Archives de catégorie : Lecture

Un été avec les Dumas

Les Trois Mousquetaires par Mireille Calmel

Mireille Calmel

Il m’est toujours difficile de choisir un livre plutôt qu’un autre, une histoire plutôt qu’une autre chez Dumas père et fils, car ils incarnent tous pour moi le roman populaire tel que j’aime le lire et l’écrire. Mais puisqu’il le faut je dirai les Trois mousquetaires car c’est le premier qui me donna le goût du roman historique.

Mireille Calmel est l’une des auteures françaises de romans historiques les plus célèbres. Depuis le Lit d’Aliénor (XO éditions, 2000) vendu à près de 800 000 exemplaires dans le monde, elle enchaîne les best-sellers. Dernier roman paru : L’Or maudit (XO éditions)

Par Laurent Pfaadt

Un été avec les Dumas

Joseph Balsamo par Guillaume Chamanadjian

Guillaume Chamanadjian

Joseph Balsamo, aventurier, escroc qui se faisait connaître à la cour de Louis XVI sous le nom de Comte de Cagliostro, est transfiguré par Alexandre Dumas dans ce roman, début d’un feuilleton. Sorcellerie, alchimie, intrigues de cour autour de cet inquiétant personnage, un des plus grands méchants à faire honneur au sens du romanesque dumassien. Pour moi, c’est un des textes les plus importants de Dumas, car il mêle personnages de fictions et figures historiques au sein d’un roman résolument ancré dans le registre de l’escroquerie, du faux. Ou comment la fiction que crée Balsamo grâce à son charisme fait de lui un personnage puissant.

Par Laurent Pfaadt

Guillaume Chamanadjian est écrivain. Son prochain livre, Une valse pour les grotesques, paraîtra aux éditions Les forges de Vulcain en octobre 2024

Le 13e homme

Cinquante cinq-ans après sa conquête, la lune fascine toujours autant comme en témoigne séries, films et livres

Le 21 juillet 1969, à la tête de la mission Apollo XI, Neil Armstrong posait le pied sur la lune. Avec Buzz Aldrin et Michael Collins, il fut l’une des vingt-sept personnes ayant survolé le seul satellite de la terre et le premier des douze à avoir foulé le sol lunaire. Il fut surtout celui qui redonna aux États-Unis sa fierté bafouée par une URSS et son champion, Iouri Gagarine.


Deux hommes pour un rêve. Deux hommes pour une lutte. C’est ce que rappelle Frédéric Martinez dans sa brillante biographie croisée. Deux enfants de condition modeste, amoureux des livres qui trouvèrent dans les étoiles la matérialisation de leurs rêves de papier.

Tandis qu’Armstrong, ce piètre conducteur se battait en Corée, Iouri Gagarine se morfondait dans une fonderie et manqua de peu la radiation dans son école de pilotes. Tous deux forgèrent malgré tout leurs légendes. D’une plume particulièrement vivante et explosive comme une Saturn V, Frédéric Martinez nous conte l’histoire de ces deux hommes, de part et d’autre du rideau de fer. Deux hommes qui se ressemblaient. Deux rêveurs jamais rassasiés.

Fin des années 50, l’URSS surprend le monde en plaçant le spoutnik, le premier satellite, dans l’espace avant d’y envoyer à bord du Vostok, Iouri Gagarine, le premier homme, le 12 avril 1961. L’Amérique humiliée sur l’échiquier géopolitique d’un Eisenhower qui n’a pas cru à la conquête spatiale s’en remit alors, sous l’impulsion d’un JFK, à l’un de ses anciens ennemis, Werner von Braun, le concepteur des V2 nazies, un homme qui « a la tête dans les étoiles et les pieds dans une mare de sang » notamment celui des déportés du camp de Dora qui fabriquèrent les V2 et pense que les Soviétiques « ont fait le coup pour impressionner les Noirs » écrit Frédéric Martinez en citant l’ancien nazi. Le génie peut aussi être infâme mais il va cependant faire de Neil Armstrong et des membres de la mission Apollo XI, les héros d’une Amérique à l’honneur retrouvé. Quant à Iouri Gagarine, un autre mentor veille sur lui : Sergueï Korolev, l’homme de la fusée R-7, l’ingénieur qui « n’a pas le droit d’exister officiellement » écrit Gregor Péan qui réhabilite – comme Frederic Martinez – dans son très beau roman consacré à Gagarine, ce personnage oublié. Addictif, le roman suit les destinées croisées du premier homme dans l’espace mais également de Marina Socovna, une espionne soviétique avant que les deux chemins, les deux trames narratives ne se croisent.

Tous les deux paieront le prix de leur rêve, infligé par le destin. Armstrong avec la mort de sa petite Karen-Anne emportée par une tumeur cérébrale et l’échec de son mariage avec Janet. Gagarine en devenant une statue du régime à jamais figée sur terre. Arrive 1966 où leur rêve commun se scinde : l’un descend en enfer quand l’autre s’apprête à atteindre son paradis.

Gagarine ne vit jamais son alter ego poser le pied sur la lune car il décéda le 27 mars 1968 après le crash de son avion. Le destin n’a pas voulu lui jouer ce mauvais tour et lui, le premier à avoir approché au plus près Dieu, lui l’athée, était retourné dans ce ciel qui l’attendait pour reprendre le titre du roman de Gregor Péan. D’ailleurs, il s’en est fallu de peu que l’URSS ne pose en premier le pied sur la lune comme le rappelle l’extraordinaire série d’Apple TV, For all Mankind qui diffuse ces derniers temps sa quatrième et dernière saison.

