Archives de catégorie : Musique

Gustav Mahler

Depuis qu’Alain Lombard l’introduisit à Strasbourg dans les années 1970, la musique de Gustav Mahler a connu nombre de belles interprétations grâce notamment à Jan Latham-Koenig, Marc Albrecht et Marko Letonja. Le concert de l’OPS donné le 25 novembre dernier était entièrement consacré à la neuvième symphonie. Invité pour l’évènement, le chef russe Vassili Sinaïski en a donné une vision d’une intelligence musicale exceptionnelle, soutenue par un orchestre chauffé à blanc.


Une telle performance mérite d’autant plus d’être saluée que ce chef d’œuvre du romantisme tardif, bien qu’ayant fait l’objet d’une centaine d’enregistrement, pose des problèmes d’interprétation qui sont loin d’être toujours résolus. A côté de chefs ne retenant que la seule dimension romantique, il y a ceux qui, à l’inverse, l’enferment dans un modernisme monolithique. Il en est aussi qui restituent bien l’ambiance ironique et sarcastique des deux mouvements centraux mais qui achoppent devant le dramatisme austère des mouvements extrêmes ; et d’autres chez qui c’est le contraire. Il y a enfin ceux qui, restituant bien le caractère transitoire et ambivalent de l’œuvre, font cependant preuve de timidité face à une matière sonore dont la sauvagerie tourne le dos aux nuances maniérées, aux phrasés édulcorés, aux pianissimi exagérés. Toutes ces insuffisances ou ces impasses furent magistralement surmontées lors du concert de Vassili Sinaïski, atteignant un niveau d’excellence tel que l’on regrette qu’aucune radio, télévision ou maison de disques n’aient, ce soir-là, posé ses micros dans la salle Érasme. Quand pareille intelligence de l’œuvre le dispute à la passion de l’exécution, il émane de cette musique un amour éperdu de la terre et un adieu au monde d’une puissance émotive bouleversante. Avec des mouvements précis, des gestes attentionnés et des expressions de visage d’une grande humanité, ce chef a obtenu de l’OPS ce qu’il faut bien appeler une véritable performance sonore. À preuve, le terrifiant scherzo, d’une difficulté telle qu’il est arrivé à un orchestre comme le Philharmonique de Berlin d’y commettre de fautives embardées (sous la direction de Léonard Bernstein, en 1979). Sinaïski l’attaque, quant à lui, dans une rythmique implacable et dans un tempo foudroyant ; cordes de l’orchestre unies derrière la super-soliste Charlotte Juillard, vents et percussions enflammés se surpassent jusque dans une coda des plus impressionnantes. Pour le reste, on ne peut qu’approuver la justesse de style, tant au plan des timbres particulièrement vibrants que des rythmes ou des mélodies, qui jouent la puissance du sentiment contre le sentimentalisme niais et font entendre tout ce que cette musique recèle d’extrêmement savant mais aussi de profondément populaire.

Une semaine avant, l’orchestre accueillait le violoniste arménien Sergey Khachatryan dans le concerto pour violon de Beethoven. Il y a un peu plus de vingt ans, encore dans son adolescence, il était venu jouer cette même grande œuvre. Nonobstant sa jeunesse et son trac d’alors, on avait déjà perçu sa musicalité souveraine et son lyrisme profond. Quelques années plus tard, il donnait en concert et enregistrait à Paris, avec son mentor Kurt Masur, une mémorable version des deux concertos de Shostakovitch. Non seulement il n’a rien perdu de ses qualités d’antan, mais il a gagné une liberté de jeu qui a rayonné du début à la fin du chef d’œuvre beethovenien, culminant dans un rondo final particulièrement alerte et chantant.  C’est un autre chef russe, venant quant à lui de la grande école pétersbourgeoise, Stanislas Kochanovsky, qui dirigeait ce soir-là l’orchestre. Certains mélomanes se sont demandés si la nervosité des forte staccato, l’orchestre à cordes resserré et son jeu sans vibrato, les vents particulièrement audibles et les timbales très claires, autrement dit l’option d’un  style ‘’historiquement informé’’ s’accordaient avec le lyrisme profond et la sonorité délicate de Kachatryan. C’est oublier, à mon sens, la restitution  particulièrement chantante des longues phrases mélodiques, si bien jouées par le quatuor à cordes de l’orchestre, décidément très en forme.

