Archives de catégorie : Lecture

Les veilleurs de Sangomar

Révélée avec Le ventre de
l’Atlantique
en 2003, Fatou
Diome dépeint dans son
nouveau roman le deuil d’une
jeune femme, Coumba, vivant au
large de la côté sénégalaise.
Coumba a perdu son mari Bouba
lors du naufrage du Joola, en
2002. Dans ces pages, la voix de
Fatou Diome retrouve ces
accents de conteuse africaine
hors pair faits d’images, de
métaphores et d’onomatopées
contagieuses. A la manière d’un
barde, l’auteure nous embarque sur ce Styx africain vers
Sangomar en compagnie de Coumba, cette Eurydice partie
retrouver son Orphée.

Mais surtout, elle nous entraîne dans cette peine qui, tel un
fantôme, plane au-dessus de Coumba et qui, jour après jour,
fabrique ces spectres et ces souvenirs qui ne cessent de hanter
ceux qui sont restés. Dans ce quotidien devenu torture
perpétuelle, Fatou Diome y glorifie la beauté de la vie et l’amour
des êtres qui nous sont chers.

Par Laurent Pfaadt

Fatou Diome, Les veilleurs de Sangomar,
Chez Albin Michel, 336 p.

L’Age d’or

Finaliste du dernier prix Renaudot,
L’Age d’or de Diane Mazloum
raconte à travers plusieurs
personnages, ce temps
d’insouciance, d’inconscience d’une
nation assise à sur un volcan. Ici la
quête de liberté est permanente.
Elle imprègne les corps et irrigue
les veines d’une nation opprimée.
Princes et reines se rêvent en héros
d’une nation sans savoir que le feu
couve sous leurs pieds. L’abîme
qu’ils ont ouvert finira par les
engloutir.

Ali Hassan, Georgina, Roland et les autres sont les personnages
principaux du roman délicat de Diane Mazloum. A leurs manières,
tantôt puériles, tantôt romantiques, dans la lutte comme dans
l’amour qui finiront par se mêler, ils relatent le destin funeste d’un
Liban lentement gangréné par la violence et la guerre. Comme
une chanson de Fairuz, on passe du rire aux larmes donnant à la
lecture un rythme très agréable. Et au Liban, il y a toujours, même
au cœur de la tragédie, matière à rire et à espérer semble nous
dire l’auteur.

Par Laurent Pfaadt

Diane Mazloum , L’Age d’or,
Livre de poche, 288 p

Bitna, sous le ciel de Séoul

Une jeune étudiante de Séoul sans
le sou, Bitna, est engagée pour
raconter des histoires à Salomé,
paralysée, et lui permettre de
connaître par procuration, ce
monde qui se refuse à elle. Le récit
de J.M.G. Le Clézio transcende ainsi
une thématique récurrente pour en
faire un conte assez savoureux. Une
fois de plus, la sensibilité de la
plume du Prix Nobel 2008 fait des
merveilles et transforme ce roman
en une expérience unique.

Grâce à ses histoires, Bitna métamorphose ses mots en oiseaux
qui peuplent le ciel de Séoul, se jouent des corps, des époques et
des frontières et relient les hommes entre eux. Le Clézio montre
une fois de plus que le pouvoir de l’imaginaire, de l’oralité, à
l’image du fleuve Han qui serpente dans Séoul, demeurera
immortel et invincible. Paré de ce bouclier, l’être humain ne sera
jamais désarmé.

Par Laurent Pfaadt

J.M.G. Le Clézio, Bitna, sous le ciel de Séoul,
Livre de poche, 192 p

De l’ardeur

Décembre 2013. Razan Zaitouneh,
avocate, militante des droits de
l’homme et figure de la dissidence
syrienne, disparaît avec trois de ses
compagnons. L’écrivaine Justine
Augier reconstitue, dans ce livre
bouleversant qui lui valut le prix
Renaudot de l’essai en 2017, le
portrait de cette femme intrépide,
passionnée, et à travers elle, le
miroir brisé de la révolution
syrienne. Pareilles à ces larmes
échappées des yeux bleus de
Razan, les villes de Homs, de
Damas, de Deraa et de Kobané servent de décors aux colères, aux
tristesses et aux nuits sans sommeil de Razan.

De l’ardeur est l’histoire d’un sacrifice, celui d’une femme pour ses
amis, pour son pays mais surtout pour la liberté et contre l’oubli.
Aujourd’hui, une paix sanglante et cynique a transformé la Syrie
en un vaste cimetière où se côtoient vivants et morts et où tout
espoir a été réduit à néant. Razan Zaitouneh personnifia cet
espoir. Grâce à ce livre, plus qu’une lueur, c’est un soleil que l’on
rencontre. Les livres sont là pour ne jamais oublier. Razan et les
autres.

