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Le bras armé de la monarchie

louvoisLe ministre de Louis XIV obtient enfin sa réhabilitation

L’histoire est parfois sans pitié. Un peu comme lui au demeurant car François Michel Le Tellier de Louvois, a souvent été victime d’une légende noire et était réputé pour son intransigeance.

Jean-Philippe Cénat, spécialiste incontesté du Grand Siècle, qui a consacré sa thèse de doctorat à l’un des conseillers militaires de Louis XIV, Jules Louis Bolé de Chamlay, entreprend de réhabiliter la figure de Louvois que Montesquieu rangeait parmi les plus méchants citoyens de France et qui, chose incroyable, n’avait que peu suscité la curiosité de nos historiens, si ce n’est celle d’André Corvisier.

Comme dans toute monarchie qui se respecte, François Michel Le Tellier est avant tout le fils de son père, Michel Le Tellier, fidèle de Mazarin et du jeune roi et aide précieuse pendant la Fronde que le roi récompensa en le nommant chancelier de France. Le jeune Louvois appartient bien à un clan qui s’est constitué à la cour du Roi Soleil. L’histoire est parfois cynique car c’est au sein de ce même clan que le jeune Colbert fit ses premières armes. Les deux futurs loups de la monarchie se côtoieront, s’allieront et se combattirent pendant plusieurs décennies. Car comme le rappelle Jean-Philippe Cénat, « la grande différence entre Colbert et Louvois est que le premier s’était fait lui-même, alors que le second était un brillant héritier ». Cependant, Louis XIV, en fin stratège, sut parfaitement jouer de cette rivalité pour maintenir un équilibre et ne dépendre d’aucun clan. Diviser pour mieux régner en somme.

Devenu secrétaire d’Etat à la guerre à la place de son père en 1677, Louvois joua un rôle considérable auprès de Louis XIV. Ses conseils bouleversèrent profondément la géopolitique de l’Europe notamment pendant la guerre de Hollande ou lors le sac du Palatinat dont il est l’inspirateur. Méthodique et infatigable travailleur, plus stratège que diplomate, Louvois réforma la machine de guerre française, notamment en structurant l’administration centrale de la guerre.

A mort du surintendant des finances (1683), Louvois parvint au faîte de sa puissance en s’emparant des leviers de pouvoir laissés vacants par Colbert notamment la surintendance des bâtiments du roi. Mais la Roche tarpéienne est souvent proche du Capitole et sa haine à l’égard de Madame de Maintenon dont il réprouva le mariage morganatique avec le roi l’amena au bord de la disgrâce avant que la mort ne mette un terme à sa carrière et à son existence.

L’ouvrage de Jean-Philippe Cénat permet également de lever le voile sur l’homme. On y découvre un homme qui certes n’était pas un fin lettré mais qui a manifesté un certain intérêt pour les arts. Comme ses contemporains, Mazarin notamment, Louvois accumula une fortune considérable, notamment foncière en particulier en Bourgogne, région qu’il affectionnait tout particulièrement.

Homme d’Etat, Louvois demeure l’un des personnages historiques les plus fascinants de notre histoire nationale. « Figure protéiforme, complexe et parfois flamboyante, Louvois incarne parfaitement l’apogée du règne de Louis XIV avec ses réussites, ses contradictions, ses excès et ses revers » écrit l’auteur. Ce livre en est le témoignage éclatant.

Jean-Philippe Cénat, Louvois, le double de Louis XIV, Tallandier, 2015

Laurent Pfaadt

Le roi des peintres

VelazquezMagnifique ouvrage autour de l’œuvre de Velázquez

Il fut un géant de la peinture et demeure à jamais dans la mémoire des Espagnols comme leur plus grand peintre. Il éclaira de son génie une civilisation qui domina des armes et des arts l’Europe entière et fut le diadème du siècle d’or espagnol. Philippe IV d’Espagne gagna de nombreuses batailles, de Breda à Nordlingen en passant par Cadix mais aucune d’entre elles ne lui valut cette immortalité que lui consacra Diego Velázquez. Sans lui, le catholicisme espagnol ne serait jamais sorti des ténèbres de l’Inquisition. Il lui offrit la lumière de ses toiles. Après lui, l’art fut bouleversé à jamais. Oui, Diego Velázquez compte avec Van Eyck, Michel-Ange, le Caravage, Rubens parmi ces artistes qui révolutionnèrent la peinture.

L’ouvrage d’anthologie publié par les éditions TASCHEN de José Lopez-Rey, historien de l’art espagnol qui reste à ce jour l’un des plus grands spécialistes du peintre né en 1599 en Andalousie, reflète merveilleusement ce génie. Ouvrage de collection autant que livre d’érudition, il se lit autant qu’il se touche. Mais surtout, il n’omet rien du testament du maître qui compte, selon les calculs des spécialistes, entre 120 et 125 œuvres peintes et dessinées.

