Archives de catégorie : Ecoute

Violin Concerto

A l’occasion de son dixième anniversaire et après 35 enregistrements, Il Pomo d’Oro, ensemble musical absolument fascinant où chaque disque réserve toujours des surprises, nous propose ce nouvel enregistrement remarquable qui ressuscite de nouvelles œuvres oubliées et des compositeurs méconnus mis à part peut-être ici, le chevalier de Saint-Georges qui fut ce qu’on appelle aujourd’hui une véritable « star » à la cour de Louis XV et de Louis XVI. Son concerto en ré majeur, ici enregistré étonnamment pour la première fois, témoigne de son incroyable talent, sublimé par celui de la violoniste bulgare Zefira Valova, concertmaster d’Il Pomo d’Oro et que les fans du contreténor argentin Franco Fagioli ont pu apprécier dans les disques de ce dernier chez Deutsche Grammophon.

L’œuvre de celui qui mania l’archet aussi bien que le fleuret cohabite avec d’autres concertos pour le moins stupéfiants. On est autant admiratif devant la technicité déployée dans la pièce de Johan Gottlieb Graun que face au charme du concerto en si bémol majeur de Maddalena Lombardini Sirmen qui tenta de s’imposer dans une Europe musicale dominée par les hommes. Ces derniers ne manquèrent d’ailleurs pas, notamment dans le Mercure de France, de la critiquer. Ainsi en 1785 après une représentation au Concert Spirituel où elle tenta de revenir sur le devant de la scène, la revue écrivait que « son style a extrêmement vieilli. Si elle peut encore charmer l’oreille, elle ne peut plus étonner ». Il lui fallut attendre plus de deux siècles pour qu’une autre violoniste de grand talent, Zefira Valova, lui rende dans ce disque admirable, enfin justice.

Par Laurent Pfaadt

Violin Concerto, Benda, Graun, Sirmen, Saint-Georges, Zefira Valova, Il Pomo d’Oro
Chez Aparté

Violeta y el jazz

Il y a cinquante-cinq ans disparaissait Violeta Parra, musicienne autodidacte chilienne considérée comme la pionnière de la musique folklorique latino-américaine. Cet album du ténor Emiliano Gonzalez Toro et du pianiste Thomas Enhco qui signe les arrangements et toujours prompt à transmettre des musiques venues d’ailleurs, lui rend ainsi l’hommage mérité.

Avec des accents qui rappellent parfois ceux du grand Caetano Velloso notamment dans Porque les pobres no tienen et surtout dans le célèbre Volver a los 17, Emiliano Gonzalez Toro ensorcèle littéralement avec ses interprétations tantôt sensibles, tantôt endiablées. Le ténor est accompagné d’une pléiade de voix magnifiques notamment celle de Paloma Pradal dans le très beau Maldigo dela alto cielo. Ensemble, ils permettent de découvrir, de la plus belle des manières, cette artiste quelque peu oubliée.

Par Laurent Pfaadt

Emiliano Gonzalez Toro & Thomas Enhco, Violeta y el jazz
Gemelli factory

Empereur des ténèbres

Premier enregistrement en public de l’Empereur d’Atlantis de Viktor Ullman, compositeur juif assassiné par les nazis

Il a longtemps fait figure de légende. L’Empereur d’Atlantis, cet opéra de chambre composé en enfer, au milieu des morts, est de retour. Son créateur, Viktor Ullmann, compositeur austro-hongrois mais surtout juif, effectua une brillante carrière, essentiellement à Prague. Arrêté puis déporté au camp de Theresienstadt, le fameux camp de concentration où furent envoyés de nombreux artistes parmi lesquels Hans Krasa et Karel Ancerl, il fut gazé à Auschwitz en octobre 1944. C’est à Theresienstadt qu’il composa l’Empereur d’Atlantis. Mais le compositeur ne put créer son œuvre et il fallut attendre plus de trente ans, en 1975, pour que son opéra puisse voir le jour, au Bellevue-Theater d’Amsterdam. Depuis, les représentations se sont succédées.

Restait la gravure en public. C’est chose faite grâce au Münchner Rundfunkorchester (Orchestre de la radio de Munich) et au premier chef invité, Patrick Hahn, qui livrent une interprétation fort convaincante en restituant parfaitement la musicalité d’une œuvre inscrite dans une période à la fois troublée – la parabole d’Atlantis en système national-socialiste saute immédiatement aux yeux – et musicalement en mutation. Une belle découverte donc qui ne devrait laisser personne insensible.

