Archives de catégorie : Lecture

Le livre à emmener à la plage

The Expanse, tome 1 (L’Eveil du
Leviathan) et 2 (La guerre de
Caliban)

Si Jim Holden vous est encore
inconnu, il est grand temps de vous
précipiter sur les deux premiers
volumes de la saga The Expanse de
James SA Corey, qui a déjà conquis
trois millions de lecteurs dont
500 000 en France et est devenue
une série télévisée.

Tout débute par la découverte dans
un vaisseau abandonné d’informations secrètes par Jim Holden,
second d’un vaisseau de transport de glace. L’homme que rien ne
prédestinait à se retrouver là, va devenir le héros de cette saga,
tenant dans ses mains, sans le savoir, le sort de la galaxie. Car déjà
pointent à l’horizon les dangers à venir : invasion extraterrestre et
conspirations politiques en tout genre. Holden devient vite le
témoin gênant qu’il faut éliminer. De Saturne à la Terre en passant
par Ganymède, ce concentré d’actions et d’intrigues politiques ne
vous lâchera pas. Alors prêt à embarquer sur le Rossinante ?

Par Laurent Pfaadt

Chez J’ai lu, 912 p chacun

Le livre à emmener à la plage

David Grann, La note américaine

Après la jungle sud-américaine,
David Grann s’est lancé à l’assaut
des sommets rocailleux de
l’Oklahoma pour une nouvelle
aventure littéraire qui n’en est
pas moins aussi périlleuse. Le
journaliste américain, auteur de
Lost City of Z, ne change pas
d’époque mais d’univers pour se
lancer sur la piste des
mystérieuses morts des Indiens
Osages. Pendant cinq ans, il a
mené une enquête qui l’a conduit en 1921, sur les chemins
tortueux d’une vaste conspiration visant à déposséder cette tribu
indienne de leurs terres.

Et pourtant, ceux qui les avaient décimés au siècle précédent
croyaient en avoir terminé en les confinant sur cette terre
inhospitalière. Ils ne se doutaient pas que le sous-sol regorgeait de
cet or noir qu’il allait faire la fortune des Osages et décupler la
jalousie de leurs ennemis.

A travers l’histoire de la famille Lizzie, David Grann signe une
histoire vraie en forme de thriller où les derniers feux du Far-
West côtoient un vingtième siècle plein de promesses et de
fureur, et où le whisky tue aussi efficacement que les balles de
cette nouvelle police fédérale baptisée FBI. Lisez et vous
comprendrez pourquoi Martin Scorsese n’a pas hésité avant de
s’emparer de cette histoire incroyable !

Par laurent Pfaadt

Chez Globe, 326 p. 

Le livre à emmener à la plage

Omar Robert Hamilton, la ville gagne toujours

Le réalisateur anglo-égyptien
Omar Robert Hamilton se
trouvait en 2011 sur la place
Tahrir lorsque se déchaîna la
révolution qui aller chasser
Hosni Moubarak. Il en ramena ce
livre nominé pour le prix de
littérature arabe 2018. La ville
gagne toujours
est l’histoire de
trois amis projetés dans le
tourbillon de l’histoire, celle de cette place Tahrir qui a occupé les
écrans du monde entier, de ce dictateur chassé, remplacé par un
autre et de ces rêves devenus désillusions.

Parce qu’au fur et à mesure que l’on suit durant ces deux années
qui menèrent l’Egypte d’un dictateur à un autre, Khalil, Mariam,
Hafez réunis au sein du collectif Chaos qui diffuse sur les réseaux
sociaux informations sur la révolution, exactions des militaires et
des intégristes qui se disputent le pouvoir, on est parcouru de
sentiments ambivalents où la déception d’une révolution matée
côtoie l’espoir que tout cela n’a pas été vain. Nos trois héros
représentent à merveille cette ambivalence avec leurs utopies et
leurs espoirs déçus. Le livre est écrit comme on tient une caméra à
l’épaule : toujours au cœur de l’action et bien décidé à ne rien
cacher. Véritable coup de poing, le roman de cette révolution
avortée recèle un formidable message d’espoir : celui que tout
n’est jamais perdu.

