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Livre du mois

Certains souvenirs

Des mots comme des gouttes de
pluie glissant le long d’une vitre.
Ephémères et pourtant si
précieuses. Comme les
sentiments humains. Judith
Hermann, la fabuleuse
nouvelliste allemande est de
retour. Célébrée outre-Rhin et
après un passage par le roman,
elle revient avec ces dix-sept
récits plein de force et de
puissance. Dès les premiers
mots, on reconnait immédiatement son style : absence de
dialogues, phrases courtes, mots ciselés comme du cristal qui
brillent de mille feux.

Avec cette prose, les gâteaux aux prunes d’un père sénile ou les
avions de papier d’enfants d’un couple séparé constituent autant
d’objets, de situations qui recèlent toute la beauté de la vie. Car
ces choses quotidiennes de la vie, ces objets parfois insignifiants
qui nous entourent sont les véritables catalyseurs de nos
sentiments, les véhicules de nos émotions, les liens qui nous
unissent aux autres semble dire Judith Hermann. Car ils ne sont
que les prétextes à la mise en scène des rapports humains,
permettant aux êtres de se découvrir, de se comprendre, de
s’aimer.

Laurent Pfaadt

Judith Hermann, Certains souvenirs,
Chez Albin Michel, 177p.

Les larmes de pierre

Dans son nouvel
ouvrage, la grande
romancière turque
revient sur le
martyre de la ville
de Diyarbakir

La plume d’Oya
Baydar est acérée
car elle plonge
dans le sang, celui du marxisme dont elle a fait son étendard mais
surtout celui des libertés bafouées par un pays dont elle ne cesse,
roman après roman, de dénoncer les errements et les crimes. En
2016, elle soutenait ainsi une enseignante de Diyarbakir
emprisonnée pour avoir réclamé la paix. Tiens justement
Diyarbakir, le théâtre de son nouveau roman. Cette indépendance
et cette force de conviction lui valurent la prison, l’exil et la
torture. Mais surtout elles forgèrent cette langue inimitable
qu’elle met dans la bouche de ses héroïnes notamment dans celle
de la magnifique Ulku, double littéraire de Baydar, dans son roman
Et il ne reste que des cendres. Dans ce livre bouleversant, Ulku
s’interrogeait ainsi sur le sens qu’elle donna à sa vie et aux causes
qu’elle porta.

Autres héroïnes, autres personnages mais même voix dans son
nouveau roman, Dialogues sous les remparts. Deux femmes
entretiennent une discussion devant la ville martyre de
Diyarbakir, la grande ville kurde avec son centre historique, le
fameux Sur, personnage principal du livre avec ses ombres, ses
morts, ses souffrances, ses fantômes.

On comprend vite qu’entre ces deux femmes qui partagent les
mêmes convictions, ont lutté ensemble mais dont l’une est partie
vers ce qu’elle appelle la Turquie de l’Ouest, la vie et l’histoire ont
tracé des lignes certes parallèles mais qui ne se rejoignent plus.
Dans cette ville en ruines et en flammes devenue, au fil des pages,
le théâtre de la condition humaine, les deux femmes échangent,
discutent, constatent leurs divergences. Quel est le bien-fondé de
ma vie, de mes actions, des moyens mis en œuvre pour faire
triompher mes idéaux, des compromis et des compromissions que
je peux ou que je dois accepter pour parvenir à mes fins, sont les
interrogations qui hantent les personnages. A ces questions, la
romancière turque, avec ses mots si touchants questionne ainsi
l’engagement et le libre-arbitre de chacun. Mais surtout, ces deux
femmes semblent composer une sorte d’autobiographie de cette
romancière qui fut une combattante acharnée de la cause kurde
et qui, parvenue au soir de sa vie, se met dans la peau de cette
Turque de l’Ouest venue questionner cette militante restée dans
l’arène de la lutte, cette militante qu’elle fut plusieurs décennies
auparavant. « Je suis venue pour regarder avec tes yeux, pour
connaître, ressentir par moi-même, pour te comprendre, pour devenir
toi »
dit-elle ainsi à son alter ego.

