Tous les articles par hebdoscope

EURL Blanc Papier 8 Place des bateliers F. 67000 Strasbourg Tél. : 0033 (0)3 90 57 44 06

Tout sur mon arrière-grand-mère

A travers le récit d’une famille
algérienne, Hajar Bali nous
offre une magnifique réflexion
sur la construction d’une
nation et sur la place des
femmes.

Baya, quatre-vingt-quinze ans
raconte sa vie et celle de sa
famille. Autour d’elle, Nour, son
arrière-petit-fils, étudiant en
mathématiques, écoute, ainsi
que sa mère et sa grand-mère.
Lentement dans un va-et-vient
narratif, le jeune homme est plongé dans l’histoire de « ses trois
mères », ces femmes qui ont régi et régissent encore sa vie.

Très vite, l’histoire de la famille de Baya se confond avec celle de
l’Algérie, de la période coloniale aux ravages de l’islamisme en
passant par les évènements de Sétif et l’indépendance. Mais
Ecorces est d’abord une histoire de femmes. La prose d’Hajar Bali
célèbre leur lucidité, leur courage et ce pragmatisme mis au seul
service de leur amour indéfectible pour leur sang quand les
hommes ne se soucient que de l’image qu’ils peuvent offrir d’eux-
mêmes au monde. Les passages de la quête de Baya pour son fils
Haroun sont certainement parmi les plus beaux du livre. Mais en
même temps, nous dit l’écrivain, ne pas partager cette obsession
revient à s’exclure de la communauté. Une nouvelle fois, durant un
bref instant les frontières publiques et privées du récit se
brouillent avant de revenir dans le giron de Baya et de se teindre
de cette affection propre à la culture maghrébine qui place
l’enfance au-dessus de tout. « Tout est permis à l’enfant chéri » écrit
ainsi Hajar Bali. Comprendre cela c’est comprendre les femmes,
c’est comprendre le Maghreb, c’est comprendre le combat de
Baya.

Car Baya, vieille reine qui porte en elle la mémoire du monde,
reste sur ses gardes. Elle n’a été qu’un ventre, qu’une esclave,
qu’une moins que rien. Mais avec ses nattes rousses, telle une
amazone, elle a fait face à ses tyrans : belle-famille, colons
esclavagistes et fanatiques en tout genre. Elle a revêtu diverses
armures pour mieux gagner sa liberté et protéger ceux qu’elle
aime. Mais elle n’a pas vu venir Mounia, cette autre fille, ce double
déboulant dans la vie de Nour et qui réclame vengeance. Derrière
le rideau familial se découvre tous ces enfants venus demander
des comptes à leur pays, à leurs mères, pour leurs erreurs passées,
pour leurs errements, pour ces compromissions nécessaires à leur
liberté et à la construction d’un avenir fragile. La plume d’Hajar
Bali perce à merveille les fragilités des êtres et leurs contorsions
pour se conformer aux codes sociaux de cette société figée dont
ils voudraient s’extirper ainsi que cette l’intimité des corps et des
sentiments.

La littérature demeurera toujours le plus puissant juge de paix.
Imprescriptible, souvent impitoyable, elle libère êtres et nations
de leurs oripeaux, qu’ils soient sociaux ou idéologiques et les met
à nu devant l’histoire et les hommes. Avec l’histoire de Baya et des
siens, Hajar Bali redonne vie à ceux qui ont certes commis des
erreurs mais ont tenté de faire triompher la liberté et l’amour.
Puisant dans les larmes d’une nation, sa plume révèle de la plus
belle des manières les véritables héros d’un pays tourmenté.

Par Laurent Pfaadt

Hajar Bali, Ecorces,
Chez Belfond, collection Pointillés, 304 p.

