Archives de catégorie : Musique

Leopold Mozart

Pendant longtemps,
Léopold Mozart
accepta de vivre dans
l’ombre du génie de
son fils. Il mit entre
parenthèses son
talent de
compositeur qui fut
réel comme en
témoigne cette Missa
Solemnis
si bien que,
pendant longtemps,
on attribua cette œuvre à un éclair de
génie de son jeune fils.

Avec cet enregistrement succédant à celui, unique, de 1982, Léopold
Mozart apparaît non plus comme le père de Wolfgang mais bel et
bien comme le premier des Mozart. Si cette Missa Solemnis s’inscrit
encore dans la musique de son temps dominée par Bach, sa beauté
n’en est pas moins grande. Et à l’écoute de ce disque, il y a
indubitablement un « son » Mozart porté brillamment par
l’orchestre philharmonique de chambre de Bavière, originaire
comme Léopold, d’Augsbourg, qui maintient à merveille les
équilibres sonores avec les chanteurs, et surtout plante les graines
de la future grande messe en ut mineur du fils. A découvrir donc de
toute urgence.

Par Laurent Pfaadt

Missa Solemnis, Bayerische Kammerphilharmonie,
Alessandro de Marchi, Aparté
Chez BR Klassik

Un chat dans les bois

Francesco Piemontesi © Marco Borgreve

Le pianiste suisse
Francesco
Piemontesi a offert
un Ravel de toute
beauté

L’auditorium de
Radio France s’est
transformé, le temps
d’une soirée, en une machine à remonter le temps, embarquant ses
spectateurs dans un voyage au sein de la musique française du 20e
siècle. Centenaire oblige, ce voyage débuta par une subtile
navigation sur les eaux mystérieuses des Jeux de Claude Debussy.
Pareil à un coucher de soleil en plein été, la conduite d’Ingo
Metzmacher, experte en matière de musique du 20e siècle, fut
emprunte de l’onirisme nécessaire à toute interprétation
debussienne bien servie il est vrai par des bois inspirés qui ne
faisaient – on ne le comprit que plus tard – que s’échauffer sur ce
cours d’eau symphonique. L’accompagnement tout en subtilité du
violon solo, Hélène Collerette, renforça ce sentiment de rêve.

C’est alors, au moment où ce voyage atteignait les côtes ravéliennes
qu’un chat nommé Francesco Piemontesi sauta dans ce navire. Il se
rappela certainement ses leçons auprès du grand Weissenberg au
moment d’entamer le concerto en sol majeur de Maurice Ravel. Ses
coups de griffes dessinèrent un jeu alerte, bondissant notamment dans ce premier mouvement qui reste un morceau de bravoure
pianistique pour tous ceux qui s’y frottent. Son excellente maîtrise
du tempo rencontra un orchestre philharmonique de Radio France
virevoltant, transformé en une souris espiègle qui joua plus qu’elle
ne lutta avec le soliste. Cela produisit une réelle complicité, déjà
perceptible au printemps dernier dans les variations symphoniques
de Franck, et surtout une interprétation d’une grande beauté.

Le meilleur restait indubitablement à venir avec l’adagio assai. Le
chat se lova dans cette musique où Piemontesi déploya toute sa
sensibilité. Bien accompagné par des bois de haute volée, on eut
l’impression de voir l’ombre du grand Bernstein dessiner de sa main
une arabesque dans l’air tandis que le temps sembla, un instant,
suspendu. Un triomphe et un sourire satisfait du chef accueillirent la
dernière note du pianiste suisse.

Les bois et en particulier la clarinette et le hautbois n’en avaient pas
encore fini et transformèrent ce triomphe en apothéose. Ils furent à
l’avant-garde d’une deuxième symphonie d’Henri Dutilleux, dite « le
Double » en référence à ces deux orchestres enchâssés
musicalement. Maniant parfaitement les nuances de tonalités et de
rythmes, Ingo Metzmacher bien aidé par l’alto, le violoncelle, le
basson mais surtout par un continuum d’un clavecin de cristal,
réussit à produire cet écho qui est à la base de l’œuvre de Dutilleux.
Il ne lui restait plus alors qu’à conduire ce navire sur les rives
bienveillantes d’un Claude Debussy.

