Archives de catégorie : Lecture

La fabrique des salauds

Jetez-vous à la lecture !

Bousculée par le COVID, cette rentrée littéraire 2020 sera, comme chaque année, pléthorique avec plus de 500 titres.
Hebdoscope vous aide à naviguer entre ces livres qui nous ont tant manqué…

Chris Kraus, La fabrique des salauds,
10/18, 1104 p.

Réédition en poche du magnum opus
de l’écrivain allemand Chris Kraus
paru chez Belfond l’an passé et qui n’a
pas rencontré le succès escompté
alors que de l’autre côté du Rhin, il a
figuré en tête des best-sellers. Et pour
cause : impossible après l’avoir lu de
ne pas y repenser. Situé quelque part
entre Cent ans de solitude de Gabriel
Garcia Marquez et les Bienveillantes de
Jonhatan Littell, La fabrique des
Salauds
suit les destinées des frères Solm, Koja et Hub et de leur sœur adoptée Ev.

Dans un hôpital de Munich où il est soigné au milieu des années 70,
Koja raconte à son voisin de lit, son histoire ainsi que celle des siens,
commencée en Lettonie lors de la première révolution russe en
1905 avec le lynchage du grand-père. Le meurtre, le massacre
comme fil conducteur d’une histoire familiale – celle du narrateur
mais aussi celle de l’auteur – et d’un roman. Koja suivit cette route
jusqu’au cœur des ténèbres, celui de l’invasion de l’URSS par la
Wehrmacht et la SS. Devenu membre des Einsatzgruppen, il
traversa la seconde guerre mondiale avant de se fondre avec aisance
dans le nouveau rapport de forces de la guerre froide.

Comment devient-on un bourreau et comment tromper la mémoire
collective des siens et de toute une nation ? A cette question, Chris
Kraus tente de répondre sur plus de mille cent pages et sur
soixante-dix ans en s’appuyant sur sa propre histoire familiale. De ce
labyrinthe mental et littéraire, le lecteur ressort avec le sentiment
d’une blessure qui ne vous tue pas mais vous tourmente sans arrêt.
Comme une balle de revolver logée dans votre cerveau et dans celui
d’une nation.

Par Laurent Pfaadt

L’humiliante défaite

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Thierry Nelias, L’humiliante défaite,
Librairie Vuibert, 336 p. 

La célébration du 80e anniversaire
de mai 1940 a presque fait oublier
le 150e anniversaire de la défaite
française de 1870. Car à y regarder
de plus près, cette humiliante
défaite comme l’appelle à juste
titre Thierry Nelias, conditionna le
20e siècle : reconquête de l’Alsace
et la Lorraine, guerres modernes,
batailles engloutissant des
centaines de milliers d’hommes,
montées du nazisme et du communisme puis défaite française en mai 1940.

Alors revenons en arrière : 19 juillet 1870, Napoléon III déclare la
guerre à la Prusse de Bismarck. Deux mois plus tard, son régime
aura cessé d’exister et la France, vaincue sur les champs de bataille,
se verra amputée d’une partie de son territoire. A travers son récit
plein de rythme, Thierry Nelias redonne la parole à ceux qui, connus
ou non, ont vécu ce conflit qui allait changer leurs vies et à travers
eux, celle de la France. Ainsi, 1870 fit du jeune poète Paul
Déroulède, le chantre de la revanche et du nationalisme.

« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas
arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des
conditions directement données et héritées du passé »
écrivit Marx. En
lisant le brillant essai de Thierry Nelias, on ne peut que souscrire à
cet adage.

Par Laurent Pfaadt

Impossible

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Erri de Luca, Impossible, coll. du monde entier
Chez Gallimard, 176 p.

Un homme gravit une montagne des
Alpes. Devant lui, un autre alpiniste.
Puis soudain, un cadavre dans un
ravin. Soudain, un passé qui revient.
Soudain, une coïncidence qui
paraissait impossible quelques
minutes auparavant. Les deux
hommes se connaissaient. Un
différend les opposait.

