Archives de catégorie : Scène

A vue

C’est à leur façon, énergique, tendre, déterminée et originale que
Brigitte Seth et Roser Montllo Guberna  attaquent ce problème
du  » genre  » dont on fait état ces derniers temps. Un sujet
complexe et délicat qu’elles abordent avec leur humour et leur
talent habituels, mettant en évidence la  » parole  » du corps pour
mettre en doute ce que l’on appelle  » l’identité « .

Alors sur des textes de Jean-Luc A. d’Asciano, avec costumes,
perruques à l’appui, on les verra, elles, et Sylvain Dufour, le
complice qu’elles se sont adjoint pour cette prestation,  jouer la
masculinité aussi bien que la féminité, mettre en scène des
situations provocantes et toujours significatives de ce que
rencontrent nombre de personnes à qui justement on demande de
justifier de leur identité, de leur genre. Cela au cours de
démarches administratives, répétitives et souvent humiliantes,
vouées à des fins de non-revoir.

Brigitte s’y entend pour mimer ces situations, les rendant risibles
par la légèreté  qu’ elle met à reproduire ces scènes qui
deviennent paradoxalement aussi poignantes que burlesques.

De nombreuse lignes tracées au sol figurent ces barrières qu’on
dresse entre les gens et qu’il n’est pas facile de franchir. Elles
délimitent le monde presque kafkaien dans lequel sont plongés
demandeurs d’emploi, d’asile et bien d’autres en quête d’une
reconnaissance qui leur est trop systématiquement refusée.

Alors  » assez…assez…place à la vie  » proclame Brigitte, pendant
que Roser danse de toute son énergie sur  le tabouret qu’elle a élu
pendant presque toute la durée du spectacle comme lieu de ses
arabesques dansées et qu’évolue, à leur côté Sylvain Dufour,
tantôt habillée en femme, tantôt en tenue de svelte jeune homme.
Leur complicité ne fait aucun doute et nous met sous les yeux la
vitalité, la beauté des corps, le triomphe de la résistance aux idées
reçues l’audace de le montrer sans vergogne.

Marie-Françoise Grislin

C’était le 10 mars à Pole Sud
par la Cie « Toujours après minuit « 

Liberté à Brême

Cette pièce créée en 1971 au Theater Bremen remet en cause la
société patriarcale qu’on ne cesse  actuellement de vilipender
sans réussir à l’éradiquer. Une société qui montre la femme
soumise, la femme au foyer et nie l’égalité homme-femme qu’il
s’agisse des capacités intellectuelles ou de celles du management.
L’héroïne, Geesche est d’abord celle qui subit, reçoit des coups, est
sans arrêt humiliée par son mari mais qui bientôt rebondit,
froidement, avec détermination et une bonne dose de malignité
pour devenir celle qui décide de sa vie en supprimant l’homme –
obstacle qui se dresse devant elle.

L’un après l’autre, sans autre forme de procès, elle fait disparaître
ces compagnons successifs qui ne s’attachent à elle que pour
mieux l’exploiter. Très calmement, elle leur offre un petit café
empoisonné. Alors, oui meurtrière, mais aussi justicière, quand
bien même elle procède à ces actes sous le regard de Dieu. Après
tout, il doit selon les dires savoir pardonner et accueillir dans son
royaume ceux qu’elle lui envoie accompagnés du cantique qu’elle
chantonne et qui leur promet l’éternité, la paix et la félicité ! Ce
qui ne manque pas d’ironie.

Nous nous surprenons, nous aussi, à pardonner ou du moins à
comprendre cette femme qui agit au nom de sa liberté car les
coups reçus, le mépris dont elle est l’objet ne peuvent rester sans
réponse même si celle-ci est aussi radicale que l’élimination pure
et simple  du responsable.