Après des années de sommeil, les Etats-Unis relancèrent la course à la lune avec la mission Artémis II qui prévoit d’envoyer un homme ou une femme sur la lune en 2025. Une mission parfaitement détaillée dans le livre paru aux éditions Glénat et préfacé par Milan Maksimovic, directeur de recherche au CNRS et astrophysicien à l’Observatoire de Paris, dans ce qui est peut-être l’ouvrage de référence sur la lune. Fourmillant de détails et s’appuyant sur de très belles photos, il analyse la lune sous toutes ses coutures ou plutôt sous tous ses reliefs avec ses montagnes, ses déserts, les différentes missions et leur technologie. Particulièrement intéressante est la cartographie des différents alunissages. Bien évidemment Iouri Gagarine et Neil Armstrong occupent des places de choix dans cette course à la lune devenue à nouveau l’un des terrains de jeu de la recomposition géopolitique post 11 septembre 2001. Une course où de vieilles puissances tentent d’y maintenir leur influence, quitte à s’allier sous la bannière de l’Union Européenne quand d’autres nées au siècle précédent (Inde et surtout Chine) y affirment leur puissance grandissante ou construisent leur place de demain comme les Emirats Arabes Unis ou l’Arabie Saoudite.

Et si le 13e homme était une femme ? Car l’hypothèse confinée pendant longtemps à la science fiction notamment dans la superbe saga de Mary Robinette Kowal, n’est plus farfelue, loin de là. Et cette femme pourrait être chinoise en la personne de Zhou Chengyu, commandante du programme spatial chinois qui, dans cette nouvelle guerre froide où la Chine a remplacé l’URSS, pourrait réussir là où Gagarine a, d’une certaine manière, échoué. A l’instar de son ami et rival communiste, la Chine souhaite aujourd’hui prendre une longueur d’avance dans ce qui reste pour le moment une course technologique notamment dans l’exploration de la face cachée de la lune en intégrant à leur mission un satellite de communication servant d’intermédiaire entre la terre et le vaisseau posé à la surface. Mais derrière tout cela couve en réalité ce rêve jamais assouvi d’envoyer à nouveau un être humain sur notre satellite.

Autant dire qu’il risque d’y avoir du monde dans la lune…

Par Laurent Pfaadt

Frederic Martinez, Neil Amstrong, Youri Gagarine, deux vies, un rêve,
Passes composés, 240 p.

La Lune, préface de Milan Maksimovic
Glénat, 224 p.

Gregor Péan, Le ciel t’attend
Robert Laffont, 208 p.

Mary Robinette Kowal, Vers les étoiles, 528 p. Vers Mars, 512 p. Sur la Lune, 736 p.
traduit de l’anglais par Patrick Imbert, Denoël

Mon article : http:// http://www.hebdoscope.fr/wp/blog/me-to-the-stars/

Et bien évidemment, Objectif Lune et On a marché sur la Lune de Tintin, Casterman

A voir :

For all Mankind, Apple TV, 4 saisons

First Man, le premier homme sur la Lune, de Damien Chazelle avec Ryan Gosling et Claire Foy, 2018

Robert Stone, La conquête de la Lune, 3 DVD, Arte Editions

Règlement de contes

Deux ouvrages passionnent abordent la question de l’épuration des femmes ayant collaboré avec l’ennemi pendant la seconde guerre mondiale

Pendant longtemps les femmes suspectées de collaboration pendant la seconde guerre mondiale ont été « réduite à leur seul sexe, ce qui rend encore plus improbable, dans l’opinion, leur participation « autre qu’horizontale » à la collaboration » écrivent ainsi Pierre Brana et Joëlle Dusseau, auteurs d’un livre qui vient enfin palier une absence dans l’historiographie de la France de l’après-guerre. Ainsi ces femmes au crânes rasés à la libération, marques de leur infamie, et symbolisées par la tondue de Chartres photographiée par Robert Capa, ne résument pas la collaboration. Il y eut également les personnalités, les égéries, les femmes et filles de personnalités du régime de Vichy, les « salonnières », les femmes de conviction ou les « comtesses » de la Gestapo et de l’Abwehr nous disent les auteurs qui font le tri dans toutes ces catégories et dessinent une fascinante galerie de portraits où l’on retrouve ces quelques figures célèbres comme Coco Chanel, Violette Morris, pilote de course proche du crime organisé ou Lydie Bastien, la fameuse diabolique de Caluire. Des figures à l’image de cette dernière ou de la célèbre Chatte (Mathilde Carré) caricaturées en sorcières ou en animaux.


Passé cette première partie somme toute assez connue, Pierre Brana et Joëlle Dusseau ouvrent alors une deuxième partie, certainement la plus passionnante où la galerie devient typologie. Puisant notamment dans le fameux fichier des 100 000 collabos du 5e bureau du ministère de la guerre, les deux auteurs entrent dans les foyers des Français où la collaboration réside parfois là où on l’attend le moins. Certes 20 000 femmes ont eu des relations sexuelles avec des Allemands mais la collaboration fut également le fait de vengeances professionnelles ou de lutte contre les violences conjugales. Ainsi « certains engagements, notamment dans les partis politiques, peuvent être liés à l’espoir d’un « retour sur investissement » professionnel ou personnel (libération d’un prisonnier, aide ponctuelle pour leur exploitation agricole…) » écrivent nos deux auteurs.