Par Laurent Pfaadt

Chez Gallimard, 352 p.

Le livre à emmener à la plage

Matthew Neill Null, Le miel du lion

Des pionniers à la solde d’une
compagnie industrielle
déboisent des forêts
inhospitalières de Virginie-
Occidentale au début du siècle
dernier. Parmi eux, ceux que l’on
surnomme très vite « les Loups
de la forêt » s’organisent en vue
de commettre des actes violents
(grèves, attentats, sabotages).

Le premier ouvrage de Matthew Neill Null est un condensé de
violence, envers l’environnement mais surtout entre les êtres
engagés dans une lutte à mort. Il y a assurément du Ron Rash dans
ces pages et certaines scènes font penser au Serena de ce dernier.
Neill Null montre ces hommes refusant cette nouvelle mutation
du capitalisme qui s’apparente dans ces paysages presque
apocalyptiques à une nouvelle forme de servitude. Sorte d’énième
roman sur les bannis de la terre où seule la révolte violente peut
leur permettre de sortir de leur condition d’humilié et de leur
misère sociale, le livre de Neill Null est également un combat sans
cesse renouvelé contre sa propre conscience. La liberté se gagne,
se mérite semble dire l’auteur, y compris en bravant sa conscience
et en transgressant les lois. Dans le miel du lion, tous n’auront pas
le courage de se salir les mains.

Par Laurent Pfaadt

Chez Albin Michel, 432 p.

Le livre à emmener à la plage

Robert Olen Butler, L’appel du fleuve  

Deux frères que la guerre du Vietnam a séparés reprennent contact à l’occasion de l’hospitalisation de leur
père. Robert, devenu prof de fac, y était
tandis que son frère Jimmy a fui au
Canada pour échapper à cette folie. Les
deux frères sont assaillis de souvenirs,
de cauchemars et analysent leur
existence au prisme de cet évènement
qui les a irrémédiablement changés et a
fait exploser leur famille.

Avec la maestria qui est la sienne, l’auteur d’un doux parfum d’exil
(Prix Pullitzer 1993) nous entraîne au plus profond de l’âme
humaine, là où se nichent le courage et la culpabilité de chacun.
L’exploration est tantôt magnifique, tantôt pathétique. Au fil des
pages, Robert et Jimmy descendent lentement vers ce fleuve qui
charrie les existences, qui fait de nous des hommes de chair et de
passions, vers ce fleuve d’une nation au bord duquel chaque
citoyen s’assoit face à sa conscience. Certains y contemplent leur
reflet. D’autres y sombrent. Mais tous se valent semble nous dire
Robert Olen Butler.

Par Laurent Pfaadt

Chez Actes Sud, 269 p.

Le livre à emmener à la plage

Amos Oz, Judas

1959 Jérusalem. Shmuel, jeune
homme perdu cherchant du travail
tombe sur une annonce quelque peu
singulière : un vieil homme invalide
et érudit, Gershom Wald, recherche
de la compagnie. Il se rend chez le
vieillard et accepte en échange
d’une condition : cinq heures de
conversation. Mais ce que ne sait
pas Shmuel, c’est qu’il vient d’entrer
non pas dans la grande bâtisse de
Wald mais dans un titanesque
procès, celui de toute une nation. La confrontation rhétorique
entre Shmuel et Wald trouvera des moments d’accalmie en la
personne d’Atalia, veuve de 45 ans dont le père fut considéré en
1948 comme le Judas de l’indépendance parce qu’opposé à la
vision de Ben Gourion.