C’est une belle pièce, très finement mise en scène par Cédric
Gourmelon, interprétée par des comédiens qui investissent leur
rôle avec conviction. Qui d’autre que Valérie Dréville aurait pu
s’emparer du personnage de cette femme sans concession,
solitaire dans sa détermination à sauver sa vie jusqu’à finalement
en mourir, le choix était parfait.

La pièce  » Liberté à Brême  » traduite par Philippe Ivernel  est
éditée par L’Arche.

Marie-Françoise Grislin

Rainer Werner Fassbinder
C’était au TNS le 3 mars 2020

Beytina

D’un côté on ne savait pas trop à quoi s’attendre, on avait évoqué
 » un festin sur scène « … et on se disait  » Pourquoi pas ?  » cela , bien
sûr nous intriguait. D’un autre côté, on parlait de chorégraphie , de
musique. Alors, oui pourquoi pas ?

On a retenu nos places.

On n’a pas été déçu et on a tout eu… depuis une préparation de
repas sous la houlette d’une cuisinière, matrone, évidemment la
seule femme de cette entreprise  qui se révèle être la mère du
chorégraphe Omar Rajeh qui a concocté ce spectacle pour le
moins original, l’a mis en scène et y participe avec toute la
virtuosité du danseur qu’il est jusqu’à la musique et la danse.

Autour de la très grande table s’affairent au découpage des
légumes de saison, poireaux, carottes, céleri et choux , les  » petites
mains  » qui jouent avec un enthousiasme non feint avec les
couteaux affûtés et jettent avec précision les morceaux de
légumes dans l’immense saladier prévu à cet effet. Quelques
notes accompagnent cette activité à laquelle tous s’appliquent
très consciencieusement. Le percussionniste  placé en bout de
table impulse le rythme et donne du coeur à l’ouvrage.

Soudain, l’un des commis se  détache de la table pour entamer une
danse frénétique.

La cuisine, c’est bien parti, le spectacle aussi avec des séquences,
où, la table repoussée pour dégager l’espace, des danseurs de haut
niveau tels des athlètes qualifiés de même, viennent nous éblouir
par leurs prestations où l’énergie le dispute à la souplesse, à la
virtuosité, à la grâce.  Ils multiplient les effets, l’inventivité des
figures. C’ est stupéfiante, magnifique.

Parfois c’est un solo qui nous captive, parfois ils sont ensemble,
par deux, par trois ou quatre, se défiant, s’approchant l’un de
l’autre jusqu’au contact, en complicité, en rivalité. Il y a là,  le
togolais Anani Dodji Sanouvi, le coréen Moonsuk Choi, Koen
Augustijnen de Belgique tous et bien sûr, Omar Rajeh avec leur
particularité culturelle. Les musiciens, Ziad Ahmadie, Samir Nasr
Eddine, Ziyad Sahhab scandent leur gestuelle au rythme  de l’oud
appuyés par le percussionniste Youssef Hbeisch les soutiennent
dans leur performance, les propulsent semble-t-il  jusqu’au
paroxysme de ce que leur corps réussit à effectuer.

On les attend encore quand ils s’arrêtent pour reprendre, derrière
la table  leur travail de cuisinier. On les voudrait encore, danseurs
et musiciens quand ils nous invitent à partager le repas nous
offrant les premières assiettes pleines de cette salade aux

légumes variés, aux multiples couleurs et saveurs.

Puis les spectateurs sont invités à venir se servir. Alors on y va et
on déguste salade fraîche, plat chaud de lentilles et haricots et on
peut même boire un petit raki !

C’est vivant, joyeux, abondant, convivial. Le public a du mal à
quitter le plateau, du coup, ceux qui se sont rassis ne voient pas
trop  » l’invitée surprise  » qui exécute d’habiles figures  et de
parfaites voltiges. Finalement, danseurs et musiciens reprennent
leurs danses, leurs joutes. On a l’impression d’être sur la place
d’un village en fête.

Un spectacle étonnant, ludique qui apporte lumière, soleil et
chaleur humaine, dans ces nuits de grisaille et de froidure.

