard nous rappelle sa large palette d’interprétation. S’il est vrai qu’elle incarne d’ordinaire des femmes plutôt exubérantes, elle est ici toute autre. Dans un rôle qu’elle reconnaît elle-même comme étant à l’opposé de sa propre personnalité, elle parvient à incarner la douce et sensible Maria, un être toujours en retrait, discret et arrangeant. Face à elle il fallait le comédien apte à exprimer un savant mélange de sensibilité et virilité. Un petit côté lunaire, fantaisiste, dans un être à l’existence pourtant très concrète et à l’apparence de grand nounours.

Dans la peau d’Hubert, ce concierge des Beaux-Arts qui semble avoir toujours été là, Grégory Gadebois fait des merveilles. Il faut le voir pour le croire ! Le comédien parvient à traduire les nombreuses facettes de son personnage avec une apparente facilité et un naturel déconcertants. Tantôt timide, passionné, hésitant, débrouillard, Hubert va petit à petit cristalliser en lui toutes les rêveries de Maria, lui faire imaginer que, peut-être, un monde différent est là à sa portée. Un monde loin de son train train quotidien, plus exaltant que ce qu’elle a toujours connu. Beaucoup de choses passent par le regard de Grégory Gadebois. Celui-ci est tellement expressif qu’il en devient presque un personnage à part.

Quand Maria rêve s’achève, c’est sur une note optimiste, un nouveau départ. Maria peut désormais vivre ses rêves…

Jérôme Magne

Trois mille ans à t’attendre

Un film de George Miller

Depuis plus de quarante années le génial metteur en scène australien nous embarque dans des voyages improbables. Révélé en 1979 avec le tonitruant et culte Mad Max, George Miller n’a cessé de balader les spectateurs dans des univers à part.


Parmi la dizaine de longs-métrages qu’il a mis en scène, presque tous sont restés gravés dans la mémoire des cinéphiles. De la saga Mad Max à celle de Babe, le cochon dans la ville, on a ensuite partagé celle de Happy Feet, croisant sur la route de singulières sorcières (cf. Les sorcières d’Eastwick). Aujourd’hui il nous invite à partager le destin d’une âme solitaire, alors qu’elle croise le chemin d’un génie libéré de sa bouteille. Voilà pour le synopsis, un peu sec, mais qui a le mérite d’éveiller la curiosité. Alithea Binnie est une universitaire britannique un peu cynique, désabusée, pour qui l’existence ressemble à un gigantesque cirque aux illusions. Elle en a fait son quotidien, l’accepte, et porte un regard critique sur le genre humain. Mais ce qu’elle apprécie le plus, ce sont les récits que les hommes se sont racontés au cours des siècles, et comment ils ont façonné les générations futures. Elle sera la narratrice de l’histoire, et entend nous conter une formidable histoire.

Alithea nous fait partager un moment clef de son existence. se définissant comme une personne heureuse et solitaire, elle est absorbé par son travail sur les contes, mythes et autres histoires à travers les âges et les continents. Elle a de bons rapports avec ses pairs, qu’elle retrouve chaque année à l’occasion de la grand-messe les rassemblant pour des conférences en un lieu différent. Cette année là, c’est à Istanbul qu’elle se rend. Son imagination débordante, que son travail de recherche nourrit pleinement, lui joue parfois des tours. Elle est confrontée à des hallucinations, de plus en plus fréquentes. Elle fera l’acquisition d’un petit flacon dans une des nombreuses échoppes de la capitale, sans se douter que ce geste changera à jamais sa vie. Alors qu’elle tentera de nettoyer le flacon, un génie s’en échappera.

Celui-ci lui demandera de faire trois vœux. Mais devant sa réticence (Alithea est une grande sceptique…), il entreprendra de lui raconter trois histoires, qui auront toutes la même issue, celle de le voir se retrouvé emprisonné dans un flacon. George Miller construit son film autour de fresques incroyables, mais n’oublie pas de tisser un lien avec les simples mortels que nous sommes. Au contact du djinn, Alithea prend conscience de sa propre solitude, avec laquelle elle cohabitait pourtant parfaitement jusque là. Trois mille ans à t‘attendre promène le spectateur au cœur d’époques plus grandes que nature, avec toujours la petite interrogation concernant la volonté du génie. N’y aurait-il pas un petit détail caché quelque part, quelque roublardise comme Alithea semble le suspecter ?

Le réalisateur reste dans son genre de prédilection, le fantastique, en prenant soin de bien l’ancrer dans le réel. Car même s’il est question d’anciens empires et de leurs fastes, les récits hauts en couleurs du génie s’articulent toujours autour des caprices des hommes. Avec leurs forces, leurs faiblesses, et une bonne dose de fourberie aussi. Et pour conter cela, George Miller n’a pas son pareil.
Dans le rôle du djinn, le comédien britannique Idris Elba (révélé en 2002 avec la série The Wire, les cinéphiles se rappellent plus récemment de ses rôles dans Thor, Pacific Rim, Star Trek : Sans Limites, La Tour Sombre, The Suicide Squad), incarne un être qui, bien que théoriquement immortel, n’en est pas moins traversé par les mêmes doutes que les simples mortels. Un être surnaturel qui reste émerveillé des prouesses dont le genre humain est capable, sans pour autant le comprendre tout à fait. Face à lui, la comédienne Tilda Swinton (dont la carrière, toujours parfaite, a débuté au milieu des années 80, ses prestations, souvent hallucinantes, dans Snowpiercer: Le Transperceneige, Only Lovers Left Alive, The Grand Budapest Hotel, Crazy Amy, le Suspiria de Luca Guadagnino, The French Dispatch nous le rappellent) se glisse dans la peau d’un être sensible, moins serein qu’elle veut bien le laisser croire, et va évoluer au contact du djinn.

