Archives de catégorie : Scène

Un faible degré d’originalité

Il faut de l’audace pour choisir de traiter un sujet à priori aussi peu théâtral que celui des droits d’auteur car ça paraît un peu technique et juridique. Mais, confié à un certain Antoine Defoort,  créateur de « L’Amicale », une coopérative de production et de création bruxello-lilloise, ça change tout. En effet car Antoine Defoort est un humoriste convaincu qui déclare sans vergogne :
« qu’on ne peut être sérieux que lorsqu’on déconne un minimum ».


Le Maillon avait invité « L’Amicale » à montrer quelques-uns de ses spectacles et le public a comme toujours répondu nombreux à cette invitation. 

Nous voilà donc embarqués pour plus d’une heure de spectacle avec ce comédien très doué qui entame sa conférence d’une manière surprenante en nous interprétant quelques scènes du film « Les Parapluies de Cherbourg », dont il joue sans vergogne tous les personnages  et qu’il aurait voulu  adapter au théâtre  ce qui a été refusé par les Ayants droits ,manière donc d’introduire son sujet par des travaux pratiques. Pour aborder le sujet de la propriété intellectuelle des œuvres de l’esprit, Alain Defoort imagine une causerie familière et pour ne pas nous dissimuler  la complexité du sujet , il nous engage, métamorphiquement  à entamer avec lui une randonnée en montagne dont de temps à autre il nous rappellera les étapes et pour jouer le jeu  jusqu’au bout il nous fera remettra en partant un « Topo-guide », drôle par ses illustrations et très complet par rapport à certaines notions comme « le mécénat » ou « l’intermittence ». Humour et pédagogie astucieusement associés comme il se doit avec cet artiste.

Mais d’abord, nous partons avec lui dans l’Histoire pour quelques rencontres capitales en particulier dans ce XVIIIème siècle, siècle des Lumière avec un certain Denis Diderot que notre guide « accueille » avec déférence et qui voulait rémunérer les auteurs pour encourager la création et favoriser le développement humain. On y croisera aussi Condorcet lors de la Révolution française, très attaché à la culture.

 Il nous faudra nous familiariser avec les notions de propriété des oeuvres, du droits d’auteur, du copyright mis en place par les Anglais vers 1710, justement pour protéger les auteurs comme la France le fera en 1791 avant que tout cela  soit confirmé lors de la Convention de Berne en 1886 par une loi qui donne le droit de propriété exclusif l’auteur.

L’idée de rémunérer les artistes  a fait son chemin et donne même aux héritiers, aux ayants doits la possibilité de profiter de son exploitation jusqu’à 70 ans après la mort de l’auteur. C’est là que  Alain Defoort ne peut résister  à raconter la rocambolesque succession du compositeur Maurice Ravel. C’est  en manipulant quelques boîtes en carton et en les positionnant selon leurs tailles que notre conférencier quittant son pupitre nous illustre ses propos, ce qui ne manque pas d’être surprenant et drôle.

Enfin de parcours il aborde l’actualité, parlant de la quatrième révolution, après celle du langage articulé, celle de l’écriture, puis de l’imprimerie, celle de l’internet  qui permet un accès libre aux œuvres et pose à nouveau le problème de la rémunération.

On redescend de la montagne, la tête toute pleine de notions diverses et variées sur la question épineuse des droits d’auteur et totalement admiratifs de la performance de l’artiste qui nous a captivés pendant plus d’une heure.

 Marie-Françoise Grislin

Représentation  du 10 novembre au Maillon

Bachelard Quartet

Le TNS présente avec le TJP-CDN la dernière création de la Cie La belle Meunière « Une rêverie sur les éléments à partir de l’œuvre de Gaston Bachelard »


 Les trois interprètes, Pierre Meunier, Jeanne Bleuse, Matthew Sharpqui réservent un accueil chaleureux aux spectateurs qui progressivement gagnent leur place dans la salle. Nous sommes là pour évoquer, Bachelard, un grand philosophe, un vrai poète. Et c’est un beau projet qui mérite que, nous, les spectateurs, comme conviés à une veillée, nous soyons, pour plus d’intimité, installés dans un dispositif tri -frontal.

Pierre Meunier avec la complicité de Marguerite Bordat qui dirige avec lui la Cie « La Belle Meunière », a tenu à cette rencontre qui fait l’éloge de l’imagination et des quatre éléments constitutifs de la vie, la terre, l’air, l’eau et le feu. Il est le conteur, celui qui rapporte avec attention, respect et enthousiasme les mots de l’écrivain que lui-même a découvert en 1990 en lisant son ouvrage « L’air et les songes ». Depuis cet auteur ne l’a plus quitté et sans le citer explicitement, il a créé en 2021 un spectacle pour le jeune public, intitulé « Terairofeu » dans lequel les quatre éléments sont mis en jeu de façon ludique à l’aide de nombreux objets manipulés, ce qui caractérise souvent les spectacles de « La Belle Meunière », ce qui n’est pas le cas ici.

Car tout repose sur la voix et la musique et leur pouvoir d’évocation. Pas non plus de plateau à proprement parler pour plus de proximité avec le public (scénographie Géraldine Foucault et Marguerite Bordat) mais deux estrades(construction Florian Mèneret et Jean-François Perlicius), sur lesquelles sont installés les instruments de musique, un violoncelle, un piano. Ils seront avec ceux qui en jouent, la pianiste Jeanne Bleuse et le violoncelliste Matthew Sharp, d’extraordinaires partenaires de jeu pour le conteur, Pierre Meunier qui va de l’un à l’autre en effectuant sa causerie qui, en tout premier lieu, est un éloge de l’imaginaire, de la rêverie, deux concepts chers à Bachelard .

Il ne s’agit pas d’illustrer le propos mais d’en faire ressortir la poésie et la beauté. Une extraordinaire complicité circule entre les trois artistes. La musique parle à sa manière, le récitant se met, parfois à chantonner ou même à chanter et à esquisser des pas de danse. Parfois, aussi, de grands enthousiasmes les traversent, ils se regroupent autour du piano, trafiquent dans son ventre, se réfugient en dessous comme pour jouer à cache-cache ou se mettre à l’abri. A d’autres moments chacun regagne son lieu et joue avec talent, avec passion. Outre les improvisations, le répertoire choisi mélange les genres et les époques et l’on pourra entendre des œuvres de Gabrielli (1689) aussi bien que d’Igor Stravinsky (1913), de Béla Bartok (1915), de Meredith Monk (2003) ou d’Olivier Messiaen(1928) et de bien d’autres,  interprétés avec une formidable virtuosité dans de pertinents arrangements. (conseil à l’improvisation et au piano préparé Eve Risser)

La poésie, c’est aussi quelques jolies trouvailles, entre autres, cette boule de verre cassé qui projette une myriade de petits cercles lumineux tout autour de nous (lumière Hervé Frichet) ou ces tubes métalliques qui font des sons harmonieux en s’entrechoquant ou bien encore ces morceaux de bois à frotter pour faire jaillir l’étincelle ou la fumée qui rend imprécis les contours. 

