L’aveu

guantanamoLe rapport explosif du Sénat américain qui revient sur les actes de torture commis par la CIA

Le 11 septembre 2001 a constitué à plus d’un titre un tournant dans l’histoire contemporaine. La guerre contre la terreur a justifié les invasions de l’Afghanistan puis de l’Irak. Le président américain George W. Bush et son administration ont alors usé de tous les moyens pour traquer terroristes et autres ennemis de l’Amérique, y compris les plus inavouables.

C’est l’objet de ce livre coup de poing qui autre n’est que le rapport déclassifié de la commission du renseignement du Sénat qui fait la lumière sur la torture pratiquée par des agents de la CIA, devenu l’exécutrice des basses œuvres d’une démocratie qui s’est reniée dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler le Programme de détention et d’interrogatoire. John R. MacArthur, directeur de la revue Harper’s et Scott Horton, avocat, journaliste et spécialiste des droits de l’homme, opposants tous deux de la première heure à la guerre en Irak, signent une préface qui est une violente charge contre la CIA. Celle-ci renoua avec son passé trouble des époques Dulles et Helms en repoussant de plusieurs années la publication de ce rapport, en faisant pression sur le président Obama, en transmettant des informations classifiées, en mentant sur la violence des traitements infligés aux détenus, sur leur confinement, sur la pertinence des informations obtenues notamment pour déjouer de futurs attentats et en détruisant de nombreuses preuves.

Le rapport n’omet rien si ce n’est la localisation des centres d’interrogatoire dont on sait aujourd’hui notamment grâce au rapport Marty du Conseil de l’Europe que plusieurs pays européens abritèrent des prisons secrètes de la CIA. Dans ces lieux de sinistre mémoire, la torture y fut pratiquée au mépris du droit international et des libertés individuelles même si lors d’une audition en avril 2007 du directeur de la CIA, Michael Hayden, ce dernier affirmait avec aplomb que « les blessures les plus graves, à ma connaissance sont des lésions produites par les menottes ». Privation de sommeil, violences psychologiques, intimidation, waterboarding (simulation de la noyade) furent des techniques régulièrement utilisées. A ce titre, les récits des interrogatoires du numéro trois d’Al Qaeda, Khaled Cheikh Mohammed, capturé en 2003, constituent l’un des passages les plus intéressants du livre. KCM fut soumis à 183 séances de waterboarding sans résultat probant puisqu’un courriel daté du 14 mars 2005 relate que « l’opinion générale semble être que la simulation de noyade ne parvient pas à rendre KCM plus docile ». Au final, le rapport conclue dans une forme d’aveu d’échec que « l’usage par la CIA de techniques d’interrogatoire renforcées a été inefficace pour obtenir des renseignements ou gagner la coopération des détenus ». Pire, la torture a été souvent sous-traitée et utilisée par vengeance ou par représailles.

Evidemment, l’ouvrage laisse un goût amer puisqu’il s’agit d’un rapport et non d’un procès. Cependant, cette commission sénatoriale témoigne également que les Etats-Unis restent malgré tout une démocratie capable, certes des pires méfaits, mais également – à l’inverse des Etats qu’ils combattent – encline à reconnaître ses errements.

L’histoire, a-t-on coutume de répéter, est écrite par les vainqueurs. Mais si les Etats-Unis ont gagné militairement ces guerres, ils ont en revanche, comme le rappelle ce rapport dans sa dernière conclusion, perdu les batailles de l’opinion et des valeurs. Ce livre est là pour le rappeler et, si la justice en est absente, au moins peut-il servir d’avertissement à nos gouvernants.

Dianne Feinstein, La CIA et la torture, les Arènes, 2015

Laurent Pfaadt

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