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Fête de la librairie indépendante par les libraires indépendants, 13 juin 2020

A l’occasion de la fête de la librairie indépendante par les libraires indépendants, le samedi 13 juin 2020 dans le cadre de la journée mondiale du livre et du droit d’auteur, l’Association Verbes s’est
mobilisée comme chaque année
en direction des jeunes publics.

La publication d’un livre inédit,
« A plus d’un titre », offert comme
chaque année aux lecteurs
tentera de proposer un éclairage
inattendu sur la culture du livre.
Tout particulièrement cette
année sur les titres, les mots
d’écrivains et l’imaginaire.

Ainsi du 23 avril 2020 au 23 avril
2021, ce livre puisera dans le
foisonnant catalogue de la collection Folio, à travers ses titres les
plus provocateurs, célèbres, vivants, 366 titres minutieusement
choisis qui seront gorgés de la sève de tous les poètes…

Chaque page reproduit la première de couverture du livre avec le
logo, l’auteur et le titre, mais sans l’illustration (sauf le dimanche). En
bas de page de cet espace vierge, nous proposons deux ou trois
lignes de biographie de l’auteur et un bref résumé du livre. L’ouvrage
offrira donc aux lecteurs ces 314 espaces vides et les invite à la joie
simple de dessiner, inspirés par les mots des titres.  Les cinquante-
deux dimanches de l’année seront quant à eux réservés à des
illustrateurs appréciés et talentueux du catalogue des éditions
Thierry Magnier.

L’association célèbrera ainsi ce geste de l’écriture automatique cher
aux surréalistes en le transformant en dessin automatique. Prendre
de vitesse les images fugitives surgissant d’un mot et faire de ces
apparitions un dessin, un miroir, un paysage de notre intériorité est
l’objectif avoué de l’ouvrage. Cet espace blanc sera comme un balcon
en forêt, un ailleurs infini qui permettra de concrétiser l’inexprimé…

Dans le cadre du lien si particulier tissé entre les librairies et les
enseignants et leurs élèves, ce livre inédit sera offert à des élèves
comme premier geste pour entrer en contact avec les écoles et les
mener, peut-être, à une initiation à l’histoire de la culture du livre.

Cette manifestation permettra, à n’en point douter, de remettre le
livre et leurs ardents défenseurs, au centre d’une culture qui a trop
souffert pendant le confinement et qui pourtant, demeure
l’épicentre de toute vie humaine.

Par Laurent Pfaadt

Jaune est la couleur

Dans son nouveau roman,
Alexandre Jardin célèbre la
France des invisibles

Française, c’est l’histoire de Kelly,
une combattante abîmée par la vie
mais qui ne s’en laisse pas conter.
Bien décidée à faire la lumière sur
ce viol qu’elle a subi et qui sert un
peu de fil rouge au récit, Kelly
entraîne le lecteur dans son
histoire où gravite toute une
galerie de personnages : ses deux
sœurs, ses amis, ses amours et ces
hommes et ces femmes qui chaque jour, loin de Paris, dans une
province oubliée, se réinventent et transforment une société en
perpétuel mouvement. Il y a là entre autres, la responsable d’un café
associatif, le maire d’un village luttant contre une administration
étatique qui a fait de cette campagne un désert médical ou le
gendarme payé une misère pour défendre une loi dans laquelle il ne
croit plus ou si peu.

Prévenu dès le début de l’ouvrage, le lecteur ne doit pas s’attendre à
retrouver la veine du Zubial ou de l’Ile des gauchers mais plutôt un
Alexandre Jardin qui a trempé sa plume dans un fiel civique coulant
dans les veines d’une majorité de citoyens et mise au service d’un
récit plein de verve. Cela s’apparente parfois à un véritable jeu de
massacre. Tout y passe : les institutions, président de la République
en tête, l’administration « spécialement inventée pour contrarier
l’homme »
, les convenances, la mondialisation avec son cortège
macabre de délocalisations – notamment celle de la Compagnie
Normande d’Expédition – qui laisse de côté ceux qui n’ont pas accès
à internet, et les médias avec le succulent personnage de Pierre-
Esprit, journaliste cynique et bonimenteur invétéré qui nous dévoile
les masques de la comédie d’un pouvoir parisien déconnecté des
réalités.