En seconde partie de soirée, Stanislas Kochanovsky nous aura offert une troisième symphonie de Brahms de grande classe, bien contrastée entre la froide énergie des mouvements extrêmes et les moments mélancoliques et nostalgiques des parties centrales. On eût certes aimé un surcroît de sentiment dans le célèbre allegretto ; en revanche,  on a particulièrement apprécié la droiture des instruments à vents dans les dernières mesures de l’œuvre, quand la musique semble enfin atteindre une réelle sérénité. D’un bout à l’autre de cette belle et étrange symphonie, le jeu de l’OPS s’est montré d’une clarté et d’une homogénéité parfaites.

Je profite de cette recension pour dire également tout le bien que je pense de deux concerts de musiciens amateurs, entendus durant le mois de novembre. Le samedi 12, l’Orchestre des Solistes de Strasbourg, formé d’étudiants de l’Académie Supérieure de Musique, donnait son premier concert sous la direction d’Etienne Bideau, violoniste par ailleurs. Après un larghetto pour cor de Chabrier et un concerto pour clarinette et alto de Bruch, témoignant de la qualité des solistes de cette nouvelle formation, l’orchestre et son jeune chef nous ont offert une symphonie écossaise de Mendelssohn d’une juvénilité d’inspiration et surtout d’une qualité d’exécution que l’on n’attendait pas d’une formation débutante. On aura seulement regretté l’acoustique quelque peu tourbillonnante de l’église Saint-Pierre le jeune.

Gaspard Gaget a, quant à lui, bénéficié de l’acoustique nouvellement rénovée du Palais des Fêtes pour le 150ème anniversaire de la Chorale Strasbourgeoise, institution historique qu’il dirige et qu’il dynamise depuis maintenant trois ans. Pour cette soirée du samedi 26 novembre, le Chœur d’hommes de Molsheim était convié pour des chants de son répertoire, également le Centre Chorégraphique de Strasbourg pour une chorégraphie sur une musique de Mozart. La partie instrumentale de la soirée était assurée par des instrumentistes de La Philharmonie, orchestre d’amateurs fondé en 1900. Après une petite symphonie d’un quasi-contemporain de Beethoven, G. Valéri, dirigé par le chef Gustave Winckler, musiciens et choristes strasbourgeois se sont retrouvés sous la direction de Gaspard Gaget pour un Magnificat de Vivaldi et une Spatzenmesse de Mozart qui, l’un comme l’autre, ont montré le niveau artistique que peut atteindre un ensemble de choristes amateurs lorsqu’ils sont guidés à la fois par l’exigence et l’enthousiasme. Qualités que l’on aura encore appréciées dans le chœur final de l’Oratorio de Noel de J.S.Bach, qui terminait ce programme ambitieux et fort bien conçu.

                                                                                              Michel Le Gris

GIUSEPPE VERDI

REQUIEM

Das weltberühmte Requiem von Giuseppe Verdi wurde im Festspielhaus schon mehreremale gegeben, und die Meisterinterpration von Riccardo Muti im Jahre 2019 ist noch in allen Erinnerungen. Desto mehr gespannt war man die Auffassung des jungen, gelobten und umstrittenen Teodor Currentzis zu hören. Die Version des feurigen Dirigenten war so vortrefflich, dass man meinte man hörte das Werk zum ersten Mal. Von den ersten Takten bis zum Schluss, hat er einen grossen Bogen gesponnen der jeder Fazette des Meisterwerkes völlig gerecht wurde ! Schon die ersten Takten waren gerade verblüffend, diese hauchzarten Pianissimi der tiefen Streicher die wie aus dem Nichts kommend, das Publikum in ihren Bann zogen. Der Chor fügte sich in diese Vision an, und die ersten Worte, « Requiem aeternam » waren beinahe geflüstert. Das « Dies Irae » hingegen, das oft nur hingeschmettert wird, war eine wahreTonmalerei des jüngsten Gerichts ! Wuchtig, angsteinflössend aber nicht brutal, ein stets musikalisch bleibendes Schreckensbild. Das fabelhafte Orchester und der hervorragende Chor musicAeterna haben da Massstäbe gesetzt.