Dans ces pages naît alors une réflexion profonde sur ce qui fait
nation, sur la volonté de bâtir ensemble un avenir commun en
dépit de nos différences. Et là, Oya Baydar constate que les
politiques d’Erdogan après celles des dictatures militaires ont
assassiné cette utopie à grand coup d’islamisme, d’identités
meurtrières et de nationalisme en détruisant systématiquement
la langue, « ce pays pour les gens » et la terre du peuple kurde.

Et quand les armes se taisent, que les ruines ne sont plus que
poussière et que le sang a séché, il reste la littérature qui ne meurt
et ne s’estompe jamais. Elle raconte ce qui a été, le malheur, la folie
des hommes. Depuis Polybe, elle permet de ne pas oublier. Grâce
à Oya Baydar, la tragédie du peuple kurde, à Diyarbakir, à Cizre ne
peut plus être ignorée aussi bien par ceux qui veulent réduire les
enfants de Saladin au silence ou par ceux, trop préoccupés par des
périls de l’autre côté de la frontière turque ferment sciemment les
yeux. Pour que sous les cendres, le brasier continue à brûler. C’est
pour tout cela que ce livre essentiel constitue avant tout un
formidable message d’espoir.

Laurent Pfaadt

Oya Baydar, Dialogues sous les remparts, Phébus, 155 p

A lire également : Et il ne reste que des cendres, 10/18, 672 p

Voyage au bout de l’enfer

© Amazon

Nouveau roman
magistral de
Louise Erdrich

Tous les écrivains
américains ont leur
territoire de
chasse. Mais le
gibier qu’ils
traquent est un
peu particulier. Il est corrompu, névrosé, fantastique et obsédant.
Stephen King a son Maine, James Ellroy arpente les bas-fonds de
la Los Angeles des années 50, Jim Harrison soufflait sur ce
Montana préservé les vicissitudes de la vie moderne. Non loin de
là, Louise Erdrich a fait de l’état voisin, le Dakota du Nord où
demeurent encore vivaces les légendes indiennes, le décor de ses
romans où se côtoient ces deux mondes, ancestral et moderne,
parfois irréconciliables et souvent en confrontation. Souvent, la
parole donnée fait face au règne de l’argent et l’honneur tente de
résister tant bien que mal aux infamies de notre société.

Révélée au grand public par son deuxième roman, le pique-nique
des orphelins
en 1985 qu’il est possible de relire aujourd’hui dans
une nouvelle traduction, Louise Erdrich s’est vite imposée comme
l’une des grandes figures de la littérature américaine.

Dans son nouveau roman qui parachève le cycle de la Malédiction
des colombes
et du grandiose Dans le silence du vent, Louise Erdrich
continue d’explorer et d’expliciter la grande matrice de son œuvre
: l’identité. Roman après roman, nouvelle après nouvelle, cette
quête littéraire arbore ainsi de nombreux masques. Celui pour
rester fidèle à soi-même, à ses ancêtres et à ses coutumes mais
également celui pour affronter et vivre dans cette société
américaine qui a détruit par le fer puis par la corruption cet
héritage.

Dans Larose, Landreaux Iron est ainsi un nouvel avatar de cette
quête. Tuant accidentellement Dusty, le fils de son voisin, lors
d’une chasse au cerf, Landreaux va très vite se retrouver pris
entre deux feux et à devoir revêtir tantôt le masque de la tradition
en confiant Larose, son plus jeune fils, aux parents de Dusty,
tantôt celui de cette société qui lui rappellera en permanence sa
culpabilité.