Par Marie-Françoise Grislin

Le colonel des Zouaves

Le roman D’Olivier Cadiot mis en scène par Ludovic Lagarde constitue  un spectacle-culte depuis sa création en 1997

Alors que les rires fusent dans le public, une partie de celui-ci reste interdit, comme s’il n’était pas dans le coup et s’interroge, essayant de trouver le fil conducteur d’un récit qui, à l’évidence ne cherche pas à en proposer. Ce qu’il nous est surtout demander, semble-t-il, c’est plutôt de regarder et là il faut reconnaître qu’on est magnifiquement ébloui du si grand talent de Laurent Poitrenaux, comédien attaché au TNS et que nous avons eu maintes fois l’occasion d’apprécier.

Sa performance durant une heure et demie nous confirme qu’il est un acteur formidable. Sa capacité à changer de postures, de mimiques, tout cela sur un espace très étriqué lui permet  d’incarner Robinson, le personnage complexe, principal sujet de ce  roman d’Olivier Cadiot. Un personnage qu’on nous donne à voir et à entendre comme  majordome dans une maison bourgeoise, hanté par le désir de perfection voulu pour chacun de ses gestes et qu’accompagne à l’appui un discours intérieur. Ce qu’il veut, c’est passer les plats, avec application, adresse et une certaine servilité de bon aloi.

Laurent Poitrenaux lui confère une teinte humoristique incontestable, mettant en évidence ses contradictions comme le fait de vouloir la perfection dans ses moindres gestes alors qu’il laisse  glisser malencontreusement le plat qu’il s’apprêtait à servir. De même  ses attitudes déférentes envers les bourgeois vont à l’encontre de sa façon de rapporter avec force minauderies leurs propos mondains, manière d’en souligner l’ insignifiance.

D’autres séquences viennent à se répéter comme pour rythmer le spectacle, ce sont les scènes de « courses » auxquelles le personnage s’astreint pour entretenir sa « forme », sa » santé ». Toujours rivé à son périmètre étriqué, le comédien  mime la course, l’effort, l’essoufflement, les arrêts, les contrôles de sa propre performance. C’est une véritable chorégraphie qu’il nous offre. Il s’y est entraîné avec la chorégraphe Odile Duboc.

Si d’autres évocations nous ont paru plutôt elliptiques, voire délirantes, Robinson laissant libre cours à ses fantasmes, il n’en reste pas moins vrai que tout le spectacle est marqué par cet hommage à l’imaginaire qui caractérise  aussi bien l’écriture d’Olivier Cadiot que le jeu de l’acteur, la mise en scène de Ludovic Lagarde, superbement servi par les lumières de Sébastien Michaud et par l’étonnant jeu de voix mis en place par Gilles Grand .

Un spectacle original et ludique comme on en voit peu.

Marie-Françoise Grislin

C’était au TNS le 14 Mai

Qui a tué mon père

C’est un titre troublant, qui fait un peu peur ou qui du moins interroge : à quel genre appartiendra la pièce ? confession, accusation, roman policier ?

En fait, elle sera politique.

Tout à la fin une sorte de « j’accuse » fait jaillir avec force les noms  connus et célèbres, de certaines personnalités politiques, présidents, hommes d’état qui ont marqué la vie de notre société ces dernières années : Jacques Chirac et son ministre Xavier Bertrand préconisant le déremboursement de certains médicaments, Nicolas Sarkozy, vitupérant contre les « assistés », François Hollande, Myriam El Khomri, Manuel Vals et leur loi « Travail », Emmanuel Macron, pointant l’index sur les « fainéants ».

C’est un fils qui les accuse et on n’échappe pas à ce procureur impitoyable qui les a démasqués à travers ces mesures qu’ils ont prises sans le moindre égard pour ceux qui en sont les victimes.

Comme ce père, accidenté du travail, mis en demeure de reprendre  une activité qui achève de détruire son corps déjà  bien mal en point.

