Archives de catégorie : Musique

Dans la tête de John Adams

Berliner Philharmoniker
Philharmonie
John Adams © Kai Bienert

Magnifique
rétrospective du
compositeur
américain par les
Berliner
Philharmoniker

John Adams est
certainement l’un
des plus grands
compositeurs
vivants. Grâce à ce
voyage dans l’univers musical du génie
américain, testament de la résidence du compositeur à Berlin en
2016-2017, ce coffret grave pour l’histoire, la rencontre entre les
Berliner Philharmoniker et le compositeur.

On y découvre ainsi les différents univers musicaux que traversa
John Adams et qui sculptèrent son œuvre et son travail de
composition. Ainsi, Harmonielehre, composée en 1985, s’il est un
hommage à Arnold Schönberg, inscrit Adams dans le minimalisme
de ces années en le rapprochant clairement d’un Philip Glass ou d’un
Steve Reich, et plonge l’auditeur dans un véritable tourbillon sonore.

La courte pièce Short ride in a fast machine est plus explosive,
presque spatiale. Quant à City Noir, cette symphonie-hommage à
Darius Milhaud, avec sa forte dominante des bois et des cuivres –
une constante chez Adams – elle apparaît sous la baguette experte
de Gustavo Dudamel, comme un monstre musical qui, cependant, ne
rechigne pas à danser sous la férule du saxophone alto de Timothy
McAllister. Avec cette direction où le chef vénézuélien transforme
les Berliner en Simon Bolivar Orchestra, John Adams marche ici sur
les traces d’un Leonard Bernstein qui aimait tant mêler esthétiques
musicaux hétéroclites. Il faut dire que Dudamel connaît
particulièrement bien son affaire pour avoir créé l’œuvre en 2009.
L’oratorio The Gospel According to the Other Mary, nouvel exemple de
mélange des genres réussi, complète le coffret.

La grande réussite de cette rétrospective tient beaucoup à la
plasticité du Berliner Philharmoniker qui est parvenu, sous la
houlette de chefs tels que Gustavo Dudamel et surtout Sir Simon
Rattle, à s’ouvrir définitivement à la musique contemporaine et à
sortir de sa rigidité légendaire. Ici, on mesure ainsi toute sa plasticité
sonore qui lui permet de donner corps aux œuvres de John Adams.
Mettant en exergue certains instruments phares du compositeur
comme la trompette ou la clarinette dans City Noir par exemple,
l’orchestre n’écrase jamais l’œuvre de son poids romantique. Ce
dernier sait également utiliser son formidable son pour exalter la
brillance de la musique d’Adams grâce à des percussions et des
cuivres alertes notamment dans Harmonielehre. Il faut dire que les
chefs convoqués pour l’occasion et sensibles à la musique du
maestro, veillent. Le maestro lui-même n’hésite pas à prendre la
baguette pour diriger son deuxième concerto pour violon,
Shéhérazade 2, en compagnie de Leila Josefowicz dans une version
nettement plus mordante que la version gravée sur le disque et
dirigée par un autre adepte de la musique du compositeur
américain, David Robertson.

Cette justesse dans l’interprétation permet ainsi de tirer toute la
quintessence du message philosophique de chacune des œuvres du
compositeur. Ce voyage dans la psyché humaine prend ainsi, en
voguant dans la tête de John Adams, une dimension ontologique. Et
on parvient brièvement à toucher du doigt son génie.

John Adams Edition, Berliner Philharmoniker,
dir. John Adams, Kirill Petrenko, Sir Simon Rattle,
Gustavo Dudamel, Alan Gilbert,
Berliner Philharmoniker label, 2017

Laurent Pfaadt

Goerner illumine Würth

Nelson Goerner © Benoit Linder

Le pianiste
argentin clôturait
la deuxième
édition du festival
piano au musée
Würth.

Écouter Nelson
Goerner constitue
toujours une
expérience unique
car à l’image de ces
grands pianistes qui traversent notre planète et s’arrêtent parfois
près de nous, aucune interprétation ne se ressemble.

