Archives de catégorie : Ecoute

Jae-Hyuck Cho

Le grand orgue de
l’église de la
Madeleine
construit par le
célèbre facteur
d’orgues Aristide
Cavaillé-Coll et ses
4426 tuyaux a
fasciné de
nombreux
musiciens. Après
Fauré et Saint
Saëns, l’organiste
coréen Jae-Hyuck
Cho, dont la réputation d’excellence n’est plus à prouver en Asie et
aux Etats-Unis, a ainsi pris place derrière l’instrument pour nous
offrir un récital de toute beauté.

On ne pouvait rêver plus belle programmation. D’abord le grand
Bach avec sa Toccata BMV 565, certainement l’œuvre pour orgue
la plus connue qui, sous les doigts de Cho, se pare d’une majesté
éblouissante, sans effet superflu mais avec une telle profondeur
qu’on se penche vers la balustrade de l’organiste pour voir s’il n’y a
pas de couronnement dans la nef. La suite du programme brille par
sa diversité : un Widor tout en couleurs qui posa en son temps ses
mains sur ces touches, et un Liszt plein d’émotions et de ferveur
religieuse. Avec ce disque empreint de mysticisme, Jae-Hyuck
Cho devrait, à n’en point douter, séduire le public français.

Par Laurent Pfaadt

Bach, Liszt, Widor, Jae-Hyuck Cho,
Grand orgue Cavaillé-Coll de la Madeleine,
Evidence

Dimitri Shostakovich

Le compositeur
soviétique par son
meilleur interprète
et l’un des
orchestres les plus
talentueux de la
planète, rien que
cela. A la tête de
l’orchestre de la
radio bavaroise, le
chef letton Mariss
Jansons qui fut le
second d’Evgueni
Mravinski à
Leningrad, a appris au contact de ce dernier toute la dramaturgie
et l’angoisse inhérentes à la musique du compositeur soviétique
portées à leurs paroxysmes dans cette dixième symphonie.

Comme à son habitude, le chef d’orchestre ne joue pas dans la
surenchère sonore car il sait qu’il passerait ainsi à côté de l’enjeu
fondamental de la musique de Chostakovitch qui dépasse
largement la simple interprétation. Ici, dans ces accords tirés
jusqu’à la rupture, Jansons laisse le monstre respirer, haleter,
gronder grâce à une maîtrise parfaite des équilibres sonores,
montrant ainsi dans sa plus cruelle nudité, le combat titanesque
que se livrent hommes et Histoire.

Par Laurent Pfaadt

Dimitri Shostakovich: Symphony No. 10,
Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks,
dir. Mariss Jansons, BR Klassik

Voyager

Des premières
notes de The Blue
notebooks
, son
deuxième album,
se dégagent
immédiatement un
sentiment de
mélancolie, de
fatalisme et
donnent le ton à
cette magnifique
compilation
baptisée
simplement
Voyager. L’auditeur embarque ainsi pour un périple dans l’univers artistique de l’un des compositeurs les plus brillants de sa
génération et l’un des plus demandés à Hollywood.

De la réinterprétation des Quatre Saisons de Vivaldi à ses
nombreuses bandes-originales de films (Miss Sloane ou le très
beau Mary Queen of Scots), en passant par ses propres
compositions, la musique de Max Richter est à la fois épique,
lyrique et tragique. Sa mise en avant du piano, du violoncelle ou
des percussions dans ses différentes compositions donnent une
coloration humaine à sa musique obligeant, d’une certaine
manière, chaque auditeur à arpenter les chemins de sa propre vie. Et ce dernier en ressort, à chaque morceau, bouleversé.

Par Laurent Pfaadt

Max Richter sera à l’honneur d’un weekend spécial à la Philharmonie de Paris,
du 8 au 10 avril 2020.

Voyager, Essential Max Richter,
Deutsche Grammophon, 2 CD

Le destin frappant le mur

Bernstein
conduisant la
neuvième
symphonie de
Beethoven au
moment de la
chute du mur de
Berlin. Quand
histoire et
musique se
rejoignent.

