Archives de catégorie : Musique

Interview Christophe Rousset

Christophe Rousset
© Eric Larrayadieu

« Salieri, ce mal-
aimé »

Christophe
Rousset est
claveciniste et le
chef fondateur des
Talens lyriques. Sa
formation est
aujourd’hui l’une des meilleures
interprètes de musique baroque, collectionne les récompenses
(victoire de la musique classique, nomination aux Grammy
awards) et ses disques sont régulièrement distingués par la
critique. A l’occasion de l’enregistrement du Tarare d’Antonio
Salieri chez Aparté, Christophe Rousset revient sur ce
compositeur quelque peu oublié.

Après les Danaïdes et les Horaces, vous enregistrez Tarare
d’Antonio Salieri. Qu’est-ce qui vous attire chez ce compositeur ?

Son étiquette de « mal-aimé » de l’histoire de la musique. Salieri
était acclamé partout en Europe et bénéficiait d’une réputation
bien plus importante que celle de Mozart. Cherchons l’erreur!

Comment qualifierez-vous ses opéras français ?

Ils s’inscrivent dans la tradition de Gluck qui lui obtient la
commande des Danaïdes. Il s’inspire sans imiter et va plus loin dans
ses architectures, dans ses audaces, ses couleurs orchestrales bien
plus « viennoises ». Et l’avantage quand Salieri écrit en français
c’est qu’on n’ira pas le comparer à Mozart car ce dernier n’a pas
écrit d’opéra en français. Quelle chance pour Salieri ! Ainsi, son
génie propre peut s’exprimer sans que nous le fassions passer sous
d’injustes fourches caudines.

N’est-il pas un compositeur malaimé qui a eu la « malchance »
d’être né à la même époque que Mozart et éclipsé par
ce dernier ?

Exactement. À part que dans ses opéras en français, Salieri
préfigure clairement une veine romantique et héroïque qui ouvre
vers le XIXe.

Peut-on parler d’influences réciproques entre les deux hommes ?
Car Tarare composé quelques années après les Noces de Figaro et
l’Enlèvement au sérail rappelle fortement ces opéras ?

Sûrement. Cependant, on trouve un peu l’exotisme de l’Enlèvement
au sérail
dans Tarare mais au fond peu de Mozart. En revanche on
trouve beaucoup de Salieri dans Mozart comme la Grotta di
Trofonio
dans Don Giovanni et La Cifra dans Così fan tutte.

Votre approche de Salieri est-elle différente de celle que vous
adoptez avec Lully ou Haendel par exemple ?

Évidemment parce que les esthétiques sont si différents.
Cependant la référence à Lully est toujours pertinente quand on
parle de « tragédie lyrique ». J’avoue beaucoup aimer
personnellement les terrains vierges comme Salieri. Les traditions
d’interprétation de Mozart sont très encombrantes pour un chef
comme moi ! Difficile d’obtenir des Nozze ou un Cosi comme je les
rêve dans mon imaginaire: les chanteurs ont trop d’idées précises,
puisées chez leurs professeurs, chez d’autres chefs ou metteurs en
scène. C’est très contraignant … et ça n’existe heureusement pas
avec Salieri!

On retrouve sur cet opéra quelques chanteurs habitués des
Talens lyriques mais surtout une petite nouvelle : Karine
Deshayes

Karine était Vénus sur un enregistrement que j’ai fait d’une
tragédie d’Henri Desmarets, Vénus et Adonis (1697). Je l’ai connue
toute jeune et lui ai proposé ses premiers récitals en France et à
l’étranger, avant qu’elle ne chante sur les scènes les plus
prestigieuses. C’est un plaisir pour moi de la retrouver après un
autre inédit Uthal de Méhul réalisé il y a deux ans. J’ai juste
regretté que le rôle d’Aspasie dans Tarare soit si court!