Chaque élément sera bien sûr évoqué, La TERRE, dans laquelle la pianiste voulait creuser des trous et que le violoncelliste rêvait d’explorer en devenant égoutier.  Cette terre d’où l’on extrait le métal que le forgeron façonnera sur l’enclume, « enclume », un si beau mot dira le conteur.

Le FEU, sur lequel s’attarde Meunier qui nous conduit aussi à des révélations de bon aloi comme celle qui nous dit que, dans les temps préhistoriques les femmes connaissaient le feu avant les hommes, savaient le cacher, le conserver. On parlera du feu comme « fils du bois » puisqu’ on peut l’obtenir par frottement de deux morceaux de bois mais on peut aussi bien dire , « fils de l’homme » puisque le frottement des corps est une expérience humaine qui peut irradier les feux de l’amour et qui a peut-être été inspiratrice… On évoquera les légendes qui racontent qu’un jour un ivrogne bien imprégné d’alcool s’est enflammé de l’intérieur et les coutumes comme celle du brûlot qui voit l’alcool s’enflammer dans le verre.

Pour L’AIR, il sera question de liberté, de légèreté,  a contrario d’un jeu de mot « je pense donc je pèse » pendant que Matthew grimpe pour jouer sur le couvercle du piano et que Jeanne fait avec énergie ses gammes avec son coude. Mais on n’en reste pas là car on évoque le premier soupir poussé à la naissance et le dernier quand on rend l’âme.

Quant à L’EAU, c’est par l’intermédiaire d’un grand moment musical qu’elle sera célébrée avec le chant nuancé du violoncelliste, par un hymne à la nuit, par les musiciens jouant dos à dos et par le  récitant couché pour évoquer la mort, la nécessité de refaire un monde et de sauver des eaux des peuples qui y périssent.

Pour clore cette veillée, en toute convivialité, nous sommes invités à rejoindre le bar où les artistes nous servent le rhum encore brûlant d’avoir flambé dans la marmite.

Défense et illustration de Gaston Bachelard et de La Belle Meunière.

Marie-Françoise Grislin

Représentation du 26 novembre au TNS

En salle jusqu’au 2 décembre

La septième

Un comédien exceptionnel, Pierre-François Garel nous embarque avec lui dans un périple qu’il fait sien. L’histoire est étonnante, le jeu du comédien subjuguant. Durant plus de deux heures nous le suivrons, admiratifs de sa performance, fascinés par le propos puisqu’il va jouer le personnage de quelqu’un qui a vécu une incroyable histoire, celle d’une éventuelle immortalité.


Marie-Christine Soma la metteure en scène, qui est également créatrice lumière, n’est pas une inconnue du public du TNS qui a déjà vu « Feux » d’August Stramm en 2008, « Ciseaux,papier caillou » avec Daniel Jeanneteau de Daniel Keene en 2011, une adaptation  du roman «  Les vagues » de Virginia Woolf, en 2010 et en 2018, « La pomme dans le noir » interprété par Pierre-François Garel, d’après « Le bâtisseur de ruines »de Clarice Lispector.

Pour l’heur, elle adapte la dernière partie du roman de Tristan Garcia « 7 » (prix du livre Inter en 2016) un ensemble de sept petits romans, celui-ci intitulé justement « La septième ».

Comme le narrateur nous ne nous doutons pas de ce qui nous attend quand débute cette pièce qui  se révèle tenir du fantastique autant que  de l’humaine condition.

Notre vie ne s’écoule-t-elle pas entre la naissance et la mort et à cette vie ne s’accroche-on pas, sachant qu’il n’en existe pas d’autres quoique prétendent les religions ?

Mais là, surprise et coup de théâtre : le narrateur commence à nous raconter une curieuse histoire, son histoire. Il a sept ans et après une enfance solitaire avec pour toute compagnie le chien Noiraud, un beau jour il sauve un oiseau mais le chien le dévore. Quant à lui, après ce fâcheux incident, il se met à saigner abondamment du nez au point que ses parents et le médecin de famille l’envoient en consultation à Paris. C’est là qu’il fait la rencontre d’un personnage bizarre, une sorte de devin débonnaire, soi-disant médecin, qui lui annonce que non seulement il n’est pas malade mais qu’il est même éternel. La surprise et le doute sont si grands qu’il n’en dit rien à personne.

On assiste grâce à une impressionnante séquence filmée (images du film Marie Demaison, AlexisKavyrchine)  à cette rencontre insolite entre l’enfant (Gaël Raes)

surpris et interrogatif et ce probable charlatan nommé Fran
(Vladislav Galard).

Cet événement nous est rapporté par le narrateur engagé dans sa septième vie, celle où il prend conscience d’avoir perdu cette immortalité qui lui a permis de revivre six fois et le fait se plonger dans ses souvenirs car c’est à sa mémoire qu’il confie le soin d’évoquer tant de disparitions et de retours, pour découvrir que le même n’est jamais vraiment pareil.

 Voilà donc, comme annoncé sur un petit écran de télé l’évocation de sa première vie.

Car en attendant de mourir pour revivre, il va falloir vivre, l’enfance, l’adolescence, ponctuées par les visites amicales de Fran, près du petit pont romain et puis cette rencontre amoureuse avec Hardy, la jeune fille à la guitare qui restera son égérie (Mélodie Richard l’incarne à l’écran). Un déroulé de vie où Fran, se pose en initiateur voulant lui faire sauver l’univers pendant que Hardy l’entraîne dans le militantisme. Une vie avec elle dans la petite ville de Mornay, leurs deux enfants, son décès d’un cancer à cinquante ans, sa vieillesse à lui et sa mort d’une embolie attendue.

La deuxième vie s’annonce comme un recommencement. Il sait tout ce qui va arriver mais ce mystère le préoccupe. Il s’adonne à la science et obtient même le prix Nobel. Il a retrouvé Hardy et Fran mais ses recherches sur son anomalie génétique l’ont tellement absorbé qu’ils se sont éloignés de lui et c’est en vieux savant solitaire qu’il mourra de son cancer du poumon.

Ainsi de morts en renaissances va-t-il poursuivre son étrange destin qui le fera, militant, chef de guerre, écrivain, blasé aussi après tant d’aventures, jusqu’à cette septième qui lui fait rencontrer la mort.