Très didactique et suivant naturellement une progression chronologique, en plus d’être d’une beauté iconographique rarement atteinte, l’ouvrage montre bien les diverses influences dont Diego Velázquez s’imprégna durant ces jeunes années : celle d’un Greco (perceptible notamment dans son Couronnement de la vierge) et de son clair-obscur si particulier ; ou celle d’un Titien qu’il admirait par-dessus tout et qu’il eut l’occasion de copier lors de son premier séjour en Italie entre 1628 et 1631. Mais Velázquez ne devint pas Velázquez sans Gaspar de Guzman, le Comte-Duc d’Olivares, favori de Philippe IV qui favorisa la carrière de son compatriote andalou à la cour et finalement, ne fit que donner l’impulsion nécessaire au génie du peintre.

Bien entendu, ses chefs d’œuvre les plus connus sont là, tels les Ménines, la Vénus à son miroir mais on y trouve aussi des toiles moins connues comme le Portrait de Francesco II d’Este ou l’incroyable Saint Thomas conservé au musée d’Orléans sans oublier évidemment les innombrables portraits de Philippe IV, de la famille royale, de nobles, de cardinaux, de bouffons ou de nains qu’il humanisa ou de lui-même. Avec un chapitre qui leur sont particulièrement dédiés, les portraits de Philippe IV sont mis en exergue et l’auteur détaille avec précision les différentes allégories déployées dans ces portraits. « Ceux qui sont parvenus jusqu’à nous montrent qu’il a constamment donné au roi une présence vivante, en substituant une attitude détendue d’autorité innée à ce qui était manifestement pour lui la redondance de l’allégorie » écrit ainsi José Lopez-Rey. D’ailleurs, le monarque récompensa Velázquez bien modestement en l’anoblissant, fait rarissime pour un peintre.

Le portrait du pape Innocent X, conservé à la galerie Doria Pamphilj à Rome, qui ouvre l’ouvrage est d’une beauté à la fois fascinante et redoutable. Réalisé lors de son second séjour à Rome entre 1648 et 1651 et qui connut une grande renommée à l’époque, ce portrait est à la croisée des chemins de l’histoire de la peinture puisqu’il contient dans cet art propre à Velázquez toute l’influence du Titien et dégage, à travers le regard d’acier du pape et le tourbillon de carmin et de blanc, cette puissance que saura en tirer quelques siècles plus tard Francis Bacon. « Aucune reproduction ne peut aussi bien transmettre l’impact quasi physique du tableau original de cet homme sévère, vieux et laid, assis dans un énorme fauteuil » dira la grande spécialiste du peintre, Enriqueta Harris.

Véritable tombeau littéraire et artistique du maître andalou orné de ses plus beaux joyaux, on ne se lasse pas de tourner ces pages pour y croquer des yeux ces reproductions – comme y admirer en gros plan les rubans roses de la reine Marie-Anne d’Autriche – puis, quelques pages plus loin, y revenir une fois de plus, les yeux pleins de gourmandise. L’ouvrage procure un sentiment permanent de curiosité inassouvie. On veut continuer à le regarder, à l’admirer. Les grandes pages se déplient tels des parchemins anciens pour y découvrir ces trésors, ces toiles monumentales telle la reddition de Breda qui se découvre et se déploie sous nos yeux ébahis.

L’ouvrage refermé, les amoureux du peintre ne devront patientier que quelques semaines puisqu’une grande exposition autour de l’œuvre de Velázquez se tiendra au Grand Palais à partir du 25 mars 2015. Et si l’attente est trop longue, il faudra bien rouvrir une fois de plus ce musée ambulant…

José Lopez-Rey, Wildenstein Institute, Velázquez, l’œuvre complète, TASCHEN, 2015

Velázquez, Grand Palais, Galeries nationales, 25 Mars 2015 – 13 Juillet 2015

Laurent Pfaadt

Le retour du roi

simeonL’ancien roi de
Bulgarie se raconte et raconte son siècle.

Comme le rappelle le titre de l’ouvrage, la vie de Siméon II de Bulgarie devenu Siméon Sakskoburggotski fut un destin singulier. Devenu roi de Bulgarie à l’âge de 6 ans puis destitué par l’Empire soviétique, trois ans plus tard en 1946, le monarque déchu vécut un demi-siècle en exil avant de revenir dans son pays comme Premier ministre.

Il raconte aujourd’hui sa vie exceptionnelle dans son autobiographie. Car celui qui est aujourd’hui un citoyen de la République de Bulgarie qu’il a contribué à servir aux plus hautes fonctions a connu les grandes tragédies du XXe siècle, le fascisme, le communisme, l’Europe de Stefan Zweig et le monde de Milton Friedman, la mort des libertés et leur renaissance.

Cette formidable destinée – cas unique dans l’histoire récente – commence réellement en 1943 à la mort brutale de son père, le roi Boris III de Bulgarie, monté sur le trône en 1917 et qui dut assumer la position de la Bulgarie dans le camp de la Triple Alliance au côté de l’Allemagne. Très populaire et hostile aux régimes fascistes qui l’entouraient (Roumanie, Hongrie), le roi Boris décéda mystérieusement, peut-être de la main des nazis.

