Archives de catégorie : Lecture

Passeur de rêves

Un livre magnifique revient sur la carrière de Steven Spielberg

En novembre dernier, les élèves de 4e du collège Wolf de Mulhouse ayant réalisé un film sur Steven Spielberg ont eu la surprise de voir leur idole les féliciter et les inviter à se rendre à Hollywood. Un cinéaste qui sait et qui a montré dans ses innombrables films que puiser dans son enfance pouvait à jamais changer votre vie. Et tandis que le 6 juin prochain, le 80e anniversaire du débarquement allié en Normandie sera l’occasion d’une nouvelle vague éditoriale dont rendra compte Hebdoscope, il devenait nécessaire de se plonger cinématographiquement dans l’œuvre de celui qui mythifia au plus haut point l’action des Etats-Unis durant la seconde guerre mondiale comme en témoigne sa nouvelle série Masters of the air, diffusée en début d’année sur la plateforme Apple TV.


Steven Spielberg sait combien ces rencontres construisent les rêves, les vocations. Un jour peut-être l’un de ces collégiens deviendra lui-aussi un réalisateur culte après avoir découvert le cinéma de Spielberg comme ce dernier découvrit celui de Cecil B. de Mille, ou après avoir imité dans son cinéma de quartier telle scène ou reproduit tel procédé à l’image de ce que fit le futur réalisateur de Jurassic Park (1993) lorsqu’il expérimenta une mixture ressemblant à du vomi qu’il déversa depuis les balcons du cinéma de Phoenix à l’été 1960.

Un cinéma que nous invitent à découvrir Olivier Bousquet, Arnaud Devillard et Nicolas Schaller dans ce très beau livre. Car voilà plus d’un demi-siècle que Spielberg nous accompagne, nous fait rêver, pleurer, tressaillir. Nous, nos parents et nos enfants dans ce formidable lien entre les générations qu’il a su tisser, avec cette magie qu’il a fabriqué derrière sa caméra, cet héritage qu’il nous a transmis et que nous transmettons à notre tour en regardant à travers les yeux de nos enfants, ces premières découvertes d’E.T (1982), d’Indiana Jones ou des Dents de la mer (1975).

Le livre raconte ces épopées cinématographiques avec leurs acteurs (Richard Dreyfuss, l’alter-ego, Tom Cruise, les enfants acteurs promis à un brillant avenir), ses fidèles comme son incroyable directeur de la photographie, Janusz Kaminski, ou John Williams qui mit en musique ses légendes,  et ces anecdotes savoureuses comme celle où l’on apprend qu’il renonça à réaliser Rain Man car déjà engagé sur le troisième opus des aventures du célèbre archéologue.

Le lecteur se promène ainsi dans cette filmographie incroyable où la comédie côtoie la science-fiction, le film d’aventures, la fresque historique ou le thriller politique. Avec une empathie communicative pour leur sujet, les auteurs parviennent même à séduire les plus avertis avec ces films moins connus comme Always (1989) et ces innombrables détails passionnants. Tout en entrant dans la fabrication des ses chefs d’œuvre avec ses analyses techniques et les évolutions technologiques que Spielberg a inventés, ses arrêts sur image passionnants, le livre évoque aussi la difficile gestation de certains films comme La Liste de Schindler (1993) qui mit près de dix ans à voir le jour et les projets avortés comme ceux des biopics de Lindbergh et de Gershwin. Mais surtout, ces démonstrations permettent de révéler le cœur de l’ouvrage, celui de la compréhension du cinéma de Spielberg qui renvoie en permanence à l’enfance, et qui rend hommage à la famille, à sa mère (La Liste de Schindler) et à son père avec Il faut sauver le soldat Ryan (1998).

En faisant quelques pas de côté en explorant l’homme d’affaires via ses sociétés de production Dreamworks ou Amblin ou sa passion pour la peinture et notamment pour Norman Rockwell dont il possède plusieurs dizaines de toiles, le livre aborde également l’homme derrière la caméra. Un livre passionnant de bout en bout donc qui constituera une inépuisable source d’inspiration pour nos cinéastes alsaciens en herbe.

Par Laurent Pfaadt

Olivier Bousquet, Arnaud Devillard, Nicolas Schaller, Spielberg, la totale, les 48 films, téléfilms et épisodes tv expliqués, EPA, 540 p.

