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La course au mouton sauvage

A l’occasion de la réédition de
quelques romans du grand
romancier japonais, l’occasion était
trop belle de se replonger dans l’un
de ses plus beaux chefs d’œuvre, la
course au mouton sauvage
qui ferme
la trilogie du rat. Publié initialement
en 1982, le troisième roman de
l’écrivain suit les pérégrinations
d’un homme qui a rompu avec sa
famille et se lance bien malgré lui et
presque contraint et forcé, sur les
traces d’une créature mythique, le
mouton étoilé.

Une fois de plus, Murakami nous embarque dans son univers
particulier où il parvient à construire à partir d’éléments
disparates, – quoi de plus éloigné qu’un spécialiste des moutons,
de mystérieuses oreilles féminines et des fanatiques d’extrême-
droite – une histoire incroyable. Oscillant en permanence entre la
réalité et le conte – ce roman constitue d’ailleurs la porte d’entrée
de ce réalisme magique qui lui est propre – entre l’Histoire et les
histoires, la course au mouton sauvage évoque à bien des égards sa
dernière fresque, le Meurtre du Commandeur. Mais derrière ce récit
farfelu se cachent bien souvent de grandes réflexions sur les
hommes ou l’Histoire. A consommer sans modération donc pour
ceux qui auront cette chance extraordinaire de ne jamais l’avoir lu.

Par Laurent Pfaadt

Haruki Murakami, La course au mouton sauvage,
Chez Belfond, 304 p.

Crève, mon amour

Voilà un livre pour le moins
détonnant. Jeu de massacre
littéraire pour les uns, regard
acéré sur notre société
contemporaine et sur la place
des femmes pour les autres, ce
roman choc ne laissera personne
indifférent. Une jeune femme
relate son quotidien de mère,
d’épouse et de belle-fille mais
également ses fantasmes et ses
névroses. Le lecteur y découvre
l’ennui du quotidien,
l’annihilation permanente des
êtres humains dans notre société contemporaine, la lente
déstructuration de l’identité de chacun ou les faux-semblants
auquel tous, de gré ou de force, se prêtent.

On pourrait aisément se croire être en présence du long et plaintif
monologue d’une folle névrosée et sadique qui, pour son bien et
surtout pour celui de ses proches, devrait être internée. Ce
monologue n’est en fait que le cri strident d’une liberté corsetée
par une société nettement plus malade que ses membres. On lui
promettait l’asile. Elle a reçu le mariage. A-t-elle vraiment gagné
au change ? Assurément Crève, mon amour s’annonce comme l’un
des chocs de cette rentrée littéraire.

Par Laurent Pfaadt

Ariana Harwicz, Crève, mon amour,
Chez Seuil, 208 p.

Babi Yar

Les 29 et 30 septembre 1941,
dans un ravin situé dans les
faubourgs de Kiev fut perpétré
par les Einsatzgruppen et leurs
supplétifs ukrainiens, l’un des plus
grands crimes de guerre et de
l’humanité. Babi Yar, nom de ce
ravin où périrent pendant ces
deux jours près de 33 000
personnes, résonne encore
comme l’un des épisodes les plus
terribles de la Shoah. Parmi la
population qui assista à ce
massacre, un jeune garçon de
douze ans, Anatoli Kouznetsov, ne devait jamais l’oublier.
Profondément marqué, il dédia alors sa vie à collecter des
informations sur les victimes de ce terrible massacre.

Son travail prit la forme de cet incroyable témoignage, précurseur
dans le travail sur la Shoah et publié en 1966 après avoir été
censuré par le régime soviétique. Disponible aujourd’hui dans sa
version originelle, Babi Yar témoigne non seulement des crimes
nazis mais également des complicités locales et de l’incurie du
régime soviétique. Son introduction « Avis aux lecteurs » permet de
mesurer l’implacable et ubuesque travail de censure opéré par les
autorités de l’URSS. Anatoli Kouznetsov laissa ainsi avec ce récit,
un témoignage hors du commun. Descendre ce ravin où le ruisseau
lave les débris d’os, c’est s’enfoncer dans les ténèbres de
l’humanité. Plus qu’un récit, ce livre est une quête. De la vérité. De
la mémoire. De la vie.

Par Laurent Pfaadt

Anatoli Kouznetsov, Babi Yar, coll. Texto,
Chez Tallandier, 576 p.