La pièce, mise en scène et interprétée par Stanislas Nordey, créée Au Théâtre de La Colline  à Paris  a connu un énorme succès avant de nous être présentée, ici au TNS. Rien d’étonnant à cela quand on découvre qu’elle tricote subtilement des faits concrets, ayant trait aux conditions de travail et de vie d’une famille ouvrière avec ce qu’il faut appeler des ressentis personnels qui s’appuient sur le regard d’un enfant, puis sur celui d’un adolescent et de l’adulte qu’il devient.

De plus, l’ouvrage « Qui a tué mon père », écrit par Edouard Louis, ce jeune auteur que nous avons  déjà rencontré avec son premier écrit « En finir avec Eddy Bellegueule » est ici porté en scène par Stanislas Nordey de façon très sensible. Il nous en offre une sorte de lecture-interprétation qui révèle de façon juste toute la complexité d’une relation père-fils.

C’est le fils qui parle, évoquant diverses anecdotes qui mettent en évidence certains traits de caractère  de ce père qui lui paraît, durant son enfance, être quelqu’un de mystérieux, hanté par la masculinité, cachant son goût pour la danse, sa sensibilité, qui a fait le choix de travailler en usine plutôt que d’étudier, qui aime rouler vite, dépenser de l’argent à la foire mais qui défend ses enfants  avec violence parfois et reste souvent mutique.

La prestation de Stanislas Nordey Sert le texte de façon remarquable, qu’il s’agisse d’arpenter le plateau, de donner un rythme à sa parole, entre silence et vitupération, d’enlever veste et sweat-shirt comme pour montrer que peu à peu on enlève ce qui nous protège pour révéler ce qui nous touche de plus près, d’aller vers le plus intime. Qu’il s’agisse d’approcher ces mannequins qui représentent le père, de tourner autour et à la fin  d’en saisir un dans ses bras et de le porter avec tendresse. Tout cela donne à cette mise en scène un grand élan de vérité humaine. Si les thématiques abordées font partie de ce que notre société a encore du mal à aborder, les voici mises en lumière, incarnées dans le vécu de l’auteur comme dans le jeu du comédien qui se les approprie et lui confère le statut de témoignage bouleversant.

C’était le 2 mai au TNS

Marie-Françoise Grislin 

Dans le pays d’hiver

Silvia Costa, jeune metteure en scène italienne, collaboratrice de Romeo Castellucci nous a présenté un spectacle étrange, intitulé « Dans le pays d’hiver ».

Si elle s’inspire de six dialogues du « Leuco » de Cesare Pavese, auteur italien né en1908 et qui se suicide en 1987, ce ne seront pas à proprement parler les textes de cet écrivain que nous entendrons. En effet, Silvia Costa, influencée par sa formation de plasticienne, à l’instar de Romeo Castellucci, insiste sur ce qui est symboles et images pour nous arracher à tout réalisme et nous conduire sur les chemins d’un monde poétique, énigmatique qui se réfère à la mythologie.

D’ailleurs d’entrée de jeu nous sommes frappés par ce décor à l’antique avec ces colonnes et cette alcôve au fond de laquelle on aperçoit un animal, par cette femme couchée jambes repliées dans une pose sculpturale. Quand elle soulève le bras  c’est pour donner  de la main une impulsion à cette longue tige à pointe qui pend au-dessus d’elle et la transformer en une sorte de balancier. Il sera donc question de temps et de mesure. Quand la pointe en est retirée  elle se métamorphose en arme. Ainsi une attention constante est-elle portée aux objets.