Un chemin de vie parcouru avec cette mémoire fidèle, peut-être, inventive souvent, capable de

donner aux souvenirs une incroyable réalité et de garder précieusement en lui son attachement  quasiment indéfectible à son ami Fran et à son amoureuse  Hardy.

Avec très peu d’accessoires à son service, un fauteuil, un matelas, des journaux, des cartons et une immense bâche blanche, (scénographie Mathieu Lorry-Dupuy), Pierre-François Garel nous emmène avec lui dans cette fantastique reconstitution d’une vie extraordinaire. A son don de conteur s’ajoute celui de donner à son corps, à son visage une expressivité si convaincante que l’on entre complètement dans cette fiction et que cela déclenche en nous une vraie réflexion sur la vie, la mort, le relationnel, l’engagement, la transmission, autant de thèmes abordés par l’auteur, le philosophe Tristan Garcia qui , nous dit Marie-Christine Soma, « cherche à mettre de la chair sur la pensée »  comme elle qui ajoute : « j’ai toujours pensé que le théâtre est une rencontre entre la pensée et la chair » .   

Sa mise en scène, la performance sensible et pertinente du comédien en donnent une preuve éclatante.

Marie-Françoise Grislin

Représentation du 15 novembre au TNS

En salle jusqu’au 23 novembre

La Taïga court

Sonia Chambretto, à la demande de Stanislas Nordey, propose un texte bien dans l’air du temps sur les conséquences du dérèglement climatique, aux élèves des Groupes 46 et 47 de l’Ecole du TNS afin qu’ils en présentent quatre mises en scène différentes.


Il est, en effet, intéressant de voir comment chaque metteur en scène interprète un texte selon sa sensibilité et ses critères artistiques.

Le hasard dû à la distribution des billets selon la disponibilité des salles, nous a conduit à assister successivement à deux mises en scène conçues de manière bien différente.

Pour la première intitulée « Anti-atlas » elle est signée Ivan Marquez du groupe 47, assisté de Sarah Cohen avec à la dramaturgie Marion Stenton. lls proposent aux comédiens ,Yanis  Boulerrache, Kadir Ersoy, Simon Jacquard, Lucie Rouxel un jeu assez complexe qui les met en demeure de manipuler nombre d’objets, tels, par exemple, que caméras vidéo, micros, rubans de scotch, seaux et tas de terre. Le plateau devient un chantier en perpétuel chamboulement (scénographie Sarah Barzic) à l’image de l’état catastrophique du monde, énoncé par les acteurs qui viennent, chacun à sa façon en apporter témoignage.

 Et tout commence par ce constat « l’eau monte » répété à l’envi et presque comme un prélude à toutes ces catastrophes que le spectacle se chargera de mettre en évidence. Moment très pertinent, celui, au début de la représentation, où la jeune fille imagine les conséquences d’un éventuel mais probable ouragan sur son quotidien, elle qui aime dormir nue en raison de la chaleur et de l’humidité, elle ne pourra plus le faire car si l’ouragan survenait elle devrait fuir très vite et risquerait de se retrouver nue dans la rue, ce qui est inenvisageable. Petit exemple des conséquences des catastrophes qui vont survenir et impacter la vie des gens.

A l’évidence il y a plus grave et c’est l’interrogation du personnage du journaliste chargé d’enquêter sur les réfugiés climatiques, les déplacés. Sachant qu’ils sont des millions, il déplore sans cesse de ne pas les trouver et va de ci de là, micro tendu, sans se départir de sa quête.

Cependant, un assez long développement sur la Chine permet d’en concrétiser la réalité, même si, là encore, personne n’apporte à l’enquêteur les réponses attendues alors que sont évoqués les chantiers d’autoroute et de barrages qui ont chassé les habitants des petits villages, et ce, à grands renforts de bruitage d’explosion (son Léa Bonhomme) et de projections d’images (vidéo Charlotte Moussié).

Les comédiens en tenue de chantier (costumes Ninon Le Chevalier) interviennent à tout va pour parfaire cette démonstration de ce qui est et qu’on refuse de dire explicitement. On éclaire les visages avec des lampes de poche (Zoé Robert), on escalade les praticables, on s’y cache.

On dénonce les origines de la crise. En anoraks et bonnets, les comédiens annoncent la disparition des glaciers avant que l’un d’eux, à moitié dénudé ne se mette à ramper sur le sol pour jouer le léopard des neiges en voie de disparition et qu’un autre déguisé en ours polaire ne s’empare d’un micro pour, d’adressant à son auditoire, assis devant lui énumère les catastrophes déjà répertoriées ou à venir.

Une mise en scène riche de nombreuses propositions de jeu au caractère parfois trop illustratif mais incontestablement déterminée à ne rien omettre du texte proposé.

Représentation du 5 novembre


Ce même jour nous avons pu assister au spectacle « La Taïga court » intitulé « Bleu Béton » mis en scène par Thimotée Israël du groupe 46 de l’Ecole du TNS


Nous rencontrons ici une proposition, bien différente de la précédente, plutôt minimaliste avec une scénographie, très épurée, offrant au plateau une sorte d’estrade carrée surmontée d’un énorme cube qui semble symboliser la menace qui pèse sur la planète (scénographie Dimitri Lenin).

Les comédiens, Jade Emmanuel, Thomas Stachorsky, Manon Xardel, et Thimotée Israël surgissent, l’un après l’autre de derrière l’estrade et se plaçant en son centre viennent à jouer le texte de la pièce. Tout est dit, dans la pénombre (lumière Simon Anquetil) avec une certaine sobriété, si ce n’est ce cri qui soudain déchire l’air et exprime l’effroi devant la catastrophe (son Manon Poirier).

Chacun se fera donc porteur d’un récit témoignant de l’angoisse, de la peur, de la solitude face à ce dérèglement climatique qui engendre la fonte des glaciers, la montée des eaux, quand, par ailleurs, comme en Chine, les grands travaux d’urbanisation chassent les gens de leurs villages.

Chaque comédien par son attitude, le choix même de son costume (Loïse Beauseigneur) manifeste ce qu’il éprouve en mesurant l’ampleur des dégâts qui surviennent chaque jour de plus en plus nombreux.  

Pièce courte mais suffisamment évocatrice pour qu’elle nous conduise à nous interroger sur notre façon de percevoir l’avenir apocalyptique qui guette l’humanité.


Troisième mise en scène de « La Taïga court », celle intitulée « première cérémonie » mise en scène d’Antoine Hespel du Groupe 46 avec comme assistant Tristan Schintz, dramaturge du Groupe 48.