Das Sänger Quartett konnte da nicht miteifern wenn sie auch auf hohem Niveau waren.

Andreas Schager, der Beste Tristan zur Zeit, verfügt über eine mächtige, schön timbrierte Heldentenorstimme die leider aller Feinheiten der Partie nicht gerecht werden konnte. Schon bei seinem ersten Eintritt drohte er zu entgleisen. Das « Ingemisco » wurde zur auftrumpfenden Opernarie und man entbehrte jedes religiöse Gefühl. 

Mathias Göerne sang, wie immer, sehr gepflegt, versuchte aber vergebens seiner schönen Baritostimme, die Farbe eines tiefen Basses zu geben, was er eigentlich nicht ist.

Zarina Abaeva verfügt über eine grosse lyrische Sopranstimme und wusste zu überzeugen aber in dem wichtigsten Teil ihrer Partie, das « Libera me », hatte sie oft Intonationsprobleme.

Eve- Maud Hubeaux war die Einzige die ihre Partie total meisterte.Ihr wunderbarer Mezzo wurde jeder Nuance der Partitur gerecht und das « Liber scriptus » wurde zu einem der Höhepunkte des Abends.

Aber dank der fabelhaften Direction von Teodor Currentzis, dem fantastisch spielenden Orchesters und dem blendend singenden Chors, verliess man das Haus mit dem Gefühl eine musikalische Sternstunde erlebt zu haben.

Jean-Claude HURSTEL

CAVALLERIA RUSTICANA

Cavalleria Rusticana ist einer der Pfeiler des italienischen « Verismo »und sicher eine der beliebtesten und meist gespielten Opern in der Welt. Altvater Verdi hat das Werk sehr gelobt. Leider konnte Mascagni den riesigen Erfolg des Werkes nicht mehr erreichen, wenn man auch « Iris » und « Isabeau » bevorzügen kann.


Thomas Hengelbrokhat die Originalpartitur studiert und beschlossen die Urfassung des genialen Wurfs zu geben. Und siehe, das Original klingt viel moderner, besonders in den Chören die beinahe avantgardiste Züge zeigen und developpierter als in der revidierten Fassung sind. So ist die Eintrittsarie des Alfios, mit Chor, viel bewichtiger und gibt der Partie  des Baritons meht Präzens. Das Trinklied des Turiddu ist auch viel länger, eine der Strophen wird mit Lola dargebieten, und der Chor gerät immer mehr in beinahe orgiastische Ausbrüche.

Das Bedeutenste aber ist das Santuzza nicht für Mezzo oder für ein Hochdramatischen Sopran gedacht ist, aber für einen lyrischen, was der Partie eine jugendliche Farbe verleiht ! Wir haben es hier mit einer jungen Frau, nicht mit einer Diva zu tun.

Die Besetzung fügt sich ganz in diese neue Perspektive ein. 

Die Rolle der Santuzza wird von Carolina Lopez Moreno mit jugendlicher Stimme vorgetragen. Ihr lyrische Sopran verfügt über eine wunderbar strahlende Höhe, überzeugt aber auch im tieferen Register. Die Kunst des Legatos und die wunderschönen Nuancen erlauben ihr das rührende Porträt einer liebenden jungen Frau zu gestalten. Da die Sängerin auch Bildhübsch ist und ein feines darstellerisches Gefühl hat kann man ihr eine grosse Karriere voraussagen.

Als die Rivalin Lola, überzeugt Eva Zaïcik mit ihrem leichten Mezzo.