Ce jour-là fut un
moment de joie. Ce
jour-là, les Allemands de l’Est retrouvaient enfin, après trente-huit
ans de séparation, leurs frères de l’Ouest. « Tous les humains
deviennent frères »
proclame la neuvième symphonie de
Beethoven. Quelques semaines plus tard, le 25 décembre 1989 au
Schauspielhaus de Berlin, la musique du génie de Bonn célébra
cette liberté tant espérée. Le trentième anniversaire de la chute
du mur de Berlin offre ainsi une formidable occasion de rééditer
ce concert incroyable. Alors que l’auditeur avait, jusque-là, dû se
contenter du son, certes merveilleux, il lui est aujourd’hui possible
de voir ce concert et d’entrer un peu plus dans ce moment
historique.

C’est un Américain, le plus européen des Américains, Leonard
Bernstein, qui fut, pour l’occasion, chargé de conduire non pas une
phalange musicale, mais cette réconciliation. Plus qu’une
symphonie, plus qu’une ode à la liberté, son interprétation
constitua un hymne à cette Europe divisée qui voyait enfin se
réconcilier ses fils bien-aimés. Il y mit toute sa force et sa passion
comme en témoigne les extraordinaires images du concert, lui qui
fit battre comme personne le cœur humain avec ses symphonies
de Mahler, lui, le représentant d’une Amérique victorieuse de la
guerre froide devenu ce jour-là, le chantre d’une Europe où il n’y
avait plus ni capitalistes ni communistes.

Cette version de la neuvième est probablement l’une des plus
belles jamais données car elle porte en elle le poids de l’histoire,
celle de l’Europe, celle de l’humanité avec ses espoirs et ses
tragédies. A la douceur des bois répond le tocsin de cuivres menés
par cet orchestre de la radio bavaroise où figuraient également
des musiciens venus des orchestres des anciennes puissances
occupantes. A la dernière note jouée, le silence se fit. Puis une
clameur monta. Dans le public, on s’étreignit. « Tous les humains
deviennent frères »
. Nul doute que ce jour-là, Beethoven versa
quelques larmes, satisfait d’avoir enfin été écouté.

Par Laurent Pfaadt

Ode an die Freiheit, Beethoven, Symphonie n° 9, divers orchestres,
dir. Leonard Bernstein,
CD + DVD, Deutsche Grammophon.

Cinquante nuances de rock

© Brian Marks

Le mythique
groupe de blues-
rock fête ses
cinquante ans.
Cela valait bien
une anthologie de
légende

Cinquante ans.
Rares sont les
groupes pouvant
se targuer d’une telle longévité. Peut-être les Rolling Stones et
pourtant eux, à l’inverse des ZZ Top, ont modifié à plusieurs
reprises leur formation initiale. Depuis 1969, Billy Gibbons, Dusty
Hill et Frank Beard, reconnaissables à leurs looks et au show
permanent qu’ils offrent à leurs fans, remplissent les salles du
monde entier. Il suffit de quelques accords de guitare imités par
des millions de fans et de tutos sur youtube pour reconnaître,
immédiatement, leurs innombrables tubes.

Pour fêter dignement cet anniversaire, le légendaire trio nous
offre ce formidable cadeau, cet album Goin’50 édité par leur label
historique, Warner, qui rassemble leurs plus grands tubes, de leurs
débuts avec notamment l’album Tres hombres et son mythique
titre La Grange enregistré dans les studios Ardent à Memphis – le
groupe prit d’ailleurs l’habitude d’enregistrer là-bas jusqu’à
Rythmeen en 1999 – à leur retour récent aux racines du blues en
passant par leurs succès des années 80-90 comme Rough Boy,
Sharp Dressed Men ou Gimme all your lovin. Cette compilation
permet ainsi de mesurer pleinement les influences ainsi que les
styles musicaux qui ont nourri les trois Texans. Enfants de B.B.
King, de Muddy Waters, les ZZ Top ont ainsi créé, au fil de leurs
albums, leur propre son.