« Une autre vie commençait pour nous tous. Une vie tissée de tristesse et d’incertitudes » écrit Siméon II. La régence est confiée à son oncle, le prince Kirill qui est exécuté sitôt l’Armée rouge entrée dans Sofia en février 1945. Siméon II est contraint de fuir son pays natal mais n’abdique pas. Les pages que Siméon II consacre à son règne sont assez brèves. Face aux évènements tragiques et historiques qui se déroulent sous ses yeux, il est projeté dans cette guerre qui le dépasse et sur ce trône trop grand pour lui.

Commence alors pour Siméon II, ce roi sans royaume, une vie d’exil, une errance qui durera plus d’un demi-siècle. Après l’Egypte, c’est véritablement en Espagne qu’il s’établit, grandit et se forme. Les années passent, et la Bulgarie communiste de Jivkov, ce roi rouge installé par Staline, semble devoir être éternelle. Son enfance bulgare n’est alors plus qu’un lointain souvenir, lui-même parlant très mal sa langue natale. Durant ces nombreuses pages espagnoles, Siméon II raconte cette vie de cour en exil au milieu de cet jet set que l’on croise à Monte Carlo ou à la Scala avec les figures de Juan Carlos, d’Otto de Habsbourg ou celles plus singulières de Maurice Druon ou de Marie Bonaparte

Mais Gala laisse vite place dans cette autobiographie au Monde diplomatique lorsqu’arrive novembre 1989 et l’effondrement du mur de Berlin. Il faudra néanmoins à Siméon II attendre encore sept années avant qu’il pose à nouveau le pied sur sa terre chérie. Il décide de reprendre les choses là où il les avait laissé en 1946, de rattraper le cours de l’histoire en quelque sorte. « Pour les Bulgares, j’étais le roi, le lien avec le passé, mais aussi la possibilité d’un avenir plus prometteur » écrit-il. Son investissement dans la campagne législative de 2001 qu’il remporta à la tête de son mouvement national Siméon II (NDSV) et sa nomination en tant que Premier ministre par le président de la République d’alors, Petar Stoyanov, représentent les plus belles pages de l’ouvrage. On y découvre un homme d’Etat investi d’une mission envers un peuple – « pour moi, la seule et unique question a été celle de servir mon pays, aveuglément » – mais surtout de belles leçons de courage où tout combat même perdu d’avance peut être gagné.

Pendant quatre ans, il gouverna la Bulgarie, préparant l’adhésion de cette dernière à l’Union européenne, cette Europe qu’il avait vu brûler de ses yeux d’enfant, avant que son parti ne disparaisse de la scène politique bulgare. Cette autobiographie permet aujourd’hui de comprendre la vie de ce monarque, de cet homme, de ce personnage qui marqua à jamais, de par son destin, l’histoire de notre continent.

Siméon II de Bulgarie, un destin singulier, Flammarion, 2014.

Laurent Pfaadt

La mort lui va si bien

MoriartyNouvelle aventure autour de
Sherlock Holmes signée Anthony Horowitz.

On les avait laissés pour mort en Suisse au fond des chutes du Reichenbach. Les deux ennemis parmi les plus connus de la littérature mondiale, Sherlock Holmes et le professeur James Moriarty disparaissaient ensemble dans ce tombeau littéraire que fut les chutes du Reichenbach avant que Sherlock Holmes ne renaisse trois ans plus tard dans la Maison vide où l’on apprenait que notre détective préféré avait simulé sa mort y compris à son plus fidèle ami, le docteur Watson.

Si l’on connait la suite, cela n’empêche pas d’apprécier ce nouvel opus de la saga holmesienne signé Anthony Horowitz, autorisé par les descendants de Conan Doyle à poursuivre l’œuvre du maître et déjà auteur de la très réussie Maison de soie (Calmann-Lévy, 2011). Moriarty débute donc en Suisse, au pied des chutes du Reichenbach. Là-bas, au milieu de ce torrent furieux, deux hommes, un inspecteur de Scotland Yard, Athelney Jones et un détective américain, Frederick Chase mènent l’enquête.

Dans ce copycat littéraire où les personnages ressemblent à ne s’y méprendre et avec – il faut le dire – beaucoup de talent à leurs illustres aînés, les surprises et les revirements ne manquent pas. Avec sa mécanique intellectuelle, sorte de mini Rolex de Sherlock Holmes, Athelney Jones est tout à fait convaincant tandis que son acolyte outre-Atlantique lui, est plus cartésien ou plutôt devrait-on dire plus watsonien.

Moriarty ne serait qu’un pastiche fort amusant certes mais très vite lassant s’il n’y avait pas derrière toute cette histoire, une véritable enquête qui mène nos deux héros sur la piste d’un étrange personnage, Clarence Devereux, nouveau Machiavel du crime qui a repris à son compte le sombre héritage de Moriarty. Se plaçant dans l’ombre tutélaire du seul homme à avoir fait vaciller Sherlock Holmes, Devereux sème la terreur partout où il passe, n’hésitant pas à attaquer Scotland Yard à coup de bombes.