L’auteur d’une Histoire d’amour et de ténèbres (2003), fer de lance
du mouvement la Paix Maintenant, signe peut-être là son roman le
plus politique. Celui-ci plonge dans les non-dits d’une nation et
convoque un certain nombre de spectres : Judas, omniprésent,
l’ami devenu le traître de ce Jésus qui fut l’objet du travail
universitaire de Shmuel et le symbole de l’antisémitisme mais
également les proches disparus de Wald qui sont autant de
métaphores qui renvoient à l’Ancien Testament. A travers cette
exploration de la figure du traître où Amos Oz utilise la théologie
bien entendu mais également l’histoire et les relations humaines,
l’écrivain israélien montre une fois de plus avec brio que le traître
n’est pas toujours celui que l’on croit et que l’aveuglement que l’on
met dans une cause conduit toujours au désastre et d’une certaine
manière… à la trahison.

Par Laurent Pfaadt

Chez Folio, 400 p.

Le livre à emmener à la plage

James Comey, Mensonges et
vérités, une loyauté à toute épreuve

Malgré sa taille impressionnante
(plus de deux mètres), ce géant
est toujours resté dans l’ombre
jusqu’à son limogeage par le
président Donald Trump, le 9 mai
2017 alors qu’en tant que
directeur du FBI, il dirigeait ce
qu’il est désormais convenu
d’appeler le Russiangate. Mais
c’est oublier que l’homme est au
courant depuis près de quinze ans
de nombreux secrets ou plutôt, comme il le dit lui-même, de
mensonges d’Etat. En tant que procureur général adjoint des
Etats-Unis, c’est-à-dire adjoint du ministre de la justice sous la
présidence de George W. Bush entre décembre 2003 et août
2005 puis bien évidemment comme directeur du FBI entre 2013
et 2017, l’homme a traité de dossiers épineux comme la
légalisation de la torture contre les terroristes, l’affaire Plame-
Wilson, du nom de cette espionne américaine dont l’identité fut
révélée par des membres du cabinet Bush, l’enquête sur les emails
d’Hilary Clinton et bien entendu les rapports entre l’équipe de
campagne de Donald Trump et la Russie qui lui vaudra son
limogeage et sa comparution devant la commission judiciaire du
Sénat.

Le livre embarque ainsi le lecteur dans les coulisses d’une
diplomatie secrète ou dans les arcanes d’une Maison Blanche qu’il
compare à une mafia et où le mensonge et les coups bas pleuvent.
Il oscille en permanence entre thriller et roman d’espionnage. Sauf
que tout est véridique.

Par Laurent Pfaadt

Chez Flammarion, 379 p.

Le livre qui bouleversa le monde

La Bible de Gutenberg © Taschen

Une magnifique
édition de la Bible
de Gutenberg
permet de revenir
à la source de cet
évènement majeur
de l’histoire de
l’humanité

Le jeune Johannes
Gutenberg se
doutait-il que ses premiers travaux sur l’imprimerie dans un
atelier d’orfèvrerie allaient le conduire à l’immortalité, son nom
rejoignant celui d’Hammourabi ? Certainement pas. Et pourtant,
l’invention de caractères typographiques et de presses
xylographiques pour réaliser des impressions sur vélin puis, par
souci d’économies sur papier, allait révolutionner l’écrit et sa
diffusion.

En 1454, Gutenberg a une cinquantaine d’années. L’Eglise,
contestée, a besoin de diffuser ses écrits et sa pensée dans une
Europe en proie à des turbulences. A partir du texte de la Vulgate,
la Bible traduite en latin par Saint Jérôme au IVe siècle, Gutenberg
réalisa la fameuse B42, cette Bible aux quarante-deux lignes
devenue aujourd’hui mythique et reproduit par Taschen dans son
format initial c’est-à-dire en deux volumes in-folio de 324 et 319
feuillets constituant 1286 pages ainsi que dans sa version
liturgique originale.

