Une étoile rouge au firmament de la musique

shostakovichIl y a 40 ans disparaissait Dimitri
Chostakovitch.
Retour sur un génie

Parfois le destin d’un homme aussi grand fut-il ne tient qu’à peu de choses. Ainsi, en cette année 1937 si le compositeur Dimitri Chostakovitch, déjà très connu, n’avait pas vu son bourreau exécuté, peut-être n’aurait-il été qu’un compositeur soviétique à la gloire éphémère.

L’histoire fut tout autre et l’humanité gagna un génie supplémentaire, de ceux qui influencent de façon irréversible la musique, sa conception et son évolution. A l’occasion du 40e anniversaire de sa mort, de nombreux disques permettent d’apprécier ainsi cette musique qui ne ressemble à aucune autre. Car, à n’en point douter, l’homme fut ambivalent, tour à tour égérie d’un régime avant d’en être la victime.

C’est bien le même homme qui cacha sa 4e symphonie pendant 25 ans, cette œuvre glaçante d’effroi que le compositeur jugeait trop « grandiloquente » et merveilleusement interprétée par l’orchestre de la Radio Bavaroise dirigé par Mariss Jansons, et produisit des hymnes au régime soviétique avec cette douzième symphonie à la mémoire de Lénine et de la révolution d’octobre. C’est ce même compositeur qui fut humilié par Jdanov, le tyran de la culture soviétique, et trembla dans l’ombre de Staline, pour reprendre le titre de l’enregistrement plein de fureur et de folie de la dixième symphonie par l’orchestre symphonique de Boston et ses cuivres de feu sous la conduite de son chef, Andris Nelsons. C’est enfin toujours ce même musicien qui appela avec ses septième et huitième symphonies tout un peuple à la révolte, à soutenir le maître du Kremlin dans cette lutte à mort contre les fascistes. « Tout est connecté avec l’époque où il vécut. Il y a un parallèle entre la guerre et les nazis et la dictature de Staline » affirme Mariss Jansons aux musiciens de l’orchestre de Pittsburgh lors d’une répétition de la 8e en 2001 et qui se trouve dans son incroyable intégrale des symphonies de Chostakovitch.

L’ambiguïté de cette vie, de cette existence confrontée à un dilemme permanent résonna à travers son œuvre et traça une musique où l’inquiétude, la mort et l’athéisme s’y expriment avec force et conviction. Sa musique ne fait que traduire ce qu’il a vu et vécut. Après Gustav Mahler dont il est le plus brillant héritier, Chostakovitch inventa une musique totale, sorte de Moloch instrumental par l’utilisation massive des percussions – particulièrement explicite dans ces 15e et 9e symphonies sous la baguette d’un Valery Gergiev qui imprime à son orchestre, le Mariinsky, un tempo incroyable – et des cuivres qu’il multiplie pour créer des atmosphères ténébreuses et oppressantes. La magistrale symphonie Babi Yar (13), véritable cri contre l’antisémitisme, est l’un de ses autres monstres musicaux qui vous pénètre jusqu’aux os. La version de Mariss Jansons à la tête de l’orchestre de la Radio Bavaroise est prodigieuse car elle permet de comprendre cette alchimie musicale qu’opéra Chostakovitch.

La musique du maître consacra également les plus grands virtuoses russes tels Richter, Oistrakh ou Rostropovitch et inspire toujours et encore leurs héritiers tels Kavakos ou Trifonov dans leurs enregistrements très réussis avec le Mariinsky.

Ces mêmes solistes trouvèrent également une magnifique inspiration dans cette musique de chambre qui s’exprima pleinement dans ces quinze quatuors notamment sous les doigts du célébrissime quatuor Borodine. Alors, s’il fallait n’en retenir qu’un, le 8e (1960) serait celui-là car il traduit musicalement les angoisses et les tragédies d’un continent frappé par les pires barbaries de son histoire. Cette œuvre porte ainsi en elle un message d’universalité et résonne comme un hymne de la musique de Chostakovitch.

L’histoire est un éternel recommencement dit-on. Pas la musique qui avance et se régénère. Les hommes traversent souvent des époques troublées et tentent de faire face aux évènements. Quant aux génies, ils marquent à jamais les hommes et les époques de manière irréversible. Tel fut le cas de Dimitri Chostakovitch.

A écouter : 

Intégrale des symphonies par Mariss Jansons, Warner Classics

Symphonies n°1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 15, concerto pour piano
n°1 et 2 (Trifonov), concerto pour violon n°1 (Kavakos), dir. Valery Gergiev, Mariinsky Theatre, Mariinsky label.

In the shadow of Stalin, symphonie n°10, Boston Symphony
Orchestra, dir. Andris Nelsons, Deutsche Grammophon.

String Quartets 1, 8, 14,, quatuor Borodine, Decca Classics

Laurent Pfaadt

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