Présenté par le Centre Dramatique National et Le Maillon le 3 Mai

Par Marie-Françoise Grislin

Dans le pays d’hiver de Silvia Costa

Silvia Costa, jeune metteure en scène italienne, collaboratrice de Romeo Castellucci, a présenté au Centre Dramatique National avec Le Maillon, un spectacle original, intitulé Dans le pays d’hiver ». Si elle s’est inspiré  de six des  » Dialogues avec Leuco » de Cesare Pavese (Le mystère, La bête, L’homme-Loup, La mère, Le déluge, Les dieux) ce ne seront pas  à proprement parler les textes de cet auteur italien que nous entendrons. En effet, influencée par sa formation de plasticienne, à l’instar  de Romeo Castellucci, elle insiste sur ce qui est symbole et images pour nous arracher à tout réalisme et nous emmener dans un monde allusif, poétique, énigmatique qui se réfère à la mythologie.

D’entrée de jeu notre attention se porte sur ces colonnes à l’antique, cette alcôve au fond de laquelle on aperçoit un animal, et au premier plan  une femme couchée dans une pose statutaire. Bientôt, elle lève un bras  et  d’un geste de la main donne une impulsion  à cette longue tige à pointe qui pend au-dessus d’elle, la transformant en balancier, puis en détachant la pointe elle devient épée de Damoclès. Ainsi,  nous indique-t-on, semble-t-il, que tout dans ce spectacle sera métamorphose, équilibre et mesure. Effectivement, les scènes se dérouleront d’une façon précise, avec une attention constante à l’allure, aux attitudes des trois protagonistes, danseuses et comédiennes, au port hiératique, aux poses sculpturales, Laura Dondoli, My prim et   Silvia Costa elle-même, instigatrice de ce spectacle qu’elle a mis en scène et scénographié.

Un spectacle essentiellement  visuel, esthétique  mais qui nous donne aussi l’occasion de nous pencher sur la condition humaine  de manière plutôt ludique  puisque  les dieux ne cessent de s’interroger, avec gravité, parfois ironie, toujours curiosité  sur leur sort comparé à celui des humains, ces êtres qui s’évertuent à se maintenir en vie et rêvent d’éternité  alors qu’eux, les dieux, voudraient connaître la mort pour goûter le prix de la vie et comment cela influence les pensées et la conduite des humains.

Il sera, par ailleurs, question d’amour maternel et pour illustrer ce propos  on fera sortir la louve romaine détenue au fond du pseudo sanctuaire, pour la placer au premier plan, et lui seront arrachés les nourrissons accrochés à ses mamelles peut-être pour les restituer à celle qui les a portés…

Si l’on se perd quelque peu à décrypter le sens qu’il faut donner à ses tableaux, toujours esthétiquement très soignés, on se laisse gagner par le plaisir de les contempler, séduits par leur inventivité, par la rigueur  de ce travail où les corps sont investis par un constant  rappel à la mythologie, non pas pour l’éclairer mais pour la déclarer encore et toujours pertinente.

Les costumes (Laura Dondoli), les maquillages, les grondements (Création sonore Nicolas Ratti) qui semblent jaillir des profondeurs de la terre contribuent à donner à cette représentation une atmosphère étrange, mystique par son côté ritualisé, solennel, voire, sacrificiel qui a subjugué le public.

C’était le 3 mai

Marie-Françoise Grislin

Les pêcheurs d’étoiles

H.E. Huda Ibrahim Alkamis-Kanoo © Abu Dhabi festival

L’alchimie du festival d’Abu
Dhabi qui associe différentes
esthétiques et assume sa
vocation de passeur de cultures
a, une nouvelle fois, opéré.

Autrefois, au milieu du désert,
les hommes et les femmes du
Majlis, ce conseil rassemblant
les personnalités les plus
éminentes de la tribu, pour la
plupart des pêcheurs de perles,
scrutaient les étoiles et
devisaient sur l’avenir de leur terre. Aujourd’hui, les gratte-
ciels et musées ont recouvert le sable du désert et leurs héritiers ont capturé ces mêmes étoiles pour les admirer dans de magnifiques écrins tels celui de l’Emirates Palace. Cela a donné le festival d’Abu Dhabi, rendez-vous culturel incontournable de la région. Car les étoiles sont là, par milliers, sur scène ou sur les murs. Elles viennent de Paris, de Moscou, de New York, de Séoul, du Lichtenstein, d’Abu Dhabi ou d’ailleurs. Elles dansent, brillent, nous font rêver, nous émeuvent.

