Archives de catégorie : Musique

Le temple de la musique polonaise

Parcourir les 120 ans de l’Orchestre philharmonique de Varsovie, c’est entrer non seulement dans l’histoire de la musique polonaise mais également dans l’histoire de la musique classique des 20e et 21e siècles. Mais parcourir ces 120 années, c’est d’abord arpenter un bâtiment majestueux entre travées, coulisses et salons d’honneur où les souvenirs se racontent par centaines. Dans chaque recoin se lisent et s’entendent des notes tirées d’abord de la figure musicale tutélaire de la Pologne : Frédéric Chopin et en premier lieu du concours éponyme qui, tous les cinq ans, vient couronner une nouvelle étoile au firmament de l’instrument-roi. De Martha Argerich à Maurizio Pollini en passant par Yakov Zak ou Seong-Jin Cho, chaque vainqueur a fait résonner son exceptionnel talent en compagnie de l’orchestre. Citons deux exemples : Kristian Zimmermann, vainqueur en 1975 et dont l’interprétation des concertos de Chopin en compagnie de l’orchestre tient toujours lieu de référence ou Rafaël Blechaz, pianiste polonais surdoué qui rafla tous les prix trente plus tard, en 2005. Deux exemples qui se sont inscrits dans cet incroyable héritage musical polonais.

Warsawphil © DEES

Parcourir les 120 ans de l’Orchestre philharmonique de Varsovie, c’est aussi voyager dans la création contemporaine en compagnie d’un quatuor incroyable : Karol Szymanowski, Henryk Gorecki, Witold Lutoslawski et Krzysztof Penderecki, disparu récemment. Leurs œuvres qui appartiennent aujourd’hui au répertoire et ont marqué de leurs empreintes indélébiles l’histoire de la musique classique résonnent encore ici de leurs échos, qu’il s’agisse de la deuxième symphonie de Gorecki créé par Andrzej Markowski le 22 juin 1973 ou quelques vingt ans plus tôt, le célèbre concerto pour orchestre de Witold Lutoslawski écrit en 1950-54 à l’initiative du directeur artistique de l’Orchestre philharmonique de Varsovie, Witold Rowicki.

Ce prestigieux quatuor de génies ne saurait cependant faire oublier d’autres brillants compositeurs polonais, Andrezj Panufnik ou Ignacy Jan Paderewski, le pianiste devenu président de la République polonaise et dont on joue encore aujourd’hui le concerto pour piano. Cette exceptionnelle tradition a ainsi inscrit dans l’ADN culturel de la Pologne, un rapport particulier à la musique qui se mesure chaque année lors du Festival Beethoven de Varsovie qui attire une foule toujours plus nombreuse et où se croisent solistes légendaires et nouveaux talents mais également habitués de longue date et jeunes mélomanes en herbe. 

Par Laurent Pfaadt

Retrouvez la programmation de la Philharmonie de Varsovie sur http://www.filharmonia.pl

vent de liberté

Deux concerts de l’OPS durant le mois de mai nous ont fait découvrir un chef invité, particulièrement apprécié du public comme de l’orchestre et une jeune violoniste de talent, tous deux se produisant pour la première fois à Strasbourg.

Le jeudi 12 mai au soir, dès les premières mesures du Don Juan de Richard Strauss, on est saisi par la puissance, la clarté, la beauté du son de l’orchestre. D’origine finlandaise, Hannu Lintu déploie une battue de large envergure, assortie d’une main gauche donnant des indications très efficaces. Toutes les voix de l’orchestre sont magistralement travaillées, du quatuor à cordes souple et virtuose aux pupitres de cuivre rutilants, sans oublier une petite harmonie particulièrement soignée et volontairement mise en avant. L’interprétation du chef souligne le côté grandiose, mais sans exagération ni grandiloquence. On retrouve cette même musicalité éloquente et brillante dans Mort et transfiguration, le chef d’œuvre de jeunesse de Richard Straussjoué en fin de concert. Dans l’immense crescendo qui conclut ce poème symphonique, la noblesse de timbre et l’opulence du son émises ce soir-là par les musiciens du philar sont vraiment prodigieuses. Directeur de l’Orchestre de la radio finlandaise, invité de grands orchestres comme le London Philharmonic, le National de Russie ou le Symphonique de Chicago, Hannu Lintu, peu connu en France, va prochainement diriger Der fliegende Holländer à l’Opéra de Paris. On aimerait bien réentendre ce chef dans d’autres répertoires.

Encadrées par ces deux poèmes symphoniques de Strauss, deux œuvres de musique contemporaine figuraient à l’affiche du concert. Ciel d’hiver de la finlandaise Kaija Saariaho est un fort agréable morceau contemplatif, enveloppant l’auditeur dans un kaléidoscope de timbres très colorés. Créé à Londres en 1970 par Mstislav Rostropovitch, le commanditaire de l’œuvre, le concerto pour violoncelle de Witold Lutoslawski est une œuvre assez énigmatique mais plutôt prenante, où le  soliste semble vouloir faire souffler un vent de liberté cherchant à entraîner les autres instruments d’un orchestre dont les cuivres opposent une autre attitude, aux allures autoritaires et tranchantes. Le soir du 12 mai 2022, ce concerto bénéficie du soutien de la grande violoncelliste Sol Gabetta, tout juste auréolée de son titre de ‘’soliste instrumentale de l’année’’ aux Victoires de la musique classique 2022.

