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Un cheval en son royaume

A l’occasion du 60e anniversaire de la célèbre voiture, un livre passionnant revient sur l’histoire de la Ford Mustang

Dans l’écurie du constructeur automobile Ford, il exista un cheval légendaire, celui qui ne se laissa dompter par aucune mode, aucune époque. Un cheval, un étalon qui, à l’inverse du Richard III de Shakespeare sauva non seulement son roi mais également un empire, celui de l’automobile américaine tout en galopant dans la mémoire de l’humanité.


Ce mythe, Benjamin Cuq, journaliste et auteur de plusieurs livres sur l’automobile, le raconte à merveille dans son livre réédité à l’occasion du soixantième anniversaire du célèbre modèle. Il  montre ainsi à grand renfort d’iconographies les évolutions de cette voiture mythique ainsi que les mues successives tant physiques que motorisées de ce crack de l’asphalte. Chacun y trouvera son modèle fétiche, celui de 1964 avec sa robe rouge, la Fastback GT 390 de Bullit, la Shelby GT350 SportsRoof de 1969 ou la Boss 302 (1970).

Ford Mustang Bullit

Tout le monde en convient, c’est véritablement au cours de sa première décennie d’existence que la Mustang construisit cette légende qui vit notre cheval d’acier terrasser des concurrents qui le sous-estimèrent ou pensèrent lui damner le pion comme la Chevrolet Camaro Z28 ou la Plymouth Barracuda qui pourtant, avaient des arguments pour briller au firmament de l’Olympe automobile.

Ford Mustang Boss

Est-ce les vapeurs du succès, la crise économique ou simplement le manque d’adversaires à sa taille qui ternirent sa gloire ? Car il était dit que celle-ci serait comme un cercle dans l’onde qui va toujours s’élargissant, jusqu’à ce qu’à force de s’étendre, il finisse par disparaître pour reprendre les mots de Shakespeare dans son Henri VI. Ainsi à partir de 1974, la Mustang II perdit sa fougue, se rangea…des voitures. L’étalon devint hongre. Dès lors, il lui manqua ce panache, cette vélocité, cette férocité qui fait le charme des chevaux de légende et des voitures inoubliables, avec juste ce qu’il faut de vulgarité pour séduire même le plus chaste. Rien ne fut plus jamais pareil. Le côté sauvage de la Mustang comme celui du cheval du même nom fut ainsi domestiqué par les mêmes Américains. Il fallut alors attendre trois décennies et l’arrivée de la Mustang V pour que brilla à nouveau dans l’œil du coursier la lueur de sa gloire d’antan. Mais celle-ci était passée, enfermée sur la rétine de millions de téléspectateurs.

Car bien évidemment, l’ouvrage fait un détour par le cinéma et en premier lieu par Bullitt en 1968 avec Steve Mac Queen qui fit définitivement entrer la Mustang dans la légende. De Goldfinger à Drive et de Getaway à 60 secondes chrono, elle apparut dans près de 4000 films, séries et clips pour devenir un véritable objet de la culture américaine, une actrice de cette dernière, Nicolas Cage affublant même la Shebly GT 500 de 1967 d’un prénom : Eleanor

Avec son hennissement si particulier, la Mustang, voiture sportive qui se voulut abordable pour les classes moyennes américaines, marqua également le chant du cygne du triomphalisme automobile américain et de son fleuron, Ford. Un cheval incapable d’éviter l’hiver du mécontentement qui allait s’abattre sur Detroit et son empire. Reste ce très beau livre qui régalera à coups sûrs les yeux des amoureux du célèbre modèle et permettra de se plonger avec moult rugissements dans un pan de l’histoire culturelle américaine.

Par Laurent Pfaadt

Benjamin Cuq, Mustang Passion, tous les modèles de 1964 à nos jours, édition anniversaire 60 ans
Glénat, 208 p.

La dernière colonie

Délaissant un temps la Galicie de la seconde guerre mondiale, Philippe Sands, écrivain et avocat des droits de l’homme, évoque dans cet ouvrage, une injustice vieille de plus d’un demi-siècle : celle des Chagos, les habitants d’une cinquantaine d’îles au large de l’île Maurice. Lorsque cette dernière, libérée de la tutelle de la Grande-Bretagne, accède à l’indépendance en mars 1968, les Chagos demeurent cependant dans l’escarcelle de l’ancienne puissance coloniale qui confie l’une des îles, Diego Garcia, aux Etats-Unis qui y installent une base militaire.

Les habitants des Chagos sont alors chassés de chez eux et contraints à l’exil. Parmi eux, Liseby Élysé qui va se battre pour revenir chez elle. Philippe Sands, représentant des Chagos depuis 2010 devant la Cour internationale de justice de La Haye, met en lumière dans ce livre formidable, le combat de Liseby Élysé face à des Etats sans scrupules. L’histoire singulière de cette femme croise alors celle, raciste et injuste de l’esclavage et du colonialisme de ces deux derniers siècles. Comme dans ses ouvrages précédents, le récit de l’auteur mêle crime contre l’humanité, histoire du droit et trajectoire intîme. Son message se veut universel et traverse admirablement l’océan indien pour offrir non seulement une tribune de papier à ce peuple méconnu et martyrisé, mais également pour donner une voix à ceux qui n’en ont pas comme disait Camus et éviter que le fait accompli ne soit, une fois de plus dans ce monde qui n’en connaît que trop, banalisé.