Pendant plus d’un mois, la capitale des Emirats Arabes Unis a ainsi
accueilli une centaine d’évènements regroupant 543 artistes et a
vécu au rythme du festival qui, cette année, a associé la fine fleur de
la musique arabe aux voix magnifiques de Joyce di Donato ou Bryn
Terfel, la puissance du flamenco de Sarah Baras à la grâce des
danseurs du ballet de l’opéra de Paris ou de celui de Corée du Sud,
pays invité de cette édition, la magnificence des œuvres de Rubens à
la beauté de la littérature arabe ou aux meilleurs stand-up. « Le
festival n’est pas juste un évènement et puis tout le monde rentre chez soi.
Non, il s’agit d’un partenariat, d’un échange entre l’émirat, ses artistes et
le monde entier. C’est un partage. Ainsi nous créons des ponts pour mieux
nous connaître »
assure ainsi H.E. Huda I. AlKhamis-Kanoo, directrice
et fondatrice du festival qui fête sa seizième édition et qui d’ailleurs,
comme un symbole, a remis cette année un prix à l’académie
Barenboim-Said de Berlin.

Cette année, la rencontre entre différents univers artistiques a été
marquée par la très belle exposition de la collection Princely du
Lichtenstein, l’une des plus importantes collections privées, qui
dévoilait entre autres des paysages de Jacob von Ruisdael et de
Brueghel le jeune ou quelques magnifiques gravures de Pierre-Paul
Rubens jusque-là inédites dans la région. Côté musique, les deux
représentations de Jewels de George Balanchine par le ballet de
l’opéra de Paris, ont constitué non seulement le point d’orgue de
cette édition mais également l’aboutissement d’un travail de près de
quatre années pour faire venir l’opéra de Paris dans l’émirat qui a
d’ailleurs remis à la directrice du ballet, Aurélie Dupont, l’un des prix
du festival. Il faut dire que la fondatrice du festival a mis toute sa
pugnacité au service d’une ouverture d’esprit revendiquée pour
créer cet échange unique. « Pour moi, c’est un devoir » estime Huda
Alkhamis-Kanoo avant de poursuivre : « Pour nos enfants. » Car si le
festival est une formidable machine à produire des étoiles, il n’en
oublie pas de façonner celles de demain grâce à plusieurs initiatives
comme par exemple celle nouée avec l’académie du film du Bade-
Wurtemberg visant à permettre à de jeunes cinéastes émiratis de
développer leur art.

Pour de nombreux danseurs de l’opéra de Paris, l’expérience était
également nouvelle. Danser ici, en terre d’Islam, a permis aussi, de
l’aveu même de certains danseurs, de mettre à mal quelques a priori
en matière de tolérance et d’ouverture. « Cet échange de confiance
nous confère une responsabilité. J’ai d’ailleurs été frappé par l’extrême
tolérance qui règne ici »
a ainsi assuré Mathieu Ganiot, danseur étoile
qui a brillé dans Diamants, le troisième tableau de Jewels. Et
finalement, comme à chaque fois, la culture a pris le dessus, bien
aidée par un ballet français au sommet de son art. Car les étoiles
étaient sur scène et portaient des diadèmes d’émeraudes, de rubis et
de diamants pour nous présenter les différentes écoles française,
américaine et russe que Balanchine a associé dans ce magnifique
ballet. La soirée a même touché au sublime durant le troisième
tableau lorsqu’un petit ange, un « petit bijou » selon les propres mots
de la maîtresse de ballet, Clotilde Vayer, est descendu du ciel en la
personne de la danseuse étoile Myriam Ould-Braham dont le jeu
proprement évanescent a comblé, sur la polonaise de Tchaïkovski, le
public présent. Et lorsque les étoiles se muent en diamants, leurs
fugaces lumières deviennent immortelles.