Son roman célèbre ainsi ces petites solidarités quotidiennes et
locales qui, mises bout à bout, permettent à notre pays de continuer
à se réclamer de valeurs telles que la liberté et la fraternité. Dans
son livre, Alexandre Jardin continue à croire dans la République, pas
de doute là-dessus, mais certainement pas celle qui nous gouverne,
celle de la technocratie qui broie les « sans-dents » mais plutôt celle
d’hommes politiques possédant encore « un savoir sans limites, une
tendresse profonde pour l’homme et une radicalité dans notre défense »

et qui ne sacrifient pas des maisons médicales si importantes dans
nos campagnes sur l’autel de petites rivalités politiques pathétiques.
Les jugements que l’auteur qui tenta d’être candidat à l’élection
présidentielle de 2017, livrent sur notre société sont à la mesure des
claques que distribuent Kelly : cinglantes. Notre héroïne,
professeure de français violée par on ne sait qui si ce n’est
symboliquement par la misère et le déclassement trouvera son salut
dans la révolte des gilets-jaunes, brillamment qualifiés de « citoyens-
serfs »
, sorte de Tiers-Etat contemporain quand d’autres y compris sa
sœur Cindy choisiront le fanatisme ou la violence d’Etat. « Quand
une société est à bout, la civilité devient un rêve »
écrit ainsi Alexandre
Jardin pour résumer cette jacquerie des temps modernes.

Refermant ce livre finalement assez optimiste qui casse
intelligemment tous les stéréotypes et les raccourcis en tout genre,
le lecteur en ressort marqué par cette résilience citoyenne qui,
passée par sa phase violente, laisse entrevoir un espoir, celui qui
verrait la famille de Kelly, à l’image de la France, se réconcilier.

Par Laurent Pfaadt

Alexandre Jardin, Française,
Chez Albin Michel, 320 p.

Mon grand-père, ce héros

Avec ce récit passionnant d’un
épisode de la bataille de France,
l’auteur replace l’évènement à
hauteur d’hommes.

« Elles sont impénétrables (…) Si l’ennemi
s’y engage on le pincera à la sortie des
forêts. Donc ce secteur n’est pas
dangereux »
estimait le maréchal
Pétain, alors ministre de la guerre, en
1934 à propos des forêts ardennaises.
La phrase demeurée célèbre devait
illustrer six ans plus tard, l’incurie de l’Etat-major français et de leurs
chefs. Les autorités militaires françaises auraient mieux fait de
méditer cette autre phrase de Ferdinand Foch : « tous les terrains sont
franchissables par l’ennemi si on ne les défend pas à coups de fusils »

On connaît tous la suite. L’armée la plus puissante du monde
s’effondra en un mois et quinze jours, entraînant un armistice
honteux, le déshonneur d’une nation ainsi que l’ascension d’un
général inconnu. De récents travaux jettent depuis plusieurs années
une lumière plus objective sur la résistance héroïque qu’offrirent
certaines poches face à l’avancée des blindés de Guderian et de
Rommel, comme dans cette bataille de Sedan, prélude d’une
tragédie pas forcément annoncée.

L’auteur de cet essai passionnant, le général Yves Lafontaine, l’un
des artisans de la brigade franco-allemande, est certes un fin
connaisseur de l’art militaire mais il est surtout le petit-fils du
général Henri Lafontaine qui commanda la 55e division d’infanterie
placée devant Sedan aux premières heures de la bataille. Et
paradoxalement, son propos analyse la situation non pas devant une
carte d’état-major au ministère de la guerre mais à hauteur
d’hommes, dans les chars et sur le terrain.

Mal équipée et constituée en grande partie de réservistes mal
préparés, la 55e DI affronta quelques mille blindés dont le XIXe
corps blindé de Heinz Guderian, un stratège hors pair. Pendant deux
jours, les 12 et 13 mai, la 55e DI tenta de contenir la foudre des
assauts conjoints des stukas de la Luftwaffe et des panzers. « Nous
restons debout et assistons fascinés à la scène – là, en bas, c’est l’enfer ! Et
nous sommes dans le même temps pleinement persuadés que la percée
sera réussie – pas possible que l’ennemi ne soit pas affaibli ! »
affirma
ainsi un soldat allemand. Émaillant son récit d’innombrables
témoignages aussi bien français qu’allemands qui lui donnent une
incroyable respiration, le général Lafontaine détaille la succession
dramatique des évènements : la violence de l’attaque, la panique qui
gagne les soldats et la débandade à l’arrière. Mais surtout, il souligne
le courage des hommes de la 55e qui tentèrent de contre-attaquer
en vain le 14 mai au matin. Son essai, brillant, montre ainsi que la
guerre est surtout une affaire de soldats, ces héros dont la bravoure
dissipée dans l’ombre infamante de leurs chefs, éclate enfin au grand
jour.