Par Laurent Pfaadt

Philippe Sands, La dernière colonie
Le livre de poche, 320 p.

Le pays du passé

Le très beau roman du bulgare Gueorgui Gospodinov, vainqueur de l’International Booker Prize 2023 – l’un des principaux prix littéraires anglophones – entraîne son lecteur dans une clinique un peu spéciale dirigée par un certain docteur Gaustine. Celle-ci permet à ses patients atteints d’Alzheimer pour la plupart de replonger dans leur passé grâce au décor de chambres inspirées d’une époque favorite de leur vie. Mais la tentation de se replonger dans ses souvenirs peut s’avérer dangereuse surtout quand cette méthode vient à être utilisée par des Etats pour revenir à un passé plus ou moins glorieux. Dans ce livre inclassable à la frontière entre le réel et l’imaginaire, l’auteur, disciple revendiqué du grand Borges, nous propose une réflexion à la fois drôle et glaçante sur la mémoire, le passé et l’utilisation que nous en faisons.

Par Laurent Pfaadt

Gueorgui Gospodinov, Le pays du passé, traduit du bulgare par Marie Vrinat-Nikolov,
Aux éditions Folio, 432 p.

Femmes en clair-obscur

Au Kunstmuseum de Bâle, une exposition met en lumière quelques femmes peintres tout en demeurant incomplète

Alors même qu’il n’était pas interdit de s’adonner à la peinture, nombre de femmes dotées d’un talent certain vécurent dans l’ombre d’un père, d’un mari ou d’un maître et il fallut attendre près  d’un demi-millénaire pour qu’enfin, justice leur soit rendue.


Marietta Robusti, La Tintoretta, Auportrait avec Jacopo Strada, Gemäldegalerie Alte Mesiter, Staatliche Kunstsammlungen Dresden
Copyright: bpk / Staatliche Kunstsammlungen Dresden / Hans-Peter Klut

Aujourd’hui l’exposition du Kunstmuseum de Bâle permet de redécouvrir, de l’Italie à la Suisse et de la France aux Provinces Unies, ces femmes de génie qui égalèrent parfois leurs proches et maîtres jusqu’à ne plus savoir à qui attribuer la paternité ou la maternité d’un tableau comme ce magnifique Vieil homme et un garçon (1565) dont on ne sait s’il provient de Jacopo Robusti dit le Tintoret ou de sa fille la Tintoretta, Marietta Robusti de son vrai nom (1554/55-1614). Cette dernière est ainsi, en l’absence d’Artemisia Gentileschi, la figure de proue de cette exposition qui traverse les époques, du baroque au XIXe siècle en passant par le maniérisme, à la rencontre de celles qui rivalisèrent avec les grands peintres de leur temps. L’exposition présente trois tableaux de la Tintoretta dont son Autoportrait avec Jacopo Strada figurant l’antiquaire de l’empereur Maximilien. Le Habsbourg fit d’ailleurs venir la Tintoretta à la cour, lui conférant une relative notoriété que son père étouffa, reléguant sa fille dans un rôle de peintre subalterne.

Des femmes qui excellèrent tant dans la peinture religieuse que dans le portrait ou la nature morte. L’art de Lavinia Fontana (1552-1614) témoigne ainsi d’une extraordinaire maîtrise des scènes religieuses particulièrement explicite dans ces œuvres venues du Palazzo communale d’Imola notamment cette Nativité du Christ de toute beauté. Pour autant, il manque son Portrait du pape Grégoire XIII et son Autoportrait resté au musée des Offices de Florence. L’exposition permet malgré tout assez judicieusement de comparer les apports et les influences de l’art de ces femmes avec celui de leurs parents ou maîtres. Ainsi dans la technique de Sofonisba Anguissola (vers 1532-1625), professeur et peintre d’Elisabeth de France, reine d’Espagne, se distingue le trait et le style maniériste d’un Bernardino Campi.

A l’autre bout de l’Europe, d’autres femmes transcendèrent leur art. Il n’y a qu’à admirer la technique et les couleurs d’une Michaelina Wautier (1604-1689), sœur de Charles Wautier avec qui elle partagea un studio à Bruxelles, qui n’eurent rien à envier à ses contemporains. Sa renommée était pourtant bien réelle, le gouverneur des Pays-Bas espagnols, Léopold-Guillaume de Habsbourg achetant même quelques-unes des toiles de l’artiste pour sa galerie personnelle. Les œuvres de Michaelina Wautier constituent assurément les plus belles pièces de cette exposition notamment son Portrait du duc d’Albuquerque. La France ne fut pas en reste avec la présence dans l’exposition de Louise Moillon (1610-1696) et ses très belles natures mortes venues du musée des Beaux-arts de Strasbourg, une peintre hexagonale annonçant une Elisabeth Vigée-Lebrun également absente.

