Archives de catégorie : Ecoute

Opéra funèbre

©Peter Meisel
©Peter Meisel

Le Requiem de Verdi réinventé.

Chaque nouveau disque de l’orchestre de la radio bavaroise conduit par Mariss Jansons est attendu avec impatience et constitue toujours un évènement. On garde encore à l’esprit l’extraordinaire intégrale des symphonies de Beethoven mis en miroir avec des oeuvres contemporaines. Et il faut dire qu’à chaque fois, on n’est pas déçu, comme en témoigne cet enregistrement du Requiem de Verdi.

Immédiatement, dès le Kyrie, ce qui frappe, c’est l’approche de Jansons. On est loin de ces interprétations fracassantes, puissantes, peut-être parfois trop lourdes où la dramaturgie et la dimension culpabilisatrice de Dieu et de son jugement est souvent portée à son paroxysme. Ici, rien de tout cela. Même le Dies Irae, symbole même de la colère divine, n’a pas la violence musicale retenue habituellement. Certes, les timbales battent la mesure mais elles témoignent surtout de la toute-puissance de Dieu.

Lentement, l’oeuvre s’apparente alors à un voyage vers l’au-delà, sur une sorte de barque musicale rythmée certes par quelques tempêtes, mais toujours bienveillant. L’orchestration menée par l’un des meilleurs orchestres du monde est une fois de plus brillante et son chef, qui a annoncé son départ du Concertgebouw d’Amsterdam, y veille scrupuleusement. Il faut dire que l’on attendait depuis longtemps au disque sa vision du répertoire italien. A l’opposé d’un Gergiev par exemple, Jansons n’abuse pas des cuivres et fait intervenir l’orchestre quand cela est nécessaire tantôt avec les percussions, tantôt avec le basson, instrument funèbre par essence.

Mais surtout, le chef donne toute sa place au choeur. Celui de l’orchestre de la radio bavaroise est parfait, jouant un rôle non plus secondaire d’accompagnateur mais de premier plan. Véritable personnage à part entière de l’oeuvre, le choeur est une sorte de coryphée à lui tout seul, accompagnant une pléiade de chanteurs.

On ne comprend alors les choix des chanteurs qu’à travers la vision musicale de Mariss Jansons. Ainsi, le choix de Saimir Pirgu à la tessiture si italienne ne se comprend qu’à travers cette conception de l’oeuvre qui fait du Requiem, non pas une pièce isolée de musique sacrée dans l’oeuvre de Verdi, mais un opéra funèbre. Orlin Anastassov, qui a récemment triomphé dans le Barbier de Séville à Paris, est une nouvelle fois à la hauteur de sa réputation dans cette oeuvre qu’il connaît particulièrement bien pour l’avoir interprété avec Chailly, Prêtre, Maazel ou Davis. On touche ainsi au sublime dans le Confutatis. Les deux chanteuses sont également exceptionnelles, Krassmira Stoyanova excellant une fois de plus dans le répertoire sacré et Marina Prudenskaja, premier prix au concours international de l’ARD en 2003, dont le magnifique timbre de voix d’une densité incroyable illumine le Requiem et contribue à le rendre si sensible et captivant.

Ce disque constitue un nouveau témoignage du génie de Jansons. Avec cette interprétation singulière du Requiem de Verdi qu’il transforme en opéra funèbre, le maestro marque à nouveau le répertoire de son empreinte indélébile.

Giuseppe Verdi, Messa da Requiem, Chor und Symphonieorchestrer des Bayerischen Rundfunks, Krassimira Stoyanova, Marina Prudenskaja, Saimir Pirgu, Orlin Anastassov, (dir) Mariss Jansons, BR Klassik, 2014.

Laurent Pfaadt

God save the french music

LPOLe London Philharmonic Orchestra rend hommage à la musique française

Après Brahms et Chostakovitch, le London Philharmonic Orchestra, à l’instar du LSO, poursuit son abondante production discographique. Avec cet enregistrement consacré à la musique française de la fin du XIXe siècle et du XXe siècle, le LPO a indubitablement marqué les esprits et surtout nos oreilles car il y avait bien longtemps que l’on n’avait pas entendu Saint-Saëns de la sorte.

