Archives de catégorie : Ecoute

Il Martirio di Santa Teodosa

Tout le monde
connait Domenico
Scarlatti et ses
fabuleuses sonates.
Mais peu de gens
connaissent son
père, Alessandro qui
excella, à l’instar d’un
Claudio
Monterverdi, dans
l’opéra avec son chef
d’œuvre, Il Mitridate
Eupatore
. Son œuvre
sacrée demeure
moins connue en particulier ce martyre de Sainte Théodosie.

C’était sans compter le talent des Accents et de son chef et premier
violon, Thibault Noally. Après s’être attardé sur les froides contrées
germaniques, l’ensemble plonge avec ferveur dans la fournaise de ce
martyr musical. Les voix féminines sont d’une beauté stupéfiante et
contribuent grandement à la réussite de ce disque. Emmanuelle de
Negri excelle dans le rôle de Teodosia, mise à mort pour avoir refusé
l’amour du fils du gouverneur romain de Tyr. Son voix dessine un
lamento assez exceptionnel, surtout dans l’aria « Se il cielo m’invita ».
Elle est parfaitement secondée par la contralto Anthéa Pichanick
qui endosse le rôle de Dèce, permettant ainsi à ce disque de
constituer, déjà, une référence.

Par Laurent Pfaadt

Alessandro Scarlatti, Il Martirio di Santa Teodosa,
Les Accents, Thibault Noally,
Aparte

La symphonie du nouveau siècle

Magnifique coffret à
la découverte de l’un
des plus beaux
orchestres
américains

On connait tous
l’orchestre de
Cleveland. Considéré
comme l’un des « Big Five », les cinq orchestres américains les plus importants, il est passé
à la postérité musicale avec son emblématique chef George Szell.
Suivront Pierre Boulez – comme conseiller musical – Lorin Maazel
qui réalisa notamment un enregistrement de référence du Porgy and
Bess
de Gershwin, Christoph von Dohnanyi et, depuis 2002,
l’autrichien Franz Welser-Möst. Après avoir fêté son centenaire en
2018, le voilà pleinement engagé dans ce nouveau siècle qui s’est
ouvert.

A l’écoute des trois CDs enregistrés dans l’écrin du Severance Hall
qui accompagnent ce coffret et qui résument magnifiquement cet
orchestre, on se rend très vite compte que Franz Welser-Möst est
resté fidèle à l’héritage de George Szell, en alliant profondeur du son
européen avec exécution transatlantique. Cela est particulièrement
prégnant dans la symphonie Aus Italien du jeune Richard Strauss qui
prépare les pentes abruptes de la symphonie alpestre ou dans le 15e
quatuor à cordes de Beethoven. Dans ces œuvres, l’intimité du
classicisme viennois cohabite parfaitement avec la rutilance des
cuivres et le tranchant des cordes américaines. La troisième
symphonie d’un Prokofiev que l’orchestre connait bien pour avoir
sublimé, il y a un demi-siècle, le Roméo et Juliette du compositeur,
permet également de mesurer son aisance dans ces sonorités à la
fois nerveuses, tragiques et percutantes.

Franz Welser-Möst ne s’est pas cantonné à ressasser un passé
glorieux. Avec ce nouveau siècle, il a souhaité que l’orchestre
pénètre plus profondément dans la création contemporaine, comme
en témoigne les treize créations commandées durant ses huit
premières années mais également qu’il se lie plus « chaque jour, à
travers notre musique, avec la population »
. Le Cleveland orchestra y a
indubitablement gagné une plasticité qui l’inscrit un peu plus dans
l’histoire de la musique. Se réinventer en permanence dans un
monde qui change continuellement, voilà la clef de l’excellence. Et
celle-ci est au rendez-vous dans ce coffret avec deux jeunes
compositeurs, titulaires de la bourse Daniel Lewis et appelés, à coup
sûr, à marquer de leurs empreintes l’histoire de la musique :
Johannes Maria Staud dont le Stromab n’est pas sans rappeler John
Adams ou Giya Kancheli et Bernd Richard Deutsch, étoile montante
de ce qu’il convient d’appeler la troisième école de Vienne avec son
concerto pour orgue qui s’aventure avec lyrisme dans la Grèce
antique. Ainsi, à 102 ans, plus que jamais, le Cleveland Orchestra
affiche, sous la conduite de son brillant chef, une insolente
jeunesse …

Par Laurent Pfaadt

The Cleveland Orchestra, a new century, 3 CDs Hybrid SACD, Livret collector de 150 pages, The Cleveland Orchestra Label, disponible sur : www.clevelandorchestra.com/newcentury

On écoutera également : Lorin Maazel,
The Complete Cleveland Recordings
Chez Decca Classics

The Impossible Orchestra

La pandémie permet
parfois quelques
miracles, en tout cas
musicaux. Comme
celui de voir réunis
dans un même
orchestre quelques-
uns parmi les plus
grands solistes du
monde, mus par
l’amour de la
musique mise au
service de l’humanité
toute entière. Celui
où l’archet le plus prestigieux deviendrait une main tendue aux plus
faibles.