Du face-à-face entre cet alpiniste qui
a pourtant donné l’alerte et le juge qui souhaite lui faire avouer une vengeance devenue crime, Erri de
Luca gravit une fois de plus magistralement, les sommets de la
condition humaine en explorant les ressorts de la justice
contemporaine et de l’engagement.

Que cherche cette justice qui tente de faire la lumière sur cet
évènement ? A régler des comptes au nom d’un Etat censé protéger
tous les citoyens ? A fuir ses responsabilités au regard de l’Histoire ?
A satisfaire une opinion publique quel qu’en soit le prix ? Erri de Luca
pose ces questions essentielles où la vengeance tente de se parer du
masque de la justice. Il y a indiscutablement quelque chose de
foucaldien dans ce roman qui questionne l’objectivité de la justice.

Et puis la fidélité. Celle à des valeurs, celle à une éthique quand tout
change autour de nous, quand l’utilitarisme est la nouvelle idéologie.
Une fois de plus, Erri de Luca trouve la vérité des hommes dans la
montagne, comme Conrad le fit dans la mer. Dire tant de choses en
si peu de mots force l’admiration. Une pierre, une montagne
supplémentaire à l’œuvre immense de cet écrivain.

Par Laurent Pfaadt

Les Croix de bois

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Bousculée par le COVID, cette
rentrée littéraire 2020 sera,
comme chaque année, pléthorique
avec plus de 500 titres.
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entre ces livres qui nous ont tant
manqué…

Roland Dorgelès,
JD Morvan/Precio, les Croix de
bois, chez Albin Michel, 104 p.

Tout petit, Jean-David Morvan a arpenté les lieux des Croix de bois
de Roland Dorgelès. Puis il a lu ce roman majeur de la Grande
guerre. Aujourd’hui, il l’adapte en bande dessinée. Aidé du
talentueux dessinateur argentin Facundo Precio, voilà le lecteur
embarqué dans les pas de Roland Dorgelès, journaliste engagé sur le
front.

Le texte ondule comme une rivière : furieux parfois mais souvent
lent et paisible. Et le trait est à la mesure des mots : tout en nuance
avec ses moments de fièvre. Puissant et sensible à la fois. Les deux
auteurs déroulent le roman comme un film, passant de la couleur de
la vie de l’auteur au sépia du front où les gris rivalisent avec les
ocres. Dans ces boyaux, ces tranchées, le sublime fusain de Precio
transforme les hommes et leurs uniformes de terre en poussière. Les
hommes s’effacent dans cette guerre qui les recouvre jusque dans
leurs vies intimes et les oublie. Mais avant cela, avec ces yeux, ces
bouches qui crient, qui marmonnent, ils restent simplement des
hommes montant au calvaire sans rechigner.

Dans ces planches d’une extrême beauté, entre doubles pages et
colonnes qui défilent comme un Super 8, la violence des combats et
l’impuissance des soldats engloutis dans les tranchées sont
parfaitement restituées. Il y a ces moments de joie, rares, comme
cette bataille de boules de neige mais aussi ces coins de France
rassemblés dans une immense fraternité avec ces patois, ces langues
qui finissent par parler le même langage, celui du front, celui de la
mort.

Les Croix de bois demeurent le témoignage incomparable de ces
hommes qui ont tout perdu pour nous permettre de conserver
l’essentiel : la liberté. Aujourd’hui, le fusain de Facundo Precio leur a
donné des visages. Pour ne jamais les oublier.

Par Laurent Pfaadt

Un été de neige et de cendres

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chaque année, pléthorique avec plus de 500 titres. Hebdoscope vous aide
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Guinevere Glasfurd, Un été de neige et de cendres,
Chez Préludes, 445 p.

