Archives de catégorie : Ecoute

Le baiser de la reine

La soprano polonaise Aleksandra Kurzak signe un merveilleux disque consacré à Mozart

On ne présente plus Aleksandra Kurzak, l’une des plus belles voix du
moment et compagne du ténor Roberto Alagna avec qui elle
triomphe dans le monde entier. Mais, à chaque fois, à chaque note, à
chaque concert, on tombe sous le charme de cette tessiture si
singulière, emprunte à la fois de noblesse et de raffinement.

Ce nouveau disque consacré aux héroïnes de Mozart, de la Flûte
enchantée à l’Enlèvement au sérail en passant par Cosi fan Tutte ou
Zaïde, transpose littéralement l’auditeur dans cet univers mozartien.
Et l’alchimie opère instantanément. Avec sa facilité incroyable de
jouer de son amplitude vocale, passant aisément sur les ut et les
contre-ut, Aleksandra Kurzak n’abuse pas pour autant de son talent.
Pas de démonstration donc, ce qui est fort appréciable. Ses
mélodies, parfaitement secondées par le Morphing Chamber
Orchestra avec qui le dialogue est parfait, semblent écrire une
histoire, raconter quelque chose. Pas besoin d’imposer son pouvoir
pour l’exercer semble nous dire la soprano. Avec ce disque
merveilleux, Aleksandra Kurzak nous couvre ainsi de baisers.
Royaux pour l’occasion.

Par Laurent Pfaadt

Aleksandra Kurzak, Mozart Concertante,
Morphing Chamber Orchestra
Chez Aparté

Candide

Œuvre moins connue que son West Side Story, Candide, opérette en
deux actes, relate, comme son nom l’indique les aventures du héros
voltairien. Sorte de grand gâteau à la crème, très sucré, tirant ses
influences à la fois de l’opérette à la française et notamment
d’Offenbach mais également du bel canto et de Chostakovitch,
l’œuvre a connu un échec retentissant lors de sa création en 1956.
Enregistré à l’occasion de l’année Bernstein, cette nouvelle version
permet quelque peu de réviser notre jugement.

Pour l’occasion, le London Symphony Orchestra (LSO) sous la
conduite de l’expérimentée cheffe d’orchestre américaine Marin
Alsop, a joué le jeu de la friandise. Exploitant merveilleusement la
dimension burlesque de l’œuvre pour en tirer une interprétation
haute en couleurs, Marin Alsop laisse l’orchestre londonien respirer
afin d’éviter l’indigestion. L’écoute en est plus plaisante, les
chanteurs prenant dans cette douceur toute leur place. Leonardo
Capalbo apparaît très convaincant en Candide tandis que Jane
Archibald offre une incroyable prestation en Cunégonde,
virevoltante dans « Glitter and be gay ». Sans oublier évidemment la
toujours pétillante Anne-Sophie Otter brillante en Old Lady et dont
le « I am Easily Assimilated » restera certainement dans toutes les
têtes.

Par Laurent Pfaadt

Leonard Bernstein, Candide, London Symphony Orchestra,
dir. Marin Alsop,
LSO label

L’archange de la Baltique

Un coffret rend hommage au violoniste et chef d’orchestre letton Gidon Kremer

Que dire de Gidon Kemer si ce n’est qu’il est, comme l’a affirmé en
1975 Herbert von Karajan « le plus grand violoniste du monde » à une
époque où vivaient Yehudi Menuhin ou Leonid Kagan. Ce mot de l’un
des plus grands chefs d’orchestre du 20e siècle que l’on retrouve
dans ce merveilleux coffret à la tête des Berliner Philharmoniker,
pour un superbe concerto de Brahms où Kremer fait rayonner le
faux Gudagnini de son grand-père, traduit l’importance de Gidon
Kremer non pas dans l’histoire du violon mais dans l’histoire de la
musique tout court, en digne successeur des Joseph Joachim et
Henri Vieuxtemps.

Lauréat du concours Tchaïkovski en 1970 et ayant suivi les cours du
grand Oïstrakh, Gidon Kremer s’imposa très vite sur les scènes
européennes, notamment en Allemagne et en Autriche. Ce coffret
qui réunit ses enregistrements chez Erato, Teldec et EMI Classics
fait bien évidemment la part belle aux grandes œuvres du répertoire
concertant (Beethoven, Brahms, Schumann ou Sibelius) en
compagnie des plus grands orchestres et chefs (Riccardo Muti,
Christoph Eschenbach, Sir Simone Rattle, Nikolaus Harnoncourt
avec un magnifique Beethoven où Kremer impose son incroyable
cadence). Le génie de Kremer se mesure, s’apprécie à chaque CD, à
chaque morceau. L’auditeur est ainsi frappé par sa capacité à
interpréter avec la même maestria une musique de film de Nino
Rota, une sonate de Schumann et les étranges et dissonants
concertos d’Alfred Schnittke.