Par Laurent Pfaadt

Justine Augier, De l’ardeur,
Chez Actes Sud, Babel, 320 p

Vers l’infini et au-delà

Le nouveau roman de Kim Stanley
Robinson part à la conquête de
planètes au-delà du système
solaire. Toujours aussi fascinant.

Mars a été terraformée, non sans
peine. Puis est venu, en 2312, le
système solaire. Mais l’humanité,
lancée dans une course
technologique sans fin et mue par
un désir toujours plus grand de
colonisation, d’exploration, est
allée au-delà.

L’ouvrage suit les péripéties de Freya, partie avec ses parents vers
Aurora, cette lune d’une planète extrasolaire située dans le
système de Tau Ceti. Avec sa mère, Devi, ingénieur en chef du
vaisseau et leader de ces 2532 colons, et dont le destin finira par
se confondre avec celui de sa fille  – Devi, malade, ne verra jamais
Aurora – Freya accompagne le lecteur tout au long de cette
expédition partie depuis cent soixante-neuf années puis durant
l’installation de ces colons repartis de zéro dans ce nouveau
monde. Sorte de mémoire de l’ancien monde, Freya va alors
s’imposer comme le leader de cette nouvelle humanité. Non sans
mal.

Car Freya n’est pas sa mère. Moins brillante que cette dernière,
elle n’en demeure pas moins plus humaine. Mais l’humanisme est
ici, dans ce vaisseau, une faiblesse, un retard mental. En tout cas
pour sa mère. La technicité a été érigée au rang de valeur
suprême, de principe de gouvernement comme en témoigne les
conversations passionnantes de Devi avec l’IA du vaisseau. Le
voyage a imposé une discipline justifiant la confiscation des
libertés. Le succès de l’expédition fut à ce prix. Une fois de plus,
derrière la prose de Robinson, se cache la proportion humaine non
seulement à créer des régimes liberticides mais à les adapter à
n’importe quel environnement. Avec en miroir, la propension de
l’homme à combattre les injustices qu’il a généré.

Avec Aurora, Kim Stanley Robinson poursuit son œuvre
d’anticipation, celle qui nous laisse entrevoir d’ici à un demi-
millénaire – un battement de cils à l’échelle de l’histoire – notre
futur. Il fait le pari que non seulement, nous découvrirons d’autres
formes de vie – les dernières découvertes d’eau sur la planète
extrasolaire K2-18b constituent un preuve supplémentaire – mais
surtout que nous irons à la conquête de ces galaxies et ces terres
qui, aujourd’hui, nous semblent totalement inatteignables.
L’œuvre de Robinson peut apparaître de prime abord abstraite et
la vision de l’écrivain fortement teintée de cette volonté anglo-
saxonne de conquête des nouvelles frontières que l’on retrouve
dans nombre de romans et de séries, semble éculée. Il n’empêche
qu’elle interpelle sur la capacité qu’a l’être humain de s’adapter et
de se réinventer et montre que l’histoire humaine, en dépit de
toutes les prophéties auto réalisatrices, se poursuivra.

Par Laurent Pfaadt

Kim Stanley Robinson, Aurora,
Chez Bragelonne, 480 p.

Fucking Germany

Le premier roman de Christian
Kracht enfin traduit.
Choc assuré.

Il y a indiscutablement dans
Faserland du Bret Easton Ellis ou
du Don Delillo. Suivant le
périples d’un jeune Allemand à
l’abri du besoin, le roman est une
sorte de jeu de massacre
perpétuel. Tout y passe : les
bobos, l’extrême-droite,
l’extrême-gauche, la social-
démocratie, les écolos, les
intellectuels de toute nature, l’histoire, les femmes, les vieux. Le
héros, absolument infecte et voleur, se complaît dans une sorte de
beuverie permanente tout en se débattant au centre d’un
kaléidoscope macabre qui pousse très vite le lecteur à s’interroger
sur la société dans laquelle il vit. Le côté picaresque de l’histoire
donne parfois au lecteur l’occasion de rire de l’accoutrement de
certains, de situations plus que grotesques notamment le ménage
à trois formé par son ami Nigel et un ex-mannequin africain ou de
ces détails insignifiants comme cette réflexion sur une bouteille
d’eau dans le train qui le mène à Karlsruhe. Sous le portrait de son
personnage principal percent déjà les traits de ses héros à venir,
ces Don Quichotte désabusés et perdus dans le Pacifique ou au
Japon.

