Archives de catégorie : Lecture

Véronique Olmi

C’est un destin comme en raffole la
littérature. De l’enfer au paradis. Et
avec Bakhita, ce chemin s’est écrit
au propre comme au figuré. C’est ce
que retrace le roman de Véronique
Olmi, prix FNAC et finaliste du
Femina et du Goncourt. Bakhita
c’est l’histoire d’une esclave
devenue sainte. Enlevée enfant en
1876 dans son village du Darfour,
elle connut l’asservissement,
l’humiliation, la faim, la torture, la
séparation avec ses proches mais
aussi les palais italiens, le fascisme et Dieu.

Même si les aventures et le destin de Bakhita, « la chanceuse » sont
relatés avec un talent romanesque qu’il n’est plus besoin de
démontrer, Véronique Olmi dépeint à merveille la formidable
résilience de cette femme qui a connu toutes les horreurs, devint
une chose et qui pourtant, allait dévouer sa vie à Dieu. C’est dans les
images de son enfance, de ce lieu de naissance devenu inconnu, de
cette langue maternelle oubliée, de ce nom effacé qu’elle puisa les
racines de cette résilience alors même que son corps était tatoué,
humilié et scarifié. Et à la lecture de ce formidable roman, on
comprend que la sainteté ne se décrète pas.

Laurent Pfaadt

Véronique Olmi,
Bakhita,
Albin Michel, 460p

Margaret Atwood

Un temps pressentie pour le Nobel,
Margaret Atwood fait à nouveau
l’actualité avec l’adaptation en série
de son livre majeur, la Servante
écarlate. Ce regain d’intérêt permet
de redécouvrir son œuvre
protéiforme dans lequel l’ouvrage
Captive tient une place
prépondérante. La nouvelle
publication de ce livre sorti en 1996
permet d’apprécier une fois de plus la
prose incomparable de Margaret
Atwood qui plonge le lecteur dans son univers singulier.

Captive raconte la quête inlassable du Dr Jordan pour comprendre
l’étrange patiente qui vient d’arriver dans son hôpital psychiatrique.
Nous sommes alors en 1873 et Grace Marks vient d’être
condamnée à la prison à perpétuité pour le meurtre de son
employeur et de sa gouvernante. A travers ce fait divers qui défraya
la chronique, Margaret Atwood ausculte cette société canadienne
où régnait une grande disparité entre riches et pauvres. Mais
surtout, à l’image de la servante écarlate, Margaret Atwood
propose une nouvelle réflexion sur la condition féminine, sans cesse
menacée.

Laurent Pfaadt

Margaret Atwood,
Captive,
10/18, 624p.

Les experts se (la) racontent

NY © Getty Images

Plongée
passionnante dans
les archives de la
police de New York

On la connaît tous.
Des séries télévisées
à grand succès à
leurs uniformes
bleus marine avec leurs radios
accrochées sur l’épaule, leurs sirènes inimitables et leurs affaires
légendaires, la police de New York est devenue indissociable de
l’image et de l’identité de la ville et une source inépuisable pour le
cinéma.

L’ouvrage de Bruno Fuligni qui a délaissé pour l’occasion les couloirs
feutrés du Parlement pour les sièges en simili cuir des Dodge
Monaco et les bureaux d’interrogatoire mal éclairés pour ce nouvel
opus des archives du crime nous permet cette plongée dans la
fameuse NYPD, acronyme de New York Police Department.

L’ouvrage revient sur la fondation de la police de New York en 1845
et sur ses grandes heures. Richement documenté avec ces photos
en noir et blanc qui permettent aussi aux lecteurs d’arpenter
Brooklyn, Manhattan ou le Bronx, l’ouvrage détaille toutes ces
affaires mythiques, celles du kidnapping du fils de l’aviateur Charles
Lindbergh (1932), de la fameuse French connection en 1961, du
braquage de la Lufthansa (1978) qui devait inspirer à Martin
Scorsese son film les Affranchis ou de l’assassinat de John Lennon,
en 1980 par Marc Chapman au pied de son immeuble de la 72e rue.
Au fil des pages, l’histoire de la police de New York prend bien
souvent l’aspect d’un festival de cinéma où l’on croise les ombres de
Robert de Niro, de Gene Hackman ou d’Al Pacino, héros d’un Après-
midi de chien
qui relate le braquage de la Chase Manhattan Bank à
Brooklyn. Parfois les grands acteurs jouent leur propre rôle comme
Dustin Hoffmann sortant de son appartement, un tableau sur le dos
après l’explosion accidentelle d’une bombe de la Weather
Underground, groupuscule d’extrême-gauche dans l’immeuble
voisin de la 11e rue.

