Archives de catégorie : Lecture

Mon père, ce salaud

A travers le procès littéraire d’un fils à son père, Niklas Frank
ravive une réflexion sur la responsabilité des Allemands face aux
crimes du Troisième Reich et à leur banalisation. Fascinant.

Rarement on a vu charge plus violente d’un fils à l’égard de son père.
Et pour cause, le père n’est autre que Hans Frank, haut responsable
du Troisième Reich, gouverneur général de la Pologne, responsable
de la mort de millions de personnes et à ce titre, jugé et exécuté par
le tribunal de Nuremberg en octobre 1946. Pourtant, la réaction du
fils n’apparaissait pas forcément évidente comme le rappelle
Philippe Sands, l’auteur de Retour à Lemberg et de la Filière (Albin
Michel, 2017 et 2020) dans la préface de cet ouvrage :« Moi qui avais
grandi du côté opposé de l’histoire, je me trouvais confronté à une réalité
différente de la mienne : que signifie d’être l’enfant d’un homme pendu
pour avoir tué quatre millions d’êtres humains ? »

Niklas Frank a très vite balayé les doutes de l’avocat. L’essai
biographique qu’il livre sur son père, le suivant presque semaine
après semaine, s’appuyant sur un nombre impressionnant
d’archives, d’entretiens et de données, laisse le lecteur un peu sonné
devant les uppercuts qu’il lui assène ainsi qu’à sa mère, complice de
ce crime. Quelques libertés sont parfois prises avec le récit lorsqu’il
reconstitue certaines scènes, notamment celle de la convocation de
son père dans le train particulier du Reichsführer SS Heinrich
Himmler, mais elles servent avant tout un récit où Niklas Frank
tente, en vain, de convoquer une morale sur laquelle, il aurait pu
construire sa vie de fils. « Le craquement de ta nuque, m’a évité une vie
foutue, comme tu m’aurais empoisonné la cervelle avec tes conneries.
C’est ce qui s’est passé pour la majorité silencieuse de ceux de ma
génération qui n’ont pas eu la chance que leur père soit pendu » écrit
ainsi Niklas Frank.

Mais surtout, à travers la figure de son père, Niklas Frank interroge
la conscience d’une nation qui s’est fourvoyée dans le plus abjecte
des crimes. Il tend ainsi à l’Allemagne, de ses dirigeants au simple
citoyen un miroir dans lequel chacun, Allemand ou pas d’ailleurs,
peut se contempler et dans lequel l’histoire d’un pays doit s’analyser.
« Tu aimais les animaux, de cet amour à l’allemande qui préfère égorger
les hommes plutôt que les moutons et, avec la juste indignation du petit-
bourgeois » écrit-il. Sous couvert d’un Hans Frank souvent pathétique
et d’une haine rarement contenue, ce livre est bouleversant car il
nous interpelle tous sur notre capacité potentielle à devenir un
monstre, comme l’a d’ailleurs montré l’histoire récente au Moyen-
Orient. Encore une fois, revenons à la préface de Philippe Sands :
« C’est un ouvrage porteur d’une mémoire – plus nécessaire que jamais –
de ce qui se passa lorsque toutes les barrières tombèrent, et qu’un homme
de pouvoir manque de ce que Niklas appelle « le courage civique ».

Niklas Frank l’assure, il garde toujours sur lui la photo de son père.
Celle de son cadavre à Nuremberg. Pour ne pas oublier. Comme un
fils pourrait le faire. Comme une nation devrait le faire. La mémoire,
toujours. Un livre à mettre entre toutes les mains, surtout entre
celles des plus jeunes.

Par Laurent Pfaadt

Niklas Frank, Le père, un règlement de comptes, Préface de Philippe Sands, traduit de l’allemand par Corinna Gepner
Aux édition Plein jour, 384 p.