Des situations tirées de toutes ces femmes anonymes qu’analyse également Fabien Lostec, chercheur associé au laboratoire Tempora, enseignant et chargé de cours à l’université Rennes 2 dans son livre tiré de sa thèse de doctorat « les collaboratrices face aux tribunaux de l’épuration ». Prenant en quelque sorte la suite de l’ouvrage de Pierre Brana et Joëlle Dusseau, l’auteur est allé consulter les nombreuses archives des cours de justice et tribunaux de près de 60 dépôts d’archives départementales qui jugèrent et condamnèrent à mort 46 femmes sur 651 condamnations à mort pour peindre les portraits de ces femmes dans ce qu’il appelle « l’archipel épuratoire judiciaire ».

Ici aussi, l’étude frappe par la diversité des parcours essentiellement centrés entre deux types de collaborationnistes : les délatrices et celles qui prêtèrent main-forte à l’ennemi et « dont l’action provoque des tortures, des déportations et des morts ». Des femmes torturant ou tuant de leurs propres mains comme Jeanne Hermann, cette alsacienne de vingt-deux ans qui fut la seule des 46 condamnées à mort à tuer un individu non avec une arme à feu mais avec une arme blanche, en l’occurrence un juif de 72 ans.

L’analyse pertinente de cette justice épuratrice s’engouffre également dans une réflexion qui questionne la place de la femme dans cette période trouble du 20e siècle encore emprunte d’un profond sexisme. L’auteur avance ainsi « l’idée du rétablissement d’un ordre masculin particulièrement répressif à l’égard du sexe féminin » à la fin de la guerre. Pierre Brana et Joëlle Dusseau ne disent pas autre chose lorsqu’ils évoquent les sanctions ayant frappées de nombreuses femmes suspectées de collaboration parfois sur des fondements assez minces pour faire de la place aux hommes dans les administrations à la fin du conflit. Une place de la femme dans cette société que ces condamnées à mort ont remis en question, ont bravé souvent de la plus infâme des manières, en s’engageant par exemple dans des partis politiques collaborationnistes notamment ceux de Jacques Doriot ou de Marcel Déat, devenant ainsi des sujets politiques bien avant l’octroi du droit de vote.

Par Laurent Pfaadt

Pierre Brana et Joëlle Dusseau, Collaboratrices,1940-1945 : Histoire des femmes qui ont soutenu le régime de Vichy et l’occupant nazi
Aux éditions Perrin, 384 p.

Fabien Lostec, Condamnées à mort, l’épuration des femmes collaboratrices, 1944-1951
CNRS Editions, 400 p.

Les livres à emmener à la plage

Comme chaque année, Hebdoscope vous propose une sélection d’ouvrages à lire durant vos vacances


James Lee Burke, Un autre Eden, traduit de l’anglais (américain) par Christophe Mercier, éditions Rivages, 272 p.

A chaque vacances son Burke. Et à chaque fois la même interrogation comme avec les romans de Joyce Carol Oates : comment réussit-il à façonner de tels bijoux littéraires et à se renouveler ? Alors oui, il y a les thèmes burkiens : la glorification de la nature qui s’apprécie, se contemple dans le miroir d’une nature humaine, sombre et détestable. La rédemption de ces êtres qui peuplent ses romans, ces êtres haïssables qui pourtant nous touchent en raison de leur volonté de se libérer de cette violence qui les emprisonne.

Un autre Eden constitue une pierre supplémentaire dans cette cathédrale noire avec ses vitraux qui représentent les personnages tout en clair-obscur de Burke et dont les reflets interpellent à chaque fois notre inconscient. Dans cet édifice, on retrouve une nouvelle fois Aaron Holland Broussard, le héros des Jaloux. Il a grandi et vit désormais dans le Colorado. Sur sa route se présente une fois de plus le grand amour avec la belle Joanne McDuffy et sa « gorge colorée comme un pétale de tulipe brisée » qu’il va falloir défendre, arracher aux griffes du mal.Dans ce deuxième opus qui relève plus du roman noir, Aaron Holland Broussard poursuit son apprentissage de la cruauté des hommes. Et dans les Enfers de Burke, notre Orphée contemporain devra affronter bien des périls pour sauver son Eurydice.

Hugh Howey, Une colonie, traduit de l’anglais par Aurélie Tronchet, Le livre de poche, 336 p.

Mondialement connu pour sa saga Silo adaptée en série par Apple TV, Hugh Howey nous embarque dans l’un de ses premiers romans, à l’époque auto-publié et réédité pour l’occasion, à bord de ce vaisseau regroupant 500 personnes destinées à coloniser une nouvelle planète. Durant ce voyage qui doit durer trente ans, une IA est censée leur enseigner tout ce qu’il leur sera nécessaire pour vivre en société. Mais au bout de quinze ans, une explosion à bord du vaisseau interrompt le processus et la soixantaine d’adolescents de quinze ans survivants sont contraints s’installer sur une planète hostile.

Débute alors l’édification de cette fameuse colonie et l’exploration de ce nouveau monde. Chacun  va apporter ses compétences et en même temps construit son propre système d’autorité. Mais cette exploration laisse vite place à celle des méandres de l’âme humaine. Ce roman qui ravira un public young adult montre en réalité que nos pires ennemis sont en réalité en nous-mêmes.

Hélène Coutard, La disparition de Chandra Levy, 10/18, 224 p.

D’emblée, quand on voit le visage de Chandra Levy, on pense à Monica Lewinsky. Un visage d’ange aux cheveux noirs, innocent, presque naïf. Cela tombe bien, nous sommes à la même époque, en 2001 et Chandra Levy travaille au bureau fédéral des prisons en tant que stagiaire. Elle y fait la rencontre d’un parlementaire démocrate de Californie, Gary Condit à qui on prête un brillant avenir et avec qui elle a une liaison. Mais le 1er mai 2001 alors qu’elle fait son jogging dans le Rock Creek Park de Washington DC, tout près des institutions, elle disparaît.