Et puis il y a toutes ces affaires moins connues qu’on lit avec
gourmandise comme celle du fantôme de l’opéra, cet assassinat de
la violoniste du Metropolitan Opera, Helen Mintkis en 1980 qui
mobilisa seize détectives à plein temps de la police et où près d’un
millier de personnes furent interrogées, celle de la disparation du
juge Crater en 1930, véritable cold case qui fut classée en 1979 sans
avoir été résolue ou celle du sculpteur fou, tueur en série qui fut
acquitté par la célèbre avocat Samuel Leibowitz. Car il n’y aurait pas
de légende de la police de New York sans grands criminels à
commencer par ces parrains de la pègre, Albert Anastasia ou Paul
Gambino en tête, mais également sans grands avocats de la défense
exploitant comme dans les meilleurs films, les moindres failles, les
moindres faux-pas de l’accusation et de la police. « Une justice
équitable constitue un objectif élevé mais rarement atteint » lâche
avec un brin d’amertume le lieutenant Bernard J. Whalen, l’un des
auteurs de l’ouvrage

Le cinéma, toujours le cinéma. Sauf qu’ici tout est véridique. Chaque
affaire s’apparente tantôt à un thriller relaté en quelques pages
comme celle de la traque du tueur en série le Fils de Sam qui fit
régner la terreur dans la ville durant les années 1976-1977, tantôt à
un livre d’histoire où s’écrivit quelques-unes des grandes pages des
Etats-Unis, des émeutes de Harlem en 1935 à l’assassinat de
Malcolm X, et même celle du monde avec l’arrestation et l’exécution
des époux Rosenberg en 1949. Et à lecture de cet ouvrage, on prend
conscience que la réalité dépasse bien souvent la fiction.

Laurent Pfaadt

Bruno Fuligni, Bernard J. Whalen , Philip Messing , Robert Mladinich,
Police de New York: 200 ans de crimes et de faits divers
,
l’Iconoclaste, 455p. 2017

Bourreau malgré lui

Schwarz © Astrid di Crollalanza © Flammarion

A travers l’évocation de son
histoire familiale, la journaliste
et réalisatrice franco-
allemande Géraldine Schwarz
interroge la responsabilité des
Allemands pendant la Seconde
guerre mondiale

C’est une histoire allemande
comme il en exista tant pendant
la Seconde guerre mondiale.
Tellement banale qu’elle
n’intéressait plus personne.
Personne sauf Géraldine
Schwarz, journaliste et
réalisatrice franco-allemande qui est allée interroger l’histoire de sa
propre famille et cinquante ans d’histoire allemande.

Cette histoire, c’est celle de Karl Schwarz fondé de pouvoir dans
une entreprise pétrolière qui profita de la lente élimination, d’abord
juridique puis économique et enfin physique des juifs de la société
allemande pour racheter à bas prix en 1938 l’entreprise des
Löbmann, juifs de Mannheim qui allaient être décimés à Auschwitz.
Or voilà qu’en 1948, l’un de leurs survivants, Julius Löbmann vint
demander réparation au grand-père de notre auteur.

Car Karl Schwarz ne fut pas à proprement parler un nazi au sens où
on l’entend habituellement, c’est-à-dire l’un des rouages essentiels
d’un système totalitaire qui conduisit à la destruction de l’Europe et
à la Shoah mais plutôt ce que les autorités d’occupation qualifièrent
de Mitläufer, « ceux qui marchaient avec le courant ». A la lecture de
cet ouvrage, on mesure combien la plus grande tragédie du 20e
siècle fut rendue possible grâce aux renoncements quotidiens, à ces
gestes imperceptibles, tels de petites touches d’un tableau dont ne
connait pas le sujet définitif, qui dessinèrent lentement la
cathédrale de l’horreur. A l’image de son histoire familiale,
Géraldine Schwarz nous montre ainsi que certes il y eut de grands
architectes mais que ce monument ne se construisit que grâce aux
mains, petites ou grandes, de ces innombrables bourreaux du
quotidien, de ces milliers de Karl Schwarz.