Par Laurent Pfaadt

Concert du 12 octobre 2017

Love is in the saxo

Jowee Omicil © Renaud Monfourny

Le jazzman multi
instrumentiste
Jowee Omicil a
enflammé le New
Morning

Des messages
d’amour par dizaines.
Avec les mains. Avec
sa musique. Pendant près de deux heures, le nouveau petit génie du
jazz, Jowee Omicil a enchaîné titres de son dernier album Love
Matters !
et des morceaux de son opus précédent Let’s Bash ! devant
un public visiblement et à raison acquis à sa cause musicale bigarrée
d’influences diverses.

Tout débuta par un hommage à Charles Aznavour et à sa Bohème
avant d’enchaîner sur un autre petit génie, le non moins connu
Mozart dont il nous offrit sa réinterprétation agrémenté d’un Bash !
Cette onomatopée fut d’ailleurs le cri de ralliement d’un public à son
idole d’un soir qui passa avec bonheur d’un jazz classique version
Thelonius Monk ou Miles Davis au mendé martiniquais ou au rara
haïtien avec ses rythmes déhanchés (Pipillita). Quelques incursions
africaines pour un hommage à Fela Kuti bien aidées en cela par un
petit prodige des percussions, ou orientales toujours revisitées à la
sauce haïtienne se glissèrent dans ce programme avant que la
participation fortuite du grand chanteur haïtien James Germain,
présent dans la salle et interprétant Rara Demare ne ravisse une
foule chantant et dansant debout sur ces rythmes créoles.

Passant aussi facilement d’instruments (saxophone, cornet, flûte
piccolo, clarinette basse ou rhodes) que de lunettes, Jowee Omicil
délivra ainsi un concert mémorable à tous les spectateurs, s’offrant
quelques incursions là où on ne l’attendait pas. C’est ainsi que l’un
des derniers morceaux à la clarinette basse transforma, pendant
quelques minutes, le mythique New Morning en non moins
mythique IRCAM.

Il serait cependant injuste d’évoquer les talents musicaux et de
showman de Jowee Omicil qui n’hésita pas à troquer son saxophone
pour le rhodes sans parler de ses musiciens. Car avec un pianiste
somme toute assez jazzy, un batteur tout droit sorti d’un groupe
soûl des années 70 et un bassiste camerounais au slap virevoltant,
les musiciens du natif de Montréal furent à l’image du style unique
et inventif d’Owicil, produisant une alchimie musicale pleine de
rythmes et de feu qui consuma toutes les timidités. « I want to make
jazz popular now! »
lança-t-il à l’intention d’une foule qui lui offrait
une standing ovation méritée. Mission réussie.

Par Laurent Pfaadt

Concert du 11 octobre 2018
A écouter : Jowee Omicil, Love Matters !  Jazz village (PIAS)

Nouvelles lumières, nouvelles étoiles

Comme ses
précédentes, la
nouvelle saison de la
Philharmonie du
Luxembourg brillera
de mille feux

Le ciel est là dans son écrin architectural grandiose. Ne manque plus
que les lumières et les étoiles pour le faire briller. Et ces dernières
seront, une fois de plus, légion. Des artistes de légende, des
orchestres incroyables, des rencontres musicales stupéfiantes
viendront émailler la nouvelle saison de la Philharmonie du
Luxembourg.