Par Laurent Pfaadt

Général Yves Lafontaine,
La bataille de Sedan, 10-14 mai 1940,
Aux éditions de Fallois, 240 p.

Beethoven par lui-même

En cette année quelque peu
perturbée du 250e anniversaire de
la naissance de Beethoven, ce livre
est le guide indispensable à tous ceux qui s’intéressent au génial
créateur de la cinquième symphonie.
Grâce au travail de bénédictin de
Nathalie Krafft, ancienne rédactrice
en chef du Monde de la musique,
cette compilation des pensées de
Beethoven puisées dans sa
correspondance (près de 2200
lettres), ses cahiers de conversation
ainsi que ses carnets intimes,
permet de mieux cerner celui qui, les siècles passant, est devenu plus
un mythe qu’un musicien.

La biographie que dessine Nathalie Krafft est celle d’un homme
paradoxal où la fulgurance artistique côtoie l’ennui le plus abyssal et
où l’idéal chevillé au corps rivalise avec une mesquinerie
surprenante. En lisant les mots de Beethoven, on voit ainsi se
dessiner une sorte de trublion ressemblant à l’Amadeus de Milos
Forman, entre démiurge ne craignant rien ni personne (« Ne jamais
renier la vérité fût-ce devant un trône »
) et adolescent attardé. A
d’autres moments, l’homme semble devenir un personnage tout
droit sorti d’un poème de Goethe, vacillant devant cet amour qu’il
n’arriva jamais à dompter et qui l’utilisa pour composer quelques-
uns des chefs d’œuvre du génie comme la sonate au clair de lune ou
la lettre à Elise.

Finalement, en refermant l’ouvrage, le lecteur comprend que
Beethoven a d’abord été un homme, avec ses contradictions, ses
nombreux défauts et ses qualités tout aussi nombreuses. « Il est tout
à la fois, il est chacun de nous, il est un homme, fait de tous les hommes »

écrit Nathalie Krafft. Mais à la différence de tous les hommes, ses
qualités ont non seulement surpassé ses défauts mais elles ont
inspiré les autres. Et la frontière séparant l’homme du génie a alors
été franchie.

Par Laurent Pfaadt

Beethoven par lui-même,
Chez Buchet-Chastel, 176 p

Course à l’abîme

Le premier roman de la grande
voix de la littérature slovène enfin
traduit. Un sombre chef d’œuvre

Pour tous ceux qui s’intéressent à
cette littérature héritière de la
Mitteleuropa ou de ces voix nées
dans les Balkans pendant le
titisme, celle de Drago Jancar n’est
pas inconnue. Couronnée par le
Prix du meilleur livre étranger en
2014 pour Cette nuit, je l’ai vue
(Phébus, 2014), qu’il s’agisse du
jésuite Simon Lovrenc dans le très
beau Katarina, le paon et le jésuite (Passage du Nord-Ouest, 2009) ou
plus récemment du violoniste Ciril (Six mois dans la vie de Ciril,
Phébus 2016), l’écriture de Jancar  s’articule autour de personnages
en quête de repères, de sens.

Son premier roman qui lui valut d’emblée la célébrité, la fuite
extraordinaire de Johannes Ott
, paru en 1978 posa ainsi la première
pierre de cette œuvre récompensée par le Prix européen de
littérature en 2011. Dans une époque située au milieu du XVIIe
siècle, sous le règne de l’empereur du Saint Empire Romain
Germanique Léopold, un vagabond nommé Johannes Ott traverse
un empire ravagé par la peste et la superstition. Il est tour à tour
vagabond, marchand ou galérien. D’emblée, le récit construit une
série d’images dont il est difficile de se détacher mais qui convergent
toutes vers des ténèbres où, entre réalité et fantastique, le diable
semble revêtir diverses apparences. Jancar, comme dans chacun de
ses romans, parvient magnifiquement à restituer, avec ces odeurs et
ces angoisses, les époques qui servent de décors à ses comédies
humaines. Le lecteur se retrouve ainsi plongé dans des tableaux
sortis de Jérôme Bosch entre paysages eschatologiques et
prophètes de malheurs. La langue de Jancar est à l’image du récit :
labyrinthique où on avance à tâtons, une torche littéraire
enflammée à la main qui nous oblige parfois à revenir en arrière pour
retrouver notre chemin mental. La narration, volontairement
elliptique avec ses personnages taiseux ou rongés par les secrets
aide grandement à procurer ce sentiment de confusion qui nourrit
un récit qui semble devoir éternellement recommencer jusqu’à
l’absurde : « Pourquoi est-ce que je suis en fuite, et pourquoi est-ce que je
rôde de-ci de-là, avec cette peur et cette agitation dans la poitrine ?
Quelle énergie et quelle force inconnue me poussent à fuir continûment ?»
se questionne ainsi Ott.