Présent dans de la première sélection du Médicis étranger,
l’ouvrage étale ces petites mesquineries du quotidien, ces
jugements de valeur sans fondements qui irriguent cette société
factice et l’ego démesuré de ces oisifs qui s’érigent en élites de
toutes sortes. « Aussi je lui paie la course, en ajoutant un gros
pourboire pour qu’à l’avenir, il sache qui est l’ennemi »
dit-il ainsi à
propos d’un chauffeur de taxi à Hambourg. Ce portrait au vitriol
qu’il faut prendre au second degré, n’est autre qu’une violente
charge contre ces gens qui peuplent l’ouvrage et cette société
qu’ils ont érigé en système absolu avec leurs valeurs
nauséabondes et qui n’est, au final, qu’une illusion peuplée de
parasites. Porté par l’écriture flamboyante de Kracht et une
traduction remarquable, ses mots ressemblent à ces drogues que
prennent les personnages. Car le lecteur, pris au piège, est
contaminé par cette addiction littéraire plutôt jouissive. Mais, la
dernière page refermée, le constat est plus qu’alarmant. Kracht
nous dépeint une jeunesse perdue, désespérée qui noie sa
mélancolie et sa peur de l’avenir dans des conduites à risques.
Alors, à cet instant, on ne rit plus.

Par Laurent Pfaadt

Christian Kracht, Faserland,
Chez Phébus, 160 p.

Ici n’est plus ici

Tommy Orange, Ici n’est plus ici

Un livre coup de poing
assurément. De celui que l’on
assène dans le visage de la bonne conscience. Avec un coup de
poing américain…ou plutôt
amérindien. Car il s’agit bel et
bien d’Indiens mais pas de ceux
de Danse avec les loups ou des
héros magnifiques de Louise
Erdrich. Non, chez Tommy
Orange, que ce premier roman a
propulsé au sommet des prix
littéraires américains, ces Indiens ont troqué leurs chevaux pour
des voitures customisées, leurs fusils pour un 357 Magnum et ne
fument pas le calumet de la paix mais, bien au contraire, le crack
de la déchéance et de la violence.

A travers une galerie de portraits aussi fascinants qu’effrayants et
splendides, l’auteur nous offre un roman en forme de
documentaire un peu à la manière de Dene Oxendene, ce
personnage qui souhaite réaliser des interviews de membres de la
communauté indienne d’Oakland en Californie. Alcool, drogue,
obésité, violence intrafamiliale, échec scolaire, discrimination,
tout y passe et tout converge dans ce roman à l’architecture
millimétrée, vers le brasier final qui prend l’aspect d’une danse
macabre. Avec une langue qui sent le métal, parfois chauffée à
blanc, Orange ravive des cendres que l’on croyait éteintes. Ce
roman, appelé à faire date constitue à n’en point douter, la pierre
manquante de l’envers du rêve américain et le jalon
supplémentaire qu’un génocide qui ne s’est jamais arrêté mais a
revêtu, en ce 21e siècle, ses habits les plus sournois.

 

Chez Albin Michel, 352 p.

Marx dans le jardin de Darwin

Ilona Jerger, Marx dans le jardin de Darwin

Deux géants qui ont bouleversé à
tout jamais l’humanité. Deux
géants vivant en cette année 1881
à quelques encablures l’un de
l’autre dans la ville de Londres et
ses alentours. A partir de cette
situation, Ilona Jerger signe un
premier roman audacieux en
confrontant les vies et les pensées
de ces deux hommes qui
s’appréciaient.

La liaison s’effectue par le docteur Beckett, appelé aux chevets des
deux génies. On y découvre ainsi deux hommes habités par leurs
œuvres mais également par leur défiance de Dieu. On se délecte
également de leurs vies privées, libérées du mythe et habilement
décrites par l’auteure où érudition et humour forment un
délicieux cocktail littéraire. Le personnage du docteur Beckett
sert également à questionner leurs œuvres ainsi que leurs
auteurs. De les mettre à nu en quelque sorte. Et si les deux
hommes avaient conversé ensemble, le monde aurait-il été
différent ? Belle trouvaille de Bernard Lortholary, l’un de nos plus
grands traducteurs, Marx dans le jardin de Darwin, est une petite
fantaisie littéraire à laquelle il est difficile de résister.

Par Laurent Pfaadt

Editions de Fallois, 296 p.

Ordesa

Manuel Vilas, Ordesa

Désigné livre de l’année par les
deux plus grands quotidiens
espagnols, Ordesa est
incontestablement un
monument littéraire en même
temps que le mausolée de
papier d’un homme envers ses
parents. S’il évoque avec
émotion, gravité et parfois
truculence la question du deuil,
il pose aussi les questions
fondamentales auxquelles
chaque être humain doit répondre au cours de sa vie : notre place
sur cette terre, dans cette société, l’image que l’on véhicule auprès
des autres, que l’on transmet à ses enfants et qui forme le portrait
de ce que nous sommes véritablement.