Antisémitisme, à l’Est rien de nouveau

Plusieurs ouvrages reviennent sur l’antisémitisme en Russie et
en Pologne au 20
e siècle

Tout part de l’affaire d’un officier accusé à tort d’espionnage et
devenue le prétexte d’une vague antisémite. Dreyfus bien
évidemment. Non, Serguei Miassoïedov dont l’histoire est narrée
dans cette fresque passionnante de bout en bout et digne des plus
grands romans russes avec ses énigmes à tiroirs et ses
personnages par centaines. Son auteur, Jozef Mackiewicz (1902-
1985), admiré par le prix Nobel Czeslaw Milosz, emmène ainsi son
lecteur des bordels de Vilnius au salon du tsar, et déroule
lentement la formidable et complexe machination politico-
amoureuse qui allait emporter Serguei Miassoïedov, être imbu de
sa personne et détestable. Dans cette histoire trop grande pour
lui, ce colonel de gendarmerie n’est finalement que le bouc-
émissaire de la lutte d’influence que se livrent autour du tsar
Nicolas II, partisans de la monarchie libérale, ces octobristes, et
tenants de l’absolutisme. L’antisémitisme est la toile de fond, le
décor naturel du livre et de cette époque rythmée par divers
pogroms dont celui de Kiev en 1905. « On bat les Juifs. Très bien. Les
Juifs, naturellement, sont un grand fléau. Je ne sais pas comment
l’ancienne Pologne pouvait en élever autant, c’est peut-être là la raison
de son effondrement »
assure ainsi un officier russe durant ce
terrible moment. Le terreau fertile des tragédies à venir est là,
prêt à engloutir définitivement les juifs.

La guerre va balayer « les barrières qui séparent l’héroïsme de la
lâcheté, la grandeur d’âme de la bassesse, une cause juste d’une cause
injuste, pour les jeter tous la même fosse »
et précipiter le sort du
colonel Miassoïedov, condamné à mort et exécuté. Les pages sur la
défaite russe à la bataille de Tannenberg (fin août 1914)
rappellent parfois le grand Tolstoï. Miassoïedov est ainsi sacrifié
sur l’autel de l’incurie de ces chefs militaires issus de la famille
impériale. L’antisémitisme quant à lui, de maladie chronique
devient le cancer d’une nation qui allait également  s’abattre sur la
veuve du colonel, Klara, dans cette seconde affaire du livre. « Tout
est la faute des Juifs (…) Les sphères dites patriotiques de la Douma
évoquaient « huit millions d’ennemis intérieurs »
écrit ainsi
Mackiewicz. Le chiffre fait froid dans le dos surtout lorsqu’on
connait la suite de l’histoire.

La guerre et le traité de Versailles ont abattu l’Empire tsariste et
consacré la renaissance de l’Etat polonais mais l’antisémitisme,
son macabre héritage a, quant à lui, revêtu de nouveaux oripeaux.
Ainsi, durant l’entre-deux-guerres, les pogroms se multiplient en
Pologne notamment celui de Przytyk en 1936. L’antisémitisme est
assumé. « Quand le petit Polonais grandissait, cet état d’esprit
s’ancrait en lui et tous les adultes, pour ainsi dire, pratiquaient un
antisémitisme vulgaire qui ne leur posait pas le moindre problème, tant
il avait fini par devenir naturel, une composante de leur être »
relate
ainsi dans son récit Armand Bulwa, enfant à Piotrkow, non loin de
Lodz.

Et tout naturellement, l’invasion allemande de 1939 va libérer,
légitimer cette haine des juifs jusqu’à prendre les proportions que
l’on sait. « L’arrivée des Allemands a complètement désinhibé les
Polonais qui, du jour au lendemain, se sont autorisés à se venger
ouvertement du mal imaginaire que les juifs leur avaient fait »
poursuit ainsi Armand Bulwa. La Shoah est en marche, elle fera six
millions de morts dont trois rien qu’en Pologne. Piotrkow devient
le premier ghetto polonais. Ses habitants sont exterminés en
octobre 1942 dont la mère, le frère et la grand-mère d’Armand
Bulwa, envoyés à Treblinka. Suivent son autre grand-mère puis
son père. Lui doit la vie sauve à son exploitation dans une usine
toute proche avant d’être envoyé au camp de Częstochowa puis à
Buchenwald, ce « bois de hêtres » qui donne son titre à l’ouvrage. Il
y fait l’une des plus belles rencontres de sa vie, celle de Lolek, alias
Elie Buzyn. Son récit à la fois sec et poignant – notamment dans ce
prologue qui le voit revenir sur les lieux de son enfance – avec
toujours cette pudeur qui lui impose de taire certaines
souffrances par respect pour les morts est le témoignage d’un
enfant devenu au milieu de la Shoah dont il creusa les fosses
communes, non pas un adolescent, pas seulement un homme, un «
Mensch », mais déjà, à dix-sept ans, un « survivant ».