Elisabetta Fiorillo , die eine fabelhafte Karriere hinter sich hat, gestaltet eine tragische Mamma Lucia, ohne je ins pathetische zu entgleisen. Die Stimme ist immer noch schön timbriert und die Ausprache hervorragend.

Giorgio Berrugi gestaltet Turiddu mit seinem schönen, strahlenden Tenor, weiss aber auch den Nuancen der Partie völlig gerecht zu werden.

Alfio wird von Domen Krizaj tadellos vorgetragen. Seine schöne Baritonstimme entfaltet sich in der Rolle, die hier viel gewichtiger ist als in der üblichen Fassung. Sein Alfio ist nicht der brutale Fuhrmann den man gewohnt ist sondern ein junger, verliebter und betrogener Mann.

Thomas Hengelbrock kostet jede Nuance der Partitur aus, die sehr geschickt orchestriert ist und nichts mit manchen Grobheiten eines falschen Verismo zu tun hat. Das grossartig spielende Balthasar Neumann Orchester ist total im Einklang mit dem Dirigenten, sowie der tadellos singende Balthasar Neumann Chor der die heiklen Stellen dieser Fassung völlig meistert.

Um das Gewicht der katholischen Kirchen in Sizilien zu unterstreichen, hat Thomas Hengelbrok das Credo der « Missa di Gloria » von Puccini vor Beginn der Oper dirigiert. Es ist sicher nicht das Beste was Puccini geschrieben hat und war eigentlich überflüssig, trotz der schönen Darbietung des Tenors.

Man kann nur wünschen das die Opernhäuser die Originalfassung des Werkes in ihren Spielplan aufnehmen werden.

Jean-Claude Hurstel

Festspielhaus Baden-Baden Freitag, den 11 November 2022
PIETRO MASCAGNI

Une direction sobre et colorée

Lors du récent concert de l’OPS les 13 et 14 octobre derniers, deux œuvres de Tchaïkovski, le grand poème symphonique de jeunesse Roméo et Juliette et la cinquième symphonie encadraient Schlomo, la symphonie hébraïque du compositeur suisse Ernest Bloch.


Ernest Bloch en 1917

Outre la beauté de toutes ces œuvres, la venue du jeune Edgar Moreau pour la partie violoncelle de Schlomo et l’interprétation de Tchaïkovski par Aziz Shokhakimov, le directeur musical de l’orchestre, rendaient la soirée particulièrement attirante. Elle fut captivante d’un bout à l’autre. L’atmosphère tour à tour recueillie et poignante de Schlomo, partition écrite en pleine première guerre mondiale, fut restituée avec beaucoup de tact et de mesure, tant chez le soliste que du côté de l’orchestre. En harmonie avec la direction sobre et colorée du chef, le son du violoncelle s’est montré d’une grande plénitude, d’un archet fin, dense mais sans la moindre lourdeur ; la corde grave de l’instrument étant, il est vrai, très peu sollicitée dans cette partition. Offerte en bis le premier soir, la sarabande de la troisième suite pour violoncelle de Jean-Sébastien Bach sous les doigts d’Edgar Moreau sortait de l’ordinaire : habitée, concentrée en même temps que très pudique, avec un son ténu, proche de celui d’une viole de gambe. Magnifique.

De nombreux micros flottaient au-dessus de la scène pour capter les deux œuvres de Tchaïkovski, en vue d’une publication prochaine chez Warner. Bien qu’originaire d’une ancienne république soviétique (l’Ouzbékistan), Shokhakimov ne les inscrit pas vraiment dans la grande tradition russe, celle mélancolique et tempétueuse d’un Svetlanov, ou d’une noirceur hautaine comme chez Mravinsky. Dès Roméo et Juliette et plus encore dans la cinquième symphonie, on entendit un orchestre ménageant de beaux contrastes entre lumière et notes sombres, sans que celles-ci ne prennent jamais le dessus. Somme toute une interprétation aussi intéressante qu’inattendue, retrouvant, à sa manière, une école française de la clarté et de la mesure, comme jadis les chefs Pierre Monteux, Paul Paray ou Alain Lombard qui nous ont tous laissé de beaux témoignages dans ce répertoire. Avec Shokhakimov, l’allegro final sonne comme une victoire indiscutable sur les forces hostiles qui assombrissent les deux premiers mouvements. Le jeu d’orchestre, de grande allure, témoigne d’un bon travail en répétition et d’une belle entente entre chef et musiciens.