La vie de Landreaux va devenir dès ce jour funeste un chemin de
croix permanent. Il envisagera le suicide, plongera dans l’alcool.
Avec sa femme, Emmaline, il tentera de faire face. Avec sa voix
puissante, unique, Louise Erdrich nous conte ainsi l’histoire de ce
couple hanté par le fantôme de cet enfant mort. Et à chaque fois
qu’il pensera avoir atteint la fin de sa pénitence, la vengeance
posthume du destin fera son œuvre en ravivant des haines jusque-
là contenues comme celle de ce vieux copain de classe.

A travers ce nouveau roman qui égale les précédents, Louise
Erdrich puise dans ses racines Ojibwé matière à une réflexion plus
globale sur la nécessité de s’appuyer sur son héritage, sur ses
racines pour affronter le monde contemporain. A l’image de
Landreaux Iron puisant dans ses coutumes matière à sa survie, le
message que nous délivre Louise Erdrich est plus que jamais d’une incroyable modernité.

Laurent Pfaadt

Louise Erdrich, Larose, Albin Michel, 528p.

A lire également : le pique-nique des orphelins, le livre de poche, 504p.

Les Etoiles du Documentaire

Hôtel Machine d’Emanuel LICHA

Le temps d’un week-
end, du 9 au 10
février 2018, sept
documentaires sont
à découvrir au
cinéma l’Odyssée de
Strasbourg. Double
bonne nouvelle,
l’entrée est libre et les films sont projetés dans la grande salle.


La Scam (Société civile des auteurs multimédia) a pour activité
principale la gestion des droits d’auteur pour 40 000 membres,
écrivains, journalistes, photographes, dessinateurs, youtubeurs …
Le Festival Les Étoiles du documentaire est la vitrine grand public
de la Scam qui depuis près de 10 ans organise la projection sur
deux jours, au Forum des Images à Paris, de trente documentaires
et reportages choisis parmi soixante documentaires, eux-mêmes
fruit d’une sélection de 400 films. Ces trente films bénéficient
ainsi d’un coup de projecteur quand on sait les difficultés pour un
documentaire à être distribué en salle et même à la télévision.

La Safire (La Société des Auteurs réalisateurs de Films
Indépendants en Région Est), créée en 1993, est une association
qui regroupe les auteurs réalisateurs professionnels du Grand Est
et les représente auprès des pouvoirs publics et des différentes
instances du cinéma et de l’audiovisuel au niveau local et national.
La Safire a vocation à diffuser les films ancrés dans la Région et à
permettre au public de rencontrer les réalisateurs.

L’édition strasbourgeoise du Festival des Étoiles du documentaire
qui fête sa deuxième session cette année, est organisée par la
Safire, en  partenariat avec la Scam, Strasbourg Eurométropole, le
cinéma l’Odyssée, Alsace20 et le soutien de la Région Grand Est.
La Safire est également soutenue par la Drac Grand-Est. Trois
réalisateurs de la Safire ont sélectionné 7 films, sur les trente
lauréats aux Etoiles, avec pour ambition de couvrir par leur choix
tout le champ du documentaire et de permettre à un festivalier de
les voir tous, en deux jours, ainsi que d’assister au débat avec le
réalisateur à la fin de la séance. Une table ronde également sera
l’occasion d’échanger sur la question fondamentale de la part de la
scénarisation dans la création d’un documentaire. Encadrés par
Christine Zimmer, journaliste aux DNA, les documentaristes
Hervé Drézen, Laétitia Mikles et Ludovic Vieuille seront présents
de 17h 20 à 18h 50, pour en débattre.

Les 9 et 10 février, les spectateurs strasbourgeois pourront
découvrir une programmation variée.

Les DEUX CANCRES (1h – VF) est une comédie réalisée par
Ludovic Vieuille qui a filmé durant quatre ans le rituel des devoirs
scolaires… un père et son fils, le temps des devoirs.