Passée la libération des camps, on pourrait croire que la Pologne
fut purgée de son antisémitisme. A la lecture du livre glaçant
d’Agata Tuzynska sur cette vague méconnue d’antisémitisme que
connut le pays en 1968, il n’en fut rien. Car dès juillet 1946, une
nouvelle vague de violences antisémites se répandit dans le pays,
notamment à Kielce. La plume de Tuzynska rappelle celle de la
grande Alexievitch dans sa manière d’agencer ces témoignages
dans un immense puzzle qui, au-delà de la Pologne, dessine celui
de l’humanité tout entière. Cette galerie de portraits de
survivants de la Shoah devenus les pionniers d’une Pologne
passée sous le joug soviétique montre surtout des juifs soucieux
souvent par idéologie, parfois par crainte d’un retour du passé, de
gommer leur judéité : « Mon père voulait que ses enfants grandissent
dans un pays où être juif ne serait pas une différence, où ils ne se
feraient pas remarquer »
. Ils appartiennent aux élites politiques et
culturelles de ce nouveau pays, habitent des appartements dans
les plus belles rues et ne connaissent pas la faim à la différence de
leurs parents morts dans les ghettos ou les camps. Cela vaut donc
tous les sacrifices et notamment celui de son identité religieuse
surtout lorsqu’en bons communistes, vous vous persuadez que la
religion n’est que l’opium du peuple.

Ils auraient donc pu être de brillants membres de la nomenklatura. Sauf qu’ils étaient juifs et qu’en Pologne, après la guerre, « sans
cesse, on nous rappelait qu’on était juifs. »
Malgré tous leurs efforts
de renoncement, de mutation comme pour ces enfants dont on
refait le nez pour apparaître moins juifs, leurs efforts s’avèreront
vains. Car en mars 1968, la vague antisémite orchestrée par le
pouvoir renverra ces anciens des brigades internationales et de
l’Armée rouge à leur condition de juifs et les contraindra à l’exil.

La lecture du livre d’Agata Tuzynska terrifie car elle révèle
l’amputation identitaire de ces enfants privés de cette judéité qui
a traversé le feu de la Shoah et que les survivants ont souvent
enfoui dans l’oubli. L’effroi ressenti tient aussi à cette fatalité de la
haine qui ne disparaît jamais malgré les tragédies et tous ces
efforts consentis, notamment celui de se couper de ses racines et, en fin de compte, de ne plus savoir qui on est.

Dans un rapport intitulé « Combattre l’antisémitisme en Europe »
et daté de 2007, soit près d’un siècle après l’exécution du colonel
Miassoïedov, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe
affirmait qu’en « Pologne par exemple où la communauté juive est
extrêmement peu nombreuse, entre 5 000 et 10 000 membres,
l’antisémitisme peut être observé. On parle alors « d’un antisémitisme
sans juifs » ou « virtuel ».
En 1993, de retour dans sa Pologne natale
en compagnie d’Elie Buzyn, Armand Bulwa, découvrit dans une
petite ville, sur le mur d’une maison, un graffiti proclamant : « Les
Juifs au four. »
S’émouvant auprès d’une religieuse qui passait par
là, celle-ci lui répondit d’un « Pour si peu de chose… » désintéressé.
Preuve que le poison demeure encore vivace.

Par Laurent Pfaadt

Jozef Mackiewicz, L’Affaire du colonel Miassoïedov,
éditions Noir sur Blanc, 656 p.

Armand Bulwa, Après le bois de hêtres,
L’Archipel, 180 p.

Agata Tuszynska, Affaires personnelles,
L’Antilope, 384 p.