Ordesa est un grand livre car il touchera tous ses lecteurs mais de
manière différente. Chaque détail, insignifiant pour les uns,
devient, dans ces pages, fondamental pour d’autres. Chacun y
trouvera des bribes de son histoire. Ordesa est certes une vallée
pyrénéenne mais surtout un monde perdu symbolique où cette
liberté originelle, qui disparait tout au long de notre vie sous l’effet
des conventions sociales ou familiales, des obligations et de la
servitude volontaire, serait préservée. Mais ce que nous dit
Manuel Vilas, c’est que nous ne sommes que des animaux égoïstes
et qu’il n’y a que la mort, lorsque l’être devient souvenir, qui nous
permet d’accéder à la grandeur. Tout ce que nous accomplissons
dans notre vie résonne alors dans l’éternité.

Par Laurent Pfaadt

Editions du sous-sol, 400 p.

Ce jour où Dieu a détourné son regard

La Shoah vue par un rabbin américain.
Un roman d’une profonde émotion.

Daniel Shapiro, rabbin de
New York engagé dans les
forces américaines en 1944,
ne s’attendait certainement
pas à assister à ce spectacle
en pénétrant sur le territoire
allemand. Venu pour
apporter secours et repos
aux vivants et aux morts
parmi les soldats juifs, il avait
entendu parler de
persécutions juives. Il avait
laissé à New York, sa femme
angoissée et amoureuse, et
sa petite fille née après son départ car il fallait qu’il soit là. Dieu lui
commandait de faire cela.

C’était avant Buchenwald. En compagnie de son chauffeur, de
l’officier et de l’enfant qui l’accompagnent, Daniel s’enfonce alors
dans une nuit qui le transformera à jamais. Car il a rencontré dans
un autre camp, celui d’Ohrdruf, cet enfant mutique dont il s’est mis
en tête de retrouver les parents. Aidé de cette torche et de cet
espoir, il pénètre dans cet endroit qui dépasse tout entendement,
dans ce lieu où l’injustice côtoie la folie et la violence avec pour
seul arbitre une mort qui n’a pas fui le camp avec ses anciens
maîtres. L’ouvrage magnifiquement écrit atteint alors dans ces
instants quelque chose de paroxystique en matière d’émotion.
Avec ses cadavres, ses odeurs, ses regards, Laurent Sagalovitsch
nous prend par la main et nous force à regarder. Et au fur et à
mesure que la lecture pénètre dans ces ténèbres qui font vaciller
la torche de Daniel, on prie pour que l’auteur ne nous lâche pas la
main.

Ce livre est véritablement un escalier que l’on descend lentement,
à pas mesuré mais où chaque marche semble insurmontable.
Tenant sa conscience religieuse à bout de bras comme une
lanterne, Daniel arpente ces abysses. Mais, bientôt, cette lanterne
ne parvient plus à éclairer son chemin. Jusqu’à s’éteindre. Jusqu’à
la nuit totale. Celle dans laquelle est tombée l’humanité. Celle
d’Elie Wiesel. Sa croyance et son engagement ont été dévorés par
les démons du bien-fondé de son action et sa propre culpabilité.
Qu’a-t-il fait, lui le serviteur de Dieu ? « Je ne sus que répondre, rien
d’autre qu’un silence qui était comme le début d’un aveu »
lance-t-il.
Dieu a détourné son regard et lui, Daniel, son rabbin, a été le
complice de ce meurtre divin, de la lâcheté de celui qui était leur
Père. Le cœur de l’ouvrage est bien là : ici par milliers résident ces
hommes, ces femmes, ces vieillards, ces enfants de Buchenwald et
d’ailleurs devenus soudainement et sans raison, orphelins de Dieu.
Et les phrases, les mots de l’auteur pareils à des cris étouffés qui
jamais, ne sont parvenus au ciel, surgissent comme autant de
rappels à l’ordre pour ne pas oublier, pour ne pas banaliser cette
tragédie. La mémoire se nourrit de pourriture. La mémoire
s’entretient avec les braises encore chaudes des fours crématoires
nous dit Sagalovitsch et il a raison.

« A chacun son dû » proclame l’entrée du camp de Buchenwald.
Pour les juifs. Pour les hommes. Pour l’humanité. Lorsque Saul,
aveuglé par la lumière de Dieu sur le chemin de Damas, entendit
ce dernier lui dire : « pourquoi me persécutes-tu ? », il devint Paul.
Et lorsque Daniel, dans les ténèbres du camp s’exclama : «
pourquoi n’as-tu rien fait ? », il n’obtint aucune réponse. Rien que le
silence.

Par Laurent Pfaadt

Laurent Sagalovitsch, Le temps des orphelins,
coll. Qui-Vive, , 224 p. 2019.