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L’Algérie, la conquête (1830-1870)

Après son brillant essai consacré à la défaite française de 1870, Thierry Nelias poursuit son exploration des racines de la France contemporaine avec ce nouveau livre qui revient sur les premières années de l’Algérie française.

De cette dernière, le grand public connaît beaucoup plus la fin que le début. Or durant les quarante premières années de son existence, Thierry Nélias nous montre comment l’Algérie française est passée, de « ce nouveau monde prometteur » à « la fin d’un rêve, une nouvelle ère alternant révoltes, interventions de l’armée ». De la prise d’Alger en juillet 1830 par les troupes du général Bugeaud à la défaite face à la Prusse en 1870 où s’illustrèrent notamment lors de la bataille de Wissembourg, les Turcos, ces tirailleurs algériens, l’auteur nous expose avec talent les hésitations d’une France cherchant une nouvelle gouvernance sans y parvenir. Entre ce laboratoire qui vint étudier un certain Alexis de Tocqueville et l’éphémère royaume arabe, et la formalisation de son statut en département avec la « prise de pouvoir » mortifère de l’administration, Thierry Nélias agrège les expériences de divers acteurs (colons, militaires, journalistes ou dignitaires arabes) pour composer le récit vivant alliant expériences singulières et le collectives d’une France au sud d’une Méditerranée qu’elle rêva de transformer en lac intérieur.

Alors que l’Algérie s’apprête à fêter le 60e anniversaire de son indépendance, ce livre expose ainsi parfaitement les racines de ce mal qui rongea la France, cette occasion ratée et au final en terrible gâchis devenu une tache indélébile sur son drapeau.

Par Laurent Pfaadt

Thierry Nélias, L’Algérie, la conquête, comment tout a commencé
(1830-1870)
Librairie Vuibert, 272 p.

Mélancolie métallisée

SMITH DÉSIDÉRATION (Summa) à la Filature, Mulhouse

Vernissage ce samedi 11 juin de l’exposition de Smith. Le photographe avait déjà présenté son travail au printemps dans le cadre des Vagamondes sur une proposition de Christian Caujolle.
SMITH DÉSIDÉRATION est monté en association avec Corps Célestes, 5
e édition de la Biennale de la photographie de Mulhouse. Une exposition touffue qui s’inscrit bien dans la thématique de la manifestation, en accès libre dans la galerie jusqu’à la fin de l’été.


Devenu artiste complice de la maison, Smith reviendra mi-mars 2023 installer Transgalactique en tant que commissaire (Superpartners avec Nadège Piton) à l’occasion de la prochaine édition des Vagamondes. Nous l’attendons avec impatience dans ce nouveau rôle – de l’autre côté du miroir – tant son travail d’artiste est dense, polymorphe et gourmand de transdisciplinarité : Explorant la porosité des pratiques artistiques, scientifiques, de la philosophie et des narrations spéculatives, Désidération propose une autre mythologie du spatial. (Lucien Raphmaj).

Dans ses prises de paroles, Smith explique sa démarche avec une généreuse assurance maniant l’incohérence poétique, les oxymores… privilégiant l’élaboration de ses propositions plutôt que le détail des œuvres.
Dans celles-ci, il joue beaucoup sur la profondeur de champ. Son choix de mise au point favorise le plus souvent le paysage et le traitement technique l’impose en espace cosmique, surnaturel, changeant selon les déplacements du visiteur et le glissement de l’éclairage. Un personnage au premier plan souvent flou renforce cette irréalité de la lumière – nuit américaine, celle de vieux films de science-fiction (quand les effets spéciaux se cherchaient) voire l’ambiance suspendue de certains films d’Antonioni – ouvrant vers l’ailleurs, l’imaginaire.

Dans la galerie, Smith a installé un noyau architectural qui à la fois augmente la capacité d’accrochage et favorise une proximité immersive du regard avec l’œuvre modifiant la perception de la feuille d’aluminium du Dibond® – fréquemment à nu quand les surfaces sont unies et claires, suggérant quelquefois le voile d’essuyage d’une plaque avant gravure. Une virtuosité technique qui anoblit certains clichés qui pourraient apparaître banals : un coucher de soleil noir, d’autres jouant avec les codes du selfie…

De ces nombreuses photographies surgit l’impression que le monde (et ce cosmos imaginé) a renoncé aux couleurs sauf pour quelques détails à la marge. Et si elles s’invitent malgré tout, la monochromie en désactive l’éclat tapageur.