Le doge était flamand

Pierre-Paul Rubens,
St François d’Assise recevant les stigmates,
Musée des Beaux-arts de Gand

Le Palazzo Ducale présentait
une magnifique exposition
consacrée aux maîtres
flamands

Aux 16e et 17e siècles, les
ports de Venise et d’Anvers
constituaient des plaques
tournantes du commerce
européen. Et les nombreux
échanges économiques se
doublèrent, comme à chaque
fois, d’échanges culturels.
S’appuyant sur un certain
nombre de collections
notamment celles de la Maison
Rubens à Anvers et du musée des Beaux-arts de Gand, le Palais
des Doges de Venise montra combien, à travers ces chefs
d’œuvres, les influences artistiques de la peinture italienne de ces
deux siècles notamment celle de Venise marquèrent
profondément l’art baroque flamand.

Ainsi, bien plus qu’un alignement de chefs d’œuvres et ils sont
nombreux – certains comme le Portrait de Johannes Malderus de
Van Dyck furent ainsi dévoilés pour la première fois – l’exposition
s’attacha surtout à explorer cette interaction. Outre l’utilisation
de sujets antiques et religieux ou la codification et le
développement de thématiques picturales comme celle de la
flagellation du Christ, les toiles, dessins et gravures présentés
dessinèrent ici une seule et même peinture baroque européenne.
Malgré l’existence de traditions picturales propres à chaque
région, ces dernières furent en permanence alimentées par les
expériences artistiques de ces peintres venus dans la péninsule
s’abreuver du Titien, de Véronèse, du Caravage ou du Tintoret.
Nombreux furent ainsi les peintres flamands à parfaire leurs
formations en Italie ou à mettre leurs talents au service de tel
prince ou de tel monarque. Ainsi Maerten de Vos et Frank
Pourbus séjournèrent à de nombreuses reprises en Italie. Van
Dyck y passa six années où il s’imprégna des étoffes de Véronèse
et se couvrit d’une gloire qu’il mit ensuite au service de Charles Ier
d’Angleterre.

L’exemple le plus emblématique de cette perméabilité des arts
italien et flamand fut indiscutablement celui de Pierre-Paul
Rubens qui trôna, avec ses douze œuvres, en majesté dans cette
exposition. Son incroyable Etude pour le buste de l’empereur Galba
rappelle celle de la figure pour la bataille d’Anghiar du grand Vinci
et ses ocres du Saint François d’Assise recevant les stigmates du
musée des Beaux-arts de Gand – l’une des pièces maîtresses de
l’exposition – ont été puisés sans aucun doute dans ceux du Titien.
Sa flagellation tire quant à elle son inspiration de celle dessinée
par Michel-Ange et peinte par Del Piombo dans la basilique Saint
Pierre et qu’il contempla à n’en point douter. Mais à la différence
de nombreux peintres flamands dont l’influence italienne saute
immédiatement aux yeux comme par exemple le caravagisme
d’Adam de Coster, Rubens, quant à lui, ne se laisse décrypter que
difficilement. Son art ressemble à une lente sédimentation faîte
d’influences, de modèles, de postures, de styles, de coloris
lentement absorbés, digérés constituant ainsi, pour reprendre le
terme de sa biographe française, Marie-Anne Lescourret (Rubens,
Flammarion, 2004), un véritable « syncrétisme » pictural.

Tout cela nous ferait presque oublier les peintres italiens de
l’exposition qui ne furent pas là pour servir de faire-valoir à leurs
homologues flamands, en particulier Titien que Rubens et Van
Dyck admirèrent, notamment le Portrait d’une Dame et sa fille,
vendu en 2005 à Londres et enfin restauré. Et les moins connus ne
furent certainement pas les moins beaux comme cette magnifique
Marie-Madeleine en méditation attribuée à Massimo Stanzione que
l’on surnomma à juste titre le Guido Reni napolitain. On ressort
ainsi ébloui de tant de beautés dans ce jeu de cache-cache et de
lumière fascinant. Mais que les visiteurs se rassurent, ils n’en ont
pas fini avec les mystères du Palazzo Ducale puisque le doge les
conviera très bientôt à un autre bal masqué, musical pour
l’occasion. Tout un programme donc …

Par Laurent Pfaadt

Exposition à retrouver également dans son merveilleux catalogue :

From Titian to Rubens, Masterpieces from Antwerp and other Flemish Collections (anglais), Snoeck, 240 p.