Aujourd’hui, à l’occasion du 550e anniversaire de la mort de
Gutenberg, l’examen de ce qu’il est convenu d’appeler un trésor de
l’humanité permet d’admirer l’extraordinaire composition de
l’ouvrage. Grâce à un appareil critique mené par Stephan Füssel,
directeur de l’Institut des sciences du livre de la Johannes-
Gutenberg-Universität de Mayence où il est titulaire de la chaire
Gutenberg, cette Bible B42, présentée dans sa version de
l’université de Göttingen est décortiquée. Caractéristiques
techniques, composition de l’encre, papier utilisé, corrections à la
main, reliure reproduite pour la première fois, rien n’est oublié de
cet exemplaire inscrit au patrimoine documentaire de l’UNESCO.
Et surtout pas les fabuleuses enluminures reproduisant bestiaires
ou éléments végétaux tirées du livre de modèles de Göttingen,
sorte de dictionnaire pour tout enlumineur qui se respecte, que
l’appareil critique reproduit judicieusement. Même si l’atelier de
Gutenberg permit de gagner dix fois plus de temps qu’un moine
copiste du Moyen-Age, on mesure tout de même tout le travail
préparatoire.

Comme toute œuvre révolutionnaire, l’invention de Gutenberg ne
remporta un succès qu’après la mort de ce dernier, ruiné et oublié
de tous. Sa Bible B42 ne fut tirée qu’à 180 exemplaires,
essentiellement achetés par des monastères, et dont il n’en
subsiste aujourd’hui que 49. Mais la portée de la B42 fut
considérable. L’imprimerie qui devait répandre les idées de l’Eglise
se retourna contre elle et un demi-siècle après la mort de
Gutenberg, la Réforme, le plus grand mouvement de contestation
de l’Eglise catholique, réussit en grande partie sa mission grâce à
l’imprimerie. Révolutions, propagande, connaissance ou plaisir de
la lecture, l’imprimerie, a transformé l’humanité à tout jamais.
Cette Bible B42 devint tantôt en moyen d’élever les hommes,
tantôt une arme pour les contrôler, faisant ainsi de Gutenberg,
selon les mots de Stephan Füssel, « le père de la communication de
masse ».
Rien ne devait plus arrêter cette invention et aujourd’hui,
la multitude de livres et de magazines imprimés sur la planète
doivent en grande partie payer leur tribut à ce livre qui bouleversa
le monde et qu’il est enfin possible de retrouver, d’admirer et
surtout de posséder dans toute bibliothèque qui se respecte
même si cela ne vous dispense pas de vous rendre à Paris,
New York, Burgos ou Cambridge pour en admirer une.

Par Laurent Pfaadt

La Bible de Gutenberg de 1454, Stephan Füssel,
Chez Taschen.

Une caméra pour défier le monde

Costa-Gavras © Hervé Boutet

Le réalisateur Costa-
Gavras se raconte dans un
livre magnifique

Sa vie a quelque chose d’un
film ou en tout cas d’un
scénario que tout
producteur, de surcroît
américain, friand de
success-stories, rêverait
d’adapter. Celui d’un jeune
homme sans le sou arrivant
dans un pays étranger et ne
connaissant que peu de
monde, qui allait devenir
l’un des plus grands réalisateurs français et surtout lui, l’étranger,
le parangon de ce que la France est réellement : un phare dans la
nuit de l’humanité. Telle fut la vie de Costa-Gavras. Avec ce titre
emprunté à l’écrivain Kazantzakis, le réalisateur de films
désormais cultes comme Z, l’Aveu, Missing (Palme d’or à Cannes en
1982), Music-Box ou Amen, est allé là où il est impossible,
théoriquement, d’aller et où l’on ressort à chaque fois changé : le
pouvoir, la finance, l’âme humaine, la mémoire ou l’injustice.