Liaisons dangereuses avec Moscou

De l’URSS à la Russie de Poutine, plusieurs livres reviennent sur la complaisance voire la compromission d’une partie des élites françaises à l’égard de Moscou

Depuis plusieurs siècles, la Russie exerce une fascination sur la France, fascination qui ne s’est jamais démentie. De Diderot qui qualifiait la tsarine Catherine II de Semiramide du Nord jusqu’à nos jours en passant par les thuriféraires du stalinisme même après le congrès du PCUS en 1956 qui révéla les crimes de Staline à l’image d’un Georges Marchais approuvant l’invasion de l’Afghanistan en 1978, nombreux ont été hommes politiques, journalistes, intellectuels et autres hommes de l’ombre à admirer régimes et hommes politiques russes. Jusqu’à la compromission et la trahison.


Claude Estier entouré de Pierre Mauroy, Michel Rocard et François Mitterrand au congrès d’Epinay en 1971©Robert Delvac/AFP

C’est ce que révèle le grand reporter Vincent Jauvert dans son livre en forme de tribunal de l’histoire où viennent ainsi siéger ces hommes qui ont trahi leur pays. L’auteur a ainsi eu accès aux rapports, comptes-rendus et jusqu’aux notes de frais de ces espions qui dormaient paisiblement dans les archives de la STB, les services de la Sûreté de l’Etat tchécoslovaque qui surveillaient la France pour le compte du KGB. Et dans cet incroyable livre aux allures de roman d’espionnage se révèlent les identités de ces personnes qui furent des familiers des Français et surtout des hommes au-dessus de tout soupçon.

Ils s’appelaient Heman, Frank, Pipa, Robert ou Portos. Ils conseillaient les présidents de la République, étant ceux qu’on nommait alors les « visiteurs du soir », délivraient des éditoriaux sur les écrans des principales chaînes de télévision ou dans les pages des principaux titres de la presse écrite ou se terraient dans la haute administration. Parmi eux, Claude Estier alias Robert, grognard de François Mitterrand et président du groupe PS au Sénat dont le secret s’était déjà effrité depuis les révélations des archives Mitrokhine. Son importance fut telle que le KGB dessaisit son homologue tchèque traiter directement avec lui.

Dans les médias, le STB fit du Nouvel Observateur une cible de choix en recrutant plusieurs plûmes mais également Gérard Carreyrou, ancien rédacteur en chef politique d’Europe 1 qui conteste farouchement ces révélations. Mais c’est dans les rangs de personnalités de droite que le livre se révèle fascinant en décrivant les trajectoires à la fois machiavéliques et romanesques de Paul-Marie de la Gorce, panégyriste du gaullisme – il fut même conseiller de Pierre Messmer entre 1972 et 1974 lorsque ce dernier était à Matignon – et de Patrick Ollier, ancien président de l’Assemblée nationale et compagnon de Michèle Alliot-Marie, qui fut un agent double de la STB au profit de la DST.

A Matignon ou à l’Elysée, ces espions rapportèrent à leurs maîtres soviétiques des propos plutôt complaisants à l’égard de l’URSS. La chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS au début des années 1990 bientôt remplacée par la Russie de Vladimir Poutine ne changèrent rien. « Ne pas humilier la Russie » affirma ainsi le président de la République…Jacques Chirac en 1997, repris un quart de siècle plus tard par Emmanuel Macron. Elsa Vidal, journaliste, responsable de la rédaction russe de RFI et habituée de l’émission C dans l’air nous invite ainsi à comprendre cette mansuétude, cette complaisance qui a conduit la classe dirigeante française, à quelques exceptions près, à fermer les yeux sur les agissements répétés, les provocations et les guerres de Vladimir Poutine jusqu’à la catastrophe du 24 février 2022. Analysant, sources et témoignages à l’appui, les positions de la France et de ses responsables, de François Mitterrand à Emmanuel Macron en passant par Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy dont la présidence symbolisa pour la France « les positions les plus pros-russes de son histoire récente », Elsa Vidal montre combien cette politique fut dictée par plusieurs facteurs, en particulier cette solidarité entre deux nations n’ayant pas fait le deuil de leur puissance passée et se jaugeant dans le miroir américain.

Russian President Vladimir Putin (R) shakes hands with former French president and President of the right-wing Les Republicains (LR) party Nicolas Sarkozy during a meeting at the Novo-Ogaryovo residence outside Moscow on October 29, 2015. AFP PHOTO / POOL / SERGEI CHIRIKOV (Photo by SERGEI CHIRIKOV / POOL / AFP)