Le jeu du chat et de la souris auquel se livrent les deux comédiens est sympathique, et ramène un peu de poésie à une époque qui en a bien besoin, à l’heure du pessimisme et du cynisme ambiants…

Jérôme Magne

29 ème Festival International du Film Fantastique de Gérardmer

L’année dernière, le festival s’était trouvé confronté à un adversaire de taille, le COVID. La pandémie s’était installée durablement dans nos vies, et avait failli priver les amateurs de films de genre de leur frisson annuel. C’était sans compter sur la volonté des organisateurs, qui avaient réussi à maintenir la manifestation en la proposant en format dématérialisé. Un festival intégralement en ligne, histoire de montrer que Gérardmer n’avait pas dit son dernier mot et qu’il en faudrait plus pour annuler l’événement.


En cette fin de mois de janvier 2022 le festival a réinvesti les salles, un soulagement pour les habitués. Car le spectre de la pandémie n’était jamais loin, et jusqu’au bout l’incertitude quant au maintien de l’événement a plané dans l’esprit du public. La fréquentation était bonne, identique à 2020, ce qui était surprenant vu les contraintes de pass vaccinal + gestes barrières imposés aux spectateurs (masque obligatoire dans les salles de projection, restaurants, bars, lieux fermés….). Mais les amateurs étaient présents, avec toujours cette capacité inimitable à chauffer les salles. Avec 10 films en compétition le festival avait vu grand, et les membres des jurys avaient tous répondu à l’appel. Julie Gayet était présidente du Jury Compétition longs-métrages. Elle était assistée de Grégory Montel, Alexandre Aja (un habitué du festival), Suliane Brahim, Valérie Donzelli, Mélanie Doutey, Bertrand Mandico et Pascal-Alex Vincent.

Pour la compétition courts-métrages, c’étaient les jumeaux Ludovic et Zoran Boukherma (ils nous avaient donné l’excellent Teddy l’année dernière à Gérardmer) qui se chargeaient de la présidence. Ils étaient assistés de Shirine Boutella, Saïda Jawad et Antonin Peretjatko. Le millésime était bon, nous allons évoquer certaines péloches sortant du lot.

On a commencé notre voyage avec She Will, film du Royaume-Uni mis en scène par Charlotte Colbert et sélectionné dans le cadre de la compétition officielle. Lors de sa première projection à l’Espace Lac, la comédienne principale, Alice Krige, est montée sur la scène pour présenter le film, dans lequel elle interprète une ancienne star vieillissante. Très habile dans le sous-entendu, She Will nous permet de croiser cette vieille trogne de Malcolm McDowell et de partager la psyché ô combien perturbée de son personnage principal.

Saloum, production franco-sénégalaise, était un film de genre bien sympathique. Le producteur Alexis Perrin et le comédien principal Yann Gaël avaient expliqué la genèse du film à un public toujours accueillant. Le long-métrage s’articulait autour de la cavale sanguinaire d’une équipe de mercenaires à travers la Guinée Bissau, la Gambie et le Sénégal. Saloum propose un étonnant mélange des genres qui fonctionne bien. Un film fantastique en langue française que l’on aimerait bien voir distribué.

Le film taïwanais The Sadness, était présenté en compétition du festival. Alors là même les plus fatigués des spectateurs ne risquaient pas de s’assoupir, tant le long-métrage proposait un cocktail survitaminé à base de gore (beaucoup) et de sexe (un peu). Dans cette histoire de virus qui se propage dans les rues de Taïwan, nous suivons la course effrénée de Jim et Kat. Le metteur en scène Rob Jabbaz n’y va pas par quatre chemins. Il parvient à choquer, ce qui est un des impératifs du sous-genre des « films d’infectés » tout en débordant sur des terrains plus sensibles. Le film nous fait partager une forme de poésie dans la tragédie, même si celui-ci est devenu plus célèbre pour son horreur décomplexée.


Puis Paco Plaza faisait son entrée, 14 années après son passage fracassant à Gérardmer avec le premier REC (récompensé par 3 Prix à l’époque, celui du Jury, du Jury Jeunes, et du Public), coréalisé avec Jaume Balaguero. Le réalisateur est monté sur la scène du Lac afin de présenter La abuela, présenté en compétition. Son film nous a embarqué dans un cauchemar éveillé aux côtés de son personnage principal, Susana, appelée au chevet de sa grand-mère (la abuela en question) qui a fait un avc. Le film se clôt sur une conclusion glaçante, comme on les aime à Gérardmer. Le film fut récompensé par le Prix du Jury (ex-aequo avec SHAMAIN de Kate Dolan).

Mona Lisa and the Bood Moon est réalisé par la réalisatrice américaine d’origine iranienne Ana Lily Amirpour (qui nous avait donné il y a déjà 8 ans l’étonnant A Girl Walks Home Alone at Night, film de vampire en noir et blanc dans un enfer iranien). Le spectateur y suivait les errances d’une jeune fille au coeur de la Nouvelle-Orléans. Échappée lors d’une nuit de pleine lune d’un hôpital psychiatrique où elle était enfermée depuis plus de dix ans, Mona Lisa Lee est une jeune fille dotée de pouvoirs paranormaux. Elle va découvrir un monde qu’elle ne connaît pas. Emmenée par une bande-son phénoménale (le film a été récompensé par le Prix de la Meilleure Musique), la cavale de Mona invite le spectateur à une vision finalement optimiste du monde. Ana Lily Amirpour fait un portrait de l’innocence, confrontée à l’inconnu, mais sous l’angle de la bienveillance. Avec ses personnages bien écrits (et un contre-emploi de Kate Hudson, ici à des années-lumière de ses rôles habituels) et ses éléments de comédie habilement mêlés au fantastique, Mona Lisa and the Blood Moon est une pellicule inclassable. Le film aurait bien mérité un prix supplémentaire.

