Archives de catégorie : Lecture

Tout sur mon arrière-grand-mère

A travers le récit d’une famille
algérienne, Hajar Bali nous
offre une magnifique réflexion
sur la construction d’une
nation et sur la place des
femmes.

Baya, quatre-vingt-quinze ans
raconte sa vie et celle de sa
famille. Autour d’elle, Nour, son
arrière-petit-fils, étudiant en
mathématiques, écoute, ainsi
que sa mère et sa grand-mère.
Lentement dans un va-et-vient
narratif, le jeune homme est plongé dans l’histoire de « ses trois
mères », ces femmes qui ont régi et régissent encore sa vie.

Très vite, l’histoire de la famille de Baya se confond avec celle de
l’Algérie, de la période coloniale aux ravages de l’islamisme en
passant par les évènements de Sétif et l’indépendance. Mais
Ecorces est d’abord une histoire de femmes. La prose d’Hajar Bali
célèbre leur lucidité, leur courage et ce pragmatisme mis au seul
service de leur amour indéfectible pour leur sang quand les
hommes ne se soucient que de l’image qu’ils peuvent offrir d’eux-
mêmes au monde. Les passages de la quête de Baya pour son fils
Haroun sont certainement parmi les plus beaux du livre. Mais en
même temps, nous dit l’écrivain, ne pas partager cette obsession
revient à s’exclure de la communauté. Une nouvelle fois, durant un
bref instant les frontières publiques et privées du récit se
brouillent avant de revenir dans le giron de Baya et de se teindre
de cette affection propre à la culture maghrébine qui place
l’enfance au-dessus de tout. « Tout est permis à l’enfant chéri » écrit
ainsi Hajar Bali. Comprendre cela c’est comprendre les femmes,
c’est comprendre le Maghreb, c’est comprendre le combat de
Baya.

Car Baya, vieille reine qui porte en elle la mémoire du monde,
reste sur ses gardes. Elle n’a été qu’un ventre, qu’une esclave,
qu’une moins que rien. Mais avec ses nattes rousses, telle une
amazone, elle a fait face à ses tyrans : belle-famille, colons
esclavagistes et fanatiques en tout genre. Elle a revêtu diverses
armures pour mieux gagner sa liberté et protéger ceux qu’elle
aime. Mais elle n’a pas vu venir Mounia, cette autre fille, ce double
déboulant dans la vie de Nour et qui réclame vengeance. Derrière
le rideau familial se découvre tous ces enfants venus demander
des comptes à leur pays, à leurs mères, pour leurs erreurs passées,
pour leurs errements, pour ces compromissions nécessaires à leur
liberté et à la construction d’un avenir fragile. La plume d’Hajar
Bali perce à merveille les fragilités des êtres et leurs contorsions
pour se conformer aux codes sociaux de cette société figée dont
ils voudraient s’extirper ainsi que cette l’intimité des corps et des
sentiments.

La littérature demeurera toujours le plus puissant juge de paix.
Imprescriptible, souvent impitoyable, elle libère êtres et nations
de leurs oripeaux, qu’ils soient sociaux ou idéologiques et les met
à nu devant l’histoire et les hommes. Avec l’histoire de Baya et des
siens, Hajar Bali redonne vie à ceux qui ont certes commis des
erreurs mais ont tenté de faire triompher la liberté et l’amour.
Puisant dans les larmes d’une nation, sa plume révèle de la plus
belle des manières les véritables héros d’un pays tourmenté.

Par Laurent Pfaadt

Hajar Bali, Ecorces,
Chez Belfond, collection Pointillés, 304 p.