Le comportement de ce dernier qui poussa le cynisme jusqu’à
proposer un prix « acceptable » aux Löbmann, interroge chacun de
nous. Qu’aurions-nous fait à sa place ? Car aujourd’hui, avec le recul,
il est facile de juger. Mais lorsque le malheur frappe notre voisin,
que faisons-nous ? Le livre montre et c’est certainement sa grande
force que l’histoire n’est pas divisée entre héros et traîtres. Que des
hommes se trouvent bien souvent à la lisière de ces deux
sentiments. Comme ces voisins qui déposaient quelques
médicaments à des familles juives de Mannheim, ne sont jamais
entrés en résistance contre le Troisième Reich et ne sont pas
devenus des justes. Dans le cas de Karl Schwarz, adhérant au parti
nazi en 1935 pour sécuriser avant tout ses affaires, la limite fut
franchie lorsqu’il a sciemment utilisé le malheur des autres pour sa
propre réussite. Il ne comprit cependant pas qu’il existait une
différence entre vivre sous le Troisième Reich et composer avec lui.
Lentement alors, à l’image de son père Volker, l’Allemagne
s’engagea, non sans heurts, dans un processus de prise de
conscience de cette responsabilité collective.

L’ouvrage de Géraldine Schwarz ouvre une nouvelle fois cette plaie
jamais refermée d’un peuple plus ou moins complice du plus grand
crime de l’histoire de l’humanité. Elle ravive la thèse développée en
son temps par Daniel Goldhagen sur des Allemands devenus les
bourreaux volontaires d’Hitler. Mais à la différence près que Karl
Schwarz, s’il fut d’une certaine manière un bourreau, il le devint
malgré lui. A l’heure de l’entrée d’un mouvement d’extrême droite
au Bundestag, les Amnésiques s’adressent ainsi à la mémoire de
toute une nation. En déroulant sa pelote familiale jusqu’à notre
époque récente, le récit de Géraldine Schwarz n’est pas une
succession de souvenirs mais plutôt un avertissement.

Laurent Pfaadt

Géraldine Schwarz,
les Amnésiques,
Flammarion, 352p, 2017

Geraldine Schwarz présentera son livre à la librairie Kléber
de Strasbourg le 4 novembre.

Interview de l’écrivain Mahi Binebine

« Cette histoire
illustre le degré
d’avilissement et de
perte de dignité de
certains pour garder
leur place au soleil. »

Paru au printemps
dernier, le Fou du roi
de l’écrivain marocain Mahi Binebine est un peu comme ces gâteaux
marocains, à la fois sucrés, fondants mais dont les amandes grincent
sous les dents. Sorte de conte des Mille et Une nuits moderne où
comédie et tragédie jouent une partie sans cesse renouvelée de
cache-cache, l’ouvrage est en lice pour le Renaudot 2017. Dans
cette histoire qui raconte la vie de son père, à la fois poète, bouffon
et responsable du sommeil du roi Hassan II, Mahi Binebine y dévoile
une partie de lui-même. Il a répondu à nos questions.

Ce qui frappe en premier lieu lorsqu’on lit votre ouvrage est le
règne de l’arbitraire.

Les années de plomb au Maroc ne sont pas une fiction. Nous avons
été terrorisés, nous avons vécus l’arbitraire, l’injustice, le népotisme.
Les rafles, les disparitions étaient monnaie courante. Et vous savez
quoi – je le vois en présentant ce roman un peu partout – Hassan II
fascinent encore les Marocains. A sa mort, les gens maltraités des
décennies durant l’ont pleuré sincèrement. Le syndrome de
Stockholm dans toute sa splendeur.

Quand vous écrivez : « entrer au palais royal (…) c’est un pacte
qu’on signe avec le diable », comment l’interpréter ?

Car une fois baigné dans cette lumière diabolique, on ne peut plus
s’en passer. La disgrâce est le pire châtiment que l’on puisse infliger
aux hommes du sérail. Une fois punis, écartés de cette lumière, ils
perdent leur identité, ils se font piétiner par tout le monde et ne
sont plus rien. Cette histoire illustre le degré d’avilissement et de
perte de dignité de certains pour garder leur place au soleil.

Votre procédé narratif est très personnel puisque vous vous
mettez dans la peau de votre père qui raconte son histoire. Il y a
notamment des scènes concernant les rapports entre votre père
et votre mère au sujet de votre frère. Comment avez-vous vécu
cette expérience ?

