Archives de catégorie : Ecoute

Mavis Staples

Dans l’un de ses
plus beaux live,
Hope at the Hideout
(Anti, 2008), Mavis
Staples promettait
à son public de
revenir. Avec We
get by
(« On fait
face »), elle a tenu
sa promesse et de
quelle manière ! En
compagnie d’un
Ben Harper qui a produit et écrit ce
disque, elle nous offre certainement après You are not alone (Anti,
2010) l’un de ses plus beaux albums. La patte blues-rock du
chanteur qui s’offre un duo avec Mavis Staples sur la chanson
éponyme de l’album est immédiatement reconnaissable et produit
une merveilleuse alchimie.

Album après album résonne toujours l’ardent message d’amour et
de justice de Mavis Staples qui va au-delà de la musique. Sa voix,
ensorcelante, n’est pas uniquement un chant. C’est une prière,
continue, contagieuse sur ces accords portés par l’incroyable
guitare de Rick Holmstorm, compagnon de longue date de Staples,
notamment sur le titre Heavy in mind où perce une forme de
douleur mélancolique, non cicatrisée, celle qui s’étale sur la
pochette de l’album. Cette voix qui résonne depuis la marche de
Selma au côté de Martin Luther King contient un espoir, une force
qui ne s’est jamais tarie et qui, en ces temps agités, doit être
écoutée, entendue, relayée.

Par Laurent Pfaadt

We get by, Anti

Bach and Co

Après un détour
par la Venise
baroque dans un
disque salué par la
critique, Thibault
Noally et les
Accents nous
convie cette fois-ci
à un nouveau
voyage musical,
direction
l’Allemagne de
Bach et de ses contemporains. Ce
disque est, il faut le dire, assez plaisant puisqu’il oscille entre les
concertos des deux figures de proue du baroque allemand (Bach et
Telemann) et les œuvres de compositeurs quelque peu oubliés. Et
à l’écoute d’un Johan David Heinichen ou d’un Christoph Förster,
force est de constater que la figure du cantor de Leipzig a parfois
été injuste avec ses contemporains que l’histoire musicale a réduit,
à tort, à des acolytes.

Ce plaisir ne serait rien sans la très belle interprétation de cette
formation musicale dont la plastique est proprement stupéfiante,
capable de se mesurer à la puissance bachienne (avec seulement
deux violons !) et d’adopter une approche proche de l’intime
comme dans le concerto de Johann Friedrich Fasch où le hautbois
d’Emmanuel Laporte fait des merveilles. Une belle découverte
donc.

Par Laurent Pfaadt

Les Accents, Thibault Noally,
Aparté

1939

Ces trois concertos
pour violon
composés en 1939
et regroupés ici
offrent, de la
Grande-Bretagne à
la Hongrie en
passant par
l’Allemagne, un
panorama musical
de cette année
1939. Ceux de
Walton et de Bartók sont les
plus connus à la différence du concerto funèbre de Karl Amadeus
Hartmann, inspiré par l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1938
mais joué pour la première fois en 1959.

La tension est immédiatement palpable, la violoniste Fabiola Kim
parvenant magnifiquement à retranscrire cette angoisse, bien
soutenue par un orchestre très à l’écoute. Son violon est lumineux,
excellant aussi bien dans les morceaux de bravoure que dans les
mouvements plus lents en leur conférant un supplément d’âme qui
accentue cette dramaturgie qui se dégage de ces œuvres. Fabiola
Kim qui assume sans complexité l’héritage des monstres sacrés
qui ont porté ces œuvres (Heifetz, Schneiderhan et Szekely) ne
devrait donc pas rester longtemps une inconnue du grand public.

Par Laurent Pfaadt

Violin Concertos by Bartók, Hartmann and Walton – Fabiola Kim –
Münchner Symphoniker,
dir. Kevin John Edusei,
Solo Musica, Sony

Wilhelm Furtwängler, The Radio Recordings (1939–1945)

Drôle de sensation à
l’écoute de ce coffret
qui se veut être
autant un voyage
dans l’histoire de
l’orchestre le plus
prestigieux du
monde en compagnie
de la légende
Furtwängler qu’un regard perplexe d’une musique mise au service
du plus grand totalitarisme du 20e siècle. Car comment ne pas
écouter les Maîtres chanteurs de Nuremberg de Richard Wagner
sans penser à la jubilation du Führer et aux millions de morts de la
Shoah ? Car cette musique est indissociable de l’histoire qu’elle
servit.