Une semaine plus tard, le jeudi 19, la violoniste néerlandaise Simone Lamsma remplaçait sa consoeur souffrante, Patricia Kopatchinskaja, dans ce chef d’œuvre de la littérature concertante qu’est le premier concerto pour violon de Dimitri Chostakovitch. D’une extrême difficulté technique, cette partition est loin de lui être inconnue puisqu’elle l’a enregistrée, il y a déjà quelques années. Avec une virtuosité confondante, elle opte, de la première à la dernière note,  pour une vision  d’une grande noirceur, partagée par un orchestre dirigé par son jeune directeur, Aziz Shokhakimov. On garde aussi le souvenir d’une autre belle prestation d’il y a une quinzaine d’années, celle de Christian Tetzlaff et de l’orchestre alors dirigé par Marc Albrecht, jouant quant à eux la carte d’un dernier mouvement lumineux et libérateur.

Le reste du programme était entièrement consacré à Prokofiev, avec une symphonie classique ouvrant la soirée et les deux suites tirées du ballet Roméo et Juliette qui la concluaient. D’un style d’ensemble excellent, faisant bien la part du côté pastiche et de la modernité de cette étonnante composition, la symphonie classique pâtissait cependant d’un jeu d’orchestre un peu imprécis et manquant de flamme, dans le premier mouvement notamment. Il est vrai que débuter un concert avec cette œuvre si périlleuse est toujours un pari risqué. Le programme Prokofiev faisant l’objet d’un enregistrement pour Warner, les musiciens et les techniciens du son auront eu tout le samedi suivant pour parfaire le travail.

Entendues dans le cadre d’un concert, les deux suites de Roméo et Juliette furent un très beau moment. Dans la perspective d’une publication discographique, compte tenu du nombre de grandes interprétations existantes (soit sous forme du ballet complet, soit sous forme des suites n°1 et 2 ou, comme souvent, d’un assemblage personnel du chef d’orchestre), on se dit que certains moments seraient sûrement à reprendre, voire peut-être à approfondir. Si Shokhakimov obtient des musiciens un jeu vraiment remarquable dans ces grands moments d’action que sont la scène du bal ou encore la Mort de Tybalt, dont la marche funèbre énoncée par l’excellent pupitre des cors vous cloue dans le fauteuil, en revanche d’autres épisodes emportent moins l’adhésion : d’une froide perfection, le tableau conclusif de Roméo sur la tombe de Juliette pourrait néanmoins gagner en puissance dramatique et émotionnelle. Dans les épisodes lyriques comme la scène du balcon ou celle de la séparation entre les deux amants, Shokhakimov tourne heureusement le dos à toute espèce de mièvrerie. Reste cependant que le sentiment n’y est  nullement absent. Dans son génie, Prokofiev a conçu une forme d’expression sentimentale dénuée de tout romantisme ; il importe de parvenir à la restituer. C’est l’un des enjeux de l’interprétation de cette partition extraordinaire. Dans un passé discographique déjà lointain, deux chefs, au demeurant bien différents – le tchèque Karel Ancerl et le Suisse Ernest Ansermet — étaient parvenus, chacun à leur manière, à faire entendre ce lyrisme épuré. Aziz Shokhakimov retrouvera vers la fin de l’été l’ensemble de ses musiciens pour parfaire ce travail bien commencé. Le CD devrait paraître au printemps 2023.

Michel Le Gris

Prince parmi les princes

A l’occasion de la Mozartfest de Würzburg, Jorg Widmann a sublimé le concerto pour clarinette de Mozart

Jorg Widmann
© Dita Vollmond

Assister à un concert dans la Résidence du prince-évêque de Würzburg, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1981, est assurément une expérience unique. Assis sous les fresques du grand Tiepolo, le regard du spectateur oscille entre la beauté des œuvres d’art et celle d’un orchestre au sommet. On imagine aisément ce que devait ressentir les invités du prince lors des concerts privés qu’il donna sous le regard d’un Fréderic Barberousse à genoux au moment d’épouser Béatrice de Bourgogne.

Chaque fin de printemps, le prince des lieux se nomme Wolfgang Amadeus Mozart. Cette année, l’un des points d’orgue du festival qui lui est consacré, fut bel et bien son fameux concerto pour clarinette qu’il composa au crépuscule de sa vie (octobre 1791). Et pour l’interpréter, le festival a invité l’un de ses plus grands interprètes, Jorg Widmann, également compositeur et chef d’orchestre d’un soir du Mozarteumorchester de Salzbourg, orchestre qui a fait d’Amadeus son saint patron. Autant dire, ce qui se fait de mieux.