Seule exception notoire : la présidence d’un François Hollande, plus méfiant à l’égard de Vladimir Poutine, et qui conduisit le président français a annulé la vente des navires de guerre Mistral en 2015. Des navires qui, selon Elsa Vidal, « auraient aidé les dirigeants russes dans cette entreprise [guerre contre l’Ukraine]. Ce qui aurait été un déshonneur cinglant pour Paris et aurait nui à sa stature internationale ». Ainsi si nos dirigeants ont toujours souhaité coopérer avec la Russie, celle-ci sous la férule de Vladimir Poutine, ne chercha en réalité qu’une confrontation alimentée par nos atermoiements successifs. Et Elsa Vidal d’appeler son lecteur à ouvrir les yeux sur le régime russe, sur ce qu’il est, sans romantisme ni passion. Car d’autres yeux, dans les sphères politiques et médiatiques, observent déjà nos secrets pour le compte d’une puissance qui a changé de nom mais pas de méthodes : « Les services secrets russes continuent de recruter informateurs parmi les reporters occidentaux – plus que jamais sans doute » rappelle ainsi Vincent Jauvert. Nous voilà prévenus.

Par Laurent Pfaadt

Vincent Jauvert, À la solde de Moscou
Aux éditions du Seuil, 176 p.

Elsa Vidal, La fascination russe, politique française : trente ans de complaisance vis-à-vis de la Russie
Chez Robert Laffont, 324 p.

L’embrasement, comprendre les enjeux de la guerre Israël-Hamas

Après six mois d’une guerre entre Israël et le Hamas débutée après le massacre du 7 octobre 2023, une bande de Gaza transformée en un cimetière à ciel ouvert où reposent pêle-mêle, des dizaines de milliers d’enfants palestiniens, près de deux cents humanitaires et une centaine de journalistes venus de nombreux pays, où sévit la famine et où personne ne peut fuir, des clés de compréhension  s’avéraient nécessaires.


Dans ce court essai fort pertinent, Michel Goya, ancien militaire et docteur en histoire propose une analyse dépassionnée et fondée sur des données factuelles tout en la traitant sur le temps long. A l’instar ce qu’il a réalisé dans un ouvrage consacré à l’Ukraine (L’ours et le renard, une histoire immédiate de l’Ukraine, avec Jean Lopez, Perrin, 352 p.), il s’attache ainsi à décrire le fait militaire à l’œuvre dans la bande de Gaza entre l’État d’Israël et les mouvements palestiniens depuis 1967 à Gaza mais plus encore depuis la fondation du Hamas en 1987, ce mouvement terroriste qu’Israël favorisa pour diviser un mouvement palestinien qu’il pensait alors écraser plus facilement.

Face à la guerre asymétrique conduite par le Hamas, Israël mena ainsi des opérations de police plus qu’une véritable guerre. Des opérations de police visant à réduire, à écraser, à éliminer toute menace. C’est ce qu’il appelle « tondre le gazon ». Et qu’à force de répéter cette tactique, celle-ci viendrait à bout du Hamas. Mais ce dernier ne fit que renaître en permanence. Et Israël s’est épuisé. Le 7 octobre a fait volé en éclats cette stratégie car pour la première fois le Hamas a porté la guerre, sa guerre, sur le sol israélien. Ni une barrière de sécurité, ni des décennies d’occupations militaires et d’assassinats ciblés n’ont pu l’éviter. L’attaque du 7 octobre a ainsi cruellement démontré l’échec de cette stratégie menée notamment par le Premier ministre, Benjamin Netanyahou.

Michel Goya montre ainsi qu’Israël, cumulant de nombreuses erreurs stratégiques, s’est enfermé dans un piège. Emprunt d’un profond fatalisme où toute perspective de paix durable semble lointaine, voire impossible, l’essai de Michel Goya est une amère constatation de la fuite en avant des deux belligérants qui fabriquent aujourd’hui les ennemis de demain. Mais demain est un autre jour qui paraît bien lointain.

Par Laurent Pfaadt

Michel Goya, L’embrasement, comprendre les enjeux de la
guerre Israël-Hamas
Perrin/Robert Laffont, 240 p.

Discours sur l’histoire

Pour le 700ème opus de sa collection Essais, Folio  a choisi une réflexion sur l’histoire et plus particulièrement celle de Thomas Hobbes. L’histoire justement, celle des idées politiques,  a retenu de ce dernier le Léviathan, traité politique paru en 1651 et Du citoyen (1642-1647)


Dans ces deux textes inédits en français et tirés d’articles écrits par Hobbes et Lord William Cavendish dont Hobbes fut le précepteur, le penseur anglais s’appuie sur l’histoire romaine, et plus particulièrement sur Tacite pour avancer ses idées qui constitueront la matrice du Leviathan à savoir la souveraineté et la puissance politique.