                                                                 Michel Le Gris

Valentin Silvestrov, le chant des héros

Le 6 mars 2022, accompagné de sa fille et muni d’une simple valise remplie de partitions, le compositeur ukrainien Valentin Silvestrov, 84 ans, a pris le chemin de l’exil. Celui qui, en dehors de son pays, n’était connu que de mélomanes avertis, a depuis acquis une nouvelle dimension, notamment grâce à sa Prayer for Ukraine interprétée partout dans le monde.


A l’occasion de son 85e anniversaire sort Maidan, certainement l’une de ses plus belles œuvres résumant près de soixante ans de création. « Je le considère comme l’un des plus grands compositeurs de la seconde moitié du 20e siècle et de notre époque » affirme ainsi le pianiste russe Nikita Mndoyants, réfugié en France. Maïdan est un cycle de chants interprété par le chœur de chambre de Kiev et composé en hommage à cette place de Kiev qui constitua l’épicentre de la révolte de 2014 contre l’influence russe et se solda par une répression sanglante d’un pouvoir ukrainien alors prorusse. Dans cet enregistrement inédit puisque l’œuvre n’a été donnée qu’en Ukraine, Silvestrov, grâce à l’introduction du tocsin du monastère Saint Michel de Kiev et d’intonations liturgiques, construit une œuvre possédant une dimension sacrée extrêmement puissante et tisse une martyrologie musicale autour des héros de Maïdan, prolongeant ainsi sa réflexion entamée avec Diptyque. La musique se trouve également transcendée par les mots du poète Pavlo Chubynsky, eux-mêmes à l’origine de l’hymne ukrainien. L’atmosphère ainsi déployée est saisissante de beauté et d’émotion.

Auteur d’une production conséquente qui va de la musique symphonique à la musique de chambre, du répertoire sacré à la musique de films notamment ceux de Kira Mouratova, Valentin Silvestrov navigua entre de nombreux esthétiques : musiques tonale, atonale, dodécaphonique sans pour autant verser dans le polystylisme d’un Schnittke. Chez Silvestrov qui tire ses influences d’un Scriabine et d’un Chostakovitch, il y a la notion fondamentale de la prolongation, d’étirement du son, comme un chant qui vient à se réduire. Comme un infini qui ne semble jamais devoir s’arrêter. Comme quelque chose de tellurique traversant le cosmos. Cela est particulièrement saisissant dans ses œuvres symphoniques pour piano et orchestre Postludium et Metamusik dédiées au pianiste russe Aleksei Lioubimov, dont l’interprétation d’une œuvre de Silvestrov à Moscou fut interrompue par la police en avril dernier. Le pianiste ne dit pas autre chose concernant Silvestrov: « ce compositeur est l’auteur d’un cosmos unique en son genre, doté de ses propres thèmes et avant tout d’une pensée, d’un langage et d’une écriture propres ». Ce fameux cosmos se retrouve ainsi dans ces deux œuvres où orchestre et piano entrent dans une fusion stupéfiante. « Pour moi, il s’agit d’une musique absolument magnifique avec une telle esthétique faite de nouvelles harmonies brillantes et transparentes, une musique très sophistiquée en termes de texture, de rythme et d’orchestration » poursuit Nikita Mndoyants.