L’objectif de l’Impossible Orchestra de la cheffe d’orchestre
mexicaine, Alondra de la Parra, bien connue dans la capitale
parisienne pour avoir dirigé l’orchestre de Paris, répond à cette
impérieuse exigence née du COVID. Cet orchestre virtuel est né
pour aider les femmes et les enfants du Mexique victimes de
violences pendant la crise sanitaire et fédère aujourd’hui autour de
la Danzon n°2 d’Arturo Márquez le génie d’un Maxim Vengerov au
violon, d’une Alisa Weilerstein au violoncelle ou d’un Emmanuel
Pahud à la flûte notamment. Il en ressort une interprétation vivante
et pleine d’espoirs en ces temps anxiogènes.

L’orchestre impossible est ainsi devenu orchestre de rêves, rêves
musicaux mais aussi rêves d’espoirs…

Par Laurent Pfaadt

Arturo Márquez,  Danzon n°2, Alondra de la Parra,
The Impossible Orchestra,
Chez Alpha Classics, digital only

Roberto Forès Veses

L’orchestre national
d’Auvergne gagne
indiscutablement à
être connu comme
en témoigne ce
disque d’une
profonde densité
consacré à deux
compositeurs
majeurs de la
seconde école de
Vienne (Berg,
Webern) et à Franz
Schreker. Avec
l’exigeante suite lyrique de Berg comme point d’orgue, l’orchestre,
sous la conduite de son chef, Roberto Forès Veses qui, depuis son
prix au concours Svetlanov en 2007, n’a eu de cesse de confirmer
son talent et de l’insuffler aux orchestres qu’il a conduit, confirme
toute sa qualité d’interprétation.

Dans cette pièce emblématique de la période dodécaphonique
d’Alban Berg, l’orchestre est resté fidèle à la nature originelle de
l’œuvre, à savoir le quatuor à cordes pour en tirer, avec ses cordes
tranchantes, haletantes, toute la quintessence. Grâce à une
magnifique prise de son, cette interprétation plonge
immédiatement l’auditeur dans la noirceur mélodieuse de cette
queue de comète mahlérienne. La lumière viendra de Webern dont
le Langsamer Satz apporte une douceur inouïe sans pour autant
verser dans un pathos qui la caricaturerait. Avec Schreker et ses
magnifiques violoncelles en guise d’apothéose, l’orchestre national
d’Auvergne nous a, pour quelques temps, transporté dans la Vienne
du début du 20e siècle. En attendant Strauss…

Par Laurent Pfaadt

Berg-Webern-Schreker, Orchestre national d’Auvergne,
Roberto Forès Veses
Chez Aparté

Demande à la poussière

Les livres à emmener à la plage

Comme chaque année, Hebdoscope
vous propose une sélection de livres
à lire pendant vos vacances. Des
livres peu ordinaires pour des
vacances pas ordinaires. Alors
embarquez pour un voyage dans les
années 20, 30, 40, 50 et bien au-delà !

Enfin, une fois n’est pas coutume, il
sera possible de lire les yeux fermés.
Le confinement et la fermeture des
libraires ont ainsi remis à l’honneur les
livres audio. Avec ce classique de la littérature américaine des
années 30, extrait du quatuor Bandini et lu par Thibault de
Montalembert, l’auditeur suit les aventures d’Arturo Bandini, jeune
écrivain fauché qui rêve de gloire et d’ascension sociale.

Magnifiquement porté par le narrateur qui réussit parfaitement à
restituer la voix intérieure du héros, bigot torturé en permanence
par sa bonne conscience, et rythmé par des mélopées jazzy, on suit
Bandini, aspirant écrivain perdu dans cette Los Angeles des années
30, mégapole en devenir et Babylone contemporaine, des bas-fonds
jusqu’aux sentiers de la gloire où l’attendra son destin et la belle
Camilla Lopez. Une œuvre sensible et magnifique à réécouter.

Versions papiers disponibles chez Christian Bourgois et 10/18.

Par Laurent Pfaadt

John Fante, Demande à la poussière
Livre audio lu par Thibault de Montalembert, Lizzie

L’heure bleue, Le Concert idéal

Avec ce disque,
Marianne Piketty et
son ensemble, le
Concert idéal, nous
invite à un
magnifique voyage
au bout de la nuit.
L’heure bleue
représente ainsi cet
instant où la nuit
cède la place aux
premières lueurs de
l’aube, ce moment où
le temps, comme la
musique de cet incroyable ensemble, semble s’arrêter, se figer dans
une sorte de grâce.

Le choix des œuvres de ce disque n’est pas anodin. Ils célèbrent
cette frontière où tout change, où le jour renaît, où l’histoire
recommence. Enregistré dans le merveilleux écrin de l’abbaye de
Noirlac, les œuvres, allant du Moyen-Age à l’époque la plus récente,
contiennent en elles le mystère de cette renaissance perpétuelle. Le
Concert idéal et son incroyable plasticité a su à la fois tirer toute la
spiritualité musicale d’une Hildegarde de Bingen et de son miroir
contemporain offert par Philippe Hersant mais également les
lendemains incertains et angoissants du plus célèbre compositeur
soviétique sur un rythme non pas tambour mais violon battant, ou la
beauté romantique d’un Karl Amadeus Hartmann. Avec ce disque, le
Concert idéal n’a jamais aussi bien porté son nom.