A cette époque, l’étude et la connaissance de l’histoire étaient à la base de la formation humaniste de tout noble ou aristocrate. Car l’histoire ne devait pas seulement servir d’exemple mais permettre d’appréhender les changements politiques qui s’opéraient et notamment dans cette Angleterre pré-révolutionnaire. Précédés d’une longue introduction de Jauffrey Berthier, maître de conférences en philosophie politique à l’université de Bordeaux et Nicolas Dubos, lui-aussi universitaire et auteur d’un ouvrage consacré à Hobbes qui recontextualisent, ces deux textes constituent de précieux inédits pour comprendre la pensée de l’un des plus influents philosophes de l’histoire européenne des idées.

Par Laurent Pfaadt

Thomas Hobbes, William Cavendish, Discours sur l’histoire
Folio Essais, 272 p.

Fils de rois et de prostituées

L’historienne Julie d’Andurain signe un ouvrage de référence sur l’histoire des troupes coloniales

Marsouins, tirailleurs, goumiers, bigors ou zouaves. Ces noms qui nous disent vaguement quelque chose renvoient à un passé colonial et une époque où la France agrégea sous son autorité des combattants issus du monde entier. Des noms croisés dans nos manuels scolaires et venus d’une époque révolue et parfois oubliée à dessein. Mais les tirailleurs sénégalais et autres indigènes sont revenus ces dernières années, hanter notre mémoire collective notamment par le biais du cinéma, si bien qu’un ouvrage s’avérait salutaire pour y voir plus clair. Julie d’Andurain, professeur à l’université de Lorraine à Metz et autrice d’un Gouraud très réussi, s’est emparée de cette lanterne pour produire la première histoire militaire et politique des troupes coloniales et tenter de nous éclairer.


Dans un propos clair, concis et très approfondi, l’autrice détaille ainsi la lente structuration des troupes coloniales au sein de l’armée métropolitaine, puis son absorption à cette dernière selon deux périodes quasi équivalentes. De 1880 à 1920, la conquête coloniale constitua ainsi un âge d’or des troupes coloniales. C’est l’époque des explorations, des expéditions financées par des fonds privés, soutenues par un puissant lobby parlementaire à travers les figures d’Eugène Etienne, député d’Oran et Albert Sarraut, plusieurs fois ministre notamment des colonies, et appuyées sur des organes de presse qui formèrent ce qu’on appela le parti colonial. Une vision politique qui amène l’autrice à détailler une pensée coloniale qui ne fut pas unie, loin de là, et s’analyse selon les armes et les régiments avec cependant une constante : le rôle du commandement. Parmi ces chapelles idéologiques, celle de l’indigénisme qui eut notamment pour promoteur le général Charles Mangin, concepteur de la fameuse force noire, l’intégration des troupes africaines à l’armée française qui s’illustra notamment au chemin des Dames, en avril 1917 lorsque près de 7 000 tirailleurs périrent dans la désastreuse offensive. Mais nous rappelle Julie d’Andurain, « la rencontre entre Charles Mangin et le projet d’armée noire relève donc d’un contexte global, non d’un projet personnel »

Un contexte qui, passé l’hécatombe d’une Grande Guerre qui mobilisa près de 600 000 indigènes, ouvrit la seconde période, celle du reflux et de l’absorption des troupes coloniales dans l’armée métropolitaine. A partir de 1923 puis sous le cartel des gauches qui voulait « tuer la guerre », les choses évoluèrent. Dans les colonies, les administrateurs ont remplacé les officiers. Les régiments algériens et marocains allaient se battre durant le second conflit dans l’armée métropolitaine avant que la décolonisation n’enterre définitivement les troupes coloniales en les reléguant à des corps d’élite.

Avec ce livre, Julie d’Andurain raconte ainsi une histoire de France à travers la « coloniale », de la IIIe République qui la glorifia avec ses héros (Lyautey, Galliéni, Gouraud) à la Cinquième qui en fit le deuil. Une histoire politique, sociale, culturelle, patrimoniale mais également une histoire de la géographie de la France et de son Empire où l’on apprend une multitude de choses comme par exemple que le Sahara fut déjà, dans les années 20 et bien avant l’arme nucléaire, le terrain des expérimentations militaires avec l’aviation dans le ciel marocain. Une histoire qui résonne encore aujourd’hui dans ce mythe de la puissance perdue qui nous a conduit à mener certaines guerres sur le continent africain. Une histoire où faire le zouave avait encore un sens.

Par Laurent Pfaadt

Julie d’Andurain, les troupes coloniales, une histoire politique et militaire
Passés composés, 400 p.