Il faut bien un commencement et c’est un prodige du violon, peut-
être le plus grand, Leonidas Kavakos, qui ouvrira cette saison en
compagnie de l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg dirigé
par son très respecté chef, Gustavo Gimeno. Il a choisi Stravinsky
quand d’autres violonistes opteront pour Mozart (Anne-Sophie
Mutter), Chostakovitch (Maxim Vengerov), Beethoven (Vilde Frang
et Isabelle Faust) ou Bartók (Lisa Batiashvili). Sol Gabetta, Gauthier
Capuçon et Jean-Guihen Queyras accompagneront au violoncelle
ces cordes enflammées. Du côté des claviers, Yuja Wang, artiste en
résidence de cette saison, Yefim Bronfman, Lang Lang, Murray
Perahia, Daniil Trifonov, Sir Andras Schiff, Hélène Grimaud, Grigori
Sokolov, Pierre-Laurent Aimard viendront faire résonner les accords
d’une sonate n°8 de Prokofiev en ressuscitant l’ombre du grand
Gilels, les impromptus de Schubert, les structures de Boulez ou
quelques concertos de Beethoven. Comme chaque année, des
instruments et instrumentistes moins connus seront à découvrir tels
l’organiste Iveta Apkalna ou le percussionniste Wieland Wetzel qui
nous fera apprécier le concerto pour timbales de William Kraft.

Les grandes voix de notre temps ne seront évidemment pas oubliées
et Joyce Di Donato, Cecilia Bartoli, Magdalena Kozena, Anja
Harteros, Miah Persson très attendue dans la quatrième de Mahler,
Thomas Quasthoff ou la soprano Kristine Opolais qu’il faudra
absolument découvrir dans un répertoire russe tout comme la basse
Petr Migunov dans la terrifiante treizième symphonie de
Chostakovitch seront au rendez-vous.

Pour accompagner tout ce beau monde, il faudra quelques
phalanges venues de Vienne, d’Amsterdam, de Londres, de Berlin ou
de Rome avec à leur têtes de brillants chefs. Les sages (Blomstedt,
Chailly, Ashkenazy, Haitink, Rattle, Jansons ou Temirkanov)
côtoieront leurs disciples (Dudamel, Nelsons, Grazinyte-Tyla ou
Petrenko) pour nous délivrer des interprétations qui resteront à n’en
point douter dans toutes les mémoires. Et les Requiem de Mozart et
de Verdi avec Gardiner et Herreweghe prendront alors des airs de
triomphe ! Au milieu de cette joyeuse bataille, l’OPL et son chef
Gustavo Gimeno continuera, saison après saison, concert après
concert, tournée après tournée, de tracer cette route qui
l’emmènera à n’en point douter, d’ici quelques années, vers les
sommets musicaux européens.

Sortir des sentiers battus, telle est toujours la volonté affichée de la
Philharmonie. Et cette année, nos guides s’appelleront Brad
Mehldau, autre artiste en résidence, ou Gregory Porter qui
transformera la Philharmonie en club de jazz tandis qu’Anouar
Brahem, Rokia Traoré et Angélique Kidjo viendront instiller un peu
d’Orient et d’Afrique dans ces murs. Au final, qu’elles soient
mélancoliques ou étincelantes, noires ou dorées, toutes ces étoiles
resteront dans nos yeux et surtout dans nos oreilles.

Par Laurent Pfaadt

Retrouver toute la programmation 2018-2019 de la Philharmonie du
Luxembourg sur : 
https://www.philharmonie.lu/fr/

Et Salonen dompta le titan

© Benjamin Ealoveg

Beethoven et
Mahler illuminèrent
le théâtre des
Champs-Élysées

Il faut bien
reconnaître qu’entre
le Philharmonia et
son directeur
musical, Esa-Pekka Salonen, la complicité est parfaite. L’orchestre
sait ce que veut son chef et celui-ci n’a, ni à apprivoiser, ni à
convaincre la phalange qu’il dirige. Cela donne des prestations bien
huilées, sans heurts où chaque son trouve sa juste place, celle
décidée par le chef, et où les équilibres sonores sont parfaitement
respectés. Ce fut le cas avec la seconde de Beethoven, symphonie
féminine qui associe le tempo orageux du maître de Bonn avec la
rondeur de sa conception, loin des cinquième ou septième
symphonies.