Tout était donc réuni pour vivre une soirée d’anthologie. Et ce fut le cas. Convoquant un Felix Mendelssohn et l’andante de sa sonate pour clarinette qu’il arrangea pour orchestre, Jorg Widmann donna le ton. Celui de l’entrée dans un songe voluptueux, bercés par une harpe et un célesta de toute beauté. Vint ensuite le concerto pour clarinette. L’orchestre, en fin connaisseur de la geste mozartienne, entra parfaitement dans l’oeuvre. Le ton demeura juste, les équilibres sonores posés par le chef. Puis vint le second mouvement et d’un coup, en l’espace d’un instant, la grâce s’empara de la salle. Les personnages peints ont certainement détourné, le temps d’un instant, leurs regards pour admirer notre prodige délivrant ses fabuleuses notes tirées du génie. Car tous avaient les yeux rivés sur la clarinette de Widmann, sceptre musical brandi devant le roi Mozart. Le soliste et son orchestre demeurèrent ainsi en parfaite harmonie, Jorg Widmann rayonnant de lyrisme et de justesse. Un clignement de paupières ramena l’assistance à la réalité sans briser pour autant un charme dispensé par un soleil déclinant qui nimbait de ses rayons de bronze statues et dorures de la Kaisersaal.

A l’heure de la pause, personne ne vit qu’un orage grondait au-dessus des jardins de la Résidence. Celui de la première symphonie en ut mineur d’un jeune Mendelssohn de quinze ans recouvrant l’auguste édifice. Comme un Dieu descendu du plafond peint, Jorg Widmann lança ses éclairs vers un orchestre qu’il conduisit tel un quadrige lancé à vive allure. La symphonie, menée tambour battant, acheva une soirée où princes et dieux mis au service de la musique n’étaient pas seulement sur les murs et les plafonds mais bel et bien sur la scène de la Mozartfest.

Par Laurent Pfaadt

La Mozartfest de Würzburg se poursuit jusqu’au 19 juin. Retrouvez sa programmation : http://www.mozartfest.de

Dans le miroir de Dieu

Le festival Beethoven de Varsovie a été, une nouvelle fois, éblouissant

Un festival comme un miroir. Celui dans lequel les reflets des génies passés ou présents se reflètent. Le festival Beethoven qu’Elzbieta Penderecka consacre depuis plus d’un quart de siècle s’attache à permettre à ce miroir de contempler l’étendue des talents et l’excellence de la musique proposée. A travers le temps et les générations.


Cette année, pour sa vingt-sixième édition, le festival a notamment choisi le reflet du plus grand séducteur de la musique classique : Don Giovanni. Le public crut y voir Mozart mais découvrit celui de Giuseppe Gazzaniga, contemporain napolitain d’Amadeus et queue de comète de l’opéra-bouffe. Lors de la version concertante donnée à l’occasion du festival, les amoureux du génie de Salzbourg ont ainsi apprécié ce rythme soutenu, très vivifiant de Gazzaniga et magnifiquement porté par un continuo de haute tenue et par cet humour parfaitement restitué que Mozart entendit certainement et dont il s’inspira pour son célèbre opéra. Le mérite en revint assurément au casting parfaitement réussi de chanteurs qui allia lumières notamment avec les sopranos Natalia Rubis et Anna Bernacka et ténèbres incarnées par un Wojtek Gierlach en Commendatore, certes moins vindicatif car libéré de l’écrasante influence de Leopold Mozart, mais tout aussi brillant. Et la direction inspirée de Lukasz Borowicz à la tête de l’Orchestre Philharmonique de Poznan, phalange désormais habituée au festival a enfin rendu justice à Giuseppe Gazzaniga.

copyright Bruno Fidrych

De Mozart, il en a été évidemment question le lendemain avec un 20e concerto de toute beauté, délivré par un Juan Perez Floristan, récent vainqueur du concours Arthur Rubinstein 2021 et futur grand nom de l’instrument roi, qui revenait au festival. « Ici, je sens que le public a soif de rencontrer de nouveaux artistes. Et puis, j’ai tout de suite senti la volonté de Madame Penderecka et du festival de promouvoir de jeunes talents » affirme ce dernier. Il y a assurément du regretté Radu Lupu dans ce pianiste, et le voir caresser ces arpèges tel un chat se promenant, sans violence, sur ce clavier avait quelque chose de rassurant, d’apaisant à l’heure où les démonstrations de force servent de références. Ici, le chat sévillan arpentait les rues d’une Jérusalem sonore portée par l’orchestre de chambre de la ville, toujours dirigé de main de maître par son chef, Avner Biron, et dont les équilibres sonores sonnent toujours aussi justes.