Prochaine exposition au Palazzo Ducale :

OPERA, The stars of melodrama,
du 9 avril au 30 août 2020,
Palazzo Ducale – Appartamento del Doge

Un élixir jusqu’à la lie

Fondazione Teatro La Fenice ELISIR D’AMORE
Direttore Jader Bignamini Regia Bepi Morassi
Scene e Costumi Gianmaurizio Fercioni
Photo ©Michele Crosera

Le théâtre de La
Fenice de Venise
présentait une
version haute en
couleurs de l’opéra
de Donizetti

Dans les travées et
aux balcons du
célèbre opéra
vénitien, on
pouvait croiser
Desdémone, la jeune épouse du général Otello et les comtesses
Livia Serpieri et Elena Faliero. Même Jacopo Foscari, le fils du
doge avait fait le déplacement et saluait le public de cette main
encore ensanglantée de son forfait. La faute à un carnaval
transformant, le temps d’une soirée, ce haut lieu du bel canto
italien en machine à remonter le temps. Même les musiciens
avaient troqué leurs queues de pie pour d’autres accoutrements
animaliers. Dans ce décor, l’Elixir d’amour constituait, avec sa
dimension fantasque, un choix plus que judicieux qui plongea la
Fenice dans une fête ininterrompue pendant près de trois heures.

Le célèbre opéra avait choisi de présenter une mise en scène
somme toute assez classique pour narrer l’histoire de Nemorino,
ce jeune paysan buvant un philtre d’amour pour séduire sa fiancée
que convoite Belcore, un sergent sans scrupules. Mais classique
ne voulut pas dire sans surprises à commencer par celle du
docteur Dulcamara, commis voyageur volubile et tonitruant dont
l’aisance et la puissance vocale de son interprète, le baryton
Francesco Vultaggio, parfaitement taillées pour ce rôle, ont
plongé le célèbre opéra dans un tourbillon d’émotions et de joies –
comme ce chœur déambulant parmi les spectateurs –
transformant ainsi la Fenice en un gigantesque…carnaval.

Il faut dire que les spectateurs ont souvent ri, la faute à un ténor
ravi dansant le FLOSS ou de soldats ridicules marchant au pas de
l’oie, plus à l’aise avec le maniement d’une batterie musicale. Cette
soldatesque a été dirigée de main de maître par le baryton
Marcello Rosiello (Belcore) dont le jeu scénique, tantôt drôle avec
ses métaphores militaires, tantôt cruel notamment lorsque sa
victoire sur Nemorino semble totale, n’a eu d’égal que sa voix, à la
fois puissante et veloutée.

Après un entracte où il fut possible de croiser Mozart dégustant
un spritz – ce dernier présent à Venise en 1771 avait bien entendu
choisi de l’apérol – ou Jacopo Robusti, un jeune peintre venu ici
non pas pour assister au spectacle mais pour glaner quelques
commandes – les spectateurs revinrent à leurs sièges. Car toute
cette histoire n’aurait finalement été qu’un simple divertissement
si les voix n’avaient pas été au rendez-vous. Comme au carnaval,
on fabrique une illusion en sachant pertinemment que derrière le
costume se cache une réalité à laquelle nul ne peut échapper. Or
ici, sur la scène, on a cru à la détresse de Leonardo Cortelazzi dans
sa très belle interprétation de « una furtiva lacrima » qui déclencha
des Bravi ! mérités et à la prestance de Veronica Marini dans son
magnifique  « prendi, per me sei libero » après avoir délivré un « Io
son ricco, e tu sei bella »
de toute beauté avec Dulcamara dans le
premier acte. Le tout bien évidemment secondé par un chœur
admirable dont le rôle est si prépondérant dans cet opéra et un
orchestre qui irradia les fresques de La Fenice de ses couleurs
musicales. Le chef lui-même, Jader Bignamini, dont la baguette si
explosive lui a permis de prendre, à juste titre, la lointaine
succession d’Antal Dorati à Detroit, donna de sa personne. Et tout
naturellement il lui revint de conclure ce carnaval de voix et de
notes.