Par Laurent Pfaadt

Angélique Kidjo rappelle Marciac à ses racines

Angélique Kidjo
© Laurent Sabathé

La diva béninoise a
enflammé la scène
du festival de jazz

Un concert
d’Angélique Kidjo
est toujours un
moment unique.
Les spectateurs du
festival de Marciac,
l’un des hauts lieux
du jazz en France, ont, une nouvelle fois, pu s’en rendre compte. La
diva africaine revenait dans le Gers avec son nouvel album, Célia,
hommage à Célia Cruz, l’impératrice cubaine de la salsa. Mais il y
avait plus que cela. De toute façon, avec Angélique Kidjo,
ambassadrice d’Amnesty International, il y a toujours plus que de
la musique.

Débuté avec Baila Yemaya, le concert d’Angélique Kidjo a bien
entendu été l’occasion d’interpréter ses derniers titres. De Cucala
et ses « Azucar ! » (sucre) que lançait la reine de la salsa
surnommée « Café com leche » à Quimbara qu’Angélique Kidjo
chanta avec Célia Cruz à Paris dans les années 70, l’atmosphère
s’est très vite chargée de rythmes caribéens. Mais ce concert a
également été l’occasion pour les fans de l’artiste et pour ceux
moins au fait de sa discographie de redécouvrir ou de découvrir
des morceaux plus anciens comme Once in a lifetime (Remain in
light, 2018) ou le virevoltant Toumba (Black Ivory Soul, 2002) tirés
d’univers explorés précédemment. Invitant très vite un public qui
n’attendait que cela, à se joindre à cette musique devenue une
fête, Angélique Kidjo a alors fait ce qu’elle sait faire de mieux :
jeter des ponts entre les musiques et entre les hommes (et les
femmes ne manquerait-elle pas d’ajouter !). Passant aisément de
la salsa au funk ou de la soul à la world music, elle rappela avec sa
musique, véhiculée par les sonorités envoûtantes de son
percussionniste Magatte, venu tout droit du Sénégal, et
symbolisée par Sahara, que l’océan musical séparant l’Afrique de
l’Amérique est aisément franchissable comme l’ont fait les
esclaves du Pérou dans Toro mata et la rumba congolaise.

Ce concert constitua ainsi une nouvelle occasion de se rendre
compte en une heure et demie et en condensé qu’à travers tous
ses albums, Angélique Kidjo personnifie à elle seule la diaspora
musicale de l’Afrique. Là, l’Ethiopie. Ici l’afro-beat de New York. Et
puis le Bénin, omniprésent. Célia n’est au fond qu’une étape
supplémentaire dans ce qu’il convient d’appeler l’œuvre musicale
d’une vie. Et au détour de cette immense communion qui laissa à
chacun un souvenir inoubliable, comme chez cette dizaine de
spectateurs devenus, le temps d’une soirée, des danseurs africains
improvisés, perça quelques moments de grâce notamment ces
accords de la guitare de Dominic James, compagnon de longue
date de la diva, qui rappelèrent ceux du grand Farka Touré.
Comme pour dire que la musique ne meurt jamais.

Si la vie s’apparente souvent à un carnaval, celui qui se répandit
sur la scène du festival de jazz de Marciac se para de couleurs
musicales bigarrées. El les costumes musicaux que la diva revêtit
s’apparentèrent plus à des legs qu’à des hommages : ceux de Célia
Cruz, de Nina Simone, de Miriam Makeba et de toutes celles qui,
dans toutes les chaumières de l’Afrique et du monde et en toute
humilité, font chaque jour de la musique, un hymne à la liberté.
Une reine parmi les reines en somme.

Par Laurent Pfaadt

Pour aller plus loin :

Angélique Kidjo, Celia, Decca records

Retrouvez toute l’actualité de Jazz in Marciac sur www.jazzinmarciac.com

ColmarJazz Festival

Jazz en puissance !

En 2018, une
nouvelle équipe a
pris en charge la
gestion du Colmar
Jazz Festival. Un
nouveau format et
une programmation ambitieuse qui invitent de grands noms sur la
scène musicale colmarienne.