Mahmoud ou la montée des eaux

C’est ce qui s’appelle un petit bijou littéraire. Sur le lac el-Assad qui a
recouvert la ville de son enfance lors de la construction du barrage
de Taqba en 1974, un vieil homme, ancien professeur de lettres et
poète, se souvient de sa vie passée, des êtres qu’il a aimés, de ce pays
qui a lentement sombré dans le chaos. L’homme, Mahmoud Elmachi,
a, comme le rappelle l’auteur, perdu « le buisson de lumière de son
cœur ». A ses côtés, dans une langue magnifique qui s’apparente à
une sombre mélopée, le lecteur chemine dans une ruine immense,
celle d’une Atlantide moderne, celle d’un pays tantôt noyé, tantôt
carbonisé avec ses objets épars, ses êtres disparus qui hantent ce
monde souterrain comme des spectres qui ne parviennent pas à
trouver le repos, comme Sarah, sa femme qui s’adresse, d’outre-
tombe, à lui.

Dans ce lac où il s’enfonce comme à travers un miroir, Mahmoud
revoit sa vie d’avant. Celle d’avant la prison, celle d’avant la mort des
enfants. Dire les noms de ceux qui nous sont chers permet de ne pas
les condamner à l’oubli, de ne pas les enfouir dans les abysses du lac,
là où résident les odeurs, là où se répand la musique de Verdi nous
dit Antoine Wouters. Car c’est bien de mots dont il est question. On
écrit pour se souvenir, d’un temps où la poésie pouvait briser le rire
des tyrans, d’un temps où une chanson de Farid El-Atrache dans
cette scène avec Elias qui vous prend aux tripes, pouvait clouer le
bec à la barbarie. « Ils ont ri, car ils rient toujours à la fin de l’histoire et
c’est pourquoi l’histoire doit être contée » écrit ainsi l’auteur. Ecrire les
mots, les dire, c’est brandir notre liberté face au rire sardonique des barbares de Daech ou des meurtriers de Hama. Mahmoud ou la
montée des eaux, récent prix Marguerite-Duras est ainsi une
formidable ode à la liberté.

Les tragédies génèrent souvent des œuvres magnifiques. Dans cette
Syrie recouverte d’une mer de sang, les mots d’Antoine Wouters
sont plus qu’un radeau. Plus qu’une barque. Ils sont un phare, celui
qui guident les porteurs de liberté, celui qui ressuscite les victimes
de l’oppression, celui qui place dans leurs poings serrés quelques
fragments de poésie. Des poings qu’aucun tyran ne pourra jamais desserrer.

Par Laurent Pfaadt

Antoine Wouters, Mahmoud ou la montée des eaux,
Chez Verdier, 144 p.

Okoalu

Etrange récit que celui d’Okoalu. Celui où quatre enfants, seuls
rescapés d’un crash aérien se retrouvent sur une île déserte ou en
tout cas, le lecteur le croit-il. Chaque enfant porte en lui une histoire,
au pire traumatisante, au mieux complexe. Ici, dans le dénuement le
plus total, celle-ci va refaire surface. Pour le meilleur comme pour le
pire. Car chacun est façonné par une éducation, un passé qui tantôt
transcende, tantôt détruit dans des circonstances exceptionnelles,
dans cette civilisation revenue à son état primaire. Lorsque surtout
toutes les règles sont bannies, lorsque la société n’existe plus.

Il y a bien entendu les joies enfantines que Véronique Sales recrée à
merveille avec une langue qui transforme le récit en expérience
sensible. Les bruits et les odeurs exhalent des pages du roman si bien
qu’on sent presque l’humidité se répandre entre nos doigts. Mais les
joies cèdent vite la place aux peurs d’enfants et l’écrivain, avec
subtilité, entre alors dans la psyché des personnages, plus dense que
la jungle environnante. L’ensauvagement des personnages va alors
de pair avec cette inquiétude lancinante d’une nature qui semble
prendre possession des êtres. Le récit gagne en ampleur entraînant
le lecteur dans une insécurité à la fois malsaine et jouissive. Il ne
quitte Okoalu qu’en poussant un ouf de soulagement.

Par Laurent Pfaadt

Véronique Sales, Okoalu
Aux éditions Vendémiaire, 276 p.