Antisémitisme, à l’Est rien de nouveau

Plusieurs ouvrages reviennent sur l’antisémitisme en Russie et
en Pologne au 20
e siècle

Tout part de l’affaire d’un officier accusé à tort d’espionnage et
devenue le prétexte d’une vague antisémite. Dreyfus bien
évidemment. Non, Serguei Miassoïedov dont l’histoire est narrée
dans cette fresque passionnante de bout en bout et digne des plus
grands romans russes avec ses énigmes à tiroirs et ses
personnages par centaines. Son auteur, Jozef Mackiewicz (1902-
1985), admiré par le prix Nobel Czeslaw Milosz, emmène ainsi son
lecteur des bordels de Vilnius au salon du tsar, et déroule
lentement la formidable et complexe machination politico-
amoureuse qui allait emporter Serguei Miassoïedov, être imbu de
sa personne et détestable. Dans cette histoire trop grande pour
lui, ce colonel de gendarmerie n’est finalement que le bouc-
émissaire de la lutte d’influence que se livrent autour du tsar
Nicolas II, partisans de la monarchie libérale, ces octobristes, et
tenants de l’absolutisme. L’antisémitisme est la toile de fond, le
décor naturel du livre et de cette époque rythmée par divers
pogroms dont celui de Kiev en 1905. « On bat les Juifs. Très bien. Les
Juifs, naturellement, sont un grand fléau. Je ne sais pas comment
l’ancienne Pologne pouvait en élever autant, c’est peut-être là la raison
de son effondrement »
assure ainsi un officier russe durant ce
terrible moment. Le terreau fertile des tragédies à venir est là,
prêt à engloutir définitivement les juifs.

La guerre va balayer « les barrières qui séparent l’héroïsme de la
lâcheté, la grandeur d’âme de la bassesse, une cause juste d’une cause
injuste, pour les jeter tous la même fosse »
et précipiter le sort du
colonel Miassoïedov, condamné à mort et exécuté. Les pages sur la
défaite russe à la bataille de Tannenberg (fin août 1914)
rappellent parfois le grand Tolstoï. Miassoïedov est ainsi sacrifié
sur l’autel de l’incurie de ces chefs militaires issus de la famille
impériale. L’antisémitisme quant à lui, de maladie chronique
devient le cancer d’une nation qui allait également  s’abattre sur la
veuve du colonel, Klara, dans cette seconde affaire du livre. « Tout
est la faute des Juifs (…) Les sphères dites patriotiques de la Douma
évoquaient « huit millions d’ennemis intérieurs »
écrit ainsi
Mackiewicz. Le chiffre fait froid dans le dos surtout lorsqu’on
connait la suite de l’histoire.

La guerre et le traité de Versailles ont abattu l’Empire tsariste et
consacré la renaissance de l’Etat polonais mais l’antisémitisme,
son macabre héritage a, quant à lui, revêtu de nouveaux oripeaux.
Ainsi, durant l’entre-deux-guerres, les pogroms se multiplient en
Pologne notamment celui de Przytyk en 1936. L’antisémitisme est
assumé. « Quand le petit Polonais grandissait, cet état d’esprit
s’ancrait en lui et tous les adultes, pour ainsi dire, pratiquaient un
antisémitisme vulgaire qui ne leur posait pas le moindre problème, tant
il avait fini par devenir naturel, une composante de leur être »
relate
ainsi dans son récit Armand Bulwa, enfant à Piotrkow, non loin de
Lodz.

Et tout naturellement, l’invasion allemande de 1939 va libérer,
légitimer cette haine des juifs jusqu’à prendre les proportions que
l’on sait. « L’arrivée des Allemands a complètement désinhibé les
Polonais qui, du jour au lendemain, se sont autorisés à se venger
ouvertement du mal imaginaire que les juifs leur avaient fait »
poursuit ainsi Armand Bulwa. La Shoah est en marche, elle fera six
millions de morts dont trois rien qu’en Pologne. Piotrkow devient
le premier ghetto polonais. Ses habitants sont exterminés en
octobre 1942 dont la mère, le frère et la grand-mère d’Armand
Bulwa, envoyés à Treblinka. Suivent son autre grand-mère puis
son père. Lui doit la vie sauve à son exploitation dans une usine
toute proche avant d’être envoyé au camp de Częstochowa puis à
Buchenwald, ce « bois de hêtres » qui donne son titre à l’ouvrage. Il
y fait l’une des plus belles rencontres de sa vie, celle de Lolek, alias
Elie Buzyn. Son récit à la fois sec et poignant – notamment dans ce
prologue qui le voit revenir sur les lieux de son enfance – avec
toujours cette pudeur qui lui impose de taire certaines
souffrances par respect pour les morts est le témoignage d’un
enfant devenu au milieu de la Shoah dont il creusa les fosses
communes, non pas un adolescent, pas seulement un homme, un «
Mensch », mais déjà, à dix-sept ans, un « survivant ».