Dès l’entrée dans le studio Jean-Pierre Vincent où va avoir lieu la représentation, c’est la surprise, nous sommes accueillis avec empressement par une hôtesse qui nous remet en bonne et due forme le programme de la soirée et nous donne le choix d’une boisson car nous sommes bel et bien des invités et on nous conduits derechef à prendre place dans un fauteuil ou sur un canapé, ambiance cosy avec petites tables et lumières douces. En face de nous un écran sur lequel, figure en pointillés lumineux le dessin d’un continent indéterminé (scénographie Valentine Lê, Lumière et son Thomas Cany ).

C’est là, dans ce cabaret de luxe que les comédiens des groupes 46 et47 de l’Ecole du TNS, Jonathan Bénéteau de La Prairie, Yann Del Puppo, Quentin Ehret, Felipe Fonseca Nobre, Charlotte Issaly, Vincent Pacaud,  vont nous présenter les différents « numéros » inscrits au programme de la soirée. Une maîtresse de cérémonie bien maquillée, habillée « classe » (costumes Clara Hubert) se charge de les introduire, commençant sa prestation, en répétant, sur un fond de grand bruit et de plus en plus fort, les mots fatidiques « l’eau monte ».

Puis apparaît, installé dans une petite alcôve, un jeune homme qui parle de son problème d’aimer dormir nu ce qu’il ne peut plus envisager de faire en raison des risques d’ouragan qui l’obligeraient à se retrouver nu dans la rue, impensable évidemment.

Quand la jeune femme traverse l’espace scénique avec sa longue traîne en papier d’alu on comprend qu’on est au début d’une sorte de défilé de mode où les tenues originales contredisent le propos.  Voici que quelqu’un passe dignement avec pour coiffure un palmier sur la tête, précédant une jeune fille qui a revêtu son gilet de sauvetage, un autre lui succède brandissant un panneau sur lequel se lit en grosses lettres le mot « TSUNAMI » Il est suivi d’un garçon en robe de mariée. Défilé au cours duquel on chantonne et on danse dans l’esprit de cette vieille chanson « tout va très bien Madame la marquise, on déplore un tout petit rien » Minimiser la catastrophe pour continuer à s’adonner au plaisir, un avertissement plein d’humour adressé à ceux que nous représentons les spectateurs conscients mais qui se contentent de regarder, sans rien faire, les calamités-spectacles.

La suite ne va pas démentir ce point de vue.  La maitresse de cérémonie introduit l’enquêteur, celui qui s’inquiète de ne pas trouver alors qu’ils sont nombreux, les réfugiés climatiques, les déplacés. Toujours avec empressement, il va interviewer le chinois Lee qui, en tenue traditionnelle, pantalon court et veste rouge, l’air accablé, raconte sa vie, les années Mao, la longue marche, l’armée, les guerres. Le journaliste est dépassé, une voix off derrière l’écran parle de la sécheresse, des inondations. Lee s’en va alors que l’enquêteur se colle à l’écran pour écouter et finit par y pénétrer.

Pour la suite, dans l’ombre, derrière la cloison, avec une lampe de poche, il se met à la recherche de gens et on s’aperçoit que ce sont des SDF. L’explication, c’est qu’il est question de se rapprocher des villes car si l’on fait exploser les montagnes, si on construit des barrages, les gens doivent quitter les villages. Le « Grand Etat » commande à la police de faire partir les villageois et ceux-ci se retrouvent sans terre et sans ressource. Cette séquence est illustrée par des projections de paysages de la Chine.

Et puis soudain nous nous acheminons vers une séquence insolite. Pour nous signifier la fonte des glaciers et la probable disparition des espèces qui y vivent, voilà que nous sommes bousculés par les comédiens qui ont revêtus des costumes d’ours polaires et qui nous obligent à quitter nos sièges pendant que l’ensemble des installations est promptement déménagé et qu’on voit la paroi qui nous fait face se rapprocher de nous, diminuant notre espace vital. Puis elle devient transparente et nous avons la surprise d’apercevoir en face de nous le « cabaret » reconstitué où ce sont les comédiens qui jouent les spectateurs que nous avons été.

A bon entendeur salut. Fin de partie. Mais la leçon est bien envoyée et a des chances de porter.

Un spectacle intelligent et ludique, avec de jeunes acteurs très impliqués dans leurs rôles, pour en finir, peut-être, avec le confort de l’Occidental face au dérèglement climatique qui impacte dangereusement la nature et tous les êtres vivants.

Représentation du 6 novembre


Quatrième mise en scène de « La Taïga court », celle intitulée « Image(s) de Terre » signée Mathilde Waeber du Groupe 47 de L’Ecole du TNS., assistée d’Elsa Revcolevschi, metteure en scène du groupe 48, la dramaturgie est signée Alexandre Ben Mrad


Nous nous retrouvons de part et d’autre d’un long plateau en bois, surélevé par rapport à notre position de spectateurs et au- dessus duquel est installée une suspension métallique composée d’anneaux rivetés. Côté jardin sont disposés des tas de briques, côté cour, le tas a déjà l’air d’une petite construction (scénographie Constant Chassai-Polin).

Deux actrices et deux acteurs, Hameza El Omari, Naïsha Randrianasolo, Cindy Vincent et Sefa Yeboah, tous vêtus de blanc (costumes Jeanne Daniel Nguyen) déambulent autour du plateau avant, l’un après l’autre de l’escalader.

Commence alors un long travail de transport et de pose de briques, d’abord vers le centre du plateau, puis tout autour, des transports et des poses qui se pratiquent lentement, de façon précautionneuse et qui exigent une sorte de retenue, de délicatesse. Les comédiens se prêtent à cette forme d’expression corporelle qui s’apparente à une chorégraphie (préparation performance et corps Jean-Gabriel Manolis, danseur performeur intervenant extérieur). Le fond sonore est une sorte de brouhaha qui s’amplifie au fur et à mesure que la construction avance (son Arthur Màndo). 