En vidéo-art, KIJIMA STORIES de Laétitia Mikles (32 mn –VOSTF)
est un film tourné au Japon, étonnant par son genre hybride qui
mêle le dessin aux images filmiques et à l’animation, dans une
enquête autour d’un ex-mafieux. Autre documentaire de création,
SUR LE REBORD DU MONDE est un film d’Hervé Drézen (57 mn
– VF). Il est parti à la rencontre des habitants de Penmarc’h, à la
pointe du Finistère, cette terre au bout du bout du monde, battue
par les vents et tailladée par l’océan.

Trois reportages nous emmènent en Inde, en Amérique et dans un
hôtel emblématique de ces hôtels où se rassemblent journalistes
et reporters envoyés sur les zones de conflits et de guerre.

HOTEL MACHINE d’Emanuel Licha (1h 07 – VOSTF) est l’histoire
d’un hôtel qui se souvient… Ce documentaire a reçu le Prix de la
Création, Festival Traces de Vies 2015.

JHARIA, UNE VIE EN ENFER de Jean Dubrel et Tiane Doan Na
Champassak (52 mn –VF) se passe en Inde à Jharia, devenu le
théâtre d’une catastrophe humaine et  environnementale de
grande ampleur, depuis que des incendies ravagent des mines de
charbon à proximité d’habitations. Et lorsqu’il s’agit de voler le
charbon pour le revendre et survivre, les risques encourus sont
tragiques.

Le 29 août 2005, l’ouragan Katrina ravage La Nouvelle-Orléans.
La ville est réduite à néant et vidée de l’intégralité de ses
habitants. C’est ce que raconte NOUVELLE-ORLÉANS,
LABORATOIRE DE L’AMÉRIQUE d’Alexandra Longuet (50 mn –
VOSTF). Lorsqu’il a fallu reconstruire, l’immobilier est devenu
inaccessible aux plus modestes qui font souvent partie des
populations métissées. Le film interroge les habitants. C’était sous
Obama.

Dans la sélection proposée, un film retiendra tout
particulièrement notre attention. Il a été réalisé par Simone Fluhr.
Cette mulhousienne qui vit désormais à Strasbourg, a travaillé
avec des demandeurs d’asile de 1997 à 2012, avant de se tourner
vers la réalisation. Comme elle le dit : « Le cinéma ne change pas la
face du monde mais aide à changer le regard que l’on porte sur le
monde. »  Avec RIVAGES (1h 14 mn –VF), elle donne la parole à
Johnny, Jean-Luc et Monique. Ils vivent dans la rue, par tous les
temps et depuis longtemps. Ce sont des silhouettes anonymes
comme on en croise tant, mais leur histoire singulière, voire
stupéfiante, fait d’eux des personnages à la hauteur de héros de
fiction. Difficile après ce film de croiser un SDF sans se demander
quel est son destin. Il y eut urgence à filmer Johnny qui vient du
Danemark et qui se déplace sans cesse à travers l’Europe, son sac
de marin sur l’épaule. Jean-Luc, lui, vit sous les ponts et son
existence est vouée à la fuite de ce monde, aidé par l’alcool et les
paradis artificiels. Aujourd’hui, son âge ne lui permet plus de vivre
dehors. Il vit dans du dur depuis l’hiver dernier. Quant à Monique,
si depuis le tournage elle non plus ne vit plus à la rue, la rue
continue à l’habiter. Issue d’un milieu aisé, elle a fait un mauvais
choix et son compagnon violent a contribué à faire voler leur vie
en éclats. Monique est poète. Aujourd’hui, elle tient un blog. Elle
milite activement au sein du collectif SDF Alsace. Monique,
Johnny, Jean-Luc sont tous trois impressionnants de dignité. Ils
sont portés chacun par une sensibilité artistique. Si Monique écrit
des poèmes, Johnny dessine admirablement bien et Jean-Luc, lui,
dessine des mandalas. Alors que sous les ponts, il n’avait pas de
réchaud et des fins de mois extrêmement difficiles, ses maigres
économies passaient cependant dans l’achat de papier et de
crayons de couleurs. RIVAGES est un documentaire passionnant,
par ses personnages qui se racontent, sans pathos, sans se
plaindre, assumant leur destinée, n’appelant pas à la pitié mais au
respect pour ce qu’ils sont.