Par Luc Maechel

Commissariat d’exposition : Emmanuelle Walter
galerie de La Filature, Scène nationale de Mulhouse
du 31 mai au 25 août 2022
11h-18h30 du mardi au samedi & soirs de spectacles
http:// https://www.lafilature.org

Image : © SMITH_Desideration Prologue

Le temple de la musique polonaise

Parcourir les 120 ans de l’Orchestre philharmonique de Varsovie, c’est entrer non seulement dans l’histoire de la musique polonaise mais également dans l’histoire de la musique classique des 20e et 21e siècles. Mais parcourir ces 120 années, c’est d’abord arpenter un bâtiment majestueux entre travées, coulisses et salons d’honneur où les souvenirs se racontent par centaines. Dans chaque recoin se lisent et s’entendent des notes tirées d’abord de la figure musicale tutélaire de la Pologne : Frédéric Chopin et en premier lieu du concours éponyme qui, tous les cinq ans, vient couronner une nouvelle étoile au firmament de l’instrument-roi. De Martha Argerich à Maurizio Pollini en passant par Yakov Zak ou Seong-Jin Cho, chaque vainqueur a fait résonner son exceptionnel talent en compagnie de l’orchestre. Citons deux exemples : Kristian Zimmermann, vainqueur en 1975 et dont l’interprétation des concertos de Chopin en compagnie de l’orchestre tient toujours lieu de référence ou Rafaël Blechaz, pianiste polonais surdoué qui rafla tous les prix trente plus tard, en 2005. Deux exemples qui se sont inscrits dans cet incroyable héritage musical polonais.

Warsawphil © DEES

Parcourir les 120 ans de l’Orchestre philharmonique de Varsovie, c’est aussi voyager dans la création contemporaine en compagnie d’un quatuor incroyable : Karol Szymanowski, Henryk Gorecki, Witold Lutoslawski et Krzysztof Penderecki, disparu récemment. Leurs œuvres qui appartiennent aujourd’hui au répertoire et ont marqué de leurs empreintes indélébiles l’histoire de la musique classique résonnent encore ici de leurs échos, qu’il s’agisse de la deuxième symphonie de Gorecki créé par Andrzej Markowski le 22 juin 1973 ou quelques vingt ans plus tôt, le célèbre concerto pour orchestre de Witold Lutoslawski écrit en 1950-54 à l’initiative du directeur artistique de l’Orchestre philharmonique de Varsovie, Witold Rowicki.

Ce prestigieux quatuor de génies ne saurait cependant faire oublier d’autres brillants compositeurs polonais, Andrezj Panufnik ou Ignacy Jan Paderewski, le pianiste devenu président de la République polonaise et dont on joue encore aujourd’hui le concerto pour piano. Cette exceptionnelle tradition a ainsi inscrit dans l’ADN culturel de la Pologne, un rapport particulier à la musique qui se mesure chaque année lors du Festival Beethoven de Varsovie qui attire une foule toujours plus nombreuse et où se croisent solistes légendaires et nouveaux talents mais également habitués de longue date et jeunes mélomanes en herbe. 

Par Laurent Pfaadt

Retrouvez la programmation de la Philharmonie de Varsovie sur http://www.filharmonia.pl

Festival Raccord(s)

Né à l’initiative des Éditeurs associés et organisé en partenariat avec une quinzaine d’éditeurs indépendants, Le Festival Raccord(s) fête le livre et la lecture chaque année, crée des espaces de dialogue avec d’autres formes d’art et de savoir et invite le public à découvrir les ouvrages sous une forme originale : lecture théâtrale, performance, exposition, atelier, spectacle jeunesse, balade ou dégustation qui se doublent d’un salon pour rencontrer et découvrir la production des éditeurs indépendants participants.