Le petit auditorium du musée Würth d’Erstein ne s’était
certainement pas préparé à une telle expérience. Pourtant le
pianiste roumain Herbert Schuch avait semblé, avec ses variations
Diabelli, donner le ton : celui de la recherche du juste sentiment
humain, où l’introspection dispute à l’expression. Son hommage au
grand Beethoven dont il remporta le concours éponyme à Vienne
tint beaucoup de la révérence. Ces miniatures relevèrent d’un
minutieux travail de marqueteur, assemblant lentement avec
assurance, gravité et émotion, les pièces de la grande fresque de
ce compositeur qui, parvenu au soir de sa vie, se tourne vers Bach,
l’autre grand maître de la variation. A ce titre, Schuh fut parfait.
Métronome dans une main et mélancolie dans l’autre, il sut
épouser les tempêtes pianistiques de son idole tout en s’amusant
avec. On eut parfois l’impression de revenir dans ces salons
viennois où le génie de Bonn se produisit.

Cependant, rien ne présageait le choc Goerner. Ni les disques au
demeurant excellents, ni cette réputation qui le précède. Veines
palpitantes et masque romantique de circonstance, Goerner vint
au festival avec le grand répertoire. D’abord Schubert qu’il
sublima avec son touché prodigieux parvenant à retranscrire à
merveille les passages tourmentés dans cet océan de tranquillité.
Puis Brahms et ce monument que constituent les Variations
Paganini que Goerner édifia dans un granit noir où les marteaux
du piano taillèrent dans ce roc qui, au fur et à mesure de
l’interprétation, devint si friable qu’il explosa.

À n’en point douter, le noir lui sied à merveille puisqu’aux
commandes de son vaisseau musical, Goerner embarqua alors,
dès les premiers accords, les spectateurs pour un voyage sur ce
Styx que constitue la musique de Fréderic Chopin. Ses nocturnes
furent autant d’étapes enfiévrées et ténébreuses où le pianiste sut
parfaitement mettre en exergue les différentes variations de
rythmes tandis que les liaisons furent subtilement amenées. La
troisième sonate paracheva ce monument sonore. Le presto finale
s’apparenta à une conversation entre le soliste et le diable et à
entendre Goerner, on comprit que le diable n’eut pas le dernier
mot, ou plutôt la dernière note. Les spectateurs se souviendront
encore longtemps de ce concert qui marquera certainement la
jeune histoire d’un festival désormais appelé à durer.

Laurent Pfaadt

Une Philharmonie entre traditions et modernité

La programmation 2017-2018 de la Philharmonie du Luxembourg
offrira encore de belles surprises

Chaque année, c’est la même chose. On ouvre avec avidité le
programme de la Philharmonie du Luxembourg et on se dit qu’on
n’aura pas assez de temps pour tout voir. Alors il faut
malheureusement faire des choix. D’autant plus qu’il y en aura pour
tous les goûts. Cela commencera avec un empereur et se terminera
avec un roi. Daniel Barenboim et Evgueny Kissin qui tous les deux
viendront célébrer au piano le génie de Beethoven, respectivement
le 6 novembre 2017 et le 26 juin 2017. Des pianistes, il en sera bien
évidemment question. Krystian  Zimerman en premier lieu dont
l’instrument nous emmènera sur les traces de Léonard Bernstein
mais également Katia Buniatishvili (18/01) et Rudolf Buchbinder
(01/06) pour un voyage dans la Mitteleuropa en compagnie
respectivement de Liszt et de Brahms, dans le train de l’orchestre
philharmonique du Luxembourg et de son chef Gustavo Gimeno qui,
saison après saison, confirment leurs qualités. Les violonistes ne
seront pas reste puisqu’il faudra compter avec quelques-uns des
meilleurs archets du monde avec la magnifique Viktoria Mullova
dans Brahms (24/01), le génial Leonidas Kavados (11/12), Frank
Peter Zimmermann (12/01), Christian Tetzlaff (13/06) ou Baiba
Skride (24/01). Parmi cette effusion de cordes, il serait injuste
d’oublier l’alto d’Antoine Tamestit qui viendra nous faire découvrir
le concerto de Jorg Widmann (12/03), certainement l’un des
compositeurs vivants les plus talentueux ou le violoncelle de Sol
Gabetta dans un concert de musique de chambre où la deuxième
sonate de Brahms (10/01) restera certainement dans toutes les
mémoires. Enfin pour ceux qui préfèreraient les illustres baguettes,
ils auront l’embarras du choix avec Mariss Jansons (22/11), Yannick
Nézet-Séguin (25/05), Riccardo Chailly (27/01), Riccardo Muti
(26/05), Bernard Haitink (19/11) ou Sir Simon Rattle qui viendra
présenter avec son nouvel orchestre, le symphonique de Londres,
un cycle consacré aux trois œuvres posthumes de Gustav Mahler
(19/12 ; 23 et 24/04).