Passée la libération des camps, on pourrait croire que la Pologne
fut purgée de son antisémitisme. A la lecture du livre glaçant
d’Agata Tuzynska sur cette vague méconnue d’antisémitisme que
connut le pays en 1968, il n’en fut rien. Car dès juillet 1946, une
nouvelle vague de violences antisémites se répandit dans le pays,
notamment à Kielce. La plume de Tuzynska rappelle celle de la
grande Alexievitch dans sa manière d’agencer ces témoignages
dans un immense puzzle qui, au-delà de la Pologne, dessine celui
de l’humanité tout entière. Cette galerie de portraits de
survivants de la Shoah devenus les pionniers d’une Pologne
passée sous le joug soviétique montre surtout des juifs soucieux
souvent par idéologie, parfois par crainte d’un retour du passé, de
gommer leur judéité : « Mon père voulait que ses enfants grandissent
dans un pays où être juif ne serait pas une différence, où ils ne se
feraient pas remarquer »
. Ils appartiennent aux élites politiques et
culturelles de ce nouveau pays, habitent des appartements dans
les plus belles rues et ne connaissent pas la faim à la différence de
leurs parents morts dans les ghettos ou les camps. Cela vaut donc
tous les sacrifices et notamment celui de son identité religieuse
surtout lorsqu’en bons communistes, vous vous persuadez que la
religion n’est que l’opium du peuple.

Ils auraient donc pu être de brillants membres de la nomenklatura. Sauf qu’ils étaient juifs et qu’en Pologne, après la guerre, « sans
cesse, on nous rappelait qu’on était juifs. »
Malgré tous leurs efforts
de renoncement, de mutation comme pour ces enfants dont on
refait le nez pour apparaître moins juifs, leurs efforts s’avèreront
vains. Car en mars 1968, la vague antisémite orchestrée par le
pouvoir renverra ces anciens des brigades internationales et de
l’Armée rouge à leur condition de juifs et les contraindra à l’exil.

La lecture du livre d’Agata Tuzynska terrifie car elle révèle
l’amputation identitaire de ces enfants privés de cette judéité qui
a traversé le feu de la Shoah et que les survivants ont souvent
enfoui dans l’oubli. L’effroi ressenti tient aussi à cette fatalité de la
haine qui ne disparaît jamais malgré les tragédies et tous ces
efforts consentis, notamment celui de se couper de ses racines et, en fin de compte, de ne plus savoir qui on est.

Dans un rapport intitulé « Combattre l’antisémitisme en Europe »
et daté de 2007, soit près d’un siècle après l’exécution du colonel
Miassoïedov, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe
affirmait qu’en « Pologne par exemple où la communauté juive est
extrêmement peu nombreuse, entre 5 000 et 10 000 membres,
l’antisémitisme peut être observé. On parle alors « d’un antisémitisme
sans juifs » ou « virtuel ».
En 1993, de retour dans sa Pologne natale
en compagnie d’Elie Buzyn, Armand Bulwa, découvrit dans une
petite ville, sur le mur d’une maison, un graffiti proclamant : « Les
Juifs au four. »
S’émouvant auprès d’une religieuse qui passait par
là, celle-ci lui répondit d’un « Pour si peu de chose… » désintéressé.
Preuve que le poison demeure encore vivace.

Par Laurent Pfaadt

Jozef Mackiewicz, L’Affaire du colonel Miassoïedov,
éditions Noir sur Blanc, 656 p.

Armand Bulwa, Après le bois de hêtres,
L’Archipel, 180 p.