Dans ce livre passionnant, on traverse plus d’un demi-siècle de
cinéma, de la France aux Etats-Unis passant de villas
hollywoodiennes en appartements exigus. On suit avec
fascination la fabrication de ses films, le choix de ses acteurs, les
décors improbables réalisés à la hâte, les scènes qu’il faut
improviser comme ces cadavres sur le plafond de verre dans
Missing. Mais il y a aussi ces films qui ne se font pas, les
propositions qu’il faut refuser, les considérations extérieures. On
y découvre cette passionnante énergie créatrice qui part de la
lecture d’un livre et devient, après moult péripéties, un film. Et
cette vie d’aventures cinématographiques et devrait-on dire
politiques ne serait rien sans ces anecdotes incroyables, de la
proposition d’adapter le Parrain au manuscrit de Soljenitsyne qui
lui arrive dans les mains à Vienne en passant par cette tentation
de devenir président de la République de Grèce. Enfin, il y a ces
moments qui vous marque à jamais et qui vont bien au-delà du
cinéma, comme cette incroyable scène du visionnage de l’Aveu par
un Arthur London figé par l’émotion. « Je n’ai jamais eu de meilleure
récompense que cette étreinte, que ce baiser un peu mouillé par ses
larmes qui coulaient le long de sa joue »
écrit à ce sujet Costa-Gavras.

Les mémoires de Costa-Gavras dressent également une
incroyable galerie de portraits. Bien entendu le triumvirat
Montand, acteurs des débuts, Signoret qui plus qu’aucune autre,
accompagna ses premiers pas depuis le Jour et l’heure de René
Clément en 1962 dont il fut l’assistant et Jorge Semprun, le grand
écrivain, scénariste de Z et de l’Aveu, domine l’ouvrage. Mais il y a
aussi ces figures qui traversent cette vie : Garcia-Marquez à
Mexico avec qui il fête la victoire de Mitterrand en 1981,
Alexandre Dubcek, Robert Redford, Salvador Allende, Romain
Gary rencontré chez Lipp ou Chris Marker, l’infatigable
compagnon de route. Derrière ces statues désormais de marbre,
apparaît régulièrement la femme aimée, Michèle, qui trace dans
ce miroir de la vie, de l’autre côté de la caméra lorsque celle-ci est
posée, le portrait d’un jeune homme sensible qui manque parfois
de confiance en lui, puis d’un homme soucieux des autres. Elle
donna à notre Persée ce bouclier dans lequel il vit les nombreuses
méduses qui ne manquèrent pas d’accompagner sa notoriété
grandissante.

S’il est théoriquement impossible d’aller là sans changer pour
reprendre le mot de Kazantzakis, non seulement Costa-Gavras y
parvint mais mieux encore, il nous a, avec ses films, changé aussi
bien à titre individuel que collectivement. Car, sa vie et son œuvre
prouvent qu’il faut toujours croire en ses rêves mais que ces
derniers peuvent également devenir utopies. Il n’y avait qu’un
immigré grec pour nous dire une telle chose. Finalement, il n’y a
jamais de hasard.

Par Laurent Pfaadt

Costa-Gavras, Va où il est impossible d’aller,
Seuil, 400p.

Entretien avec Max Steen

Schoolblock

Dans ce roman remarquablement
écrit, Max Steen campe un
professeur de lettres en colère contre
l’institution scolaire. Sous la plume
d’un amoureux des mots, dans une
Amérique revisitée à travers le
prisme de la cinéphilie, Max Steen
mêle  Histoire, terrorisme,
fantastique, science-fiction et amour
fou, le tout empreint de la nostalgie
d’un monde révolu.


Né en 2012 d’un couple franco-américain, Holden Openbook a
grandi à Savannah, dans l’Etat de Géorgie, berceau d’Autant en
emporte le vent
et d’un certain Jardin du bien et du mal, version
Eastwood. Il se souvient de son enfance nourrie de livres, de films et
de leurs personnages hauts en couleur, et convoque les fantômes de
l’Histoire. Il partage avec Abbie Laine, une fille de son âge qui
ressemble à la mutine Paulette Goddard, le goût pour les histoires
de pirates et les cimetières. La sensibilité romantique du jeune héros
va se heurter à la cruauté de la vie qui va faucher l’être aimé devenu
sa fiancée, tandis qu’il assiste à la déliquescence de la société et du
système scolaire par la présence toujours plus puissante du tout
technologique et numérique. Professeur de français, il quitte
Savannah pour Meaux. Déçu par cette expérience désastreuse, il
revient aux U.S.A, à Charleston, et accepte un poste dans un
Schoolblock, lycée expérimental ultrasécuritaire, fait de verre et
d’acier. L’amour en sera la faille fatale, celui qu’il va éprouver pour la
belle Wanna Lurne.