Horowitz trempe avec malice et pour le bonheur des lecteurs sa plume dans le nectar de Conan Doyle pour revisiter le mythe. Il y mêle la boue, le sang et les excréments de cette Londres de la fin du XIXe siècle, où les enfants font la manche pour donner leur argent à leur mère prostituée et où les cadavres de la pègre passent inaperçus à force d’être nombreux. On est bien loin de Baker Street et tant mieux car tout nous y ramène y compris son locataire principal qui, croyez moi, n’a pas dit son dernier mot. Véritable voyage au bout de la mort, Moriarty avance de surprise en surprise dans une enquête rondement bien menée.

On se demande d’ailleurs pourquoi Conan Doyle n’a jamais intitulé l’une de ses nouvelles Moriarty, tellement ce personnage est brillant, dense et complexe. C’est chose faîte avec le roman d’Anthony Horowitz qui rend ainsi un hommage appuyé et vibrant à l’un des grands noms de la littérature mondiale.

Anthony Horowitz, Moriarty, Calmann-Lévy, 2014

Laurent Pfaadt

L’hiver (re)vient

WinterfellLe tome 5 de l’intégrale du Trône de fer enfin disponible.

Les lecteurs devenus spectateurs ou les spectateurs devenus lecteurs selon que l’on a sauté littérairement ou cinématographiquement dans le train du Trône de fer qui désormais sillonne la planète entière guettent avec impatience toute nouvelle publication de cette saga devenue culte. L’intégrale n°5 que publie ces jours-ci Pygmalion, l’éditeur français historique de George R.R. Martin, offre ainsi une séance de rattrapage et une mise à niveau pour tous ceux qui n’auraient pas lu les volumes parus isolément. Mais surtout, elle devance la diffusion de son adaptation télévisuelle pour tous ceux qui ne peuvent patienter.

Regroupant le bûcher d’un roi (2012), les dragons de Meereen (2012) et une danse avec les dragons (2013), cette intégrale colle en réalité à la publication anglo-saxonne d’une saga qui devrait comporter sept volumes en tout.

Il est bien loin le temps où Eddard Stark régnait sur un Nord pacifié, où la maison Baratheon était la famille dominante et où les Targaryen n’étaient plus qu’un lointain souvenir. Ceux que l’on croyait alors définitivement défaits et que l’on considérait comme les pires ennemis du royaume des Sept Couronnes n’étaient rien à côté des Lannister, cette famille incroyable et infernale qui cumule tous les vices : l’inceste, la corruption, le lucre, l’ambition sans limite, la cruauté. Mais au fait, ces qualités ou ces défauts selon que l’on soit leurs vassaux ou leurs ennemis, ne sont-ils pas les traits de caractère de tous les personnages de cette saga en même temps qu’ils sont aimants, généreux, cléments et courageux ? Car c’est bien là tout le succès du Trône de fer. Les personnages y sont terriblement humains avec leur grandeur d’âme et leurs bassesses. Ils ne sont ni des héros, ni des tyrans mais les deux.

Avec son sens incroyable du récit où chaque chapitre est la vision d’un personnage et où le récit est relaté à travers son aventure personnelle et devient, agrégé à l’ensemble des autres chapitres, une sorte de prisme lumineux à multifacettes permettant de comprendre la globalité de l’histoire, George R.R. Martin a le don de nous surprendre en faisant mourir les personnages principaux et en donnant aux seconds couteaux les premiers rôles. Grâce à ces ingrédients, il revivifie en permanence le récit qui ne perd pas son souffle, bien au contraire. Dans cet univers terriblement réel, les saints et les démons disparaissent et laissent leurs places à ces êtres, hommes ou femmes, qui sont un peu des deux et se battent en permanence pour survivre dans des univers, des sociétés qui ne sont pas les leurs mais qu’ils parviennent à dominer à force d’opiniâtreté. C’est le cas du nain Tyrion Lannister, du bâtard Jon Snow ou de l’héritière sans royaume, Daenerys Targaryen, ces quelques héros formidables parmi la pléiade de personnages que comportent cette saga et qui constituent les figures de proue de ce cinquième tome.

La dernière page lue, on voudrait comme toujours en savoir plus. Il faudra cependant patienter encore quelques mois pour lire le prochain tome, The Winds of Winter, le sixième, qui emmènera ses lecteurs dans de batailles gigantesques mais également au-delà du mur, bien au-delà, à la rencontre des Autres…

« L’hiver vient » a-t-on coutume de dire à Winterfell. Celui-ci risque bien de revenir plusieurs fois, à commencer par cette année au cours duquel, vos soirées ne seront pas assez longues pour arpenter le royaume des Sept Couronnes.

George R.R. Martin, Le Trône de Fer, intégrale tome 5, Pygmalion, 2014.