« J’ai écrit à cause du silence de la langue de mon père »

Leïla Sebbar a construit son œuvre littéraire autour de l’exil. Son
dernier ouvrage, Lettre à mon père, finaliste du prix Médicis essai
2021, clôt ainsi sa trilogie autobiographique commencée avec Je ne
parle pas la langue de mon père et L’arabe comme un chant secret. A
l’occasion du Festival international de géographie de
Saint-Dié-des-Vosges, Hebdoscope a rencontré Leïla Sebbar.

  • Pourquoi avoir attendu si longtemps pour écrire ce livre ?

Je crois qu’il était nécessaire d’avoir écrit beaucoup de livres pour
arriver à celui-ci. Il a fallu que j’écrive précédemment Je ne parle pas
la langue de mon père et l’arabe comme un chant secret. Parce qu’ils
représentent des étapes, des séquences, des épisodes que je ne
pouvais pas sauter. Je n’ai pu écrire Je ne parle pas la langue de mon
père après la mort de mon père en 2003. Je ne l’aurais pas écrit de
son vivant. Ma mère l’a bien compris quand elle l’a lu puisqu’elle m’a
dit : « tu n’aurais pas dû écrire ce livre ». Je pense que pour elle, mon
père n’aurait pas été satisfait. Ainsi quand je rencontre des jeunes
gens qui veulent écrire, je leur dis « surtout n’en parlez pas ». Je
n’aurais pas écrit si j’avais pensé d’abord aux membres de ma famille.

  • Ces silences vous ont-ils construit ou plutôt vous ont-ils déconstruit ?

J’ai pensé, pendant un certain temps, qu’on m’avait meurtri et j’ai
compris que c’est parce ces silences existaient que j’ai écrit. J’ai écrit
à cause du silence de la langue de mon père. Si je parle de l’exil et j’en
parle beaucoup, c’est parce que je suis en exil de la langue arabe.
Sans cela, je n’aurais pas écrit.

  • Comment analysez-vous ces silences ? La pudeur ? La culture ? L’exil ?

J’ai mis du temps à les comprendre. J’ai interrogé mon père qui ne
m’a jamais répondu. J’ai interrogé ces silences en réfléchissant et en
écrivant. Je pense que c’est la situation coloniale qui a constitué les
raisons des silences de mon père. Il a vécu dans une contradiction. Il
était instituteur, directeur d’école puis inspecteur dans la langue
française c’est-à-dire la langue du colonisateur même si c’était la
belle langue de sa femme. Mais l’amour ne suffit pas à recouvrir ces
souffrances. Et il a gardé le silence pour préserver ses enfants, issus
d’un mariage mixte qui était mal vu des deux côtés, et était
considéré comme une monstruosité, comme contre-nature.

Par Laurent Pfaadt

A lire :

Lettre à mon père, Bleu autour, coll. D’un lieu l’autre, 200 p.

Leïla Sebbar & Isabelle Eberhardt, Nouvelles, Bleu autour, coll.
D’un lieu l’autre ,192 p.

Buru Quartet IV

Après avoir publié l’intégrale des quatre volumes du Buru Quartet
de Pramoedya Ananta Toer, les éditions Zulma rééditent en
version poche ce chef d’œuvre de la littérature non pas
indonésienne mais mondiale.

Le Buru Quartet, c’est l’histoire de Minke, ce jeune indigène
indonésien entré dans la propriété des Mellema, industriels
néerlandais, comme on entre sans le faire exprès dans l’Histoire avec
un grand H de ces Indes néerlandaises de la fin du 19e siècle.
Intelligent, ayant fait des études, Minke est promis à un avenir de
bupati, sorte de préfet. Dans cet incroyable destin qui commence
comme un roman d’apprentissage et se poursuit sous la forme d’une
fresque politique où les destins de quelques-uns percutèrent celui
d’une nation en devenir, notre héros trouva sur sa route Ontosoroh,
sorte de féministe avant l’heure et amazone des temps modernes.