Il n’en demeure pas moins que ce prodigieux travail de restauration
qui a permis de retrouver le son originel, sert un coffret contenant
de véritables pépites et des interprétations de légende à jamais
inégalées comme par exemple le quatrième concerto de Beethoven
par Conrad Hansen ou l’interprétation de la première symphonie du
maestro. Ces concerts font au final de ce coffret, une pièce
indispensable à la discothèque de tout mélomane et de tout
admirateur des Berliner Phliharmoniker.

Par Laurent Pfaadt

Berliner Philharmoniker recordings

Angélique Kidjo, Célia, Decca

C’est ce qui s’appelle
une rencontre au
sommet. Après Nina
Simone et Myriam
Makeba, Angélique
Kidjo, l’une des plus
grandes voix
africaines, rend
hommage dans son
nouvel album à la
légende de la salsa
cubaine, Célia Cruz
(1925-2003).
Baptisée simplement
Célia, cette aventure musicale pouvait apparaître risquée voire
hasardeuse mais s’est, au final, transformée en triomphe.

Il faut dire que la voix puissante et si charismatique d’Angélique
Kidjo a très vite su convaincre. Maniant parfaitement les rythmes
chaloupés et les modulations vocales hispanisantes, Angélique Kidjo
a fait de cette musique un véritable carnaval de couleurs même si
celui-ci est moins virevoltant que par le passé. Cela n’enlève rien au
plaisir que l’on ressent, magnifié d’ailleurs par des instrumentistes
de talent comme le saxophoniste anglais Shabaka Hutchings.
Transcendé, ce voyage prend alors des allures de manifeste.

Par Laurent Pfaadt

Rencontre Interview avec Kinan Azmeh

« Nous créons de l’art à partir
d’expériences émotionnelles qui
sont plus complexes que ce que
nous vivons dans la vie. »

Le compositeur et célèbre
clarinettiste syrien, Kinan
Azmeh évoque pour
Hebdoscope son dernier album,
Uneven Sky où se côtoient ses
propres compositions et celles
de compositeurs du monde
arabe.

Quelle place occupe la clarinette dans la musique orientale ?

C’est une question délicate car la clarinette est bien entendue
présente dans le jazz, le répertoire classique occidental, dans les
traditions musicales turque et grecque et dans les musiques
balkaniques et klezmer. Mais, pour de curieuses raisons, sa présence
fut relativement limitée dans le monde arabe. Ainsi, alors qu’elle est
l’instrument prédominant dans les ensembles turcs et grecs, ce n’est
pas le cas dans leurs homologues traditionnels arabes.

Quelles ont été vos influences sur ce disque car ces dernières
semblent classiques, contemporaines, cinématographiques,
occidentales et orientales ? 

Il est difficile pour moi de nommer toutes mes influences car j’ai été
exposé à une variété de musiques. Je pense que la musique est un
continuum et ne crois pas à une division des cultures occidentales et
orientales. J’ai une formation classique et j’ai grandi en jouant
Mozart ou Brahms tout en étant exposé à Damas, à ces musiques qui
cohabitaient là-bas, arabe, kurde et arménienne notamment. Puis, ici
à New York, j’ai subi d’autres influences. Je suis donc exposé à ce que
j’aime et j’ai un appétit insatiable pour explorer de nouveaux
territoires musicaux.

Parlez-nous de votre collaboration avec Yo-Yo Ma ?

Ce fut un incroyable honneur et privilège de travailler étroitement
avec lui et l’ensemble Silkroad. Lorsque l’Elbphilharmonie de
Hambourg me demanda de composer un duo avec lui pour
l’inauguration de la salle, j’ai eu l’impression de vivre un rêve. Yo-Yo
Ma a cette incroyable capacité de transcender l’instrument pour
aller directement à l’idée. Il nous rappelle que l’idée et sa manière de
la communiquer demeurent primordiales. Le reste n’est instrument.

Quels ont été vos sentiments lorsque vous avez composé la suite
Ibn Arabi qui apparaît si mélancolique ?

Cette œuvre relate un voyage d’Ibn Arabi, le philosophe, l’humaniste
et sa quête du savoir. Si je pouvais décrire les sentiments que
j’éprouve lorsque je compose, je ne composerai pas. Le plus
important pour moi dans la musique est que nous créons de l’art à
partir d’expériences émotionnelles qui sont plus complexes que ce
que nous vivons dans la vie.

Kinan Azmeh, Uneven Sky, Yo-Yo Ma,
Deutsches Symphonie-Orchester Berlin,
dir. Manuel Nawri, Dreyer Gaido, Eastern Voices

Par Laurent Pfaadt

Mary Queen of Scots

La force d’un grand
film tient bien
souvent à sa
dramaturgie. Mais
celle-ci doit être
portée par une
grande musique.
Souvent de très bons
films ont été
massacrés par une
musique
inappropriée ou
volontairement
décalée. Rien de tel ici, bien au contraire. Grace à la puissance de sa composition, la
musique de Max Richter, compositeur issu du minimalisme,
influencé par Steve Reich notamment et rendu célèbre par sa
réinterprétation des Quatre Saisons de Vivaldi (DG, 2012),
transcende un film à la beauté stupéfiante.