Au début le travail se fait sans que personne ne parle. Puis la parole se met à circuler. Alors que le brouillard se dissipe et que tout s’écroule dans un grand fracas, quelqu’un dit « ça manque de définition ». Puis chacun, chacune prend en charge le texte de la pièce que nous reconnaissons pour l’avoir entendu dans les mises en scène vues précédemment. La peur des ouragans qui empêche de dormir nue, l’évocation de ce qui s’est passé en Chine, des montagnes bouffées par le progrès qui exige des autoroutes et chasse les gens de leurs villages tenus d’abandonner leurs champs. Il est question des réfugiés climatique, des déplacés nombreux mais dont on nous dissimule l’existence, d’où cette question récurrente « où sont-ils ? » Pour évoquer tous ces problèmes les comédiens prennent des mines graves, certains, assis sur les briques écoutent celui ou celle qui raconte et mime la détresse de ceux qui subissent, impuissants les méfaits de ces grands travaux, que sont, entre autres, la construction des barrages, l’installation des chemins de fer. Simultanément, une jeune femme travaille avec patience et détermination à colmater avec de la terre glaise les brèches de la petite sculpture, située côté Cour de la scène pour réaliser ce que la metteure en scène  appelle  dans sa présentation une imitation  des « Giant-s Causeway ,architecture naturelle présente en Irlande », une élaboration qui semble défier les destructions partout annoncées et dont l’imminence sera bientôt confirmée quand un des comédiens s’emparant du micro , s’adressant directement au public déclamera haut et fort, avec force gestes, en les énumérant, les catastrophes qui guettent le monde : Les eaux qui montent, les glaciers qui fondent  et tout ce qui en est impacté, citant  dans un inventaire à la Prévert la neige, les sources, les mousses, les chouettes, les lacs…

Un travail pertinent qui se veut avertissement avec des jeunes artistes bien déterminés à faire passer le message.

Marie-Françoise Grislin

Représentation du 8 novembre

En conclusion, ces quatre mises en scène  constituent une expérience enrichissante autant pour les élèves de l’Ecole que pour nous spectateurs curieux  de découvrir les différentes interprétations d’un même texte.

Berlin mon garçon

L’épidémie de Covid 19 nous en avait privé mais cette fois-ci la pièce est bel et bien là, au TNS et nous nous en réjouissons.

C’est une pièce qui interpelle aussi bien par son contenu que par sa forme. De l’auteur, Marie Ndiaye, artiste associée au TNS nous avions pu voir « Hilda » en octobre 2021 et « Les Serpents » en avril 2022 qui, toutes deux nous avaient impressionnés par les situations humaines, bouleversantes qu’elles révélaient.


Il en est de même avec « Berlin mon garçon » qui répond à une commande de Stanislas Nordey à propos du terrorisme et nous conte l’histoire d’un adolescent qui quitte soudainement sa famille pour aller vivre à Berlin mais ne donne aucune nouvelle de lui et reste injoignable.

C’est l’histoire de cette mère, Marina, qui n’y tenant plus décide de se rendre à Berlin pour le retrouver et le ramener avec elle à Chinon où, avec son mari, Lenny, elle tient une librairie.

Son arrivée à Berlin lui réserve quelques surprises, celle de découvrir une ville surprenante, décevante, pour ainsi dire maléfique à ses yeux, alors que nous voyons projetés sur l’écran en fond de scène un défilé de magnifiques points de vue, en noir et blanc, sur l’architecture du Berlin reconstruit après la guerre (scénographie Emmanuel Clolus)

Surprise aussi celle d’être attendue à son arrivée par son futur logeur, un certain Rüdiger, enfin d’apprendre, par celui-ci, que, d’après les nouvelles lois en vigueur, il sera présent dans le logement qu’elle a retenu chez lui dans le Corbusierhaus, ce grand ensemble d’immeubles, imitation de la Cité radieuse de Le Corbusier à Marseille.

Elle est là, dans cet espace gris et vide, petite femme bien droite dans son manteau orange, (costumière Anaïs Romand) exposant son point de vue sur Berlin, ville de liberté, de plaisirs qui aurait attiré son fils et annonçant la quête qu’elle entend y mener. Lui, Rüdiger, se rapprochant d’elle, confie le tourment que lui cause cette cohabitation imposée par les récentes directives de location, sans oublier ces choucas, oiseaux noirs, nombreux et bruyants qui volent au-dessus de l’immeuble et risquent d’importuner son hôte. Mais, ces considérations sont formulées comme un discours intérieur qu’il destine à lui seul, de même pour son autoportrait où il se dit
« homme gentil et serviable ». Cette forme de discours indirect avec souvent l’emploi de l’imparfait est pour le moins originale et sera de mise à maintes reprises au cours des rencontres que cette aventure va susciter. Une cohabitation des discours, en quelque sorte, une forme de distanciation pertinente puisqu’elle correspond aux mondes parallèles dans lesquels vivent les protagonistes. Ainsi, présentement, elle, obsédée par la recherche de son fils ne parlant que de cela et lui, rompant avec la discrétion qu’il voulait s’imposer, décidant de l’aider.

Bientôt, nous serons dans  un autre lieu mais auparavant, c’est le noir sur le plateau et la projection d’ un dessin animé représentant Pinocchio avec des oreilles d’âne, allusion évidente à la désobéissance des enfants qui se laissent facilement séduire par de fallacieuses promesses (vidéo Jérémie Bernaert).

Nous sommes maintenant à Chinon. Autour du plateau, des livres ont été disposés C’est la librairie tenue par Marina et Lenny un lieu de culture dont Lenny est fier et non une « boutique » comme sa mère, Esther se complaît à le dire, il le lui signale violemment lors de sa visite. Leur rencontre est houleuse. Elle est venue le voir pour parler de son petit-fils dont l’absence l’inquiète et de ce silence que son fils maintient à ce propos, silence qu’elle juge dommageable car elle craint le pire concernant le jeune homme. Elle le met en demeure de prendre ses responsabilités et d’aller lui aussi le chercher. Femme autoritaire, elle prétend pénétrer dans les pensées de son fils et lui-même avouera « ma mère parle en moi ».

Après un nouvel intermède où l’on revoit un Pinocchio aux oreilles d’âne encore plus longues, on retrouve dans son appartement Marina qui reçoit Charlotte, la dernière compagne du fils dont elle est sans nouvelle. Rudiger assiste à leur entretien, chargé de traduire les propos de Charlotte et coup de théâtre, voilà qu’il prend en charge la situation et donne à entendre ce qu’il pense rassurant pour Marina et qui est l’inverse de ce que raconte la jeune fille dont le visage apparaît en gros plan sur l’écran et témoigne de son angoisse, des craintes qui l’habitent concernant les projets du garçon, capable, si ce n’est déjà fait, d’accomplir l’irréparable. Elle évoque cela, mais Rüdiger traduit à Marina que le garçon va bien et qu’il est parti à Munich. Elle fait semblant de l’admettre malgré les doutes qui subsistent en elle en voyant le visage affligé de Charlotte.

Quand nous retournerons dans la libraire ce sera pour entendre Esther adjurer Lenny de partir à Berlin avec ce viatique qu’elle répète tournée vers le public « va mon enfant et ne commets pas de faute ». C’est sa morale, celle, pense-t-elle, que les parents n’ont pas inculquée à leur fils.