Voici le décor du dernier opus de la collection True Crime en partenariat avec le magazine Society et raconté par la journaliste Hélène Coutard. Si les premières pistes se tournent naturellement vers Gary Condit, elles sont vite abandonnées car personne ne sait où se trouve Chandra Levy. Certes, le parlementaire entretenait avec elle une relation extra-conjugale et a menti sur sa vie mais cela n’en fait pas un coupable pour autant. Et lorsque le corps de Chandra Levy est enfin retrouvé, un an plus tard, dans le parc, la police arrête un immigré clandestin d’origine salvadorienne qui est condamné à soixante ans de prison sur la base d’un dossier somme toute assez mince.

Affaire classée donc. Sauf notre coupable est finalement libéré. Hélène Coutard nous conduit ainsi dans cette affaire criminelle aux multiples rebondissements, peut-être l’un des opus des plus passionnants de la série avec sa dimension politique qui rappelle les romans de John Grisham et cette nuit dans laquelle s’enfonce le lecteur.

François de Bernard, La Chartreuse de Naples, Editions Héloïse d’Ormesson, 352 p.

Habituellement, les hommes viennent contempler les toiles de maître. Mais il arrive parfois que ces dernières, imperturbables témoins de l’histoire de l’Europe, se mettent à observer les hommes. Le Mariage de la Vierge peint vers 1550 dans l’atelier du Tintoret est de ceux-là. Acheté par un marquis napolitain, Alessandro de Paladini, il est le personnage principal du très beau roman de François de Bernard, lui-même propriétaire du chef d’œuvre qu’il a déjà mis en scène dans son livre précédent.

Quelques quatre-vingt ans plus tard dans une Naples qui a vu passer le Caravage, alors que se construit la chartreuse San Martino, un monastère perché sur les hauteurs de la ville, une autre vierge de la peinture, bien réelle celle-là, Artemisia Gentileschi se retrouve menacée. Et lorsqu’elle fait la rencontre du marquis, notre tableau devient le témoin des dangers qui rôdent autour d’elle et de l’aide que le marquis lui apporte. Et comme si cela ne suffisait pas, voilà que Dieu lui-même, peut-être courroucé de ce génie volé à son orgueil, déclenche irruption volcanique et peste.

Une histoire enlevée et jamais ennuyeuse narrant de multiples péripéties et qui combine récits historique, policier et de science-fiction dans un savant mélange d’aventures tirées d’une très belle palette littéraire.

Marie-Béatrice Baudet, David Gaillardon, Le salon vert, A l’Elysée au cour du pouvoir, Grasset, 144 p.

L’époque littéraire est à faire parler les objets et les lieux. Hôtels, tableaux, ils sont autant de spectateurs que de nouvelles trames narratives pour aborder l’Histoire avec un grand H. Voilà que le salon vert de l’Elysée, au premier étage du célèbre palais de la République, juste à côté du bureau du président de la République, se met à table. Le salon vert et ses objets singuliers en ont vu des vertes – c’est le cas de le dire – et des pas mûres. C’est là que François Hollande a décidé de répondre aux attentats terroristes, qu’Alstom a été vendu. Il a servi tour à tour de QG, de chambre mortuaire et de salle de mariages. Lieu de confidence, il fut également celui des traîtrises les plus infâmes notamment lorsque Patrick Buisson enregistra de nombreuses conversations avec Nicolas Sarkozy et Carla Bruni.

Pour nous conter la fantastique histoire de ce lieu fait de bonheurs et de tragédies, les plûmes combinées de Marie-Béatrice Baudet, grand reporter au Monde et de David Gaillardon allient magnifiquement petite et grande histoire, témoins et archives, anecdotes et grandes décisions. Le salon vert invite à un voyage dans l’histoire de France et dans le temps et en passionnera plus d’un.

Lorina Balteanu, Cette corde qui m’attache à la terre, traduit du roumain par Marily Le Nir, éditions des Syrtes, 160 p.

C’est une merveilleuse petite pépite littéraire venue d’un pays que peu de gens savent placer sur une carte. Une pépite qui vous ouvre les yeux en même temps que ceux de cette petite fille d’une  Moldavie qui était, à cette époque, un satellite de l’URSS.

Tandis que cette petite fille avance, grandit, le récit du premier roman de cette designer devient plus net, comme un brouillard qui se déchire, emportant avec lui cette nostalgie faite de ces gâteaux confectionnés, du cochon qu’on tue, du magasin de papa qui vend des bonbons, pour laisser place à cette vie où il faut s’imposer, gagner sa place et en même faire la sublime découverte de l’amour.

Derrière tout cela, avec sa magnifique plume, Lorina Balteanu, magnifiquement traduit par Marily Le Nir, dessine le décor d’un monde disparu, une sorte de Goodbye Lenine les yeux ouverts enfermé dans une bulle étanche au monde extérieur, à l’Ouest avec sa liberté perçue comme un poison tandis qu’à l’intérieur, toute initiative pour affirmer son identité est sévèrement réprimée. Car il y a une ombre que cet enfant ne perçoit pas tout de suite et qui, sans le savoir, recouvre son existence, sa famille, son pays. Une ombre faussement bienfaitrice.

Ce magnifique roman d’apprentissage et d’une certaine manière géopolitique célèbre les choses simples mais en même temps, il nous rappelle qu’elles ne sont rien sans liberté.