A ce titre, ce coffret montre à quel point Kremer a très tôt été un
ardent promoteur de la musique contemporaine. Interprète de
Philip Glass, d’Arvo Pärt dont il est l’un des proches, d’Astor
Piazzolla, de Peteris Vasks , de Giya Kancheli ou de Sofia
Gubaidulina, le violoniste letton a surtout entretenu une relation
particulière avec le compositeur russe Alfred Schnittke qui lui dédia
son quatrième concerto. Cette musique où l’on peut « ressentir la
respiration, la vulnérabilité et la vie intérieure profondément tordue d’un
artiste à l’individualité forte » a très vite fasciné Kremer.

Et pour encourager cette musique parfois difficile d’accès au regard
des « tubes » beethovéniens ou mozartiens, Gidon Kremer créa, il y a
vingt-cinq ans – et ce coffret est aussi l’occasion d’un anniversaire –
la Kremerata Baltica, formation de chambre qu’il dirige encore
aujourd’hui sur les scènes du monde entier et réunissant des
musiciens baltes. L’auditeur sera particulièrement attentif à Distant
Light (Tala Gaisma) de Peteris Vasks, concerto pour violon et
orchestre de chambre que Kremer écrivit à la demande du
compositeur

Les diverses œuvres réunies sont aussi l’occasion d’entendre les compagnons de route de Gidon Kremer depuis près d’un demi-siècle : les pianistes Martha Argerich avec qui donna le magnifique récital de Berlin en 2006, Vadim Sakharov et Oleg Maisenberg particulièrement magique dans une très belle interprétation de la deuxième sonate pour violon et piano de Bartok et enfin l’altiste Yuri Bashmet avec qui il partage la passion de Schnittke, notamment dans le Concerto for Three. Façon de dire qu’avec Kremer la musique reste toujours une histoire de passion.

Par Laurent Pfaadt

Gidon Kremer, The Warner Collection, Complete Teldec, Emi Classics et Erato Recordings, 21 CD
Chez Warner Classics

Piano concertos n°2 & 3, Jae-Hyuck Cho

Les 2e et 3e concertos pour piano de Rachmaninov constituent
encore des passages obligés du disque pour tout pianiste désireux
de construire une carrière sur la durée. Le Coréen Jae-Hyuck Cho,
également organiste (que les Français ont pu apprécier en 2019 avec
un disque remarqué sur l’orgue de la Madeleine chez Evidence), est
allé à Moscou se confronter à ces deux sommets pianistiques. En compagnie du Russian National Orchestra, l’orchestre de Mikhail
Pletnev qui a cédé pour l’occasion sa baguette au chef autrichien
Hans Graf, le pianiste a gravi lentement les accords qui mènent au
sommet.

Sans se presser et avec une intelligence mise au service de sa
formidable technique, Jae-Hyuck Cho délivre une très belle
interprétation, très subtile, sans tomber dans le piège de la
performance. Avec l’orchestre, la complicité est évidente
notamment dans l’adagio du Rach 3, Hans Graf laissant au pianiste
toute la place qui lui revient avant que n’éclate la virtuosité de
Jae-Hyuck Cho dans ce très beau final. Preuve que les grandes aventures s’écrivent toujours collectivement.

Par Laurent Pfaadt

Rachmaninov, Piano concertos n°2 & 3, Jae-Hyuck Cho,
Russian National Orchestra, dir. Hans Graf,
Chez Evidence

Messa Da Requiem

On avait laissé sur notre platine CD le requiem de Verdi et
l’orchestre de la radio bavaroise avec le magnifique enregistrement
du regretté Mariss Jansons en 2014. Et voilà qu’à l’occasion du 80e
anniversaire de Riccardo Muti, l’orchestre nous rappelle que le chef
d’œuvre sacré du maître du bel canto fait partie de son ADN.

Dans cette interprétation de légende enregistrée au Herkulessaal
en 1981 qui compte une distribution d’anthologie – Jessye Norman,
Agnès Baltsa, José Carreras et la basse Yevgueni Nesterenko
disparue en mars dernier – le passionné de musique embarque pour
un voyage au pays des morts qu’il n’est pas prêt d’oublier. Après le
fracas d’un Dies Irae à faire trembler le paradis, la barque musicale
de Riccardo Muti navigue avec bonheur et délectation dans ce
requiem. Porté par quelques-unes des plus belles voix de cette fin de
20e siècle et par un chœur célébré dans le monde entier, passant
avec la même excellence du Sanctus à l’Agnus Dei, l’auditeur est
tantôt secoué, tantôt charmé par tant de beautés. Car comment ne
pas rester ébahi devant ce sublime Lacrymosa porté en autres par
des Norman et Carreras à leur sommet, ou devant le ténébreux
Confutatis où résonne avec solennité le timbre de Nesterenko.

