Manifeste de plomb

ItalieRéquisitoire sévère de Rosette Loy sur 25 ans de l’histoire contemporaine de l’Italie 

C’est une sourde colère en même temps qu’une déception, un désespoir. De ces sentiments que ne ressentent que les amants, à la mesure de leur amour consumé et de la passion dévorante qui s’est éteinte, et qui est devenue haine. « Aujourd’hui encore, je voudrais fermer les yeux et les effacer. Oublier ce visage marqué, humilié par la souffrance et la résignation ». Ces mots, écrits le 16 mars 1978 lors de l’enlèvement d’Aldo Moro par les Brigades rouges, traduisent de manière plus générale, le sentiment qui se dégage de cet ouvrage à propos de l’Italie.

Voilà à quoi ressemble le dernier livre de l’écrivaine Rosette Loy, figure reconnue et incontestée des lettres italiennes. A plus de 80 ans, l’auteur des Routes de poussière porte un jugement sévère sur les vingt-cinq années qui séparent l’attentat de la piazza Fontana à
Milan en 1969 de l’arrivée au pouvoir de Silvio Berlusconi en 1994. Durant cette époque qui a vu la mafia ravager l’économie d’un pays jusqu’à le rendre exsangue, une classe politique se décrédibiliser avant d’ouvrir, après l’opération Mains propres, la route du pouvoir au patron d’un empire médiatique, ce « loup prêt à mordre à pleines dents et en toute impunité l’Italie » selon Rosetta Loy et une péninsule se draper dans son manteau sanglant, celui du terrorisme, l’auteur ne ménage pas ses mots contre ces hommes qui ont conduit le pays à l’abîme.

C’est un brûlot maculé de sang qui se lit comme un journal tenu au jour le jour. Ce sang, ce poison qui coule de chaque page est celui des hommes qui ont tenté parfois en vain mais toujours en payant le prix de leur vie, de sauver ce pays merveilleux : le préfet Carlo Alberto Della Chiesa ou les juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino,
victimes de la pieuvre. Les souvenirs de l’auteur gravent dans nos mémoires des images indélébiles comme la pendule figée à 10h25 dans la gare de Bologne en 1980 après l’attentat qui coûta la vie à 85 personnes.

D’autres figures émergent de ce requiem : Toto Riina, parrain de la mafia arrêté en 1993, Pier Paolo Pasolini dont le meurtre demeure encore une « plaie ouverte » pour l’Italie ou Aldo Moro, président du conseil italien enlevé par les Brigades rouges en 1978 et dont la réclusion hante toujours Rosetta Loy. Car, au fil des pages en suivant ce cortège d’ombres, se dessine cette impunité qui a broyé tout un pays et qui a été sciemment entretenue selon l’auteur par une classe politique corrompue par le crime organisé.

Très documenté,  l’ouvrage n’est certes pas un livre d’historien mais, en portant le jugement qui est le sien, celui d’un écrivain engagé, armée de la colère littéraire qui est la sienne, Rosetta Loy contribuera très certainement à changer l’histoire future de ce grand pays qu’est l’Italie et à faire taire le fameux dicton : « qui vit d’espoir, meurt en chantant ».

Rosetta Loy, L’Italie entre chien et loup, un pays blessé à mort
(1969-1994)
, Seuil, 2015

Laurent Pfaadt

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