Archives de catégorie : Ecoute

Mutations, les Chimères de Clément Janequin

Clôturant son
incroyable trilogie
consacrée à Clément
Janequin,
compositeur oublié
de la Renaissance, et
démarrée en
novembre 2017,
l’ensemble Thélème
mené une fois de plus
de main de maître
par Jean-Christophe
Groffe, nous
embarque non seulement dans ce XVIe siècle et jette des ponts
musicaux vers notre époque.

L’introduction des saxophones de l’ensemble Xasax change la donne
et l’album, qui n’aurait été qu’une interprétation de plus de quelques
partitions médiévales, bouleverse la musique de Janequin. La
substance qu’en tire les deux ensembles produit alors un nectar qui
se coule dans ces morceaux incroyables notamment celui de Jannik
Giger qui n’est pas sans rappeler le minimalisme. La chimère était
certes une créature mythologique mais plus encore un fantasme
irréalisable que cet album a donné vie.

Par Laurent Pfaadt

Mutations, les Chimères de Clément Janequin,
Ensemble Thélème-Xasax, Jean-Christophe Groffe,
Coviello Classics

Cage meets Satie, works for two Pianos

Cage-Satie, voilà une
rencontre musicale
qui pourrait
détonner. Pas tant
que cela finalement
quand on connait
l’influence qu’eut le
compositeur français
sur l’œuvre de John
Cage, figure majeure
de la musique
contemporaine
expérimentale.
Grâce aux pianistes
Anne de Fornel et Jay Gottlieb, cette rencontre est enfin possible et
de la plus belle des manières.

Dès les premières notes se dégage une incroyable symétrie sonore
où les pianos des deux concertistes sont autant de miroirs musicaux
qui se répondent entre les trois danses de Cage et le Socrate de
Satie, les expériences n°1 du compositeur américain constituant une
sorte de sas, de transition temporelle entre les rythmes tribaux de
l’américain et la volupté de Satie, parfaitement entretenue par les
deux pianos. L’impression ressentie est saisissante.

Par Laurent Pfaadt

Cage meets Satie, works for two Pianos,
Anne de Fornel, Jay Gottlieb, Paraty

Nadia et Lili Boulanger

Des hommes au
service de femmes
compositrices,
voilà une
démarche
suffisamment rare
pour être souligner
avec force.
Cyrille Dubois et
Tristan Raës
rendent ainsi
hommage dans
leur
nouveau disque à
Nadia Boulanger, qui fut peut-être la plus grande pédagogue du
20e siècle – elle eut comme élèves entre autres Léonard
Bernstein ou Daniel Barenboïm – mais également, on le sait
moins, une magnifique compositrice. Ce que l’on sait encore
moins, c’est que Nadia eut une sœur, Lili, talent précoce mort
prématurément.

Enregistré dans le magnifique écrin vénitien du Palazzetto Bru
Zane qui abrite le centre de musique romantique, ce disque nous
emmène dans une sorte de songe, celui des ondines et autres
muses de cette musique française du début du 20e siècle que
domptèrent Fauré ou Debussy. Il en ressort une naïveté joyeuse
où la voix aux intonations parfois androgynes de Cyrille Dubois,
l’un de nos meilleurs ténors, se mêle à la légèreté d’un piano
rêveur notamment dans ces mélodies de Lili Boulanger,
indiscutablement plus fascinantes que celles de sa sœur.

Par Laurent Pfaadt

Nadia et Lili Boulanger :
Mélodies, 
Cyrille Dubois et Tristan Raës ,
Aparté

Paloma Kouider, Fanny Robillard

Enchanté par leur
disque précédent,
nous avions hâte
de retrouver le
duo. Après s’être
aventurées dans la
première moitié du
20e siècle, les deux
musiciennes
reviennent au
répertoire
romantique du 19e
siècle avec ces
œuvres de Brahms
et de Schumann. La complicité musicale des deux artistes saute
immédiatement aux yeux ou plutôt aux oreilles. Dans les
Schumann, l’entente est parfaite et permet au violon de Fanny
Robillard et au piano de Paloma Kouider d’avancer en symbiose et
non en rivalité. Dans la première sonate de Robert Schumann, le
jeu de chat et de la souris des deux instrumentistes est exquis et
prouve que le créateur de la symphonie rhénane fut aussi un
compositeur pour cordes.