Indubitablement, un disque à posséder.

Par Laurent Pfaadt

Giuseppe Verdi, Messa Da Requiem,
Chor und Symphonieorchester des Bayrischen Rundfunks,
dir. Riccardo Muti
Chez BR Klassik, RMM

Bach, Sonatas et Partitas

D’abord l’instrument. Puis l’interprète. C’est ce que ressent
l’auditeur dès les premières notes de ce très beau disque signé Tedi
Papavrami, l’un des violonistes classiques les plus talentueux de sa
génération. Le violoniste albanais nous offre ainsi, dix-sept ans après
un premier enregistrement, un nouveau périple à travers ces chefs
d’œuvre de Jean-Sébastien Bach. Tantôt empreints de gravité
comme dans la troisième Partita, tantôt plus virevoltants (Première
partita), le violoniste avance avec humilité dans l’univers du génie.
Pas de vibrato mais une technicité pure, sans fioriture, bluffante
comme dans cette double de la Première Partita. C’est
véritablement un Bach aux multiples couleurs qui jaillit du violon
dans cet enregistrement dont il faut souligner la très belle prise de
son réalisée dans l’écrin de l’Arsenal de Metz. Des couleurs sans
vernis avec une interprétation qui sent le bois dont on fait les
orgues, les violons. D’abord l’instrument. Ensuite l’interprète donc.

Et puis vient la Chaconne, cet Everest du violon que Tedi Papavrami
transforme en Eden. Il y restitue à merveille la grande sensibilité
inhérente à l’œuvre qui lui donne ce caractère intemporel
absolument remarquable. Elle est une sorte de sablier que l’on
regarde se vider en prenant conscience que le temps perdu ne se rattrape jamais. Un pur moment de grâce.

Par Laurent Pfaadt

Tedi Papavrami, Bach, Sonatas et Partitas,
Chez Alpha Classics

Vivaldi, l’âge d’or, Le Concert Idéal

Après avoir traversé l’histoire de la musique d’Hildegarde de Bingen
à Alex Nante, Marianne Piketty et son ensemble, le Concert Idéal,
ont arrêté leur barque musicale dans la lagune de la Sérénissime.
Violon sous le bras, Marianne Piketty est allée à la rencontre du
mythique Vivaldi. Mais sa quête n’a pas eu pour but de trouver le
Vivaldi des Quatre Saisons mais plutôt celui des salons où
résonnaient encore les sonates et symphonies aujourd’hui oubliées
du prêtre roux.

Ce disque est le résultat de cette opiniâtreté et, il faut bien le dire,
de l’excellence musicale du Concert Idéal. Dès les premiers accords
de cette incroyable reconstitution du concerto pour violon et
violoncelle « per Chiaretta e Teresa » ou de cette sonate « al Santo
Sepolcro », on reste bouche bée devant l’alchimie musicale ainsi
produite. C’est un Vivaldi intime et sensible qui nous ait dévoilé
notamment dans le larghetto du concerto pour violon en si mineur
RV390. En compagnie d’autres compositeurs vénitiens dont le non
moins célèbre Tomaso Albinoni, passé à la postérité pour son
Adagio, le Concert Idéal nous offre ainsi quelques diamants ainsi que
les premiers enregistrements mondiaux d’œuvres appelées à figurer
au répertoire baroque dans les années à venir. Voguant sur les
canaux musicaux de Venise, le disque du Concert Idéal n’a ainsi
jamais aussi bien porté son nom…

Par Laurent Pfaadt

Vivaldi, l’âge d’or, Le Concert Idéal, Marianne Piketty,
Chez Evidence

Le Concert Idéal

Après avoir traversé l’histoire de la musique d’Hildegarde de Bingen
à Alex Nante, Marianne Piketty et son ensemble, le Concert Idéal,
ont arrêté leur barque musicale dans la lagune de la Sérénissime.
Violon sous le bras, Marianne Piketty est allée à la rencontre du
mythique Vivaldi. Mais sa quête n’a pas eu pour but de trouver le
Vivaldi des Quatre Saisons mais plutôt celui des salons où
résonnaient encore les sonates et symphonies aujourd’hui oubliées
du prêtre roux.