Dans ce roman j’ai donné la parole à mon père. Je lui ai permis de
s’expliquer, de raconter ses propres blessures. Pendant vingt-cinq
ans, un demi-frère a filmé mon père. Il déposait sa caméra sur le
poste de télévision et l’enregistrait racontant sa journée avec le roi.
J’ai visionnée en partie ces enregistrements grouillant d’anecdotes,
authentiques ou inventées par mon père. Les conteurs sont souvent
des menteurs, c’est bien connu. La même histoire revenait sous des
versions extrêmement différentes. J’en choisissais la plus
croustillante et la déclarais vérité vraie. Tout est donc réalité, en
étant fiction absolue.

Quelle a été la réception de l’ouvrage ? Par la famille royale ? Par la
vôtre ?

Mon roman a été bien accueilli. Des articles dans toute la presse, le
journal de vingt-heures de la deuxième chaîne nationale. Au temps
d’internet et des réseaux sociaux, la censure n’a plus de sens. Cela
dit, la fable de Lafontaine « le scorpion et la grenouille » a la peau
dure dans notre beau pays.

Quant à ma famille, les avis sont partagés. Certains ont déploré un
étalage de notre intimité, d’autres ont aimé le texte. Cependant,
étant un vieux routier, je sais que l’on ne peut pas plaire à tout le
monde.

Laurent Pfaadt

Mahi Binebine,
le Fou du roi, Stock,
176 pages, 2017

Des armes d’instruction massive

Daraya © LCC Daraya/Facebook

Quand quelques
hommes
maintiennent en vie
l’humanité.
L’incroyable
aventure de la
bibliothèque de
Daraya.

Le 15 octobre 2015 à Istanbul, la journaliste du Figaro Delphine
Minoui, prix Albert Londres 2006 pour ses reportages en Irak et en
Iran tombe sur des images d’une bibliothèque dévastée en Syrie.
Dans le quartier de Daraya, banlieue rebelle de Damas que le
régime s’évertue par les bombes-barils et la famine à réduire au
silence, des étudiants opposent une autre résistance : celle des
mots. Derrière son ordinateur, la journaliste entre alors en contact
avec ces hommes qui tentent, au péril de leurs vies, de maintenir un
semblant d’humanité à travers…les livres.

L’ouvrage raconte cette formidable épopée depuis ce jour où Ahmad
Moudjahed, étudiant en génie civil, découvre dans les ruines d’une
maison bombardée, une immense bibliothèque. Ahmad le confesse
volontiers, « il n’a jamais été un grand lecteur. Pour lui les livres ont le
goût du mensonge et de la propagande ».
Mais il se rend vite compte
que ces livres représentent bien plus que de simples feuilles de
papier imprimés. C’est la vie, l’âme d’une Syrie méprisée, écrasée,
quasi-anéantie qui gît ici. En somme l’humanité tout entière. En
compagnie de quelques compagnons, d’ Uztez, « le Professeur »,
vétéran de la révolution de la révolution de 2003, d’Omar l’Ibn
Khaldoun de la bibliothèque, ce combattant de l’Armée syrienne
devenu professeur de science politique, de Shadi, le photographe de
la bande, ces hommes vont non seulement s’employer à sauvegarder
ce patrimoine de la destruction mais également de le transmettre
aux habitants de Daraya, venus dans cette bibliothèque comme
dans une catacombe. Maisons, bureaux, mosquées sont inspectées
et leurs livres, répertoriés et sauvegardés, viennent rejoindre ce
sanctuaire.

La prose concise, tranchante de Delphine Minoui qui n’hésite pas à
renvoyer les échos des bombardements de Daraya vers Istanbul ou
Paris transforme cette aventure en épopée. Ses mots nous
emmènent dans les rues détruites de cette banlieue affamée et
gazée jusque dans cette bibliothèque où les livres de
développement personnel côtoient Paulo Coelho, J.M. Coetzee,
Antoine de St Exupéry ou Mahmoud Darwich.

En lisant les pages magnifiques de Delphine Minoui, on a
l’impression d’un sentiment de déjà-vu, d’avoir déjà entendu ces
mots. Et pour cause ils ont l’écho de ceux de ces hommes et de ces
femmes qui, de Sarajevo à Tombouctou en passant par Mossoul ont
décidé depuis ces forteresses de papier de sauver l’humanité d’elle-
même parfois au détriment de leurs propres vies.