Le livre est aussi un miroir. Passé les pérégrinations tumultueuses de
notre héros dans un monde apocalyptique, le lecteur, certes averti, y
découvre un autre reflet nettement plus politique. Ott serait-il
l’hétéronyme de Jancar ? Et avance-t-il lui-aussi dans un monde
oppressif, assailli par des idéologies de mort, des espions et
propageant une peste qu’il conviendrait mieux d’appeler démocratie? Peut-être. Il y a là en tout cas un farouche réquisitoire
contre un totalitarisme qui a troqué ses oripeaux religieux et
médiévaux contre une forme plus contemporaine et pernicieuse.
Car sans le savoir, Johan Ott diffuse d’autres hérésies nettement
plus ravageuses que celles que combattent les juges de l’Inquisition
ou les commissaires de la peste : l’égalité, la fraternité, la démocratie.
Ces poisons, aucun empereur, Habsbourg ou Slovène comme lui,
aucun bûcher, aucune torture, ni aucune fuite ne parvinrent à les
extirper de l’esprit de ceux qui l’ont ingéré. Telle est la leçon majeure
du livre.

Par Laurent Pfaadt

Drago Jancar, La fuite extraordinaire de Johannes Ott,
Chez Phébus, 352 p.

Le livre de la forêt

Dans ce roman écologique
précurseur enfin traduit, le célèbre
écrivain bengali Bibhouti Bhousan
Banerji dépeint avec nostalgie un
monde perdu

Soixante-dix ans après sa mort, en
1950, l’écrivain bengali Bibhouti
Bhousan Banerji nous rappelle avec
ce roman écrit en 1937 l’urgence
climatique dans laquelle nous
vivons. De la forêt conte les
aventures d’un jeune diplômé de
Calcutta envoyé au nord de l’Inde
pour y gérer une réserve forestière et agricole. Mais très vite, celui
qui n’a connu que les rues bruyantes de la ville tombe amoureux de
cette nature silencieuse .

Véritable ode à une nature encore préservée avec ses peuples, ses
ermites, ses paysans ou ses brahmanes qui vivent parfois dans un
dénuement qui confère à l’extrême pauvreté, le roman décrit un
monde que l’ultralibéralisme n’a pas encore soumis à ses lois
mortifères. Ici, nature et hommes, loin de chercher à se dominer,
vivent encore en harmonie. Il y a dans cette relation un respect –
chacun ayant besoin de l’autre pour vivre – qui recèle une liberté au
sens premier du terme, presque un état de nature malgré la figure de
l’autorité représentée par le narrateur.

La prose de Banerji confère indiscutablement au roman une
dimension onirique proprement addictive en exaltant tous les sens.
La vue tout d’abord avec ces forêts luxuriantes, ces couleurs
mirifiques et ces animaux sauvages mais également l’ouïe et les
bruissements d’un paysage qui change sans arrêt. Et puis l’odorat
avec ces fleurs exhalant leurs parfums ou ces fruits sauvages gorgés
de sucre. La prose se fait alors poésie. « Sa beauté rend fou, je n’exagère
pas. Mieux vaut que les hommes timorés ne voient pas une telle beauté,
car elle est dévastatrice »
rappelle ainsi Banerji à propos de cette
nature. Le lecteur s’aventure ainsi dans cette flore, le dictionnaire
sur les genoux, pour arpenter ce paradis perdu, entre canopées et
antilopes Nilgaut. Il entre également dans ces récits fantastiques
peuplés de déesses sylvestres et de divinités protectrices d’animaux
où l’on croise les ombres de Kipling.