Par Laurent Pfaadt

La programmation de La Fenice à retrouver sur
www.teatrolafenice.it

L’enfer du paradis…

Lesbos, la honte de l’Europe

En mission à Lesbos pour l’ONU en mai 2019, Jean Ziegler rapporte des faits têtus, impitoyables : d’un côté, le droit international et européen – revendication affichée de valeurs humanistes – et, en regard, la manière dont ces droits sont bafoués avec beaucoup de brutalité par les structures européennes en charge de la gestion des Réfugiés.

Par Luc Maechel

Jean Ziegler / Lesbos, la honte de l’Europe
Aux éditions Seuil, janvier 2020 (144 p.)

 

Propriétés privées

Le nom de Lionel Shriver s’est
imposé sur la scène littéraire
mondiale depuis l’adaptation
magistrale de son non moins
magistral roman, Il faut qu’on parle
de Kevin
(Belfond, 2006). A suivi
entre autres, la fascinante dystopie
familiale des Mandible (Belfond,
2017). Dans ces deux novella et ces
dix nouvelles baptisées Propriétés
privées
, Lionel Shriver montre cette
incroyable emprise qu’ont les
objets sur nous, sur nos relations
sociales et sur notre
comportement envers les autres.

Avec son style percutant si agréable à lire et si rythmé, Lionel
Shriver martèle nouvelle après nouvelle que ces propriétés
privées qu’elles soient objets de consommation, fabriquées
comme cet incroyable lustre en pied qui résume
métaphoriquement un personnage de sa naissance à sa mort, ou
de simples plantes définissent, psychologiquement et
physiquement ce que nous sommes. Témoignages tantôt
admirables, tantôt pathétiques de nos êtres dévorés par la
possession et le narcissisme, ces objets sont les marqueurs de
notre société en même temps que nos miroirs. Sans savoir que
nous ne sommes que les prisonniers pathétiques de cette société
de consommation. Et leurs reflets ne sont pas toujours agréables à
contempler. Mais que voulez-vous c’est le devoir d’un grand
écrivain…

Par Laurent Pfaadt

Lionel Shriver, Propriétés privées,
Chez Belfond, 456 p.

Nadia et Lili Boulanger

Des hommes au
service de femmes
compositrices,
voilà une
démarche
suffisamment rare
pour être souligner
avec force.
Cyrille Dubois et
Tristan Raës
rendent ainsi
hommage dans
leur
nouveau disque à
Nadia Boulanger, qui fut peut-être la plus grande pédagogue du
20e siècle – elle eut comme élèves entre autres Léonard
Bernstein ou Daniel Barenboïm – mais également, on le sait
moins, une magnifique compositrice. Ce que l’on sait encore
moins, c’est que Nadia eut une sœur, Lili, talent précoce mort
prématurément.

Enregistré dans le magnifique écrin vénitien du Palazzetto Bru
Zane qui abrite le centre de musique romantique, ce disque nous
emmène dans une sorte de songe, celui des ondines et autres
muses de cette musique française du début du 20e siècle que
domptèrent Fauré ou Debussy. Il en ressort une naïveté joyeuse
où la voix aux intonations parfois androgynes de Cyrille Dubois,
l’un de nos meilleurs ténors, se mêle à la légèreté d’un piano
rêveur notamment dans ces mélodies de Lili Boulanger,
indiscutablement plus fascinantes que celles de sa sœur.

Par Laurent Pfaadt

Nadia et Lili Boulanger :
Mélodies, 
Cyrille Dubois et Tristan Raës ,
Aparté

Paloma Kouider, Fanny Robillard

Enchanté par leur
disque précédent,
nous avions hâte
de retrouver le
duo. Après s’être
aventurées dans la
première moitié du
20e siècle, les deux
musiciennes
reviennent au
répertoire
romantique du 19e
siècle avec ces
œuvres de Brahms
et de Schumann. La complicité musicale des deux artistes saute
immédiatement aux yeux ou plutôt aux oreilles. Dans les
Schumann, l’entente est parfaite et permet au violon de Fanny
Robillard et au piano de Paloma Kouider d’avancer en symbiose et
non en rivalité. Dans la première sonate de Robert Schumann, le
jeu de chat et de la souris des deux instrumentistes est exquis et
prouve que le créateur de la symphonie rhénane fut aussi un
compositeur pour cordes.