Ici donc l’ADN britannique du Philharmonia est parfaitement adapté
à l’œuvre et la baguette du chef, trempée dans la fougue
beethovenienne avec ce qu’il faut de violence contenue, fait mouche.
L’exécution ravit le public. Mais il manque une histoire, celle que
raconte parfois la rencontre entre un homme et un orchestre.

Pour cela, il a fallu attendre la première symphonie dite Titan de
Mahler. Car ce dernier ne supporte pas l’académisme. C’est toute la
différence entre romantisme et postromantisme. Salonen aurait pu
choisir d’user d’effets sonores pour contenter son auditoire. Mais
c’était mal connaître le chef car dès les premières notes, nous
embarquâmes dans un voyage musical prodigieux. Les tempos lents
de la symphonie furent d’une beauté stupéfiante lorsque les parties
plus rapides revêtirent, grâce à des cordes affûtées, un caractère
plus âpre notamment dans ce début si connu du second mouvement.
Le chef instilla à l’orchestre britannique un supplément d’âme
viennois mais une âme toute mahlérienne avec ce qu’il faut de doute
et de noirceur, bien aidé en cela par des percussions et des
clarinettes alertes.

Salonen réveilla ainsi le titan qui sommeillait dans l’œuvre grâce un
orchestre transformé en organisme vivant. On se surprit à retenir
son souffle pour savoir qui de l’orchestre ou du démon allait gagner
ce combat pour reprendre les mots de Zweig. Mais Salonen, devenu
entre-temps compositeur, comprit parfaitement le message de
Mahler et s’employa à dompter la créature musicale. Grâce au fil
musical qui ne fut d’ailleurs jamais une chaîne, tissé tantôt par la
flûte tantôt par cette harpe, merveilleuse étoile dans la nuit
mahlérienne, tantôt enfin par ces violoncelles, le charme opéra
parfaitement.

Vint alors le troisième mouvement qui s’ouvrit avec le thème de
Frère Jacques entamé par la contrebasse. L’histoire se poursuivit, le
titan sembla traverser ce siècle qui nous sépare de Mahler, au gré de
lamentos funèbres et d’explosions fracassantes. Puis il parvint, grâce
à Salonen et au Philharmonia, jusqu’à nous, jusqu’à cette salle au
nom prédestiné devenu le temps d’une soirée ce lieu où mythe et
réalité ne firent plus qu’un.

Par Laurent Pfaadt

A écouter : Esa-Pekka Salonen, The complete sony recordings,
Sony Classical, 2018

Un souffle venu du nord

Ksenija Sidorova,
star de l’accordéon,
était l’invitée de
l’Orchestre
Philharmonique du
Luxembourg

Il y a toujours
quelque chose
d’excitant à découvrir
de nouvelles œuvres,
de nouveaux
interprètes et des
instruments, disons,
moins fréquents. Car il faut bien le reconnaître : programmer un
compositeur inconnu – contemporain de surcroît – permet certes de
résoudre ces équations musicales mais représente un pari
commercial risqué. Ce type d’argument ne semble pas effrayer la
Philharmonie du Luxembourg comme en témoigne le concert donné
le 20 avril dernier. Et quand l’orchestre philharmonique du grand-
duché dirigé pour l’occasion par le chef estonien Paavo Järvi, artiste
en résidence, se rend complice d’une telle aventure, le résultat ne
peut que détonner.

Le chef commença par nous embarquer sur les terres musicales du
grand Sibelius, et nous délivra à travers le poème symphonique
assez peu connu, Chevauchée nocturne et Lever de soleil, un condensé
épique du génie finlandais où pointèrent passion et puissance
tellurique.