Passé ces tempêtes sonores, un peu de calme sera le bienvenu. La
magnifique pianiste japonaise Mitsuko Utchida (12/11 et 29/01)
célèbrera Schubert tandis que la violoniste Anne-Sophie Mutter
(30/05), la soprano Anna Prohaska, artiste en résidence de la
Philharmonie, et le pianiste russe Grigori Sokolov (25/11)
marqueront incontestablement cette saison.

Ce voyage musical ne serait pas complet sans ses traditionnelles
escapades autour du monde. La venue de Gilberto Gil le 7 janvier
2018 constituera à n’en point douter l’un des points d’orgue de cette
saison. Mais nombreuses seront également les occasions de
découvrir des instruments moins connus et de s’émerveiller autour
de traditions musicales différentes. Aux échos du oud de Dhafer
Youssef répondront la trompette de Wynton Marsalis (24/02), les
rythmes maliens de Fatoumata Diawara (23/03) et le cor des Alpes
de Carlo Torlontano (07/05). Enfin, l’accordéon de Ksenija Sidorova
dans Prophecy for accordion and orchestra (2007) du compositeur
estonien Erkki-Sven Tüür en compagnie de l’orchestre
philharmonique du Luxembourg dirigé par Paavo Jarvi, ne devra
être manqué sous aucun prétexte. Cette soirée du 20 avril prochain
résumera à elle-seule cette volonté de la Philharmonie d’allier en
permanence traditions et modernité. Pour notre plus grand plaisir.

Laurent Pfaadt

Gimeno © Marco Borggreve

https://www.philharmonie.lu/fr/

Le musée qui fait son récital

Deuxième édition de Piano au Musée Würth

Voilà un festival qui devrait constituer l’un des rendez-vous musicaux
incontournables de la région. Une fois de plus, le musée Würth alliera
l’art à la musique. Il sera possible, en plus d’admirer jusqu’au 8 janvier
2018 les trésors de l’exposition « la tête aux pieds », d’écouter Chopin,
Brahms, Schubert ou Beethoven sous les doigts de musiciens
d’exception. 

Avec Philippe Bianconi ou le génial Nelson Goerner qui clôturera
cette deuxième édition, le piano résonnera en maître. Le virtuose
argentin qui compte parmi les meilleurs interprètes de Chopin ou
de Liszt – et pour cause, il remporta le premier concours Liszt de
Buenos Aires en 1986 – régalera les spectateurs des deux
premières nocturnes et de la troisième sonate de Chopin qu’il a
d’ailleurs gravé sur le disque (EMI). De Chopin, il en sera
également question avec la pianiste polonaise, Ewa Osinska, qui
aura une fois de plus à cœur de faire résonner les accords du plus
français des compositeurs polonais et accompagnera les
spectateurs sur des chemins de traverse notamment ceux d’un
autre compositeur polonais, le génial Karol Szymanowski.
D’autres compositeurs seront à redécouvrir : Nicolaï Medtner ses
doigts de l’Ukrainien Vadym Kholodenko, vainqueur du concours
Van Cliburn en 2013 ou Alban Berg dont l’œuvre pour piano reste
largement méconnue et que

Vincent Larderet

dans son récital
d’inauguration s’emploiera à
nous faire aimer. Pour ceux
qui souhaitent des « tubes », il
faudra venir écouter la
sonate des adieux d’Ana
Kipiani, un jeune talent à
suivre, les variations Diabelli
par Herbert Schuch qui
rendra hommage au grand
Beethoven ou les Préludes de
Debussy d’un Philippe
Bianconi qui nous emmènera,
à n’en point douter, sur les
traces du légendaire Arturo
Benedetti Michelangeli.