Par Laurent Pfaadt

Viktor Ullman, Der Kaiser von Atlantis, Münchner Rundfunkorchester,
Leitung Patrick Hahn, BR-Klassik

La Néfertiti de l’alto

La résurgence, à la faveur du mouvement #metoo, de figures féminines oubliées et la prise de pouvoir d’artistes féminines qui n’a que trop tardé dans cette musique classique longtemps écrasée par la figure du compositeur et du chef d’orchestre masculins, donne à notre époque un côté archéologique assez palpitant. Des labels, des musiciens, nouveaux Indiana Jones des notes, exhument des trésors et produisent des enregistrements qui dépoussièrent une musique classique qui se cherche. Le label Aparté nous révèle ainsi Rebecca Clarke (1886-1979), compositrice anglaise aujourd’hui méconnue, sorte de Néfertiti de l’alto. Une compositrice qui fut également une interprète de talent et qui composa une œuvre pour alto qui soutient aisément la comparaison avec Paul Hindemith ou Ernest Bloch.

Vinciane Béranger au festival de Rouffach
(copyright Sophie Pawlak) 

Les pièces de Clarke expriment indiscutablement l’influence de son contemporain français, Claude Debussy. Le côté onirique est manifeste et la belle interprétation de Vinciane Béranger parvient à produire ce sentiment onirique, magique inhérent à la musique du compositeur français, dans la sonate pour alto bien évidemment avec son ouverture pentatonique mais surtout dans Morpheus. Cependant réduire la musique de Rebecca Clarke à cette seule dimension ne rend indiscutablement pas justice à l’extrême variété et l’incroyable profondeur de la musique de la compositrice. Il n’y a qu’à écouter l’Irish Melody enregistrée pour la première fois ou l’incroyable Chinese Puzzle et ses rythmes orientaux pour s’en convaincre. Plus qu’un puzzle, le musique de Rebecca Clark est un arc-en-ciel aux différentes couleurs toujours éclatantes que chevauchent avec plaisir et talent, Vinciane Béranger et ses compagnons de jeu.A l’écoute de ce disque, on se demande bien qui est la Néfertiti de l’alto : Rebecca Clarke ou Vinciane Béranger.
Peut-être les deux après tout.

Par Laurent Pfaadt

Rebecca Clarke, Works for viola
Chez Aparté

Un arc musical

80e anniversaire de l’Orchestre de Chambre de Lausanne. L’occasion d’une rétrospective musicale

L’Orchestre de Chambre de Lausanne fête ses 80 ans. Avec son nouveau directeur musical, le violoniste Renaud Capuçon, il ouvre ainsi une nouvelle page d’une histoire musicale déjà riche. L’occasion de se plonger dans le très beau coffret que lui consacra voilà cinq ans, le label Claves records. Revenant sur cette histoire débutée en pleine seconde guerre mondiale, les différents disques montrent que chaque directeur musical, de Victor Desarzens, le bâtisseur à Joshua Weilerstein en passant par le mozartien Christian Zacharias qui dirigea du clavier quelques concerts mémorables durant ses treize années de mandat (2000-2013), tissa sa corde à cet arc musical d’exception.

L’écoute de ce coffret laisse tout de même transparaître une constante : Haydn. L’orchestre semble formidablement taillé pour ce compositeur. Si les interprétations varient : fougueuse chez Weilerstein, avec cette 60e explosive ou plus métaphysique chez Armin Jordan (22e) qui fut non seulement l’un des grands chefs de l’orchestre mais également l’un des plus grands de la musique suisse, toutes sont inspirées, incarnées. Certains chefs emportèrent également la phalange suisse sur des rivages musicaux inconnus ou peu fréquentés, tels Jésus Lopez Cobos chez Juan Antionio Arriaga ou Lawrence Foster dans une très belle symphonie de chambre de Georges Enesco.

Autant de pages musicales magnifiques d’une partition qui ne demande qu’à être alimentée….

Par Laurent Pfaadt

75 ans, OCL (Orchestre de Chambre de Lausanne), 5 CDs, Claves Records, RTS

Stravinsky Ballets

Nul doute que s’il avait entendu ces ballets, il se serait levé et d’un grand éclat de voix, il aurait crié un « Bravo ! » retentissant et aurait serré le chef, Sir Simon Rattle, dans ses bras. Assurément, Serge de Diaghilev, le grand promoteur des ballets de Stravinsky, aurait été enthousiasmé par cette interprétation du London Symphony Orchestra.