Cette année, les éditeurs associés au festival sont les Editions Asphalte, Le Chemin de Fer, Cheyne, La Contre Allée, Esperluète, Jasmin, Nada, L’œil d’Or, Papier machine, Solo ma non troppo, Les Venterniers, Ypsilon et Zinc.

Pour la première fois, Raccord(s) prend ses quartiers dans un lieu unique, vivant et chargé d’histoire au cœur de Paris : le magnifique Couvent des Récollets, qui abrite la Maison de l’architecture Ile de France, lieu culturel de mise en débat de la fabrication de la ville. A cette occasion, une partie de la programmation s’articulera autour de l’urbanisme, l’architecture, la vie en ville, en lien avec le lieu qui nous accueille, avec notamment une randonnée-lecture guidée dans le quartier des Récollets.

Par Laurent Pfaadt

L’entrée est libre et gratuite à toutes et tous, enfants comme adultes. Retrouvez Raccord(s) ici :
https://www.festival-raccords.com https://www.facebook.com/festivalraccords https://www.instagram.com/festivalraccords/?hl=fr

Festival Raccord(s) 1er au 3 juillet 2022
Couvent des Récollets, Maison de l’Architecture, Paris

Dictionnaire amoureux de l’Ukraine

De A comme Ame à Z come Zoya de Kramatorsk en passant par Horowitz le Kiévian, le fameux pianiste ou Z non pas comme les blindés russes mais bel et bien comme Zelensky, ce dictionnaire amoureux de la célèbre collection de Plon invite indiscutablement à mieux connaître ce pays qui aujourd’hui s’affiche sur tous les écrans du monde. Histoire, traditions et anecdotes fourmillent dans ces pages que l’on ouvre au gré de ses envies. Ainsi le lecteur se régalera avec les entrées telles qu’Humour français qui revient sur la visite ubuesque d’Edouard Herriot, ancien président du conseil, en plein Holodomor, la famine organisée par Staline et que raconte un Vassili Grossman désespéré ou MH17, le vol tragique du 17 juillet 2014 racontant l’attaque de cet avion de la Malaysia Airlines par les séparatistes du Donbass qui coûta la vie à près de 300 personnes. D’autres s’arrêteront sur le Maïdan, cette place de Kiev, haut-lieu de la récente révolution ukrainienne et de ses aspirations européennes, ou sur l’entrée « Nationalistes bourgeois et autres nazis » pour lire à la lumière du passé soviétique et du présent poutinien qu’« il y a des locutions très utiles car elles ont le pouvoir d’abréger toute discussion. Mais en Russie comme en URSS elles sont bien plus dangereuses, car elles peuvent mettre un terme à la liberté et parfois à la vie ».

Tetiana Andrushchuk, violoniste ukrainienne qui fut professeur au Conservatoire national supérieur de Kiev et Danièle Georget, auteure et rédactrice en chef adjointe à Paris Match invitent ainsi à s’imprégner de ce pays dont on perçoit immédiatement la dimension européenne. Un condensé d’Ukraine à savourer sans modération.

Par Laurent Pfaadt

Tetiana Andrushchuk, Danièle Georget, Dictionnaire amoureux de l’Ukraine
Chez Plon, 418 p.

La Guerre aux deux visages

On ne boudera son plaisir. Il y a un petit côté Mystérieuses cités d’or dans cette saga consacrée à Cortès et à sa conquête de l’empire aztèque signée Christian Chavassieux et Cédric Fernandez.

Centré autour des destins d’Hernan Cortès, l’intrépide outsider et Moctezuma II, souverain d’un empire aztèque en déliquescence, la BD avance lentement dans ce chaudron où histoires d’amour côtoient soif de pouvoir. Le dessin de Cédric Fernandez est vif, fougueux, suivant à merveille les deux hommes, tantôt aux côtés du conquistador affrontant ennemis intérieurs et extérieurs lors de batailles sanglantes et soucieux de l’humanité des Indiens : « nous devons d’abord connaître plutôt que de soumettre », tantôt auprès d’un Moctezuma tentant jusqu’au bout d’éviter la guerre. Ce premier tome s’achève alors que la situation paraît inextricable à Tenochtitlan et le lecteur, essoufflé, attend impatiemment la suite.

