Archives de catégorie : Ecoute

Shostakovich

Shostakovich, Symphonies 9 & 10, London Symphony Orchestra, dir. Gianandrea Noseda

Parmi les quinze chefs-d’œuvres que constituent les symphonies de
Dimitri Chostakovitch, les 9 et 10e tiennent des places particulières,
celles où le compositeur a manifesté  sa défiance à l’égard de Staline.

Avec ce disque, le chef italien Gianandrea Noseda poursuit, à la tête
du London Symphony Orchestra, son exploration de l’œuvre
symphonique du génie soviétique. Dans la 9e, il traduit ainsi à
merveille ce sentiment de légèreté qui provoqua la colère de Staline.
L’orchestre flirte avec un onirisme porté jusque sur des rivages
sonores rappelant Debussy, assez éloigné de l’académisme d’un
Mravinsky par exemple. La patte italienne du chef transforme ainsi
cette critique musicale en opéra bouffe. Mais Noseda reste le plus
russe des chefs d’orchestre italiens et la 10e vient confirmer que la
baguette peut se muer en sabre. Ici, point d’hésitation. L’angoisse est
là et bien là, surtout dans ce deuxième mouvement, passage obligé
sur lequel est attendue chaque interprétation de l’une des
symphonies les plus connues du compositeur mais une
interprétation de qualité qui vaut le détour.

Par Laurent Pfaadt

Shostakovich, Symphonies 9 & 10, London Symphony Orchestra,
dir. Gianandrea Noseda, LSO Label

Knut Jacques & Morgane Le Corre

Composées alors que Mozart est reconnu comme l’un des génies de
son temps, ces sonates pour quatre mains forment à elles seules une
sorte de biographie musicale du compositeur.

Grâce à une interprétation tout en douceur de Knut Jacques et
Morgane Le Corre, mozartiens remarquables réunis au sein du duo
Pégase, il nous possible d’apprécier toute la beauté à la fois intrépide
et fragile de ces œuvres. L’utilisation d’un pianoforte Anton Walter –
l’un des facteurs favoris du génie – ainsi qu’une formidable prise de
son permettent ainsi de nous plonger dans une atmosphère presque
hors du temps, mystique qui nous révèle un Mozart avec ses doutes,
ses fragilités et en même son indéniable joie de vivre. Nos
interprètes n’ont vraiment rien à envier aux plus grands. Ecoutez
l’andante de la Sonate en fa majeur KV 497 et vous comprendrez.

Par Laurent Pfaadt

Mozart Piano 4 hands, Knut Jacques & Morgane Le Corre
Paraty

Armida d’Antonio Salieri

Poursuivant sa lecture musicale d’Antonio Salieri, Christophe
Rousset et ses Talens lyriques nous emmène cette fois-ci à la
découverte d’Armida, drame musical composé en 1771 qui raconte
les amours d’Armide (Armida) et de Renaud (Rinaldo) et dont il nous
offre le premier enregistrement mondial.

Car ce disque est un véritable cadeau. Une fois de plus,
l’interprétation touche juste. Une atmosphère intime très agréable
s’en dégage grâce à l’alchimie des Talens lyriques et du chœur de
chambre de Namur. On se sent ainsi privilégié de découvrir cet
opéra comme a dû peut-être le ressentir l’empereur et sa cour. De
plus, les voix portent à merveille ce drame. Avec sa palette sonore
stupéfiante entre puissance et murmure, Lenneke Ruiten campe une
Armida très convaincante surtout dans ses arias du troisième acte
tandis que le bariton anglais Ashley Riches brille en Ubaldo. Ses
intonations rappellent celles du commandeur du Don Giovanni de
Mozart. D’ailleurs Salieri n’avait que vingt ans lorsqu’il composa cet
opéra qui devait assoir sa renommée. Un petit génie déboulant dans
la musique. Comme Mozart. Deux cent cinquante ans plus tard,
Christophe Rousset rend ainsi un peu plus justice à ce compositeur
malaimé, injustement reconnu et qui pourtant influença le génie. Ce
disque en est une nouvelle preuve éclatante.

Par Laurent Pfaadt

Armida d’Antonio Salieri par les Talens lyriques
dir. Christophe Rousset,
Chez Aparté

MAHLER Das Lied von der Erde

A l’occasion de son
85e anniversaire, l’un
des plus grands chefs
français, Jean-Claude
Casadesus célèbre
Mahler et son Lied
von der Erde dans ce
formidable hommage
musical.