Laurent Pfaadt

A la gloire de Dieu

GentileschiTous les chefs d’œuvre du Vatican réunis dans un ouvrage magnifique

Voilà un livre qui ne devrait pas laisser insensible les amoureux du Vatican, de la renaissance et du baroque, de l’art et de l’Italie. Enfermés dans un magnifique écrin, tous les chefs d’œuvre de la cité papale sont pour la première fois réunis dans un seul ouvrage et permettent de découvrir d’un seul coup d’oeil l’étendue des richesses immortelles du Vatican, de l’Ecole d’Athènes de Raphaël au baldaquin du Bernin en passant par les portes en bronze de l’antique basilique vaticane ou les jardins et qui font la gloire de ce lieu visité chaque année par des millions de visiteurs.

On doit ce travail de bénédictin à Anja Grebe, professeur d’histoire de l’art à l’université d’Erlangen-Nuremberg, qui a recensé et nous présente parfois dans ses moindres détails plus de mille oeuvres. Il y a bien entendu les célébrissimes fresques de la chapelle Sixtine, la Piéta de Michel-Ange, les chambres de Raphaël et cette magnifique délivrance de Saint Pierre ou l’appartement des Borgia. On parcoure avec envie cette pinacothèque où se succèdent les merveilles de Léonardo de Vinci, de Fra Lippi, du Guerchin, de Guido Reni (exceptionnelle crucifixion de Saint Pierre), de Véronèse et sa vision de Sainte Hélène, du Caravage, du Pérugin, de Raphaël, de Gentileschi et sa merveilleuse Judith et sa servante portant la tête d’Holopherne, ou le Portrait du pape Clément IX par Carlo Maratta pour ne citer que ces oeuvres parmi les innombrables chefs d’œuvres contenus dans ce livre dont la qualité des reproductions ajoute encore à la magie. Et on pourrait lire l’ensemble des notices tellement elles apportent une pertinence aux oeuvres présentées.

L’ouvrage n’est pas qu’un simple catalogue et nous emmène à la découverte de pièces non ouvertes au public qui recèlent des trésors méconnus ou cachés. Ainsi, le lecteur s’aventure dans ces pièces du palais du Vatican qui servent de bureaux administratifs et renferment des fresques somptueuses où l’on découvre avec surprise que le Vatican continua jusqu’au milieu du XIXe siècle à être décoré par des peintres comme Jan Matejko (victoire de Jean III Sobieski, roi de Pologne, contre les assiégeants turcs de Vienne), Francesco Podesti ou Ponziano Loverini. La Salle Royale qui sert encore pour les audiences abrite ainsi des oeuvres de Giorgio Vasari, le fameux auteur des Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, relatant les grandes dates de l’histoire du christianisme comme la bataille de Lépante (1571) ou le massacre de la Saint-Barthélemy (1572).

Après un bref passage par la bibliothèque vaticane puis par les merveilleuses enluminures des quelques 180 000 manuscrits de la bibliothèque apostolique du Vatican, nous entrons dans les grands musées du Vatican (Chiaramonti, Pio Clementino, différents musées grégoriens) pour découvrir avec curiosité que le Saint-Siège possède une collection d’art moderne réunissant des oeuvres de Paul Gauguin, Otto Dix ou Paul Klee mais également – et plus surprenant – un musée ethnologique où se côtoient des Bouddha de la dynastie Ming (XIVe siècle) et des sculptures aztèques.

Au final c’est à un voyage artistique sans pareil que nous convie ce magnifique ouvrage. Alors pour tous ceux qui ont ou qui vont visiter le Vatican, ceux qui sont frustrés de ne pouvoir s’arrêter devant telle ou telle oeuvre, ou ceux qui sont rebutés par plusieurs heures de file d’attente, ce livre est pour vous.

Anja Grebe, Vatican, tous les chefs d’oeuvre, la collection complète des maîtres anciens, peintures, fresques, sculptures, cartes, tapisseries et reliques, Flammarion, 2014

Laurent Pfaadt

La fin d’un monde

RomeUn ouvrage fort intéressant revient sur les derniers jours de l’Empire romain d’Occident

Nombreux ont été les ouvrages, ces dernières années, à avoir tenté de percer le mystère de la fin de l’une des civilisations les plus brillantes que l’humanité ait jamais connue. Les uns invoquèrent tour à tour l’influence majeure du christianisme, d’autres la crise économique et d’autres encore la politique d’intégration. Qu’en fut-il rééllement ?

C’est à ce travail minutieux exigeant le sérieux de l’exégèse des textes et l’objectivité nécessaire dénuée de toute mystification, de toute diabolisation que s’est attelé dans ce livre fouillé Michel de Jaeghere, directeur du Figaro histoire. Tout à tour, il a examiné les diverses dimensions qui ont conduit à la fin inéluctable de cet empire qui fit de la Méditerranée une mer intérieure. Et si le titre est un peu trompeur – les derniers jours – l’auteur a étudié son sujet sur le temps long rappelé par une chronologie dès le début de l’ouvrage qui débute en 364 à l’avènement de l’empereur Valentinien Ier qui nomma son frère Valens, empereur d’Orient.