Parfois, ces femmes éduquées durent composer avec leur vie de famille, en mettant comme Anna Dorothea Therbusch (1721-1782), femme d’Ernst Friedrich Therbusch, leur vie d’artistes entre parenthèses avant d’y revenir plusieurs années plus tard. Il fallut, en revanche, plusieurs siècles pour prendre pleinement en considération leurs existences. C’est désormais chose faîte avec cette exposition.

Par Laurent Pfaadt

Femmes de génie, les artistes et leur entourage, Kunstmuseum Basel, jusqu’au 30 juin 2024

A lire également le catalogue accompagnant l’exposition : Geniale Frauen – Künstlerinnen und ihre Weggefährten (allemand), D, Bucerius Kunst Forum, Kunstmuseum Basel, Hirmer, 288 p. 2023

Déjà indispensable

Christophe Prime revient sur l’engagement des Etats-Unis durant la seconde guerre mondiale

Bien avant d’avoir prononcé cette fameuse formule, Madeleine Albright, enfant juif tchécoslovaque ayant fui son pays avant la seconde guerre mondiale et devenu l’une des plus importantes secrétaire d’État des Etats-Unis du siècle passé, mesura combien son pays d’adoption fut la nation indispensable à la victoire des Alliés sur les forces de l’Axe notamment le Troisième Reich et le Japon. C’est ce que raconte Christophe Prime, historien du mémorial de Caen dans un livre absolument remarquable, résultat d’un travail de cinq années qui s’appuie sur des archives officielles mais également sur des correspondances, des films et la presse pour croiser histoires singulières telles celle d’Eugène Sledge qui consigna ses souvenirs et grande Histoire. Un livre qui observe la guerre à la fois depuis un bombardier B17 Flying Fortress dans le ciel européen qu’au bout d’une baillonnette de la jungle de Saipan ou dans le lit d’une mère d‘un soldat du Kansas.


Astucieusement, à la manière d’un historien anglo-saxon, Christophe Prime analyse l’engagement des Etats-Unis sur le temps long et fait remonter le début de cet engagement en 1933. Franklin Delano Roosevelt vient d’être élu à la présidence des Etats-Unis, quelques mois après Adolf Hitler. Visionnaire, il met alors en place, progressivement, une véritable économie de guerre qui se matérialisa notamment, dès mai 1940, par le CDAAA (Committee to Defend America by Aiding the Allies) visant à aider les alliés et notamment la Grande-Bretagne.

Jusqu’au fatidique 7 décembre 1941 et l’attaque de Pearl Harbor que traite presque heure par heure notre auteur tout en démontant la thèse ayant longtemps prévalu et selon laquelle Roosevelt aurait su mais aurait laissé faire pour entériner son choix d’entrer en guerre.

Bien évidemment, le livre ne fait pas l’impasse sur les grands théâtres d’opération que furent l’Europe de l’Ouest, le Pacifique et l’Afrique du Nord avec quelques-unes des grandes batailles du conflit comme Midway, les Ardennes ou Arnhem. Des efforts dans la formation, l’armement et la structuration de l’armée américaine opèrent une révolution permettant de « mettre sur une pied une armée en avance sur son temps capable de mutualiser ses forces, à un niveau très supérieur à celui des autres armées » selon Christophe Prime.

Malgré ces considérations fort pertinentes qui le rapprocheraient d’un John Keegan, la plus-value de ce livre est presque ailleurs tant ce dernier brille par son exhaustivité. Il emmène le lecteur du Homefront aux champs de l’Amérique profonde, de l’intégration des minorités dans les différents corps d’armée à la course à l’atome. Des secteurs jugées insignifiants prennent soudainement toute leur importance sous sa plume comme ce courrier qui remonte le moral des troupes.

Pendant longtemps, comme il le rappelle, la seconde guerre mondiale a été la « good war » en comparaison avec celles qui allaient suivre et notamment l’engagement des Etats-Unis au Vietnam. Une guerre avec cependant, ses zones d’ombre que la propagande, à grand renfort de cinéma, a voulu gommer et que l’auteur aborde. Les viols de femmes notamment en France – pourtant sévèrement réprimés – et surtout l’internement de citoyens américains d’origine japonaise, les Nisei, ces enfants des premiers émigrants nés à l’étranger, dans des camps notamment à Tule Lake en Californie sont ainsi traités. Cela n’empêcha d’ailleurs pas d’autres Nisei de s’illustrer avec bravoure sur le front occidental, certains d’entre eux libérant même le camp de Dachau en avril 1945.

Au final, le livre de Christophe Prime a tout de l’ouvrage de référence et restitue avec objectivité l’engagement d’une nation ayant contribué à la victoire finale sur le nazisme et le Japon. Un livre en somme déjà indispensable. Madeleine Albright n’aurait pas dit mieux.

Par Laurent Pfaadt

Christophe Prime, L’Amérique en guerre 1933-1946,
Chez Perrin, 624 p.

A lire également : 

Eugène B. Sledge, Frères d’armes, traduit par Pascale Haas et préfacé par Bruno Cabanes, coll. Tempus, éditions Perrin, 576 p.