Elsa Nagel

Édito des Étoiles

CD du mois

Voici un merveilleux
disque pour
commencer les
célébrations
Debussy. La
violoniste Fanny
Robilliard et la
pianiste Paloma
Kouider réunies
grâce à l’association
Musique à Flaine,
nous offrent ce
merveilleux disque
consacré à Claude
Debussy, Karol Szymanowski, Reynaldo Hahn et Maurice Ravel.

Dès les premières notes, l’auditeur sait qu’il est parti pour un voyage
musical extraordinaire. En compagnie de ces deux muses, aux jeux à
la fois aquatique et aérien, on passe d’univers musicaux différents
avec un plaisir dont on a peine à se défaire sitôt la musique
terminée. Avec Debussy, leurs interprétations parfaites dans les
nombreux changements de rythmes, sont à la fois pétillantes et
bondissantes.

Dans les mythes de Szymanowski, le clavier de Paloma Kouider
devient ce marbre dont on bâtit les monuments appelés à durer. Et
dans le nocturne de Reynaldo Hahn, compositeur de plus en plus
prisé de la nouvelle génération de solistes, le dialogue est plus
tendre, plus sensuel. Enfin avec Ravel, les deux musiciennes
parviennent grâce au toucher félin de Paloma Kouider et au
murmure si léger du violon de Fanny Robilliard à restituer
parfaitement toute l’évanescence de la musique du compositeur
français. Du plaisir à l’état pur.

Laurent Pfaadt

Fanny Robilliard-Paloma Kouider,
Debussy, Szymanowski, Hahn, Ravel,
Evidence

CD du mois

Le nouvel opus du
compositeur et
pianiste français
Olivier Calmel,
Double celli,
Immatériel, met à
l’honneur le
violoncelle et
l’intègre dans cette forme de jazz de chambre qu’il développe depuis
plusieurs années. Aidé pour l’occasion de quelques prestigieux
interprètes comme le violoncelliste Xavier Phillips et l’altiste
Fredéric Eymard qui a accompagné quelques grands noms du jazz
comme Charlie Haden ou Lucky Peterson, Olivier Calmel signe des
compositions aussi ébouriffantes que passionnantes.

Au gré des morceaux, on passe ainsi de la sérénité de morceaux
classiques très jazzy comme la chambre qui rit à des rythmes plus
entraînants où la czardas tzigane vient défier ce jazz (le hongrois qui
déraille). Parfois des réminiscences tirées de Steve Reich ou
d’Alberto Iglesias interpellent l’auditeur. Mais à chaque fois, les
morceaux d’Olivier Calmel racontent une histoire. Car c’est aussi
cela le style Calmel, faire dialoguer des genres musicaux différents
et créer une alchimie. Un style unique à découvrir.

Laurent Pfaadt

Olivier Calmel, Double Celli,
Klarthe records

CD du mois

Jacob Salem, c’est un
conte musical à base
de rock and roll, celui
d’un petit serviteur à
la cour d’un lointain
royaume africain
devenu guitariste.

Cette histoire, le
musicien burkinabé
nous la chante à
travers son nouveau
disque où histoire
politique croise
révolte sociale. Comme tant d’artistes africains, il a mêlé ses racines
au rock et au blues pour en faire le Rock Mossi, ultime variante de
cette rencontre entre les deux bords de l’Atlantique, à l’instar des
touaregs ou de Boubacar Traoré.

Le disque qu’il nous délivre est un petit bijou. Grace à sa rencontre
avec le guitariste anglo-suisse André Somkieta Courbat, Jacob
Salem provoque le dialogue musical entre Houston et
Ouagadougou, entre deux cultures, celles du blues-rock et de cette
musique traditionnelle burkinabaise. Avec cet album, Jacob Salem
marche assurément sur les traces de ses illustres aînés. Avec sa
guitare, il est déjà devenu un prince.