Désormais Colmar et son Festival de Jazz font le buzz avec une
programmation forte et les liens tissés avec d’autres grands
festivals en France, mais aussi au Luxembourg. Colmar devient
« the place to be » pour les artistes, les programmateurs, les curieux
et même, l’équipe en est convaincue, ceux qui n’ont pas l’oreille
« Jazz ».

Soirée inaugurale, le vendredi 13 septembre à la Salle Europe
(gratuite sur réservation). En 1re partie, M’Scheï avec Matthieu
Scheidecker, un groupe de musiciens aguerris et accros à la scène
qui aiment les espaces susceptibles d’accueillir leur musique
originale et audacieuse. Cette première soirée du festival invite
d’emblée un grand nom du Jazz, avec le Bluesman, Big Daddy
Wilson, chanteur américain de « blues rural engagé » et auteur-
compositeur.

Le 20 septembre sur la grande scène du Parc des expositions, ils
sont quatre pour relever le challenge du mariage entre musique
urbaine et jazz, Weare 4 : Sly Johnson, André Ceccarelli, Laurent
de Wilde, Fifi Chayeb. En 1re partie, le gagnant du Tremplin de
l’édition 2018, Obradovic Tixier Duo.

Le lendemain, samedi 21 septembre, toujours au Parc des
expositions, l’incontournable Thomas Dutronc & Les esprits
manouches. En 1re partie, Foehn Trio, qui vous emmènera dans un
voyage musical empli d’émotions et de complicité.

Avec l’ambition de séduire de nouveaux publics, le Festival va à sa
rencontre : jusqu’au Tanzmatten à Sélestat, mardi 17 septembre
avec Sylvain Luc & Stéphane Belmondo.

De même, la collaboration est plus étroite avec le OFF au Grillen
qui, depuis plus de 15 ans, propose de nombreuses découvertes
avec ses concerts gratuits : jazz innovant, musiques improvisées,
etc.

Le message est clair : du Jazz pour tous et partout dans la ville !
Déambulation, Apéros Jazz, Ciné concert, Master Class,
Expositions, partenariat avec des scolaires… Alors surtout ne rien
s’interdire, de toute façon, l’interdit provoque le désir !

Colmar Jazz Festival 

du 1er au 23 septembre 2019

Tout le programme et la billetterie sur 

festival-jazz.colmar.fr

Leopold Mozart

Pendant longtemps,
Léopold Mozart
accepta de vivre dans
l’ombre du génie de
son fils. Il mit entre
parenthèses son
talent de
compositeur qui fut
réel comme en
témoigne cette Missa
Solemnis
si bien que,
pendant longtemps,
on attribua cette œuvre à un éclair de
génie de son jeune fils.

Avec cet enregistrement succédant à celui, unique, de 1982, Léopold
Mozart apparaît non plus comme le père de Wolfgang mais bel et
bien comme le premier des Mozart. Si cette Missa Solemnis s’inscrit
encore dans la musique de son temps dominée par Bach, sa beauté
n’en est pas moins grande. Et à l’écoute de ce disque, il y a
indubitablement un « son » Mozart porté brillamment par
l’orchestre philharmonique de chambre de Bavière, originaire
comme Léopold, d’Augsbourg, qui maintient à merveille les
équilibres sonores avec les chanteurs, et surtout plante les graines
de la future grande messe en ut mineur du fils. A découvrir donc de
toute urgence.