Arriva ensuite Ksenija Sidorova. L’accordéoniste entra dans l’œuvre
d’Erkki-Sven Tüür, Prophecy, comme un vent pénétrant dans une
maison abandonnée. L’œuvre du compositeur estonien, mêlant
abstraction et polystylisme, qui tend à ce titre à le rapprocher
d’Alfred Schnittke, est inquiétante, oppressante. A mesure que les
doigts de Sidorova, accompagnés magnifiquement par les bois
rivalisèrent de virtuosité, il se dégagea un sentiment d’urgence, de
course à l’abîme. Il se créa alors plus qu’un dialogue, une véritable
respiration où l’énergie de l’orchestre sembla comme aspirée par
l’accordéon pour être aussitôt renvoyée vers la phalange
luxembourgeoise. Un sentiment d’effervescence entretenu par des
percussions lumineuses lancées à la poursuite d’un accordéon jetant
dans la salle ses reflets irisés, gagna l’assistance. D’ailleurs, l’ovation
que le public réserva à la soliste fut à la mesure de sa magnifique
interprétation.

L’idylle entre l’orchestre, le chef et le public se poursuivit avec
Wagner et son Siegfried, interprété avec une légèreté bienveillante
grâce à des bois et des cuivres, notamment le cor solo, dont la
pudeur permit à la musique de gagner en profondeur.

Restait à conclure cette soirée. Puisant dans son incroyable maîtrise
beethovenienne, le chef emmena vers les sommets musicaux un OPL
qui n’en demandait pas mieux. Alliant puissance et précision, la
baguette vigilante du chef ne se laissa jamais aller à la facilité ni à des
effets sonores qui auraient, à n’en point douter, comblé le public,
mais auraient dénaturé cette quatrième symphonie. L’hommage
voulu par le compositeur à Haydn était à ce prix. Accompagné de
quelques instrumentistes très en verve notamment le basson, il
choisit l’excellence. Le résultat n’en fut que meilleur.

Par Laurent Pfaadt

Dans la tête de John Adams

Berliner Philharmoniker
Philharmonie
John Adams © Kai Bienert

Magnifique
rétrospective du
compositeur
américain par les
Berliner
Philharmoniker

John Adams est
certainement l’un
des plus grands
compositeurs
vivants. Grâce à ce
voyage dans l’univers musical du génie
américain, testament de la résidence du compositeur à Berlin en
2016-2017, ce coffret grave pour l’histoire, la rencontre entre les
Berliner Philharmoniker et le compositeur.

On y découvre ainsi les différents univers musicaux que traversa
John Adams et qui sculptèrent son œuvre et son travail de
composition. Ainsi, Harmonielehre, composée en 1985, s’il est un
hommage à Arnold Schönberg, inscrit Adams dans le minimalisme
de ces années en le rapprochant clairement d’un Philip Glass ou d’un
Steve Reich, et plonge l’auditeur dans un véritable tourbillon sonore.

La courte pièce Short ride in a fast machine est plus explosive,
presque spatiale. Quant à City Noir, cette symphonie-hommage à
Darius Milhaud, avec sa forte dominante des bois et des cuivres –
une constante chez Adams – elle apparaît sous la baguette experte
de Gustavo Dudamel, comme un monstre musical qui, cependant, ne
rechigne pas à danser sous la férule du saxophone alto de Timothy
McAllister. Avec cette direction où le chef vénézuélien transforme
les Berliner en Simon Bolivar Orchestra, John Adams marche ici sur
les traces d’un Leonard Bernstein qui aimait tant mêler esthétiques
musicaux hétéroclites. Il faut dire que Dudamel connaît
particulièrement bien son affaire pour avoir créé l’œuvre en 2009.
L’oratorio The Gospel According to the Other Mary, nouvel exemple de
mélange des genres réussi, complète le coffret.