Michel Vaillant, Rédemption, saison 2 tome 13, Denis Lapière, Eilam, Marc Bourgne, Graton, 56 p.

L’an passé, Denis Lapière, scénariste de cette nouvelle saison nous l’avait promis : « le prochain épisode de la nouvelle saison se tiendra à Indianapolis mais de nos jours ! Alors patience… » Nous y voilà donc. Après avoir échappé dans le tome précédent à un sniper sur la piste des 24h du Mans, Steve Warson est rentré chez lui aux Etats-Unis. Mais il n’est pas pour autant en sécurité car le FBI sait que le sénateur est menacé par ces mêmes suprématismes et que se profile à l’horizon la mythique course des 500 miles d’Indianapolis que la team Vaillante et Steve Warson souhaitent bien évidemment gagner. Michel lui, a pris du recul, pour s’occuper de Françoise qui se bat contre un cancer et a laissé le volant à la talentueuse Elsa Tainmont. Tandis que se prépare la célèbre course d’IndyCar, le FBI décide de tendre un piège aux conspirateurs en utilisant un sosie du sénateur démocrate tandis que le vrai s’installe au volant de la Vaillante. Une fois de plus, le suspense est à la fois sur la piste et en dehors.

Les fans du célèbre pilote de Jean Graton retrouveront avec plaisir ce circuit qu’il a dompté à de nombreuses reprises dans des albums devenus mythiques (Suspense à Indianapolis, Le secret de Steve Warson) ou plus récemment dans le premier tome de la série Légendes. Un circuit que les auteurs sont allés ausculter notamment en rencontrant Romain Grosjean, ancien pilote de F1 passé en IndyCar. Cela donne un album qui s’inscrit dans la lignée des grands opus de la saga de Jean Graton en faisant cohabiter à merveille course automobile et thriller à l’américaine.

Robert Pike, Oradour s’est tu. Le destin tragique d’un village français, traduit de l’anglais par Julie Primon, coll. Au fil de l’histoire, Flammarion, 496 p.

Parmi les nombreuses publications qui émaillent l’anniversaire du plus important crime de guerre commis sur le sol français, à Oradour-sur-Glane, le 10 juin 1944, celle de l’historien britannique, Robert Pike, spécialiste de la France durant la seconde guerre mondiale, mérite d’être signalé. Combinant intelligemment archives et récits des survivants notamment celui de l’infatigable Robert Hebras, il donne à lire la préparation, l’exécution et les enseignements de cet épisode majeur de l’histoire de France au 20e siècle.

A travers trois parties qui forment ce livre passionnant et en même temps émouvant car il laisse en suspens certaines questions renforçant ainsi ce sentiment d’injustice avec son lot d’incompréhensions, Robert Pike revient sur ces évènements « aussi inattendus qu’immérités ». Il montre ainsi avec force que la destruction méthodique de ce village de Haute-Vienne fut également celui d’un îlot d’humanité « idyllique » avec la présence à Oradour de juifs et de républicains espagnols dont Ramona Domínguez Gil, reconnue en 2020 comme la 643e victime du massacre d’Oradour et qui périt ce jour-là aux côtés de son fils, de sa belle-fille et de ses trois petits enfants dont le dernier n’avait que vingt-et-un mois. Plus qu’un livre, cet ouvrage est une voix qu’il est nécessaire d’entendre à nouveau.

Christophe Penalan, Eden. L’affaire Rockwell, coll. Chemins nocturnes, Viviane Hamy, 384 p.

Eden, une gamine de onze ans surdouée, vue pour la dernière fois au moment de prendre ce bus qu’elle laissa filer, vient de disparaître. Eden qui ressemble à la fille de l’inspecteur Myers chargé de l’enquête et nouvellement arrivé dans ce trou perdu ou coin tranquille – c‘est comme on veut – du nord de la Californie.

Avec sa mise en scène très réussie, façon thriller avec Morgan Freeman ou Woody Harrelson, Christophe Penalan, journaliste sportif breton qui signe là son premier roman, embarque immédiatement son lecteur.

On imagine Myers, 33 ans, beau gosse cabossé façon Mark Wahlberg, Megan Bailey, la journaliste qui lui prête main-forte en Eva Mendes avec ses cheveux châtains et sa peau hâlée. Des flash-backs de disparitions d’autres enfants insérés donnent un petit côté Mindhunter. Et puis l’astuce de Penalan est de ne rien révéler jusqu’au bout. Donc on avale les pages en attendant la confrontation finale.

On pense s’attendre à tout. Les jours passent, l’espoir se réduit, d’autres meurtres interviennent, des pistes se refroidissent, des parents suspectés, des interrogatoires avec des glaces sans teint. Et Eden qui s’est volatilisée tandis que Myers commence à vaciller. Au milieu de la nuit vient alors l’épilogue, inattendue. Eh oui, c’est toujours pareil avec les bons polars. On pense être plus malin et puis non. Alors préparez-vous à passer de l’autre côté du miroir de la réalité. Il y a des criminels qui ne vieillissent jamais…

Fabrice Drouelle, Cahier de vacances, Affaires sensibles, Hors Collection, 80 p.

Plonger dans la crise des missiles de Cuba ou dans les arcanes du Vatican, traquer Dupont de Ligones ou Adolf Eichmann, revivre la séparation des Beatles et l’exploit de Nadia Comaneci avec Fabrice Drouelle et ses Affaires sensibles. Voilà ce que propose ce cahier de vacances passionnant qui sera votre compagnon idéal sur les plages de vos vacances ou sur les terrasses de vos maisons principales ou secondaires.