Des escapades dans la musique de chambre et le jazz seront
possibles durant ces neuf jours. Le violoncelle de Marc Coppey,
ancien du quatuor Ysaye, le violon de Nicolas Dautricourt et le
piano de Vincent Larderet emmèneront les spectateurs se
contempler dans les miroirs de Ravel. Marc Coppey rejoindra
ensuite le pianiste Peter Laul pour les troisième, quatrième et
cinquième sonates de Beethoven. Enfin préparez-vous à pénétrer
dans l’un des univers jazzy les plus originaux avec les musiciens du
Colin Vallon trio qui, avec les titres de leur dernier album, Danse
(ECM records), ne manqueront de vous émouvoir et de vous
déstabiliser. Avec de surcroît des tarifs plus qu’attractifs, il serait
donc dommage de passer à côté de cette parenthèse enchantée.

Laurent Pfaadt

Piano au musée Würth, 10-19 novembre 2017.
Toutes les informations à retrouver sur :
http://www.musee-wurth.fr/wp/index.php/festival-piano-au-musee/

L’éperon de la Baltique

La nouvelle
Philharmonie de
Hambourg compte
parmi les belles
réalisations
architecturales du
moment.

Le 11 janvier 2017 a
été inaugurée la nouvelle salle de concert de Hambourg. Celle que
l’on surnomme l’Elphi, le Philharmonie de l’Elbe, attire déjà tous les
mélomanes et les curieux de l’Europe entière. Il faut dire qu’il y a de
quoi. Conçue par le cabinet d’architectes suisses Herzog & de
Meuron, Prix Pritzker 2001 et à qui l’on doit notamment le stade
olympique de Pékin, le fameux « nid d’oiseau » ou le San Francisco
De Young Museum, sa forme de vaisseau ne laisse personne
indifférent. A l’intérieur, le bâtiment trapézoïdal qui avance comme
un éperon dans le port de Hambourg, comporte deux salles de 2150
et 550 places mais également un hôtel de 250 chambres, 45
appartements de luxe et surtout, perché à 37 mètres de haut, un
immense plateau de 4000 mètres carré où les auditeurs, depuis le
foyer, ont une vue imprenable sur les rives de l’Elbe.

Côté musique car après tout nous sommes dans une salle de
concert, la prouesse architecturale s’est doublée d’une réussite
sonore. Avec son agencement en vignoble à la manière de son aînée
berlinoise et en plaçant l’orchestre au centre, la musique rayonne de
partout. On peut presque toucher le chef. D’ailleurs, c’est ce qu’ont
pu apprécier les spectateurs du concert inaugural du 11 janvier
entre mélodies de Wolfgang Rihm et Ode à la joie de la Neuvième
de Beethoven. Pour ceux qui n’ont pu être là, le premier
enregistrement consacré à l’enfant chéri de Hambourg, Johannes
Brahms, permet également de se rendre compte de ce son cristallin
qui traverse tantôt furieusement, tantôt subrepticement les
troisième et quatrième symphonies du compositeur sous la
baguette de Thomas Hengelbrock et de l’orchestre de la radio de
Hambourg rebaptisé pour l’occasion NDR Elbphilarmonie.

Près de 600 000 visiteurs ont déjà pu admirer cette prouesse
architecturale comparable aux différents musées Guggenheim de
Bilbao ou de New York. Dresser sur la proue de ce navire qui avance
vers l’horizon, vos oreilles résonneront certainement de son passé
brahmsien mais se dresseront également au-delà de cet océan qui
vous fait face et d’où nous parviennent les échos de cette Amérique
de Varèse.

Laurent Pfaadt

A écouter :
Elbphilharmonie First Recording – Brahms:
Symphonies Nos. 3 & 4, NDR Elbphilharmonie Orchester,
dir. Thomas Hengelbrock, Sony Classical.