La grande réussite de cette rétrospective tient beaucoup à la
plasticité du Berliner Philharmoniker qui est parvenu, sous la
houlette de chefs tels que Gustavo Dudamel et surtout Sir Simon
Rattle, à s’ouvrir définitivement à la musique contemporaine et à
sortir de sa rigidité légendaire. Ici, on mesure ainsi toute sa plasticité
sonore qui lui permet de donner corps aux œuvres de John Adams.
Mettant en exergue certains instruments phares du compositeur
comme la trompette ou la clarinette dans City Noir par exemple,
l’orchestre n’écrase jamais l’œuvre de son poids romantique. Ce
dernier sait également utiliser son formidable son pour exalter la
brillance de la musique d’Adams grâce à des percussions et des
cuivres alertes notamment dans Harmonielehre. Il faut dire que les
chefs convoqués pour l’occasion et sensibles à la musique du
maestro, veillent. Le maestro lui-même n’hésite pas à prendre la
baguette pour diriger son deuxième concerto pour violon,
Shéhérazade 2, en compagnie de Leila Josefowicz dans une version
nettement plus mordante que la version gravée sur le disque et
dirigée par un autre adepte de la musique du compositeur
américain, David Robertson.

Cette justesse dans l’interprétation permet ainsi de tirer toute la
quintessence du message philosophique de chacune des œuvres du
compositeur. Ce voyage dans la psyché humaine prend ainsi, en
voguant dans la tête de John Adams, une dimension ontologique. Et
on parvient brièvement à toucher du doigt son génie.

John Adams Edition, Berliner Philharmoniker,
dir. John Adams, Kirill Petrenko, Sir Simon Rattle,
Gustavo Dudamel, Alan Gilbert,
Berliner Philharmoniker label, 2017

Laurent Pfaadt

Goerner illumine Würth

Nelson Goerner © Benoit Linder

Le pianiste
argentin clôturait
la deuxième
édition du festival
piano au musée
Würth.

Écouter Nelson
Goerner constitue
toujours une
expérience unique
car à l’image de ces
grands pianistes qui traversent notre planète et s’arrêtent parfois
près de nous, aucune interprétation ne se ressemble.

Le petit auditorium du musée Würth d’Erstein ne s’était
certainement pas préparé à une telle expérience. Pourtant le
pianiste roumain Herbert Schuch avait semblé, avec ses variations
Diabelli, donner le ton : celui de la recherche du juste sentiment
humain, où l’introspection dispute à l’expression. Son hommage au
grand Beethoven dont il remporta le concours éponyme à Vienne
tint beaucoup de la révérence. Ces miniatures relevèrent d’un
minutieux travail de marqueteur, assemblant lentement avec
assurance, gravité et émotion, les pièces de la grande fresque de
ce compositeur qui, parvenu au soir de sa vie, se tourne vers Bach,
l’autre grand maître de la variation. A ce titre, Schuh fut parfait.
Métronome dans une main et mélancolie dans l’autre, il sut
épouser les tempêtes pianistiques de son idole tout en s’amusant
avec. On eut parfois l’impression de revenir dans ces salons
viennois où le génie de Bonn se produisit.

Cependant, rien ne présageait le choc Goerner. Ni les disques au
demeurant excellents, ni cette réputation qui le précède. Veines
palpitantes et masque romantique de circonstance, Goerner vint
au festival avec le grand répertoire. D’abord Schubert qu’il
sublima avec son touché prodigieux parvenant à retranscrire à
merveille les passages tourmentés dans cet océan de tranquillité.
Puis Brahms et ce monument que constituent les Variations
Paganini que Goerner édifia dans un granit noir où les marteaux
du piano taillèrent dans ce roc qui, au fur et à mesure de
l’interprétation, devint si friable qu’il explosa.