Parlez-nous de la genèse de votre roman. 

Plus de deux années d’écriture m’ont été nécessaires pour
m’affranchir moi-même de mon Schoolblock dont j’ai achevé la
composition durant l’été 2013. Ce projet littéraire de longue haleine
n’aurait toutefois jamais vu le jour sans la faste infortune d’une
dépression professionnelle et le congé de longue durée qui en a
résulté. Sa dimension thérapeutique ne fait donc aucun doute à mes
yeux ; cathartique aussi, je l’espère, pour les enseignants en
souffrance qui continueront de me lire et de se reconnaître dans
mes propos. Mais ce n’est pas seulement ces héroïques porte-
drapeaux de la culture que je souhaitais toucher car mon roman
procède d’un élan autant que d’un effondrement. Il fait la part belle à
l’imagination et au dépaysement sous toutes ses formes (temporel,
spatial et même surnaturel). Je tenais ainsi à profiter de son point de
vue américain pour chanter la beauté et les mystères d’une ville qui
me fascine et ne change pas : Savannah. Je crois voir là, d’ailleurs,
l’une des raisons premières de son succès en ligne.

Votre roman trouve son ancrage en 2040. Pourquoi avoir choisi le genre
de la dystopie ?

Signe des temps présents : la chronique professorale tantôt
accablée, tantôt démagogique, est devenue une sorte de sous-genre
littéraire en soi auquel j’avais l’ambition de ne vouloir ni me
conformer, ni me réduire. Il m’importait de prendre le large,
d’extrapoler, d’user de toutes les ressources du roman pour
questionner l’évolution ou le naufrage possible de l’école. Et, si je
disposais d’un contre-modèle honni, le François Bégaudeau d’Entre
les murs
, je persiste à revendiquer le modèle absolu du 1984 de
George Orwell, hélas prophétique, dont l’étude au lycée me
paraîtrait plus que jamais salutaire.

A quelle période auriez-vous aimé vivre ? 

Mon écriture et mes goûts artistiques me rattachent tous au XIXe
siècle qui vit naître le cinéma, mais que je n’idéalise pas pour autant.
Comment en aurais-je enduré la misère ou les soins dentaires, par
exemple ? Ce dont je rêverais, en revanche, c’est de m’y trouver
projeté quelque temps en rentier parisien bien portant, noble de
préférence, pour y fréquenter les salons littéraires, les salles de
spectacle, les bals et les soirées dans les hôtels particuliers.
J’apprécie beaucoup aussi, dans un registre différent, l’imagerie
américaine des années 50.

Possédez-vous des films de chevet ?

Si 2001 l’Odyssée de l’espace de Kubrick fut sans doute le plus grand
choc esthétique de mon adolescence déjà très cinéphile, le western
demeure, avant même le fantastique, mon genre de prédilection.
Mais je ne vous surprendrai pas en vous disant que je chéris tout
particulièrement le romantisme éperdu de La Valse dans l’ombre
(Mervyn LeRoy), du Portrait de Jennie (William Dieterle), de Quelque
part dans le temps
(Jeannot Szwarc) ou, plus près de nous, de The
Artist. Duel
, le premier Spielberg, est toutefois le film que j’ai vu le
plus souvent sans que cesse d’opérer sur moi son étrange pouvoir de
fascination.

Votre roman fait la part belle à un lieu emblématique de la mythologie
du western, Monument Valley, avec la belle rencontre d’un guide
Navajo. Comment est né ce personnage ? 