L’Oiseau de feu est épique, Petrushka bucolique et le Sacre du printemps sauvage à souhait. Sir Simon Rattle connaît particulièrement bien son orchestre pour l’emmener dans l’univers du compositeur russe, en respectant scrupuleusement les équilibres sonores. Il y distille une puissance et une explosivité créatrices qui servent l’interprétation en inscrivant ces grandes œuvres du répertoire dans une fidélité à la tradition musicale russe où l’on retrouve des réminiscences de Moussorgski ou de Rimski-Korsakov.  Des interprétations qui tiennent assurément lieu de références.

Par Laurent Pfaadt

Stravinsky Ballets, London Symphony Orchestra, dir. Sir Simon Battle, LSO Live

Happy birthday Maestro Rihm !

Le 70e anniversaire du compositeur allemand est l’occasion de réécouter ses œuvres.

Wolgang Rihm est certainement l’un compositeurs les plus importants de notre temps. Nombreux sont ceux, interprètes ou créateurs, à considérer sa musique comme prépondérante dans la création contemporaine. Totalement intégrées aux programmes des plus grands orchestres, ses œuvres sont devenues, dès son vivant, de véritables classiques qui tendent à explorer les tréfonds psychologiques de l’homme. En 2019, le festival Présences de Radio France, présenta ainsi seize de ses œuvres. Pascal Dusapin, autre grand nom de la création contemporaine et invité du festival, évoquait ainsi l’œuvre de Wolfgang Rihm : « il y a chez lui un mouvement tellurique qui m’évoque une rivière, laquelle peut se faire grand fleuve ou petit ruisseau : tantôt, tout est clair, on peut voir les poissons ; tantôt, le temps est mauvais, la rivière est agitée, le torrent devient boueux, chargé. »

A l’occasion de son 70e anniversaire, quelques-unes de ses œuvres emblématiques ressortent sous le label de l’orchestre symphonique de la radio bavaroise, BR Klassik, avec qui Rihm a établi un compagnonnage de longue date.

Né à Karlsruhe, Wolfgang Rihm fut très tôt influencé par Mahler et la seconde école de Vienne en particulier Anton Webern avant de forger son propre style qui rompit avec l’avant-garde musicale représentée notamment par Pierre Boulez et Karlheinz Stockhausen dont il fut pourtant l’élève.

Compositeur prolifique, il s’est aventuré dans tous les domaines : musique orchestrale et de chambre, opéra notamment avec son Dionysos extatique et fantasmagorique basé sur les poèmes de Nietzsche ou musique sacrée comme en témoigne son magnifique et si épuré Stabat Mater pour bariton et alto qui s’appuie sur un texte de la liturgie médiévale catholique. Parmi les quelques 500 pièces de ce compositeur prolifique à l’œuvre protéiforme, les deux Cds de la collection Musica viva du label de l’orchestre de la radio bavaroise présente quelques œuvres représentatives du compositeur. A la fois récentes (Stabat Mater, 2020) et plus anciennes comme Sphäre nach Studie (1993 remaniée en 2002) ou le célèbre Jagden und Formen (2008) et associant quelques-uns des plus grands solistes du monde comme l’altiste Tabea Zimmermann et le clarinettiste Jörg Widemann dans ce Male über Male 2 pour clarinette et 9 instruments assez fascinant, ces œuvres permettent de pénétrer facilement et intensément l’univers du créateur.

« Un compositeur se doit d’être à la fois hautement intellectuel mais également faire preuve d’émotions en musique » a coutume de dire Wolfgang Rihm. Et on peut dire qu’à l’écoute de ces disques, l’alchimie est parfaite.

Par Laurent Pfaadt

Wolfgang Rihm : #39 Sphäre nach Studie, Stabat Mater, Male über Male 2#40 Jagden und Formen, Symphonieorchester des Bayerisches Rundfunks, dir Stanley Dodds (#39) und Franck Ollu (#40), Music aviva, BR-Klassik

Le roi Karel

Un coffret revient sur la figure de Karel Ancerl, mythique chef d’orchestre tchèque

Un grand orchestre, un chef mythique, un label légendaire. Avec
cette trilogie, l’auditeur est assuré de passer quelques moments
incroyables, uniques. En écoutant les enregistrements live de
l’Orchestre Philharmonique Tchèque sous la direction de Karel
Ancerl par la radio tchèque et gravés par le label tchèque
Supraphon, les impressions laissées donnent le sentiment d’une
expérience assez incroyable.