Enregistrées en concert au Royal Festival Hall, ces deux grandes oeuvres du répertoire pour orgue, le concerto pour orgue de Francis Poulenc et la troisième symphonie de Camille Saint-Saëns se prêtent parfaitement à la configuration des lieux, en raison de la présence du fameux orgue Harrison & Harrison, construit sous la supervision du célèbre organiste anglais Ralph Downes et qui est depuis longtemps le modèle des orgues modernes. Et lorsque l’organiste qui officie sur le disque n’est autre que James O’Donnell, directeur de la musique de l’abbaye de Westminster, on ne peut que s’attendre à la perfection.

Et celle-ci est immédiatement perceptible dans le concerto pour orgue, orchestre à cordes et timbales de Francis Poulenc, oeuvre injustement méconnue aujourd’hui. Dans ce concerto constitué d’un seul mouvement et encadré par deux allegros, l’orgue n’est pas qu’un instrument parmi d’autres. Grâce à James O’Donnell, il prend vie, devient un être à part entière, sorte de mezzo-soprano d’airain qui entonne ses superbes vocalises. Ce bijou d’orchestration, sorte de Divine comédie musicale délivre alors une palette d’émotions, tantôt ténébreuses (orgue et percussions) tantôt sensibles (cordes).

La troisième symphonie en ut mineur avec orgue résonne également avec fougue et passion sur ce disque. Son écriture la destinait d’emblée à cette rutilance, à cette majesté qui lui est propre. Il faut dire que, malgré notre chauvinisme atavique, elle est un peu chez elle ici dans le Royal Festival Hall puisqu’elle fut écrite par le compositeur à la demande de la Royal Philharmonic Society et créé à Londres en mai 1886. Et on doit bien dire qu’elle s’y sent bien auprès du LPO qui a su parfaitement prendre la mesure de ses rythmes tantôt enlevés, tantôt intimes.

Pour l’occasion, Vladimir Jurowski a laissé sa baguette à l’un des futurs très grands chefs de la planète, le québécois Yannick Nézet-Séguin, principal chef invité du LPO et directeur musical de l’orchestre de Philadelphie. Fidèle à lui-même, Yannick Nézet-Séguin a enfourché ce cheval français avec l’énergie qui est la sienne. Malgré des tempi plutôt rapides, Nézet-Séguin laisse l’orchestre respirer lors des rares moments d’accalmie tout en tenant la bride d’une main de fer afin de permettre aux deux pianos et à l’orgue de pouvoir couronner cette cathédrale sonore. Au final, il s’en dégage une impression de profondeur et de grandeur musicale, presque beethovienne. D’ailleurs, Marcel Proust ne qualifiait-il pas cette symphonie de « la plus belle que l’on ait jamais composé depuis Beethoven » ?

Avec ce disque magnifique, on se rend bien compte qu’une fois de plus, les plus grands interprètes de notre musique se trouvent bien souvent de l’autre côté de la Manche.

Poulenc, organ concerto ; Saint-Saëns, symphony n°3 (organ), Yannick Nézet-Séguin (dir.), James O’Donnell (organ), London Philharmonic Orchestra, LPO, 2014

Laurent Pfaadt

L’Allemand de la Volga

Christian Tetzlaff, ViolineTetzlaff à la rencontre de Chostakovitch.
Fascinant

Dans les plaines recouvertes de neige de Rovaniemi, sur ces ruisseaux gelés, où le soleil ne se couche jamais, le violon de Christian Tetzlaff a percé la glace tel un rayon de soleil hivernal et a ainsi mis en lumière ces concertos pour violon de Dimitri Chostakovitch qui font désormais partie intégrante du répertoire de tout soliste qui se respecte.

Il faut dire que trouver ce nouvel enregistrement de l’un des plus grands violonistes de la planète ne fut pas chose aisée. C’est chez un label finlandais, Ondine, que l’on a débusqué cette petite merveille. Extrêmement productif, Christian Tetzlaff a abordé un répertoire conséquent, de Bach dont il a laissé à la postérité l’intégrale des sonates à Jorg Widmann dont il a créé le concerto en 2007 en passant par Bartók, Brahms, Nielsen ou Janacek. Ayant déjà gravé Chostakovitch en trio pour piano il y a quelques années, Christian Tetzlaff a aujourd’hui gravi la montagne Chostakovitch par le versant concertant.