Dans le film d’animation japonais de Takahide Hori intitulé Junk Head il est question de la survie de l’espèce humaine dans un futur lointain. Les hommes sont devenus éternels, mais ne peuvent plus se reproduire. Un humanoïde est envoyé au plus profond de la Terre, afin de comprendre ce que sont devenus les madrigans, ces créatures créées par l’homme pour les servir. Les personnages animés en stop-motion sont étonnants (la créature d’Alien fait plusieurs apparitions remarquées), et s’expriment via un mélange de borborygmes incompréhensibles, onomatopées et sons étouffé. Le film questionne sur la vie, la mort avec des personnages qui deviennent attachants.

After Blue (Paradis sale), le délire (sans connotation négative) proposé par Bertrand Mandico ne laisse par insensible. Dans ce film de science-fiction présenté hors compétition, Bertrand Mandico nous invitait à rejoindre Roxy, fille de Zora, sur la planète After Blue. Sur cette planète uniquement peuplée de femmes, Zora, jeune fille un peu fantasque, aurait commis l’irréparable, libérer une meurtrière, Kate Bush (!!!). Elle devra partir à sa poursuite pour l’éliminer. Le long-métrage de Bertrand Mandico se dévoile très vite. L’histoire nous offre des tableaux visuels inédits, somptueux, et des dialogues surréalistes. Tout à fait à sa place à Gérardmer, After Blue a laissé une impression étrange à l’issue de sa projection. Au point de se demander si on avait réellement assisté à certaines scènes, ou plutôt rêvé…

Le Hongrois Post Mortem, en compétition, met en scène un jeune rescapé de la Grande Guerre, Tomas, qui revient à la vie civile comme photographe des défunts. Il met en scène ceux-ci dans des décors propres à leur entourage, les clichés prenant place ensuite dans les albums de famille. Revenu d’entre les morts, Tomas croit au paranormal, et éprouve une réelle empathie envers les morts. Dans le village où il a été invité les fantômes des défunts se manifestent. Avec son histoire originale et ses moyens limités, le réalisateur hongrois Péter Bergendy a réussi un subtil mélange entre surnaturel et poésie (voir les scènes où Tomas est aux côtés des familles ayant retrouvé la paix). Post Mortem relâche le spectateur sur une impression étrange, entre légèreté et exaltation.

Censor de la galloise Prano Bailey-Bond, était présenté hors compétition. Nous y suivons le quotidien d’Enid Baines, fonctionnaire travaillant pour le bureau de la classification des films en Angleterre. Son rôle à la commission de censure est de s’assurer que les films proposés au public ne sont pas de nature à le traumatiser ou le pousser à la violence. Les nasties mettaient en scène une ultra-violence et un gore assumé et constituaient une défiance criante pour l’establishment d’alors. Avec son petit côté « Peter Strickland », pour le travail sur les sens et la perception, Censor devient de plus en plus oppressant au fil des scènes, pour se conclure par un final tout en fureur.

Autre bonne surprise, Ogre d’Arnaud Malherbe. Présenté en compétition, le film fut projeté à la séance de 20H00 à l’Espace Lac, et fut précédé par la cérémonie-hommage au cinéaste britannique Edgar Wright qui était présent. Celui-ci fut présenté par Alexandre Aja, avant de prendre la parole devant un public conquis. Edgar Wright laissa ensuite la place au réalisateur Arnaud Malherbe. Ogre raconte le nouveau départ que prend une mère et son fils, Chloé et Jules, partis loin d’un époux/père abusif et violent pour s’installer dans un petit village du Morvan. Chloé est accueillie chaleureusement, elle sera la nouvelle institutrice d’une école rouverte pour l’occasion. Dans le village le sujet sur toutes les lèvres est celui de la bête sauvage qui rôde, et s’attaque au bétail des agriculteurs. Pour Jules, qui souffre de surdité, un ogre erre dans la forêt voisine, c’est lui qui s’en prend aux bêtes et a enlevé le disparu. Pour brouiller un peu plus les pistes, il introduit le personnage du médecin du village, interprété avec une (trop ?) grande ambiguïté par le comédien Samuel Jouy. La surdité de Jules est l’occasion de pure frayeur, le gamin enlevant ses prothèses auditives aux moments-clefs. Le film se laisse regarder avec plaisir, avec une fin très ambigüe.

Dans The Innocents du Norvégien Eskil Vogt le spectateur suit un groupe de jeunes enfants habitants dans une banlieue nordique. Les nouveaux venus vont se mêler aux résidents, et découvrir qu’ils partagent certains pouvoirs paranormaux. Dès les premières scènes on ressent le trouble lié à la cruauté si particulière dont seuls les enfants sont capables. The Innocents ne s’embarrasse pas de spectaculaire inutile. Eskil Vogt s’appuie avant tout sur l’émotion et la suggestion. Mention spéciale à la comédienne norvégienne Alva Brynsmo Ramstad qui crève l’écran dans le rôle d’Anna, la grande sœur handicapée de l’héroïne, et à Rakel Lenora Flottum qui incarne le rôle principal, Ida. Celle-ci alterne le côté inexpressif et la spontanéité naturelle des enfants avec une facilité déconcertante. Le film fut doublement récompensé à Gérardmer, avec le Prix de la Critique et celui du Public.