Mon article : http://www.hebdoscope.fr/wp/blog/selection-poches/

Fantômes, le très beau roman de Christian Kiefer (traduit de l’anglais par Marina Boraso, Albin Michel, 2021) qui évoque le destin des Nisei durant le conflit

Mon article : http://www.hebdoscope.fr/wp/blog/fantomes/

Trains de nuit littéraires

Avec cette sélection de polars, Hebdoscope vous propose d’embarquer pour un Paris-Rome qui risque bel et bien de faire quelques arrêts aux Etats-Unis, à Marseille, à Berlin et à Sao Paulo. Et impossible de descendre. Pour le meilleur et le meilleur.


Loriano Macchiavelli Les jours de la peur, coll. Trains de nuit,traduit de l’italien par Laurent Lombard
Les éditions du Chemin de fer, 192 p.

Trains de nuit, c’est le nom de cette nouvelle collection des éditions du chemin de fer (eh oui!). Et pour nous servir de premier conducteur, le maître du polar italien, Loriano Macchiavelli, 90 ans au compteur et créateur de l’immortel Sarti Antonio, ce détective opiniâtre qui a la fâcheuse tendance à toujours vouloir aller aux toilettes. Et pour cause, le brave homme est atteint d’une colique. Mais cela n’empêche pas sa répartie qui a le don d’énerver. Surtout ces élites de la ville de Bologne qu’il vient emmerder avec ses questions. Car voyez-vous, en ce milieu des années 1970, une série de meurtres et un attentat ayant détruit le centre de transmission de l’armée ont excité sa curiosité. On lui a bien dit de se mêler de ses affaires, de passer à autre chose mais voyez-vous Sarti Antonio est tenace. Alors il va voir ces invisibles qui se cachent dans les oubliettes de la ville et ces derniers lui racontent bientôt une autre histoire.

Avec un nom pareil, Loriano Machiavelli, pas étonnant que ce livre soit machiavélique à souhait. Les jours de la peur constitue la première enquête d’un détective devenu un mythe dans la lignée du barcelonais Pepe Carvalho ou du grand maître Maigret. Monument du polar noir transalpin qui fête son demi-siècle d’existence, Les jours de la peurmêlent magnifiquement grande littérature et polar comme des pâtes al dente mélangées à une incroyable sauce…bolognaise bien évidemment.

James Grady, Le dernier grand train de l’Amérique, traduit de l’anglais (américain) par Clément Martin
Rivages, 300 p.

Et si on prenait L’Empire Builder, ce train reliant Seattle à Chicago en compagnie de leurs passagers ? Il y a là un banquier, une hackeuse, une vieille dame, un militaire ou un financier. Apparemment, personne ne se connaît même si chacun a une bonne raison de se trouver ici, dans ce train transportant un coffre-fort rempli de billets.

Pendant près de quarante-sept heures, les révélations succèdent aux mensonges et aux manipulations. Jusqu’au crime. Variation moderne, sociale et écologique du Crime de l’Orient-Express, le dernier roman de James Grady, le génial créateur des Six jours du Condor constituera dans ce huis-clos haletant, votre compagnon de voyage idéal. Le livre est également une incroyable photographie de cette Amérique fracturée où se succèdent, à travers les vitres, un capitalisme effréné, un racisme assumé et un dérèglement climatique nié. Alors un conseil, épargnez-vous les couchettes ou sièges inclinables car vous vous apprêtez à passer une nuit blanche et votre voisin cache peut-être ses véritables intentions.

Marie Capron, Priya, le silence des nones, Viviane Hamy, 352 p.

Vous reprendrez bien un peu de pastaga ? Eh oui, vous ne rêvez pas, notre train vient de s’arrêter à Marseille. Parmi le flot de passagers qui monte à bord, un homme débonnaire et en surpoids. C’est un Américain et lorsqu’il se met à parler au bar de ce train qui file, avec son accent mi-marseillais, mi-écossais, ce qu’il nous raconte n’est pas très gai. Il se dit agent de la CIA, enfin ancien agent, et en matière de drogue, il en connaît un rayon. Malgré son expérience, l’homme n’en revient toujours pas de ce qu’il a vu. Puis, il commence à divaguer en parlant de cette nana, Berenice, la fille d’un caïd de la French connection, phytothérapeute. On retourne à notre siège et on se met à lire le journal. En page 16 s’étale un fait divers sordide. Plusieurs nonnes du carmel de Montmartre sont mortes dans des circonstances atroces. Elles se sont dévorées entre elles. La commissaire Priya Dharmesh, d’origine réunionnaise, que vous connaissez bien pour l’avoir croisé dans La fille du boucher, est sur le coup mais tout porte à croire qu’il y a de l’arme chimique dans l’air.

Les heures passent, vous avalez les pages de ce page-turner et vous comprenez que les deux affaires sont liées. Alors, vous vous précipitez à nouveau dans le wagon bar mais l’Américain a disparu. Vous questionnez  la barman, il ne sait rien. Une chose à faire : vous calmer, revenir vous asseoir et terminer cet excellent polar qui vous emmènera aux confins de la folie et de la manipulation en compagnie de notre chère Priya.