De la forêt souligne également l’importance de l’eau et célèbre le
silence qui permet la contemplation. Enfin, le livre est un vibrant
hommage aux peuples primitifs menacés de disparition comme en
témoigne la figure merveilleuse de Bhanumati, princesse des
Santals. Mais plus encore qu’un incroyable personnage, Bhanumati
est, d’une certaine manière cette forêt primaire, courtisée par une
société de consommation qui veut lui donner le baiser de la mort. «
L’âme de cette femme primitive qu’était Bhanumati s’est évanouie dans la
société civilisée sous les contraintes et les préjugés »
rappelle le
narrateur qui, à son grand désespoir, demeure impuissant face à
l’inexorable. Autour de lui un monde vient de prendre fin et un autre,
agressif, violent est en train de naître. Être témoin de telles choses
vous marque à jamais. Mais la beauté de la nature n’a pas eu l’effet
dévastateur attendu sur ces hommes sans cœurs venus ravager leur
environnement. De la forêt doit donc être lu non comme un constat
d’échec mais plutôt comme une puissante invitation à repenser
notre monde à l’aune des tragédies climatiques et sanitaires que
nous vivons.

Par Laurent Pfaadt

Bibhouti Bhousan Banerji, De la forêt,
Chez Zulma, 304 p.

Tout sur mon arrière-grand-mère

A travers le récit d’une famille
algérienne, Hajar Bali nous
offre une magnifique réflexion
sur la construction d’une
nation et sur la place des
femmes.

Baya, quatre-vingt-quinze ans
raconte sa vie et celle de sa
famille. Autour d’elle, Nour, son
arrière-petit-fils, étudiant en
mathématiques, écoute, ainsi
que sa mère et sa grand-mère.
Lentement dans un va-et-vient
narratif, le jeune homme est plongé dans l’histoire de « ses trois
mères », ces femmes qui ont régi et régissent encore sa vie.

Très vite, l’histoire de la famille de Baya se confond avec celle de
l’Algérie, de la période coloniale aux ravages de l’islamisme en
passant par les évènements de Sétif et l’indépendance. Mais
Ecorces est d’abord une histoire de femmes. La prose d’Hajar Bali
célèbre leur lucidité, leur courage et ce pragmatisme mis au seul
service de leur amour indéfectible pour leur sang quand les
hommes ne se soucient que de l’image qu’ils peuvent offrir d’eux-
mêmes au monde. Les passages de la quête de Baya pour son fils
Haroun sont certainement parmi les plus beaux du livre. Mais en
même temps, nous dit l’écrivain, ne pas partager cette obsession
revient à s’exclure de la communauté. Une nouvelle fois, durant un
bref instant les frontières publiques et privées du récit se
brouillent avant de revenir dans le giron de Baya et de se teindre
de cette affection propre à la culture maghrébine qui place
l’enfance au-dessus de tout. « Tout est permis à l’enfant chéri » écrit
ainsi Hajar Bali. Comprendre cela c’est comprendre les femmes,
c’est comprendre le Maghreb, c’est comprendre le combat de
Baya.

Car Baya, vieille reine qui porte en elle la mémoire du monde,
reste sur ses gardes. Elle n’a été qu’un ventre, qu’une esclave,
qu’une moins que rien. Mais avec ses nattes rousses, telle une
amazone, elle a fait face à ses tyrans : belle-famille, colons
esclavagistes et fanatiques en tout genre. Elle a revêtu diverses
armures pour mieux gagner sa liberté et protéger ceux qu’elle
aime. Mais elle n’a pas vu venir Mounia, cette autre fille, ce double
déboulant dans la vie de Nour et qui réclame vengeance. Derrière
le rideau familial se découvre tous ces enfants venus demander
des comptes à leur pays, à leurs mères, pour leurs erreurs passées,
pour leurs errements, pour ces compromissions nécessaires à leur
liberté et à la construction d’un avenir fragile. La plume d’Hajar
Bali perce à merveille les fragilités des êtres et leurs contorsions
pour se conformer aux codes sociaux de cette société figée dont
ils voudraient s’extirper ainsi que cette l’intimité des corps et des
sentiments.

La littérature demeurera toujours le plus puissant juge de paix.
Imprescriptible, souvent impitoyable, elle libère êtres et nations
de leurs oripeaux, qu’ils soient sociaux ou idéologiques et les met
à nu devant l’histoire et les hommes. Avec l’histoire de Baya et des
siens, Hajar Bali redonne vie à ceux qui ont certes commis des
erreurs mais ont tenté de faire triompher la liberté et l’amour.
Puisant dans les larmes d’une nation, sa plume révèle de la plus
belle des manières les véritables héros d’un pays tourmenté.

Par Laurent Pfaadt

Hajar Bali, Ecorces,
Chez Belfond, collection Pointillés, 304 p.