Alors oui, Michel de Jaeghere ne fait pas l’impasse sur le facteur religieux, ce qu’il appelle le glaive et la croix, sur les aspects économiques ou démographiques, ni sur l’histoire militaire qui rythme cette histoire tourmentée et permet surtout au lecteur de se plonger avec délice dans les grandes batailles du Bas-Empire, de la Rivière Froide (dernière victoire globale de l’empire romain) aux Champs Catalauniques en passant par Andrinople que l’auteur, grâce à une narration rythmée – qui n’enlève rien au sérieux de son travail – parvient à rendre vivante. Car c’est bel et bien en 378, lors de cette fameuse bataille où l’empereur Valens perdit la vie que commença la fin de l’empire romain. Andrinople constitua ce que d’autres ont appelé le début de la fin car Michel de Jaghere écrit que « du mythe de l’invincibilité romaine, il ne reste à peu près rien. Rome est entrée en agonie : elle va durer cent ans ». Le siècle qui suit voit la lente prise de pouvoir des Barbares et l’auteur peint une formidable galerie de portraits de ces hommes, Ricimer, Stilicon, Aetius, Attila et d’autres qui auraient pu, en fonction des vicissitudes de l’histoire, se retrouver des deux côtés du champ de bataille.

Cette formidable mise en perspective permet de comprendre la lente mutation, la disparation progressive de l’empire romain. Les barbares vont ainsi se romaniser après avoir été admis à l’intérieur de l’Empire selon un phénomène classique d’intégration propre à toutes les sociétés mais surtout, et cela est souvent moins dit, que la société romaine va se barbariser y compris dans son saint des saints, l’armée, clef de voûte du système romain. Lentement, mais surement, une révolution silencieuse est en marche. Elle toucha bien évidemment les affaires religieuses où le christianisme n’évinça que progressivement le paganisme en devenant « le nouveau conformisme » selon l’auteur.

Si comme l’affirma Paul Valéry, « les civilisations sont mortelles », Michel de Jaeghere précise toutefois que Rome continua à survivre sans son empire car les rois barbares se sont vus comme les successeurs des empereurs, reproduisant certaines pratiques du pouvoir tandis que de l’autre côté du Bosphore, l’empire romain survécut jusqu’en 1453 en devenant l’empire byzantin. En tout cas, cet ouvrage extrêmement pédagogique et qui se lit avec frénésie déploie avec pertinence sur ses quelques six cent pages la démonstration qu’un empire dirigé par un enfant ne s’est pas effondré un jour de septembre 476 mais que, à la manière de ce que nous vivons aujourd’hui, les sociétés évoluent et se transforment et celle de Sénèque, de Marc-Aurèle et d’Aetius, aussi brillante fut-elle, n’échappa pas à cette règle immuable.

Michel de Jaeghere, les derniers jours, la fin de l’Empire romain d’Occident, Les Belles Lettres, 2014.

Laurent Pfaadt

Et Dieu dans tout cela

benoît_XVBiographie de l’un des acteurs majeurs de la première guerre mondiale

Lors des fêtes de noël de 1914, il y près d’un siècle, le pape Benoit XV, élu quelques mois plus tôt, plaidait pour une trêve qui resta sans suite. Loin de se décourager, il affirma devant le Sacré-Collège vouloir « persévérer dans nos efforts pour hâter le terme de cette calamité inouïe »

L’histoire est malheureusement sélective et injuste et le pape Benoit XV (1914-1922) a été oublié dans ce 20e siècle de tragédies au profit des figures de Pie XII et de Jean-Paul II. La biographie d’Yves Chiron, grand spécialiste du Vatican et auteur de plusieurs biographies de référence de souverains pontifes, permet, en ces temps de commémoration de la Grande guerre, de lui rendre justice.

Issu de l’aristocratie italienne, Giacomo Della Chiesa suivit un cursus relativement classique au sein de la curie, se spécialisant dans les affaires diplomatiques ce qui le conduisit très vite dans le cercle restreint du cardinal Rampolla, futur secrétaire d’état de Léon XIII dont il devint le protégé. Yves Chiron relate avec détails ces vingt ans d’apprentissage en Espagne, en France, en Autriche-Hongrie ou à la première conférence de La Haye (1899) sur le désarmement et le droit humanitaire qui lui sera fort utile lorsqu’il conduira une active diplomatie pendant la Grande guerre. Devenu archevêque de Bologne, Giacomo della Chiesa est fait cardinal fin mai 1914, soit trois mois avant son élection au trône de pierre le 3 septembre 1914, plus d’un mois après la déclaration de guerre.