Comme à chaque fois avec cette collection Explora, l’album offre un cahier historique extrêmement pédagogique qui permet de revenir sur la vie de Cortès et de le replacer dans son époque. Une belle découverte donc.

Par Laurent Pfaadt

Christian Chavassieux, Cédric Fernandez, Cortès, T1 :
La Guerre aux deux visages
Aux éditions Glénat, 64 p.

la modernité avant la modernité

Picasso – El Greco au Kunstmuseum Basel

Si pour L’Enterrement de Casagemas (Évocation) de 1901, Picasso revendique la filiation du Greco, l’affirmation, peu après avec Les Demoiselles d’Avignon (1907), de son style si singulier évacue instinctivement dans l’esprit du public toute référence aux anciens. La réalité est bien différente : il pratique le nu, le portrait, la nature morte et transcrit son admiration pour le vieux maître jusqu’à la fin de sa vie (Le Mousquetaire, 1967 ou Buste d’homme, 1970).
En proposant, avec presque quatre-vingts pièces des deux artistes, plus d’une trentaine de rapprochements entre l’illustre Crétois et Picasso – couvrant toute la carrière de ce dernier –, le Kunstmuseum de Bâle initie aussi l’hommage pour le cinquantième anniversaire de la mort du peintre franco-espagnol en 1973.


L’exposition privilégie les portraits même si quelques grands formats sont présentés. Cette intimité avec le sujet met l’accent sur la grande liberté stylistique du Greco : ces ciels de tourmente atmosphérique (La Pénitente Magdalène, ca. 1580-85) ou au contraire l’épure des fonds sombres (série des Apôtres, 1610-14) concentrant l’attention sur les visages, les jeux de mains (celui admirable du Christ prenant congé de sa Mère, ca. 1595 avec cette ombre animale qui mange le cœur de Jésus…) et toujours la délicatesse du geste qui se pose sur la poitrine, un livre, un crâne avec quelquefois un doigt d’attention dressé et aussi la luxuriante cascade des drapés (cette déclinaison des blancs du Saint-Barthélemy, 1610-14).

Un style, une densité et une tension narrative* qui fascine et que s’approprie Picasso d’abord par l’assimilation du geste – nombreux croquis de ses débuts dans la première salle – avec des fraises, des barbichettes ou ces visages légèrement allongés. Un univers à la Don Quichotte qu’il s’amuse à mettre en scène dans un bar de Montmartre (Pepe Romeu et autres croquis ca. 1899). En 1962, il linogravera même le cadre assorti de L’homme à la fraise et du Portrait de Jacqueline à la fraise. S’il transfère les nuées du siècle d’or dans les cieux des funérailles de son ami, ses « anges » nus évoquent sans ambiguïté des prostituées. À Bâle, cette Évocation est mise en regard avec L’Adoration du Nom de Jésus (1577-79) dont la composition est plus proche que celle de L’enterrement du comte d’Orgaz (1586-88) souvent cité : sur la droite, le porche de la toile de Picasso rappelle la gueule d’enfer du Greco et les nuages articulent terre et ciel de façon comparable.

Par-delà les anecdotes, c’est la structure qui intéresse Picasso dans les œuvres du Greco : autant l’articulation posturale des corps que l’organisation générale de ses toiles. Sans oublier la vitalité interne : comment la puissance de la composition surgit de l’énergie du sujet. Dans le Christ chassant les marchands du Temple (1610-14), le tourbillon des corps flagellés amplifie le mouvement du geste christique et le traitement de la couleur le renforce – le carmin central glacé de blanc de Jésus s’évaporant en grisaille vers la périphérie. La Crucifixion (1930) de Picasso est légitimement mise en parallèle en dépit de choix inverses : des tons vifs et chauds qui sont absorbés comme dans un trou noir par la grisaille centrale du crucifié.