L’effet Papillon avant l’heure.  Après Descartes, Guinevere Glasfurd
nous embarque cette fois-ci dans les pas de Mary Shelley, de John
Constable et de quatre anonymes pour une aventure incroyable ou
comment la monumentale irruption du volcan Tambora sur l’île de
Sumbawa dans ce qui n’est pas encore l’Indonésie, va bouleverser
leurs vies et celle de la planète.

Nous sommes en avril 1815, les guerres napoléoniennes sont sur le
point de s’achever et Mary Shelley n’a pas encore publié son
Frankenstein. Et pourtant, les conséquences de l’irruption
commencent déjà à déferler sur le monde, bouleversant le climat.
L’année 1816 fut appelée l’année sans été, détruisant de
nombreuses récoltes, provoquant cette famine que combattit
Charles Whitlock, prêtre dans l’Ohio ou ces émeutes dans lesquelles
Sarah Hobbs et Hope Peter s’illustrèrent. Quant aux nombreuses
journées de pluie de cet été, elles inspirèrent à une jeune
romancière et à un peintre en quête de renommée, leurs œuvres de
génie.

Guinevere Glasfurd nous conduit avec tout le talent qui est le sien
dans ce récit polyphonique où l’on s’attache aux différents
personnages. Toujours aussi bien écrit, l’auteur arrive avec brio à
tirer quelques lumières de ces ténèbres déferlant sur le monde.
Mais plus encore, à travers cet évènement vieux de deux siècles,
Guinevere Glasfurd nous montre ce que nous risquons à vouloir
jouer les apprentis sorciers.

Par Laurent Pfaadt

A lire également en poche : Les mots entre mes mains
(Livre de poche)

Une blouse serrée à la taille

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Bousculée par le COVID, cette rentrée littéraire 2020 sera, comme
chaque année, pléthorique avec plus de 500 titres. Hebdoscope vous aide
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Gérald Sibleyras, Une blouse serrée à la taille,
éditions de Fallois, 192 p
.

Les blouses serrées à la taille sont les uniformes symboliques des
vaincues, ceux que portent ces femmes fouillant les gravats d’une
ville en ruines, d’une existence sans passé et sans histoire, et qui
n’ont pas choisi leurs avenirs. A travers l’évocation d’Emma, jeune
berlinoise passée par le nazisme, la guerre et le communisme, et de
ses souvenirs, le dramaturge Gérald Sibleyras revient sur les traces
de sa propre mère ayant fui Berlin-Est après la guerre pour se
réfugier en France.

Il y a dans ces pages, au-delà de la simple évocation des
totalitarismes et de leurs immenses toiles d’araignée dans lesquelles
tentent de se débattre Berlinoises et Berlinois, ces interstices qui
évitent tout manichéisme. Le courage de fonctionnaires invisibles
côtoient ainsi la lâcheté et le zèle d’autres, peu importe la couleur du
régime qu’ils servent.

Une blouse serrée à la taille est aussi un livre sur le déracinement,
celui où l’exil devient inévitable pour sauver sa vie, pour fuir cette
histoire qui tend à vous broyer. Lentement, insidieusement, il fait de
vous des citoyens schizophrènes et vous prive de tout, jusqu’à votre
propre mort. En cela, l’ouvrage de Gérald Sibleyras touche à
l’universalisme.

Par Laurent Pfaadt

Eclater la réalité

Disparue en 2016,
l’architecte
irakienne laisse une
œuvre unique. En
témoigne cette
monographie
passionnante

Le propre d’un grand
architecte est de faire croire que ce qu’il construit n’est pas de l’architecture. Juste un
pont, un immeuble, une maison, un édifice, un objet s’inscrivant dans
son environnement, dans son temps. Presque invisible. Ce
sentiment d’absorption par le temps est particulièrement
perceptible dans l’œuvre de Zaha Hadid (1950-2016), architecte
majeure de la fin du 20e siècle et du début du 21e, première femme à
obtenir le Pritzker Prize (le Nobel de l’architecture) en 2004, qui
laissera à n’en point douter, une œuvre appelée à demeurer.