Fabiano Massimi, Les démons de Berlin, traduit de l’italien par Laura Brignon, Le livre de poche, 512 p.

Vous vous réveillez. A travers la vitre du wagon vous distinguez un immense bâtiment, celui du Reichstag. Nous sommes en février 1933. Le train arrive en gare de Berlin et vous suivez le passager qui se trouve devant vous : Siegfried Sauer, ancien commissaire de Munich venu comme vous dans la capitale allemande tout juste conquise démocratiquement quelques jours plus tôt par les nazis et Adolf Hitler. Hitler, Sauer le connaît bien pour avoir enquêter sur sa nièce dans L’ange de Munich, sa première enquête et une chose est certaine, il ne le porte pas dans son cœur.

Siefried Sauer n’est pas là par hasard. Plusieurs femmes ont été retrouvées mortes, leurs visages brûlés à l’acide et sa propre femme, Rosa, a disparu. D’autant que les victimes ressemblent étrangement à Rosa. Le temps lui est donc compté. Il doit voir ses contacts. C’est pour cela qu’il marche vite et que, bientôt, vous le perdez dans la brume de ce mois de février glacial. Vous croisez quelques chemises brunes et vous vous en remettez finement à Fabiano Massimi, l’une des plus impressionnantes plumes transalpines en matière de polars historiques qui marche assurément, avec ce deuxième opus mêlant brillamment fiction et faits historiques et qui avance comme un incendie, dans les pas du grand Philip Kerr.

A lire également : Fabiano Massimi, L’ange de Munich, traduit de l’italien par Laura Brignon, Le livre de poche, 672 p.

Joe Thomas, Brazilian Psycho, traduit de l’anglais par Jacques Collin, Points, 696 p.

Et si la prochaine station était le Paradis ? Pas celui qu’on croit, non. Celui de Paraisopolis, la célèbre favela de Sao Paulo. Douze millions d’habitants, des anonymes par milliers, une mégalopole tentaculaire rongée par la corruption et la violence. Tel est le décor du roman de Joe Thomas, qualifié de chef d’œuvre par David Peace, l’auteur de la tétralogie du Yorkshire, titre qui vaut assurément toutes les recommandations. Brazilian Psycho figure d’ailleurs dans les sélectionnés du prix du polar 2025 et tiendra son lecteur en haleine sur près de 700 pages menées à un rythme effréné.

Avec sa multitude de personnages centrés autour de deux inspecteurs de la police civile, Mario Leme et Ricardo Lisboa enquêtant sur la mort d’un directeur d’une école anglaise, ce roman choral construit de main de maître par Joe Thomas qui vécut dix ans dans la mégalopole brésilienne oscille comme un métronome entre l’avenue Paulista et ses gratte-ciels de la finance et les favelas, entre violence d’extrême-droite et l’aide aux plus pauvres. Criminelle, politique, sociale, l’enquête menée par les deux hommes plonge dans les ténèbres d’une ville passée de Lula à Bolsonaro et qui se referme lentement sur ses personnages avec en arrière plan l’histoire du Brésil, son football et l’influence des Etats-Unis notamment. Le train vient de s’arrêter. Avant d’atteindre le paradis, il va vous falloir traverser l’enfer. Alors, allez-vous descendre ?

Stephen King, Holly, traduit de l’anglais (américain) par Jean Esch
Albin Michel, 528 p.

Et si votre voisine de siège se nommait Holly Gibney ? C’est une Américaine tout ce qu’il y de plus normale avec un accent charmant. Il vous semble que vous l’avez déjà vu. Vous lui demandez. Elle sourit mais non, impossible. Et puis comme le trajet est long, vous engagez la conversation et l’écoutez raconter une drôle d’histoire. Elle a rencontré dernièrement Penelope Dahl dont la fille Bonnie a mystérieusement disparu. Penelope Dahl lui a alors demandé de mener l’enquête. Or il semblerait que tout mène au 93 Ridge Road de cette petite ville du Midwest dont il serait pieux et charitable pour citer un célèbre écrivain italien, de taire le nom et où vivent les époux Harris, des citoyens bien installées et sans histoires. Mais avec Stephen King, vous savez pertinemment que les apparences peuvent s’avérer…diaboliquement trompeuses.

Stephen King ? A cet instant, vous percutez. Oui, vous vous souvenez. Vous avez vu Holly Gibney dans Mr Mercedes et L’Outsider. Et en matière d’horreur, elle sait de quoi elle parle. Vous devinez vite que cette histoire ne se passera pas comme prévu et dépassera avec talent, les frontières de l’entendement. Vous voulez changer de place. Impossible, c’est plus fort que vous. Vous voulez connaître la fin de l’histoire. Il va donc falloir entrer dans la maison du 93 Ridge Road.

Good luck.