Ecrire c’est résister, correspondance 1894-1899

A l’occasion de la sortie du film
J’accuse, la correspondance entre
Alfred Dreyfus et son épouse Lucie
permet de lire l’Affaire sous un autre
angle, celle de la relation intime
qu’entretinrent le capitaine alsacien
et sa femme. Dans ces textes, la
souffrance marquée du fer de
l’injustice sort du cadre de l’Histoire,
du mythe républicain pour se
focaliser sur le combat intérieur
d’un homme placé face à l’Etat, ce
monstre froid qui l’a mis « hors du
monde ».

Alternant entre moments de désespoir et rage tempérée, cette
correspondance sélectionnée par Marie-Neige Cloche et Vincent
Duclert met en lumière le rôle que joua Lucie, cette Antigone
contemporaine chez qui Alfred Dreyfus trouva matière à sa survie
et son combat. « C’est toujours dans ton cœur que je viens puiser du
courage »
écrit-il. Nourrie de lettres jusque-là inédites, cette
correspondance montre surtout que derrière chaque grand
homme se cache une femme. Ecrire c’est résister est une formidable
leçon de courage en même temps qu’une énième preuve que les
livres peuvent changer la vie.

Par Laurent Pfaadt

Alfred et Lucie Dreyfus,
Ecrire c’est résister, correspondance 1894-1899,

Chez Folio Histoire, 304 p.

Un rebelle perdu au 20e siècle

Redécouverte de
l’œuvre
philosophique
d’Ernst Jünger

Mondialement
connu pour son
témoignage sur la
Première guerre
mondiale, Orages
d’acier
, encensé par
bon nombre
d’écrivains et de
philosophes dont Jorge Luis Borges et Martin Heidegger, héros
célébré et protégé par Hitler puis symbole de la réconciliation
franco-allemande dans les années 1980, Ernst Jünger est moins
connu pour ses nombreux essais. C’est tout l’intérêt de ce volume
qui contient une sélection d’œuvres emblématiques regroupées et
commentées par le plus grand spécialiste de l’écrivain allemand,
Julien Hervier.

Une lecture approfondie de ces essais permet ainsi de dissiper
cette image d’ambiguïté souvent accolée à l’écrivain allemand.
Ainsi, essai après essai, de La Lettre de Sicile au bonhomme de la lune
(1928) aux Ciseaux (1990), soit pendant plus de soixante ans, se
dégage une véritable pensée construite autour de la question de «
la modernité triomphante, technologique et rationaliste »
et à partir
de laquelle il est possible de tracer quelques grandes idées fortes
susceptibles de nourrir nos réflexions contemporaines.

En héritier revendiqué de Nietzsche, Jünger met en garde contre
un Etat technocratique, nouvel avatar d’un totalitarisme avec
lequel il composa en souhaitant un Etat fort anti-démocratique
tout en prônant dans le même temps une résistance, une rébellion
formalisée dans son Traité du rebelle. Figure centrale du recueil, le
Travailleur
(1932), essai dont il refusa la traduction française
jusqu’en 1994 et qui connut quatorze éditions, définit ainsi
l’archétype de cet homme nouveau censé asservir le monde
moderne via la technique. Profondément anti-libéral car conscient
que ce libéralisme favorisa l’émergence du règne de la technique,
Jünger s’appuie sur son expérience de la guerre où il a, comme
dans un mythe antique, « dialogué » avec la mort, pour élaborer sa
propre conception d’une liberté forgée dans ce monde invisible
caché des hommes et appelé à être révélé par de nouveaux
prophètes. Dans ce bouleversement du monde, la science a ainsi
remplacé l’homme en substituant le Travailleur à Dieu. Face à ce
danger, Jünger avance une solution : un retour à la terre en
passant d’une société patriarcale à une société matriarcale,
passage favorisé par la mort de Dieu comme il l’explicite dans Le
Mur du temps
.

Finalement, chacun trouvera dans ces lignes quelques pistes de
réflexion étonnamment actuelles et d’une pertinence parfois
effrayante. Tout en rêvant, en compagnie de celui qui a connu la
guerre et son horreur, d’un monde meilleur car, nous rappelle
Jünger, « l’espérance mène plus loin que la crainte ».

Par Laurent Pfaadt

Ernst Jünger, Essais, Pochothèque,
Le Livre de Poche, 1160 p.

Fribourg, capitale baroque

Mozart et
Telemann à
l’honneur de la
célèbre phalange 

On ne présente
plus le Freiburger
Barockorchester,
l’un des plus
illustres ensembles
baroques du
monde et son
emblématique
chef, Gottfried von
der Goltz. Preuve en est encore donnée avec ces deux
enregistrements consacrés à Mozart et à Telemann.