Si le rideau est tombé sur cette 16e édition, le festival ne s’arrête pas
pour autant et se poursuit dans le monde entier à travers la
production d’opéras tels qu’Aida avec le Teatro Real de Madrid, la
Bohème avec Berlin, ou via un partenariat noué avec l’école
supérieure de musique Reina Sofia dans une volonté clairement
affichée d’apporter Abu Dhabi au monde. Façon de dire que les
étoiles, à l’image de la grande poétesse émiratie Ousha Bint Khalifa
Al Suwaidi, disparue l’an passé, ne meurent jamais.

Par Laurent Pfaadt

Retrouvez toutes les informations du festival sur 
www.abudhabifestival.ae

Rencontre, Interview

« Notre volonté n’est pas d’imiter mais de conduire »

 

 

HE Said Saeed Ghobash

Son, sous-secrétaire au
département de la culture et
du tourisme d’Abu Dhabi
nous explique la stratégie de
l’émirat.

  1. Les Emirats Arabes Unis sont
    connus pour être un lieu de
    business. Pourquoi avoir
    alors fait de la culture un
    outil diplomatique ? 

Les Emirats Arabes Unis sont
connus pour être un haut-lieu du business international et
un marché attractif pour les investisseurs. Mais c’est également un
pays possédant une importante histoire et une culture riche de
plusieurs siècles de commerce entre civilisations développées.
Aujourd’hui, devenu un carrefour culturel et géographique du
commerce et des voyages, nous voulons raconter au monde entier
cette histoire. Notre but est d’assurer un équilibre prudent entre
innovation et authenticité. Ainsi les valeurs de tolérance, de respect
et d’unité côtoient celles d’entreprenariat, d’ambition et de
croissance. L’importance de la culture comme élément de notre
identité nationale ne peut être minimisée et c’est pourquoi elle
représente une priorité majeure pour Abu Dhabi. Beaucoup a été dit
et écrit sur notre promotion de la culture mais pour nous, il s’agit
réellement d’un élément constitutif de la construction de notre
nation.

  1. Pourquoi pensez-vous que la culture est un élément
    fondamental de développement ? 

La culture englobe tellement de choses : architecture, sport, art,
artisanat, gastronomie, art de vivre et valeurs. Ces éléments sont en
mutation permanente mais demeurent essentiels au développement
des sociétés. Notre mission est de faire de l’émirat l’une des
destinations touristiques et culturelles majeures du monde. Notre
volonté n’est pas d’imiter mais de conduire. Nous voulons être les
architectes du tourisme du futur, dessinant un chemin audacieux,
innovant et original, tout en repoussant les frontières de la culture
et du tourisme pour permettre à nos citoyens mais également aux
résidents et aux visiteurs d’embrasser le passé et, en même temps,
d’entrer dans le futur. Cependant, il ne s’agit pas uniquement de
créer une industrie prospère. Des programmes sont ainsi menés
pour attirer de jeunes et brillants talents émiratis au sein de
secteurs économiques et les inciter à concevoir les solutions de
demain qui allieront croissance et respect de l’environnement. Car
Abu Dhabi souhaite construire une industrie culturelle touristique
qui soit durable et qui s’inscrive dans sa vision d’une économie forte
et diversifiée, modèle pour les autres cités du monde arabe et
référence en matière de responsabilité.

  1. Parlez-moi un peu de vos efforts pour mettre en valeur votre
    patrimoine

C’est notre mandat et notre impérieuse responsabilité de
promouvoir à la fois la richesse de notre héritage et de nourrir en
même temps une scène artistique en pleine croissance tout en ayant
à l’esprit la vitalité des cultures que nous accueillons ici, dans l’un des
lieux les plus multiethniques du monde. Nous avons actuellement
quelques-uns des sites patrimoniaux les plus importants du monde
notamment Al Ain, avec ses six oasis ainsi que les sites
archéologiques d’Hili, d’Hafeet, et de Bida bin Saud. Mais  nous
voulons également montrer le rôle qu’ils ont joué dans l’histoire du
monde. A travers eux, ils indiquent que l’histoire d’Abu Dhabi s’est
construite autour de la résistance et de l’innovation.