La beauté de cette fresque qui déploie une galerie de personnages si
attachants, du peintre français Jean Marais, ancien mercenaire
ayant adopté la fille de son ennemie à Mei, cette activiste chinoise
dans une empreinte sur la terre en passant par Surati qui se mutila
pour préserver sa liberté, tient également à l‘absence de
manichéisme. Certes, les rôles de chacun sont codifiés mais cette
société coloniale laisse parfois quelques interstices de liberté qui
sont autant d’espoirs dans lesquels nos héros se glissèrent au fur et à
mesure du temps. De ces interstices, ils en firent des failles d’où allait couler le fleuve de la liberté comme un barrage fissuré prêt à
exploser.

La réflexion sur la langue comme instrument de domination mais
également comme arme d’émancipation traverse de part en part le
Buru Quartet. Minke, devenu journaliste et écrivain à ses heures,
commença par écrire en néerlandais. Mais dans cette conscience
politique que l’on voit naître et croître tout au long de ces pages, il
n’eut de cesse d’être tiraillé entre ces lumières européennes qui
cachent ces ombres où sont rejetées tous les dominés et les ténèbres d’une vie de luttes au bout desquelles brille la lueur de ce
mince espoir de liberté. A travers la langue et les mots qu’utilise
Minke, le lecteur est témoin de ce combat intérieur sans cesse
renouvelé.

Enfermé dans un bagne sur l’île de Buru pendant près de quatorze
ans pour son appartenance communiste et son opposition au dictateur Suharto, Pramoedya Ananta Toer que l’on surnomma
affectueusement Pram raconta pendant des années l’histoire de
Minke à ses codétenus avant de la coucher sur le papier. Ode à la
liberté en même temps que manifeste contre les asservissements de
toutes sortes et confiance absolue dans la capacité de l’être humain
à transcender sa nature profonde, le Buru Quartet est aujourd’hui
devenu l’un des monuments de la littérature mondiale, traduit dans
le monde entier. Les grandes œuvres littéraires naissent souvent des
tragédies du monde. Il n’y a qu’à citer Alexandre Soljenitsyne, Primo
Levi ou Imre Kertesz. Certes. Mais mon Dieu que c’est beau.

Par Laurent Pfaadt

Pramoedya Ananta Toer, Buru Quartet, 4 volumes,
Aux Editions Zulma (poche)

Narcisse au Capitole

Robespierre et Danton demeurent les acteurs majeurs de la
Révolution française. Pour le meilleur mais aussi pour le pire
comme nous le rappelle l’historien Loris Chavanette dans un
ouvrage passionnant

En France, depuis Clovis jusqu’aujourd’hui, des monarchies aux
républiques présidentielles, les grandes aventures historiques, celles
qui opèrent des changements radicaux demeurent individuelles.
Cependant, il arrive que des épopées collectives se glissent dans
quelques interstices de notre histoire. Emerge alors un couple. Ce
fut le cas durant la Révolution française où en l’espace de cinq
années (1789-1794) et même de moins d’une année si l’on se
concentre sur l’épisode de la Terreur, les visages de la France, de
l’Europe et peut-être même du monde furent irrémédiablement
changés. Car « deux ans, c’est long en révolution » nous rappelle Loris
Chavanette, spécialiste reconnu de la Révolution française et du
Premier Empire et auteur de ce livre remarquable tant par le prisme
historique qu’il adopte que dans la merveilleuse langue qu’il déploie.

Le temps d’un quinquennat donc. Celui où deux figures, deux
monstres au sens propre comme au figuré se sont admirés avant de
se dévorer. Maximilien de Robespierre et Georges Danton furent
avant tout des avocats provinciaux (Arras et Arcis-sur-Aube) et
surtout des enfants des Lumières, ce qui conditionna leurs rapports
à la monarchie notamment. Engagés dans la Révolution dès le 14
juillet, ils connurent une ascension qui les propulsa grâce à un
charisme diamétralement opposé sur le devant de la scène, sur cette
Convention dont ils furent les premiers élus en nombre de voix.

D’une plume alerte, l’auteur convoque ainsi de nombreuses sources,
intimes ou plus officielles, comme l’historiographie pour
déconstruire intelligemment les mythes qui ont longtemps prévalu.
Sans certitude, il est possible que la première rencontre entre les
deux hommes eût lieu en juin 1790. Et derrière ce décor, l’histoire de ce duo devenu duel prend alors l’aspect d’un trio avec Camille
Desmoulins, « ferment de cette union » et scribe de leurs légendes, voire d’un quatuor avec la femme de ce dernier, Lucie. Un quatuor
qui entonna à quelques mois d’intervalle, leur requiem sanglant.