Avec le délirant Crabs, projeté lors de la Nuit Décalée, il s’agissait de fournir un délire digne des pires soirées vidéo de notre adolescence. Et force est de reconnaître que le film remplit parfaitement sa mission. Dans cette histoire de crabes modifiés suite à des radiations, les comédiens en font des tonnes, les crabes improbables le disputent à la monstrueuse créature finale, la musique tonitruante côtoie des dialogues stupides à souhait sans le moindre complexe. Peirce M Berolzheimer assume le côté délire sans queue ni tête de Crabs, et finalement son film s’avère une petite bouffée d’oxygène au coeur de projections plus anxiogènes qui font le quotidien du festival.

Eight for Silver du britannique Sean Ellis, qui nous avait déjà présenté The Broken lors de l’édition 2008 du festival. Nous y suivons John McBride, pathologiste appelé à la rescousse au coeur d’un village de la France rurale à la fin du 19ème siècle. Des événements surnaturels mettent le village à feu et à sang. Les légendes tziganes auraient ressuscité un monstre carnassier proche du loup-garou. Tant mieux, à Gérardmer on adore les loups-garous ! La photographie est réussie, en particulier par temps obscur, dans les brumes qui envahissent la forêt et les marécages au petit matin. Un récit que les amateurs ont apprécié, entre bestiaire imaginaire, poésie et malédiction.

Voilà, c’en est fini de ce tour d’horizon de la 29ᵉ édition du Festival International du Film Fantastique de Gérardmer. En renouant avec son public, la manifestation a prouvé qu’elle n’a rien perdu de son pouvoir d’attraction. Avec 40 000 spectateurs, le festival a retrouvé les chiffres de l’année 2020, et confirme sa place au coeur du genre. Les spectateurs ont progressivement quitté la Perle des Vosges, et pensent déjà à la prochaine édition. La 30ᵉ, qui devrait nous réserver bien des surprises…

Jérôme MAGNE

Ogre

Un film d’Arnaud Malherbe

Présenté en compétition du 29ᵉ Festival International du Film Fantastique de Gérardmer, Ogre était le seul film de genre français en lice. Au coeur d’une sélection de 10 titres Ogre faisait figure d’outsider, mais proposait des éléments prometteurs.

Juste avant la première projection du film à l’Espace Lac, le réalisateur était monté sur la scène le présenter à un public enthousiaste. Il avait ironisé sur le fait de passer juste après l’hommage rendu au célèbre réalisateur anglais Edgar Wright, bien connu des amateurs de genre (cf. Shaun of the Dead, Hot Fuzz, Scott Pilgrim, Last Night in Soho). Arnaud Malherbe avait partagé son émotion à se retrouver à Gérardmer, 14 années après y avoir été récompensé par le Grand prix du court métrage pour Dans leur peau (une intrigante histoire dans laquelle Fred Testot excellait). Après quelques mots sur les comédiens principaux il laissait la place à son œuvre.

Chloé et Jules, son fils de 8 ans, sont venus s’installer dans un petit village du Morvan. La jeune femme sera la nouvelle institutrice, elle est donc chaleureusement accueillie par les villageois qui se sentent oubliés de tous. Les médias, les pouvoirs publics les ont progressivement abandonnés, le village s’est vidé, et depuis quelques temps une bête sauvage rôde, massacrant le bétail. Les paysans sont en colère, et le fils de l’un d’entre eux a récemment disparu.

Très vite, le côté fantastique s’immisce dans l’histoire. La surdité de Jules est un élément qu’Arnaud Malherbe utilisera à bon escient, l’enfant choisissant parfois de ne pas porter ses prothèses auditives. Cela donnera lieu à des moments de pure frayeur, amplifiée par la proximité de la bête qui décime les troupeaux. Chloé va prendre ses marques et vite s’intégrer à son nouvel environnement. Elle tombera sous le charme du médecin du village, Mathieu.

Celui-ci est mystérieux, à la fois enjoué et inquiétant. La caméra joue de son ambiguïté, et très vite Jules décide de s’en méfier. À tel point que l’enfant se convainc facilement qu’il cache un sombre secret, une double identité. Pour lui cela ne fait aucun doute, Mathieu a beau avoir séduit sa mère, il n’en est pas moins un monstre sanguinaire quand la nuit tombe. Jules est persuadé que l’affable praticien se transforme en loup-garou la nuit venue, et parcourt la contrée pour égorger les bêtes isolées.

Avec Ogre, le metteur en scène propose une immersion dans l’imaginaire riche propre à l’enfance. Tous les fantasmes y sont permis. Il s’appuie sur son décor principal, un petit village isolé de tous, à la fois petit coin de paradis pour certains et cauchemar éveillé pour d’autres, pour donner une impression étrange, celle d’un enfermement à ciel ouvert. Les lieux sont propices au calme, à la liberté et pourtant, une ombre plane. La musique est discrète, elle sait appuyer les moments forts du récit. Le metteur en scène prend soin de bien développer ses personnages, tout en évitant les scènes inutiles. Les trois comédiens principaux sont parfaits. Ana Girardot dans le rôle de Chloé, Giovanni Pucci dans celui de Jules, et enfin Samuel Jouy dans celui de l’énigmatique Mathieu, qu’on ne parvient jamais à déchiffrer totalement.