Quelques instants plus tôt, le chef se fit poète – quoi de plus normal lorsqu’on s’appelle Biron – pour délivrer une émouvante chaconne in memoriam Giovanni Paolo II de Krzysztof Penderecki et tirée de son Requiem Polonais. Dans cette mélodie en forme de barque musicale voguant sur ce fleuve de contrebasses et de violoncelles d’un génie ayant rejoint son créateur, il y eut comme un souffle, celui d’une figure tutélaire de la musique polonaise, adressé à la jeune génération à venir. « N’ayez pas peur, entrez dans l’espérance » aurait pu ainsi dire ce compositeur et ce festival qui se veut aussi le trait d’union entre époques musicales et interprètes. Toute sa vie, à travers son œuvre et ses actions, Krzysztof Penderecki a lui-même tendu le miroir de Dieu après l’avoir contemplé. Aujourd’hui, il a rejoint Mozart, Jean-Paul II et Beethoven avec qui il converse.

Il fallait donc bien un Biron pour entrer avec autant de poésie dans la quatrième symphonie de Beethoven. Parfaitement interprétée, pleine d’une énergie contenue pour éviter de verser dans une 3e ou 5e qui n’était pas l’objectif du compositeur, Avner Biron et l’Israël Camerata Jerusalem furent fidèles à l’esprit du compositeur avec des musiciens au sommet de leur art et plus particulièrement des percussions fascinantes. Restait à la coda de nous emporter dans un sentiment d’allégresse, et conclure ainsi en apothéose ce festival qu’on a déjà hâte de retrouver l’an prochain.

Par Laurent Pfaadt

Retrouvez toutes les informations sur le Beethoven Warsaw Festival : http://beethoven.org.pl/festiwal/en/

« La Pologne est l’un des grands pays européens en matière de culture »

Rencontre avec Cornelia Much

Cornelia Much est la directrice artistique du festival Beethoven de Varsovie. Pour Hebdoscope, elle revient sur cette manifestation incontournable en matière de musique classique.


Comment est né ce festival Beethoven ?

Ce festival a été créé il y a vingt-six ans, à Cracovie, lorsque cette dernière fut capitale européenne de la culture. Puis, à l’invitation de Lech Kaczyński qui était alors maire de Varsovie, nous avons déplacé le festival dans la capitale qui disposait d’un rayonnement important. Ainsi, nous avons, avec Madame Penderecka et son équipe, conçu ce festival autour de trois piliers : les concerts bien évidemment mais également une exposition de manuscrits originaux à Cracovie et un symposium autour d’une thématique particulière qui regroupe des spécialistes venus de plusieurs pays.

Votre festival effectue également le trait d’union avec la musique contemporaine polonaise à travers quelques grands compositeurs, Penderecki bien évidemment mais également Lutoslawski ou Szymanowski.

Oui, bien évidemment, nous souhaitons promouvoir la musique classique polonaise mais également des artistes, des compositeurs et des solistes polonais auprès de notre public international. La Pologne est l’un des grands pays européens en matière de culture. Donc il est important pour nous de mettre en avant ce patrimoine musical à travers l’ensemble du répertoire avec Chopin, Szymanowski mais également des compositeurs baroques peu connus.

D’ailleurs, le festival n’hésite pas à programmer des compositeurs moins connus du public

Vous avez raison et c’est l’une des missions que le festival s’est assigné. D’ailleurs, nous couplons cela en général avec un enregistrement. Pour les opéras, nous essayons d’avoir un casting polonais et nous avons développé tout au long de ces années, un partenariat de longue date avec l’Orchestre Philharmonique de Poznan.

Et le rayonnement du festival dépasse les frontières de Varsovie…

Tout à fait, il s’étend à l’ensemble du territoire polonais. Ainsi, nous organisons pour les jeunes artistes comme par exemple cette année avec Juan Perez Floristan, des tournées dans plusieurs villes comme à Lodz ou Lublin afin qu’ils multiplient les concerts. Cette dimension est fondamentale pour Elzbieta Penderecka. Nous développons des liens internationaux forts entre de jeunes talents et de grands maîtres.

Parlez-nous également de ces manuscrits que vous exposez…

Oui, cela renvoie à l’histoire de la musique mais également à l’histoire de la Pologne puisqu’un certain nombre de manuscrits sont arrivés en Pologne pendant la Seconde guerre mondiale, notamment à la librairie Jagellon pour être conservés. Après la guerre, ils sont restés ici, en Pologne. Grâce à Madame Penderecka, chaque année, nous exposons au public des manuscrits liés à la thématique abordée par le festival. Cette année, nous avons ainsi montré les 7e symphonies de Beethoven et de Penderecki ou le manuscrit intégral des Noces de Figaro de Mozart. Quand vous voyez les esquisses de quatuors de Beethoven qui sont complètement raturés ou, à l’inverse, ceux parfaitement vierges d’Haydn, on ne peut qu’être ému car non seulement on touche à la création originelle mais on entre également dans la psychologie du créateur. C’est absolument fascinant. A travers toutes ces dimensions qui sont complémentaires, le festival est ainsi riche en émotions.

Quelques mots sur la prochaine édition ?