Composées par l’enfant prodige qu’il fut – il n’a que huit ans
lorsqu’il composa sa première symphonie – ces œuvres de
jeunesse de Wolfgang Amadeus Mozart laissent deviner le génie à
venir dans ses symphonies ultérieures avec déjà, cette tonalité en
sol mineur qui allait le caractériser. Grâce à ces interprétations de
toute beauté, ces symphonies nous apparaissent ainsi pour ce
qu’elles sont : des diamants à l’état brut.

Sur ce disque qui clôt ses interprétations des symphonies de
Mozart, le Freiburger Barockorchester s’emploie avec un sens
extraordinaire du détail à tailler ces diamants. Tout en restituant
parfaitement la fougue du jeune Mozart en sculptant ces sons
avec des cordes tranchantes et des airs martiaux dans des
contredanses qui ne sont pas sans rappeler l’héritage baroque d’un
Haendel, le Freiburger Barockorchester distille astucieusement
ces rythmes enfantins qui imprègnent le son mozartien. Cette
alchimie permet ainsi d’apprécier et de redécouvrir à leur juste
valeur les premiers pas musicaux de celui qui fut inspiré, dit-on,
par Dieu lui-même.

Abandonnant son orchestre le temps de quelques sonates,
Gottfried von der Goltz nous offre également avec cet autre
disque somptueux une merveilleuse interprétation de ces sonates
composées par un Georg Philip Telemann alors maître de chapelle
à Francfort-sur-le-Main. Et il faut bien dire qu’avec l’archet de
notre interprète, la magnificence de ces œuvres explose
littéralement. Gottfried von der Goltz redonne ainsi vie et beauté
à ces œuvres en alternant judicieusement l’émotion des adagios et
la vivacité des sarabandes. Une réussite assurément.

Par Laurent Pfaadt

Mozart, Youth Symphonies, Gottfried von der Goltz,
Freiburger Barockorchester,
Chez Aparté music.

Telemann, Frankfurt sonatas, Gottfried von der Goltz,
Chez Aparté music

Portrait d’un outsider

El Greco (Domenikos Theotokopoulos), Cardinal Fernando Niño de Guevara (1541–1609) (Painting: Oil on canvas)

Première grande rétrospective
française consacrée au Greco,
peintre révolutionnaire

Outsider, Le Greco le fut à plusieurs
égards : il fut ce Grec maîtrisant mal
l’italien et jamais accepté par les
aristocraties picturales italiennes ; ce
peintre de scènes religieuses dont la
propre religiosité fut questionnée par
le très catholique Philippe II ; et enfin
cet artiste s’affranchissant des codes
en vigueur pour mener, seul, sa
révolution picturale.

Né en 1541, Domínikos Theotokópoulos dit El Greco, se tourna d’abord vers la peinture
d’icône qui allait marquer de façon indélébile son art avec ce goût
des petits formats (Mise au tombeau, 1570-1575) et le travail du
bois avant de s’orienter vers la grande peinture religieuse. Et en
cette deuxième partie du XVIe siècle, c’est à Venise que cela se
passe. Là-bas règnent en majesté Titien et Le Tintoret. Difficile d’y
faire sa place, surtout quand on se met à critiquer le génie de
Michel-Ange ! Car Le Gréco, malgré quelques influences dont le
clair-obscur d’un Jacopo Bassano, trouva tout cela terriblement
passéiste et ne se priva pas de le dire. Lui qui ne jurait que par la
lumière et la couleur décida de tracer sa propre voie
métamorphosant la lumière en spectre et laissant éclater ses
carmins, ses jaunes ou ses verts. Ses saints ont des visages
oblongs, ses mises en scène prennent une dimension fantastique.
Le contraste avec ses contemporains est saisissant. Et l’arrogance
du génie en gêna plus d’un si bien qu’il dut quitter l’Italie.

C’est en Espagne, à Tolède plus particulièrement que le peintre
bâtit son empire pictural grâce notamment à Luis et Diego de
Castilla. A partir de 1577, Le Greco y réalisa quelques-uns de ses
plus beaux chefs d’œuvre, dont certains, notamment Le partage de
la tunique du Christ,
prodigieux concentré de son art et la série des
apôtres de Tolède, manquent malheureusement à l’appel. Mais le
visiteur se consolera aisément avec L’Assomption de la Vierge
(1577-1579) prêtée par une Chicago qui accueillera l’exposition,
sa magnifique Piéta (1580-1590) ou L’agonie du Christ au jardin des
oliviers
(1600). Dans ces œuvres, Le Greco donne la pleine mesure
de son génie : couleurs surnaturelles, paysages tournoyants,
Christ gris. Jusqu’à sa dernière œuvre présentée, L’ouverture du
cinquième sceau
(1614) demeurée inachevée, il aura manifesté une
incroyable modernité. Car comment ne pas voir dans ces toiles,
Blake, Bacon, Manet ou Matisse ? Le portrait du cardinal Fernando
Nino de Guevara
semble à lui seul concentrer toutes ses audaces :
la robe du cardinal est d’un rose jamais vu. Quant au visage du
religieux, affublé de petites lunettes rondes, il montre un homme
qui aurait pu vivre au début du 20e siècle. Façon de dire, d’une
certaine manière, que sa peinture n’a pas pris une ride…