Le chant est ainsi à la base de tout chez Silvestrov. Il sert à traduire ses visions. Assis devant son piano berlinois, Silvestrov composa Maïdan en chantant. La musique de chambre n’échappe pas à cette force créatrice : « Le chant ne doit pas se détacher du piano mais au contraire émaner, pour ainsi dire, des profondeurs de son timbre » assure le compositeur lorsqu’il évoque Stille Lieder, pièce pour bariton et piano qui constitua un tournant dans son œuvre. Quant à son Requiem pour Larissa dédié à son épouse défunte, il donne le sentiment d’une immense plainte sortie des tréfonds de la terre. Comme dans Maidan, les morts parlent aux vivants. En chantant. Mais avec cette œuvre, la musique de Silvestrov se mue un peu plus en appel à la résistance car « maintenant, après Kiev et l’Ukraine, le monde entier est devenu un Maïdan. »

Par Laurent Pfaadt

A écouter chez ECM New Series / Universal Music :

  • leggiero, pesante, Maacha Deubner (soprano), Silke Avenhaus, (piano), Valentin Silvestrov (piano), Rosamunde Quartet (2002)
  • Metamusik / Postludium, radio symphonyorchestrer Wien, dir : Dennis Russell Davies ; Aleksei Lioubimov piano (2003)
  • Silent Songs / Stille Lieder, Sergey Yakovenko (bariton), Ilya Scheps, piano (2004)
  • Requiem for Larissa, National Choir of Ukraine, National Symphony Orchestra of Ukraine, dir : Volodymyr Sirenko (2004)
  • Maïdan, Chœur de chambre de Kiev, dir : Mykola Hobdych (2022)

Musica

La contrebasse et Joëlle Léandre

Prélude à cette rencontre, le titre au programme de la soirée « La contrebasse m’est tombée dans les mains à l’âge de neuf ans et depuis je tisse sans cesse des histoires, des liens, des aventures, en totale liberté, avec le feu qui est en moi, c’est ainsi… »


C’est aussi comme le début de ce grand moment pendant lequel nous aurons le bonheur de l’entendre nous parler de sa vie et de la voir jouer.

Il s’agit pour elle de mettre l’accent sur la transmission comme elle le montre en commençant ce concert en jouant avec deux jeunes élèves contrebassistes de l’école des Arts de Schiltigheim, Ambre Rogez et Aude Muller, elle-même se présentant en petite fille avec nattes et socquettes blanches !

Sa présence est un immense cadeau, celui qu’elle nous fait de sa vie, qu’elle nous confie comme un viatique, un témoignage de ce que c’est de fabriquer sa vie, ce qui doit être le projet de chacun. Qu’il s’en rende compte ou non il le réalisera forcément, affirme cette battante car c’est cela « vivre ». Elle ajoute que le degré de conscience qu’on en a peut varier mais qu’il est fondamental et en perpétuel réalisation.

C’est sur son propre parcours qu’elle s’appuie pour transmettre cette leçon de vie et c’est avec   humour, lucidité, simplicité qu’elle nous en conte les péripéties, depuis son enfance de fille de prolétaire, son désir de faire de la musique si évidente qu’il lui a permis de vaincre tous les obstacles jusqu’à cet attachement à la contrebasse avec lequel elle a fait sa vie.

De sa découverte du jazz, elle en parle avec enthousiasme, de l’improvisation qui lui est lié et qui, pour elle, signifie le partage, l’absence de hiérarchie, l’humain.

Ce récit captivant et dont elle souligne l’importance comme moyen de transmission était ponctué de deux très beaux moments musicaux, l’un en trio où elle accompagne avec le batteur Edward Perraud la chanteuse Lauren Newton et l’autre avec le guitariste Serge Teyssot-Gay.

Sa façon simple et généreuse de nous faire connaître son lien indéfectible entre la musique et sa vie nous a vivement touchés.

Marie-Françoise Grislin

Musica au TJP le 26 septembre

Noir sur Blanc

Conçue et mise en scène par Heiner Goebbels,  c’est une œuvre originale mais pas récente puisqu’il l’a  créée en 1996  en s’ inspirant d’un texte  d’Edgar Allan Poe « Shadow » que lui avait conseillé Heiner Muller où il est question  d’un groupe de survivants qui résiste à la peste qui sévit au dehors grâce à une solide porte d’airain. Mais les choses se compliquent, d’abord désorganisés, il faudra être ensemble pour faire face. Il s’agit donc d’une parabole sur la nécessité du collectif.