Elle réservera de nouvelles émotions à nos spectateurs. Car avec « Beethoven entre Est et Ouest » pour thème principal, je vous laisse un peu imaginer l’horizon musical qui s’offre à nous !

Par Laurent Pfaadt

DAS RHEINGOLD

Yannik Nézet-Séguin

RICHARD WAGNER, Rotterdam Philharmonie und Solisten

Eine Opernaufführung konzertant und gerade Wagners « Rheingold »dessen Libretto so dramatisch gestaltet ist wie keines Andere im « Ring des Nibelungen »konnte schon als eine Herausforderung gelten. Desto verblüffter war man am Ende der Vorstellung: man hat hier, richtiges Theater erlebt, ohne Kulissen, ohne Kostüme, aber mit    Sängern die ihre Rollen nicht nur sangen aber erlebten, und wahres Musiktheater schufen.

Schon die drei Rheintöchter verkörperten ihre Rollen ideal, mal anmutig, mal schnippisch. Die Stimmen vereinen sich in einen wahren Hörgenuss.

Woglinde wird von Erika Baikoff mit strahlender Höhe gesungen. Ihr ebenbürtig, Iris van Vijnen als Wellgunde und Maria Barakova als Flosshilde, mit schönen Mezzotönen.

Samuel Youn überzeugt als Alberich und spielt wie auf der Bühne. Aber mit seiner expressionistischen Auffassung der Rolle, strapaziert er seine schöne Baritonstimme die in dem Fluch des vierten Bildes bricht, wenn auch zugunsten der Dramatik.

Die wunderschön timbrierte, pastöse Stimme von Michael Wolle scheint für die Rolle des Göttervaters Wotan wie geschaffen und wird jeder Nuance der Partitur gerecht. 

Jamie Barton, mit schöner, ein wenig ungleicher Stimme, verleiht Fricka Autorität, lässt aber schon die Eifersucht erspüren.

Issachah Savage, ist eine Luxusbesetzung für Froh. Man möchte die wunderbare Tenorstimme des Künstlers in einer wichtigeren Rolle wieder hören.

Thomas Lehman singt einen strahlenden Donner mit beinahe Liedhafter Schönheit.

Stephen Milling ist ein Fasolt der Weltklasse. Mit wunderschönem Bass und sanftem Legato, gelingt es ihm ein beinahe sympatische Vision des Riesen zu gestalten, der wirklich in Freia verliebt ist.

Nicht auf selbem Niveau, Mikhail Petrenko als Fafner.

Freia wird von Christiane Karg mit jugendlichem Sopran verkörpert.

Thomas Ebenstein singt einen überzeugenden Mime, ohne je ins Kitschige zu entgleisen.

Die Urmutter Erda, wird von Wiebke Lemkuhl mit ihrer wunderbar timbrierten Altstimme gesungen.

Der Höhepunkt des Abends war jedoch die Leistung von Yannick Nézet-Séguin mit den fabelhaft spielenden Musiker des Rotterdam Philharmonic Orchestras, das zu den Besten Europas gelten kann.

Von den geheimnivollen Klänge des Vorspiels bis zum triumphalen Einzug der Götter in Walhall, spannt er einen Bogen der das ganze Werk durchzieht. Fabelhaft wie er die Einsätze den Sängern gibt und wie seine klare Gestik das Orchester beinahe verzaubert.

Die spontane « Ständing Ovation » des Publikums konnte als einen  Dank für den Dirigenten, die Solisten und das Orchester gelten.

Könnte man auf eine Walküre oder auf einen ganzen Ring hoffen ?

Jean-Claude HURSTEL

PIQUE DAME

PETER TCHAIKOWSKY

Von den zwölf Opern Tschaikowskys, sind nur Eugen Onegin, Pique Dame und Iolanta in den Spielpläne der westlichen Opernhäuser anzutreffen. Das Festspielhaus Baden-Baden kann sich rühmen selten gespielte Werke des Komponisten wie die Zauberin und Mazeppa aufgeführt zu haben.

Die Neuinszenierung von Pique Dame, im Rahmen der Osterfestspiele der Berliner Philharmoniker, unter der Leitung von Kirill Petrenko setzt hier Masstäbe.

Die Inszenierung wurde dem Team Moshe Leiser und Patrice Caurier anvertraut; das Bühnenbild von Christian Fenouillat, die Kostüme von Agostino Cavalca und die Lichtregie von Christophe Forey fügten sich ganz in das Konzept der Inszenierung ein.

Die ganze Handlung wurde von der Epoche Katharina der Grossen in das Ende des 19.Jahrhundert versetzt. Ein Teil der Handlung spielt sich in einem Luxusbordell ab, und zeigt, in krassen Zügen, wie die Frau nur ein Objekt der Begierde der Männer ist, ob in den aristokratischen Kreise oder in einem Freudehaus. Diese Sozialkritik nähert sich mehr der Welt Dostoiewkys als der Pouchkines.