Par Laurent Pfaadt

Missa Solemnis, Bayerische Kammerphilharmonie,
Alessandro de Marchi, Aparté
Chez BR Klassik

Un chat dans les bois

Francesco Piemontesi © Marco Borgreve

Le pianiste suisse
Francesco
Piemontesi a offert
un Ravel de toute
beauté

L’auditorium de
Radio France s’est
transformé, le temps
d’une soirée, en une machine à remonter le temps, embarquant ses
spectateurs dans un voyage au sein de la musique française du 20e
siècle. Centenaire oblige, ce voyage débuta par une subtile
navigation sur les eaux mystérieuses des Jeux de Claude Debussy.
Pareil à un coucher de soleil en plein été, la conduite d’Ingo
Metzmacher, experte en matière de musique du 20e siècle, fut
emprunte de l’onirisme nécessaire à toute interprétation
debussienne bien servie il est vrai par des bois inspirés qui ne
faisaient – on ne le comprit que plus tard – que s’échauffer sur ce
cours d’eau symphonique. L’accompagnement tout en subtilité du
violon solo, Hélène Collerette, renforça ce sentiment de rêve.

C’est alors, au moment où ce voyage atteignait les côtes ravéliennes
qu’un chat nommé Francesco Piemontesi sauta dans ce navire. Il se
rappela certainement ses leçons auprès du grand Weissenberg au
moment d’entamer le concerto en sol majeur de Maurice Ravel. Ses
coups de griffes dessinèrent un jeu alerte, bondissant notamment dans ce premier mouvement qui reste un morceau de bravoure
pianistique pour tous ceux qui s’y frottent. Son excellente maîtrise
du tempo rencontra un orchestre philharmonique de Radio France
virevoltant, transformé en une souris espiègle qui joua plus qu’elle
ne lutta avec le soliste. Cela produisit une réelle complicité, déjà
perceptible au printemps dernier dans les variations symphoniques
de Franck, et surtout une interprétation d’une grande beauté.

Le meilleur restait indubitablement à venir avec l’adagio assai. Le
chat se lova dans cette musique où Piemontesi déploya toute sa
sensibilité. Bien accompagné par des bois de haute volée, on eut
l’impression de voir l’ombre du grand Bernstein dessiner de sa main
une arabesque dans l’air tandis que le temps sembla, un instant,
suspendu. Un triomphe et un sourire satisfait du chef accueillirent la
dernière note du pianiste suisse.

Les bois et en particulier la clarinette et le hautbois n’en avaient pas
encore fini et transformèrent ce triomphe en apothéose. Ils furent à
l’avant-garde d’une deuxième symphonie d’Henri Dutilleux, dite « le
Double » en référence à ces deux orchestres enchâssés
musicalement. Maniant parfaitement les nuances de tonalités et de
rythmes, Ingo Metzmacher bien aidé par l’alto, le violoncelle, le
basson mais surtout par un continuum d’un clavecin de cristal,
réussit à produire cet écho qui est à la base de l’œuvre de Dutilleux.
Il ne lui restait plus alors qu’à conduire ce navire sur les rives
bienveillantes d’un Claude Debussy.

Par Laurent Pfaadt

Concert du 12 octobre 2017

Love is in the saxo

Jowee Omicil © Renaud Monfourny

Le jazzman multi
instrumentiste
Jowee Omicil a
enflammé le New
Morning

Des messages
d’amour par dizaines.
Avec les mains. Avec
sa musique. Pendant près de deux heures, le nouveau petit génie du
jazz, Jowee Omicil a enchaîné titres de son dernier album Love
Matters !
et des morceaux de son opus précédent Let’s Bash ! devant
un public visiblement et à raison acquis à sa cause musicale bigarrée
d’influences diverses.

Tout débuta par un hommage à Charles Aznavour et à sa Bohème
avant d’enchaîner sur un autre petit génie, le non moins connu
Mozart dont il nous offrit sa réinterprétation agrémenté d’un Bash !
Cette onomatopée fut d’ailleurs le cri de ralliement d’un public à son
idole d’un soir qui passa avec bonheur d’un jazz classique version
Thelonius Monk ou Miles Davis au mendé martiniquais ou au rara
haïtien avec ses rythmes déhanchés (Pipillita). Quelques incursions
africaines pour un hommage à Fela Kuti bien aidées en cela par un
petit prodige des percussions, ou orientales toujours revisitées à la
sauce haïtienne se glissèrent dans ce programme avant que la
participation fortuite du grand chanteur haïtien James Germain,
présent dans la salle et interprétant Rara Demare ne ravisse une
foule chantant et dansant debout sur ces rythmes créoles.