Antisémitisme, à l’Est rien de nouveau

Plusieurs ouvrages reviennent sur l’antisémitisme en Russie et
en Pologne au 20
e siècle

Tout part de l’affaire d’un officier accusé à tort d’espionnage et
devenue le prétexte d’une vague antisémite. Dreyfus bien
évidemment. Non, Serguei Miassoïedov dont l’histoire est narrée
dans cette fresque passionnante de bout en bout et digne des plus
grands romans russes avec ses énigmes à tiroirs et ses
personnages par centaines. Son auteur, Jozef Mackiewicz (1902-
1985), admiré par le prix Nobel Czeslaw Milosz, emmène ainsi son
lecteur des bordels de Vilnius au salon du tsar, et déroule
lentement la formidable et complexe machination politico-
amoureuse qui allait emporter Serguei Miassoïedov, être imbu de
sa personne et détestable. Dans cette histoire trop grande pour
lui, ce colonel de gendarmerie n’est finalement que le bouc-
émissaire de la lutte d’influence que se livrent autour du tsar
Nicolas II, partisans de la monarchie libérale, ces octobristes, et
tenants de l’absolutisme. L’antisémitisme est la toile de fond, le
décor naturel du livre et de cette époque rythmée par divers
pogroms dont celui de Kiev en 1905. « On bat les Juifs. Très bien. Les
Juifs, naturellement, sont un grand fléau. Je ne sais pas comment
l’ancienne Pologne pouvait en élever autant, c’est peut-être là la raison
de son effondrement »
assure ainsi un officier russe durant ce
terrible moment. Le terreau fertile des tragédies à venir est là,
prêt à engloutir définitivement les juifs.

La guerre va balayer « les barrières qui séparent l’héroïsme de la
lâcheté, la grandeur d’âme de la bassesse, une cause juste d’une cause
injuste, pour les jeter tous la même fosse »
et précipiter le sort du
colonel Miassoïedov, condamné à mort et exécuté. Les pages sur la
défaite russe à la bataille de Tannenberg (fin août 1914)
rappellent parfois le grand Tolstoï. Miassoïedov est ainsi sacrifié
sur l’autel de l’incurie de ces chefs militaires issus de la famille
impériale. L’antisémitisme quant à lui, de maladie chronique
devient le cancer d’une nation qui allait également  s’abattre sur la
veuve du colonel, Klara, dans cette seconde affaire du livre. « Tout
est la faute des Juifs (…) Les sphères dites patriotiques de la Douma
évoquaient « huit millions d’ennemis intérieurs »
écrit ainsi
Mackiewicz. Le chiffre fait froid dans le dos surtout lorsqu’on
connait la suite de l’histoire.

La guerre et le traité de Versailles ont abattu l’Empire tsariste et
consacré la renaissance de l’Etat polonais mais l’antisémitisme,
son macabre héritage a, quant à lui, revêtu de nouveaux oripeaux.
Ainsi, durant l’entre-deux-guerres, les pogroms se multiplient en
Pologne notamment celui de Przytyk en 1936. L’antisémitisme est
assumé. « Quand le petit Polonais grandissait, cet état d’esprit
s’ancrait en lui et tous les adultes, pour ainsi dire, pratiquaient un
antisémitisme vulgaire qui ne leur posait pas le moindre problème, tant
il avait fini par devenir naturel, une composante de leur être »
relate
ainsi dans son récit Armand Bulwa, enfant à Piotrkow, non loin de
Lodz.

Et tout naturellement, l’invasion allemande de 1939 va libérer,
légitimer cette haine des juifs jusqu’à prendre les proportions que
l’on sait. « L’arrivée des Allemands a complètement désinhibé les
Polonais qui, du jour au lendemain, se sont autorisés à se venger
ouvertement du mal imaginaire que les juifs leur avaient fait »
poursuit ainsi Armand Bulwa. La Shoah est en marche, elle fera six
millions de morts dont trois rien qu’en Pologne. Piotrkow devient
le premier ghetto polonais. Ses habitants sont exterminés en
octobre 1942 dont la mère, le frère et la grand-mère d’Armand
Bulwa, envoyés à Treblinka. Suivent son autre grand-mère puis
son père. Lui doit la vie sauve à son exploitation dans une usine
toute proche avant d’être envoyé au camp de Częstochowa puis à
Buchenwald, ce « bois de hêtres » qui donne son titre à l’ouvrage. Il
y fait l’une des plus belles rencontres de sa vie, celle de Lolek, alias
Elie Buzyn. Son récit à la fois sec et poignant – notamment dans ce
prologue qui le voit revenir sur les lieux de son enfance – avec
toujours cette pudeur qui lui impose de taire certaines
souffrances par respect pour les morts est le témoignage d’un
enfant devenu au milieu de la Shoah dont il creusa les fosses
communes, non pas un adolescent, pas seulement un homme, un «
Mensch », mais déjà, à dix-sept ans, un « survivant ».