Akzeptiert man diese Vision, kann man nur die Klarheit der Inszenierung , spannend wie ein Krimi und die fabelhafte Personenführung loben. Die Charaktere werden Menschen aus Fleisch und Blut und man kann nur Mitgefühl für sie empfinden.

Rein musikalisch kann man sich keine bessere Interpretation wünschen. 

Hermann, wird von Arsen Soghomonyan ideal verkörpert. Seine wuchtige, aber auch duktile Tenortimme wird jeder der Nuancen der Partie gerecht. Darstellerisch ist er auf dem selben Niveau und man kann hautnah sehen wie sein Wahnsinn sich fortwährend bis zum Selbstmord steigert.

Ihm ebenbürtig, Vladislav Sulimsky als Graf Tomski der die Ballade der Drei Karten im ersten sowie das Strophenlied im dritten Aufzug brillant darträgt.

Der edle Baryton von Boris Pinkhasovich scheint für die rührende Liebes erklärung des Fürsten Jeletzki wie gemessen, ein Höhepunkt des Abends, wenn sie auch zur Vergewaltigung von Lisa führt.

Die Besetzung von allen anderen Männerrollen kann als ideal gelten.

Die Sängerinnen sind auf dem selben, grossartigen Niveau. 

Elena Stikhina, die schon an den grössten Opernäusern der Welt Gast war, setzt ihre grosse, strahlende Stimme in die Rolle der Lisa ein. Sie besticht sowohl in der strahlenden Höhe wie in den zartesten Nuancen.

Aigul Akhmetshina macht aus der Rolle der Polina, ein wahres Kabinetstück. So wurde ihr Duett mit Lisa im ersten Auzug, einer der musikalischen Höhepunke des Abends. Ihr schlanker, wunderschön timbrierter Mezzo und ihr anmutiges Erscheinen warfen einen Hauch von Licht in die düstere Handlung. 

Die Rolle der Gräfin wurde von Doris Soffel souverän gestaltet. Sie sang die Arie aus Grétrys Richard Löwenherz mit einem verblüffenden Nuancereichtum und überzeugte auch spielerich, besonders am Ende des zweiten Aufzugs, als sie den im Original vorgesehenen Auftritt der Tzarin Katharina, auf burlesker Manier übernimmt.

Margarita Nekrasova setzt ihren wuchtigen Alt in der Partie der Gouvernante ein.

Kirill Petrenko, mit den fabelhaften Berliner Philharmonikern, bewies dass er dieses Repertoire liebt und dirigierte das Werk enthusiastich. 

Der Slovakische Phiharmonische Chor und der Cantus Juvenum Chor leisteten Grossartiges. Unvergesslich der Männerchor a capella, nach dem Selbstmord Hermanns.

Eine Sternstunde am Himmel der russischen Oper.

Jean-Claude HURSTEL

FESTSPIELHAUS BADEN-BADEN  OSTERFESTSPIELE
12. APRIL 2022

Tom Koopman

L’un des grands interprètes de la musique baroque, Tom Koopman, était l’invité de l’OPS pour les concerts des 24 et 25 mars derniers dans un programme associant Bach, Rebel et Haydn.


Fondateur en 1979 de l’Amsterdam Baroque Orchestra, avec lequel il a notamment gravé l’intégrale des cantates de Bach, Tom Koopman appartient, avec le claveciniste Gustav Leonhardt, le violoniste Sigiswald Kuijken et le violoncelliste Anner Bylsma, à la famille néerlandaise de ce que l’on a appelé, en son temps, la révolution des baroqueux. Lancée dans les années soixante en Autriche par Nikolaus Harnoncourt, ladite révolution postulait une vérité historique dans l’interprétation du répertoire baroque, dont elle exhumait par ailleurs quantité d’œuvres oubliées ou méconnues. S’agissant des plus connues et des plus jouées de ces œuvres, tant instrumentales que chorales, à commencer par celles de J. S. Bach, les premiers concerts et publications discographiques des baroqueux suscitèrent de vives controverses, tant ils différaient des grandes approches symphoniques alors en vigueur. On se souvient aussi que les réticences ainsi suscitées tenaient à la fois à un diapason plus bas, à des factures instrumentales oubliées, à un effectif orchestral réduit ainsi qu’à une justesse instrumentale parfois approximative. Ces réticences ont progressivement disparu, au point qu’assez vite, ce sont les grandes formations orchestrales qui se sont mises à l’école des baroqueux, encouragées en cela par les premiers succès obtenus dès les années 1980 par Nikolaus Harnoncourt avec le Concertgebouw d’Amsterdam.