Utilisant dès l’ouverture, un motif répété aux percussions, Richter
donne ainsi le ton, celui d’un récit épique qui avance lentement vers
la tragédie de la reine Marie d’Ecosse. La passion de Richter pour la
musique de la Renaissance est immédiatement perceptible.
Cependant, la grande force et la beauté de sa composition résident
dans sa capacité à la rendre contemporaine. Cela donne au final
quelque chose qui ressemble à l’Akhnaten de Philip Glass. Un récit
historique musical qu’on ne se lasse pas d’écouter et qu’y s’apprécie sans images.

Par Laurent Pfaadt

Max Richter, Mary Queen of Scots
Chez Deutsche Grammophon.

Boccherini convoque ses muses

© Ophélie Gaillard

Quelques œuvres du
compositeur italien
appuyées par de
magnifiques
interprètes

Ecrasé par Mozart et
Haydn, Luigi
Boccherini gagne à
être connu. Celui qui fut l’un des plus grands violoncellistes de son
époque a ainsi été progressivement oublié. Aujourd’hui, ce double
album lui rend une justice méritée. Il faut dire que cette
réhabilitation tient beaucoup aux interprètes convoquées à cette
occasion notamment l’une de nos plus talentueuses violoncellistes,
Ophélie Gaillard. Passé la frayeur du vol de son instrument, la soliste
dont la virtuosité convainc à chaque album jusqu’au très beau Don
Quixotte
, revient cette fois-ci en terrain connu. L’approche de
l’instrumentiste y est admirable, mêlant profondeur tragique et
malice enfantine dans ces différentes oeuvres qui sont comme de
petits sauts d’humeur musicaux, bondissants, rendant ainsi la
partition extrêmement vivante. Boccherini tient là assurément sa
revanche sur un Haydn jugé à tort d’ailleurs, plus sérieux.

Sur ce disque, la violoncelliste déploie son incroyable virtuosité et à
ce titre parvient à tirer toute la quintessence des différentes œuvres
de Boccherini, qu’elles soient orchestrales ou de musique de
chambre. Poursuivant avec son orchestre Pulcinella l’exploration de
l’œuvre du compositeur italien après un album consacré aux années
madrilènes de ce dernier en 2007, Ophélie Gaillard utilise cette
complicité dans une volonté affichée de renouvellement de notre
perception de la musique de Boccherini. D’ailleurs, elle n’hésite pas à
passer de l’archet à la baguette pour diriger les concertos du
maestro où les équilibres sonores sont parfaits et la prise de son
d’une clarté admirable. Il n’y a qu’à écouter le premier mouvement
du 6e concerto pour s’en convaincre.

Ces interprétations montrent surtout que Boccherini ne doit pas
être réduit à sa musique de chambre et que son œuvre est bien plus
révolutionnaire qu’elle n’y paraît notamment dans l’ajout
d’instruments comme par exemple cette guitare qui vient
astucieusement titiller les violons. Boccherini est-il un compositeur
du baroque tardif ou déjà un pré-romantique ? La question mérite
d’être posée à l’écoute de ces interprétations.

Cependant, évoquer cet album et la très belle interprétation
d’Ophélie Gaillard sans dire quelques mots de Sandrine Piau, dont la
sublime voix transcende littéralement un Stabat Mater qui plonge
encore ses racines dans un dix-huitième siècle finissant, serait
commettre une autre injustice. La soprano campe ici une vierge
émouvante pleurant la mort de son fils. L’intensité sans
démonstration qu’elle met rend immédiatement crédible cette
interprétation qui fait appel à quelque chose d’inconscient qui va
bien au-delà de la musique. La virtuosité ne suffit pas semblent nous
dire Ophélie Gaillard et Sandrine Piau. Il faut également croire en
quelque chose. Et avec elles, assurément, on y croit.

Par Laurent Pfaadt

Ophélie Gaillard, Boccherini, Sandrine Piau,
Pulcinella Orchestra,
PIAS/Harmonia Mundi

CD du mois

Franz von Suppé,
Ouvertüren,
Munchner
Rundfunkorchester,
dir. Ivan
Repušić

Tout le monde
connaît Franz von
Suppé, compositeur
emblématique de la
grande tradition
viennoise au côté
d’un Johann Strauss, avec sa fameuse Cavalerie légère (1866), prompte à transformer
n’importe quel orchestre en fanfare militaire. Ce roi de l’opérette – il
en composa près de trente – possédait d’autres cordes à son arc
comme en témoigne cette anthologie regroupant plusieurs
ouvertures.