Par Laurent Pfaadt

L’heure bleue, Le Concert idéal 
Dir. Marianne Piketty, Evidence Classics

Mutations, les Chimères de Clément Janequin

Clôturant son
incroyable trilogie
consacrée à Clément
Janequin,
compositeur oublié
de la Renaissance, et
démarrée en
novembre 2017,
l’ensemble Thélème
mené une fois de plus
de main de maître
par Jean-Christophe
Groffe, nous
embarque non seulement dans ce XVIe siècle et jette des ponts
musicaux vers notre époque.

L’introduction des saxophones de l’ensemble Xasax change la donne
et l’album, qui n’aurait été qu’une interprétation de plus de quelques
partitions médiévales, bouleverse la musique de Janequin. La
substance qu’en tire les deux ensembles produit alors un nectar qui
se coule dans ces morceaux incroyables notamment celui de Jannik
Giger qui n’est pas sans rappeler le minimalisme. La chimère était
certes une créature mythologique mais plus encore un fantasme
irréalisable que cet album a donné vie.

Par Laurent Pfaadt

Mutations, les Chimères de Clément Janequin,
Ensemble Thélème-Xasax, Jean-Christophe Groffe,
Coviello Classics

Cage meets Satie, works for two Pianos

Cage-Satie, voilà une
rencontre musicale
qui pourrait
détonner. Pas tant
que cela finalement
quand on connait
l’influence qu’eut le
compositeur français
sur l’œuvre de John
Cage, figure majeure
de la musique
contemporaine
expérimentale.
Grâce aux pianistes
Anne de Fornel et Jay Gottlieb, cette rencontre est enfin possible et
de la plus belle des manières.

Dès les premières notes se dégage une incroyable symétrie sonore
où les pianos des deux concertistes sont autant de miroirs musicaux
qui se répondent entre les trois danses de Cage et le Socrate de
Satie, les expériences n°1 du compositeur américain constituant une
sorte de sas, de transition temporelle entre les rythmes tribaux de
l’américain et la volupté de Satie, parfaitement entretenue par les
deux pianos. L’impression ressentie est saisissante.

Par Laurent Pfaadt

Cage meets Satie, works for two Pianos,
Anne de Fornel, Jay Gottlieb, Paraty

Nadia et Lili Boulanger

Des hommes au
service de femmes
compositrices,
voilà une
démarche
suffisamment rare
pour être souligner
avec force.
Cyrille Dubois et
Tristan Raës
rendent ainsi
hommage dans
leur
nouveau disque à
Nadia Boulanger, qui fut peut-être la plus grande pédagogue du
20e siècle – elle eut comme élèves entre autres Léonard
Bernstein ou Daniel Barenboïm – mais également, on le sait
moins, une magnifique compositrice. Ce que l’on sait encore
moins, c’est que Nadia eut une sœur, Lili, talent précoce mort
prématurément.

Enregistré dans le magnifique écrin vénitien du Palazzetto Bru
Zane qui abrite le centre de musique romantique, ce disque nous
emmène dans une sorte de songe, celui des ondines et autres
muses de cette musique française du début du 20e siècle que
domptèrent Fauré ou Debussy. Il en ressort une naïveté joyeuse
où la voix aux intonations parfois androgynes de Cyrille Dubois,
l’un de nos meilleurs ténors, se mêle à la légèreté d’un piano
rêveur notamment dans ces mélodies de Lili Boulanger,
indiscutablement plus fascinantes que celles de sa sœur.

Par Laurent Pfaadt

Nadia et Lili Boulanger :
Mélodies, 
Cyrille Dubois et Tristan Raës ,
Aparté

Paloma Kouider, Fanny Robillard

Enchanté par leur
disque précédent,
nous avions hâte
de retrouver le
duo. Après s’être
aventurées dans la
première moitié du
20e siècle, les deux
musiciennes
reviennent au
répertoire
romantique du 19e
siècle avec ces
œuvres de Brahms
et de Schumann. La complicité musicale des deux artistes saute
immédiatement aux yeux ou plutôt aux oreilles. Dans les
Schumann, l’entente est parfaite et permet au violon de Fanny
Robillard et au piano de Paloma Kouider d’avancer en symbiose et
non en rivalité. Dans la première sonate de Robert Schumann, le
jeu de chat et de la souris des deux instrumentistes est exquis et
prouve que le créateur de la symphonie rhénane fut aussi un
compositeur pour cordes.

Le point d’orgue est atteint avec la deuxième sonate de Brahms
dont l’interprétation toute en douceur lui confère une
atmosphère feutrée, de salon dirions-nous très agréable. A noter
la découverte de la sonate d’Albert Hermann Dietrich,
compositeur allemand et ami de Brahms dont on regrettera
qu’elle ne soit pas jouée dans son intégralité.

Par Laurent Pfaadt

Paloma Kouider, Fanny Robillard,
Brahms, Schumann,
Evidence Classics