Pourtant d’emblée, les réalisations de l’architecte semblent
démentir cette affirmation. Question de temps avant tout. La
monographie réactualisée de Philip Jodidio qui couvre quelques
quarante années de réalisations permet de comprendre cette
ambition. Avec ses magnifiques photographies, l’ouvrage permet, de
la résidence du Premier ministre irlandais en 1979 à ses œuvres
posthumes comme le pont Danjiang de Taiwan en passant par le
centre d’art contemporain Lois and Richard Rosenthal à Cincinnati –
elle fut la première femme architecte à construire un musée – de
tracer le style Hadid et de l’analyser. Voilà la clef. Déconstruire les
représentations physiques et mentales, les idées convenues et
repenser l’architecture dans sa globalité. Hadid, c’est une révolution
intellectuelle appliquée aux fondamentaux géométriques de
l’architecture. Eclater la réalité comme un miroir pour la
reconstituer différemment.

Plonger dans cet ouvrage permet, avec ce paradigme en tête, de
comprendre cette temporalité qui rend invisible ses réalisations.
Car qui, aujourd’hui, en passant devant la caserne Vitra à Weil-am-
Rhein, cet éclat de miroir, ou le terminus du tram d’Hœnheim-Nord
près de Strasbourg, sait qu’il s’agit d’œuvres de Zaha Hadid ? Dans
un demi-siècle, d’autres visiteurs passeront devant le centre de
recherches et d’études pétrolières King Abdullah à Riyad ou devant
l’opéra de Guangzhou, monuments insérés dans ces villes du futur
sans savoir que ces derniers ont été qualifiés en leur temps de…
futuristes. Oui mais comment expliquer alors cette invisibilité
assumée ? Chez Hadid, chaque projet entretient un lien direct ou
indirect, conscient ou inconscient avec l’environnement dans lequel
il est inséré. Un critique a même parlé de créature chtonienne, ces
esprits souterrains de la mythologie grecque, à propos du Landscape
Formation One (LFone, Weil-am-Rhein, 1996-1999). Mais l’exemple
le plus abouti de cette fusion entre un bâtiment et son paysage
demeure le grandiose centre culturel Heydar Aliyev (2007-2013) à
Bakou. Ici, les bâtiments apparaissent comme des plis sortant
directement de la topographie du paysage, comme une extension
vivante de son environnement.

Alors, on tourne les pages et on découvre l’architecte au travail, à
travers ses constructions, mais également ses dessins, ses
maquettes et ses meubles passionnants. Chaque réalisation vient
déconstruire les représentations établies. Les ponts, arrachés à
l’utilitarisme des ingénieurs, deviennent des œuvres d’art, des
destinations en soi comme celui d’Abu Dhabi (pont Sheikh Zayed,
1997-2010) qui imite une vague. Comme il y a un siècle ces églises
arrachées aux fidèles pour les confier aux touristes. A l’occasion de
la remise du Prix Pitzker, le président du jury, Lord Jacob Rothschild
affirmait ainsi que « depuis plus d’une décennie, elle a été admirée pour
son génie de la vision d’espaces que des esprits moins imaginatifs
auraient pu penser irréalisables ».

Le 31 mars 2016, le crayon s’est pourtant brutalement interrompu. «
La complexité du dessin se transformait en complexité architecturale »

disait-elle. Ainsi, le crayon ne s’est pas arrêté mais est simplement
devenu, lui aussi, invisible. Reste ses réalisations magnifiques. La
boucle est bouclée.

Par Laurent Pfaadt

Zaha Hadid. Complete Works 1979–Today, Philip Jodidio, 2020
Edition TASCHEN, 672 p.

Le vieux lion rugit encore

Winston Churchill © Getty images

Nouvelle biographie
de Winston
Churchill.
Définitive ?
Peut-être bien

On croyait tout
savoir sur le plus
célèbre des Premiers
ministres de sa
Gracieuse Majesté tant les publications abondent. Alors quoi de neuf ? Et bien,
beaucoup de choses, tant la lecture de ces quelques 1300 pages
nous ont ravi. Indiscutablement, la biographie d’Andrew Roberts
s’impose comme l’évènement historique de cette rentrée littéraire.