Ce disque est le résultat de cette opiniâtreté et, il faut bien le dire,
de l’excellence musicale du Concert Idéal. Dès les premiers accords
de cette incroyable reconstitution du concerto pour violon et
violoncelle « per Chiaretta e Teresa » ou de cette sonate « al Santo
Sepolcro », on reste bouche bée devant l’alchimie musicale ainsi
produite. C’est un Vivaldi intime et sensible qui nous ait dévoilé
notamment dans le larghetto du concerto pour violon en si mineur
RV390. En compagnie d’autres compositeurs vénitiens dont le non
moins célèbre Tomaso Albinoni, passé à la postérité pour son
Adagio, le Concert Idéal nous offre ainsi quelques diamants ainsi que
les premiers enregistrements mondiaux d’œuvres appelées à figurer
au répertoire baroque dans les années à venir. Voguant sur les
canaux musicaux de Venise, le disque du Concert Idéal n’a ainsi
jamais aussi bien porté son nom…

Par Laurent Pfaadt

Vivaldi, l’âge d’or, Le Concert Idéal, Marianne Piketty
Evidence

Assoluta, Béatrice Uria-Monzon

Assoluta servait à désigner, au XIXe siècle, les voix de ces divas à la
fois tragiques et tonitruantes, à l’aise aussi bien dans les aigus que
dans les graves.

Grace à sa voix à la fois sensible et puissante, à la tessiture douce
comme le velours et solide comme l’acier, entre mezzo et soprano,
Béatrice Uria-Monzon nous convie à un magnifique voyage dans cet
opéra italien qu’elle a chanté sur les scènes du monde entier.
Quelques airs connus comme le « Casta Diva » du Norma de Puccini
ou le « Pace, pace mio Dio » de la Force du Destin de Verdi,
semblable à un vent, feront frémir les néophytes. Des redécouvertes
comme ce magnifique « La Mamma morta » d’Andrea Chénier
d’Umberto Gioradano qui brille d’une incroyable émotion raviront
assurément les puristes. Le tout bien évidemment porté par un
orchestre haut en couleur et rompu au répertoire italien. 

C’est aussi l’occasion d’apprécier ce qui se fait de mieux dans l’opéra
italien. Moins médiatisée qu’une Netrebko ou qu’une Gheorgiu,
Béatrice Uria-Monzon n’en demeure pas moins l’une des plus belles
interprètes de ce répertoire. Il faut dire que la mode est aux
sopranos puissantes, capables de contre-ut à vous déchirer les
tympans. Avec Béatrice Uria-Monzon, la musique revient à sa
source, à ces divas qui inspirèrent les maestros italiens, à ces voix
qui ne cherchent pas à impressionner mais à inspirer, à ce souffle
enivrant et ténébreux. Plus qu’un astéroïde, ce disque invite ainsi à
contempler une étoile.

Par Laurent Pfaadt

Assoluta, Béatrice Uria-Monzon, Orchestra del Teatro Lirico Giuseppe Verdi di Trieste, dir Fabrizio Maria Carminati
Chez Aparté

Concertus Musicus Wien

Les dieux rassemblés sur l’Olympe de la musique. C’est un peu à cela
que ressemble ce magnifique disque. Bien évidemment, on ne
présente plus le Concertus Musicus Wien. L’une des plus
prestigieuses phalanges baroques s’aventure une fois de plus avec
brio dans le répertoire classique avec deux œuvres emblématiques
de cette période, la 5e symphonie de Franz Schubert et la 99de
Joseph Haydn. Immédiatement, la fidélité aux œuvres saute aux
yeux. Intimité – une formation orchestrale réduite – et chaleur de
l’interprétation liée à l’utilisation d’instruments d’époque donnent
l’impression de se trouver dans un salon viennois ou londonien. 

Stefan Gottfried avait la lourde tâche de succéder au pupitre à la
légende Harnoncourt dont il fut l’assistant. Et il faut dire qu’il s’en
tire avec les honneurs. Sa direction souple et alerte met
astucieusement les œuvres en valeur, surtout la 5e de Schubert
qu’Harnoncourt affectionnait particulièrement après une Inachevée
inquiétante, mystérieuse particulièrement réussie. La captation live
dans l’écrin du Musikverein de Vienne, haut lieu de la musique
viennoise, permet surtout, grâce au chef et ses musiciens, de les lier
et de comprendre l’influence qu’eut Haydn sur le jeune Schubert. Du
grand art assurément.

A écouter également : Schubert : (Un)finished, Symphony 7, Lieder,
Concertus Musicus Wien, dir. Stefan Gottfried, Aparté

Par Laurent Pfaadt

Schubert : symphonie n°5, Haydn : symphonie n°99, Concertus Musicus Wien, dir. Stefan Gottfried,
Chez Aparté