La leçon de courage que nous offrent Ahmad, Uztez, Shadi, Hussam
et Omar montre qu’il subsistera toujours des hommes pour faire
briller une lumière d’espoir au milieu des ténèbres. « Si nous lisons
c’est avant tout pour rester humain »
dit l’un des héros du livre. Qu’ils
en soient remerciés car, grâce à eux, les enfants de tous ces pays en
guerre pourront continuer à écouter les contes que quelqu’un, dans
une bibliothèque, leur racontera en dépit des bombes de toutes
sortes qui tentent de les réduire au silence.

Laurent Pfaadt

Delphine Minoui,
Les passeurs de livres de Daraya, Une bibliothèque secrète en Syrie,
160 p. Seuil, 2017.

Dans l’œil du cyclone afghan

Curry © Steve Mc Curry

Magnifique monographie du
photographe Steve McCurry
.

Il arrive qu’une photographie
change une vie. Celle du modèle
mais également celle du
photographe. Il arrive également
que ce dernier soit identifié à cette
photo, à cette seule et unique
photo. Ce fut le cas de Steve
McCurry qui ne se doutait pas,
lorsqu’il vit la jeune Sharbat Gula,
celle que l’on allait surnommer
l’Afghane aux yeux verts, en 1984 au Pakistan, que sa vie allait être
irrémédiablement changée. La Une du National Geographic fit le
tour du monde et valut à Steve McCurry plusieurs prix et une
notoriété qui ne s’est pas démentie. Mais c’est oublier que Steve
McCurry fut avant cela un inlassable amoureux de cet Afghanistan
qu’il arpente depuis près de quarante ans et dont il contribua à
diffuser la beauté à travers ses nombreuses rencontres et
reportages que l’on retrouve dans ce fantastique ouvrage.

Pour rendre hommage au travail du photographe de l’agence
Magnum, les éditions Taschen lui consacrent une monographie
assez impressionnante. Ses reportages photos sur les
moudjahidines alors en lutte contre l’Armée Rouge lui valurent le
Word Press Photo en 1984, le Nobel de la photographie dont il
remporta, fait exceptionnel, quatre récompenses. De ces clichés en
noir et blanc qui relèvent presque de l’ethnographie aux couleurs
éclatantes de cette burqa jaune ou de ce paysage baigné de lumière
d’Herat comme sorti du désert des Tartares, les photos de Steve
McCurry donnent à voir un pays et des hommes qui ont subi
l’histoire sans jamais se laisser dominer.

Dans les portraits de McCurry, les enfants sont magnifiés, les
hommes témoignent d’une vaillance ancestrale et les femmes
dévoilent une beauté sans âge. Il y a ces vertes  prairies qui se
reflètent dans les iris de Sharbat Gula et ces enfants serrant contre
leur poitrine des armes comme s’il s’agissait d’extensions de leur
corps. Sharbat Gula est bien là mais elle n’est que la générale d’une
armée d’enfants aux regards d’une puissance incroyable, à l’image
de cette autre jeune fille aux yeux bleus, cette Madone afghane
photographiée comme Sharbat Gula, à Peshawar, dix-huit ans plus
tard.

L’œil de ce Capa d’Afghanistan offre le témoignage d’une société
méconnue et en même temps magnifique. On y mesure les
stigmates de l’obscurantisme notamment sur les femmes et les
blessures des idéologies imposées. Mais derrière tout cela
demeurent les caractéristiques d’une société multiple où cohabitent
depuis des siècles des centaines d’ethnies, le chiisme et le sunnisme
et où la liberté et la vengeance se transmettent tels de précieux
héritages. Steve McCurry n’omet rien de la guerre, ses souffrances,
ses blessures, ses destructions. Mais à l’image de cet enfant soldat
blessé dans la province de Baghlan dont seul l’œil gauche demeure
ouvert et brille de ce courage féroce que l’invasion n’a jamais éteint,
on découvre ce feu inextinguible qui habite ces êtres. A d’autres
moments, devant ces paysages secs et abrupts ou face à cet homme
barbu portant des lunettes rondes rencontré en 1981, on a
l’impression de lire les Cavaliers de Kessel.

A travers l’œil du photographe, on lit dans ces visages l’âme de
l’Afghanistan, celle d’un peuple qui ne s’est jamais laissé dompter,
celle d’un peuple dont la contrée se situa jadis à la croisée des
savoirs et dont quelques bribes subsistent ironiquement, malgré
l’obscurantisme, à l’image de cette photo prise dans la province de
Baghlan en 2002 où des hommes en tenues traditionnelles se
réunissent sous une photo du…World Trade Center. C’est ce qui
s’appelle à un clin d’œil.