Laurent Pfaadt

Jacob Salem, Nanluli,
Montflery Music

Sur un échiquier sanglant

Khomeiny © Abbas Magnum

Un brillant essai revient sur la
première guerre du Golfe qui
opposa l’Iran à l’Irak.

Le jeu d’échecs est né au Moyen-
Orient, entre la Perse et la
Mésopotamie. Les héritiers de ces
civilisations allaient durant les
années 80 se livrer à un duel
qu’auraient certainement apprécié
Bobby Fischer ou Gary Kasparov.
Car le conflit qui opposa l’Iran de
l’ayatollah Khomeiny à l’Irak de
Saddam Hussein entre 1980 et 1988 se traduisit par une telle
complexité, qu’il demeure encore aujourd’hui, près de trente ans
après sa conclusion, incompréhensible voire méconnu.

C’est dire le tour de force de Pierre Razoux, directeur de recherche
à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM), qui
parvient à rendre ce conflit saisissable. Il faut dire que si l’opposition
entre un Iran religieux et un Irak laïc apparaît de premier abord fort
simple, la guerre entre les deux nations recouvrent une multiplicité
d’acteurs et d’enjeux que l’auteur parvient à expliquer grâce à un
travail qui l’a conduit à arpenter ce Moyen-Orient si compliqué
pendant dix ans pour y collecter sources inédites aussi bien
iraniennes qu’irakiennes (les fameuses bandes audio de Saddam
Hussein, récupérées après la chute de Bagdad en 2003) et
entretiens d’acteurs de premier plan.

L’ayatollah Khomeiny, sorte de Lénine religieux, parvenu au pouvoir
en 1979 à la suite d’une révolution sans effusion immédiate de sang
et après avoir, à l’instar du chef des bolcheviks, poussé du pied une
monarchie d’un autre âge, comprit très vite tout l’intérêt que
pouvait représenter une guerre pour consolider le nouveau régime.
Les nouveaux ennemis furent alors tout trouvés : l’Irak sunnite et
athée qu’il désigna en ranimant la lutte ancestrale entre chiites et
sunnites et l’Occident notamment les Etats-Unis qualifiés de Grand
Satan et leurs alliés dont la France, soutiens de l’Irak.

Cela n’empêcha les Etats-Unis, officiellement favorables à l’Irak, de
s’entendre avec la nouvelle république islamique en leur vendant
des armes. Ce double jeu américain allait trouver son paroxysme
avec l’Irangate car l’argent iranien servit à financer leur lutte contre
les mouvements de gauche en Amérique centrale. D’ailleurs Pierre
Razoux montre intelligemment que les cinq membres du conseil de
sécurité des Nations-Unies trouvèrent dans cette guerre où des
enfants-soldats iraniens furent massacrés par milliers, de
formidables contrats d’armement.

Sur les champs de bataille, les combats ressemblèrent à une
immense boucherie. Sorte de synthèse de l’ensemble des guerres du
20e siècle avec ses tranchées, ses armes chimiques notamment à
Halabja en 1988, ses blindés chargeant l’ennemi ou sa guerre
électronique et ses missiles balistiques, le dernier conflit armé de la
guerre froide ne connut pas de vainqueur. Cette guerre ressembla
finalement à une immense bataille de Verdun sans gain stratégique
ou géographique majeur qui finit par épuiser les deux belligérants.

Au fil des pages, on croise quelques-uns des acteurs du Proche-
Orient actuel, Hassan Rohani, l’actuel président de la république
islamique d’Iran ou Mir Hossein Moussavi, premier ministre de
Khomeiny devenu vingt ans plus tard, le héros de la révolution de
2009. On comprend alors mieux que la guerre Iran-Irak constitua la
matrice des enjeux qui régissent aujourd’hui le Moyen-Orient en
installant par exemple l’Arabie saoudite comme un acteur politique
de premier plan. Au-delà de la leçon d’histoire, ce livre permet bel et
bien de comprendre les crises et les guerres qui secouent le Moyen-
Orient et par ricochets la planète depuis une vingtaine d’année, du
Liban à la Syrie en passant par l’Irak, ainsi que les convulsions de la
société iranienne. Pierre Razoux nous aide ainsi à comprendre
comment avancent sur cet échiquier les pièces des différentes nations, pièces qui ne cessent de laisser leurs traces de sang.