Le point d’orgue est atteint avec la deuxième sonate de Brahms
dont l’interprétation toute en douceur lui confère une
atmosphère feutrée, de salon dirions-nous très agréable. A noter
la découverte de la sonate d’Albert Hermann Dietrich,
compositeur allemand et ami de Brahms dont on regrettera
qu’elle ne soit pas jouée dans son intégralité.

Par Laurent Pfaadt

Paloma Kouider, Fanny Robillard,
Brahms, Schumann,
Evidence Classics

Thomas Ades, Ades conducts Ades

Thomas Ades est
incontestablement
l’un des
compositeurs les
plus brillants de sa
génération, l’un
des plus éclairants.
Preuve en est une
fois de plus donnée
avec ce concerto
pour piano qu’il
dirige lui-même à
la tête de
l’orchestre
symphonique de Boston et enregistré pour la première fois. Dans
cette œuvre transparait à la fois les influences de Leonard
Bernstein avec ses rythmes jazzy et de Maurice Ravel, en
particulier le dernier mouvement du concerto en sol. Le piano est
porté admirablement par Kirill Gerstein qui a inspiré le
compositeur et a su utiliser sa merveilleuse maîtrise de Prokofiev
pour exprimer l’explosivité et les changements de rythmes de
l’œuvre.

La Totentanz répond à cette même logique, celle d’une fusion
entre différents mondes, au propre comme au figuré, et différents
styles où l’on perçoit toute l’idiosyncrasie musicale du
compositeur. Portée par la voix inquiétante de Mark Stone, cette
danse macabre emporte avec elle l’Or du Rhin de Wagner mais également Das Lied von der Erde de Gustav Mahler notamment
dans le dialogue des voix et bien évidemment ce Brahms si cher au
compositeur. Fascinant de bout en bout comme à chaque fois.

Par Laurent Pfaadt

Deutsche Grammophon

Une joie de courte durée

Riccardo Chailly
© Mathias Benguigui

Riccardo Chailly et
l’Orchestre de Paris ont
célébré Beethoven et sa
neuvième symphonie 

On n’a jamais entendu autant
d’hymnes à la joie à Paris
qu’en ce début d’année 2020.
La faute non pas à la crise des
valeurs européennes qui se
répand sur le continent mais
plutôt au début des festivités
du 450e anniversaire de la
naissance du génie de Bonn.

Hasard du calendrier, le concert de l’orchestre de Paris sous la
direction de Riccardo Chailly se tenait le soir même de l’entrée en
vigueur du Brexit. Un spectateur, galvanisé par l’émotion du
concert, lança même, au moment de quitter la salle, un vibrant «
No Brexit ! » comme un dernier appel à nos amis britanniques.

L’émotion avait été au préalable portée à son paroxysme par
l’excellence musicale déployée que n’aurait certainement pas
contesté un Wilhelm Furtwängler même si l’inoubliable interprète
de Beethoven aurait certainement eu quelques remarques à
formuler à son lointain disciple. Car ici, la force de la neuvième
symphonie ne résidait pas tant dans cette puissance orchestrale
et cette dimension épique que sublima le chef allemand jusqu’à la
rendre légendaire. Non, ici, pas d’emphase mais une force
tellurique tenant essentiellement au sens inné de l’harmonie que
le chef, Riccardo Chailly, l’une des meilleures baguettes du monde,
passé par le Concertgebouw d’Amsterdam et la Scala de Milan, a
su instiller à l’orchestre, entourant ainsi son interprétation d’une
magie qui opère à chaque fois.

Cela donna une symphonie vivante, pleine d’énergie et d’une
plasticité sonore assez incroyable que des vents très inspirés et
des percussions en verve ont modelé notamment dans le très
beau troisième mouvement. Un quatuor vocal de choix en
particulier la contralto Gerhild Romberger et le ténor Steve
Devislim, habitués à ces prises de rôle, accompagné d’un chœur de
l’Orchestre de Paris toujours aussi impérial, ont transformé le
final en apothéose. Tous pleuraient de joie, oubliant presque que,
de l’autre côté de la Manche, quelques-uns pleuraient pour
d’autres raisons.

Par Laurent Pfaadt

Programme de l’Orchestre de Paris à retrouver sur www.orchestredeparis.com