La saga des ZZ Top commence, selon la légende, avec la guitare
offerte à Billy Gibbons par Jimmy Hendricks. Puis vint le nom en
hommage à B.B. King, Z.Z. King devenant Z.Z. Top. Mais à travers
leur musique, les ZZ Top représentent aussi un condensé de
culture américaine, de l’industrie automobile américaine
triomphante à la conquête spatiale, symbolisée par cette Ford B
rouge de l’album Eliminator (1983) qui s’écoula à près de quinze
millions d’exemplaires devenue navette spatiale dans Afterburner
(1985). Mais assez parler, il est temps de monter le son !

Par Laurent Pfaadt

ZZ Top, Goin’ 50, 3 CDs, Wea,
Warner music

Matriochka

Portée par une
grande interprète,
le charme de la
harpe opère à
chaque fois. Dès
les premières
notes, cet
instrument,
comme béni des
dieux, transporte
chaque auditeur
vers un ailleurs
féerique. La
harpiste Alexandra
Luiceanu fait incontestablement partie de ces muses qui vous
ensorcèlent. Et lorsque le sortilège vous emporte vers la grande
musique russe, il est impossible voire même déconseillé de
résister.

Sur ce disque, la magie de la harpe d’Alexandra Luiceanu produit
immédiatement son effet. Elle nous plonge dans une sorte de
rêverie musicale, dans un voyage hors du temps. Pièces originales
et transcriptions se succèdent et progressivement se dévoilent
tous les visages de l’âme romantique et notamment celui de cette
Russie éternelle dont elle fait revivre avec majesté, les grandes
heures. Alors, laissez-vous aller et fermez les yeux.

Par Laurent Pfaadt

Matriochka: Romantic Fantaisies & Transcriptions from Russia
par Alexandra Luiceanu,
Evidence

Florilège baroque

L’ensemble
Amarillis figure
parmi les
meilleures
formations
baroques
françaises. Dirigé
par Héloïse
Gaillard,
l’ensemble a joué
avec les meilleurs
solistes et les plus
belles voix,
notamment celles
de Karine Deshayes et de Sonia Yoncheva. A l’occasion de son 25e
anniversaire, il nous propose un petit florilège de son répertoire.

Véritable voyage dans l’Europe baroque, de la France de Louis XIV
à l’Italie en passant par l’Angleterre d’un Haendel ou d’un Purcell,
ce florilège est également l’occasion de mesurer l’extraordinaire
maîtrise du répertoire de l’ensemble qui fait cohabiter
monuments et petits bijoux oubliés. Légèreté d’un Telemann,
mélancolie d’une chaconne d’Haendel, ces instrumentistes de
talent et en premier lieu les bois d’Héloïse Gaillard sont rejoints
par les voix irremplaçables de Patricia Petitbon, particulièrement
émouvante dans Mancini et de Stéphanie d’Oustrac, magnifique
dans le lamento de Didon ou dans la Médée de Clérambault. Plus
qu’une découverte, une confirmation donc.

Par Laurent Pfaadt

Florilège baroque, Ensemble Amarillis,
Evidence

Zones

Virtuose dès son
plus jeune âge et
élève de Pierre
Hantaï, la
claveciniste
américaine Lillian
Gordis nous
embarque
littéralement dans
l’univers de ce
Scarlatti qu’elle
connaît
particulièrement
bien. Baptisé
Zones, son album surprend par sa liberté artistique. Son
interprétation témoigne d’une fluidité impressionnante combinée
à une prodigieuse virtuosité et laisse entendre un Scarlatti
rafraîchi. Et s’attaquer à ce dernier tant au piano qu’au clavecin
requiert assurance et maîtrise technique. On ne s’y risque pas
sans dégâts et il faut être Ivo Pogorelich ou Pierre Hantaï pour
oser se confronter au maître.