A lire également :

Julie d’Andurain, le général Gouraud : un destin hors du commun, de l’Afrique au Levant
Chez Perrin, 2022

L’affaire Rockwell

Dwight Myers aurait dû sen douter : les criminels ont toujours un ego surdimensionné et cherche en permanence des adversaires à leur taille. Et s’il pensait en fuyant le LAPD pour la petite ville californienne de Bakersfield après une vie personnelle gâchée, qu’il pourrait mener une existence tranquille, il a vite déchanté lorsque son bip a signé le début d’un nouveau cauchemar.


Eden, une gamine de onze ans surdouée, vue pour la dernière fois au moment de prendre ce bus qu’elle laissa filer, vient de disparaître. Eden qui ressemble à sa fille Nancy. Pour l’instant, le polar est assez classique, le profil du flic somme toute assez commun. C’était sans compter notre auteur, modeste journaliste sportif breton qui signe là son premier roman. Sa mise en scène est très réussie avec sa dimension cinématographique. On s’y attend mais on la veut. C’est comme regarder un thriller à la télé avec Morgan Freeman ou Woody Harrelson.

On sait donc à quoi s’attendre. On imagine Myers, 33 ans, beau gosse cabossé façon Mark Wahlberg, Megan Bailey, la journaliste en Eva Mendes avec ses cheveux châtains et sa peau hâlée. Des flash-backs de disparitions d’autres enfants insérés donnent un petit côté Mindhunter. Et puis l’astuce de Penalan est de ne rien révéler jusqu’au bout. Donc on avale les pages en attendant la confrontation finale.

On pense s’attendre à tout. Les jours passent, l’espoir se réduit, d’autres meurtres interviennent, des pistes se refroidissent, des parents suspectés, des interrogatoires avec des glaces sans teint. Et Eden qui s’est volatilisée tandis que Myers commence à vaciller. Au milieu de la nuit vient alors l’épilogue, inattendue. Eh oui, c’est toujours pareil avec les bons polars. On pense être plus malin et puis non. Alors on respire un bon coup. On laisse Myers repartir dans sa Ford Crown Victoria. Quelque chose nous dit qu’il reviendra, un peu plus cabossé. Car d’autres criminels à l’intelligence machiavélique se cachent, tapis, dans l’ombre de nos sociétés. Face à eux, des adversaires redoutables, tapis, eux, dans l’imaginaire d’auteurs comme Christophe Penalan. Ça promet.

Par Laurent Pfaadt

Christophe Penalan, Eden. L’affaire Rockwell, coll. Chemins nocturnes
Aux éditions Viviane Hamy, 384 p.

L’Alexandre Dumas de la peinture

Horace Vernet était à l’honneur d’une importante rétrospective au château de Versailles et d’une monographie passionnante

Nous l’ignorons mais Horace Vernet est en permanence avec nous. Dans les musées. Dans nos livres scolaires. Sur les couvertures de romans. Mais surtout dans nos têtes, parfois même sans le savoir, sans que l’on connaisse son nom. Tous les Français qu’ils soient de naissance, d’adoption ou de coeur ont grandi et vivent avec ses tableaux devenus des images familières qui ont fait de nous des citoyens.


Plus qu’aucun autre peintre, Horace Vernet représenta l’histoire de France. Peintre des batailles pour reprendre le titre d’un roman d’un célèbre écrivain espagnol, il est celui de Fontenoy, de Bouvines, du pont d’Arcole, de Valmy, de Iéna. Placé devant elles, le visiteur ne peut que s’émouvoir, se sentir, devant ces grands formats, écrasé par le poids de l’histoire.

Né en 1789, quinze jours avant la prise de la Bastille, comme un présage, Horace Vernet trouva vite en Théodore Géricault un mentor dont il réalisa le portrait et avec qui il partagea la passion des chevaux comme ceux, magnifiques de la Chasse au lion au Sahara (1836) de la Wallace collection. Du cheval au cavalier et au roi, il n’y eut qu’un pas ou un saut que Vernet effectua allègrement. Et pour célébrer ce roi de la peinture historique, Versailles convoqua, le temps d’une exposition, à la cour, nobles venus de provinces avec leurs plus beaux présents picturaux, diplomates étrangers arrivés des Etats-Unis, d’Allemagne, d’Italie ou de Lettonie et illustres inconnus avec ces tableaux issus de collections particulières à l’instar de La mort du prince Poniatowski à la bataille de Leipzig (1816). Tous ces visiteurs venant rejoindre ces Princes du sang et de la peinture installés dans la galerie des batailles.

La parade picturale pouvait donc commencer avec ces tableaux qui se regardent en cinémascope. Sur grand écran. Le spectateur est immédiatement happé et plongé dans le décor. Il devient, consciemment ou à son insu, un personnage à part entière de l’œuvre. Comme dans L’Enlèvement d’Angélique (1820) où il semble impuissant à pouvoir empêcher le rapt.