À n’en point douter, le noir lui sied à merveille puisqu’aux
commandes de son vaisseau musical, Goerner embarqua alors,
dès les premiers accords, les spectateurs pour un voyage sur ce
Styx que constitue la musique de Fréderic Chopin. Ses nocturnes
furent autant d’étapes enfiévrées et ténébreuses où le pianiste sut
parfaitement mettre en exergue les différentes variations de
rythmes tandis que les liaisons furent subtilement amenées. La
troisième sonate paracheva ce monument sonore. Le presto finale
s’apparenta à une conversation entre le soliste et le diable et à
entendre Goerner, on comprit que le diable n’eut pas le dernier
mot, ou plutôt la dernière note. Les spectateurs se souviendront
encore longtemps de ce concert qui marquera certainement la
jeune histoire d’un festival désormais appelé à durer.

Laurent Pfaadt

Une Philharmonie entre traditions et modernité

La programmation 2017-2018 de la Philharmonie du Luxembourg
offrira encore de belles surprises

Chaque année, c’est la même chose. On ouvre avec avidité le
programme de la Philharmonie du Luxembourg et on se dit qu’on
n’aura pas assez de temps pour tout voir. Alors il faut
malheureusement faire des choix. D’autant plus qu’il y en aura pour
tous les goûts. Cela commencera avec un empereur et se terminera
avec un roi. Daniel Barenboim et Evgueny Kissin qui tous les deux
viendront célébrer au piano le génie de Beethoven, respectivement
le 6 novembre 2017 et le 26 juin 2017. Des pianistes, il en sera bien
évidemment question. Krystian  Zimerman en premier lieu dont
l’instrument nous emmènera sur les traces de Léonard Bernstein
mais également Katia Buniatishvili (18/01) et Rudolf Buchbinder
(01/06) pour un voyage dans la Mitteleuropa en compagnie
respectivement de Liszt et de Brahms, dans le train de l’orchestre
philharmonique du Luxembourg et de son chef Gustavo Gimeno qui,
saison après saison, confirment leurs qualités. Les violonistes ne
seront pas reste puisqu’il faudra compter avec quelques-uns des
meilleurs archets du monde avec la magnifique Viktoria Mullova
dans Brahms (24/01), le génial Leonidas Kavados (11/12), Frank
Peter Zimmermann (12/01), Christian Tetzlaff (13/06) ou Baiba
Skride (24/01). Parmi cette effusion de cordes, il serait injuste
d’oublier l’alto d’Antoine Tamestit qui viendra nous faire découvrir
le concerto de Jorg Widmann (12/03), certainement l’un des
compositeurs vivants les plus talentueux ou le violoncelle de Sol
Gabetta dans un concert de musique de chambre où la deuxième
sonate de Brahms (10/01) restera certainement dans toutes les
mémoires. Enfin pour ceux qui préfèreraient les illustres baguettes,
ils auront l’embarras du choix avec Mariss Jansons (22/11), Yannick
Nézet-Séguin (25/05), Riccardo Chailly (27/01), Riccardo Muti
(26/05), Bernard Haitink (19/11) ou Sir Simon Rattle qui viendra
présenter avec son nouvel orchestre, le symphonique de Londres,
un cycle consacré aux trois œuvres posthumes de Gustav Mahler
(19/12 ; 23 et 24/04).

Passé ces tempêtes sonores, un peu de calme sera le bienvenu. La
magnifique pianiste japonaise Mitsuko Utchida (12/11 et 29/01)
célèbrera Schubert tandis que la violoniste Anne-Sophie Mutter
(30/05), la soprano Anna Prohaska, artiste en résidence de la
Philharmonie, et le pianiste russe Grigori Sokolov (25/11)
marqueront incontestablement cette saison.