Lenny ira à Berlin, prêt à fouiller la ville, affirme-t-il pour le retrouver et changer ses tristes habits contre « la chemise à fleurs » qu’il lui destine. Mais Marina qui se souvient que Lenny a été « glacé »  pense-t-elle, avec son fils et lui a souvent parlé durement, lui demande de rentrer à Chinon, puisque, d’après ce qu’on lui a dit, le garçon  est parti vivre sa vie à Munich.

Quant à elle, elle renonce à aller à Munich et réconciliée avec Berlin, de s’y installer, délivrée de sa culpabilité. 

Le texte de et Marie Ndiaye aborde la grande question de l’éducation des enfants, de la façon dont on les aime et de la culpabilité que l’on peut éprouver lorsque ceux-ci prennent un chemin qui les amène au bord du gouffre. Comme elle le fait dire par le personnage de Charlotte ; « demandez-lui ce qu’il a vécu d’effroyable à Chinon pour transporter jusqu’à Berlin un cœur si haineux ». Il met aussi en exergue le mystère de chaque être, la liberté individuelle, l’émancipation dont Marina donne l’exemple et la solidarité dont fait preuve Rüdiger à son égard.

Tout cela exprimé dans une langue superbement travaillée et dans un style qui privilégie le discours intérieur, les adresses imaginées à l’interlocuteur présent ou non, la parole qui devient narrative, formes dont nous sommes amenés à faire usage dans certaines circonstances.

La mise en scène pertinente de Stanislas Nordey donne toute sa place au texte et au jeu des comédiens particulièrement bien choisis pour cette délicate interprétation.

Hélène Alexandridis  campe une Marina, femme à la fois fragile et forte, angoissée par le départ inopiné de son fils,  mais déterminée, volontaire, capable de se métamorphoser pour s’en sortir, toujours debout,  la comédienne assume la partition complexe que son rôle lui réserve à côté de Claude Duparfait qui, lui, est le logeur un peu complexé mais attentif, sachant dépasser sa maladresse pour se faire menteur, sauveur.

Laurent Sauvage se présente, à l’opposé,  comme un Lenny , volontiers fier et hâbleur, parlant fort et facilement accusateur, révélant une certaine dépendance vis-à-vis d’Esther, sa mère, dont le rôle tenu par Annie Mercier impressionne car la comédienne  à la voix rauque sait  se montrer envahissante et péremptoire, captant l’attention du public pour donner ses conseils de bonne éducatrice.

Dea Liane fait une Charlotte désemparée, avertisseuse de la catastrophe qui guette le garçon, son ex- petit ami et qui, sans hésitation, remet en cause sa vie d’avant à Chinon où une cliente de la librairie jouée par Sophie Mihran dit avoir vu changer le garçon au cours de son adolescence.

Une pièce qui ne manque pas de questionner notre sens de la responsabilité soumis aux aléas du mystère de l’être humain.

Marie-Françoise Grislin

Représentation du 9 novembre

A l’affiche jusqu’au 19 novembre au TNS 

Iphigénie

C’est un spectacle qui nous a étreints. Nous en sommes sortis bouleversés, admiratifs, sans doute parce qu’il évoque la tragédie par excellence qu’est l’histoire de cette héroïne de l’Antiquité qu’est Iphigénie, surtout parce que la réécriture qu’en fait Tiago Rodrigues nous plonge dans des abîmes de réflexion et que la mise en scène d’Anne Théron est d’une rigueur et d’une justesse saisissantes.


Dans un décor très épuré constitué d’un ensemble de gros blocs gris s’apparentant à des ilots, avec en fond de plateau, sur un large écran, des images de la mer et de l’horizon, (Scénographie et costumes Barbara Kraft) là, viennent à se rencontrer les protagonistes bien connus de cette histoire écrite par Euripide et reprise mainte et mainte fois. Tous, strictement vêtus de noir, voici réunis à Aulis, le roi des Grecs, Agamemnon, son frère Ménélas, Ulysse et Achille. La flotte grecque devrait être en partance pour Troie afin de libérer Hélène, la femme de Ménélas enlevée par Pâris mais il n’y a pas de vent et seul un sacrifice peut le faire réapparaître. Il a été décidé qu’il s’agirait d’Iphigénie la fille d’Agamemnon. Prétextant un mariage avec Achille il demande à sa femme Clytemnestre d’amener la jeune fille à Aulis.

Comment ont-ils vécu cette horreur, cet inéluctable sacrifice d’Iphigénie, comment ont-ils pu le rendre nécessaire et acceptable ?

C’est ce cheminement dans leur mémoire qui est l’objet de leur rencontre telle que la met en place dans son texte Tiago Rodrigues et telle que nous la voyons représentée ici par Anne Théron. Et c’est là tout le génie créatif de l’auteur d’avoir fait surgir ces personnages que sont « le chœur » interprété par deux jeunes femmes, Julie Moreau et la danseuse, Fanny Avram auquel s’adjoint le vieillard, Philippe Morier-Genoud et qui ne vont avoir de cesse d’exiger pour chacun qu’il se souvienne de ce jour d’avant où tout était encore possible. Le chœur détient la mémoire, poussent les protagonistes à rectifier ce qu’ils imaginent avoir dit ou fait en les confrontant à leurs contradictions. Cela crée une forte tension dramatique car les silences, l’embarras, les dénégations pèsent lourd. Agamemnon se croit obligé de sacrifier sa fille alors qu’il se dit brisé et il le fait, prétend-il, pour l’honneur des Grecs. Ulysse comme Ménélas restent impitoyables et ne parlent que de « l’inévitable ». Des figures résistantes apparaissent, Achille qui brandit son épée, les femmes du chœur qui disent leur colère et surtout Clytemnestre qui tentera de contrer la décision de son mari en tenant des propos d’une grande fermeté, d’une vraie humanité, en lui proposant de tout abandonner ce qu’il dit ne pouvoir envisager. Son argumentation montre l’importance du libre-arbitre que va bientôt revendiquer Iphigénie quand, sur le point d’être sacrifiée, elle se réapproprie sa mort, refusant que, comme le veut l’histoire, cette mort soit « pour les Grecs » et réclamant qu’on l’oublie. 

Les comédiens sont tous magnifiques, Vincent Dissez un Agamemnon hésitant et tourmenté, Mireille Herbstmeyer, une voix féministe calme et implacable, Alex Descas , un Ménélas exigeant et revendicatif, Joào Cravo Cardoso, un Achille plein de fougue, Richard Sammut un Ulysse sans état d’âme et Carolina  Amaral une Iphigénie troublante.

Leurs agissements sur le plateau se font toujours d’une manière pertinente, leur gestuelle  traduisant le malaise et l’angoisse qui les habitent s’apparente à une chorégraphie que le chorégraphe Thierry Thieù Niang a contribué à mettre en place.