La scénographie versaillaise amène tout naturellement le visiteur vers les salles d’Afrique aménagée par le roi Louis-Philippe pour célébrer les victoires de l’armée française. Horace Vernet s’y déploie en majesté pour y célébrer cette autre majesté, le duc d’Aumale, 4e fils de Louis-Philippe dont il fut proche notamment dans la monumentale Prise de la smalah d’Abd-el-Kader par le Duc d’Aumale à Taguin (1843-1845). Avant cela, la toile inachevée de La prise de Tanger (1847) commandée par Louis-Philippe pour la salle du Maroc permet d’appréhender la technique de l’artiste : peindre en coin ou sur un côté. Comme une bataille qui se gagne par les flancs.

D’une maîtrise assez impressionnante – on raconte qu’il était capable de réaliser un portrait en une seule séance de pose, d’un seul jet de pinceau – Vernet allait ainsi faire des merveilles en racontant l’histoire de France. Son portrait de Laurent, Marquis de Gouvion-Saint-Cyr, maréchal de France (1764-1830) en1824 est emprunt d’un clair-obscur tout à fait remarquable avec ses reflets sur les broderies de l’uniforme du militaire. Et qu’il s’agisse de ses tableaux monumentaux ou de petits formats, Horace Vernet reste fascinant dans le soin apporté aux détails. Chaque visage de la multitude de soldats de ses batailles titanesques apparaît différent, avec, à chaque fois, une expression unique.

Ce souci du détail se combine à une peinture vivante, toujours en mouvement. Les épaulettes brillantes du militaire dans le Siège de Saragosse (1819) semble sortir de la toile. L’habit blanc du combattant à cheval dans Le combat de la forêt de l’Habra, le 3 décembre 1835 (1840) semble virevolter dans les airs.

C’est ce qui a permis une immédiate identification avec l’histoire de France, cette façon qu’il a eu de la rendre vivante et le permettre à tous de se l’approprier. « Pour Vernet, le récit était essentiel : tout était sujet à tableau » estime Valérie Bajou, conservatrice générale au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon dans le magnifique catalogue qui accompagne l’exposition et tient lieu de monographie de référence. Margot Renard, post-doctorante en histoire de l’art à l’université de Gand, explique d’ailleurs cette alchimie par la rencontre d’un peintre et de son époque allant même jusqu’à dire au sujet de son rapport à Napoléon que « le rôle de Vernet dans l’élaboration de la postérité napoléonienne est majeur, au point de pouvoir l’envisager comme le créateur de Napoléon Bonaparte ». Louis-Philippe dont Horace Vernet fut proche, demeura l’artisan politique de la réhabilitation et de l’intégration de l’empereur et l’Empire au récit national avec notamment le retour des cendres de Napoléon en 1840. Les tableaux des batailles de Iéna, de Friedland, de Wagram peintes en 1836 et son célèbre Napoléon sur son lit de mort (1826) participèrent également de cette réhabilitation.

Cette proximité du pouvoir lui permit d’accéder à des fonctions importantes : colonel de la garde nationale, il combattit les insurgés de 1848 pour défendre son roi. Directeur de l’académie française à Rome, il fut ensuite élu à l’académie des beaux-arts, le 24 juin 1876, devenant ainsi immortel et entrant définitivement dans nos récits nationaux.

Par Laurent Pfaadt

Horace Vernet (1789-1863), sous la direction de Valérie Bajou,
château de Versailles/éditions Faton, 448 p.

La Jérusalem des Balkans

Une très belle exposition du musée d’art et d’histoire du judaïsme complétée d’un livre de photos nous font revivre l’atmosphère unique et à jamais perdue de la cité grecque

Il est des villes qui portent en elles la promesse d’un voyage, d’un fantasme. Des villes-monde. Odessa, Trieste, Salonique. Cité à la croisée des chemins entre Mitteleuropa et Méditerranée, elle a vu naître les grands saints de l’Église slave, Cyrille et Méthode, Mustapha Kemal, futur Atatürk ou le grand-père de Nicolas Sarkozy.


Paul Zepdji @mahj

Elle personnifia jusqu’à sa destruction par les nazis en 1943 une utopie multiethnique de communautés vivant en harmonie, les unes à côté des autres, les unes avec les autres. On s’entendait pour fermer le samedi et lors des fêtes juives. C’est ce que montre à merveille l’exposition du musée d’art et d’histoire du judaïsme de Paris. S’appuyant sur la donation photographique de Pierre de Gigord, collectionneur passionné de l’Empire Ottoman, dont elle a tiré cent cinquante clichés des photographes de la ville, Paul Zepdji à la fin du XIXe siècle puis Ali Eniss, drogman au consulat d’Allemagne de la ville, l’exposition retrace ainsi merveilleusement un demi-siècle de la vie de cette communauté juive venue s’installer ici après avoir fui les persécutions espagnoles du XVe siècle.