Pablo Picasso, Nu assis, 1909-1910, huile sur toile, 92.1 x 73 cm
(Tate Modern, London)

Dans les toiles cubistes, le sujet se détache moins du fond que chez le Greco, mais sa quête d’épure retrouve la grâce souvent méditative des poses du XVIe (Nu assis ou Femme assise dans un fauteuil, 1910).
Et comment ne pas imaginer que l’exigeante pureté du geste, la netteté éloquente des mains peintes par le Crétois ne se prolongent pas dans celles brutes et impératives omniprésentes chez Picasso ? de même, que les vastes amandes des yeux implorants (comme chez cette Magdalène déjà citée) ne lui inspirent ces grands yeux dont l’implantation sur le même profil renforce l’abyssale détresse ou l’arrogance ?
Des caractéristiques bien présentes également dans le célébrissime Guernica (1937, non présenté à Bâle) – il convient d’y ajouter les bouches hurlantes.

« Toute image est une maison hantée, toute maison est hantée par les images » comme l’écrit Jean-Christophe Bailly (L’imagement, 2020). Et El Greco est le bienheureux fantôme de la maison Picasso !

El Greco, Christ prenant congé de sa Mère, ca.1595, huile sur toile, 131 x 92 cm
Property of the parish church of San Nicolás de Bari – Archdiocese de Toledo, Spain; on permanent loan to the Museo de Santa Cruz de Toledo
El Greco, Christ prenant congé de sa Mère, ca.1595, huile sur toile, 131 x 92 cm
Property of the parish church of San Nicolás de Bari – Archdiocese de Toledo, Spain; on permanent loan to the Museo de Santa Cruz de Toledo

*Dans ce Christ prenant congé de sa Mère, l’envoûtant jeu de
mains n’est pas jeu de vilains, mais vecteur de narration.
La lumière du visage de Marie impose le récit (et la gueule d’ombre sur le cœur du Christ) : « même si tu montes au ciel, ton départ me mange le cœur ! » Si le velouté des ombres dissimule les stigmates du Ressuscité, le geste de la mère – à main gauche – ravive la douleur de la malemort.
Mains… et regards.
Des regards qui se voient… ailleurs !
Un temps infime entre deux Temps et, malgré la Résurrection, un Temps de douleur et de séparation. S’esquisse une chorégraphie de partage pour le Temps à venir où les regards ne se toucheront plus et les mains ne se verront plus.
Ce rectangle des mains à la fois scelle et circonscrit l’accordance et la proximité de la Mère et du Fils dans un autre espace, un autre Temps. À venir…

Luc Maechel

Commissariat : Carmen Giménez,
avec Gabriel Dette, Josef Helfenstein et Ana Mingot
Kunstmuseum Basel | Neubau / 11.06. – 25.09.2022
du mardi au dimanche de 10h à 18h (jusqu’à 20h le mercredi)
http:// https://kunstmuseumbasel.ch/fr/
catalogue 44 €

Image de l’entête : El Greco (atelier), Mater Dolorosa, ca. 1587–90, huile sur toile, 62 x 42 cm & Pablo Picasso, Tête de femme, 1908, aquarelle et crayon sur papier, 34 x 21 cm (Staatlische Museum zu Berlin, Preussischer Kulturbesitz)

Violin Concerto

A l’occasion de son dixième anniversaire et après 35 enregistrements, Il Pomo d’Oro, ensemble musical absolument fascinant où chaque disque réserve toujours des surprises, nous propose ce nouvel enregistrement remarquable qui ressuscite de nouvelles œuvres oubliées et des compositeurs méconnus mis à part peut-être ici, le chevalier de Saint-Georges qui fut ce qu’on appelle aujourd’hui une véritable « star » à la cour de Louis XV et de Louis XVI. Son concerto en ré majeur, ici enregistré étonnamment pour la première fois, témoigne de son incroyable talent, sublimé par celui de la violoniste bulgare Zefira Valova, concertmaster d’Il Pomo d’Oro et que les fans du contreténor argentin Franco Fagioli ont pu apprécier dans les disques de ce dernier chez Deutsche Grammophon.