L’ouvrage d’Yves Chiron traite bien évidemment en grande partie de son action pendant la Première guerre mondiale qui occupa la moitié de son pontificat. L’auteur rappelle d’ailleurs qu’ « il ne s’est pas contenté de la déplorer, il a tenté de l’arrêter, d’en atténuer les effets » avant d’ajouter avec pertinence : « le pape et le Saint-Siège ne furent pas neutres mais impartiaux »

Cette nuance fait toute la différence et explique en grande partie les accusations de favoritisme de part et d’autre de la ligne de front. Il n’empêche que Benoît XV, bien secondé par son secrétaire d’Etat, le cardinal Gasparri, s’activa sur tous les fronts au propre comme au figuré pour mettre un terme à ce conflit. Interventions pour libérer les prisonniers politiques dès 1914, auprès du sultan ottoman devant les persécutions dont étaient victimes les Arméniens, soutien aux initiatives autrichiennes, ses actions culminèrent avec l’initiative d’août 1917.

Mais si Benoît XV fut le pape de la paix, animé d’une volonté sincère d’arrêter cette boucherie, l’auteur montre très bien que le souverain pontife, en bon diplomate qu’il fut, poursuivit également des objectifs géopolitiques et en premier lieu la sauvegarde de l’empire austro-hongrois, monarchie catholique qu’il considérait comme le pilier de la stabilité de l’Europe centrale. Son démembrement consacré par le traité de Saint-Germain-en-Laye, le 10 septembre 1919 valut au pape cette phrase prophétique : « l’histoire sera bien obligée de reconnaître un jour que la nouvelle carte avait été dressée par un fou ».
Au final, cet ouvrage d’un sérieux remarquable permet de pénétrer dans les arcanes du Vatican et les coulisses diplomatiques de la Première guerre mondiale en suivant la volonté infatigable d’un homme d’Etat et le chemin de croix d’un homme de paix.

Yves Chiron, Benoît XV, le pape de la paix, Perrin, 2014

Laurent Pfaadt

Les jeunes maîtres de l’archet

Frank Peter Zimmermann, Violine / 08.11.2008 / Philharmonie EssenJean-Michel Molkhou signe le deuxième volume de ses grands violonistes du XXe siècle.

Ils ont fait rêver des milliers de gens, du simple ouvrier au roi. Ils ont, tel Paganini ou Vivaldi composé des œuvres magnifiques, dirigé les plus grands orchestres, inspiré tant d’enfants qui sont devenus à leur tour des virtuoses. C’est précisément de ces enfants de ce début du XXIe siècle dont il est question dans ce second volume des grands violonistes du XXe siècle. Dans cette magnifique collection musique de Buchet-Chastel où les plus grands pianistes, chefs d’orchestres ou danseurs ont déjà trouvé leur place, il manquait ces violonistes, nés pour le plus âgé en 1948 (Boris Belkin), qui arpentent les scènes internationales et réjouissent nos oreilles.

Si Jean-Michel Molkhou, critique émérite à Diapason, rappelle dans son propos introductif que «  pour les violonistes rassemblés dans le premier (volume), l’histoire avait eu le temps de faire son tri, pour les plus jeunes, c’est seulement le recul des premières années du XXIe siècle qui nous a permis de reconnaître les plus grands talents », il n’empêche que, en feuilletant ces pages, aucun des grands violonistes de notre temps ne manquent à l’appel.

Bien évidemment, selon la sensibilité des uns ou les goûts musicaux des autres, chacun y trouvera ses favoris et l’ouvrage rappelle les différentes écoles, américaines (Shaham, Hahn), allemande (Tetzlaff, Faust, Zimmermann), russe (Vengerov, Repin, Mullova), asiatique (Cho-Liang Lin, Kyung-wa Chung) notamment et leur répertoire de prédilection. On y découvre les stars du violon tel le fantasque et non moins talentueux Nigel Kennedy qui a immortalisé les Quatres saisons de Vivaldi ou le génial Augustin Dumay mais également des violonistes moins médiatisés tels que James Ehnes ou Leila Josefowicz.

Les notices biographiques nous apprennent une multide de détails comme lorsque Viktoria Mullova passa à l’ouest en 1983 lors d’une tournée en Finlande et laissa sur le lit de sa chambre d’hôtel son Stradivarius de 1720 que l’Etat soviétique avait mis à sa disposition. L’auteur a eu la bonne idée de coupler ces notices avec des entretiens réalisés avec certains virtuoses qui permettent de mieux cerner leur personnalité et leur approche musicale.

L’autre grande plus-value de cet ouvrage – comme d’ailleurs tous les ouvrages de cette magnifique collection – est la présence d’un CD qui permet de mesurer le talent et les spécifités de ces femmes et de ces hommes de génie. Car quel meilleur témoignage de leur talent que celui du disque. D’autant plus que l’auteur, en connaisseur averti, a choisi aussi bien en musique de chambre qu’en version concertante certaines œuvres peu connues du grand public comme le final du concerto d’Hindemith subliment interprétée par Midori ou Chain 2, ce dialogue pour violon et orchestre de Witold Lutoslawski dirigé par le compositeur lui-même et interprété par une Anne-Sophie Mutter que l’on aurait attendu sur Max Bruch mais dont on oublie qu’elle demeure l’une des grandes défenseuses de la musique de son temps.