Entre ces murs bâtis par les Romains et où demeure toujours l’arc de Galère, cet empereur du début du IVe siècle tombé sous le charme de la cité, photographié par Zepdji et devenu la porte de ces civilisations qui construisirent avec leurs fils et leurs filles notamment juifs la légende de la ville, le visiteur est invité à entrer dans cette dernière. A l’aide de plans fort précieux, l’exposition montre ainsi la division de Salonique en trois quartiers (chrétien, juif et musulman avec une forte proportion de sabbatéens, ces juifs convertis à l’Islam). Ces derniers prennent ensuite vie sur ces tirages effectués d’après les négatifs sur verre qui emmènent les visiteurs dans ces rues nimbées de la mémoire des civilisations passées, celle des Byzantins, des Sarrasins, des Croisés, des Ottomans, des Juifs et qui maquillèrent leur architecture byzantine-ottomane de cet art déco arrivé au début du 20e siècle. Ces clichés prennent des airs de voyage dans le temps. On a l’impression de capter les odeurs de poisson du port, d’entendre les rires des enfants place de l’Olympe ou de croiser des clients sortant du Splendid Palace ou des cafés.

Les juifs majoritairement séfarades, représentèrent jusqu’à 50 % de la population. Ils sont là sur ces clichés, tantôt en costumes traditionnels, tantôt représentés en portefaix mais l’œil du visiteur qui s’attarde avec nostalgie devant ces photographies se remplit de quelques larmes devant ce monde qu’il sait disparu, d’abord dans les flammes de l’incendie de 1917 qui défigurèrent définitivement cette ville à nulle autre pareille et où près de la moitié des trente-trois synagogues furent réduites en cendres. Puis dans cet autre incendie qui allait, un quart de siècle plus tard, consumer l’Europe entière.

Par Laurent Pfaadt

Salonique, la Jérusalem des Balkans,
jusqu’au 21 avril 2024,
Musée d’art et d’histoire du judaïsme, 1870-1920, Paris 3
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A lire le très beau catalogue signé Catherine Pinguet, Salonique, 1870-1920
CNRS éditions, 172 p.

Des cendres jamais éteintes

La collection des Mondes anciens achève sa trilogie sur la Grèce antique avec un magnifique volume consacré à la Grèce hellénistique

Coincée entre la Grèce classique et l’Empire romain, entre Périclès et Hadrien, la Grèce hellénistique apparaît comme une période transitoire. Il y eut bien évidemment la parenthèse Alexandre le Grand mais après 323 av. J-C, la Grèce hellénistique semblait devoir demeurer l’épitaphe d’un monde finissant avant l’émergence puis l’apogée d’un nouveau. Une croyance que démonte ce nouveau volume de la collection des mondes anciens qui vient refermer la trilogie consacrée à la Grèce antique.


La Grèce hellénistique constitua une époque avant tout marquée par une fragmentation politique surtout après la mort d’Alexandre le Grand et la division de son empire entre ses lieutenants. Des grandes batailles d’Alexandre au Granique (334 av. J-C) ou à Issos (333 av. J-C) face au roi perse Darius III, aux luttes incessantes et moins connues mais non moins passionnantes entre les anciens lieutenants du grand conquérant et leurs successeurs comme à Raphia, près de Gaza en 217 av. J-C durant les guerres de Syrie (274-168 av. J-C) où Ptolémée IV affronta Antiochos III, le livre rend éminemment compréhensible les enjeux géopolitiques grâce à des cartes extrêmement pertinentes qui permettent de mesurer l’importance de cette reconfiguration civilisationnelle qui ne prit véritablement fin qu’avec l’intégration de l’Égypte des Lagides à la République romaine finissante. Dans cet art de la guerre qui se transforma avec une phalange devenue légion et l’émergence d’une nouvelle thalassocratie, les auteurs analysent parfaitement ces sociétés militarisées en s’aventurant grâce aux découvertes archéologiques dans la cité pour montrer justement la construction d’une armée royale appuyée sur des clans ainsi que l’évolution de l’urbanisme, du commerce et d’une vie quotidienne où perdura l’esclavage grec classique.