Les explications se font rares, Arnaud Malherbe a choisi de laisser planer le doute sur son ogre. Lorsque celui-ci se montre finalement, il nous apparaît comme une figure tragique et terrifiante, dont on ne saura pas si elle est réelle, ou simplement le fruit de l’imagination de Jules.

Ogre est un film de genre attachant, empreint de poésie. Peut-être un peu trop tendre pour les amateurs de genre rassemblés à Gérardmer, ce qui explique qu’il soit reparti sans récompense. Il faut dire que cette année, la concurrence était rude dans les Vosges. La sortie en salle devrait permettre au film d’avoir la couverture qu’il mérite, et de trouver son public…

Jérôme Magne

La Abuela

 Un film de Paco Plaza

On avait découvert Paco Plaza au début de l’année 2008 au
Festival International du Film Fantastique de Gérardmer. Il y
présentait REC, coréalisé avec Jaume Balaguero, dans le cadre de
la compétition. Le film avait récolté trois récompenses dans la
Perle des Vosges, le Prix du Jury, le Prix du Public, et enfin le Prix
du Jury Jeunes. Paco Plaza allait continuer l’aventure en réalisant
deux suites, pour ensuite laisser Jaume Balaguero réaliser seul le
quatrième et dernier opus.

Avec La Abuela le metteur en scène avait fait le déplacement pour présenter le film aux festivaliers en ce début d’année 2022. Sur la scène de l’Espace Lac, il est alors revenu sur les souvenirs de sa première fois à Gérardmer avant d’introduire brièvement l’histoire. Présenté dans la compétition du 29ème Festival International de Gérardmer, La Abuela n’en est pas reparti les mains vides. Il a dû se partager le Prix du Public avec le film irlandais Samhain mis en scène par Kate Dolan, sur une soirée d’Halloween bien barrée.

Les premières images de La Abuela nous donnent des indices sur sa fin. Nous faisons la connaissance de Pilar, la grand-mère du titre, qui vit dans un grand appartement au coeur de Madrid. Très élégante, elle boit son café dans un bar avant de rentrer chez elle. Au milieu de son salon un corps inanimé étendu sur le sol… Un peu plus tard on apprend qu’un grave AVC va la laisser fortement diminuée. Prévenue, sa petite fille Susana devra interrompre sa carrière de mannequin (elle était sur le point de percer dans le milieu de la mode à Paris) pour venir s’occuper d’elle sur place. Dans le grand appartement de vieux souvenirs vont ressurgir, et l’aïeule s’avérer moins inoffensive que son état le laisse supposer.

L’état de Pilar nécessitant la présence d’un aidant 24H/24, Susana va dans un premier temps s’installer sur place. Elle sera aux petits soins pour sa grand-mère et ne la quittera pas d’une semelle. Le metteur en scène a commencé son histoire avec une scène forte laissée sans réponse, il poursuivra par petites touches minutieuses. Il choisit de prendre son temps, décrit en profondeur le personnage de Susana (interprété par Almudena Amor avec une justesse impressionnante pour un premier film) et la met face à une boogeywoman originale (dans le rôle de Pilar, l’ancienne mannequin brésilienne de Chanel Vera Valdez accapare l’écran).

Le Fantastique s’immisce vite dans le film, mais de manière insidieuse. De petits détails, une musique particulière ici, certains gestes de la grand-mère là. Paco Plaza fait monter progressivement la tension en utilisant les trois éléments principaux dont il dispose : Susana, dont l’esprit va progressivement vaciller à la lecture d’un vieux journal lui ayant appartenu, Pilar, dont les apparitions/disparitions et le mutisme renforcent le côté inquiétant, et enfin l’appartement, qui est lui-même un personnage à part, chaque pièce étant susceptible d’abriter le Mal. Aucune pièce n’est réellement propice au repos, l’appartement apparaissant alors comme l’antre d’une entité maléfique.

Avec La Abuela le réalisateur a souhaité raconter une histoire sur les liens de la famille, très forts dans la société espagnole, et les confronter à l’élément surnaturel. L’association des deux est plutôt naturelle. Il y a dans La Abuela des choses prévisibles, mais la manière de les amener permet de l’oublier. La conclusion du film, à la fois sensible et glaçante, fait partie des thèmes chers aux amateurs de genre. Un petit côté Le Témoin du mal (Gregory Hoblit, 1998) pas déplaisant. Le Jury ne s’y est pas trompé, en lui remettant son Prix lors de la cérémonie de clôture sur la grande scène de la salle de l’Espace Lac.

Jérôme Magne

Scream

Scream
Un film de Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett

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Voilà près de 25 ans que le regretté Wes Craven (disparu en 2015) nous offrait Scream, premier film d’une saga qui allait engendrer de nombreuses suites et même une série pour le petit écran.