Avec ce son poli par
leur chef durant
toutes ces années,
l’orchestre national de Lille délivre une interprétation tout en justesse et en émotion,
exaltant magnifiquement la dimension tellurique de l’œuvre. Dans
cette performance collective, on notera tout particulièrement des
bois de haute volée, capable de passer d’une ambiance bucolique à
un son très langoureux, très « trauerische ». Les voix n’ont aucune
difficulté à s’insérer dans ce temple musical magnifique. Et lorsque
celle de la mezzo-soprano lituanienne, Violeta Urmana prend des
airs de pythie antique, la musique semble alors passer au second
plan.

Par Laurent Pfaadt

Mahler, Das Lied von der Erde, Orchestre national de Lille,
dir. Jean-Claude Casadesus, Evidence

Alexandra Conunova

Il faut le dire
d’emblée : on a vu
arriver ce disque
avec suspicion. Un
énième Quatre
saisons de Vivaldi
venant s’ajouter à
une production déjà
saturée. Et puis, on a
écouté. Dehors, les
arbres se balançaient
dans cet automne de
confinement. Et la
magie a opéré. Indiscutablement. La faute à Alexandra Conunova, merveilleuse
interprète de ce Guadagnini de 1735 qui vous tire des frissons. La
faute à Paolo Corsi et à son incroyable clavecin, compagnon de jeu
de la soliste comme un chat avec une pelote. La faute enfin à une
prise de son remarquable signée Nicolas Bartholomée et Hugo
Scremin.

Pas de démonstration sonore mais une succession de tableaux où le
violon se fait tour à tour vent d’automne, blizzard d’hiver, pluie
printanière et bien évidemment orage d’été dans ce morceau si
connu pour ensuite se muer en arc-en-ciel. Et parvenu à la fin du CD,
on le remet au début pour que cet incroyable voyage ne cesse pas.

Par Laurent Pfaadt

Alexandra Conunova, Vivaldi – Le Quattro Stagioni
Chez Aparté

Mariss Jansons

Voilà plus d’un an, le
30 novembre 2019,
Mariss Jansons, l’un
des plus grands chefs
d’orchestre de la fin
du 20e et du début du
21e siècle, était
emporté par une
crise cardiaque. Trois
semaines plus tôt, il
donnait son dernier
concert à la tête de
cet orchestre qu’il
affectionnait tant, le Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, l’orchestre de la
radio bavaroise, à New York dans le magnifique écrin du
Carnegie Hall.

Avec Strauss et Brahms, Jansons avait choisi le répertoire
germanique. Le ton y est toujours juste, les équilibres sont parfaits,
notamment dans cette quatrième de Brahms où les cuivres donnent
une respiration très vivante. Quant à son Strauss, il est brillant. Pas
inventif mais intense tel qu’il devait l’être à l’origine. Il y a là la
marque d’une grande baguette, celle qui a côtoyé le grand
Mravinsky à Leningrad et qui a fait du Concertgebouw et du
Bayerischen Rundfunks, des phalanges musicales admirées et
acclamées. A l’image de cette symphonie de Brahms, Jansons
raconte plus qu’il n’interprète. Sa musique tisse un hymne à l’histoire
de cette musique qu’il servit admirablement, inscrivant là ses pas
dans ceux du grand Giulini qu’il est allé rejoindre dans notre
mémoire.

Par Laurent Pfaadt

Mariss Jansons, His Last Concert, Live at Carnegie Hall,
BR-Klassik

The Cleveland Orchestra

Dès les premières
notes du cor de la 9e
symphonie de
Schubert, on sent
qu’il va se passer
quelque chose.
Enregistré
jusqu’avant la crise
du coronavirus, ce
second disque du
Cleveland Orchestra
mêle la dernière
symphonie de Franz
Schubert à une œuvre moderne, Static et Ecstatic d’Ernst Krenek.

La puissance et l’intensité de l’orchestre américain rayonnent
littéralement. A l’aise aussi bien dans cette œuvre classique que
dans le registre moderne, ce disque permet de mesurer
l’extraordinaire plasticité de l’un des meilleurs orchestres du monde.
Une valeur sûre donc.

Par Laurent Pfaadt

Schubert, Krenek, The Cleveland Orchestra,
dir. Franz Welser-Möst , Cleveland recordings

Une nouvelle aventure

Premier
enregistrement
des Berliner
Philharmoniker
sous la conduite
de leur nouveau
chef, Kirill
Petrenko.

On comprend mieux pourquoi les musiciens du Berliner
Philarmoniker ont choisi Kirill Petrenko à la quasi-unanimité.
Dans ce coffret qui reprend les premiers enregistrements du
nouveau chef d’orchestre, ce dernier a choisi de d’honorer la
grande tradition musicale romantique et post-romantique avec
Beethoven et Schmidt notamment mais également de rendre un
hommage appuyé à la musique de sa patrie d’origine, la Russie,
avec les cinquième et sixième symphonies de Tchaïkovski. Et il
faut bien dire que manier avec un tel brio, la puissance et l’intime
ne se rencontre que très rarement.