L’auteur, professeur au King’s College de Londres et à la Hoover
Institution de Stanford s’est appuyé sur un certain nombre
d’archives inédites notamment des correspondances privées, des
journaux comme celui d’Ivan Maiski, ambassadeur d’URSS à Londres
et surtout  le journal intime du roi George VI, jusque-là inaccessible.

La thèse de l’auteur, maintes fois répétée par son sujet, veut que
toute la vie de Winston Churchill avant 1940 n’ait été que la lente
préparation de son destin pendant la guerre. L’engagement dans la
guerre des Boers ou dans le Malakand, son élection à la Chambre
des communes dont l’auteur se plaît à retranscrire les joutes
oratoires du jeune député de 26 ans, sa position d’outsider, seul à
pourfendre Hitler qu’il qualifia dès 1934 de « gangster », ses erreurs
dans les Dardanelles en 1915 ou lors de l’abdication d’Edouard VIII
en 1936, tout devait conduire à mai 1940 lorsque George VI appela
Churchill au poste de Premier ministre à l’occasion d’un épisode
assez savoureux que relate Andrew Roberts.

Pas étonnant donc que la seconde guerre mondiale constitue le
cœur de l’ouvrage et sa partie la plus intéressante. Le lecteur suit
presque quotidiennement Churchill, du War Cabinet que l’on suit
heure par heure aux grandes réunions internationales en passant
par les Chequers, la résidence de campagne des Premier ministres
où Churchill reçoit et passe de rares moments en famille. On y voit
un Churchill tantôt vitupérant, tantôt fatigué et malade. Les grandes
étapes ainsi que les acteurs du conflit se succèdent : Roosevelt l’allié
inconditionnel, Staline et le triomphe d’une Realpolitik qui conduisit
Churchill à accepter le massacre de Katyn, et bien entendu de
Gaulle. A l’égard du chef de la France libre dont les relations «
douces-amères » avec Churchill font désormais parties de la
légende, Andrew Roberts cite ce témoignage de Valentine Lawford,
secrétaire particulier d’Anthony Eden, lors d’un déjeuner entre les
deux hommes alors que les Alliés s’apprêtent à débarquer en
Normandie et qui résume bien leurs relations : « A un moment donné,
Winston s’est penché légèrement en avant sur son siège, tournant son
visage en levant les yeux vers le général, et il lui a fait un sourire enfantin
ensorcelant. De Gaulle y a répondu par un rictus fatigué, comme si
quelqu’un venait de lui faire une proposition déplacée. »

On apprend une foule de choses sur l’homme et son caractère, de
son aspect physique qu’il utilisa à des fins de propagande
notamment le V de la victoire à sa volonté de participer, à bord d’un
navire de la Royal Navy, au débarquement en Normandie. Il fallut
d’ailleurs toute l’insistance d’un George VI agacé pour l’empêcher de
renouer avec ses jeunes années fougueuses. « Le point de vue en
apparence égoïste du P.M. sur cette affaire m’inquiète beaucoup. Il ne
semble pas se préoccuper de l’avenir, ni de tout ce qui repose sur lui »

écrivit ainsi le souverain britannique.

Celui qui prépara son destin, orientant la main de ce dernier en mai
1940 commença après la guerre son long crépuscule. Défait par les
travaillistes au lendemain de la victoire, il revint au pouvoir en 1951.
Mais le vieux lion avait fini de rugir. Lors de son dernier weekend aux
Chequers, en avril 1955, quelques jours avant sa démission,
Winston Churchill, contemplant Le Lion et la Souris de Rubens,
s’étonna, que la souris n’eut pas suffisamment d’importance. Il se mit
alors en tête, lui le peintre amateur, de défier le grand Rubens, en
retouchant la souris. Décidément, on ne se refait pas.