Un cahier qui associe culture générale et activités ludiques, parfait pour les grands et les moins grands. Des QCM pour vous plonger dans l’histoire des JO ou dans les scandales politiques de ces quinze dernières années, des jeux de piste qui vous feront revivre à merveille cette émission désormais culte de France Inter et permettront aux lecteurs de briller face à leurs profs ou à la machine à café dès la rentrée.

Alors le temps d’une double page, transformez-vous en espion du Mossad ou en enquêteur de la brigade criminelle tout en sirotant votre boisson préférée ou un cornet de frites à la main pour résoudre ces quelques affaires sensibles.

Lunettes noires et stylos indispensables. Et attention aux empreintes !

Par Laurent Pfaadt

Les autres enfants de Dune

Plusieurs ouvrages reviennent sur la dynastie des Saoud

Une terre recouverte de sable et qui regorge d’une substance nécessaire au monde entier. Un peuple de nomades du désert ayant pris le contrôle de cette terre et noué un pacte avec la puissance impériale régissant ce monde.


Le président américain Joe Biden et le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane, le 15 juillet 2022 à Jeddah (Arabie saoudite) Saudi Royal Palace/AFP / Bandar AL-JALOUD

Vous n’êtes pas dans Dune mais en Arabie Saoudite. L’histoire récente de ce pays aux 20e et 21e  siècles, ce pays passé à la vitesse de la lumière du désert à la démesure, de la pauvreté à l’organisation de l’évènement le plus médiatique du monde, la coupe du monde football en 2034, a quelque chose de profondément cinématographique. Une histoire qui se résume à une famille, les Saoud qui, depuis son fondateur jusqu’à son lointain héritier, personnifie l’évolution de ce pays à qui – chose unique – elle a donné son nom.

Deux hommes qui, pour reprendre le titre du livre du Rudyard Kipling, voulurent être rois et le devinrent ou pour le second, est en passe de le devenir. Et pour comprendre ces deux hommes, il faut se pénétrer de ce commentaire qu’Ibn Saoud fit à Harold Dickson, colonel britannique et futur représentant de l’Iraq Petroleum à propos de la question palestinienne : « Nous autres Arabes, de par notre nature, pouvons céder corps et âme devant un acte de bonté, mais devenons les ennemis implacables et pour toujours de ceux qui nous traitent durement ou injustement »

Instruit de cette maxime, le lecteur peut donc entrer dans ces deux livres passionnants et en premier lieu celui que Christian Destremau, auteur désormais expert de cette péninsule arabique qu’il connaît bien, consacre à Abdelaziz Ibn Saoud, le fondateur de l’Arabie Saoudite. Un homme descendant de la dynastie régnante du premier État saoudien et véritable personnage de roman qui d’ailleurs suscita les éloges de bon nombre d’écrivains à commencer par Joseph Kessel qui voyait en lui un « géant invincible, souverain de génie qui a forgé son empire et sa gloire par le fer, le feu et la foi ».

Car il faut bien reconnaître qu’il y a une part de vérité dans les mots de l’auteur des Cavaliers et Christian Destremau s’emploie dans une langue pleine de rythme qui colle d’ailleurs parfaitement à la destinée d’Ibn Saoud de nous raconter la jeunesse de ce dernier, la conquête de la péninsule arabique et la proclamation du royaume d’Arabie Saoudite en 1932 tout en débarrassant le monarque des mythes qu’il s’est plu à entretenir avec cette capacité reconnue de tous de subjuguer ses auditoires grâce à sa maîtrise incomparable du verbe.

Franklin Delano Roosevelt et le Roi Ibn Saoud sur l’USS Quincy, 14 février 1945
Photograph from the Army Signal Corps Collection in the U.S. National Archives.

Un livre qui est également, à travers la figure du roi, une magnifique histoire de la péninsule arabique durant la première moitié d’un 20e siècle arabe qui s’est trop souvent résumé, dans l’historiographie occidentale, à celle des Hachémites et de Lawrence d’Arabie. L’auteur met ainsi en lumière d’autres figures telles que celle de Harry St. John Philby, le père du futur espion soviétique et conseiller d’Ibn Saoud ou de William Eddy, représentant américain qui noua lui-aussi une relation très proche avec le roi pour expliciter la perte progressive de l’influence des Britanniques dont Ibn Saoud fut « l’ami des jours sombres » au profit des Américains. Car sous les pieds du roi d’Arabie Saoudite dormait un trésor : le pétrole. Et en homme d’État avisé, Ibn Saoud eut l’intuition, pendant le second conflit mondial, que les Etats-Unis allaient être la puissance dominante à même de lui garantir cette stabilité qu’il poursuivit toute sa vie pour son pays quitte à transiger sur la question palestinienne. Une alliance symbolisée par la rencontre avec Roosevelt sur l’USS Quincy dont l’auteur nous rappelle cependant que le « pacte du Quincy qui aurait une alliance à long terme entre les deux pays, et qui aurait été renouvelé quelques décennies plus tard n’a jamais existé ». Il s’agissait plutôt d’une relation personnelle qui allait déboucher sur l’intensification des relations entre les deux pays.