Le point d’orgue est atteint avec la deuxième sonate de Brahms
dont l’interprétation toute en douceur lui confère une
atmosphère feutrée, de salon dirions-nous très agréable. A noter
la découverte de la sonate d’Albert Hermann Dietrich,
compositeur allemand et ami de Brahms dont on regrettera
qu’elle ne soit pas jouée dans son intégralité.

Par Laurent Pfaadt

Paloma Kouider, Fanny Robillard,
Brahms, Schumann,
Evidence Classics

Thomas Ades, Ades conducts Ades

Thomas Ades est
incontestablement
l’un des
compositeurs les
plus brillants de sa
génération, l’un
des plus éclairants.
Preuve en est une
fois de plus donnée
avec ce concerto
pour piano qu’il
dirige lui-même à
la tête de
l’orchestre
symphonique de Boston et enregistré pour la première fois. Dans
cette œuvre transparait à la fois les influences de Leonard
Bernstein avec ses rythmes jazzy et de Maurice Ravel, en
particulier le dernier mouvement du concerto en sol. Le piano est
porté admirablement par Kirill Gerstein qui a inspiré le
compositeur et a su utiliser sa merveilleuse maîtrise de Prokofiev
pour exprimer l’explosivité et les changements de rythmes de
l’œuvre.

La Totentanz répond à cette même logique, celle d’une fusion
entre différents mondes, au propre comme au figuré, et différents
styles où l’on perçoit toute l’idiosyncrasie musicale du
compositeur. Portée par la voix inquiétante de Mark Stone, cette
danse macabre emporte avec elle l’Or du Rhin de Wagner mais également Das Lied von der Erde de Gustav Mahler notamment
dans le dialogue des voix et bien évidemment ce Brahms si cher au
compositeur. Fascinant de bout en bout comme à chaque fois.

Par Laurent Pfaadt

Deutsche Grammophon

Epîtres aux musiciens

Paul Lewis

Les pianistes Paul
Badura-Skoda et
Paul Lewis
rendent hommage
à Beethoven

Avec ses
symphonies,
l’œuvre pour piano
constitue
assurément le legs
musical le plus
important de
Ludwig van
Beethoven à
l’humanité. Et en ce début d’année anniversaire du génie de Bonn,
il était impossible de ne pas commencer par l’instrument-roi.
Parmi les nombreux enregistrements et rééditions qui
accompagnent cet anniversaire, l’intégrale des sonates par le
pianiste autrichien Paul Badura-Skoda, disparu en septembre
dernier, mérite assurément le détour.

Ancien élève du grand Edwin Fischer, Paul Badura-Skoda
personnifia avec Alfred Brendel et Friedrich Gulda le classicisme
viennois. Dès lors, son interprétation pourrait paraître convenue
voire ennuyeuse. Mais à l’écoute de ces sonates, c’est tout le
contraire qui se produit car l’alchimie produite entre le style
Badura-Skoda et les pianofortes utilisés, en particulier ce Conrad
Graf de 1824, transcende véritablement les œuvres jouées. Le
toucher est aérien, félin. On a la sensation incroyable de se
retrouver dans les salons du comte von Sonnenfels ou de
l’archiduc Rodolphe avec un Beethoven au piano. Les sonorités
dégagées se rapprochent souvent, notamment dans les 4e et 8e
sonates, du clavecin. Celles-ci témoignent ainsi d’une vivacité et
d’une vélocité qui ne versent jamais dans l’excès ou la lourdeur.
Sous les doigts du pianiste autrichien, les Adieux sont solennels, la
Waldstein et l’Appassionata deviennent dantesques notamment
dans l’incroyable final de cette dernière. Avec la Clair de lune,
Badura-Skoda et son Anton Walter de 1790 font entrer la
musique dans une autre dimension qui va bien au-delà de la
musique.