L’œuvre de celui qui mania l’archet aussi bien que le fleuret cohabite avec d’autres concertos pour le moins stupéfiants. On est autant admiratif devant la technicité déployée dans la pièce de Johan Gottlieb Graun que face au charme du concerto en si bémol majeur de Maddalena Lombardini Sirmen qui tenta de s’imposer dans une Europe musicale dominée par les hommes. Ces derniers ne manquèrent d’ailleurs pas, notamment dans le Mercure de France, de la critiquer. Ainsi en 1785 après une représentation au Concert Spirituel où elle tenta de revenir sur le devant de la scène, la revue écrivait que « son style a extrêmement vieilli. Si elle peut encore charmer l’oreille, elle ne peut plus étonner ». Il lui fallut attendre plus de deux siècles pour qu’une autre violoniste de grand talent, Zefira Valova, lui rende dans ce disque admirable, enfin justice.

Par Laurent Pfaadt

Violin Concerto, Benda, Graun, Sirmen, Saint-Georges, Zefira Valova, Il Pomo d’Oro
Chez Aparté

Le président est-il devenu fou ?

Le livre de Patrick Weil, universitaire spécialiste de l’immigration et ancien membre du Haut Conseil à l’Intégration, est une aventure à plusieurs titres. D’abord une aventure éditoriale assez incroyable. Mais surtout une aventure psychologique dans le cerveau de ceux qui nous gouvernent et ont le pouvoir d’infléchir le sort du monde et son histoire.

L’aventure éditoriale d’abord. Celle du manuscrit d’un diplomate, William Bullitt, proche collaborateur du président américain Woodrow Wilson qui exerça une influence majeure sur le traité de Versailles en instaurant des idées telles que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ou la société des nations, ancêtre des Nations-Unies. Des idées qui structurent toujours en partie notre géopolitique. Pourtant, à la surprise générale, le président Wilson, de retour aux Etats-Unis, va saborder le projet qu’il a conçu. Pourquoi ? Sentant que quelque chose ne tourne pas rond, Bullitt contacte alors le psychiatre le plus important de son temps, Sigmund Freud, afin écrire avec lui le portrait psychologique du président américain. L’explosif manuscrit connaîtra de nombreuses vicissitudes durant l’entre-deux guerres et pendant le second conflit mondial lorsque Bullitt occupa les postes stratégiques d’ambassadeur en URSS puis à Paris. Mais c’était sans compter Patrick Weil, devenu visiting professor à Yale, qui tomba sur ce manuscrit censuré qui parut en 1967 en France.

Son livre, nourri de sources inédites, est effrayant car il évoque les questions de la santé psychologique de ceux qui nous gouvernent et de l’objectivité que doit manifester un homme capable d’infléchir le cours de l’histoire. Ici, celle conduisant à la seconde guerre mondiale liée en partie aux conséquences de la non-ratification du traité de Versailles par le Sénat américain en 1920, non-ratification voulue par Wilson.

Ce dernier, coupé de la réalité, s’est bel et bien isolé dans un complotisme et une schizophrénie induite d’après Freud, par une homosexualité refoulée. Plus effrayant encore, l’ouvrage montre que les fous ne se trouvent pas seulement du côté des régimes totalitaires mais également à la tête de nos démocraties. Livre fascinant car mettant en lumière la face cachée d’un vainqueur devenu un mythe, il pointe également la nécessité de la séparation des pouvoirs dans une démocratie afin d’éviter qu’un homme placé au sommet de l’Etat ne précipite, sous l’emprise de ses névroses, son pays et le monde dans l’abîme. A ce titre, le livre de Patrick Weil est moins un essai historique qu’un avertissement terriblement actuel.

Par Laurent Pfaadt

Patrick Weil, Le président est-il devenu fou ? Le diplomate, le psychanalyste et le chef de l’Etat
Chez Grasset, 480 p.

Shalom Europa

14ème édition du festival du film israélien en Alsace

Avec une programmation réduite mais riche de films visibles là, et pas ailleurs, le festival  devrait attirer les spectateurs curieux d’un cinéma exigeant, miroir de la société israélienne dans sa diversité. Les équipes de films seront présentes. Du 12 au 16 juin, 8 films seront projetés au cinéma Star à Strasbourg, ainsi qu’au Trèfle à Dorlisheim et au Bel Air à Mulhouse.