Passant aussi facilement d’instruments (saxophone, cornet, flûte
piccolo, clarinette basse ou rhodes) que de lunettes, Jowee Omicil
délivra ainsi un concert mémorable à tous les spectateurs, s’offrant
quelques incursions là où on ne l’attendait pas. C’est ainsi que l’un
des derniers morceaux à la clarinette basse transforma, pendant
quelques minutes, le mythique New Morning en non moins
mythique IRCAM.

Il serait cependant injuste d’évoquer les talents musicaux et de
showman de Jowee Omicil qui n’hésita pas à troquer son saxophone
pour le rhodes sans parler de ses musiciens. Car avec un pianiste
somme toute assez jazzy, un batteur tout droit sorti d’un groupe
soûl des années 70 et un bassiste camerounais au slap virevoltant,
les musiciens du natif de Montréal furent à l’image du style unique
et inventif d’Owicil, produisant une alchimie musicale pleine de
rythmes et de feu qui consuma toutes les timidités. « I want to make
jazz popular now! »
lança-t-il à l’intention d’une foule qui lui offrait
une standing ovation méritée. Mission réussie.

Par Laurent Pfaadt

Concert du 11 octobre 2018
A écouter : Jowee Omicil, Love Matters !  Jazz village (PIAS)

Nouvelles lumières, nouvelles étoiles

Comme ses
précédentes, la
nouvelle saison de la
Philharmonie du
Luxembourg brillera
de mille feux

Le ciel est là dans son écrin architectural grandiose. Ne manque plus
que les lumières et les étoiles pour le faire briller. Et ces dernières
seront, une fois de plus, légion. Des artistes de légende, des
orchestres incroyables, des rencontres musicales stupéfiantes
viendront émailler la nouvelle saison de la Philharmonie du
Luxembourg.

Il faut bien un commencement et c’est un prodige du violon, peut-
être le plus grand, Leonidas Kavakos, qui ouvrira cette saison en
compagnie de l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg dirigé
par son très respecté chef, Gustavo Gimeno. Il a choisi Stravinsky
quand d’autres violonistes opteront pour Mozart (Anne-Sophie
Mutter), Chostakovitch (Maxim Vengerov), Beethoven (Vilde Frang
et Isabelle Faust) ou Bartók (Lisa Batiashvili). Sol Gabetta, Gauthier
Capuçon et Jean-Guihen Queyras accompagneront au violoncelle
ces cordes enflammées. Du côté des claviers, Yuja Wang, artiste en
résidence de cette saison, Yefim Bronfman, Lang Lang, Murray
Perahia, Daniil Trifonov, Sir Andras Schiff, Hélène Grimaud, Grigori
Sokolov, Pierre-Laurent Aimard viendront faire résonner les accords
d’une sonate n°8 de Prokofiev en ressuscitant l’ombre du grand
Gilels, les impromptus de Schubert, les structures de Boulez ou
quelques concertos de Beethoven. Comme chaque année, des
instruments et instrumentistes moins connus seront à découvrir tels
l’organiste Iveta Apkalna ou le percussionniste Wieland Wetzel qui
nous fera apprécier le concerto pour timbales de William Kraft.

Les grandes voix de notre temps ne seront évidemment pas oubliées
et Joyce Di Donato, Cecilia Bartoli, Magdalena Kozena, Anja
Harteros, Miah Persson très attendue dans la quatrième de Mahler,
Thomas Quasthoff ou la soprano Kristine Opolais qu’il faudra
absolument découvrir dans un répertoire russe tout comme la basse
Petr Migunov dans la terrifiante treizième symphonie de
Chostakovitch seront au rendez-vous.