Agata Tuszynska, Affaires personnelles,
L’Antilope, 384 p.

Le doge était flamand

Pierre-Paul Rubens,
St François d’Assise recevant les stigmates,
Musée des Beaux-arts de Gand

Le Palazzo Ducale présentait
une magnifique exposition
consacrée aux maîtres
flamands

Aux 16e et 17e siècles, les
ports de Venise et d’Anvers
constituaient des plaques
tournantes du commerce
européen. Et les nombreux
échanges économiques se
doublèrent, comme à chaque
fois, d’échanges culturels.
S’appuyant sur un certain
nombre de collections
notamment celles de la Maison
Rubens à Anvers et du musée des Beaux-arts de Gand, le Palais
des Doges de Venise montra combien, à travers ces chefs
d’œuvres, les influences artistiques de la peinture italienne de ces
deux siècles notamment celle de Venise marquèrent
profondément l’art baroque flamand.

Ainsi, bien plus qu’un alignement de chefs d’œuvres et ils sont
nombreux – certains comme le Portrait de Johannes Malderus de
Van Dyck furent ainsi dévoilés pour la première fois – l’exposition
s’attacha surtout à explorer cette interaction. Outre l’utilisation
de sujets antiques et religieux ou la codification et le
développement de thématiques picturales comme celle de la
flagellation du Christ, les toiles, dessins et gravures présentés
dessinèrent ici une seule et même peinture baroque européenne.
Malgré l’existence de traditions picturales propres à chaque
région, ces dernières furent en permanence alimentées par les
expériences artistiques de ces peintres venus dans la péninsule
s’abreuver du Titien, de Véronèse, du Caravage ou du Tintoret.
Nombreux furent ainsi les peintres flamands à parfaire leurs
formations en Italie ou à mettre leurs talents au service de tel
prince ou de tel monarque. Ainsi Maerten de Vos et Frank
Pourbus séjournèrent à de nombreuses reprises en Italie. Van
Dyck y passa six années où il s’imprégna des étoffes de Véronèse
et se couvrit d’une gloire qu’il mit ensuite au service de Charles Ier
d’Angleterre.

L’exemple le plus emblématique de cette perméabilité des arts
italien et flamand fut indiscutablement celui de Pierre-Paul
Rubens qui trôna, avec ses douze œuvres, en majesté dans cette
exposition. Son incroyable Etude pour le buste de l’empereur Galba
rappelle celle de la figure pour la bataille d’Anghiar du grand Vinci
et ses ocres du Saint François d’Assise recevant les stigmates du
musée des Beaux-arts de Gand – l’une des pièces maîtresses de
l’exposition – ont été puisés sans aucun doute dans ceux du Titien.
Sa flagellation tire quant à elle son inspiration de celle dessinée
par Michel-Ange et peinte par Del Piombo dans la basilique Saint
Pierre et qu’il contempla à n’en point douter. Mais à la différence
de nombreux peintres flamands dont l’influence italienne saute
immédiatement aux yeux comme par exemple le caravagisme
d’Adam de Coster, Rubens, quant à lui, ne se laisse décrypter que
difficilement. Son art ressemble à une lente sédimentation faîte
d’influences, de modèles, de postures, de styles, de coloris
lentement absorbés, digérés constituant ainsi, pour reprendre le
terme de sa biographe française, Marie-Anne Lescourret (Rubens,
Flammarion, 2004), un véritable « syncrétisme » pictural.

Tout cela nous ferait presque oublier les peintres italiens de
l’exposition qui ne furent pas là pour servir de faire-valoir à leurs
homologues flamands, en particulier Titien que Rubens et Van
Dyck admirèrent, notamment le Portrait d’une Dame et sa fille,
vendu en 2005 à Londres et enfin restauré. Et les moins connus ne
furent certainement pas les moins beaux comme cette magnifique
Marie-Madeleine en méditation attribuée à Massimo Stanzione que
l’on surnomma à juste titre le Guido Reni napolitain. On ressort
ainsi ébloui de tant de beautés dans ce jeu de cache-cache et de
lumière fascinant. Mais que les visiteurs se rassurent, ils n’en ont
pas fini avec les mystères du Palazzo Ducale puisque le doge les
conviera très bientôt à un autre bal masqué, musical pour
l’occasion. Tout un programme donc …

Par Laurent Pfaadt

Exposition à retrouver également dans son merveilleux catalogue :

From Titian to Rubens, Masterpieces from Antwerp and other Flemish Collections (anglais), Snoeck, 240 p.