Malgré un début quelque peu poussif, l’harmonie entre le soliste et l’orchestre s’établit très vite dans ce premier concerto dédié à David Oïstrakh en 1947-1948. Soucieux avant tout de rester fidèle aux intentions premières du compositeur, Tetzlaff délivre ce sentiment maléfique, envoûtant qui entoure cette oeuvre. En plus, sa grande virtuosité trouve matière à s’exprimer dans ce fameux dernier mouvement réputé pour sa difficulté technique ainsi que dans ce scherzo qui voit se répéter le motif du compositeur lui-même (DSCH (ré-mi bémol-do-si). A la tête l’orchestre philharmonique d’Helsinki, John Storgärds a su trouver le bon tempo, s’effaçant derrière le violon pour mieux ressurgir dans le dernier mouvement burlesque avec des percussions très réussies et fondamentales dans l’oeuvre de Chostakovitch qui répondent au violon dans un formidable écho. Certes, on n’atteint pas l’incandescence d’un Belkin mais l’interprétation de Tetzlaff séduit par son intensité et sa fluidité.

Le second concerto est également intéressant. Dans cette oeuvre plus intime, plus sensible et moins jouée, Christian Tetzlaff y exprime avec encore plus d’expressivité et de passion, cette musique de chambre et ce quatuor qui lui sont chers. Il faut dire que l’oeuvre créée en 1967 et dédiée comme pour le premier concerto à David Oïstrakh est peut-être moins aboutie. L’orchestre a su, une fois de plus, trouver parfaitement sa place, en s’effaçant derrière le soliste notamment lors du long solo du dernier mouvement après que les vents aient merveilleusement dialogué avec le soliste. Une fois de plus, Christian Tetzlaff a su illuminer de son talent une oeuvre peut-être un peu aride pour le grand public. Mais surtout, il démontre à ceux qui en doutaient encore qu’il est l’un des meilleurs violonistes de la planète.

Shostakovitch, violin concertos 1&2, Christian Tetzlaff, John Storgärds (dir), Helsinki Philharmonic Orchestra, Ondine, 2014.

Laurent Pfaadt

Requiem pour une légende

Warner Classics rend hommage à Herbert von Karajan dans une formidable série de coffrets.

Karajan

A l’occasion du 25e anniversaire de sa disparition, les principaux labels ressortent leurs enregistrements du célébrissime chef d’orchestre qui dirigea l’Orchestre philharmonique de Berlin jusqu’à sa mort. Véritable monstre de la direction d’orchestre, il laisse à la postérité un nombre absolument considérable d’enregistrements sur le disque composant un monument qui, selon ses propres mots, doit durer plus longtemps que les pyramides d’Egypte.

Parmi cette multitude de disques et d’enregistrements, le label Warner Classics édite de somptueux coffrets divisés à la fois chronologiquement et en fonction du répertoire joué. Héritier du label EMI avec lequel Karajan était personnellement engagé, Warner Classics a trouvé dans ses fonds d’archives matière à composer des disques qui révèlent de petits bijoux d’orchestration.

Il y en a pour tous les goûts : romantiques allemands, musique russe, française, contemporaine, etc. Ces coffrets superbement remasterisés sont intéressants et très précieux à plus d’un titre. D’abord, ils permettent d’entendre la direction de Karajan en dehors de son empire du philharmonique de Berlin. Car Karajan n’a pas que dirigé la phalange berlinoise. On l’entend ainsi à la tête du Philharmonia Orchestra – fondé par Walter Legge qui permit à Karajan de se refaire une virginité après son flirt avec le nazisme – dans ce que certains considèrent comme sa plus belle période ou du Lucerne Festival Orchestra sans oublier bien entendu le Philharmonique de Vienne, l’autre grand orchestre de sa vie.

Sur chaque orchestre, Karajan laissa sa marque, son empreinte indélébile. Seul dans Sibelius qu’il affectionnait ou en compagnie de solistes de génie comme Anne-Sophie Mutter, Alexis Weissenberg qu’il considérait comme l’un des plus grands pianistes de son temps dans ce magnifique premier concerto de Tchaïkovski ou Dinu Lipatti dans un émouvant concerto pour piano de Schuman, Karajan transcenda les œuvres et les musiciens.