Pour accompagner tout ce beau monde, il faudra quelques
phalanges venues de Vienne, d’Amsterdam, de Londres, de Berlin ou
de Rome avec à leur têtes de brillants chefs. Les sages (Blomstedt,
Chailly, Ashkenazy, Haitink, Rattle, Jansons ou Temirkanov)
côtoieront leurs disciples (Dudamel, Nelsons, Grazinyte-Tyla ou
Petrenko) pour nous délivrer des interprétations qui resteront à n’en
point douter dans toutes les mémoires. Et les Requiem de Mozart et
de Verdi avec Gardiner et Herreweghe prendront alors des airs de
triomphe ! Au milieu de cette joyeuse bataille, l’OPL et son chef
Gustavo Gimeno continuera, saison après saison, concert après
concert, tournée après tournée, de tracer cette route qui
l’emmènera à n’en point douter, d’ici quelques années, vers les
sommets musicaux européens.

Sortir des sentiers battus, telle est toujours la volonté affichée de la
Philharmonie. Et cette année, nos guides s’appelleront Brad
Mehldau, autre artiste en résidence, ou Gregory Porter qui
transformera la Philharmonie en club de jazz tandis qu’Anouar
Brahem, Rokia Traoré et Angélique Kidjo viendront instiller un peu
d’Orient et d’Afrique dans ces murs. Au final, qu’elles soient
mélancoliques ou étincelantes, noires ou dorées, toutes ces étoiles
resteront dans nos yeux et surtout dans nos oreilles.

Par Laurent Pfaadt

Retrouver toute la programmation 2018-2019 de la Philharmonie du
Luxembourg sur : 
https://www.philharmonie.lu/fr/

Et Salonen dompta le titan

© Benjamin Ealoveg

Beethoven et
Mahler illuminèrent
le théâtre des
Champs-Élysées

Il faut bien
reconnaître qu’entre
le Philharmonia et
son directeur
musical, Esa-Pekka Salonen, la complicité est parfaite. L’orchestre
sait ce que veut son chef et celui-ci n’a, ni à apprivoiser, ni à
convaincre la phalange qu’il dirige. Cela donne des prestations bien
huilées, sans heurts où chaque son trouve sa juste place, celle
décidée par le chef, et où les équilibres sonores sont parfaitement
respectés. Ce fut le cas avec la seconde de Beethoven, symphonie
féminine qui associe le tempo orageux du maître de Bonn avec la
rondeur de sa conception, loin des cinquième ou septième
symphonies.

Ici donc l’ADN britannique du Philharmonia est parfaitement adapté
à l’œuvre et la baguette du chef, trempée dans la fougue
beethovenienne avec ce qu’il faut de violence contenue, fait mouche.
L’exécution ravit le public. Mais il manque une histoire, celle que
raconte parfois la rencontre entre un homme et un orchestre.

Pour cela, il a fallu attendre la première symphonie dite Titan de
Mahler. Car ce dernier ne supporte pas l’académisme. C’est toute la
différence entre romantisme et postromantisme. Salonen aurait pu
choisir d’user d’effets sonores pour contenter son auditoire. Mais
c’était mal connaître le chef car dès les premières notes, nous
embarquâmes dans un voyage musical prodigieux. Les tempos lents
de la symphonie furent d’une beauté stupéfiante lorsque les parties
plus rapides revêtirent, grâce à des cordes affûtées, un caractère
plus âpre notamment dans ce début si connu du second mouvement.
Le chef instilla à l’orchestre britannique un supplément d’âme
viennois mais une âme toute mahlérienne avec ce qu’il faut de doute
et de noirceur, bien aidé en cela par des percussions et des
clarinettes alertes.