Un siècle après les premiers exploits d’Ibn Saoud, d’autres connaisseurs de cet Orient compliqué, les journalistes Christian Chesnot et Georges Malbrunot, auteurs d’enquêtes journalistiques sur le Qatar ou Ben Laden tentent dans leur dernier ouvrage de percer le mystère MBS, initiales de Mohamed Ben Salmane, le prince héritier d’Arabie Saoudite et fils du roi Salmane, lui-même fils d’Ibn Saoud. Un prince-héritier qui souhaite faire entrer l’Arabie Saoudite dans le 21e siècle. Celui que les deux auteurs qualifient de « Janus » du Moyen-Orient est l’homme de tous les paradoxes et de tous les changements. Terminé l’alliance du sabre et du Coran, place à celle du sabre pour abattre ennemis, journalistes impies, princes rebelles ou Etats rivaux et du carnet de chèques pour construire The Line, cette ville futuriste ou bâtir un soft power à base de sport et de culture, s’inspirant en cela du voisin émirati dont le cheikh Mohammed Ben Zayed Al Nayhane fut le mentor du jeune prince avant que ce dernier ne s’en affranchisse.

Les deux journalistes tracent ainsi le portrait de celui qui a brisé la tradition adelphique instauré par son aïeul, Ibn Saoud dont il demeure un grand admirateur, qui fut ministre de la Défense et président du conseil suprême d’Aramco, le géant pétrolier. Un homme complexe, réservé, travailleur formé par un père qui « lui inculqua les valeurs de l’autorité et de l’effort » et qui se prépare depuis longtemps à un destin qui n’était pas forcément évident mais qu’il a su forcer. « Dans le royaume, MBS cultive l’image d’un prince combattant qui n’a pas froid aux yeux et que personne n’impressionne, pas même la république islamique » d’Iran. Un pays qu’il n’hésita d’ailleurs pas à affronter indirectement au Yemen dans cette volonté de remodeler les rapports de force au Moyen-Orient quitte à rééquilibrer ses relations avec les États Unis, se permettant même le luxe d’humilier ces derniers en octobre 2022 en décidant de réduire à l’OPEP la production de pétrole. Façon de réaffirmer, d’une certaine manière, que Dune appartient aux Fremen.

Par Laurent Pfaadt

Christian Destremau, Ibn Saoud, Seigneur du désert, roi d’Arabie
Chez Perrin, 384 p.

Christian Chesnot, Georges Malbrunot, MBS, enquête sur le nouveau maître du Moyen-Orient
Chez Michel Lafon, 272 p.

La République, c’est moi !

Derniers jours de l’exposition Sacrilège ! aux archives nationales

En ces temps de dissolution et de remise en question de l’autorité de l’État, une petite visite dans la très belle exposition des archives nationales s’imposait. Près d’une centaine d’œuvres et d’archives inédites viennent ainsi questionner 2500 ans d’histoire du blasphème, du sacrilège et du rapport de ce dernier avec l’État. Elles dessinent une magnifique fresque historique du suicide de Socrate à l’assassinat de Samuel Paty en passant par le concordat de 1801 et la loi de séparation de l’Église et de l’État (1905). Et pour illustrer ce propos, les archives ont dévoilé quelques-uns de leurs innombrables trésors, des parchemins médiévaux au testament olographe de Louis XVI daté du 25 décembre 1792.


Le visiteur constate ainsi la lente mutation de ces concepts et notamment celui de blasphème sous les rois de France. S’appuyant sur cette note de Guillaume Nogaret, conseiller du roi Philippe le Bel, présentant les charges pesant sur Bernard Saisset, évêque de Pamiers, les commissaires de l’exposition rappellent ainsi qu’« offenser Dieu, c’est offenser le roi, protecteur de la foi et de l’Eglise ».

L’expulsion des jésuites va pourtant progressivement infléchir le rapport de force en faveur des philosophes des Lumières et désacraliser le roi. Après la révolution française et la mort du roi, le blasphème se maintint dans la République avec notamment la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 affirmant dans son article 26, le délit d’offense du président de la République qui remplaçait un délit d’outrage lié à la morale publique et religieuse. « Ce texte constitue encore de nos jours une des pierres angulaires de l’esprit des lois de la République » écrit ainsi Jacques de Saint Victor, professeur des universités en histoire du droit et des institutions et commissaire de l’exposition dans le très beau catalogue qui accompagne cette exposition et tient véritablement lieu de livre d’histoire sur le rapport entre pouvoir et religions, et sur la laïcité.

Cette dernière traverse bien évidemment l’exposition notamment dans sa dernière partie où, à partir des années 1980, on constate un retour en force dans le débat médiatique français, de la question du blasphème portée par des associations religieuses intégristes. Et nos commissaires de se demander s’il est encore possible, aujourd’hui, de trouver un « sacré commun ».

L’avenir post 7 juillet nous le dira…

Par Laurent Pfaadt

Sacrilège ! L’État, les religions et le sacré, archives nationales jusqu’au 1er juillet 2024

A lire le catalogue de l’exposition par Amable Sablon du Corail, Jacques de Saint Victor, Nathalie Droin et Olivier Hanne publié aux éditions Gallimard, 192 p. 2024

24 heures du Mans 1975-1978

Tandis que le 16 juin dernier triomphait sur l’asphalte du circuit du Mans la team Ferrari AF Corse, une drôle de voiture attirait tous les regards : la BMW M Hybrid V8 décorée par l’artiste plasticienne éthiopienne Julie Mehretu. Près d’un mois auparavant, elle était présentée sous les vivats au Centre Pompidou, rien que cela !


BMW Art Car Frank Stella, 1976

Cette BMW n’est autre que le 20e modèle de ce qu’on appelle l’Art Car, une tradition remontant à 1975 lorsque Hervé Poulain, commissaire-priseur et pilote amateur, convainquit BMW de réaliser une voiture décorée par les plus grands artistes de leur temps, sans logo ni marque. Il rencontra ensuite le sculpteur et peintre américain Alexander Calder et le convainquit de réaliser la première BMW Art Car.