Par Laurent Pfaadt

Rendez-vous avec la mort

Plusieurs ouvrages reviennent sur la chute de la Troisième République entre mai et juillet 1940

A chaque printemps, l’histoire de France se met à paniquer, à suer, à bégayer. A chaque printemps, un choc post-traumatique vient frapper notre mémoire. Celui d’une défaite cinglante, inattendue, violente. Celui d’une démocratie confisquée. Celui d’une République, pour reprendre les mots de la grande historienne Michèle Cointet qui signe un nouvel ouvrage sur cette question, assassinée. Voilà donc pourquoi, plus de soixante-dix ans après les faits, cette question continue de nous hanter. Celle d’un meurtre. Prémédité, aucun doute là-dessus et savamment élaboré. Les coupables ont été certes désignés, arrêtés et jugés. Pour autant des zones d’ombre subsistent. Comme un cold case qui n’a pas révélé tous ses secrets, toutes ses zones d’ombre.


Notre premier enquêteur est un historien, fonctionnaire du Sénat, Hugo Coniez qui signe là son premier ouvrage chez Perrin et reprend, en quelque sorte, une enquête laissée dans les rues de Bordeaux où le gouvernement s’est réfugié le 15 juin, par l’avocat Gérard Boulanger, dans son ouvrage passionnant, A la mort la gueuse ! (Calmann-Levy, 2006). Car c’est bien d’elle qu’il s’agit. De la gueuse, cette république honnie par les maurassiens et autres séides de l’extrême-droite, cette putain démocratique protectrice des juifs qu’il faut abattre. Déjà, l’avocat parlait de liquidation. Dans le dos, froidement. Des coups de feu tirés par ces parlementaires et militaires qu’Hugo Coniez dévoilent dans un brillant jeu de masques. Notre fonctionnaire, expert en assassinats politiques sur la moquette feutrée de la Haute assemblée, sait de quoi il parle et nous emmène dans ces officines, ces antichambres où le drame s’est joué en suivant, au jour le jour, les criminels, militaires et  politiciens, mais aussi ces messagers du désastre et parmi eux le plus illustre des Français. Pas de miracle, la victime était déjà morte malgré quelques soubresauts et un coup de grâce le 10 juillet 1940. La mort de la IIIe République est comme une intrigue à la Agatha Christie avec son crime, ses suspects et son implacable et machiavélique mécanique qu’Hugo Coniez dévoile avec talent en insistant sur tel détail qui nous avait échappé ou sur tel épisode oublié en bon Hercule Poirot de l’histoire qu’il est.

Et lorsque ce dernier laisse place à Miss Marple, la mystérieuse affaire de style se transforme en jeu de glaces dans lesquelles se reflètent militaires et politiques. Michèle Cointet, grande spécialiste de l’histoire de France durant la seconde guerre mondiale, ancienne élève de René Remond et autrice de la Nouvelle histoire de Vichy (Fayard, 2011) reprend à son tour l’enquête. Et il faut bien dire que celle-ci est brillante. Dans cet essai qui court comme un thriller historique, à la fois savant et intelligent et où ne subsiste aucun temps mort, Michèle Cointet débarrasse les faits de ses oripeaux idéologiques pour restituer la vérité dans sa plus cruelle nudité. Car, oui, il y a bien eu un crime perpétré à Paris, à Bordeaux et à Vichy où la victime a été « exécuté » les 9 et 10 juillet 1940.

Le crime ayant été démontré, notre détective convoque alors dans le salon de l’histoire, les principaux protagonistes et expose : « Bénéficiant de la reconstitution critique et claire des faits précédemment exposés, du recul du temps, de la fin de la censure, en parti compréhensible et involontaire des acteurs-victimes, ainsi que de l’apaisement des passions apporté par le temps, l’historien examinera les responsabilités comparées des militaires et des dirigeants politiques dans l’armistice et dans la destruction de la IIIe République ». Agatha Christie s’avoure les biscuits de la comtesse de Portes, la maîtresse de Paul Reynaud, l’un des personnages de ces deux livres. Passant de ce maréchal qui voulut le pouvoir comme « un couronnement de sa vie », à ces politiques qui « laissèrent mourir la République » en souhaitant un armistice républicide, Michèle Cointet pointe alors du doigt un homme, cet ancien président du Conseil qu’elle désigne comme l’assassin : Pierre Laval. Le jugement est clair, implacable. De quoi permettre enfin à l’histoire de dormir tranquille.

Par Laurent Pfaadt

Hugo Coniez, La Mort de la IIIe République, 10 mai – 10 juillet 1940 : de la défaite au coup d’État
Chez Perrin, 368 p.

Michèle Cointet, La République assassinée, mars-juillet 1940, Bouquins
Aux éditions Robert Laffont, 336 p.

Qu’est-ce que l’histoire culturelle ?

Un Burke peut en cacher un autre. Non pas Edmund, fervent soutien des colons américains et père du libéral-conservatisme mais plutôt Peter, professeur d’histoire culturelle à l’université de Cambridge. Voilà près de vingt ans et sa Renaissance européenne (Seuil, 2000) que nous n’avons pas lu celui qui est certainement le père de l’histoire culturelle et appartient à cette génération d’historiens qui défrichèrent les sentiers de la culture mais également ceux de l’économie et des sciences sociales pour expliquer une histoire longtemps cantonnée à sa dimension politique.