Véritable phénomène à sa sortie, le film allait remettre le sous-genre du slasher au goût du jour. Mais le long-métrage se distinguerait en proposant un étonnant mélange des genres, associant la comédie, le whodunit et le slasher. Le public serait au rendez-vous, même si certains puristes se permettraient de critiquer cette atteinte au slasher initial. Très vite (l’année suivante, en 1997) une suite serait projetée, suivie trois années après d’un troisième opus. Avec toujours le même accueil enthousiaste. Bien des années plus tard (en 2011), un quatrième épisode verrait le jour, mais ne rencontrerait pas le même succès. Le temps se serait écoulé, et le public seait passé à autre chose. Nous voilà aujourd’hui dix années plus tard, à nous demander quel accueil réserver à ce cinquième long-métrage, qui se veut plus dans le prolongement de l’œuvre originale qu’une énième séquelle ?
La scène d’ouverture ramène le spectateur loin dans le passé. Une jeune fille seule dans sa cuisine, et soudain la sonnerie stridente d’un téléphone. Nous sommes à Woodsboro, vingt-cinq années après les événements tragiques ayant coûté la vie à de nombreuses personnes. Billy Loomis et Stu Macher, les deux psychopathes derrière les massacres de l’époque, sont bel et bien morts (ou pas?), et quelqu’un a décidé d’endosser la panoplie complète de Ghostface. La suite on la connaît, elle rappelle le premier film. Dans le bon sens du terme. Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett savent comment suivre leur personnage et utiliser au mieux l’espace pour susciter la peur. Par la suite ils le prouveront à plusieurs reprises. Ghostface apparaît donc très vite, mais nous laisse une impression bizarre (un brin empoté, non ?). La jeune fille s’appelle Tara, elle s’en remettra mais restera bien amochée. Sa sœur Samantha viendra aussitôt à son chevet, accompagnée de son petit ami (Jack Quaid, fils de Dennis Quaid et Meg Ryan, connu pour sa participation à la série The Boys et aux deux premiers Hunger Games notamment) et se mêlera à un sympathique petit groupe d’amis. Lesquels fourniront à Ghostface un vivier de potentielles victimes.
Le décors est planté, il ne reste plus qu’à faire interagir tout ce petit monde en faisant surgir le croquemitaine au moment où on ne l’attend plus (ou au contraire là où on l’attend le plus, mais d’une manière inhabituelle). Les réalisateurs s’appuient sur plusieurs piliers pour mener à bien la « résurrection » du mythe de Ghostface. Ils reprennent ainsi de nombreux éléments ayant contribué au succès de la franchise. Le croquemitaine au goût prononcé pour les armes blanches est bien là, les étudiants insouciants et prévisibles lui servant de proies également. Mais les agissements du premier ont changé, ils sont un peu brouillons par moment. Les fausses pistes abondent, et les méta commentaires sont nombreux. Ce dernier point ne pouvait être oublié, tant il fait partie de l’identité de la saga.
Pour consolider l’ensemble, Matt Bettinelli-Olpin et Tyler Gillett ne laissent pas de temps mort à leurs personnages. Le lien avec le premier film est fait de manière très directe, « attachante » et originale. Et si ce n’était pas suffisant, les metteurs en scène ont eu l’idée de faire revenir trois personnages-clefs de l’histoire originale, qui reprennent du service aussi naturellement que possible. Neve Campbell reprend donc le rôle de Sidney Prescott, Courteney Cox celui de Gale Weathers, tandis que David Arquette retrouve l’uniforme de Dewey Riley. Chaque comédien a ainsi l’occasion de retrouver son personnage d’une manière assez naturelle, merci pour la nostalgie. Mais la démarche n’est pas artificielle et semble sincère de la part des deux cinéastes. Ils donnent à chacun l’occasion de revenir sur le lieu du drame, avec une sérieuse carte à jouer.
Ce Scream ne réinvente pas le genre, celui-ci n’en a d’ailleurs pas besoin. Mais il raconte une nouvelle histoire tout en proposant un hommage plutôt bien ficelé à l’œuvre originelle. Et que dire de la manière dont le personnage de Samantha est relié à celle-ci, si ce n’est que c’est une bien belle manière de faire revivre les fantômes du passé !!!

Jérôme Magne

CANDYMAN

Près de trente années après la sortie du magnifique Candyman de
Bernard Rose, Hollywood a décidé de donner son feu vert à une
nouvelle adaptation de la célèbre légende urbaine. A l’époque, le
film avait été suivi de deux séquelles de qualité inégales, en 1995
et 1999.

Le film de Bernard Rose était basé sur la nouvelle The Forbidden de C
live Barker, publiée en 1985. Il avait été récompensé à trois reprises lors du dernier Festival du Film Fantastique d’Avoriaz en 1993, avec le prix de la Meilleure Actrice (inoubliable Virginia Madsen), le Prix du Public, et enfin le Prix de la Meilleure Musique (Philip Glass). Au cœur du genre, le film allait vite devenir culte. Imaginer une relecture aujourd’hui s’avérait donc à la fois ambitieux et risqué, car cela impliquait de ne pas décevoir les fans du personnage, et d’ancrer l’histoire, plus moderne, dans un contexte social malheureusement toujours d’actualité. Le nouveau Candyman devait trouver sa voie tout en étant respectueux du film original, sans oublier d’aborder des thèmes sociaux toujours aussi prégnants. 

Ces contraintes n’ont pas effrayé Nia DaCosta. Dès les premières images la réalisatrice donne le ton. Son générique est magnifique, il inverse les perspectives d’une manière originale et plonge immédiatement le spectateur dans le Fantastique. Nia DaCosta construit une ambiance lourde, mais subtile. Elle connaît le genre, le respecte. Elle a voulu l’illustrer tout en exprimant la colère de la population noire mise à l’écart par la communauté blanche. Des Blancs qui ont construit des banlieues mal famées dans les faubourgs des villes, pour ensuite les raser lorsqu’elles posaient trop de problèmes. Les ghettos d’alors ont été oubliés, désertés, leurs habitants exilés en d’autres endroits, imaginés par les mêmes édiles (majoritairement blancs). Puis ils ont été reconstruits non loin de là, sous une séduisante apparence, mais avec toujours le même but, rassembler au même endroit une population bien ciblée.