Thrilla in Luxembourg

Denis Matsuev piano –
© Todd Rosenberg Photography 2016

L’Orchestre
Philharmonique de
St Pétersbourg et le
pianiste Denis
Matsuev ont célébré
à Luxembourg la
musique de leur pays

Écouter le légendaire
orchestre
philharmonique de
Leningrad redevenu
St Petersbourg est
toujours une
expérience unique.
Et lorsque ce dernier
joue, ou devrait-on dire raconte la musique de son pays, celle-ci
devient poésie. Même s’il n’a pas remplacé le grand Mravinski,
Yuri Temirkanov apparaît aujourd’hui  comme son héritier le plus
digne. Il a maintenu dans cet orchestre cette précision du son qui
se conjugue avec un classicisme revendiqué. Kikimora d’Anatoli
Liadov, compositeur aujourd’hui oublié, témoigna à cet égard d’un
subtil dosage harmonique avec des cordes de haute tenue.

Arriva alors Denis Matsuev. Le colosse d’Irkoutsk n’est pas un
sentimental, loin de là. Il ne faut pas s’attendre avec lui à des
marques d’affection. L’ancien joueur de hockey sur glace a gardé
le goût de l’affrontement. Ses pianos en savent quelque chose. Il
entre en scène comme sur un ring, prêt à en découdre. L’orchestre
était prévenu et l’attendait. En plus le Rach 3, comprenez le
troisième concerto pour piano de Rachmaninov, c’est un peu
thrilla in Manila, ce combat de boxe dantesque entre Frazier et
Ali. Dès les premiers accords, les premiers rounds, le soliste et
l’orchestre s’observent, se jaugent. Matsuev, avec sa fougue et sa
jeunesse qui caractérisent son jeu et en fait un interprète
incomparable des préludes du même Rachmaninov, part bille en
tête. L’orchestre est là, tantôt derrière lui avec ses cors, tantôt à
côté avec son basson. Il l’observe, ne lutte pas. Pour l’instant.
Temirkanov sait en combattant  aguerri que son tour viendra,
assurément.

Sourire sardonique aux lèvres, Matsuev attaque alors la mesure
tel un félin griffant les touches. Cela donne un incomparable
sentiment de fluidité combinée à une technicité sans failles. Il
impressionne, pas de doute. Il tient le concerto dans ses crocs.
Temirkanov accompagne. Il regarde, souriant lui aussi. Il sait que
le Rach 3 n’est pas une course de vitesse mais un marathon. Le
deuxième mouvement lui donne raison. Le soliste doit tempérer
son ardeur. Son jeu gagne alors en profondeur. Arrive alors le
troisième mouvement. Le chef porte l’estocade. Elle est
extraordinaire, l’intensité mélodique est à son paroxysme.
Chacun jette ses dernières forces. Il ne s’agit plus d’un combat
mais d’une alliance, celle de la force et de la sagesse.

Puis un piano en remplace un autre. Celui de Rachmaninov se
fond dans l’orchestre de Stravinski et du ballet Petrouchka. Ceux
qui ont cru que le calme serait de retour une fois Matsuev parti,
ont dû déchanter. Temirkanov et l’orchestre ont offert un feu
d’artifices musical que n’aurait certainement pas boudé le vieil
Igor. La Philharmonie s’est subitement drapée d’un décor sonore
avec ces cordes toujours parfaites qui emmenèrent l’auditeur
dans un songe où l’on croise une flûte ailée, des trompettes
alertes, un cor farceur et des percussions tonitruantes. Tout
Stravinski est là dans cet orchestre qui respire et qui ne nous
laisse, pour notre plus grand plaisir, aucune seconde de répit.

Laurent Pfaadt

Lumières et ténèbres du Nord

Gabetta (© Marco Borggreve)

La violoncelliste Sol Gabetta
triomphe dans
Chostakovitch

Le Konzerthaus de Vienne est
toujours l’occasion
d’entendre ce qui se fait de
mieux en matière de musique
classique. Le programme
proposé mettait à l’honneur
Chostakovitch et les grands
compositeurs de l’Europe du
Nord. La soirée débuta ainsi
avec l’ouverture Helios du
compositeur norvégien Carl
Nielsen qui permit à l’orchestre symphonique de Vienne dirigé
pour l’occasion par le chef finlandais Jukka-Pekka Saraste, de se
confronter aux éléments sonores qu’allait libérer plus tard la
seconde symphonie de Sibelius.