Prochaine exposition au Palazzo Ducale :

OPERA, The stars of melodrama,
du 9 avril au 30 août 2020,
Palazzo Ducale – Appartamento del Doge

L’enfer du paradis…

Lesbos, la honte de l’Europe

En mission à Lesbos pour l’ONU en mai 2019, Jean Ziegler rapporte des faits têtus, impitoyables : d’un côté, le droit international et européen – revendication affichée de valeurs humanistes – et, en regard, la manière dont ces droits sont bafoués avec beaucoup de brutalité par les structures européennes en charge de la gestion des Réfugiés.

Par Luc Maechel

Jean Ziegler / Lesbos, la honte de l’Europe
Aux éditions Seuil, janvier 2020 (144 p.)

 

Propriétés privées

Le nom de Lionel Shriver s’est
imposé sur la scène littéraire
mondiale depuis l’adaptation
magistrale de son non moins
magistral roman, Il faut qu’on parle
de Kevin
(Belfond, 2006). A suivi
entre autres, la fascinante dystopie
familiale des Mandible (Belfond,
2017). Dans ces deux novella et ces
dix nouvelles baptisées Propriétés
privées
, Lionel Shriver montre cette
incroyable emprise qu’ont les
objets sur nous, sur nos relations
sociales et sur notre
comportement envers les autres.

Avec son style percutant si agréable à lire et si rythmé, Lionel
Shriver martèle nouvelle après nouvelle que ces propriétés
privées qu’elles soient objets de consommation, fabriquées
comme cet incroyable lustre en pied qui résume
métaphoriquement un personnage de sa naissance à sa mort, ou
de simples plantes définissent, psychologiquement et
physiquement ce que nous sommes. Témoignages tantôt
admirables, tantôt pathétiques de nos êtres dévorés par la
possession et le narcissisme, ces objets sont les marqueurs de
notre société en même temps que nos miroirs. Sans savoir que
nous ne sommes que les prisonniers pathétiques de cette société
de consommation. Et leurs reflets ne sont pas toujours agréables à
contempler. Mais que voulez-vous c’est le devoir d’un grand
écrivain…

Par Laurent Pfaadt

Lionel Shriver, Propriétés privées,
Chez Belfond, 456 p.

L.A. Bibliothèque

Tandis que, de l’autre côté de la
planète, en URSS, le monde
assiste, horrifié, à la plus grande
catastrophe nucléaire de son
histoire, un demi-million de livres
partent en fumée le 29 avril 1986.
Revenant sur cet épisode oublié,
la journaliste du New Yorker,
Susan Orlean offre une
formidable réflexion sur le rôle et
la place des bibliothèques dans
nos vies.

Très vite, l’enquête laisse la place à une réflexion plus globale sur
ces épicentres de la connaissance que constituent les
bibliothèques. Le suspect de cet incendie, minable mythomane,
est très vite relégué dans les réserves du récit pour laisser place à
Aldous Huxley, Ray Bradbury, un tueur en série empruntant
quelques livres ou des trafiquants de drogue venus remplir leur
déclaration d’impôts mais surtout à ces innombrables agents qui,
des départements d’histoire ou des cartes, de la médiation jeune
public à l’aide sociale, nous parlent de leurs métiers. Car y
regarder de plus près, L.A. Bibliothèque est une véritable
déclaration d’amour aux livres, à la lecture et à ceux qui, chaque
jour, rende cette dernière possible.

Par Laurent Pfaadt

Susan Orlean, L.A. Bibliothèque,
Editions du Sous-Sol, 359 p.