Ce voyage musical ne serait pas complet sans ses traditionnelles
escapades autour du monde. La venue de Gilberto Gil le 7 janvier
2018 constituera à n’en point douter l’un des points d’orgue de cette
saison. Mais nombreuses seront également les occasions de
découvrir des instruments moins connus et de s’émerveiller autour
de traditions musicales différentes. Aux échos du oud de Dhafer
Youssef répondront la trompette de Wynton Marsalis (24/02), les
rythmes maliens de Fatoumata Diawara (23/03) et le cor des Alpes
de Carlo Torlontano (07/05). Enfin, l’accordéon de Ksenija Sidorova
dans Prophecy for accordion and orchestra (2007) du compositeur
estonien Erkki-Sven Tüür en compagnie de l’orchestre
philharmonique du Luxembourg dirigé par Paavo Jarvi, ne devra
être manqué sous aucun prétexte. Cette soirée du 20 avril prochain
résumera à elle-seule cette volonté de la Philharmonie d’allier en
permanence traditions et modernité. Pour notre plus grand plaisir.

Laurent Pfaadt

Gimeno © Marco Borggreve

https://www.philharmonie.lu/fr/

Le musée qui fait son récital

Deuxième édition de Piano au Musée Würth

Voilà un festival qui devrait constituer l’un des rendez-vous musicaux
incontournables de la région. Une fois de plus, le musée Würth alliera
l’art à la musique. Il sera possible, en plus d’admirer jusqu’au 8 janvier
2018 les trésors de l’exposition « la tête aux pieds », d’écouter Chopin,
Brahms, Schubert ou Beethoven sous les doigts de musiciens
d’exception. 

Avec Philippe Bianconi ou le génial Nelson Goerner qui clôturera
cette deuxième édition, le piano résonnera en maître. Le virtuose
argentin qui compte parmi les meilleurs interprètes de Chopin ou
de Liszt – et pour cause, il remporta le premier concours Liszt de
Buenos Aires en 1986 – régalera les spectateurs des deux
premières nocturnes et de la troisième sonate de Chopin qu’il a
d’ailleurs gravé sur le disque (EMI). De Chopin, il en sera
également question avec la pianiste polonaise, Ewa Osinska, qui
aura une fois de plus à cœur de faire résonner les accords du plus
français des compositeurs polonais et accompagnera les
spectateurs sur des chemins de traverse notamment ceux d’un
autre compositeur polonais, le génial Karol Szymanowski.
D’autres compositeurs seront à redécouvrir : Nicolaï Medtner ses
doigts de l’Ukrainien Vadym Kholodenko, vainqueur du concours
Van Cliburn en 2013 ou Alban Berg dont l’œuvre pour piano reste
largement méconnue et que

Vincent Larderet

dans son récital
d’inauguration s’emploiera à
nous faire aimer. Pour ceux
qui souhaitent des « tubes », il
faudra venir écouter la
sonate des adieux d’Ana
Kipiani, un jeune talent à
suivre, les variations Diabelli
par Herbert Schuch qui
rendra hommage au grand
Beethoven ou les Préludes de
Debussy d’un Philippe
Bianconi qui nous emmènera,
à n’en point douter, sur les
traces du légendaire Arturo
Benedetti Michelangeli.

Des escapades dans la musique de chambre et le jazz seront
possibles durant ces neuf jours. Le violoncelle de Marc Coppey,
ancien du quatuor Ysaye, le violon de Nicolas Dautricourt et le
piano de Vincent Larderet emmèneront les spectateurs se
contempler dans les miroirs de Ravel. Marc Coppey rejoindra
ensuite le pianiste Peter Laul pour les troisième, quatrième et
cinquième sonates de Beethoven. Enfin préparez-vous à pénétrer
dans l’un des univers jazzy les plus originaux avec les musiciens du
Colin Vallon trio qui, avec les titres de leur dernier album, Danse
(ECM records), ne manqueront de vous émouvoir et de vous
déstabiliser. Avec de surcroît des tarifs plus qu’attractifs, il serait
donc dommage de passer à côté de cette parenthèse enchantée.

Laurent Pfaadt

Piano au musée Würth, 10-19 novembre 2017.
Toutes les informations à retrouver sur :
http://www.musee-wurth.fr/wp/index.php/festival-piano-au-musee/