Venu il y a quinze ans avec son propre orchestre pour jouer l’Oratorio de Noel de Bach, c’est avec des musiciens de l’OPS que Koopman s’est produit cette année. À la tête d’une trentaine d’instrumentistes motivés, il offre une exécution énergique, animée et particulièrement colorée de la suite pour orchestre n°4 de Bach. Soliste du second concerto pour violon du même Jean-Sébastien Bach, le russe Sergei Krylov fait entendre un fort beau premier mouvement, dominé par un jeu lyrique qui ne masque en aucune façon la grande ligne, qualités que l’on retrouve aussi dans l’allegro final. Il n’en est malheureusement pas de même dans le sublime adagio central où soliste et orchestre distillent une atmosphère sentimentale aux accents italianisants et aux phrasés étirés qui altèrent la verticalité et l’austère gravité du morceau. Dans ce concerto joué dans cette même salle Érasme il y a bientôt un demi-siècle, les mélomanes de ma génération gardent le souvenir de l’excellente prestation du violoniste Paul Crepel, alors premier violon d’un orchestre magistralement dirigé par Alain Lombard.

Intermède quasi-bruitiste avec le Cahos de Jean-Féry Rebel, compositeur contemporain de Bach et de Rameau, quelque peu délaissé aujourd’hui. Ce Prélude à son opéra ballet Les Éléments, qui traite de rien moins que de la création du monde, a été souvent considéré comme le premier cluster en musique : entendons par là, non pas un foyer d’infection sanitaire ainsi nommé dans la langue médicale internationale, mais une technique d’écriture constituée d’une grappe de notes voisines créant un agrégat sonore qui déroge aux règles usuelles de l’harmonie. L’effet en reste surprenant, en dépit de son usage désormais courant dans nombre d’œuvres contemporaines.

Crédit : Gregory Massat

Ce concert de Tom Koopman était intitulé « Escapade baroque » alors que son morceau conclusif, la 98ème symphonie de Joseph Haydn, procède d’une toute autre esthétique, celle de la grande symphonie classique surgie dans le dernier tiers du 18ème siècle et dont le même Haydn peut être tenu à bon droit pour le génial inventeur. C’est lors de son premier séjour à Londres, où il la composa en 1791, que Haydn reçut la bouleversante nouvelle de la mort de son jeune ami Mozart, qu’il tenait pour son fils spirituel et qu’il considérait, selon ses propres dires, comme le plus grand compositeur de son temps. Cette symphonie exprime, à l’instar de la plupart des « londoniennes », le bonheur éprouvé par un compositeur désormais libéré de son service de musicien attaché à la cour du prince Esterhazy ; mais elle recèle aussi, au sein de son mouvement lent, des citations de celui de la dernière symphonie de Mozart (dite « Jupiter »), qui lui confèrent une gravité toute particulière. De l’interprétation entendue ce jeudi 25 mars, on aura apprécié le menuet du troisième mouvement joué comme on sait le faire aujourd’hui, sur un mode léger et enlevé, loin de l’envasement de bien des chefs d’antan. Mais pour le reste, on ne perçoit qu’une belle et brillante fresque sonore se déployant à la surface des choses et se complaisant dans une esthétique baroque hors de propos, insouciante de la grande forme symphonique voulue par le compositeur à l’apogée de son parcours créateur. On en reste perplexe, s’agissant d’un musicologue aussi savant et cultivé que l’est indubitablement Tom Koopman.

  Michel Le Gris

Happy birthday Maestro Rihm !

Le 70e anniversaire du compositeur allemand est l’occasion de réécouter ses œuvres.

Wolgang Rihm est certainement l’un compositeurs les plus importants de notre temps. Nombreux sont ceux, interprètes ou créateurs, à considérer sa musique comme prépondérante dans la création contemporaine. Totalement intégrées aux programmes des plus grands orchestres, ses œuvres sont devenues, dès son vivant, de véritables classiques qui tendent à explorer les tréfonds psychologiques de l’homme. En 2019, le festival Présences de Radio France, présenta ainsi seize de ses œuvres. Pascal Dusapin, autre grand nom de la création contemporaine et invité du festival, évoquait ainsi l’œuvre de Wolfgang Rihm : « il y a chez lui un mouvement tellurique qui m’évoque une rivière, laquelle peut se faire grand fleuve ou petit ruisseau : tantôt, tout est clair, on peut voir les poissons ; tantôt, le temps est mauvais, la rivière est agitée, le torrent devient boueux, chargé. »

A l’occasion de son 70e anniversaire, quelques-unes de ses œuvres emblématiques ressortent sous le label de l’orchestre symphonique de la radio bavaroise, BR Klassik, avec qui Rihm a établi un compagnonnage de longue date.

Né à Karlsruhe, Wolfgang Rihm fut très tôt influencé par Mahler et la seconde école de Vienne en particulier Anton Webern avant de forger son propre style qui rompit avec l’avant-garde musicale représentée notamment par Pierre Boulez et Karlheinz Stockhausen dont il fut pourtant l’élève.