Passée la libération des camps, on pourrait croire que la Pologne
fut purgée de son antisémitisme. A la lecture du livre glaçant
d’Agata Tuzynska sur cette vague méconnue d’antisémitisme que
connut le pays en 1968, il n’en fut rien. Car dès juillet 1946, une
nouvelle vague de violences antisémites se répandit dans le pays,
notamment à Kielce. La plume de Tuzynska rappelle celle de la
grande Alexievitch dans sa manière d’agencer ces témoignages
dans un immense puzzle qui, au-delà de la Pologne, dessine celui
de l’humanité tout entière. Cette galerie de portraits de
survivants de la Shoah devenus les pionniers d’une Pologne
passée sous le joug soviétique montre surtout des juifs soucieux
souvent par idéologie, parfois par crainte d’un retour du passé, de
gommer leur judéité : « Mon père voulait que ses enfants grandissent
dans un pays où être juif ne serait pas une différence, où ils ne se
feraient pas remarquer »
. Ils appartiennent aux élites politiques et
culturelles de ce nouveau pays, habitent des appartements dans
les plus belles rues et ne connaissent pas la faim à la différence de
leurs parents morts dans les ghettos ou les camps. Cela vaut donc
tous les sacrifices et notamment celui de son identité religieuse
surtout lorsqu’en bons communistes, vous vous persuadez que la
religion n’est que l’opium du peuple.

Ils auraient donc pu être de brillants membres de la nomenklatura. Sauf qu’ils étaient juifs et qu’en Pologne, après la guerre, « sans
cesse, on nous rappelait qu’on était juifs. »
Malgré tous leurs efforts
de renoncement, de mutation comme pour ces enfants dont on
refait le nez pour apparaître moins juifs, leurs efforts s’avèreront
vains. Car en mars 1968, la vague antisémite orchestrée par le
pouvoir renverra ces anciens des brigades internationales et de
l’Armée rouge à leur condition de juifs et les contraindra à l’exil.

La lecture du livre d’Agata Tuzynska terrifie car elle révèle
l’amputation identitaire de ces enfants privés de cette judéité qui
a traversé le feu de la Shoah et que les survivants ont souvent
enfoui dans l’oubli. L’effroi ressenti tient aussi à cette fatalité de la
haine qui ne disparaît jamais malgré les tragédies et tous ces
efforts consentis, notamment celui de se couper de ses racines et, en fin de compte, de ne plus savoir qui on est.

Dans un rapport intitulé « Combattre l’antisémitisme en Europe »
et daté de 2007, soit près d’un siècle après l’exécution du colonel
Miassoïedov, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe
affirmait qu’en « Pologne par exemple où la communauté juive est
extrêmement peu nombreuse, entre 5 000 et 10 000 membres,
l’antisémitisme peut être observé. On parle alors « d’un antisémitisme
sans juifs » ou « virtuel ».
En 1993, de retour dans sa Pologne natale
en compagnie d’Elie Buzyn, Armand Bulwa, découvrit dans une
petite ville, sur le mur d’une maison, un graffiti proclamant : « Les
Juifs au four. »
S’émouvant auprès d’une religieuse qui passait par
là, celle-ci lui répondit d’un « Pour si peu de chose… » désintéressé.
Preuve que le poison demeure encore vivace.

Par Laurent Pfaadt

Jozef Mackiewicz, L’Affaire du colonel Miassoïedov,
éditions Noir sur Blanc, 656 p.

Armand Bulwa, Après le bois de hêtres,
L’Archipel, 180 p.

Agata Tuszynska, Affaires personnelles,
L’Antilope, 384 p.

Le doge était flamand

Pierre-Paul Rubens,
St François d’Assise recevant les stigmates,
Musée des Beaux-arts de Gand

Le Palazzo Ducale présentait
une magnifique exposition
consacrée aux maîtres
flamands

Aux 16e et 17e siècles, les
ports de Venise et d’Anvers
constituaient des plaques
tournantes du commerce
européen. Et les nombreux
échanges économiques se
doublèrent, comme à chaque
fois, d’échanges culturels.
S’appuyant sur un certain
nombre de collections
notamment celles de la Maison
Rubens à Anvers et du musée des Beaux-arts de Gand, le Palais
des Doges de Venise montra combien, à travers ces chefs
d’œuvres, les influences artistiques de la peinture italienne de ces
deux siècles notamment celle de Venise marquèrent
profondément l’art baroque flamand.