A travers ce miroir se lit donc l’histoire et les dérives d’une Révolution qui échappa à leurs auteurs. Les pages relatant les
massacres de septembre 1792, la mort du roi et la fin des Girondins
sont certainement les plus passionnantes de l’ouvrage. Loris
Chavanette y montre tantôt les doutes, tantôt l’aveuglement de ces
deux hommes « ces frères d’armes et non frères d’âmes » gagnés par
l’hubris. Finalement, Danton et Robespierre se sont pris pour des
dieux et, comme l’a rappelé à juste titre Anatole France, ils avaient
soif. Mais dans ce miroir tâché de sang où brilla l’éclat de la
guillotine, ils n’ont été que des Narcisse et « à n’éprouver jamais le
moindre sentiment de culpabilité quand on fait couler autant de sang,
c’est peut-être le signe d’une plus grande culpabilité encore que le crime
lui-même » écrit ainsi à juste titre Loris Chavanette.

La Roche tarpéienne est toujours proche du Capitole. Pour Danton
et Robespierre qui ne manquaient pas de se référer à l’antiquité, cet
adage se vérifia. Dans l’oubli de leur sépulture, ils en tirèrent une

éternité merveilleusement restituée dans ce livre.

Par Laurent Pfaadt

Loris Chavanette, Danton et Robespierre, le choc de la Révolution,
Chez Passés composés, 480 p.

Orphée et Eurydice au Sénégal

Dans La porte du voyage sans retour, David Diop construit, sur
fond d’esclavage, un roman où l’amour et la haine se côtoient en
permanence

Au début, il ne s’agit que de faune et de flore réunies dans une
Encyclopédie. A la fin du roman, il est question d’êtres humains et
d’environnement emprisonnés dans un manifeste. La porte du
voyage sans retour porte ainsi bien son nom. Le lecteur qui entre
dans le nouveau livre de l’auteur de Frère d’âme (Prix Goncourt des
lycéens, Prix international Man Booker), avance dans un voyage qui
ne comporte qu’un aller. En suivant le personnage principal du
roman, Michel Adanson, un botaniste du milieu du 18e siècle qui
mena de nombreuses recherches dans un Sénégal alors plaque
tournante du commerce des esclaves avec la fameuse île de Gorée
que l’on surnommait la porte du voyage sans retour, le lecteur
s’enfonce dans un marécage.

Tout commence à la mort de Michel Adanson en 1806. Ayant
héritée des affaires de ce dernier, sa fille Aglaé découvre dans la
cachette d’un meuble, des carnets racontant une autre version de
l’expérience sénégalaise de son père. A travers la voix d’outre-tombe
de Michel Adanson, Aglaé suit alors l’incroyable épopée de ce
dernier, en compagnie du jeune Ndiak, pour retrouver la
« revenante », Maram Seck, celle qui allait devenir l’Eurydice d’un
père remontant le Styx de l’esclavage. Dans ce récit qui avance avec
espièglerie et suspense sur les sentiers des légendes africaines où
l’on se raconte des histoires au coin du feu et où les animaux
côtoient les hommes à travers le rab – sorte d’esprit animal attaché à
chaque être humain – comme ce lion et cette hyène que croisent à
plusieurs reprises nos héros, David Diop lance un fervent plaidoyer
en faveur de la préservation de l’environnement et des coutumes
ancestrales de chaque pays, chaque continent.