La société israélienne est composite et plurielle, enrichie par la venue de communautés juives du monde entier. L’intégration ne s’est pas toujours faite sans peine. Deux documentaires donnent la parole aux femmes et aux hommes qui ont souvent tout quitté de leur pays d’origine pour s’installer en Israël. Qui sait que les juifs d’Ethiopie sont partis de villages en cases, ont quitté leur maison en terre battue ? Quel courage leur a-t-il fallu pour partir et quel combat ont-ils dû mener une fois en Israël ? « Tous ceux qui l’ont vu ont été scotchés par Yerusalem » nous a confié l’organisatrice du festival. La rencontre sera  assurément passionnante pour en débattre avec Levi Zini, le réalisateur. Quant aux Mizrahim, les juifs sépharades venus du Maghreb et les orientaux, ils ont eu beaucoup de mal à être acceptés comme citoyens à part entière dans la société israélienne dirigée par l’élite ashkénaze. Ils ont tôt perdu leurs illusions. La Terre promise n’était pas si accueillante. Projeté en exclusivité le 12 juin, en présence de la réalisatrice Michale Boganim, Mizrahim est un documentaire intéressant sur l’histoire et la mémoire d’un passé qu’Israël voudrait oublier.

L’audace est au rendez-vous quand l’histoire est visitée par l’humour. La bataille tragique de Nitzanim pendant la guerre d’Indépendance a été traitée contre toute attente de manière loufoque. Le grand réalisateur israélien Avi Nesher  a opté pour un ton gai et explosif dans Image of Victory ou comment pour rattraper leur défaite, un groupe de Frères musulmans égyptiens veut éradiquer la colonie juive et c’est un cinéaste égyptien en dépression qui a participé aux événements qui en fait le récit, trente ans plus tard.

Quand c’est la fiction qui traite de l’histoire d’Israël et de l’apport de ses communautés qui en constituent la société, l’intime touche à l’universel. Quid des migrants quand ils arrivent dans un pays où ils sont mal accueillis ? Qui sait que les juifs de l’ex union soviétique sont venus à leur tour en Israël, rencontrant des difficultés pour se faire accepter ? C’est le cas de Tamara, immigrée ukrainienne, dans More than I deserve. Elle vit seule avec Pinhas. Tamara n’est pas pratiquante alors que son fils veut faire sa Bar Mitzvah. La rencontre de leur voisin, le très religieux Shimon va changer leur vie. C’est l’émotion qui l’emporte avec les Cahiers noirs que présentera aux strasbourgeois Shlomi Elkabetz, le frère de la grande et regrettée Ronit ElKabetz, souvent mise à l’honneur dans les précédentes éditions du festival et qui nous a quittés en 2016. En deux volets, intitulés Viviane et Ronit, qui seront projetés dans la foulée, Shlomi ElKabetz parle de l’histoire de sa famille et de sa sœur. Pour les afficionados de l’actrice, c’est un film ovni, mêlant images d’archives, fiction et réalité, passé et présent.

L’édition 2020 du festival avait été annulée à cause de la Covid et deux films réalisés en 2019 avaient retenu l’attention des organisateurs : God of the piano et Back to Maracana. Jamais distribués en France, c’est l’occasion ici de les découvrir. Le réalisateur Itay Tal viendra à Strasbourg avec son actrice Naama Preis. Dans ce film, elle joue une pianiste virtuose qui ne supporte pas de mettre au monde une fille atteinte de surdité, allant jusqu’à échanger son bébé à la maternité. Il serait dommage d’en déflorer l’intrigue et son incroyable fin ! Très bon film également que ce road movie motivé par la passion du football pour trois générations de garçons, grand-père atteint d’une grave maladie, père et fils en conflit, entraînés dans un voyage mouvementé  vers le Brésil pour assister à la Coupe du Monde de foot, à l’été 2014. L’acteur Asaf Goldstein accompagne ce film pour une rencontre avec les spectateurs.

Par Elsa Nagel

Le programme complet et la grille des projections est disponible dans les cinémas Star et Star St Ex. Pour les projections au Trèfle et au Bel Air, se connecter à leur site :
http://www.cinemadutrefle.com
https://www.cinebelair.org