Par Laurent Pfaadt

Andrew Roberts, Churchill,
Chez Perrin biographie, 1320 p.

Malaise dans la civilisation

Dans ce livre palpitant, Maya
Jasanoff nous offre, à travers
l’œuvre de Joseph Conrad, de
regarder l’état de notre propre
civilisation

Parcourir le monde de Joseph
Conrad, c’est arpenter les couloirs
tortueux et les recoins malsains du
nôtre. C’est, pour Maya Jasanoff,
professeur à Harvard, qui a suivi
les traces de l’écrivain britannique,
de sa Pologne natale au Congo en
passant par les mers d’Asie du Sud-
est, questionner les versions contemporaines du capitalisme, de
l’impérialisme et du nationalisme.

Son livre est bien entendu la biographie littéraire d’un auteur
influencé par Dickens qui se détacha progressivement des écrivains
« exotiques » comme Rudyard Kipling ou Henry Rider Haggard pour
acquérir une forme d’universalisme. Mais il ne se cantonne pas qu’à
cela, se voulant également livre d’histoire, manuel de philosophie et
surtout essai sur l’état de notre civilisation contemporaine. A
travers, à chaque fois, le prisme de l’auteur anglais. Celui-ci a d’abord
nourri ses romans de ses expériences personnelles, notamment
dans la marine marchande en Asie du sud-est et au Congo. Ainsi
quelques-uns de ses grands personnages tels que Kaspar Almayer,
Lord Jim, Kurtz ou Marlow naquirent d’histoires entendues et
d’expériences vécues.

Mais Conrad ne se contenta pas de rester sur le pont et d’écouter
l’histoire officielle. Il descendit dans les cales poisseuses et puantes
du 19e siècle ou sur les rives de ces territoires et idéologies inconnus
et s’enfonça dans les ténèbres de nos civilisations occidentales pour
en dévoiler le cœur. Dans ces récits, nous dit Conrad, le progrès
pousse les hommes à sacrifier leurs consciences, leurs morales et
leurs environnements. « Le problème pour Conrad n’était pas que les «
sauvages » fussent inhumains. C’était que n’importe quel humain pût être
un sauvage »
écrit ainsi Maya Jasanoff. L’ivoire d’Au cœur des ténèbres
et la mine d’argent de Nostromo en sont des exemples significatifs.
Conrad manifesta ainsi une incroyable clairvoyance sur ce qui ne
portait pas encore le nom de mondialisation. Nul doute qu’il aurait
écrit un autre chef d’œuvre si la quête du pétrole avait été plus
précoce. Technique, civilisationnelle ou économique, la vision du
progrès chez Conrad a ainsi conduit vers plus de servitude.

Dans un effet de miroir proprement sidérant, Maya Jasanoff insère
les romans de Conrad dans la conception que ce dernier eut de son
époque. En cela, il s’est révélé d’une prescience proprement
stupéfiante. L’auteur montre ainsi comment Conrad réussit à
dévoiler dans ses moindres détails toute la complexité de l’âme
humaine, expliquant ainsi la pérennité, de génération en génération,
de ses héros. Tout le monde se reconnaît à la fois dans la grandeur et
la lâcheté d’un Lord Jim. C’est donc en puisant dans les récits et les
êtres humains qu’il écrivit ses chefs d’œuvre mais – et à ce titre
l’ouvrage de Maya Jasanoff est aussi un formidable livre sur la
création littéraire – il ne les rendit immortels qu’en leur instillant le
cynisme qui l’animait et qu’il chercha au fond de ses propres
ténèbres qui n’étaient finalement qu’un condensé de cette
civilisation dans laquelle il évoluait.

Laurent Pfaadt

Maya Jasanoff, Le monde selon Joseph Conrad
Chez Albin Michel, 430 p.