Mais pour l’heure la parole ou plutôt l’archet était à Sol Gabetta,
venue rendre un nouvel hommage à Dimitri Chostakovitch et à
son premier concerto pour violoncelle dédié à Mtislav
Rostropovitch. Dans cette oeuvre, la violoncelliste excella dans
les changements de rythme et exposa avec merveille les
contrastes de la partition, passant aisément et avec la même
intensité de l’angoisse du premier mouvement à une émotion à
fleur de peau dans le second. Son duo avec la trompette,
instrument indispensable aux œuvres de Chostakovitch, fut
parfait et son solo montra, s’il en est encore besoin, que Sol
Gabetta est l’une des interprètes vivantes les plus douées de ce
concerto. La course effrénée que se sont alors livrés l’orchestre et
la soliste dans le finale constitua l’apothéose d’une interprétation
qui permit à tous de ressentir cette musique qui se transforme
avec Chostakovitch en cri.

Après la pause, Saraste nous conduisit sur les bords de ce lac
magnifique qu’est la musique de Sibelius. Le chef, qui réalisa deux
intégrales des symphonies de Sibelius, nous prouva une fois de
plus qu’il demeure l’un des grands interprètes de la musique de
son pays. Sa deuxième symphonie, certainement la plus connue et
la plus jouée de Sibelius constitua un pur moment de bonheur où
la force n’eut d’égal que la poésie développée par le chef et son
orchestre.

Ces derniers nous emmenèrent dans ces contrées sauvages où se
chantent et se narrent ces légendes ancestrales grâce à des bois
astucieusement mis en valeur dans la répétition du leitmotiv et
bien servis au demeurant par des musiciens inspirés. La clarinette
fit office de conteur tandis que les bassons témoignèrent d’une
prodigieuse fluidité. Avec cet excellent orchestre qui sut déployer
sa force pour répandre cette force tellurique, on a eu parfois
l’impression d’être un oiseau survolant ces paysages finlandais
avec leurs îles lacustres, leurs forêts de pins et leurs tourbières.
Grâce au tempo rapide qu’il imprima, Saraste conféra à son
interprétation le caractère épique inhérent à cette symphonie. La
coda emmenée par un excellent violoncelle solo et de grandioses
percussions, ne pouvait qu’être étincelante avec ses reflets
argentés tirés de ce magnifique lac musical dans lequel le public
s’est plongé avec passion.

Laurent Pfaadt

Et même le passé finit par mourir

© Wiener Staatsoper/Michael Pohn

Le Staatsoper présentait un
Oneguine très inspiré

On connaît Tchaikovski pour
ses ballets ou ses concertos
mais nettement moins pour ses
opéras. Pourtant la Dame de
pique
et Eugène Oneguine, tirés
tous deux de l’œuvre de
Pouchkine, sont depuis
longtemps inscrits au
répertoire des grandes scènes
lyriques du monde entier,
facilités par la maîtrise de plus
en plus répandue de la langue
russe.

Dans cette production du Staatsoper, la distribution a ainsi tenu
toutes ses promesses avec un Christopher Maltman campant un
Eugène Oneguine convaincant surtout dans le dernier acte. Il a
parfaitement incarné ce héros dont l’égoïsme finit par tuer son
meilleur ami, Lensky, joué par le merveilleux ténor Pavol Breslik
et se voit priver d’un amour qu’il n’a cessé de mépriser et qui finira
par lui échapper.