Marie-Françoise Grislin

Représentation  du 13 octobre au TNS

En salle jusqu’au 22 octobre

Texte édité par Les Solitaires

The Silence

Une grande amitié et une vraie complicité ont sans doute présidé à la naissance de ce spectacle dans lequel avec audace, impétuosité, conviction et grande sensibilité, Stanislas Nordey porte sur le plateau du TNS un texte de Falk Richter, auteur associé au TNS, évoquant principalement les non-dits au sein des familles et le silence qui nous est trop souvent imposé sur les problèmes qui menacent notre société et l’avenir même de l’humanité.


Sur un mode incantatoire le spectacle s’ouvre en faisant répéter la formule « dans ma famille on n’a jamais parlé de… » au comédien qui arpente le plateau puis se met à l’écart pour suivre le film réalisé par Lion Bischof et qui rapporte l’entretien de Falk avec sa mère. Il a attendu la mort de son père pour revenir la voir après une longue absence démarrée lors de son coming out il y a trente ans. Il veut qu’elle lui parle de son enfance mais c’est surtout la sienne qu’elle relate, se gardant de parler du nazisme comme si elle n’avait pas été consciente de ce qu’il représentait. Mais Falk qui connaît certains éléments de l’histoire ne cesse de demander des précisions, des explications. Elle résiste. Lui sait que son père fut un homme violent, mobilisé à dix-huit ans, poursuivi toute sa vie par des cauchemars dus à la guerre, homme influent marié, qui a une liaison avec la mère de Falk, une jeune fille alors, avec laquelle il a deux enfants, situation qu’il dissimule à son épouse et sur laquelle pèse le silence. De cela il n’en a jamais été question. 

Falk veut que sa mère parle de la manière dont ont été élevés ses enfants. Lui a des souvenirs qu’il veut confronter aux siens mais elle dit ne pas se rappeler et ne cesse de répéter qu’ils étaient une famille heureuse et que les enfants ne manquaient de rien. Elle ira jusqu’à dire, sans état d’âme, que si elle interceptait son courrier et lisait ses lettres c’était pour éviter qu’il ait de mauvaises fréquentations et tourne mal. Elle avouera, en guise d’excuse pour la non-compréhension de l’homosexualité de son fils, qu’elle n’a reçu aucune éducation à la sexualité et que c’est son mari qui l’a initiée. Quant à celui-ci, à ce propos, il s’est montré d’une extrême violence, projetant son fils contre le mur, et ne reviendra jamais sur cet acte, même sur son lit de mort.

Autant de souvenirs contradictoires qui montrent à quel point la mémoire joue un rôle dans la construction de notre identité. Sur son homosexualité, Falk reviendra en évoquant cet autre coup qui lui fut porté par un inconnu en pleine rue quand il avait dix-huit ans. Encore une fois, comme lors de la rouste de son père « personne ne m’a aidé » précise-t-il.

Après cette partie très autobiographique le spectacle s’engage dans un mode plus fictionnel.

Le comédien devient un jeune Falk qui s’apprête à voyager, sac au dos et se remémore sa relation amoureuse avec un certain Constantin.

On revient alors à la mort du père qui déclenche l’envie de renouer avec cet ami d’enfance, Constantin et il s’ensuit une série de coups de téléphone pour le supplier de venir et d’accomplir les actes qu’ils se sont interdits de faire dans leur jeunesse bridée par les préjugés.

Enfin dans la dernière partie du spectacle, Falk Richter élargit son propos en abordant les questions sur lesquelles nous butons actuellement, celle de la souffrance animale, de la disparition des espèces, du dérèglement climatique, pour montrer l’hypocrisie des informations médiatisées   sur ces sujets et les non-dits qui en masquent la gravité , rappelant l’obligation de «  désapprendre les comportements destructeurs et apprendre l’empathie et l’action collective », la nécessité de se débarrasser du patriarcat, du racisme, de l’homophobie.

Le spectacle se terminera sur l’évocation du requin du Groenland dont nous parle, Stanislas Nordey déambulant entre les obstacles épars sur scène, coiffé d’une chapka et vêtu d’une combinaison en fourrure à l’image d’un anthropologue à la recherche du dernier spécimen vivant.

Ce spectacle, mis en scène par Falk Richter, lui-même, repose sur la prestation de Stanislas Nordey qui a su se prêter au jeu d’être et ne pas être Falk Richter et de mettre en valeur ce texte traduit par Anne Monfort « le plus personnel que j’ai jamais livré au public » reconnaît l’auteur dont, par ailleurs, nous avons pu voir représenter au TNS « Je suis Fassbinder » en 2016 et « I am Europe » en 2019 où déjà il faisait montre d’un engagement non dissimulé.

Un texte et un spectacle qui sonnent comme un avertissement à ne pas laisser  s’installer un silence qui dissimulerait le retour aux pires idéologies.

Marie-Françoise Grislin

Au TNS, représentation du 6 octobre

Noir sur Blanc

Conçue et mise en scène par Heiner Goebbels,  c’est une œuvre originale mais pas récente puisqu’il l’a  créée en 1996  en s’ inspirant d’un texte  d’Edgar Allan Poe « Shadow » que lui avait conseillé Heiner Muller où il est question  d’un groupe de survivants qui résiste à la peste qui sévit au dehors grâce à une solide porte d’airain. Mais les choses se compliquent, d’abord désorganisés, il faudra être ensemble pour faire face. Il s’agit donc d’une parabole sur la nécessité du collectif.


Après une entrée dispersée, les musiciens s’installent, dos tourné au public sur les rangées de bancs alignées sur le plateau. Bientôt, certains dressent une grande plaque métallique, à côté de la grosse caisse et voilà que d’autres se mettent à y envoyer des balles de tennis ce qui déclenchent de bien sonores tambourinages. Alors tous se mettent à jouer avec conviction. Les dix-huit musiciens de l’Ensemble Modern n’en sont pas à leur coup d’essai puisqu’ils ont été là dès sa création. Pendant que les musiciens sans se départir de leurs instruments vont et viennent, escaladant parfois les bancs, s’éclipsant, pour revenir sans autre forme de procès, un lecteur redira à plusieurs reprises ces mots extraits de « L’ombre » de Poe : « Vous qui me lisez, vous êtes encore parmi les vivants mais moi qui écris je serai depuis  longtemps parti pour la région des ombres ». Après divers moments où chacun semble poursuivre son projet, tous se retrouveront pour aller jusqu’à jouer en fanfare.

La musique est bel et bien théâtralisée, les musiciens n’hésitant pas à participer à la mise en place de certains éléments du décor.

Le spectacle est plein de surprises et nous laisse parfois interloqués mais on s’abandonne au plaisir de voir et d’entendre des interprètes aussi créatifs, autant comédiens que musiciens.