Immédiatement, on est frappé par sa capacité de contrôle de
l’orchestre. Les Berliner Philharmoniker ne sont pas bridés, bien
au contraire. La fougue jusqu’à la violence qui s’exprime dans la
cinquième de Tchaïkovski est assumée tandis que la pathétique
est crépusculaire, emprunte d’un fatalisme désarmant. Constitutif
de l’ADN des Berliner, Beethoven était incontournable pour ce
premier enregistrement. Celui de Petrenko est impérial, parfait. Il
sonne juste ou en tout cas, à l’image de cette 7e, il l’offre telle
qu’on voudrait qu’elle soit : épique et renversante. Avec le génie
de Bonn, Petrenko marche assurément dans les pas du grand
Karajan et montre ainsi au monde entier que la musique n’est pas
un exercice de style ou une conception idéologique mais avant
tout une communion.

Mais ce contraste saisissant de puissance et de douceur d’un
orchestre capable d’injonctions comme de badinages et qui fera
désormais le style Petrenko, est manifeste dans la quatrième
symphonie d’un Franz Schmidt, compositeur autrichien post-
romantique aujourd’hui oublié. Ici puissance et émotion forme
une alchimie proprement stupéfiante révélant l’essence même
d’une musique célébrée en son temps. Dans ces grandes pages
musicales où se succèdent orages et accalmies, où l’auditeur a
parfois l’impression d’être embarqué sur le pont d’un navire, la
mer de Petrenko n’est jamais étale. Et à entendre ce solo de
trompette dans le quatrième mouvement, « cet instant où la
beauté meure » que rappelle le maestro en citant Schmidt dans le
passionnant Blu-ray qui accompagne ce coffret, on a hâte de
découvrir le chef dans Mahler, ce compositeur cher au
prédécesseur de Petrenko, Sir Simon Rattle, pour en apprécier la «
patte » sur la sonorité de l’orchestre. La musique pour orchestre
de Rudi Stephan, jeune compositeur allemand tué pendant la
Première guerre mondiale vient compléter ce coffret qui annonce
de belles promesses, russes et françaises, à en croire Petrenko.

Par Laurent Pfaadt

Kirill Petrenko and the Berliner Philharmoniker :
Beethoven, Tchaikovski, Schmidt, Stephan,
Berliner Philharmoniker Recordings

Les Talens Lyriques

Mozart n’avait que
quinze ans lorsqu’il
composa son seul
oratorio qui conte
l’histoire biblique
de Judith et du
tyran Holopherne.
Le génie était là,
prêt à éclore.
Grace à cet
enregistrement
précieux, l’auditeur
peut enfin
savourer ce pur moment de bonheur musical. Tout Mozart, celui des opéras à
venir, celui du Requiem réside dans ces premières notes. Porté par
des Talents lyriques et leur chef Christophe Rousset toujours
aussi extraordinaires, la musique donne ainsi corps au drame de
Judith.

Et que dire des voix, elles sont sublimes et si complémentaires.
Teresa Iervolino campe une magnifique Judith sans parler de
Sandrine Piau, l’une de nos plus belles sopranos. La superbe
tessiture de sa voix, si mozartienne, éclate littéralement dans ses
arias de toute beauté. Les chanteuses sont magnifiquement
secondées par Pablo Bemsch, superbe Ozia, et par le chœur
Accentus qui font indubitablement de Betulia Liberata l’un des
plus beaux disques lyriques de cette année.

Par Laurent Pfaadt

W.A. Mozart, Betulia Liberata, Les Talens Lyriques,
Christophe Rousset
Chez Aparté

Hommage à Beethoven

La dixième symphonie de
Beethoven est un mythe.
Pierre Henry, l’un de nos plus
grands compositeurs, disparu
en 2017, se lança sur les
traces du grand Beethoven en
la recréant, il y a quelques
quarante ans. Puis ce crime
musical, selon ses propres
mots, connut plusieurs
modifications, jusqu’à cette création posthume.

Dès les premières notes, les autres symphonies, apparaissent par
bribes. Durant deux mouvements, l’auditeur se prête au jeu des
devinettes. Puis lentement, dès le troisième mouvement, ce
patchwork s’estompe pour donner naissance à nouvelle mélodie.
Beethoven est là, caché derrière les notes d’Henry qui
supplantent celles du génie. L’alchimie est parfaite. Et lentement,
la copie devient original, l’illusion cède la place à une nouvelle
musique. L’hommage devient création. Une seule et même
symphonie ondulant à travers le temps et les époques. Celle de
Pierre Henry.

Par Laurent Pfaadt

Pierre Henry, la dixième symphonie, hommage à Beethoven,
Chez Alpha Classics