Une riche iconographie procurant comme à chaque fois avec les volumes de cette collection, un  plaisir non dissimulé, ménage des pauses avec ces focus sur l’autel de Pergame, monument emblématique du baroque hellénistique et qui figura un temps parmi les sept merveilles du monde, sur la victoire de Samothrace édifiée à la suite de la bataille de Cos (262/261 avant J-C) remportée par les Antigonides sur les Lagides et bien évidemment sur la Venus de Milo, chef d’œuvre de la statuaire grecque. Ces trésors permettent ainsi de prendre conscience que cette période développa une intense activité artistique tant dans la réalisation de monuments que dans la production d’oeuvres littéraires avec Polybe ou Pline l’Ancien, premiers propagandistes de cette nouvelle civilisation qui s’inscrivit dans la continuité des derniers feux de la Grèce comme civilisation prédominante de la Méditerranée. Car le livre montre également que la Grèce hellénistique ne se réduisit pas aux frontières des royaumes grecs mais s’étendit jusqu’au sud de l’Égypte et au Proche-Orient des Nabatéens de Petra et de Jésus.

Victoire Samothrace

Le livre explique ainsi très bien cette continuité avec la Grèce classique puis son influence sur Rome et son empire. Comme un passage de témoin civilisationnel. Une continuité qui se manifesta dans la transmission de l’hellénisme, ce courant politique, philosophique et artistique qui se diffusa au sein des élites romaines, de Scipion l’Africain à l’empereur Hadrien. « Le destin de l’hellénisme apparaît paradoxal : sa pérennité tient à son adoption par les élites romaines, victorieuses des cités et des rois hellénistiques » écrivent ainsi les auteurs. Un hellénisme marqué notamment par l’éphébie, ce temps d’instruction civique et militaire très prisé de certains généraux romains. Un hellénisme qui survécut à la chute de Rome et que les auteurs convoquent via des représentations tirées du Moyen-Age, de la peinture baroque et du cinéma pour mieux illustrer leur propos.

Livre politique, archéologique et sociologique, la Grèce hellénistique offre ainsi une plongée passionnante dans une époque charnière de l’Antiquité faite de ruptures et de continuité. « Et Rome, unique objet d’un désespoir si beau, du fils de Mithridate est le digne tombeau » écrivit Racine dans sa pièce Mithridate, ce roi du Pont défait par le général romain Pompée. Un tombeau qui allait devenir berceau.

Par Laurent Pfaadt

Christophe Chandezon, Catherine Grandjean, Gerbert-Sylvestre Bouyssou, La Grèce hellénistique et romaine, d’Alexandre à Hadrien (336 avant notre ère – 138 de notre ère)
coll. Mondes anciens, Belin, 816 p.

A lire également :
Laurent Gohary, Scipion l’Africain,
Realia/Les Belles Lettres, 416 p.

Cortès Tome 2 – le Cœur du monde unique

On avait quitté Cortès et les membres de son expédition lors de la rébellion de Tenochtitlan qui faisait suite au massacre du Grand Temple par les troupes de José de Alvarado, le 22 mai 1520. Hernan Cortès était alors absent. A son retour, il découvrit le chaos et des Aztèques bien décidés à chasser les conquistadors. Un chaos magnifiquement retranscrit dans cette deuxième partie de la BD que Christian Chavassieux et Cedric Fernandez consacrent au célèbre conquistador.

Grâce à un scénario bien en place toujours narré par La Malinche, appelée tantôt Malintzin ou Dona Marina, la compagne de Cortes qui lui donna un fils, le récit avance comme un sillon tracé entre les deux fanatismes, espagnol et aztèque, comme un sentier vers ce nouveau monde, cette nouvelle civilisation à venir. Cette dernière se matérialisera dans ce cœur du monde unique, celui du fils de Cortès et de la Malinche. Un nouveau monde tout en fureur et en mouvement, aux couleurs éclatantes, aux reflets de feu et de sang dans ces batailles terribles, de bleus et de verts dans ces costumes et parures aztèques de toute beauté.

Avançant vers le dénouement de la conquête de l’empire aztèque avec la prise de Tenochtitlan, le 13 août 1521 qui deviendra bientôt Mexico, les auteurs parviennent à construire un Cortès ambivalent, à la fois cruel et magnanime, homme de la couronne espagnole en quête d’or et visionnaire d’un monde métissé que vient d’ailleurs confirmé le traditionnel et précieux cahier historique placé, comme à chaque fois dans cette collection, en fin d’ouvrage, permettant ainsi de contextualiser cette bande-dessinée très réussie.

Par Laurent Pfaadt

Christian Chavassieux, Cédric Fernandez, Cortès Tome 2 – le Cœur du monde unique
Glénat, 56 p.