Comme dans toutes les plus belles histoires russes, le grand
personnage de l’opéra demeure une femme. Ici la soprano
ukrainienne Olga Bezsmertna qui a triomphé cet hiver au
Staatsoper en Pamina est à nouveau parfaite en Tatiana. Son jeu
scénique empreint d’une noblesse toute romantique convient
parfaitement à ces magnifiques héroïnes russes que l’on trouve
chez Pouchkine et Tolstoï. La trahison d’Oneguine est alors
d’autant plus exécrable, renforcée par l’attitude obséquieuse d’un
Maltman très à l’aise permettant ainsi une meilleure dramaturgie.
De plus, le jeu de Tatiana crédibilise, à travers un subtil jeu de
miroirs, celui tout en frivolité de l’autre rôle féminin, Olga. À l’aise
sur scène, Bezsmertna l’est également avec sa voix. Posée,
puissante mais sans effet superflu, la voix de la soprano n’a dans
ce registre rien à envier aux plus grandes et ses airs sont d’une
grande beauté. Au troisième acte, elle trouva même un partenaire
de choix en la personne de Mika Kares, basse de velours et de
puissance rassurante.

La mise en scène assez dépouillée offre quelques motifs de
satisfaction : l’omniprésence de la neige ouvre une porte vers
l’univers tchaikovskien assurément et les décors et costumes du
troisième acte tout en noir et blanc sont assez convaincants,
renforcés par quelques « trucs » comme cet escalier qui sert de
décor au duo final. Cependant, ils sont vite oubliés devant la
multitude de références et d’allusions qui ne permettent pas au
spectateur d’y ancrer son imaginaire (soviétique ? Russe ? 19e ?
20e ? 21e?).

Cela n’empêcha pas en tout cas le jeune et talentueux chef
d’orchestre, Patrick Lange, de poser avec assurance sa partition
qu’il maîtrisa de bout en bout. Développant magnifiquement la
dimension romantique propre à Tchaikovski avec ces explosions
de couleurs, il prit garde à ne jamais laisser l’orchestre déborder
les voix et trouva avec lui un équilibre tout à fait agréable. Et le
temps d’une soirée, Vienne avait troqué ses robes de bal pour des
pelisses pétersbourgeoises.

Laurent Pfaadt

Plus qu’un musicien

Berlin © Succo/Action Press/Visual Press Agency

Au-delà de son
incroyable génie,
Rostropovitch fut
également un
ardent défenseur
de la liberté 

Il fut tour à tour
l’instrument de la
supériorité
musicale
soviétique, un traitre, le parangon de la dissidence, le héraut de la
liberté des peuples et enfin le dernier fossoyeur d’une idéologie
qui l’avait banni. Malgré cela, malgré ce destin hors normes qui
navigua sur les fleuves tourmentés du 20e siècle, jamais il ne se
départit de sa profonde conviction dans la liberté de l’homme qui
devait prévaloir sur toute autre considération. Cette position
contribua grandement à transcender une légende qui se
cantonnait non sans mal à sa dimension musicale.

Et pourtant, le musicien n’avait rien à prouver. Adulé comme
aucun autre violoncelliste avant lui, et comme peu de musiciens, il
aurait très bien pu se contenter de cette situation. Mais tel n’était
pas Mstislav Rostropovitch. « Son courage, son honnêteté, son sens
de la justice ont été plus forts. Il ne pouvait pas se taire et ne rien faire
comme la plupart des autres »
estime ainsi sa fille, Elena. Proche de
Soljenitsyne, il hébergea l’auteur de l’Archipel du goulag, devenant
ainsi le complice de la liberté. Il  fut contraint de quitter sa Russie
chérie où il écrivit quelques-unes des plus belles pages musicales
de ce pays en compagnie d’un Gilels, d’un Richter on d’un Kogan.
Le 10 mai 1974, il donna son dernier concert en Russie : « les gens
pleuraient dans la salle et ils me disaient : revenez revenez abso-
lument ! » 
rappelait-il. Déchu de sa nationalité par un régime
devenu sans le savoir un astre mort, il trouva refuge en France et
aux États-Unis. À coups d’archet et de plume, il fit de cet exil une
tribune, en soutenant par exemple à Paris le combat de Sakharov
en 1980, jusqu’à la chute du mur dont il entonna avec la suite pour
violoncelle de Bach le joyeux requiem d’un régime enfin abattu.