L’art au service de la vitesse et vice-versa allait séduire outre Alexander Calder, Frank Stella, Roy Lichtenstein ou le  mythique Andy Warhol. C’est ce que nous racontent magnifiquement dans ce nouvel opus des 24 heures du Mans, Christian Papazoglakis, auteur des opus précédents et d’un très beau Senna, et Denis Bernard, scénariste entre autres d’un Fangio et d’un Pescarolo pour les Dossiers Michel Vaillant. Il y assurément du Michel Vaillant dans ces pages avec ces visages de pilotes où se lit la peur ou ces dépassements tout en fureur. Car derrière le volant de notre petit bijou à moteur s’installe Sam Posey, vainqueur des 12 heures de Sebring cette même année au volant d’une BMW. Il remportera la course en 1976 avec la BMW Art Car blanche et noire de Frank Stella.

Que le passionné de courses automobiles se rassure : il croisera bien évidemment au détour d’un virage et dans le paddock, Jacky Ickx et Jean-Pierre Beltoise, vainqueurs dans leurs catégories et vibrera tout au long de ces courses indécises des 24h du Mans de la fin des années 1970. Catalogue d’exposition dessiné autant que récit de courses, cet album constitue cependant un pas de côté en dessinant de merveilleux ponts entre art et course automobile et montre un peu plus que les voitures peuvent être de véritables œuvres d’art. Et puis quel plaisir de revoir ces 3.0 CSL qui demeurent certainement parmi les plus beaux modèles jamais conçus par BMW et restent, cinquante-deux ans après leur lancement, les plus chers du constructeur allemand !

Par Laurent Pfaadt

Christian Papazoglakis, Denis Bernard, 24 heures du Mans 1975-1978, l’Art dans la course
Glénat, 48 p.

Goulag football club

Tandis qu’approche la conclusion du championnat d’Europe de football, il y a un siècle, un homme porta le football soviétique avant d’en être la victime. Méfiants vis-à-vis de ce sport considéré comme petit bourgeois, les bolcheviks, après leur prise du pouvoir en 1917, comprirent très vite que le football pouvait rallier à eux les masses. Il leur fallait pour cela des symboles, de nouveaux héros soviétiques. Et c’est en Nikolaï Starostine qu’ils trouvèrent leur nouveau Stakhanov. Starostine fonda ainsi en 1922 le club du Spartak de Moscou dont il dessina le logo. Le football devenant populaire, il suscita très vite des convoitises et de nouveaux clubs virent le jour notamment le Dynamo Moscou contrôlé par le NKVD et le terrible Lavrenti Beria qui vit d’un mauvais œil la réussite d’un Spartak que Starostine entraînait depuis le terrain et dirigeait. Son sort fut ainsi scellé et en 1942, Starostine et ses frères furent arrêtés. Après deux années passés à la sinistre prison de la Loubianka, Nikolaï Starostine fut expédié au goulag. Il n’en ressortit que dix ans plus tard, après les morts de Staline et Beria, et retrouva son poste au Spartak.

François Guéroult, journaliste à France Bleu Orléans nous raconte ce destin hors du commun et oublié dans cette biographie qui mêle sport et histoire et se lit comme un roman, certains personnages ayant été inventés pour les besoins du récit. A l’instar d’un Matthias Sindelar, Nikolaï Starostine demeura ainsi l’un de ces héros du ballon rond qui jouèrent, malgré eux, sur le terrain de la grande histoire et furent piégés par le hors-jeu des totalitarismes.

Par Laurent Pfaadt

François Guéroult, Goulag football club
Éditions Infimes. 184 p.

Nero

La trilogie de Nero, ce guerrier arabe marqué du signe d’Iblis, le Djinn du feu, arrive enfin à sa conclusion et le lecteur, enchanté par les deux tomes précédents, ne sera pas déçu. La troupe de nos héros constituée de Nero, la guerrière nizarite membre de la terrible secte des Assassins, Renaud ce commandant franc et cet énigmatique croisé arrivent à Damas où doit se jouer le sort du monde. Cette alliance improbable entre chrétiens et musulmans et de ces deux têtes brûlées qui marche  assez bien, doit combattre les djinns et leurs armées de morts-vivants, aidée pour l’occasion de Shirkuh, seigneur de Damas qu’il a fallut convaincre.

Une fois de plus, un magnifique ballet graphique de bleus, de verts et d’oranges plonge immédiatement le lecteur dans cette atmosphère historico-fantastique où il se pénètre de dessins qui restituent la beauté de la civilisation islamique avec notamment un très beau travail réalisé sur les chevaux. Au fur et à mesure qu’approche l’affrontement final s’engage alors une course contre la montre parallèle magnifiquement mis en scène où d’un côté Nero et le chevalier franc se rendent à la grotte du sang pour abattre Iblis tandis que Renaud et la nizarite affrontent l’armée des morts.

Les masques tombent et entre démons et chevaliers se joue alors le sort du monde. En parfaits marionnettistes, les frères Mammucari concluent ainsi de la plus belle des manières l’une des plus belles séries BD de ces dernières années qui devrait, murmure-t-on dans les ruelles d’une Samarcande dévoilée sur l’une des planches, connaître une suite.

Par Laurent Pfaadt

Emiliano et Matteo Mammucari, David Gianfelice, Matteo Cremona, Nero, Tome 3 djihad
Aux éditions Dupuis, 144 p.