Après une entrée dispersée, les musiciens s’installent, dos tourné au public sur les rangées de bancs alignées sur le plateau. Bientôt, certains dressent une grande plaque métallique, à côté de la grosse caisse et voilà que d’autres se mettent à y envoyer des balles de tennis ce qui déclenchent de bien sonores tambourinages. Alors tous se mettent à jouer avec conviction. Les dix-huit musiciens de l’Ensemble Modern n’en sont pas à leur coup d’essai puisqu’ils ont été là dès sa création. Pendant que les musiciens sans se départir de leurs instruments vont et viennent, escaladant parfois les bancs, s’éclipsant, pour revenir sans autre forme de procès, un lecteur redira à plusieurs reprises ces mots extraits de « L’ombre » de Poe : « Vous qui me lisez, vous êtes encore parmi les vivants mais moi qui écris je serai depuis  longtemps parti pour la région des ombres ». Après divers moments où chacun semble poursuivre son projet, tous se retrouveront pour aller jusqu’à jouer en fanfare.

La musique est bel et bien théâtralisée, les musiciens n’hésitant pas à participer à la mise en place de certains éléments du décor.

Le spectacle est plein de surprises et nous laisse parfois interloqués mais on s’abandonne au plaisir de voir et d’entendre des interprètes aussi créatifs, autant comédiens que musiciens.

Marie-Françoise Grislin 

Musica 23 septembre au Maillon

La femme au marteau

Voici quelques réflexions à brûle-pourpoint inspirées par ce concert suite à des échanges avec de fidèles spectateurs de Musica. Certains se demandant si nous étions là pour Silvia Costa, sa mise en scène et sa scénographie ou pour la musique de Galina Ustvolskaya, cette élève de Dimitri Chostakovitch que nous connaissons peu, musique ici interprétée et révélée d’une manière fulgurante par le pianiste Marino Formenti.


En effet, la scénographie de Silvia Costa occupe une place importante dans ce spectacle très visuel. Ce n’est pas pour rien qu’elle a été l’assistante de Romeo Castellucci, comme lui, plasticienne, issue des Arts visuels, avec un goût pour les beaux objets, les attitudes plutôt mortifères ou hystériques, une nette tendance à l’esthétisme.

C’est son univers qu’elle apporte sur le plateau avec ces lits simples ou raffinés, ces canapés agrémentés de coussins pour des hôtes de passage au destin inconnu. Un mobilier souvent déplacé. Seul élément constant, le piano, encore est-il bousculé et prié de faire place à l’objet qui arrive.

 Sans doute cela est-il à l’image de la vie mouvementée de la compositrice qui, après avoir rompu avec son maître a su mener ses propres recherches et créer une musique très personnelle.

Les six sonates qu’elle a écrites entre 1947 et 1988 sont l’objet de ce concert et nous avons été emportés par cette musique tellement particulière et expressive, bouillonnante, sans concession, exprimant la violence, les drames avec parfois ce répit, ce calme nécessaires à qui veut reprendre haleine. Mario Formenti en donne une interprétation impressionnante. Avec une énergie, une conviction à toute épreuve, dans un jeu tellement physique que le pianiste semble faire corps avec son instrument, il rend à la compositrice russe un puissant et légitime hommage.

 Marie-Françoise Grislin

Musica au Maillon le 27septembre

Festival Musica, Kaija Saariaho

Kaija Saariaho, l’invitée d’honneur

Après la représentation de son magnifique opéra « Only the sound remains » plusieurs œuvres de la compositrice finlandaise nous ont été proposées dont la projection d’« Innocence » son dernier opéra créé au Festival d’Aix-en- Provence en 2021, suivi d’un concert intitulé « Kaija dans le miroir » où ses amis musiciens  lui rendent hommage en reprenant certaines de ses œuvres.


Enfin ce sera le très beau concert « Eblouissements » donné par l’orchestre national de Metz Grand Est .