Ainsi, bien plus qu’un alignement de chefs d’œuvres et ils sont
nombreux – certains comme le Portrait de Johannes Malderus de
Van Dyck furent ainsi dévoilés pour la première fois – l’exposition
s’attacha surtout à explorer cette interaction. Outre l’utilisation
de sujets antiques et religieux ou la codification et le
développement de thématiques picturales comme celle de la
flagellation du Christ, les toiles, dessins et gravures présentés
dessinèrent ici une seule et même peinture baroque européenne.
Malgré l’existence de traditions picturales propres à chaque
région, ces dernières furent en permanence alimentées par les
expériences artistiques de ces peintres venus dans la péninsule
s’abreuver du Titien, de Véronèse, du Caravage ou du Tintoret.
Nombreux furent ainsi les peintres flamands à parfaire leurs
formations en Italie ou à mettre leurs talents au service de tel
prince ou de tel monarque. Ainsi Maerten de Vos et Frank
Pourbus séjournèrent à de nombreuses reprises en Italie. Van
Dyck y passa six années où il s’imprégna des étoffes de Véronèse
et se couvrit d’une gloire qu’il mit ensuite au service de Charles Ier
d’Angleterre.

L’exemple le plus emblématique de cette perméabilité des arts
italien et flamand fut indiscutablement celui de Pierre-Paul
Rubens qui trôna, avec ses douze œuvres, en majesté dans cette
exposition. Son incroyable Etude pour le buste de l’empereur Galba
rappelle celle de la figure pour la bataille d’Anghiar du grand Vinci
et ses ocres du Saint François d’Assise recevant les stigmates du
musée des Beaux-arts de Gand – l’une des pièces maîtresses de
l’exposition – ont été puisés sans aucun doute dans ceux du Titien.
Sa flagellation tire quant à elle son inspiration de celle dessinée
par Michel-Ange et peinte par Del Piombo dans la basilique Saint
Pierre et qu’il contempla à n’en point douter. Mais à la différence
de nombreux peintres flamands dont l’influence italienne saute
immédiatement aux yeux comme par exemple le caravagisme
d’Adam de Coster, Rubens, quant à lui, ne se laisse décrypter que
difficilement. Son art ressemble à une lente sédimentation faîte
d’influences, de modèles, de postures, de styles, de coloris
lentement absorbés, digérés constituant ainsi, pour reprendre le
terme de sa biographe française, Marie-Anne Lescourret (Rubens,
Flammarion, 2004), un véritable « syncrétisme » pictural.

Tout cela nous ferait presque oublier les peintres italiens de
l’exposition qui ne furent pas là pour servir de faire-valoir à leurs
homologues flamands, en particulier Titien que Rubens et Van
Dyck admirèrent, notamment le Portrait d’une Dame et sa fille,
vendu en 2005 à Londres et enfin restauré. Et les moins connus ne
furent certainement pas les moins beaux comme cette magnifique
Marie-Madeleine en méditation attribuée à Massimo Stanzione que
l’on surnomma à juste titre le Guido Reni napolitain. On ressort
ainsi ébloui de tant de beautés dans ce jeu de cache-cache et de
lumière fascinant. Mais que les visiteurs se rassurent, ils n’en ont
pas fini avec les mystères du Palazzo Ducale puisque le doge les
conviera très bientôt à un autre bal masqué, musical pour
l’occasion. Tout un programme donc …

Par Laurent Pfaadt

Exposition à retrouver également dans son merveilleux catalogue :

From Titian to Rubens, Masterpieces from Antwerp and other Flemish Collections (anglais), Snoeck, 240 p.

Prochaine exposition au Palazzo Ducale :

OPERA, The stars of melodrama,
du 9 avril au 30 août 2020,
Palazzo Ducale – Appartamento del Doge

L’enfer du paradis…

Lesbos, la honte de l’Europe

En mission à Lesbos pour l’ONU en mai 2019, Jean Ziegler rapporte des faits têtus, impitoyables : d’un côté, le droit international et européen – revendication affichée de valeurs humanistes – et, en regard, la manière dont ces droits sont bafoués avec beaucoup de brutalité par les structures européennes en charge de la gestion des Réfugiés.

Par Luc Maechel

Jean Ziegler / Lesbos, la honte de l’Europe
Aux éditions Seuil, janvier 2020 (144 p.)