Par Laurent Pfaadt

Greco, Grand Palais, galerie sud-est,
jusqu’au 10 février 2020

Jae-Hyuck Cho

Le grand orgue de
l’église de la
Madeleine
construit par le
célèbre facteur
d’orgues Aristide
Cavaillé-Coll et ses
4426 tuyaux a
fasciné de
nombreux
musiciens. Après
Fauré et Saint
Saëns, l’organiste
coréen Jae-Hyuck
Cho, dont la réputation d’excellence n’est plus à prouver en Asie et
aux Etats-Unis, a ainsi pris place derrière l’instrument pour nous
offrir un récital de toute beauté.

On ne pouvait rêver plus belle programmation. D’abord le grand
Bach avec sa Toccata BMV 565, certainement l’œuvre pour orgue
la plus connue qui, sous les doigts de Cho, se pare d’une majesté
éblouissante, sans effet superflu mais avec une telle profondeur
qu’on se penche vers la balustrade de l’organiste pour voir s’il n’y a
pas de couronnement dans la nef. La suite du programme brille par
sa diversité : un Widor tout en couleurs qui posa en son temps ses
mains sur ces touches, et un Liszt plein d’émotions et de ferveur
religieuse. Avec ce disque empreint de mysticisme, Jae-Hyuck
Cho devrait, à n’en point douter, séduire le public français.

Par Laurent Pfaadt

Bach, Liszt, Widor, Jae-Hyuck Cho,
Grand orgue Cavaillé-Coll de la Madeleine,
Evidence

Dimitri Shostakovich

Le compositeur
soviétique par son
meilleur interprète
et l’un des
orchestres les plus
talentueux de la
planète, rien que
cela. A la tête de
l’orchestre de la
radio bavaroise, le
chef letton Mariss
Jansons qui fut le
second d’Evgueni
Mravinski à
Leningrad, a appris au contact de ce dernier toute la dramaturgie
et l’angoisse inhérentes à la musique du compositeur soviétique
portées à leurs paroxysmes dans cette dixième symphonie.

Comme à son habitude, le chef d’orchestre ne joue pas dans la
surenchère sonore car il sait qu’il passerait ainsi à côté de l’enjeu
fondamental de la musique de Chostakovitch qui dépasse
largement la simple interprétation. Ici, dans ces accords tirés
jusqu’à la rupture, Jansons laisse le monstre respirer, haleter,
gronder grâce à une maîtrise parfaite des équilibres sonores,
montrant ainsi dans sa plus cruelle nudité, le combat titanesque
que se livrent hommes et Histoire.

Par Laurent Pfaadt

Dimitri Shostakovich: Symphony No. 10,
Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks,
dir. Mariss Jansons, BR Klassik

Voyager

Des premières
notes de The Blue
notebooks
, son
deuxième album,
se dégagent
immédiatement un
sentiment de
mélancolie, de
fatalisme et
donnent le ton à
cette magnifique
compilation
baptisée
simplement
Voyager. L’auditeur embarque ainsi pour un périple dans l’univers artistique de l’un des compositeurs les plus brillants de sa
génération et l’un des plus demandés à Hollywood.

De la réinterprétation des Quatre Saisons de Vivaldi à ses
nombreuses bandes-originales de films (Miss Sloane ou le très
beau Mary Queen of Scots), en passant par ses propres
compositions, la musique de Max Richter est à la fois épique,
lyrique et tragique. Sa mise en avant du piano, du violoncelle ou
des percussions dans ses différentes compositions donnent une
coloration humaine à sa musique obligeant, d’une certaine
manière, chaque auditeur à arpenter les chemins de sa propre vie. Et ce dernier en ressort, à chaque morceau, bouleversé.

Par Laurent Pfaadt

Max Richter sera à l’honneur d’un weekend spécial à la Philharmonie de Paris,
du 8 au 10 avril 2020.

Voyager, Essential Max Richter,
Deutsche Grammophon, 2 CD