Voyage au bout de l’enfer

EI © Ahmad al-Rubaye/AFP
EI © Ahmad al-Rubaye/AFP

Plusieurs ouvrages reviennent sur l’Etat islamique et son pouvoir d’attraction

Passé le choc et le deuil, il apparaît nécessaire de comprendre. Comment devient-on jihadiste ? Quelle est la mécanique qui conduit des citoyens français ayant fréquenté l’école de la République parfois sans rapport particulier à l’Islam, à devenir des soldats de l’armée de l’Etat, capables d’exactions et de crimes sans nom ?

A cette question qui obsède depuis le 7 janvier et plus encore depuis le 13 novembre 2015 de nombreux citoyens français et européens, plusieurs ouvrages tentent d’apporter des réponses. Et d’abord de prendre le temps de poser les termes du débat, d’entrer en profondeur dans ces enjeux complexes qui sont à l’œuvre au Proche et Moyen Orient mais également dans nos sociétés européennes. Il faut remettre du sens, ne pas traiter la question le temps d’un flash info, ne pas se laisser gagner par les raccourcis et les a priori qui, au final, ne permettent pas comprendre le problème et surtout, de le résoudre.

Il fallait la rencontre d’un sociologue (Farhad Khosrokhavar), d’un magistrat (David Bénichou) et d’un chercheur à Science Po (Philippe Migaux) pour décrypter ce phénomène planétaire. Leur ouvrage constitue à n’en point douter une référence sur le sujet. Dressant un parfait état des lieux du jihadisme, de son idéologie, de ses modes opératoires et de ses acteurs, les auteurs rappellent au préalable que le jihadisme est « avant tout une idéologie extrémiste qui a sa source d’inspiration explicite dans l’islam » tout en ajoutant que « le jihadisme n’est pas l’islam mais une version ultra-minoritaire de cette religion (…) D’ailleurs, l’écrasante majorité de victimes du jihadisme sont les musulmans eux-mêmes ».

Si David Bénichou aborde avec pertinence les approches judiciaires, les défis de la répression et l’arsenal législatif mis à la disposition des démocraties, l’approche sociologique développée par Farhad Khosrokhavar représente certainement la partie la plus intéressante du livre. Tel un chirurgien, il dissèque la radicalisation en analysant ses causes : l’anomie et le racisme touchant les jeunes gens d’origine maghrébine, l’individualisme rampant à l’œuvre dans nos sociétés, l’échec de l’Etat-nation à façonner politiquement une existence sociale du citoyen et la déstructuration de la famille et de ses formes de représentation qui poussent notamment des femmes vers la radicalisation. Ces phénomènes participent dans l’esprit de ces jeunes à identifier l’islam comme étant la « religion des opprimés » selon Farhad Khosrokhavar qui insiste également sur le rôle insignifiant des mosquées et l’absence d’idéologie dans cette radicalisation.

Tous les auteurs en conviennent, le jihadisme a pris une nouvelle dimension avec Daech grâce aux nouveaux médias, internet et les réseaux sociaux dans ce que l’on appelle aujourd’hui le cyberjihad. On n’est plus dans des cavernes avec des idéologues religieux convertis en apprentis sorcier du terrorisme mais bel et bien avec des professionnels de la communication. Couverture des attentats, promotion de l’engagement, forums de discussion sont les outils qui permettent d’attirer de nouvelles recrues souvent très éloignées de la réalité du jihad.

C’est ce que révèle l’enquête du journaliste David Thomson, l’un des meilleurs spécialistes de la question, qui a rencontré ces djihadistes français. « Facebook a dépoussiéré le jihad de Ben Laden en le sortant de la clandestinité des forums pour donner naissance à ce « lol jihad » accessible aux adolescents, plus tendance, moins effrayant » écrit-il.

Parti pour un but religieux, humanitaire, par frustration d’une société française qui les atomise ou simplement pour accompagner un ami, ces différents portraits révèlent une multitude de profils, de motivations et d’engagements dans l’armée de Daech. En cela, ils ne font que confirmer les profils si différents des kamikazes du 13 novembre. Les volontaires peuvent ainsi être des jeunes en rupture ayant côtoyé la prison mais aussi des personnes insérées avec un travail et une famille aimante choquées par les agressions de femmes en niqab ou le mariage homosexuel.

Parvenus après un voyage souvent sans retour dans ces brigades internationales de l’Islam radical, ces hommes et ces femmes sont formées puis conditionnées par un discours idéologisé totalitaire centré autour d’une vision manichéenne et eschatologique du monde. C’est ce que montre EI, Au cœur de l’armée de la terreur, plongée terrifiante dans cette armée qui, pour l’instant, tient en échec la planète entière. Leurs auteurs, Michael Weiss et Hassan Hassan, reviennent sur la genèse et l’organisation de cette armée, née sur les décombres de l’Irak de Saddam Hussein et dont les cadres sont d’anciens hiérarques du régime. Extrêmement bien structurée, elle possède une administration, des services de sécurité, des services de renseignement, des moyens financiers considérables et une communication très efficace.

Grâce aux différents entretiens qu’ils ont menés, ils ont radiographié cette armée composite regroupant de nombreuses nationalités mais surtout des combattants dont les degrés d’implication et les buts peuvent varier. Mais leur ouvrage montre surtout que l’idéologie salafiste conditionne très peu leur allégeance à cette armée, à l’inverse du projet politique, de l’aventurisme et pour ceux qu’ils appellent les opportunistes, de l’ambition personnelle, comme d’ailleurs dans tout groupe social. « Nous avons pu constater que ce qui les a poussés vers l’EIIL (Daech) aurait pu facilement les conduire vers d’autres sectes et mouvements totalitaires, y compris ceux étant en opposition idéologique avec le djihadisme salafiste » écrivent ainsi les auteurs.

Parmi les combattants étrangers, ils distinguent ceux qui sont motivés par une extrême violence et les aspirants kamikazes. « Ils préfèrent se débarrasser de nous pour qu’on vienne mourir en Syrie pour notre cause. Au lieu de nous laisser en France où on pourrait commettre un attentat terrible aux Champs-Elysées. Parce qu’il suffit juste de dix frères motivés pour commettre un attentat » affirme l’un d’eux à David Thomson en novembre 2013.

On sait ce qu’il advint…

David Benichou, Farhad Khosrokhavar, Philippe Migaux,
Le jihadisme. Le connaître pour mieux le combattre,
Plon, 2015.

David Thomson, Les Français jihadistes,
Les Arènes, 2015

Michael Weiss, Hassan Hassan, Etat islamique –
Au cœur de l’armée de la terreur
,
préface d’Anne Giudicelli, Hugo et Cie, 2015

Laurent Pfaadt

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