Pierre Razoux, La guerre Iran-Irak (1980-1988)
coll. Tempus, Perrin, 896 p.

Laurent Pfaadt

Dans la tête de John Adams

Berliner Philharmoniker
Philharmonie
John Adams © Kai Bienert

Magnifique
rétrospective du
compositeur
américain par les
Berliner
Philharmoniker

John Adams est
certainement l’un
des plus grands
compositeurs
vivants. Grâce à ce
voyage dans l’univers musical du génie
américain, testament de la résidence du compositeur à Berlin en
2016-2017, ce coffret grave pour l’histoire, la rencontre entre les
Berliner Philharmoniker et le compositeur.

On y découvre ainsi les différents univers musicaux que traversa
John Adams et qui sculptèrent son œuvre et son travail de
composition. Ainsi, Harmonielehre, composée en 1985, s’il est un
hommage à Arnold Schönberg, inscrit Adams dans le minimalisme
de ces années en le rapprochant clairement d’un Philip Glass ou d’un
Steve Reich, et plonge l’auditeur dans un véritable tourbillon sonore.

La courte pièce Short ride in a fast machine est plus explosive,
presque spatiale. Quant à City Noir, cette symphonie-hommage à
Darius Milhaud, avec sa forte dominante des bois et des cuivres –
une constante chez Adams – elle apparaît sous la baguette experte
de Gustavo Dudamel, comme un monstre musical qui, cependant, ne
rechigne pas à danser sous la férule du saxophone alto de Timothy
McAllister. Avec cette direction où le chef vénézuélien transforme
les Berliner en Simon Bolivar Orchestra, John Adams marche ici sur
les traces d’un Leonard Bernstein qui aimait tant mêler esthétiques
musicaux hétéroclites. Il faut dire que Dudamel connaît
particulièrement bien son affaire pour avoir créé l’œuvre en 2009.
L’oratorio The Gospel According to the Other Mary, nouvel exemple de
mélange des genres réussi, complète le coffret.

La grande réussite de cette rétrospective tient beaucoup à la
plasticité du Berliner Philharmoniker qui est parvenu, sous la
houlette de chefs tels que Gustavo Dudamel et surtout Sir Simon
Rattle, à s’ouvrir définitivement à la musique contemporaine et à
sortir de sa rigidité légendaire. Ici, on mesure ainsi toute sa plasticité
sonore qui lui permet de donner corps aux œuvres de John Adams.
Mettant en exergue certains instruments phares du compositeur
comme la trompette ou la clarinette dans City Noir par exemple,
l’orchestre n’écrase jamais l’œuvre de son poids romantique. Ce
dernier sait également utiliser son formidable son pour exalter la
brillance de la musique d’Adams grâce à des percussions et des
cuivres alertes notamment dans Harmonielehre. Il faut dire que les
chefs convoqués pour l’occasion et sensibles à la musique du
maestro, veillent. Le maestro lui-même n’hésite pas à prendre la
baguette pour diriger son deuxième concerto pour violon,
Shéhérazade 2, en compagnie de Leila Josefowicz dans une version
nettement plus mordante que la version gravée sur le disque et
dirigée par un autre adepte de la musique du compositeur
américain, David Robertson.

Cette justesse dans l’interprétation permet ainsi de tirer toute la
quintessence du message philosophique de chacune des œuvres du
compositeur. Ce voyage dans la psyché humaine prend ainsi, en
voguant dans la tête de John Adams, une dimension ontologique. Et
on parvient brièvement à toucher du doigt son génie.