Un concert organisé de façon intelligente, les deux œuvres de Kaija Saariaho étant entourées par celles de deux compositrices. En ouverture, une pièce d’Olga Neuwirth « Coronation V : Spraying sounds of hope”. Ecrite pendant le confinement, les vents et les percussions lui impliquent un côté un peu martial, genre marche dérisionnée.

 C’est alors que vient à être jouée « Trans » de Kaija Saariaho, un concerto pour harpe qui nous donne l’occasion de découvrir un célèbre harpiste Xavier de Maistre. Son jeu très subtil est soutenu discrètement par un orchestre particulièrement bien dirigé par David Reiland qui laisse toute la place au soliste. Après un premier mouvement où l’emporte la limpidité des sons de la harpe, ceux-ci se font plus graves pour, dans le troisième mouvement face à l’orchestre bourdonnant se faire plus répétitifs puis à peine audibles avant une dernière reprise.

Après l’entracte c’est « Verblendungen », pièce écrite par Kaija en1984 que l’orchestre entame avec fougue, saturant l’espace avec le martèlement de la grosse caisse. Puis tout redevient fluide sans heurt, sans précipitation, une musique harmonieuse avec parfois quelques grondements souterrains. Bientôt tout s’efface imperceptiblement dans de discrets tapotages.

Nous aimons la musique de cette compositrice qui réussit toujours à toucher notre sensibilité et à laisser vagabonder notre imaginaire.

Le concert s’achève avec une œuvre en création mondiale de la compositrice italienne Clara Iannotta, bien dans l’esprit de ce concert « Darker Stems » évoquant, à travers des sons contrastés, mélangés, où prennent place des raclements, des sons aigus de scie musicale, des tapotages sur boîtes en carton, les périodes difficiles traversées par la compositrice.

 Un grand moment musical avec des interprètes de haut niveau.

Marie-Françoise Grislin

Le 22 septembre à la Cité de la musique et de la danse.

Festival musica

Hyper concert

Un moment tout à fait extraordinaire nous était proposé par Musica avec les ensembles « L’Imaginaire » de Strasbourg et « Hyper Duo » de Bienne. Nous permettant, de plus, de découvrir une nouvelle et très belle salle de spectacle de l’Université de Strasbourg, La Pocop .


Ce n’est pas seulement l’oreille qui se délecte des sons soufflés de la flûte jouée avec retenue et application par Keiko Murakami, du piano endiablé de Gilles Grimaitre et du saxo de Philippe Koerper notre vue est plus que sollicitée pendant ce concert qu’on peut qualifier d’expérimental tant il réserve de surprises.

C’est ainsi par exemple que le gros ballon qui se met à circuler entre les musiciens devient objet ludique susceptible d’ajouter quelques grincements à la partition quand on frotte son enveloppe.

Sans oublier qu’un écran disposé en fond de scène présente toutes sortes d’images kaléidoscopiques colorées que la musique semble impulser. A l’électronique et la régie vidéo, Daniel Zea

Sans oublier non plus que sur ce même écran nous verrons apparaître les visages des musiciens arrangés d’une drôle de façon, figés ou déformés yeux fixes, bouches rétrécies ou agrandies avec rajouts d’objets divers et bizarres sur ces visages virtuels. Une mise en images qui accompagne les partitions de Daniel Zea, avec sa nouvelle version de « Toxic Box » et « L’adieu aux sirènes » de  Hibiki Mukai. Tout cela très endiablé nous perdait dans les entrelacs des sons et des images.

La partie réservée à Hyper Duo était modifiée en raison de l’absence d’un des musicien, Julien Mégroz, malade. Elle fut essentiellement consacrée à la vidéo de leurs nombreux « Cadavres exquis » évidemment déjantés puisque pratiquant le collage de bouts de films comme le pratiquaient  les surréalistes avec les textes.

Des musiciens pleins d’énergie et de virtuosité au service d’une musique innovante pour une soirée d’avant-garde bien adaptée à cette nouvelle salle de spectacle.

Francis Grislin

Un Concert Musica du 21 septembre