Laurent Pfaadt

Steve Mc Curry, Afghanistan, Taschen, 2017.
Toutes les publications Taschen sont sur
www.taschen.com

Les voies souterraines du racisme

Whitehead © Sunny Shokrae for The New York Times

Avec sa parabole
sur le racisme,
Colson
Whitehead réalise
un chef d’œuvre. 

En choisissant le
livre de Colson
Whitehead pour
ses lectures
estivales, Barack
Obama l’a
consacré tant en
écrivain majeur
des lettres américaines qu’en figure de proue d’une littérature
engagée. Auréolé du National Book Award et du Prix Pullitzer,
Underground Railroad est plus qu’un simple livre. C’est un
monument. Car en s’attaquant à la thématique de l’esclavage aux
Etats-Unis qu’a sublimé Toni Morrison dans Beloved, Colson
Whitehead dut y réfléchir à deux fois. C’est d’ailleurs ce qu’il fit. Et
même plusieurs fois. Mais l’auteur remarqué de l’Illusionniste
(1999) attendit la maturité littéraire pour s’attaquer à cet Everest
de la littérature nord-américaine. Et il décida non pas de gravir
cette montagne périlleuse mais de la franchir en passant… dessous !

Car l’Underground Railroad, ce « chemin de fer clandestin» est le
nom donné à ce réseau de passeurs, ces « justes » avant l’heure
qui permirent à de nombreux esclaves de quitter leurs Etats pour
accéder à la liberté. Et l’auteur, nourri de la contre-culture
américaine des années 90 et 2000, a fabriqué autour de cette
notion un véritable chemin de fer souterrain qui allait emmener
l’héroïne du roman, une jeune femme de quinze ans, Cora, de la
Géorgie jusqu’aux Etats du Nord.

Ce voyage qui s’apparente parfois à ceux de Gulliver dans un style
littéraire qu’il conviendrait à présent de qualifier de « colsonien »
va mener notre jeune esclave dans des Etats aussi divers que les
deux Caroline, l’Oregon ou l’Indiana. Colson Whitehead ne lésine
pas sur les descriptions parfois insoutenables, mâtinant ainsi son
récit d’un subtil mélange de fantastique et de réalisme. Si l’on
ajoute à cela quelques personnages proprement stupéfiants
comme par exemple Rigdeway, le chasseur d’esclaves, le roman de
Colson Whitehead se range d’ores et déjà parmi les ovnis
littéraires nord-américains appelés à devenir cultes, à l’instar de
l’Infinie Comédie de David Foster Wallace ou du Festin Nu de
William Burroughs.

A travers les différentes étapes du roman se dessine surtout
l’histoire mouvementée de la condition des noirs aux Etats-Unis.
Colson Whitehead utilise à dessein un vocabulaire qui n’est pas
sans rappeler celui de la Shoah dont il assume le parallèle. Le
meurtre et l’humiliation y sont communs mais surtout sa
comparaison permet de comprendre que dans les deux cas, la
Shoah et l’esclavage ont façonné l’Europe et les Etats-Unis. Mais
si la première a dépassé ses tragédies dans la construction
européenne, les seconds restent prisonniers de leurs démons si
l’on en croit les récents évènements du Missouri et de
Charlottesville. Et il serait hasardeux de croire que les fantômes
qui peuplent le roman de Colson Whitehead s’abstiennent de
traverser l’océan atlantique. S’ils ne l’ont pas déjà fait…

Laurent Pfaadt

Colson Whitehead, Underground Railroad,
Albin Michel, 2017

mon amie Adèle

Sarah Pinborough, mon amie Adèle, Préludes, 416 pages, 2017

Voilà un livre qui devrait vous
causer, pour le meilleur comme
pour le pire, pas mal de nuits
blanches. Car, avec son intrigue,
l’histoire de ce page-turner donne
le sentiment qu’elle peut tous
nous arriver. Résumons la
situation : Louise, assistante
médicale tombe amoureuse de
son patron. Pour l’instant rien
d’exceptionnel. Sauf qu’il a une
femme, Adèle qui devient vite l’amie de Louise. Et comme dans
tout bon thriller, ceux que l’on croit connaître semblent
nettement plus complexes. C’est peu dire.