Retrouver Maram ne fut pas sans risques. L’amour, la trahison, l’espionnage et le reniement mirent à l’épreuve la conscience de
notre héros. David Diop renoue alors avec sa verve de Frère d’âme
lorsqu’il construit cette nouvelle vengeance africaine qu’il met au
service d’une dénonciation du commerce triangulaire de l’esclavage.
Dans ces pages, l’homme apparaît à la fois comme le remède à sa
propre barbarie mais également, malheureusement, comme son
premier poison. A travers la quête d’un homme et d’une humanité,
David Diop pousse ainsi le lecteur à se retourner sur sa propre
histoire et à se départir de ses certitudes occidentales. « Que les
Nègres n’aient pas construit de bateaux pour venir nous réduire en
esclavage et s’approprier nos terres d’Europe ne me paraît pas non plus
être une preuve de leur infériorité, mais de leur sagesse » rappelle Michel
Adanson. Et à la différence d’Orphée, le lecteur a tout à gagner à
regarder derrière lui et à contempler son histoire.

Par Laurent Pfaadt


David Diop, La porte du voyage sans retour,
Chez Seuil, 256 p.

Sainte-Livrade-sur-Lot célèbre le 9e art

Pour sa 7e édition, le festival de BD rendait hommage à Hermann, Grand Prix d’Angoulême 2016

Durant ses sept premières années d’existence, le festival de bande-
dessinée de Ste Livrade sur Lot n’a cessé de grandir jusqu’à devenir
incontournable non seulement pour les amateurs de BD et romans
graphiques qui ont tôt fait de la cité lot-et-garonnaise, une étape de
leur passion mais pour tous les passionnés de livres car comme s’est
plu à le rappeler le maire, grand amateur de BD et initiateur du
festival, Pierre Jean Pudal, « ce festival doit permettre d’attirer les
enfants des communes vers le livre. Car la BD n’est qu’une porte d’entrée
vers la culture. » Preuves de cet engouement, une fréquentation en
hausse et la présence importante d’officiels, président de
l’agglomération et sous-préfet en tête.

Côté auteurs, les fans n’ont pas attendu l’ouverture des portes pour
attraper une dédicace de la légende Hermann, créateur en autres de
Jeremiah, Duke ou Les Tours du Bois-Maury. A 83 ans, celui qui n’a rien
perdu de sa simplicité et fait figure de mentor pour un nombre
considérable de jeunes auteurs s’est dit « heureux d’être là ».
Hermann a ainsi pu mesurer les divers talents d’une jeune
génération emmenée en autres par Jules Stromboni, Patricia Lyfoung, auteure de la célèbre série La Rose écarlate (Delcourt), Lilian
Coquillaud  et Cyrille Pomès. C’est d’ailleurs ce dernier qui a
remporté le prix de cette septième édition pour son album 9603
kilomètres, l’odyssée de deux enfants (Futuropolis) écrit avec Stéphane
Marchetti.

Ainsi après le Falloujah, ma campagne perdue (Les Escales) de Halim
l’an passé, le jury du festival a, une nouvelle fois, décidé de
couronner un album engagé, racontant l’odyssée de deux
adolescents fuyant l’Afghanistan jusqu’en Angleterre. Basé sur un
travail entrepris par les deux auteurs dans la jungle de Calais, cet
album qui interpelle toutes les générations résonne étrangement
avec une actualité tragique. 

Autour du jeune lauréat et avec la volonté toujours renouvelée de
faire dialoguer les esthétiques, les organisateurs emmenés par la
directrice passionnée de la médiathèque Nelly Videira ont réunis
d’autres talents tels qu’Aude Salama et Denis Lapière, auteurs d’un
magnifique Martin Eden (Futuropolis), Renaud Farache qui livre une
très belle variation du Duel de Joseph Conrad (Duel, Casterman) ou
Timothée Leman dont le très beau Après le monde (Sarbacane) décrit
un monde postapocalyptique fascinant.

Autant dire que les bords du Lot ont, une nouvelle fois, fait couler
des rivières d’encre et de rêves…

Par Laurent Pfaadt

Au-delà de la mer

Après la beauté et le choc de Grâce, Paul Lynch nous emmène dans
son nouveau roman sur un vieux rafiot en plein océan Pacifique en
compagnie de Bolivar, pêcheur expérimenté, et du jeune Hector.
Bolivar a, contre l’avis de tous, décidé de prendre la mer. Et bientôt,
la tempête s’abat sur l’embarcation qui, privée de moteur, dérive.
Jour après jour, semaine après semaine, les deux hommes vont
devoir vivre ensemble et survivre.