L’Empreinte

Sans savoir pourquoi, dès l’incipit, dès la citation de Truman
Capote, ce livre vous prend aux tripes. Quelque chose va se
passer. Quelque de terrible. Quelque chose d’inattendu. Il y a
certes le meurtre du petit Jeremy en quelques minutes. La vie
volée d’un enfant en un instant. Pourquoi ? Qui l’a permis ? Mais
l’incroyable récit qui s’ouvre à cet instant précis ne fait
qu’accroître ce sentiment, celui d’une vérité qui ne veut se révéler
complètement, et qui chemine entre la vie du meurtrier et celle de
la narratrice dont l’histoire familiale va conduire cette dernière
devant la porte de cette maison, le 7 février 1992.

L’écriture puissante d’Alexandra Marzano-Lesnevich plonge
jusque dans les racines du mal pour comprendre. Jusqu’au
moment où des ténèbres jaillit une lumière. Est-on réellement
maître de notre destin ? Peut-être pas finalement. Personne ne
sortira indemne de cette lecture récompensée par le Prix du livre
étranger 2019 France Inter / JDD.

Par Laurent Pfaadt

Alexandra Marzano-Lesnevich, L’Empreinte,
10/18, 456 p.

Réflexions sur la question antisémite

Après les actes antisémites abjects
touchant des cimetières juifs
alsaciens, relire l’ouvrage du rabbin
Delphine Horvilleur tient lieu de
nécessité. Elle livre ainsi ses
réflexions sur ce poison qui, en
dépit des horreurs passées ou
présentes, demeure toujours aussi
vivace. Revenant aux sources
bibliques de ce mal pour mieux
l’expliquer, Delphine Horvilleur
rappelle que l’antisémitisme n’est
pas le problème des juifs mais bel et
bien celui des antisémites.

Tout en mettant en garde contre les tentations victimaires, elle
convoque la littérature antisémite de l’entre deux-guerres ou la
psychologie pour décrypter cette haine des juifs. Elle effectue
ainsi un intéressant parallèle entre montée de l’antisémitisme et
émancipation de la femme. Le juif est accusé d’être celui qui
empêche le tout, qui compromet l’unicité d’un groupe, d’une
nation. On comprend alors, à la lecture de cet essai brillant que le
juif est une sorte de vigie de notre société et s’en prendre à lui
revient, d’une certaine manière, à entamer notre cohésion
nationale.

Par Laurent Pfaadt

Delphine Horvilleur, Réflexions sur la question antisémite,
Le Livre de Poche, 168 p.

Pour un christianisme intempestif

Quelle place pour le
christianisme au 21e siècle ? A
cette question, l’académicien
Michael Edwards tente
d’apporter un début de réponse
dans cet essai brillant qui tient
lieu, aussi bien de traité
philosophique que d’exégèse
biblique. L’auteur de Bible et
Poésie
(2016) en appelle ainsi à
reconsidérer le christianisme
non pas comme une doctrine ou
une somme de préceptes mais
bien plus comme une expérience
sensorielle où la foi par exemple doit être un savoir, celui qui
étymologiquement renvoie à cet état de l’esprit qui sait.

Chacun doit, en dehors de toute considération religieuse, c’est-à-
dire d’obéissance à un certain nombre de dogmes, revenir au
message premier de la Bible et des Evangiles pour reconstruire sa
relation personnelle avec Dieu. Chacun doit apprendre à «
délaïciser » son rapport à la religion, en renonçant à demander à
Dieu de devoir se justifier, de devoir offrir des preuves de son
existence et à vouloir rationaliser son  message. C’est, selon
Michael Edwards, l’unique voie pour redonner une pertinence au
message du Christ et permettre aux hommes, en ces temps
d’inquiétude, de retrouver un sens à leurs vies.

Par Laurent Pfaadt

Michael Edwards, Pour un christianisme intempestif,
Editions de Fallois, 180 p.