Car au fond qu’est-ce que l’histoire culturelle s’interroge Peter Burke ? Pour comprendre, il nous propose un retour aux sources de cette notion avec les pionniers Jacob Burckhardt et Johan Huizinga à la fin du 19e siècle qui travaillèrent sur l’influence de l’art pour montrer le caractère multidimensionnel d’une histoire culturelle servant à appréhender les équilibres sociaux qui structurent l’histoire de l’humanité. Présentant les différentes interprétations idéologiques (marxisme, constructivisme, etc.) et écoles de pensée avec en particulier une partie fascinante sur la mémoire dans un exposé à la fois érudit et pédagogique, le livre contribue à nous éclairer sur cette notion et surtout à nous offrir des clés de compréhension pour notre époque tiraillée par de nouveaux défis où plus que jamais la culture est à un nouveau tournant de son histoire.

Par Laurent Pfaadt

Peter Burke, Qu’est-ce que l’histoire culturelle ? Traduit de l’anglais par Christophe Jaquet, avant-propos d’Hervé Mazurel,
Chez Folio histoire n°340, 304 p.

Combat avec le démon

Deux livres explorent l’emprise psychologique qu’exercèrent Hitler et le nazisme sur les soldats de la Wehrmacht

Il serait erroné de voir dans le nouveau livre de Lionel Duroy, auteur notamment du très beau Eugenia (prix Anaïs-Nin, 2019) qui s’aventurait déjà dans les affres de la seconde guerre mondiale, une biographie ou même un essai. En se glissant dans la tête de Friedrich Paulus, le maréchal de la VIe armée allemande, celui qui restera pour l’histoire le vaincu de Stalingrad, il compose un livre hybride pour tenter de comprendre comment ce militaire brillant pétri de culture et de raison, a pu se laisser abuser par ce Führer qu’il suivit jusqu’au désastre.


Lorsqu’il arrive sur les bords de la Volga dans la ville portant le nom de Staline en juillet 1942, Friedrich Paulus est convaincu qu’Hitler remportera une nouvelle victoire. Ayant redonné à l’Allemagne un nouvelle fierté placée entre les mains de ce général sans expérience ni généalogie, le Führer exige en retour une obéissance totale. Paulus aurait dû pourtant écouter ses fantômes que Duroy convoque astucieusement et notamment sa femme qui agit comme une pythie l’avertissant des dangers du nazisme. L’hubris et l’emprise psychologique du Führer allaient malgré tout conduire Paulus dans une impasse. Son devoir d’obéissance se mua alors en « aveuglement » et « docilité » alors qu’il sait qu’Hitler se trompe sur la stratégie à mener à Stalingrad. Encerclé par l’Armée rouge, il refusa de désobéir au Führer et de percer ce double piège psychologique et militaire qui se refermait lentement sur lui et ses hommes. L’auteur décrit ainsi parfaitement les conséquences des décisions d’un Paulus enfermé dans ce labyrinthe mental qui finit par ouvrir les portes de l’enfer aux hommes de la VIe armée. « Vous vous adressez, aujourd’hui, à des hommes déjà morts » dit-il quelques jours avant de capituler.

Les pages qui suivent, celle de l’effondrement physique mais surtout mental de ce chef brisé et au libre-arbitre piétiné se succèdent au son d’un adagio littéraire assez émouvant. « On m’enferme seul dans un compartiment – je ne m’en plains pas, j’aspire au silence, à la solitude. »

Les mots de Lionel Duroy dessinent ensuite un corps-à-corps avec ce démon intérieur, à l’image d’un Dionysos déchiré par ses chiens qui se nomment ici Hitler, Keitel et Goering. Ce démon qui lui enleva son propre fils. « Sommes-nous devenus des criminels ? » s’interroge Paulus en citant les mots de Sophie Scholl, l’une des figures de la Rose blanche, ce mouvement de résistance à Hitler, qui fut guillotinée le 22 février 1943. « C’est une jeune fille de vingt ans qui le dit, encore une enfant, quand j’en ai cinquante-trois et n’ai rien vu venir » affirme ainsi Paulus avec les mots de Duroy.

Prisonnier des Russes, il rencontra Heinrich Gerlach, auteur de mémoires sur la bataille qui fait figure de conscience en lui opposant son aveuglément à obéir aux ordres, aveuglement qui sacrifia des centaines de milliers d’hommes. Paulus tenta d’exorciser sa culpabilité en témoignant à Nuremberg contre Keitel et les autres dirigeants du Troisième Reich. Il ne fut pas condamné mais vécut avec cette autre condamnation, celle d’une culpabilité perpétuelle devant l’histoire.