Dans l’histoire de la musique tchèque au 20e siècle, deux chefs
d’orchestre marquèrent de leurs empreintes l’orchestre philharmonique du pays : Karel Ancerl et Vaclav Neumann. Si le
second s’illustra durant la deuxième partie du 20e siècle, le premier
connut un destin singulier marqué par les tragédies de l’histoire.
Chef de l’orchestre de la radio tchèque entre 1933 et 1939, il fut,
pendant la seconde guerre mondiale, déporté avec sa famille dans
les camps de Theresienstadt et Auschwitz où certains de ses
proches furent assassinés. Revenu vivant, il reprit alors la direction
de l’Orchestre Philharmonique Tchèque.

Sous sa direction, ce dernier fut considéré comme l’un des meilleurs
orchestres au monde et les enregistrements présentés tiennent lieu
de référence comme par exemple, cette magique Ma Vlast (Ma
Patrie) de Smetana à la dimension si onirique. Après les évènements
de 1968, Karel Ancerl s’éloigna de l’orchestre pour privilégier sa
carrière à l’étranger notamment à Toronto et au Concertgebouw
d’Amsterdam.

Le coffret aligne ainsi les pépites. Des Beethoven d’anthologie en
particulier cette deuxième symphonie, un Vaughan Williams à vous
tirer des larmes, un éblouissant Martinu ou une Mer de Debussy
absolument fascinante. Prokofiev, ce compositeur qui marqua un
tournant dans sa carrière et le début de son aventure avec
l’Orchestre Philharmonique Tchèque, est également présent avec La
Suite Scythe.

Les œuvres réunies font également la part belle à la musique
tchèque avec ses monuments : Dvorak, Smetana, Suk et sa
Symphonie Asraël épique à souhait où la baguette d’Ancerl se fait
sceptre. Le coffret s’autorise à juste titre une magnifique plongée
dans la musique tchèque du 20e siècle avec des compositeurs peu
connus tels que Jan Novak et son explosif concerto pour deux
pianos ou Jindrich Feld.

Grâce à la merveilleuse maison de disques Supraphon, il nous est
possible, pour notre plus grand bonheur, de redécouvrir ces
enregistrements d’anthologie venus remplacer des gravures vinyles
restées mythiques.

Par Laurent Pfaadt

Karel Ancerl, Live recordings, Czech Philharmonic Orchestra, Supraphon

Dompteur de pianos

A travers plusieurs enregistrements, Jean-Paul Gasparian rend
hommage à Serguei Rachmaninov

Jean-Paul Gasparian est probablement l’un des pianistes les plus
talentueux de sa génération. Vainqueur de plusieurs concours
internationaux dont celui de Brême, il s’est révélé au disque avec un
enregistrement remarqué consacré à Chopin (Evidence Classics).

Se saisissant aujourd’hui d’un Rachmaninov qui attire toujours
autant – à raison d’ailleurs – les pianistes, Jean-Paul Gasparian livre
deux disques tout à fait intéressants. Avec subtilité et profondeur, il
entre dans ce deuxième concerto pour nous livrer une
interprétation où le compositeur russe n’est pas martelé – ce qui
devient une triste habitude – mais plutôt chevauché. La
performance du pianiste est exceptionnelle, secondée par cet
orchestre qui supporte tout à fait la comparaison avec les grandes
phalanges, notamment dans cet adagio de toute beauté.

Dans l’œuvre pour piano seul, le Steinway reprend ses droits.
Puissance et vélocité émanent de la deuxième sonate mais
Gasparian évite tout débordement en domptant le fauve caché dans
son instrument. Si la caresse se veut encore prudente dans le 4e
Prélude, elle est étreinte dans le 10e. Une fois rassuré, le fauve
devient non pas plus docile mais révèle sa majestueuse nature à
travers les Moments musicaux. Reste alors cette merveilleuse
Vocalise où triomphent natures humaine et animale avec un artiste
au sommet de son art.