  1. Comment le Louvre Abu Dhabi et le site Qasr al Hosn incarnent
    ce que le Sheikh Zayed Al Nahyan disait, estimant que
    “ quiconque ne connait pas son passé ne peut pas tirer le meilleur de son présent et de son futur 

Qasr Al Hosn est emblématique en tant que référence majeure de
l’histoire et de l’héritage d’Abu Dhabi. Il raconte l’histoire de la ville
et celle de ses gens. C’est un peu le point de départ de notre histoire,
sorte de “mémoire vivante”, synonyme de la résurgence d’Abu Dhabi,
de la période du commerce de la perle et du pétrole jusqu’à
l’émergence de la mégalopole qu’elle est aujourd’hui. De l’autre côté,
le Louvre Abu Dhabi est la marque de notre ambition future en tant
que nation. C’est un site ancré dans des valeurs humaines et qui
combine une vision culturelle commune nourrie de l’expertise de la
France en matière d’art. Ensemble ces deux sites témoignent de
l’importance de notre passé et indiquent notre direction pour
l’avenir. Abu Dhabi veut ainsi être reconnu comme une force motrice
d’une Arabie moderne et comme une preuve de notre
investissement futur.

Par Laurent Pfaadt

Requiem pour L. par Les Ballets C De La B

C’était le 1er Mars au Maillon

Elle, la femme aux cheveux ondulés, en désordre, est en train de mourir. Son image est projetée en gros plan sur l’écran en fond de scène. Cette mort programmée, nous allons devoir l’accompagner jusqu’au bout  et cela déclenche  cette angoisse de l’inévitable que l’on a tous connue lors de la disparition d’un être cher. Elle sera vite balayée par l’animation qui va gagner le plateau sur lequel  sont  alignés de grands plots noirs rectangulaires, des sortes de tombeaux, nombreux, rapprochés les uns des autres. Par les allées arrivent progressivement les protagonistes, chanteurs, danseurs musiciens qui entament bientôt cette longue et belle cérémonie funèbre qui marie de façon subtile et inattendue des extraits du « Requiem » de Mozart et des chants congolais.

C’est ainsi en effet qu’Alain Platel, le chorégraphe et Fabrizio Cassol, le compositeur ont conçu cette rencontre entre la musique classique et celle venue du lointain et africain Congo, créant une oeuvre  captivante et déroutante puisqu’elle  nous déstabilise sans cesse, entre des sonorités, des rythmes différents  que trois musiciens font surgir en live sur le plateau accompagnant les marches, les sauts, les glissades, les évolutions des danseurs  qui réussissent à s’approprier ces espaces étroits, restreints entre les grands tombeaux dont la surface leur sert parfois de piste. Ils font preuve d’une remarquable agilité donnant une incroyable vie à ce champ mortuaire C’est là  aussi que prennent place les chanteurs lyriques pour le répertoire classique en latin et les chanteurs issus de la tradition orale  pour les mélopées dans les langues africaines, lingala, swahili, tshiluba ou kikongo.

Surprenant, envoûtant, ce spectacle nous a bouleversés sans que la tristesse liée à la représentation de la mort nous gagne et nous détourne de ce parti pris d’une célébration tournée vers la vie, vers la rencontre heureuse entre des artistes venus de cultures différentes faisant montre d’un même engagement dans leur prestation.

Ainsi l’universalité de la mort et la nécessité de s’y confronter nous sont-elles  données à voir et à entendre et de la manière la plus créative.

Par Marie-Françoise Grislin