Et c’est bien ce qui arrive dans ce roman où les visages n’auront de
cesse de changer de masques si ce n’est les masques eux-mêmes
qui changeront de visages. Au final, on ne sait plus qui il faut
croire tant l’intrigue est rondement menée et surtout, le final se
révèle stupéfiant et pour ainsi dire d’une cruauté
particulièrement bien élaborée. Sarah Pinborough parvient dans
ce roman à disséquer avec bonheur toute la perversité de l’être
humain et sa capacité à inventer de terribles stratagèmes pour
parvenir à ses fins. Humain, trop humain aurait dit Friedrich
Nietzsche. Il ne se doutait pas combien il avait raison.

Laurent Pfaadt

Des soucis de cadets

Majdalani © Hayat Karanouh-koboy

Le nouveau roman
de Charif
Majdalani nous
emmène sur les
traces de la
dynastie Jbeili

Charif Majdalani
n’a pas son pareil
pour nous conter
des histoires
familiales où se mêlent aventures et tragédies. L’auteur de
Caravansérail (2007) et du Dernier Seigneur de Marsad (2013)
plonge une nouvelle fois son lecteur dans ce Liban qui a nourri
tant d’imaginaires, à l’ombre de ce cèdre du Moyen-Orient irrigué
par le sang et les larmes de ses hommes et de ses femmes.
D’arbres, il est en d’ailleurs question dans ce nouveau roman,
l’Empereur à pied, qui nous relate l’histoire familiale des Jbeili sur
près de cent cinquante ans. Arbousiers arrachés par Khanjar
Jbeili, le fameux empereur à pied, fondateur de cette dynastie de
commerçants, ou pommiers plantés par l’un de ses descendants,
c’est surtout devant l’Arbre-Sec, sur cette route montagneuse
bordée de précipices qui allaient engloutir ceux qui devaient
s’opposer au destin des Jbeili, que se joua ce dernier. Ici
l’empereur à pied édicta la règle immuable qui devait régir
l’histoire familiale sous peine de ruine : seul l’aîné aurait le droit
de se marier et d’avoir des enfants. Tous ceux qui
contreviendraient à ce qui allait se transformer en malédiction
seraient déshérités.

A la force du poignet mais également en forçant le destin, les
Jbeili édifieront un empire commercial, cultivant relations
politiques et accompagnés de personnages troubles et fantasques
comme seuls l’Orient dans lequel Majdalani n’a qu’à tremper sa
plume, sait en fabriquer. Face à leurs aînés, pragmatiques et
ternes, les cadets se révèleront rêveurs et contemplatifs. Mais le
prix à payer sera celui de l’exil. Comme si leur existence ne
pouvait se concevoir qu’en dehors de cette terre libanaise
devenue par la simple volonté de l’empereur, un désert aride aussi
bien psychologiquement que sentimentalement. Le monde ne
sera pas assez grand pour exaucer leurs rêves brisés de grandeur.
Les grandes propriétés terriennes du Mexique, les palais de
Venise, de Naples ou de Boukhara ou les quêtes d’un ataman
cosaque dans les steppes russes et d’un tableau de Véronèse au
Monténégro constituèrent les multiples routes de leur exil. Leur
empire sera philosophique, artistique, intellectuel à défaut de
pouvoir se matérialiser. Mais ce Liban ottoman, français,
indépendant que nous fait traverser comme à chaque fois avec
bonheur l’auteur et plus particulièrement cette terre de Massiaf,
se rappellera à eux comme un aimant.

A travers le récit de cette famille, Majdalani nous dépeint un Liban
multiculturel entre Occident et Orient, entre christianisme et
Islam, entre velléités d’indépendance et attachement colonial
jusqu’à l’histoire récente marquée par la terrible guerre civile qui
ensanglanta le pays. Plus encore, cette histoire familiale
symbolise à elle seule l’histoire d’un pays marqué la violence. Des
origines de la famille Jbeilli qui prend des allures de western aux
nouveaux riches étalant leur fortune dont la séduction est
devenue légendaire notamment en France, en passant par cette
industrialisation du début du 20e siècle, le nouveau roman de
Charif Majdalani brille de mille feux, sent la poudre et le sang. Une
vraie réussite qui ne devrait pas manquer de convaincre en cette
rentrée littéraire.

Laurent Pfaadt

Charif Majdalani, l’Empereur à pied,
Seuil, 2017.