Audace de la jeunesse ? Travail acharné ? Inspiration du maître ?
Peut-être les trois finalement tant l’interprétation de Lillian
Gordis semble aérienne et profonde à la fois. En tout cas, rendons
grâce à la musicienne d’honorer d’une si belle manière ce génie
révolutionnaire injustement oublié. Peut-être le clavecin tel que
vous ne l’avait jamais entendu…

Par Laurent Pfaadt

Zones,
Domenico Scarlatti, Lillian Gordis,
Paraty

Rains

Le nouvel
enregistrement
des percussions de
Strasbourg
consacré à la
création
contemporaine
japonaise permet
de se familiariser
avec cet univers
singulier et
emprunte à la
tradition musicale
du Japon pour le
confronter à la modernité. De ces interprétations, une nouvelle
fois superbement maîtrisées et qui fait la renommée mondiale des
percussions de Strasbourg, découle une palette assez large
d’émotions : à l’oppression ressentie chez Hosokawa et Kishino
succède celle, plus martiale et plus primitive, de Yoshihisa.

Rain Tree de Toru Takemitsu, certainement le compositeur nippon
le plus célèbre, appartient à un autre monde. Littéralement «
l’arbre de pluie », l’œuvre se veut moins une démonstration qu’une
inspiration. L’utilisation du vibraphone combinée aux marimbas
procure une sensation de poésie, presque de rêve, un peu comme
les mots de Kenzaburō Ōe. Une fois de plus, avec ce disque, les
Percussions de Strasbourg jouent les avant-gardistes. Il est
toujours agréable de trouver des musiciens et des formations
musicales prêtes à sortir des sentiers battus et à proposer des
créations de compositeurs amenés très certainement, dans
plusieurs décennies, à devenir des classiques.

Par Laurent Pfaadt

Rains
Hosokawa – Kishino – Taïra – Takemitsu,
Les Percussions de Strasbourg,
Outhere, Believe Digital

Salieri expose ses talents

Un opéra méconnu
du compositeur
viennois. Une
splendide
redécouverte

Tout le monde
connait les Noces de
Figaro
d’après
Beaumarchais. Peu
en revanche savent
que ce dernier
écrivit la pièce
ainsi que le livret
de l’opéra Tarare d’Antonio Salieri, le compositeur jaloux du génie
de Mozart dans le film Amadeus. Grâce aux Talens lyriques et à
son chef, Christophe Rousset, il est enfin possible d’apprécier ce
petit bijou dans son intégralité. Il faut dire que le chef ne
s’aventure pas en terrain inconnu puisqu’il a mis en musique l’an
passé les Horaces de ce même Salieri qu’il affectionne par ailleurs (voir interview).

De Paris au Japon en passant par Bucarest ou Vienne, la formation
musicale des Talens lyriques est aujourd’hui incontestablement
l’un des meilleurs ambassadeurs de la musique baroque française.
Elle brille une fois de plus dans cette interprétation qui mêle
intelligemment le lyrisme d’un Salieri et l’espièglerie de
Beaumarchais sans omettre le message politique de ce dernier. Il
faut dire que le maestro s’est appuyé sur l’excellent centre de
musique baroque de Versailles toujours enclin à promouvoir des
pans méconnus du répertoire français.

Les habituels compagnons de route de Christophe Rousset et
devons-nous dire de Salieri sont, une nouvelle fois, réunis : Judith
van Wanroij, impériale dans la Nature et Spinette notamment
dans le Prologue, Tessis Christoyannis et Cyrille Dubois qui
interprète le rôle-titre de Tarare. Ils sont rejoints par de nouvelles
voix dont Enguerrand de Hys et surtout par l’une des plus belles
sopranos françaises, Karine Deshayes qui campe une sublime
Astasie, la bien-aimée de Tarare. Sa voix puissante et
charismatique explose véritablement dans son duel avec Spinette
dans le quatrième acte, venant ainsi couronner une production en
tout point réussie.

Les Talens lyriques seront dans les prochains mois au Théâtre des
Champs-Elysées (24 septembre),
à l’arsenal de Metz (30 novembre) et
au Wiener Staatsoper de Vienne (8-15 novembre).
A ne pas rater donc.

Par Laurent Pfaadt

Antonio Salieri, Tarare, Les Talens lyriques,
dir. Christophe Rousset, Aparté