Ensuite, ces coffrets donnent à écouter la conception, l’interprétation que le célèbre chef a de chaque œuvre. Evidemment, c’est le cas avec Beethoven où l’expressionisme de sa direction cache en réalité une rigueur hors du commun. Le Beethoven de Karajan se reconnaît d’ailleurs entre mille comme par exemple cette Neuvième Symphonie, toujours avec le Philharmonia et en compagnie d’Elisabeth Schwartzkopf. Si bien qu’aujourd’hui Karajan, c’est Beethoven et Beethoven, c’est Karajan. Le nombre absolument conséquent d’enregistrements permet également de découvrir certaines œuvres peu gravées comme la symphonie n°1 de Mili Balakirev ou l’intermezzo de l’opéra Notre Dame de Franz Schmidt.

La direction de Karajan est toujours impériale, toujours exacte même s’il est vrai, avec le temps, le legato a tendance à s’alourdir. Cependant, elle tape toujours juste. Tantôt furieuse et emportée, tantôt sensible et émotive, Herbert von Karajan ne laisse jamais indifférent. Avec Karajan, la musique n’est pas rejouée, elle est réinventée en permanence, si bien que de nombreux instrumentistes qui l’ont côtoyé ont le sentiment d’avoir vécu quelque chose d’unique, d’irremplaçable à ses côtés.


Retrouver tous les coffrets Karajan chez Warner Classics

Par Laurent Pfaadt

Edition hebdoscope 1010, septembre 2014

Le tsar du violon

Le violoniste James Ehnes signe un nouveau disque consacré à la musique contemporaine russe.

Depuis près de vingt ans, James Ehnes, comparé par un critique canadien à Jascha Heifetz, confirme son exceptionnel talent. Après Paganini, Mozart, Bruch ou Elgar, il nous revient avec un disque consacré à Aram Khatchaturian.

Compositeur connu en France essentiellement pour la danse du sabre de son ballet Gayaneh, Aram Khatchaturian (1903-1978) a longtemps pâti de son image de compositeur « officiel » du régime soviétique quand d’autres comme Chostakovitch par exemple ont eu des rapports plus ambigus avec l’URSS et Staline en particulier.

Couronné par le Prix Staline en 1941, le concerto pour violon dédié à David Oïstrakh rendit Khatchaturian célèbre dans le monde entier. L’œuvre marquée par un profond lyrisme est interprétée avec briopar James Ehnes et le Melbourne Symphony Orchestra même si on perçoit rapidement que le soliste domine outrageusement l’orchestre.

Grâce à sa parfaite virtuosité, James Ehnes et son Stradivarius Ex-Marsick de 1715, parvient magnifiquement à extraire toute la pureté du son, offrant ainsi un sentiment de plénitude qui n’est pas sans rappeler l’interprétation du violoniste russe Leonid Kogan. Comme dans ses disques précédents, la magie que délivre James Ehnes permet de transcender l’oeuvre. On est subjugué par son violon notamment dans cet Allegro vivace où notre virtuose se laisse entraîner dans cette frénésie musicale sans lui résister. L’orchestre australien trouve à ce moment son point d’équilibre et accompagne merveilleusement le violon.

Le disque est complété par des quatuors de Chostakovitch où James Ehnes retrouve ses compères du quatuor Ehnes. Ils parviennent à faire ressortir cette mélancolie absolue contenue dans ces œuvres Shostakovitch en particulier dans le 7e quatuor que le compositeur dédia à sa première femme disparue brutalement.

Au final, ce disque permet à la fois de mesurer l’exceptionnel talent du violoniste canadien et de redécouvrir une œuvre méconnue et pourtant digne des plus grands concertos.
james ehnes

Khachaturian : Violin Concerto
Shostakovich: String Quartets 7 and 8 James Ehnes (violin)
Melbourne Symphony Orchestra/Mark Wigglesworth, Ehnes Quartet (Onyx)
Par Laurent Pfaadt

Edition hebdoscope 1009, juillet 2014