L’orchestre de la radio de Munich, petit frère du
Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, sous la conduite
de son nouveau chef, Ivan Repušić, nous fait ainsi découvrir les
différentes facettes de ce compositeur. Si certaines ouvertures
telles que la belle Galathée ou la Dame de Pique avec leur explosivité
bien maîtrisées au demeurant par un orchestre et un chef très
inspirés sont de beaux exemples de cette musique pompeuse
viennoise, certaines d’entre elles, en revanche, comme Boccacio
évoquent plus un Rossini. Une belle découverte.

Par Laurent Pfaadt

Chez BR Klassik

L’architecte musical du 20e siècle

Leonard Bernstein © Warner Classics

A l’occasion du
centenaire de sa
naissance, retour sur
la vie et l’œuvre de
Leonard Bernstein

Comment qualifier Leonard Bernstein que ses amis appelaient tout
simplement Lenny ? De compositeur, de chef d’orchestre, de
pianiste ? Peut-être les trois à la fois.

Comme compositeur, son nom restera pendant longtemps attaché à
son chef d’œuvre, West Side story, ce Roméo et Juliette du nouveau
monde. Parmi son œuvre pléthorique, il laissa notamment trois
symphonies dont la dernière, Kaddish est dédiée à JFK dont il fut un
intime, des musiques de films notamment celle de Sur les quais (On
the waterfront) d’Elia Kazan et une opérette relativement
méconnue, Candide. Mais surtout, il fut comme le souligne le chef
d’orchestre américain, Leonard Slatkin, une source d’inspiration
pour tous ses contemporains : « aucun musicien n’a eu autant
d’influence que Bernstein. En tant que compositeur, pianiste, éducateur
ou acteur social. Comme compositeur, il battit des ponts entre des univers
radicalement différents, de Bach au jazz ou au rock. »
La musique de
Bernstein était donc unique car inclassable, mêlant des traditions
différentes (savantes et populaires, chrétiennes et yiddish,
européennes et américaines) qu’il fit cohabiter merveilleusement.

Comme chef d’orchestre, il marqua tous les orchestres qu’il dirigea.
New York « son » orchestre bien entendu mais également Vienne
avec qui il tissa une histoire particulière ou Paris. Dans cette capitale
française où il suivit les cours de la célèbre pédagogue Nadia
Boulanger, il laissa quelques souvenirs y compris discographiques
notamment à la tête de l’Orchestre National de France comme en
témoigne un très beau coffret sorti ces jours-ci où on le retrouve
notamment dans ce Ravel qu’il affectionnait tant, aussi bien au piano
que baguette à la main. D’ailleurs, dans l’un des enregistrements
d’une répétition du concerto en sol majeur en 1975, on peut
entendre un maestro très attentif au rythme dire à l’orchestre : « Il
faut jouer par l’œil et non par l’oreille »
. D’un chef passionné presque en
transe et parfois moqué, il réussit à tirer toute la quintessence des
œuvres qu’il dirigeait, notamment les symphonies de Gustav Mahler
qu’il tira de son purgatoire antisémite, ou cette musique américaine
(Ives, Copland) dont il fut un inlassable promoteur.

Comme pianiste enfin, il transcenda cet instrument qu’il magnifia
notamment dans ses interprétations de Ravel ou de Mozart.
Accompagnant les orchestres qu’il dirigeait depuis le clavier, ses
interprétations demeurent encore aujourd’hui uniques et font dire à
la célèbre cantatrice, Christa Ludwig, qu’ « il a mis un orchestre dans le
piano ».

Aujourd’hui, Leonard Bernstein demeure inclassable car il fut un
musicien complet et avant-gardiste. Dans une époque où les chefs et
les pianistes ne composent plus, dans un siècle où la transgression
musicale est devenue la norme et surtout dans un temps où la
musique ne constitue plus une arme politique, Bernstein appartient
définitivement à l’histoire. Génial restaurateur de la grande musique
romantique et postromantique et défenseur infatigable de ces
nouvelles formes musicales qui émergèrent au 20e siècle, il
personnifia à merveille, dans un siècle tumultueux et à l’instar d’un
Beethoven ou d’un Wagner, une musique qui se voulait universelle.

Par Laurent Pfaadt

A écouter :
Leonard Bernstein, An American in Paris, 7 CDs,
Warner Classics

The sound of Leonard Bernstein, 2 CDs,
Warner Classics.