Par Laurent Pfaadt

Rachmaninov, Concerto n°2 in C Minor, Babadjanian, Heroic Ballad
for Piano and Orchestra, Berner SymphonieOrchester, dir. Stefan
Blunier, Claves records

Rachmaninoff, Sonate n.2, Moments musicaux op.16, Préludes, Vocalise, Evidence Classics

Un chat ukrainien

Avec ce disque remarquable, les pianistes Ludmila Berlinskaïa et
Arthur Ancelle rendent hommage au compositeur ukrainien
Alexander Tsfasman

La musique a ceci d’incroyable qu’il y a toujours de nouvelles
œuvres, de nouveaux compositeurs à découvrir grâce à ces
interprètes qui extirpent des limbes du passé, partitions et airs
oubliés. Bien qu’il fût célébré de l’autre côté du rideau de fer et que
ses airs étaient sifflotés, personne ou presque en Occident ne
connaissait Alexander Tsfasman (1906-1971). Sorte de Gershwin
soviétique avec qui il est d’ailleurs associé sur ce très beau disque, le
compositeur ukrainien partagea avec son alter ego musical, la
passion d’un jazz qui hésita longtemps à s’approcher de la musique
classique. Comme le rappela d’ailleurs Walter Damrosch, chef
d’orchestre qui créa notamment An American in Paris de George
Gershwin, « divers compositeurs ont tourné autour du jazz comme un
chat autour d’une assiette de soupe chaude, attendant qu’elle refroidisse
suffisamment pour lui permettre d’y goûter sans se brûler la langue… »

Sa Suite de jazz est pourtant d’une beauté incroyable qui tient
beaucoup à l’interprétation que délivre les deux pianistes sur ce
disque et on comprend aisément pourquoi elle est devenue si
populaire en URSS. Subtil mélange à la fois d’une mélancolie tirée de
cette âme russe trempée dans la tradition classique et de burlesque
hérité du jazz, l’oeuvre séduisit jusqu’au grand Chostakovitch, lui-
aussi très sensible aux influences jazz qu’il matérialisa dans son
immortelle Suite Jazz n°2.

Et qui de mieux que Ludmila Berlinskaïa, pianiste émérite et fille du
grand Valentin Berlinsky qui fut, avec le quatuor Borodine, l’un des
plus grands interprètes des quatuors de Chostakovitch, pour
ressusciter Tsfasman. En compagnie d’Arthur Ancelle, ils recréent à
merveille l’alchimie nécessaire à l’interprétation des œuvres de
Tsfasman, celle qui consiste à se situer à la jonction du classique et
du jazz. « Nous avons appris à changer notre toucher, à entendre
autrement, visant à unir swing et véritable rubato pianistique, sorte
d’improvisation libérée sur fond d’ostinato rythmique précis » assurent
ainsi les deux interprètes. Ludmila Berlinskaïa, après avoir entendu
le grand Mikhaïl Pletnev interpréter la Suite de Jazz à Verbier, a
immédiatement été séduite et n’a eu aucun mal à persuader son
compagnon de jeu, Arthur Ancelle, de se lancer dans cette aventure
devenue apothéose sur ce disque. Deux chatons s’amusant avec la
pelote du grand chat ukrainien en somme.

Le résultat est un disque aux multiples couleurs qui unit deux styles
musicaux pour former une œuvre unique parfaitement restituée et
donnant l’impression d’un chat espiègle bondissant sur les touches
de deux pianos. Sous les doigts de Berlinskaïa et Ancelle, cette
facétieuse musique semble sortie d’un film muet, et on se plaît à
imaginer une variation moderne du Dictateur de Chaplin sous les ors
actuels du Kremlin avec, au piano devant l’écran, ce compositeur
ukrainien caricaturant la course folle du dictateur au son des Flocons
de neige. Il y a véritablement quelque chose d’addictif dans cette
musique que l’on écoute encore et encore. Après Praga digitals,
Supraphon, qu’il est bon de retrouver à nouveau ce label merveilleux
qu’est Melodiya pour accompagner ce chat ukrainien qui n’a,
assurément, pas fini de nous surprendre sous les doigts félins de
Ludmila Berlinskaïa et Arthur Ancelle.

Par Laurent Pfaadt

Ludmila Berlinskaïa et Arthur Ancelle, Gershwin, Tsfasman, Melodiya

Ludmila Berlinskaïa et Arthur Ancelle interpréteront Gershwin, Tsfasman et d’autres à l’occasion du concert maquant les 10 ans de leur collaboration,
le 10 mars 2022 à 20h30 à la salle Gaveau.