Compositeur prolifique, il s’est aventuré dans tous les domaines : musique orchestrale et de chambre, opéra notamment avec son Dionysos extatique et fantasmagorique basé sur les poèmes de Nietzsche ou musique sacrée comme en témoigne son magnifique et si épuré Stabat Mater pour bariton et alto qui s’appuie sur un texte de la liturgie médiévale catholique. Parmi les quelques 500 pièces de ce compositeur prolifique à l’œuvre protéiforme, les deux Cds de la collection Musica viva du label de l’orchestre de la radio bavaroise présente quelques œuvres représentatives du compositeur. A la fois récentes (Stabat Mater, 2020) et plus anciennes comme Sphäre nach Studie (1993 remaniée en 2002) ou le célèbre Jagden und Formen (2008) et associant quelques-uns des plus grands solistes du monde comme l’altiste Tabea Zimmermann et le clarinettiste Jörg Widemann dans ce Male über Male 2 pour clarinette et 9 instruments assez fascinant, ces œuvres permettent de pénétrer facilement et intensément l’univers du créateur.

« Un compositeur se doit d’être à la fois hautement intellectuel mais également faire preuve d’émotions en musique » a coutume de dire Wolfgang Rihm. Et on peut dire qu’à l’écoute de ces disques, l’alchimie est parfaite.

Par Laurent Pfaadt

Wolfgang Rihm : #39 Sphäre nach Studie, Stabat Mater, Male über Male 2#40 Jagden und Formen, Symphonieorchester des Bayerisches Rundfunks, dir Stanley Dodds (#39) und Franck Ollu (#40), Music aviva, BR-Klassik

« Fuir est très vite devenu la seule alternative »

Lui est pianiste international russe, finaliste du célèbre concours international Van Cliburn et se produisant sur les scènes du monde entier. Elle, est compositrice et pianiste. Tous les deux enseignaient au conservatoire Tchaïkovski à Moscou. Nikita Mndoyants et Maryana Lysenko ont quitté leur pays quelques jours après l’invasion de l’Ukraine avec leur fille de 3 ans pour se réfugier en France, dans le nord de l’Alsace, le 6 mars dernier. Comme un symbole, leur fille a effectué sa rentrée dans la même classe qu’une petite ukrainienne, arrivée quelques jours plus tôt.


Au moment où la guerre en Ukraine s’est déclenchée, vous étiez en Russie. Quelle a été votre réaction ?

Nikita Mndoyants : Quand les médias de masse n’étaient pas censurés nous entendions des rumeurs. Mais nous ne pouvions croire qu’au 21e siècle, une telle chose fut possible. Nous avons été choqués, sidérés quand la guerre a commencé. Et puis, la vie en Russie a commencé à changer. Très vite. Exprimer son opinion contre la guerre pouvait vous conduire en prison pour quinze ans. Fuir est très vite devenu la seule alternative. Tous ceux qui comprenaient réellement ce qui se passait ne pouvait accepter cela et demeurer silencieux. La peur régit aujourd’hui la vie de ceux qui n’ont pas pu quitter le pays. Il y a des manifestations contre la guerre dans toutes les grandes villes de Russie mais personne ne les voit car il n’y a plus de médias d’opposition. En parlant aujourd’hui, nous craignons également pour nos proches, nos parents qui sont restés là-bas et pourraient subir les conséquences de nos prises de position.

Maryana Lysenko : De nombreuses personnes soutiennent le régime car elles sont endoctrinées par la propagande. Même des membres de ma famille font confiance à celle-ci. C’est devenu très difficile de discuter avec eux. Lorsque je leur montre des vidéos provenant de mes amis ukrainiens qui font état de destructions et d’attaques, ils ne me croient pas. Ils pensent qu’il s’agit de propagande ukrainienne. Et lorsque les Américains et les Européens ont infligé des sanctions à la Russie, ils ont continué à croire dans la propagande en me disant : « L’Ouest est contre nous et de toute façon, nous allons survivre. On va être fort et on surpassera tout cela ».

Vous avez alors décidé de quitter le pays…

Nikita Mndoyants : Oui, d’abord pour notre fille. Ils ont détruit l’avenir pour tout le monde. Nous ne voulons pas qu’elle se retrouve dans ce dilemme de devoir choisir entre fuir son pays et accepter de vivre ainsi en Russie. Notre génération peut encore agir, décider. Mais eux n’auront plus la possibilité de le faire. Nous ne reviendrons pas en Russie dans ces conditions, avec ce régime.

Maryana Lysenko : Il ne s’agit pas d’une question de sécurité car j’ai participé à des mouvements de protestation en Russie lorsque cette dernière a envahi la Crimée et le Donbass en 2014. Nous aimons tellement notre pays et c’est très douloureux pour nous. J’y suis tellement attachée, mes racines sont ici. Même lorsque la guerre a débuté, j’ai essayé de me convaincre, jour après jour, de rester en Russie et de me battre. Le plus dur a été d’entendre ces gens que je connaissais et qui s’opposent au régime me dire : cela ne sert plus à rien de se battre maintenant. J’ai donc dû me convaincre qu’il était impossible de rester là-bas. Ce n’était pas une question de sécurité mais plutôt une question d’éthique, d’humanité.

Interview Laurent Pfaadt