Entre l’aigle et l’ours

BenesExcellente biographie du président tchécoslovaque qui fit face à Hitler puis à Staline

La poignée de main entre Edvard Benes, président de la République de Tchécoslovaquie et Klement Gottwald, secrétaire du PC est emprunte de méfiance. Le premier perçoit-il la menace que représente le PCF en ce mois de février 1948 alors que la guerre froide vient de débuter ou s’agit-il simplement de la nature réservée de l’homme ?

Peut-être un peu des deux. Car Edvard Benes, président de la Tchécoslovaquie entre 1935 et 1938 puis entre 1945 et 1948 fut de ces hommes au XXe siècle qui se sont retrouvés devant la possibilité de changer l’histoire, de l’inverser à jamais. De Gaulle en 1940 et en 1958, Churchill en 1940, Hindenburg en 1933. Benes lui se retrouva par deux fois dans cette situation. C’est ce que révèle l’excellente biographie d’Antoine Marès, professeur des Universités et directeur du Centre d’Histoire de l’Europe centrale contemporaine.

Pendant longtemps, Benes avait été effacé de la mémoire tchèque façonnée par les communistes. Aujourd’hui, justice lui est rendue dans cette biographie très fouillée. Suivant les pas de son mentor et père de la nation tchécoslovaque, Tomas Masaryk, Edvard Benes fut son ministre des affaires étrangères pendant dix-sept ans avant de devenir le deuxième président de la République tchécoslovaque entre 1935 et 1938

On ignore souvent qu’il étudia en France, à Paris et à Dijon et ce francophile convaincu noua de nombreux liens avec la classe politique française en particulier avec les socialistes. Cela ne l’empêcha pas – à juste titre d’ailleurs – de fustiger avec beaucoup de sévérité et d’amertume l’abandon de son pays par les puissances occidentales lors des accords de Munich en septembre 1938. On lui reprocha de ne pas avoir refusé ces derniers. « On ne peut pour autant mettre cette catastrophe au débit du seul président tchèque car il est la victime ultime d’un processus qui lui échappé » écrit Antoine Marès, indulgent avec son sujet.

Quelques jours après les accords de Munich, il quitte le pouvoir pour les Etats-Unis avant de revenir à Londres en 1940 pour y constituer autour de Churchill cette myriade de gouvernements en exil. Participant à la conception de l’attentat qui allait coûter la vie au SS Reinhard Heydrich, l’un des hommes plus puissants du Troisième Reich, il entre avec l’armée rouge à Prague en mai 1945 et redevient président de la République.

Mais Benes allait faire preuve de naïveté à l’égard de Staline et des communistes qui accédèrent au pouvoir en 1946, pensant que Staline garantirait l’indépendance tchécoslovaque. Ce fut là sa deuxième erreur car une fois de plus, il se retrouva en mesure d’inverser l’histoire. L’auteur analyse la réaction de Benes en s’appuyant sur la tradition slavophile de la Tchécoslovaquie, la volonté de se dégager de l’emprise allemande et, ne l’oublions pas, sa déception de Benes vis-à-vis des puissances occidentales en 1938. D’une certaine manière, Benes fut l’homme des occasions manquées.

Luttant jusqu’au bout de ses forces contre ce nouveau coup de force en 1948, Edvard Benes refusa de ratifier la nouvelle constitution communiste et mourut quelques mois plus tard. Mais il était déjà trop tard.

Antoine Mares, Edvard Benes, un drame entre Hitler et Staline, Perrin, 2015

Laurent Pfaadt

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