Salonen réveilla ainsi le titan qui sommeillait dans l’œuvre grâce un
orchestre transformé en organisme vivant. On se surprit à retenir
son souffle pour savoir qui de l’orchestre ou du démon allait gagner
ce combat pour reprendre les mots de Zweig. Mais Salonen, devenu
entre-temps compositeur, comprit parfaitement le message de
Mahler et s’employa à dompter la créature musicale. Grâce au fil
musical qui ne fut d’ailleurs jamais une chaîne, tissé tantôt par la
flûte tantôt par cette harpe, merveilleuse étoile dans la nuit
mahlérienne, tantôt enfin par ces violoncelles, le charme opéra
parfaitement.

Vint alors le troisième mouvement qui s’ouvrit avec le thème de
Frère Jacques entamé par la contrebasse. L’histoire se poursuivit, le
titan sembla traverser ce siècle qui nous sépare de Mahler, au gré de
lamentos funèbres et d’explosions fracassantes. Puis il parvint, grâce
à Salonen et au Philharmonia, jusqu’à nous, jusqu’à cette salle au
nom prédestiné devenu le temps d’une soirée ce lieu où mythe et
réalité ne firent plus qu’un.

Par Laurent Pfaadt

A écouter : Esa-Pekka Salonen, The complete sony recordings,
Sony Classical, 2018

Un souffle venu du nord

Ksenija Sidorova,
star de l’accordéon,
était l’invitée de
l’Orchestre
Philharmonique du
Luxembourg

Il y a toujours
quelque chose
d’excitant à découvrir
de nouvelles œuvres,
de nouveaux
interprètes et des
instruments, disons,
moins fréquents. Car il faut bien le reconnaître : programmer un
compositeur inconnu – contemporain de surcroît – permet certes de
résoudre ces équations musicales mais représente un pari
commercial risqué. Ce type d’argument ne semble pas effrayer la
Philharmonie du Luxembourg comme en témoigne le concert donné
le 20 avril dernier. Et quand l’orchestre philharmonique du grand-
duché dirigé pour l’occasion par le chef estonien Paavo Järvi, artiste
en résidence, se rend complice d’une telle aventure, le résultat ne
peut que détonner.

Le chef commença par nous embarquer sur les terres musicales du
grand Sibelius, et nous délivra à travers le poème symphonique
assez peu connu, Chevauchée nocturne et Lever de soleil, un condensé
épique du génie finlandais où pointèrent passion et puissance
tellurique.

Arriva ensuite Ksenija Sidorova. L’accordéoniste entra dans l’œuvre
d’Erkki-Sven Tüür, Prophecy, comme un vent pénétrant dans une
maison abandonnée. L’œuvre du compositeur estonien, mêlant
abstraction et polystylisme, qui tend à ce titre à le rapprocher
d’Alfred Schnittke, est inquiétante, oppressante. A mesure que les
doigts de Sidorova, accompagnés magnifiquement par les bois
rivalisèrent de virtuosité, il se dégagea un sentiment d’urgence, de
course à l’abîme. Il se créa alors plus qu’un dialogue, une véritable
respiration où l’énergie de l’orchestre sembla comme aspirée par
l’accordéon pour être aussitôt renvoyée vers la phalange
luxembourgeoise. Un sentiment d’effervescence entretenu par des
percussions lumineuses lancées à la poursuite d’un accordéon jetant
dans la salle ses reflets irisés, gagna l’assistance. D’ailleurs, l’ovation
que le public réserva à la soliste fut à la mesure de sa magnifique
interprétation.

L’idylle entre l’orchestre, le chef et le public se poursuivit avec
Wagner et son Siegfried, interprété avec une légèreté bienveillante
grâce à des bois et des cuivres, notamment le cor solo, dont la
pudeur permit à la musique de gagner en profondeur.

Restait à conclure cette soirée. Puisant dans son incroyable maîtrise
beethovenienne, le chef emmena vers les sommets musicaux un OPL
qui n’en demandait pas mieux. Alliant puissance et précision, la
baguette vigilante du chef ne se laissa jamais aller à la facilité ni à des
effets sonores qui auraient, à n’en point douter, comblé le public,
mais auraient dénaturé cette quatrième symphonie. L’hommage
voulu par le compositeur à Haydn était à ce prix. Accompagné de
quelques instrumentistes très en verve notamment le basson, il
choisit l’excellence. Le résultat n’en fut que meilleur.