Si Friedrich Paulus obéit au Führer jusqu’à la capitulation, il refusa cependant de commettre exactions et massacres à l’égard des populations civiles et notamment d’appliquer la fameux kommissarbefehl, cet ordrequi exigeait l’exécution systématique de tous les commissaires politiques capturés même si les recherches récentes ont eu tendance à nuancer cette posture. Ce ne fut pas le cas de nombre de soldats de la Wehrmacht qui se rendirent coupables de crimes. Car comme le rappelle Omer Bartov, professeur d’histoire contemporaine à Brown University dans son livre, aujourd’hui réédité et qui constitua un jalon dans la compréhension des crimes d’une nation en armes fanatisée, la Wehrmacht fut d’abord l’armée d’Hitler et plus encore dans les territoires de l’Est où se jouait une sorte de lutte eschatologique pour la survie de la race allemande permettant ainsi toutes les exactions et exigeant une obéissance absolue. Omer Bartov explique ainsi que si la discipline fut durement réprimée, elle permit la violence la plus débridée.

L’apprentissage collectif de la violence combinée à la sévérité de la discipline dans le maintien de la cohésion des troupes et à l’endoctrinement conduisirent les soldats de la Wehrmacht dans une double impasse meurtrière et psychologique, ce que Bartov désigne comme « un monde irréel, mystique, nihiliste, qui n’avait pas grand-chose à voir avec leur expérience réelle du front ». Une impasse qui, à Stalingrad, enferma généraux, officiers et soldats. « Cette lutte pour la vie, ce face-à-face avec la mort, est d’un héroïsme inhumain. Ici à à Stalingrad ondoie maintenant une mer du meilleur sang allemand […] Ici il ne s’agit plus de l’individu, ici il s’agit du tout » écrivit ainsi un lieutenant qui marcha avec Paulus dans cet abîme ouvert par leur Führer.

Par Laurent Pfaadt

Lionel Duroy, Sommes-nous devenus des criminels ? Vie du maréchal Paulus
Chez Mialet Barrault, 176 p.

Omer Bartov, L’Armée d’Hitler, La Wehrmacht, les nazis et la guerre, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Ricard, préface de Philippe Burrin, le goût de l’Histoire
Les Belles Lettres, 360 p.

Les yeux dans les bleus

La guerre de Sécession vue par Régis de Trobriand, officier français engagé dans l’armée de l’Union

A l’instar de ces aristocrates libéraux comme le prince de Joinville, troisième fils du Louis-Philippe, convaincus par la cause abolitionniste d’un Abraham Lincoln, le comte Régis de Trobriand, originaire de Bretagne, s’engagea dans la guerre de Sécession au sein de l’armée de l’Union, marchant ainsi dans les pas d’un certain marquis de Lafayette. Nommé colonel à la tête du 55e régiment de la milice de New York à l’été 1861 avant de devenir brigadier-général en 1864 puis major-général l’année suivante, il participa personnellement à l’affrontement qui opposa les armées de l’Union aux troupes de la confédération menées par le général Lee.


Ses mémoires nous emmènent ainsi au sein de l’armée du Potomac et racontent au plus près cette guerre qui déchira les États-Unis. Car l’homme ne fit pas de la figuration, bien au contraire. Au milieu des combats, dans les états-majors où l’on croise les généraux Meade ou Hooker ou parmi la troupe, Régis de Trobriand décrit avec précision et force, manœuvres militaires et humeurs des fantassins. Le lecteur, bien aidé par les notes de Vincent Bernard, peut-être le meilleur connaisseur français de cette période historique, arrive sans peine à recontextualiser. Il suit, grâce à un récit enlevé, vivant, notre frenchy sur les champs de bataille du fleuve Rappahannock durant la bataille particulièrement éprouvante de Fredericksburg en décembre 1862 et sur ceux de Chancellorville (1-2 mai 1862) où « le diable lui-même ne s’y reconnaîtrait pas », un diable qui ressembla au terrible « Stonewall » Jackson qu’il crut, à tort, mort. Dans ces pages, Trorbiand est une sorte d’Emile Driant enfermé dans le bois des Caures, prélude de la bataille de Verdun en février 1916.

Arrive alors Gettysburg. Essentiellement factuel, son récit ne laisse en rien transparaître l’importance historique qu’allait revêtir la fameuse bataille. Cela n’empêche pas un récit emprunt de poésie. «  A l’aube du jour, lorsque j’ouvris les yeux, le premier objet qui frappa mon regard fut un jeune sergent étendu sur le dos, la tête appuyée sur une pierre plate en guise d’oreiller. Sa pose était naturelle, gracieuse même. Un genou légèrement relevé, les mains croisées sur sa poitrine, le sourire aux lèvres, les yeux fermés il semblait dormir et rêver de celle qui attendait son retour là-bas dans les montagnes vertes. Il était mort. Blessé, il avait dû choisir cette place pour y laisser s’envoler son âme. »

Quelques dix ans plus tard, presque jour pour jour après Gettysburg, Rimbaud écrivit une autre saison en enfer. Et celle-ci n’était pas bleue.

Par Laurent Pfaadt

Régis de Trobriand, Un officier français dans la guerre de Sécession, mémoires présentées par Vincent Bernard
Passés composés, ministère des Armées, 416 p.

A lire également :

Vincent Bernard, La guerre de Sécession, la Grande guerre américaine, 1861-1865, Passés composés, 2022, 448 p.