Anthony McCoy est un jeune artiste en mal d’inspiration. Confortablement installé dans un nouveau quartier de Chicago avec Brianna, sa copine directrice d’une galerie d’art, il n’a rien peint d’intéressant depuis deux années. Lors d’une soirée avec Troy, le frère de Brianna, il apprend la légende du Candyman. Troy leur raconte les événements sanglants qui ont secoué le quartier de Cabrini Green en 1977, avec la croisade meurtrière d’une jeune étudiante blanche, Helen Lyle. Croisade s’étant conclue avec la mort de la supposée meurtrière. L’histoire résonne particulièrement dans l’esprit d’Anthony. Le jeune homme va alors entreprendre des recherches approfondies sur cette histoire fantastique. Et finalement découvrir sa véritable origine. 

Nia DaCosta ne fait  pas de de son film un énième bain de sang prévisible. Il y a bien sûr deux-trois scènes avec projection d’hémoglobine, la légende urbaine l’impose. Les effets gore sont simples, classiques et arrivent au bon moment. Mais c’est dans son pouvoir de suggestion du surnaturel que la réalisatrice démontre qu’elle était la bonne personne pour faire revivre la légende du Candyman. Elle joue avec l’esprit d’Anthony et donc avec celui du spectateur. Il n’y a pas de scène gratuite, et le message politique présent dans l’histoire l’est plus que dans le film original. Mais il ne faut pas oublier que ce message était déjà là dans le Candyman de 1992.  

Les cinéphiles seront ravis de retrouver de manière fugace mais intelligente les deux personnages-clefs du film de Bernard Rose. Virginia Madsen apparaît au détour d’une photographie d’article de presse, et prête sa voix dans un témoignage d’archives, tandis que Tony Todd, l’inoubliable premier Candyman, prête ses traits lors d’une conclusion poétique et porteuse d’espoir. Le générique de fin est très beau. Moins optimiste, il rappelle que l’histoire se répète, encore et encore. Mais il est permis d’espérer…

Par Jérôme Magne

Escape Game 2 : Le monde est un piège

Escape Game 2 : Le monde est un piège.

Un film d’Adam Robitel.

Adam Robitel revient ici avec la suite de son film
précédent, Escape Game, film d’ouverture de la 26ème
édition du Festival International du Film Fantastique de
Gérardmer, en 2019. Deux ans et demi se sont écoulés
depuis la sortie de celui-ci –la pandémie a décalé la sortie
de cette suite d’une année mais on n’a pas oublié que sa
fin laissait grandement supposer une histoire à venir.

Les recettes au box-office mondial ont parlé : avec 155
millions de dollars pour un coût de production de 15
millions de dollars, Sony a vite compris l’opportunité de
doubler la mise, et sauté sur l’occasion de mettre une suite en boite. Le spectateur retrouve donc les deux survivants
du film précédents, Zoey et Ben, avec le même metteur en
scène aux commandes.

Tous deux sont s’en sont sortis, mais pas tout à fait
indemnes. Leurs traumatismes précédents sont toujours là,
se sont même aggravés, et s’accompagnent désormais de
cauchemars très réalistes. Ben a choisi de passer à autre
chose, tandis que Zoey reste bloquée sur des sentiments
complexes, d’un côté une peur de l’avion toujours aussi
insurmontable, de l’autre une envie de revanche
dévorante. Et la thérapeute qui la suit ne parvient pas à
l’apaiser. La jeune fille est résolue à faire payer les
responsables de la mort de ses partenaires de « jeu », qui
se cachent derrière la mystérieuse organisation Minos.

Le film s’ouvre sur les événements du premier épisode, qui
nous expliquent le pourquoi du jeu. Zoey est restée en
contact avec Ben, qu’elle parvient à convaincre de l’aider à
démasquer Minos. Sa thérapeute la prenant pour folle, elle
n’a d’autre solution que de faire face à ses démons. Elle
décide de rejoindre New York avec Ben, pour se rendre au
siège de Minos. Alors évidemment, rien ne se passera
comme prévu. Arrivés sur place, Zoey et Ben ne trouveront
qu’un immense entrepôt vide et délabré. Mieux, les deux
survivants seront attendus, pour être forcés à participer à
de nouvelles épreuves aussi implacables qu’à sens unique.

Mais cette fois-ci ils n’ont pas répondu à une invitation,
c’est leur statut « d’ex-champions » qui a fait d’eux des
cibles de choix. Car Minos est un peu comme un
programme informatique, cherchant à s’améliorer au gré
de mises à jour régulières. Et qui d’autres mieux que des
survivants pour tester de nouvelles épreuves ?

Le film d’Adam Robitel base donc son histoire sur de
nouvelles énigmes, et sur un tandem désormais familier. A
celui-ci il va associer d’autres personnages, peut-être ici
moins bien écrits. Mais les épreuves n’en sont pas
moins impressionnantes et recèlent leur lot de surprises.
Moins nombreuses que dans Escape Game, elles sont
parfois plus recherchées. Et le retour d’un personnage de
l’opus précédent relancera la dynamique, juste au bon
moment. La nouveauté du premier film n’est plus là, il a
fallu imaginer d’autres stratagèmes, et développer le lien
unissant Ben à Zoey, car sans eux, pas de films. Cela, le
réalisateur l’a bien compris.