Par Laurent Pfaadt

Dans la tête de John Adams

Berliner Philharmoniker
Philharmonie
John Adams © Kai Bienert

Magnifique
rétrospective du
compositeur
américain par les
Berliner
Philharmoniker

John Adams est
certainement l’un
des plus grands
compositeurs
vivants. Grâce à ce
voyage dans l’univers musical du génie
américain, testament de la résidence du compositeur à Berlin en
2016-2017, ce coffret grave pour l’histoire, la rencontre entre les
Berliner Philharmoniker et le compositeur.

On y découvre ainsi les différents univers musicaux que traversa
John Adams et qui sculptèrent son œuvre et son travail de
composition. Ainsi, Harmonielehre, composée en 1985, s’il est un
hommage à Arnold Schönberg, inscrit Adams dans le minimalisme
de ces années en le rapprochant clairement d’un Philip Glass ou d’un
Steve Reich, et plonge l’auditeur dans un véritable tourbillon sonore.

La courte pièce Short ride in a fast machine est plus explosive,
presque spatiale. Quant à City Noir, cette symphonie-hommage à
Darius Milhaud, avec sa forte dominante des bois et des cuivres –
une constante chez Adams – elle apparaît sous la baguette experte
de Gustavo Dudamel, comme un monstre musical qui, cependant, ne
rechigne pas à danser sous la férule du saxophone alto de Timothy
McAllister. Avec cette direction où le chef vénézuélien transforme
les Berliner en Simon Bolivar Orchestra, John Adams marche ici sur
les traces d’un Leonard Bernstein qui aimait tant mêler esthétiques
musicaux hétéroclites. Il faut dire que Dudamel connaît
particulièrement bien son affaire pour avoir créé l’œuvre en 2009.
L’oratorio The Gospel According to the Other Mary, nouvel exemple de
mélange des genres réussi, complète le coffret.

La grande réussite de cette rétrospective tient beaucoup à la
plasticité du Berliner Philharmoniker qui est parvenu, sous la
houlette de chefs tels que Gustavo Dudamel et surtout Sir Simon
Rattle, à s’ouvrir définitivement à la musique contemporaine et à
sortir de sa rigidité légendaire. Ici, on mesure ainsi toute sa plasticité
sonore qui lui permet de donner corps aux œuvres de John Adams.
Mettant en exergue certains instruments phares du compositeur
comme la trompette ou la clarinette dans City Noir par exemple,
l’orchestre n’écrase jamais l’œuvre de son poids romantique. Ce
dernier sait également utiliser son formidable son pour exalter la
brillance de la musique d’Adams grâce à des percussions et des
cuivres alertes notamment dans Harmonielehre. Il faut dire que les
chefs convoqués pour l’occasion et sensibles à la musique du
maestro, veillent. Le maestro lui-même n’hésite pas à prendre la
baguette pour diriger son deuxième concerto pour violon,
Shéhérazade 2, en compagnie de Leila Josefowicz dans une version
nettement plus mordante que la version gravée sur le disque et
dirigée par un autre adepte de la musique du compositeur
américain, David Robertson.

Cette justesse dans l’interprétation permet ainsi de tirer toute la
quintessence du message philosophique de chacune des œuvres du
compositeur. Ce voyage dans la psyché humaine prend ainsi, en
voguant dans la tête de John Adams, une dimension ontologique. Et
on parvient brièvement à toucher du doigt son génie.

John Adams Edition, Berliner Philharmoniker,
dir. John Adams, Kirill Petrenko, Sir Simon Rattle,
Gustavo Dudamel, Alan Gilbert,
Berliner Philharmoniker label, 2017

Laurent Pfaadt