Dans ce dialogue une fois de plus magnifiquement écrit, Paul Lynch
réduit notre civilisation à ces deux hommes pour dépeindre un
monde englouti par ses contradictions, d’une humanité rongée par
son autodestruction. Avec cette prose addictive que l’on chevauche
comme une vague, tantôt vertigineuse – les scènes de folie sont
absolument stupéfiantes – tantôt abyssale, Paul Lynch nous entraîne
au plus profond de l’océan, celui obscur qui réside au fond du cœur
de chaque homme. Tour à tour, la haine, la foi, la barbarie, la morale
ou plus surprenant le péril écologique – la grande surprise du livre –
sont pointés du doigt par Bolivar et Hector dont on ne finit par ne
plus savoir où se trouvent les portes de la mort et les interstices de la vie. « Que peut-on savoir de l’heure et des circonstances qui mènent un
homme à rencontrer sa vérité ? De la longueur de ce cheminement ? Tout
ce qui compte, c’est qu’il finisse par la trouver » écrit ainsi Paul Lynch.

D’un récit de survie, d’un roman d’aventures, Au-delà de la mer se
transforme alors en expérience métaphysique lorsque les deux
hommes dépassent la simple expérience sensible. L’auteur nous
dévoile alors avec fascination et, il faut bien le dire, horreur, le
dénuement progressif de l’âme humaine, débarrassée de ses
oripeaux conformistes et rangeant l’animalité au rang de
compliment. Être capable d’une telle chose en quelques 200 pages
relève non pas de la prouesse mais du génie.

Par Laurent Pfaadt

Paul Lynch, Au-delà de la mer, trad. Marina Boraso
Chez Albin Michel, 240 p.

Carnets du Caire

« Peut-être un jour mes souvenirs retrouveront-ils leur puissance,
doublant à nouveau le présent de réminiscences précieuses ». Toute la
puissance littéraire de ce livre tient dans cette phrase. Quelle
expérience fait-on du voyage, comment celui-ci s’arrime-t-il à notre
esprit pour devenir souvenir et partie intégrante de notre être ? Le
lecteur arpente ainsi en compagnie de la narratrice, baptisée pour
l’occasion Warda, les chemin secrets, tortueux, touristiques et
reculés du Caire et de ses environs, comme une carte mentale
devenue construction culturelle et identitaire. A travers le choc
culturel vécu par cette jeune femme suisse, l’écriture sensuelle et
parfois surnaturelle de l’auteure, récompensée par le Prix suisse de
poésie C-F Ramuz, nous transpose bien au-delà de la simple réalité
vécue.

Convoquant Borges, Pierrine Poget le fait entrer dans ces carnets
devenu une sorte de miroir d’Alice au pays des pharaons où le passé
sert à construire le présent, où l’expérience vécue d’un côté du
miroir modifie irrémédiablement la réalité, notre réalité, notre être
de l’autre côté où le temps semble s’être arrêté. Et très vite, le
lecteur prend conscience du pouvoir de l’écriture et du livre pour
figer ces réminiscences et éviter qu’elles ne tombent dans l’oubli. « Il
arrive qu’un éclat de texte s’attache à nous de cette façon, à la première
lecture, et nous accompagne jusqu’à ce que des évènements le
rencontrent et l’épousent tout à fait » écrit ainsi l’auteure.

Pourquoi écrivons-nous ? Pourquoi lisons-nous ? Pourquoi se
sentons-nous obligés d’emporter des livres avec nous lors de nos
voyages ? Pour que l’intensité du voyage ne prenne jamais fin, pour
ressentir, encore et encore, cette alchimie inexpliquée, cet orgasme
intellectuel nous dit Pierrine Poget. Car, au final, nous rappelle
l’auteur, ces réminiscences et les souvenirs qu’elles enfantent nous
permettent de vivre. Tout simplement.

Par Laurent Pfaadt

Pierrine Poget, Warda s’en va, Carnets du Caire
Aux Editions la Baconnière, 180 p.