Cette suite n’est pas dénuée d’intérêt. Elle laisse toutefois
un sentiment partagé. D’un côté le plaisir de retrouver les
protagonistes de la première histoire, de nouveau mis à
l’épreuve, de l’autre le sentiment qu’il manque un petit
quelque chose. Il est vrai que l’attrait de la nouveauté n’est
plus là, et que l’on aurait bien voulu assister à une ou deux
épreuves de plus. Mais le final du film, en lien avec celui du
précédent, nous laisse supposer que Zoey et Ben ne sont
pas au bout de leurs peines, et que les spectateurs
pourraient encore avoir le plaisir d’être les témoins de leurs
mésaventures, à l’avenir…

Jérôme MAGNE

The Deep House

Un film d’Alexandre Bustillo et Julien Maury

Depuis 14 ans, Alexandre Bustillo et Julien Maury réalisent des
films ensemble. Pour leur sixième collaboration, ils reviennent sur
grand écran avec une histoire de maison hantée, originale, car
tournée au fond d’un lac !

Les deux metteurs en scène sont fans de genre. Depuis leur tout
premier film, A l’intérieur, en 2007, ils n’ont cessé de prouver leur
amour du genre, faisant fi de tous les obstacles mis sur leur passage.
Pour donner vie à un cinéma qui leur ressemble, à la fois extrême et
proche de nous. Dans chacune de leurs œuvres le spectateur peut en
effet créer un lien avec l’un ou l’autre des personnages, aussi barrés
soient les événements auxquels ils sont confrontés. Et Dieu sait si les
deux compères n’ont pas leur pareil pour les placer dans des
circonstances à la fois extraordinaires et violentes. Livide, Aux yeux
des vivants, Leatherface et Kandisha ont succédé à A l’intérieur, et tous
ont eu à cœur d’inviter les spectateurs dans le grand train fantôme
de l’Horreur.

The Deep House n’est pas différent. Le film s’ouvre sur la ballade d’un
jeune couple, Ben et Tina, au fin fond de la forêt ukrainienne. Ils sont
venus visiter un sanatorium abandonné depuis longtemps, supposé
hanté. Car Ben ne rêve que d’une chose, faire décoller sa chaîne YouTube en filmant la découverte d’un lieu vraiment flippant. Filmé
caméra au poing, la visite du vieil hôpital leur procure bien quelques
frissons, mais rien de bien original. Ben en veut plus. Quelques mois
plus tard il tombera sur une info évoquant un endroit secret dans le
Sud de la France, un endroit reculé qui aurait été le théâtre d’un
drame il y a bien longtemps. Son sang ne fait qu’un tour. Il doit y aller.

Sur place sa première réaction est d’être déçu : le spot secret est
devenu un joli petit coin à touristes. Mais sa rencontre avec Pierre,
un villageois du coin un brin inquiétant, lui redonnera espoir. En
échange de quelques billets celui-ci leur proposera de les guider vers
une autre partie du lac, à quelques kilomètres de là. Là bas, au fond du lac, se trouverait une vieille maison en parfait état de
conservation…

Alexandre Bustillo et Julien Maury sont de très bons techniciens.
Leur manière de filmer la grande bâtisse immergée le démontre une
fois encore. Pour The Deep House, les deux cinéastes ont tenu à
filmer en « réel », c’est-à-dire en plaçant les comédiens sous l’eau,
plutôt que de tout filmer sur fond vert, en tournant au ralenti. Et le
résultat est là ! En procédant ainsi, ils nous permettent de croire à ce
qui arrive à Ben et Tina. Lorsque ces derniers pénètrent dans
l’immense maison et en parcourent les nombreuses pièces nous
sommes à leur côtés et ressentons la même claustrophobie. Les
réalisateurs jouent avec l’obscurité, le sable et l’eau trouble, et
chaque nouvelle pièce apporte son lot de frissons. Pas de jump scares inutiles, mais plutôt une peur savamment construites sous les
yeux des spectateurs.

Avant de découvrir le terrible secret de la maison engloutie, les deux
plongeurs font se faire des petites frayeurs, et s’opposer lors de
prises de bec liées à leur différence de tempérament. Pour
interpréter ces deux aventuriers souvent cachés derrière leur
masque de plongée, il fallait trouver des comédiens au visage
expressif et au regard intense, capable de traduire à l’écran
l’ensemble des émotions qui allaient traverser leur personnage.
Dans le rôle de Ben, James Jagger (fils de Mick) avait toutes les
qualités requises, après avoir connu une certaine reconnaissance
grâce à la série Vinyl, produite par Martin Scorcese et Mick Jagger. Il
donne à son personnage un côté effronté, jusqu’au boutiste, qui
s’oppose à Tina qui, bien que partageant son goût pour l’aventure,
est bien plus posée et prudente que lui. Dans le rôle de Tina, nous
retrouvons la mannequin-comédienne Camille Rowe, récemment vue dans le Rock’n Roll de Guillaume Canet et Je voudrais que
quelqu’un m’attende quelque part d’Arnaud Viard, et le toujours
impeccable Eric Savin n’a eu aucune difficulté à traduire toute l’ambiguïté du mystérieux Pierre.

Dans le dernier tiers du film, Alexandre Bustillo et Julien Maury
accélèrent le rythme, il leur faut arriver vite à la révélation finale.
C’est peut-être là le petit point faible du long-métrage, qui avait
parfaitement su nous embarquer avec lui jusque là. Mais ne boudons pas notre plaisir. The Deep House est une vrai proposition de cinéma
de genre, accomplie, maîtrisée et sincère. Le duo de réalisateurs confirme une fois encore tout le bien que l’on pense de lui.

Par Jérôme Magne