John Adams Edition, Berliner Philharmoniker,
dir. John Adams, Kirill Petrenko, Sir Simon Rattle,
Gustavo Dudamel, Alan Gilbert,
Berliner Philharmoniker label, 2017

Laurent Pfaadt

Il était une voix

Sandor Marai © Delius Dessinateur – Radio France

L’un des plus beaux romans de
Sandor Marai enfin disponible

Il a fallu attendre près de trente
ans après la mort de Sandor Marai
pour que les lecteurs français
puissent enfin découvrir ce texte
considéré par beaucoup comme
l’un de ses chefs d’œuvres. Pour
tous ceux qui aiment Marai, il a
toujours manqué ce livre, cette
pierre refermant le mausolée.
Voilà enfin cette injustice réparée.
Dans ce texte, l’écrivain hongrois
rend hommage à l’une des figures
les plus illustres des lettres hongroises, Gyula Krudy, mort en 1933
et que l’on peut considérer à juste titre comme l’un des pères en
littérature de Marai. Auteur d’une œuvre conséquente, Krudy a
laissé plusieurs romans notamment Sindbad ou la nostalgie. Sindbad,
ce marin héros des Mille et Une Nuits est d’ailleurs le nom que porte
Krudy dans le roman de Marai.

Krudy ne fut pourtant pas un voyageur au sens où on l’entend
habituellement puisque l’écrivain ne quitta quasiment jamais sa
Hongrie natale. Krudy/Sindbad est plutôt ce voyageur nostalgique
errant dans cette nouvelle Hongrie, cet écrivain qui voit son pays
changer, se transformer et d’une certaine manière, s’avilir. Durant
cette journée, ce dernier jour à Budapest qui donne son titre au
roman et le renvoie à son illustre modèle, l’Ulysse de Joyce, Marai, à
travers la figure de Krudy, convoque en cette année 1940 cette
Hongrie des temps illustres.

En devenant ainsi Sindbad, Krudy se mue en personnage
romanesque qui part sur les traces de cette époque révolue, celle où
l’on prenait son temps, où l’on célébrait l’oisiveté, où les hommes ne
couraient pas après l’argent, où la littérature n’était pas fabriquée. A
travers son héros, Marai glorifie les hommes et les femmes de cette
terre ancestrale, ses paysages, ses odeurs, sa gastronomie, les altos
des tsiganes et ces cafés comme le London où l’on venait « pour
supporter la vie »
plus que pour boire un café. On a souvent
l’impression de lire Zweig ou Schnitzler tant la prose de Marai est
belle, comme lorsqu’il se plaît à décrire le travail de Krudy qui «
écrivait parce que la voix se mettait à parler, qu’elle lui murmurait toute
sorte de choses à l’oreille, le genre de vérités qui, même sur leur lit de
mort, réveillent et font gémir les hommes qui les entendent ».
Il faut dire
que cette beauté est rendue possible grâce à l’excellente traduction
de Catherine Fay, également traductrice de Krudy.

Au fil des pages, Marai nous livre ainsi une formidable description de
ce que doit être un écrivain, à la fois conteur des choses du
quotidien et vigie civilisationnelle. L’auteur décrit merveilleusement
bien la solitude de l’écrivain ou son détachement nécessaire,
estimant à juste titre que les « écrivains, comme les lévriers ne courent
bien que s’ils sont affamés et malheureux. »

Au final, dans cette vaste épopée intérieure, les deux écrivains
finissent par se confondre pour ne former qu’un seul et même
personnage : Sindbad emmenant avec lui sa nostalgie, celle d’un
Krudy assis à la table de l’hôtel London et observant ces hommes,
désespérés, venant se suicider, mais également celle d’un Marai
constatant le suicide d’une nation.

Laurent Pfaadt

Sandor Marai, Dernier jour à Budapest,
Albin Michel, 256 p.