Une mazurka pour l’empereur

1812Nouvel ouvrage sur la campagne de Russie.

Episode mythique, tragique de l’épopée napoléonienne, la campagne de Russie de Napoléon ne cesse de passionner écrivains et historiens depuis plus de deux cent ans comme en témoigne ce nouvel ouvrage d’Adam Zamoyski publié par une toute nouvelle maison d’édition Piranha qui s’est donnée pour mission de faire découvrir des auteurs venus d’ailleurs et célébrés dans leur pays.

L’auteur en question, Adam Zamoyski, est, mis à part une lointaine biographie de Chopin (Perrin, 1986) un inconnu du public français. Mais surtout, l’auteur est un membre de l’illustre famille Zamoyski qui donna de nombreux hommes politiques nationalistes polonais. On peut donc se dire en lisant ce livre que l’auteur, se situant dans les pas de Marie Walewska, nous dira tout le bien qu’il pense de cette expédition menée par celui qui ressuscita le duché de Varsovie.

Cependant, dès la lecture de la préface, on est saisi par l’objectivité de l’auteur et par sa volonté comme il le dit lui-même « de reproduire la diversité des expériences ». Ainsi, il a compilé et croisé de nombreuses sources parfois inédites russes (notamment les sources primaires souvent négligées), allemandes, italiennes, polonaises et bien entendues françaises qui permettent de restituer une vision d’ensemble et surtout de pénétrer plus en profondeur cette armée multinationale qui s’est mise en marche le 22 juin 1812.

Bien entendu, l’ouvrage ne fait pas l’impasse sur les grands épisodes de la geste napoléonienne : Borodino « ce pire massacre répertorié dans l’histoire » que magnifia Tolstoï, l’arrivée dans Moscou et l’incendie du Kremlin puis la retraite qui occupe près de la moitié de l’ouvrage et culmine avec la traversée de la Bérézina. Si l’ouvrage fourmille de cartes expliquant parfaitement les tactiques militaires avec moult citations de Clausewitz qui participa à cette guerre dans les rangs de l’armée impériale russe, il reste toujours à hauteur d’hommes comme si on se retrouvait en permanence sur le cheval d’à côté ou dans les rues de Moscou à la recherche de ces fourrures tant convoitées par les femmes d’officiers.

Ainsi, le capitaine Heinrich von Brandt, de la légion de la Vistule, cette unité polonaise rattachée à la garde impériale se trouve en première ligne lors du franchissement du fameux pont de la Bérézina. « En tant qu’ouvrage d’art, ce pont était certainement des plus défectueux. Mais quand on considère dans quelles conditions il fut établi, quand on pense qu’il sauva l’honneur français d’un épouvantable naufrage (…) on est amené à reconnaître que la confection de ce pont a été l’œuvre la plus admirable de cette guerre, peut-être même de toutes les guerres ».

On a souvent l’impression de lire Antony Beevor et ses récits de Berlin et de Stalingrad, avec cette oscillation permanente entre les décisions de l’état-major et leurs répercussions sur les soldats de base et de ce fait, le récit s’en trouve magnifié.

Cet ouvrage permet également au lecteur français de prendre un peu de recul et d’aiguiser son objectivité en dehors de la multitude d’ouvrages français qui peuvent avoir tendance à se focaliser sur une seule vision du conflit centrée autour de la grande armée et de son empereur.

L’ouvrage constitue également une réflexion assez pertinente sur la guerre elle-même et sur sa mutation en 1812. Par l’utilisation massive de sa population, la Russie impériale fit des civils, les spectateurs non plus secondaires, périphériques mais des acteurs principaux du conflit. A ce titre, cette guerre totale préfigure déjà la grande guerre patriotique de 1941 menée par un autre tsar : Staline.

Au final, 1812 est un ouvrage à posséder dans sa bibliothèque pour sa fraîcheur, son sens critique, sa mise en perspective et son objectivité. Il montre que si les guerres sont les conséquences de choix idéologiques et géopolitiques, elles sont avant tout menées par des peuples, par des hommes.

Adam Zamoyski, 1812, la campagne tragique de Napoléon en Russie, Piranha, 2014.

Par Laurent Pfaadt
Edition hebdoscope 1011, octobre 2014

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