Mais que ce choix fut difficile. La solitude fut souvent au rendez-
vous, la vie en exil suivant son douloureux cours, rythmée par les
disparitions comme les accords de cette Canzona de Taneiev que
contient le coffret Warner Classics. Derrière lui, il laissa ainsi ses
amis et ces autres musiciens qui n’avaient pas voulu ou pu le
suivre sur ce chemin sans retour et sur lesquels l’histoire se
referma. Seuls demeurèrent les souvenirs d’un autre âge, d’une
époque où la musique se faisait avec des chaînes. À son retour en
Russie, il se rendit au cimetière pour rendre hommage à tous ceux
qui n’avaient pu les briser.

Et si les morts avaient pu lui parler, ils auraient certainement dit  :
merci Slava.

Laurent Pfaadt

Si loin et pourtant si proche

Staatsoper Berlin
TANNHÄUSER © Bernd Uhlig

Quand Wagner
rencontre Bausch.
Déroutant et
épatant

Le Staastoper de
Berlin reprenait son
Tannhäuser présenté
en avril 2014 sous la
direction de Daniel
Barenboïm. Dès
l’ouverture jouée avec mesure, l’étrange et l’originalité captent l’attention du public
dans ce Venusberg en forme de grand cône. Puis, des formes
apparaissent, entre créatures mythologiques et insectes. Une
chorégraphie se met alors en branle, accompagnée par une harpe et
des cordes. L’opéra  de Wagner peut débuter.

Il conte le concours de chant d’un homme lancé dans une quête de
l’amour et qui finalement trouvera cette dernière dans Dieu. La mise
en scène signée par la paire Sascha Waltz – Pia Maier Schriver est
parfois déroutante car elle n’obéit qu’à son propre univers assez
fascinant au demeurant. On navigue entre des références
composites associant ces nobles, ces aristocrates ancrés dans un
19e siècle bourgeois, des décors minimalistes qui font penser à un
monde futuriste et cette lumière qui rappelle l’univers d’Edward
Hopper.

Ainsi mis en scène, l’opéra se transpose du Moyen-Age à notre
époque voire à celle qui nous attend. Derrière une palissade de
bambous ou sur un parquet éclairé par une lumière orangée se
jouent les destins de ces personnages entrecoupés de
chorégraphies influencées par Pina Bausch. Avec cette mise en
scène épurée qui fonctionne très bien, la noblesse médiévale laisse
place à une modernité saisissante. Elisabeth n’est plus la nièce du
landgrave mais une simple femme abandonnée qui se meurt d’avoir
trop aimée. Tannhäuser n’est plus un pèlerin catholique mais un
homme blessé et perdu qui a cherché son salut dans une idéologie.

Evidemment, tout cela ne marche qu’avec des voix capables
d’incarner ces personnages immortels à commencer par le couple
Elisabeth/Tannhäuser qui nous offre une belle prestation
notamment dans la fameuse romance à l’étoile. Anna Schwanewilms
est fidèle à elle-même c’est à dire superbe. Elle irradie l’opéra de sa
présence. Assurance dans la voix, charisme sur scène, elle campe
une Elisabeth tellement humaine avec quelques moments de brio
comme sa prière dans le troisième acte. Oublier les seconds rôles
serait allé un peu vite en besogne. Marina Prudenskaya personnifie
à merveille Venus, sorte de Freyja échappée du Ring et son air au
premier acte est teinté d’une incroyable brillance. Et puis René Pape
bien entendu, toujours au sommet, ici dans un landgrave très réussi
qui complète, avec le baryton Wolfgang Koch, une distribution très
convaincante.

Restait à l’orchestre à s’insérer dans ce maelstrom parfaitement
organisé en adoptant une attitude mesurée. Sous la conduite de
Simone Young, il ne cherche pas à produire un Wagner monumental
mais plutôt à accompagner cette histoire démythifiée. L’ouverture
ou le chœur des pèlerins sont là, bien en place. Le hautbois et le cor
sonnent là où il le faut mais jamais, ils n’en font plus qu’il ne le faut.
Au final, l’orchestre ne délivre pas une démonstration et grâce à son
ton juste, il révèle l’incroyable modernité d’un opéra qui, depuis sa
composition, n’a eu de cesse de se réinventer pour séduire encore et
toujours de nouveaux publics.

Laurent Pfaadt