N’est pas le diable qui veut

Ismael Kadaré © Eric Garault / Pasco and co

Plusieurs romans du grand
écrivain albanais Ismaïl Kadaré
permettent de redécouvrir cette
œuvre majeure du 20
e siècle

Voilà près de soixante-dix ans que
l’écrivain albanais, Ismaïl Kadaré,
plusieurs fois nobélisable, célébré
dans le monde entier nous
rappelle qu’un petit pays comme
Albanie peut demeurer immortel
de deux manières : par le glaive
du tyran ou grâce à la plume de
ses écrivains. Ce volume de la
collection Bouquins regroupant trois romans dits « politiques » (mais ne le sont-ils pas tous ?) permet ainsi de revenir ou, pour les plus jeunes, de pénétrer l’œuvre de l’un des plus habiles pourfendeurs du communisme.

Révélé en 1970 par l’extraordinaire Général de l’armée morte, cette
histoire relatant la mission d’un général italien venu en Albanie
récupérer les corps de ses concitoyens morts pendant la seconde
guerre mondiale, Ismaïl Kadaré n’eut de cesse de construire, pierre
après pierre, un édifice littéraire parfaitement cohérent et d’une
rectitude sans failles à l’inverse de la tour penchée de sa ville natale
de Gjirokastër dont il fit le sujet de son roman Chroniques de la ville
de pierre
(1982). L’histoire regorge de hasards troublants. Car
lorsque naît le petit Kadaré, un jour de janvier 1936, il ne sait pas
qu’à quelques encablures de sa maison, un jeune professeur nommé
Enver Hoxha a commencé à tracer sa route qu’il fera de lui un
épigone de Staline.

Alors, la littérature de Kadaré, querelle de clochers ? Avant tout
communiste alors. Car entre les deux hommes de Gjirokastër,
l’Albanie ne suffit pas. Pendant près de vingt ans, leur lutte fit le tour
du monde communiste et au-delà, de Moscou à Pékin en passant
bien entendu par Tirana et Paris. Les trois romans regroupés dans ce
volume évoquent ainsi les relations ambiguës que l’Albanie entretint
avec ses grands frères soviétique (L’Hiver de la grande solitude, 1973)
et chinois (Concert en fin de saison, 1988) mais aussi celles que
l’auteur a tissé avec le dictateur, notamment dans ces carcans
littéraires (Le Crépuscule des dieux de la steppe, 1978). Car L’Hiver
donne à Hoxha le beau rôle. Car Kadaré fut plusieurs fois député
dans ce Parlement où règne le parti unique. Contemptrice plutôt
que zélatrice, sa littérature ne fut en réalité qu’un masque derrière
lequel Hoxha ne vit ou feint de ne jamais voir la critique. Dans la
préface de l’ouvrage, Eric Faye évoque à juste titre ce « pacte tacite et
luciférien »
que Kadaré conclut avec le tyran : un portrait flatteur en
échange d’une liberté de critiquer afin ne pas devenir ce Pasternak
voué aux gémonies dans le Crépuscule. De Faust, Kadaré se mua
alors en Méphistophélès dans Concert, pour déchirer le décor de la
dictature et mettre le tyran à nu. « Je me donnerais volontiers au
diable, si je ne l’étais moi-même »
affirma Méphistophélès sous la
plume d’un Goethe que Kadaré aurait très bien pu envoyer à Hoxha
en guise de dédicace du Concert.

Au final, la stratégie de l’écrivain finit par payer. Enfermé dans son
Albanie de plomb, Hoxha et son souvenir se sont lentement éteints.
Quant à Kadaré, sorti dans cette nef des fous dans laquelle le
communisme voulut l’enfermer, il est lu dans les bibliothèques et les
librairies du monde entier. Ce volume n’est que l’énième pavé jeté à
la face de la dictature. Et la Plaisanterie continue…

Par Laurent Pfaadt

Ismaël Kadaré, Le crépuscule des dieux de la steppe, L’Hiver de la grande solitude, Le concert
Chez Robert Laffont, coll. Bouquins, 1056 p.