Enfin, la dernière partie de l’ouvrage est consacrée à juste titre aux grands pédagogues car derrière chaque grand musicien, il y a souvent un grand professeur. Or, ces derniers restent bien souvent dans l’ombre alors qu’il n’y a pas de talent sans travail. Grâce à l’auteur, justice est enfin rendue à ces pédagogues.

Outre le fait d’être le parfait guide des mélomanes, l’ouvrage de Jean-Michel Molkhou est, au même titre que les autres opus de cette collection, un ouvrage à posséder pour sa richesse et sa densité. Il permet de comprendre cet art du violon et comme le rappelle la légende Gidon Kremer qui signe en guise de préface le parfait hommage du maître aux élèves, « ces quelques artistes exceptionnels, musiciens et créateurs avec des visions personnelles, ont à cœur de chercher de nouvelles interprétations d’oeuvres célèbres ou sont prêts à sortir des sentiers battus pour tenter l’aventure et découvrir de nouvelles choses. »

Jean-Michel Molkhou, les grands violonistes du XXe siècle, tome II 1948-1985, Buchet-Chastel, 2014.

Par Laurent Pfaadt
Edition hebdoscope 1012, novembre 2014

Impératrice du désert

ZénobieLa fascinante Zénobie à l’honneur d’une
biographie

Avec Cléopâtre, Vercingétorix – les éditions Perrin rééditent en poche de l’ouvrage de Jean-Louis Voisin sur Alésia – et Attila, Zénobie fait assurément partie de ces opposants, de ces rebelles mythiques à l’Empire romain. A l’image de son alter ego au temps de la République romaine finissante, la reine d’Egypte Cléopâtre, Septimia Bathzabbai, dite Zénobie a suscité de nombreux romans, a inspiré de nombreux peintres et a même été interprétée au cinéma par Anita Ekberg.

D’où l’intérêt de cette biographie écrite par l’un de nos meilleurs spécialistes du monde romain oriental, Maurice Sartre, professeur d’histoire ancienne à l’université de Tours, accompagné pour l’occasion par son épouse, Annie Sartre, elle-même professeur d’histoire ancienne à l’université d’Artois et fin connaisseuse de la Syrie Antique.

Gratter la légende de cette femme rebelle et fière qui bouscula l’Empire romain, tel est l’objectif premier de cette biographie en tout point réussie. Car cette femme devenue un personnage romantique tant dans son rapport à Rome que dans la nature de sa révolte, dans ce féminisme avant l’heure, dans cette cité de Palmyre dont il subsiste les merveilleuses ruines propres à exciter les imaginations ou dans sa fin, a de quoi fasciner.

Maurice et Annie Sartre nous rappellent en premier lieu que Zénobie fut avant tout une femme de son temps, de la société romaine de cet Orient déjà compliqué où la religion romaine cohabitait avec ces nouveaux cultes comme le manichéisme par exemple. Profitant de l’assassinat de son époux, le puissant sénateur Odenath, sans qui « Zénobie ne serait peut-être rien » selon les auteurs, mais également de cette crise qui secoue l’Empire romain que l’on nomme aujourd’hui anarchie militaire, Zénobie constitua un royaume qui s’étendit sur une grande partie du Proche-Orient y compris jusqu’en Egypte.

Pendant près de sept années (267-273), elle allait ainsi tenir tête à trois empereurs (Gallien, Claude II et Aurélien). Mais Maurice et Annie Sartre ont eu le souci de restituer la réalité géopolitique de l’époque puisqu’il est facile de voir en Zénobie, l’égérie d’un nationalisme palmyrénien anachronique. Car selon nos auteurs « jamais Zénobie n’a fait sécession, jamais elle n’a prôné que l’Etat qu’elle gouvernait quitte l’Empire romain ». Bien au contraire, Zénobie, en dirigeante romaine opportuniste, a senti que le pouvoir fragile à Rome était à portée de main et a tenté sa chance. D’ailleurs, elle s’autoproclama impératrice et non reine, ce qui en dit long. Finalement défaite, elle orna le triomphe de l’empereur Aurélien.

Commence alors la légende qui constitue la deuxième partie de l’ouvrage. Car celle-ci s’est bâtie sur la rareté des sources puisqu’un quart de siècle de sa vie nous ait parvenu et seulement de façon indirecte. Anne et Maurice Sartre dans cette biographie didactique ont convoqué aussi bien inscriptions et autres vestiges archéologiques pour relater sa vie que la représentation dans les arts de cette « femme politique dans un monde entièrement dominé par les hommes » que l’on a très vite comparé à Didon, Sémiramis et bien entendu Cléopâtre et qui a inspiré tant d’artistes.

Annie et Maurice Sartre, Zénobie, de Palmyre à Rome, Perrin, 2014

Par Laurent Pfaadt
Edition hebdoscope 1012, novembre 2014