Marie-Françoise Grislin 

Musica 23 septembre au Maillon

La femme au marteau

Voici quelques réflexions à brûle-pourpoint inspirées par ce concert suite à des échanges avec de fidèles spectateurs de Musica. Certains se demandant si nous étions là pour Silvia Costa, sa mise en scène et sa scénographie ou pour la musique de Galina Ustvolskaya, cette élève de Dimitri Chostakovitch que nous connaissons peu, musique ici interprétée et révélée d’une manière fulgurante par le pianiste Marino Formenti.


En effet, la scénographie de Silvia Costa occupe une place importante dans ce spectacle très visuel. Ce n’est pas pour rien qu’elle a été l’assistante de Romeo Castellucci, comme lui, plasticienne, issue des Arts visuels, avec un goût pour les beaux objets, les attitudes plutôt mortifères ou hystériques, une nette tendance à l’esthétisme.

C’est son univers qu’elle apporte sur le plateau avec ces lits simples ou raffinés, ces canapés agrémentés de coussins pour des hôtes de passage au destin inconnu. Un mobilier souvent déplacé. Seul élément constant, le piano, encore est-il bousculé et prié de faire place à l’objet qui arrive.

 Sans doute cela est-il à l’image de la vie mouvementée de la compositrice qui, après avoir rompu avec son maître a su mener ses propres recherches et créer une musique très personnelle.

Les six sonates qu’elle a écrites entre 1947 et 1988 sont l’objet de ce concert et nous avons été emportés par cette musique tellement particulière et expressive, bouillonnante, sans concession, exprimant la violence, les drames avec parfois ce répit, ce calme nécessaires à qui veut reprendre haleine. Mario Formenti en donne une interprétation impressionnante. Avec une énergie, une conviction à toute épreuve, dans un jeu tellement physique que le pianiste semble faire corps avec son instrument, il rend à la compositrice russe un puissant et légitime hommage.

 Marie-Françoise Grislin

Musica au Maillon le 27septembre

TNS et MUSICA

Donnez-moi une raison de vous croire

C’est le spectacle qui doit marquer l’entrée dans la vie professionnelle du groupe 46 de l’école tu TNS et l’on en ressort saisi par sa totale pertinence.


Il résulte d’un magnifique travail de groupe qui a débuté par une belle concertation entre le musicien et en l’occurrence metteur en scène Mathieu Bauer et la jeune dramaturge Marion Stenton qui propose un texte largement inspiré de leurs recherches et nombreuses lectures, entre autres, de Kafka avec son texte sur l’Amérique en passant par des études économiques de chercheurs actuels comme Alain Supiot et David Graeber auteur de « Bureaucratie, l’utopie des règles »(chez Actes Sud).

Avant même de pénétrer dans la salle de spectacle, nous voici détenteur d’un tract qui annonce avec force détails alléchants que « Le Grand Théâtre d’Oklahoma » embauche et appelle les candidats ce jour pour la première et dernière fois. Chaque entrée de spectateur est saluée par une charmante réceptionniste installée côté cour qui vous rappelle « n’oubliez pas la photo » et vous prie aimablement de vous installer. Nous  voici donc traités en candidats ! toutefois cette opération réitérée l’épuise, elle soupire et l’idée de tout abandonner pour se livrer à sa passion qui est le chant lui revient régulièrement.

Cette première scène est un beau prélude pour la suite qui voit arriver les prétendus candidats, remplis d’espoir et pour qui commence une attente dans laquelle tout paraît dénué d’efficacité. C’est bien le monde kafkaïen tel qu’on le conçoit fait d’étrangeté et d’absurdité. Chacun se retrouve livré à ses obsessions, ses désirs difficiles à avouer, sa peur d’être encore une fois incompris, exclus, prêt du coup à accepter une proposition qui n’a rien à voir avec ce qu’il croit pouvoir faire comme c’est le cas pour celui embauché comme portier et n’en revient pas de cette proposition qu’il accepte malgré tout.

Le ras- le- bol s’installe chez nombre d’entre eux qui errent d’un bureau à l’autre remplissant encore une fois les formulaires obligatoires. Leurs allées et venues, leur dispersion, leur regroupement constitue parfois une sorte de ballet (regard chorégraphique de Thierry Thieù Niang).

 Des personnalités se dessinent avec leurs tics de langage créant un comique de répétition qui rend plus léger cette approche des situations en soi pénibles mais dont le burlesque finit par dominer. Il y a celui qui parlera de suicide en en proposant différents moyens, celui qui ne cesse de dire qu’il peut rester debout… celle dont le frère a détruit tous ses papiers…Quant à la cheffe, elle descend de son bureau situé dans les hauteurs, toujours joviale et sûre d’elle pour tenir les discours réconfortants et affirmer que cette entreprise ne questionne que pour trouver les meilleures réponses.

On pourrait dire que chacun s’accroche à sa partition à l’instar des musiciens qui ont installé leur petit orchestre à cour, participant, accompagnant ces déambulations d’une musique bien rythmée, composée par Sylvain Cartigny à la guitare et aux claviers, à laquelle s’ajoutent  des reprises d’airs connus et populaires, Mathieu Bauer n’étant pas en reste à la batterie et à la trompette pour relancer des actions farfelues sans oublier que la musique électro-acoustique de Jean Philippe Gross participe grandement à cette ponctuation de la narration.

Avec conviction, détermination, jouant de leur corps, de leur voix les comédiens nous ont fait une belle démonstration de leur capacité à nous plonger dans  ce monde redoutable du travail  qui abandonne plus de gens sur le bord de la route  qu’il  n’en recueille quoiqu’il en dise. Et le chant choral qu’ils entonnent pour clore la pièce qui dit « non » à la question « les choses ont-elles changé ? » démontre à quel point l’avenir est sombre et combien le choix de leur travail est d’une grande justesse.

Avec Carla Audebaud, Yann Del Puppo, Quentin Ehret, Kadir Ersoy, Gulliver Hecq, Simon Jacquard, Emilie Lehuraux, Aurore Levy, Pauline Vallé, Cindy Vincent, Sefa Yeboah
Les musiciens, Sylvain Cartigny, Mathieu Bauer, Jessica Maneveau, Antoine Hespel, Ninon Le Chevalier, Thomas Cany, Foucault De Malet.
Scénographie, Clara Hubert, Ninon Le Chevalier, Dimitri Lenin
Lumière, Zoé Robert
Son, Foucault De Malet
Régie lumière, Thomas Cany
Régie son, Margault Willkomm
Régie générale, Jessica Maneveau

Représentation du 23 Septembre

Par Marie-Françoise Grislin