Paul Badura-Skoda appartenait encore à cette génération de
pianistes qui n’avaient pas besoin de « briser » le piano pour laisser
éclater leurs génies. D’ailleurs, en parlant de « briser le piano », il
faut s’arrêter sur l’Hammerklavier, cet Everest beethovien. Ici, le
pianoforte de Badura-Skoda brille par son intensité dramatique.
La sonate n’est pas attaquée au marteau-pilon mais au stylet qui,
en gravant les notes, libère une pluie de couleurs et une
expressivité magnifique même si Badura-Skoda estimait qu’aucun
pianiste ne pouvait donner la plénitude contenue dans cette
sonate.

Le pianiste britannique Paul Lewis, a choisi quant à lui de rester
campé avec son Steinway dans le 20e siècle. Ses interprétations
enregistrées voilà une dizaine d’années n’en sont pas moins
appréciables, certes différentes de Badura-Skoda mais
proprement stupéfiantes. Avec un lyrisme qu’il n’est plus
nécessaire de démontrer, Paul Lewis exalte les contrastes
musicaux du piano beethovénien, aussi bien dans la sonate que
dans le concerto, bien aidé par un orchestre très à l’écoute dirigé
par le regretté Jiri Belohlavek. Dans la palette musicale de Lewis
se côtoient brillance et pastel. Ses variations Diabelli menées à un
rythme enlevé sont puissantes, tonitruantes. Ses sonates laissent
rarement l’auditeur se remettre de ses émotions, en particulier
dans cette Tempête où la violence de l’orage musical qu’il déploie
tranche avec la douceur d’un allegretto proche de l’intime. En
peinture, le pianiste serait à la fois Poussin et Rubens, tantôt
accentuant son effort sur le trait, tantôt privilégiant la couleur de
son interprétation.

Ces deux interprétations qui offrent un étonnant contraste entre
classicisme et modernité montrent l’extraordinaire modernité du
piano de Beethoven ainsi que l’universalisme de sa composition
que transcendent, chacun à leur manière, ces deux interprètes magnifiques.

Par Laurent Pfaadt

Paul Badura-Skoda, Ludwig van Beethoven, intégrale des sonates pour piano sur instruments d’époque, 9 CD,
Arcana

Paul Lewis, Beethoven: Complete Piano Sonatas & Concertos, Diabelli Variations, BBC Symphony Orchestra, Jiri Belohlavek, 14 CD,
Harmonia Mundi

Brahms, opus 116, 117, 118

On ne présente
plus Hortense
Cartier-Bresson.
Elève du
légendaire György
Sebők, nourrie à la
musique hongroise
– elle a d’ailleurs
signé un
enregistrement de
référence de
l’œuvre pour piano
de Bartók – la
pianiste reconnaît
que Brahms a été pour elle une véritable langue maternelle. Et
avec ce nouveau disque, il faut bien convenir que cette dernière
continue de lui chuchoter de la plus belle des manières.

Avec son toucher si sensible débarrassé de l’académisme
métronomique du grand Kempff, Hortense Cartier-Bresson nous
fait entrer dans l’intimité d’un Brahms parvenu au soir de sa vie.
Ses intermezzos sont tendres, doux. Les capriccios joyeux. Nulle
trace de mélancolie, de regret, d’amertume. On sent sous les
doigts de la pianiste un Brahms heureux d’avoir vécu. A chaque
note jouée, le piano de Cartier-Bresson raconte une histoire. Cela
tombe bien, celles de Brahms sont magnifiques.

Hortense Cartier-Bresson sera en concert au théâtre Ranelagh
le 25 février 2020.

Par Laurent Pfaadt

Hortense Cartier-Bresson, Brahms, opus 116, 117, 118,
Chez Aparté

Fribourg, capitale baroque

Mozart et
Telemann à
l’honneur de la
célèbre phalange 

On ne présente
plus le Freiburger
Barockorchester,
l’un des plus
illustres ensembles
baroques du
monde et son
emblématique
chef, Gottfried von
der Goltz. Preuve en est encore donnée avec ces deux
enregistrements consacrés à Mozart et à Telemann.

Composées par l’enfant prodige qu’il fut – il n’a que huit ans
lorsqu’il composa sa première symphonie – ces œuvres de
jeunesse de Wolfgang Amadeus Mozart laissent deviner le génie à
venir dans ses symphonies ultérieures avec déjà, cette tonalité en
sol mineur qui allait le caractériser. Grâce à ces interprétations de
toute beauté, ces symphonies nous apparaissent ainsi pour ce
qu’elles sont : des diamants à l’état brut.