Résistances de bureau

L’historienne Valérie Portheret
raconte l’incroyable sauvetage
des enfants juifs de Vénissieux

Le 18 avril 1942, le retour imposé
par l’Allemagne de Pierre Laval à la
tête du gouvernement français
accéléra la traque et l’arrestation
des juifs de France. Cette politique
dont le paroxysme fut atteint avec
la rafle du Vel d’Hiv des 16 et 17
juillet 1942 concerna la zone
occupée mais également la zone
libre. En Rhône-Alpes, les services
de police procédèrent ainsi à de nombreuses arrestations, en
particulier des juifs étrangers.

Alors qu’une rafle de ces derniers se prépare pour la fin d’août
1942, une poignée d’hommes et de femmes pétris d’humanisme
se font une promesse : sauver un maximum de monde et en
particulier les enfants, promesse adressée en guise de menace aux
collaborateurs de Vichy : « Vous n’aurez pas les enfants ». Hommes
d’église, catholiques – notamment l’abbé Glasberg, juif converti et
polyglotte et le jésuite Pierre Chaillet sous l’autorité du primat
des Gaules, le cardinal Gerlier – et protestants regroupés dans
l’association interconfessionnelle de l’Amitié chrétienne, femmes
intrépides telles la jeune Lili Tager ou la secrétaire générale de la
Cimade, Madeleine Barot, médecins complaisants et espions
infiltrés au sein de l’appareil d’Etat comme Gilbert Lesage, chef du
service social des étrangers de Vichy, vont alors s’activer.

L’écho de cette promesse, de ces cris d’espoir ont traversé, tel un
souffle puissant, tout le vingtième siècle avant d’entrer, voilà près
de vingt-cinq ans, dans l’oreille d’une jeune étudiante en histoire,
Valérie Portheret après sa rencontre avec Serge Klarsfled qui
signe, en compagnie de Boris Cyrulnik, cet autre enfant juif tiré
des griffes de l’Holocauste, les préfaces de l’ouvrage. La quête
qu’elle mena durant toutes ces années pour retrouver ces enfants
et qui l’amena au-delà de la simple recherche historique « sans
savoir que cette histoire absorberait une grande partie de ma vie »

aboutit à une thèse et à ce livre magnifique.

Retraçant le parcours de quelques-uns de ces enfants dont la
magnifique Rachel, cette jeune fille au violon dont la ressemblance
avec Anne Frank est proprement troublante, et de leurs parents
qu’il fallut convaincre d’abandonner leur autorité parentale,
Valérie Portheret signe un livre qui se lit comme un thriller.
Pendant ces quatre jours – du 26 au 29 août 1942 – ceux que
l’auteur appelle « les sauveteurs », ces conspirateurs de
l’humanité, vont œuvrer à coup de procédures administratives –
cette résistance de bureau – de kidnappings ou d’arnaques en tout
genre, pour extirper ces enfants des trains de la mort. Dans le
huis-clos du camp de Vénissieux où ont été internés plus de mille
juifs, Valérie Portheret tend son récit lorsqu’il s’agit de sauver tel
enfant, sortir tel autre du camp, mettre tel autre dans le car qui
doit l’emmener dans ces familles d’accueil complices. Encore un,
puis un autre avant que les sbires de Vichy ne viennent siffler la fin
de la partie en envoyant les parents vers leur funeste destination
et en ordonnant la traque de ces enfants évadés. Au final, ces
hommes et ces femmes de bien sauvèrent 108 enfants que
l’auteur rencontra en grande majorité et dont les souvenirs
tissèrent la toile de fond de ce livre poignant.

A la lecture de cet ouvrage palpitant, on ne peut que souligner
l’incroyable travail de l’historienne qui a fait de cette quête
incroyable un livre admirable qui ne doit pas tomber dans l’oubli
mais bien au contraire, offrir aux jeunes générations, matière à
s’interroger sur ce devoir de solidarité aujourd’hui méprisé. Que
cette promesse littéraire devienne une promesse éthique.

Par Laurent Pfaadt

Valérie Portheret, Vous n’aurez pas les enfants,
XO Editions, 234 p.