Je caresse un impossible rêve funèbre : que mes cendres soient
dispersées, le plus tard possible, dans ce qui constitue pour moi le
paysage le plus grandiose et le plus magique du monde. Il fallait donc
que mon protagoniste s’y lie, avant de disparaître, à un habitant de
ce territoire sacré, qu’un hommage y soit rendu et une place de
choix réservée, par son biais, aux seuls authentiques Américains, les
« Native ». L’image qu’on donne trop souvent des Indiens aujourd’hui
est peut-être moins glorieuse encore qu’à l’époque où, avant La
Flèche brisée
, le western les reléguait au rang d’intrépides méchants.
Aussi ai-je fait des recherches complémentaires pour ne pas les
trahir et pour laisser communier mes lecteurs avec leur ancestrale
approche poétique de la Nature. Red Arrowman, le nom que j’ai forgé pour ce guide Navajo, est facile à traduire et sa valeur
symbolique évidente, tout comme celui de son interlocuteur Holden
Openbook (« hold an open book »). Ils se ressemblent au moins en
cela. Sachez cependant que tous les noms de personnages du roman
offrent des clés plus ou moins accessibles pour mieux en percevoir le
modèle, la fonction ou la nature profonde.

Vous êtes français, strasbourgeois, mais votre roman est bluffant, on le
croirait écrit par un Américain…  

C’est le plus beau compliment que vous puissiez me faire. Un
internaute s’y est même trompé, mon propre nom de plume à l’appui,
en le désignant en 2016 « roman américain de l’année » !

Quel rapport entretenez-vous avec les U.S.A. hormis la culture
impressionnante que vous en avez ? Etes-vous allé sur les lieux que vous
décrivez ? 

J’ai effectué plusieurs voyages aux U.S.A. dont j’ai parcouru, de
Chicago à Santa Monica, tout ce qu’il reste de la Route 66. J’y ai
d’abord séjourné un été au CALTECH de Pasadena, en Californie,
puis j’ai fait le choix de m’y marier à Las Vegas, dans la Little Church
of the West. Les seules villes du roman où je ne me suis pas encore
rendu sont Athens et Atlanta. Savannah, supposée être la plus
hantée d’Amérique, reste bien entendu, à ce jour, ma préférée,
même si je n’y ai passé que deux nuits en 1999, et j’aimerais tant que
Schoolblock, partiellement écrit pour elle, y trouve là-bas un écho
durable. Presque tout ce que j’en dis est juste et vérifiable ; son plan
des rues, inséré dans mon livre, n’a d’ailleurs jamais quitté mon
bureau durant les longs mois d’écriture où je m’y suis immergé à
distance.

Votre style est admirable sans être laborieux, avec un rythme qui ferre
le lecteur et un vrai souffle poétique dans nombre de vos descriptions.
Comment écrivez-vous ? 

Merci pour ces compliments qui me touchent d’autant plus que
j’accorde une place essentielle à la musicalité de la langue. Ma
première ambition d’écrivain était ici de traduire la langueur
enchanteresse et parfois suffocante du Sud. J’ai fait une ample
concession à la modernité en écrivant tout le roman sur cet
ordinateur que j’y fustige, mais sans me renier, à partir d’une épaisse
liasse de feuilles de notes manuscrites, et je me suis laissé dévier ou
surprendre en cours de route par des chemins de traverse et des
personnages imprévus. Il m’est arrivé de passer plusieurs heures sur
une phrase, une image, une expression, des nuits presque blanches
sur un paragraphe, peut-être parce que je reste, dans mon
perfectionnisme, un adepte du « gueuloir » flaubertien, quoiqu’en
mode plus feutré, la sourdine en plus. Les fausses notes, en principe,
ne résistent pas à une telle épreuve. Or je me dois d’entendre la
phrase chanter avant de la coucher pour toujours sur son lit blanc.

Par Elsa Nagel

Max Steen sera présent à la Librairie Ehrengarth,
vendredi 22 juin, de 17h30 à 19h30,
pour une séance de dédicaces.

Max Steen, Schoolblock,
chez Librinova, 2018, 485 pages.