Sur ce disque qui clôt ses interprétations des symphonies de
Mozart, le Freiburger Barockorchester s’emploie avec un sens
extraordinaire du détail à tailler ces diamants. Tout en restituant
parfaitement la fougue du jeune Mozart en sculptant ces sons
avec des cordes tranchantes et des airs martiaux dans des
contredanses qui ne sont pas sans rappeler l’héritage baroque d’un
Haendel, le Freiburger Barockorchester distille astucieusement
ces rythmes enfantins qui imprègnent le son mozartien. Cette
alchimie permet ainsi d’apprécier et de redécouvrir à leur juste
valeur les premiers pas musicaux de celui qui fut inspiré, dit-on,
par Dieu lui-même.

Abandonnant son orchestre le temps de quelques sonates,
Gottfried von der Goltz nous offre également avec cet autre
disque somptueux une merveilleuse interprétation de ces sonates
composées par un Georg Philip Telemann alors maître de chapelle
à Francfort-sur-le-Main. Et il faut bien dire qu’avec l’archet de
notre interprète, la magnificence de ces œuvres explose
littéralement. Gottfried von der Goltz redonne ainsi vie et beauté
à ces œuvres en alternant judicieusement l’émotion des adagios et
la vivacité des sarabandes. Une réussite assurément.

Par Laurent Pfaadt

Mozart, Youth Symphonies, Gottfried von der Goltz,
Freiburger Barockorchester,
Chez Aparté music.

Telemann, Frankfurt sonatas, Gottfried von der Goltz,
Chez Aparté music

Jae-Hyuck Cho

Le grand orgue de
l’église de la
Madeleine
construit par le
célèbre facteur
d’orgues Aristide
Cavaillé-Coll et ses
4426 tuyaux a
fasciné de
nombreux
musiciens. Après
Fauré et Saint
Saëns, l’organiste
coréen Jae-Hyuck
Cho, dont la réputation d’excellence n’est plus à prouver en Asie et
aux Etats-Unis, a ainsi pris place derrière l’instrument pour nous
offrir un récital de toute beauté.

On ne pouvait rêver plus belle programmation. D’abord le grand
Bach avec sa Toccata BMV 565, certainement l’œuvre pour orgue
la plus connue qui, sous les doigts de Cho, se pare d’une majesté
éblouissante, sans effet superflu mais avec une telle profondeur
qu’on se penche vers la balustrade de l’organiste pour voir s’il n’y a
pas de couronnement dans la nef. La suite du programme brille par
sa diversité : un Widor tout en couleurs qui posa en son temps ses
mains sur ces touches, et un Liszt plein d’émotions et de ferveur
religieuse. Avec ce disque empreint de mysticisme, Jae-Hyuck
Cho devrait, à n’en point douter, séduire le public français.

Par Laurent Pfaadt

Bach, Liszt, Widor, Jae-Hyuck Cho,
Grand orgue Cavaillé-Coll de la Madeleine,
Evidence

Dimitri Shostakovich

Le compositeur
soviétique par son
meilleur interprète
et l’un des
orchestres les plus
talentueux de la
planète, rien que
cela. A la tête de
l’orchestre de la
radio bavaroise, le
chef letton Mariss
Jansons qui fut le
second d’Evgueni
Mravinski à
Leningrad, a appris au contact de ce dernier toute la dramaturgie
et l’angoisse inhérentes à la musique du compositeur soviétique
portées à leurs paroxysmes dans cette dixième symphonie.

Comme à son habitude, le chef d’orchestre ne joue pas dans la
surenchère sonore car il sait qu’il passerait ainsi à côté de l’enjeu
fondamental de la musique de Chostakovitch qui dépasse
largement la simple interprétation. Ici, dans ces accords tirés
jusqu’à la rupture, Jansons laisse le monstre respirer, haleter,
gronder grâce à une maîtrise parfaite des équilibres sonores,
montrant ainsi dans sa plus cruelle nudité, le combat titanesque
que se livrent hommes et Histoire.

Par Laurent Pfaadt

Dimitri Shostakovich: Symphony No. 10,
Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks,
dir. Mariss Jansons, BR Klassik