Une volonté de fer

Lionel Duroy © 2015 – Foire du livre de Brive

L’antisémitisme
roumain de l’entre-
deux-guerres vu par
une jeune femme. Un
grand Lionel Duroy. 

En cette année 1935,
la Roumanie,
gouvernée par le roi
Carol II, connaît de
nombreuses
convulsions qui
allaient entraîner ce pays vers un régime dictatorial, celui du
maréchal Antonescu aidé d’une milice d’extrême-droite, la sinistre
Garde de fer. Suivront l’alliance avec Hitler puis des lois antisémites,
des massacres et la déportation. Au milieu de cet enfer se
dressèrent deux êtres dont la rencontre structure cet admirable
roman : Eugenia Radulescu, étudiante en lettres à l’université de
Jassy et issue d’une famille structurée par cet antisémitisme de bon
aloi, et Mihail Sebastian, écrivain juif venu à Jassy pour y donner une
conférence.

Grace à son impeccable et méticuleuse reconstitution historique,
l’auteur nous montre jusque dans ses détails les plus abjectes la
lente déconstruction de cette société autrefois éclairée, celle des
Mircea Eliade et Emil Cioran dont les figures nauséabondes
traversent l’ouvrage et qui progressivement, sans s’en rendre
compte ou à dessein, mise à part quelques exceptions lucides, creusa
sa propre tombe morale après y avoir notamment enseveli ces
13 000 juifs qu’elle massacra à Jassy en juin 1941. Ce terrible
pogrom occupe d’ailleurs une place centrale dans le livre. Eugenia
est là en tant que journaliste et voit à l’œuvre cette haine du juif qui
couvait chez le voisin, chez ces simples villageois devenus les
supplétifs d’un crime contre l’humanité. Ce choc la poussa à rompre
avec sa famille et à s’engager dans la Résistance.

Eugenia est le combat d’une femme contre cet antisémitisme qui
recouvrit de son linceul sanglant Jassy et la Roumanie mais aussi
contre elle-même, contre cette tentation de violence et de haine qui
s’empara de toute une société, de chaque famille y compris la sienne
puisque son frère Stefan devint membre de la Garde de fer.
L’agression de Mihail Sebastian lors de sa venue à Jassy en 1935 et
dont le journal a servi de base de travail à Lionel Duroy décida de
l’engagement d’Eugenia et constitue, avant le pogrom de 1941, la
première rupture du livre. Cette lutte contre le démon est ici
admirablement explicitée par Lionel Duroy. On brûle d’aider
Eugenia, de lui dire de tenir bon et en compagnie de Sebastian, de
garder intact leurs consciences de toute souillure, même si cela est
difficile, même s’il faut quitter les siens. Dans ces pages, sous la
plume de Lionel Duroy, on prend pleinement conscience, à hauteur
d’homme et de femme, de cette banalité du mal qu’explicita
parfaitement Hannah Arendt où lentement, de façon imperceptible,
chaque étape franchie est un pas supplémentaire vers l’innommable.
A travers ces pages pleines de sang et à vrai dire de larmes, Lionel
Duroy continue ainsi de creuser le sillon des luttes fratricides et
familiales qu’il entama en Bosnie dans l’Hiver des hommes (Julliard,
2012).

Eugenia dut se battre sur tous les fronts, de celui d’une histoire
roumaine qui a sombré dans l’horreur à celui d’un amour impossible,
à jamais éteint dans le cœur d’un Sebastian, rongé par le dégoût de
ses semblables. Renversé par un camion soviétique, le 29 mai 1945,
point de départ du livre, sa mort offre sans le savoir sa première
victoire à ce nouveau totalitarisme qui vient de prendre pied sur le
sol roumain et dans les consciences. La hache a changé de mains et
s’apprête à nouveau à être brandie. Sous les yeux d’Eugenia qui,
certainement, ne le sait pas encore.

Par Laurent Pfaadt

Lionel Duroy, Eugenia,
Chez Julliard, 504 p.

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