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Requiem pour L. par Les Ballets C De La B

C’était le 1er Mars au Maillon

Elle, la femme aux cheveux ondulés, en désordre, est en train de mourir. Son image est projetée en gros plan sur l’écran en fond de scène. Cette mort programmée, nous allons devoir l’accompagner jusqu’au bout  et cela déclenche  cette angoisse de l’inévitable que l’on a tous connue lors de la disparition d’un être cher. Elle sera vite balayée par l’animation qui va gagner le plateau sur lequel  sont  alignés de grands plots noirs rectangulaires, des sortes de tombeaux, nombreux, rapprochés les uns des autres. Par les allées arrivent progressivement les protagonistes, chanteurs, danseurs musiciens qui entament bientôt cette longue et belle cérémonie funèbre qui marie de façon subtile et inattendue des extraits du « Requiem » de Mozart et des chants congolais.

C’est ainsi en effet qu’Alain Platel, le chorégraphe et Fabrizio Cassol, le compositeur ont conçu cette rencontre entre la musique classique et celle venue du lointain et africain Congo, créant une oeuvre  captivante et déroutante puisqu’elle  nous déstabilise sans cesse, entre des sonorités, des rythmes différents  que trois musiciens font surgir en live sur le plateau accompagnant les marches, les sauts, les glissades, les évolutions des danseurs  qui réussissent à s’approprier ces espaces étroits, restreints entre les grands tombeaux dont la surface leur sert parfois de piste. Ils font preuve d’une remarquable agilité donnant une incroyable vie à ce champ mortuaire C’est là  aussi que prennent place les chanteurs lyriques pour le répertoire classique en latin et les chanteurs issus de la tradition orale  pour les mélopées dans les langues africaines, lingala, swahili, tshiluba ou kikongo.

Surprenant, envoûtant, ce spectacle nous a bouleversés sans que la tristesse liée à la représentation de la mort nous gagne et nous détourne de ce parti pris d’une célébration tournée vers la vie, vers la rencontre heureuse entre des artistes venus de cultures différentes faisant montre d’un même engagement dans leur prestation.

Ainsi l’universalité de la mort et la nécessité de s’y confronter nous sont-elles  données à voir et à entendre et de la manière la plus créative.

Par Marie-Françoise Grislin

Le Tigre

L’auteur de La vérité sur l’affaire Harry
Québert
signe un petit conte
savoureux. Baptisé le Tigre, ce texte
écrit en 2004 alors qu’il n’a que dix-
neuf ans, est une sorte d’épigone
russe de la Bête du Gévaudan. Un
Tigre décime hommes et troupeaux
en Sibérie. La population effrayée
s’en remet à son tsar qui promet une
montagne d’or à celui qui lui
ramènera le tigre. Ivan, jeune
Pétersbourgeois qui rêve de fortune
et de gloire, part alors sur les traces du monstre.

La très belle narration ainsi que les illustrations de David de Las
Heras plongent immédiatement le lecteur dans cette atmosphère
russe qui n’est pas sans rappeler Gogol. Avec eux, la frontière avec le
fantastique qui sied si bien à ces histoires de monstres, de paysans
massacrés et de vastes étendues est toujours atteinte mais jamais
franchie. Mais très vite, la chasse laisse place à une quête, celle de
l’homme en proie à sa propre peur qui, tel le tigre, croit à mesure
qu’il prend conscience à de sa fragilité.

Par Laurent Pfaadt

Joel Dicker,
Le Tigre,
Aux Editions de Fallois, 64 p.

Poèmes choisis

A l’occasion de son 80e anniversaire, il
nous est possible de découvrir l’œuvre
du poète Volker Braun. Couronné par
le Prix Georg Büchner en 2000 –
l’équivalent du Prix Goncourt pour
l’Allemagne – ces Poèmes choisis qui
s’étalent des années 60 à 2013 offrent
une magnifique palette de l’œuvre de
Volker Braun. Car il faut bien le dire,
Volker Braun est un véritable peintre
des mots. Utilisant tous les styles
poétiques, de la forme classique au
poème en prose, il compose de
magnifiques tableaux littéraires en y
associant des jeux de mots, de l’argot ou des mots coupés.

Comme autant d’éléments disparates, ces derniers forment
ensemble une langue qui ne ressemble à aucune autre. Elle sonne
dans une forme de banalité lyrique, aux antipodes d’un Hölderlin ou
d’un Goethe qui traversent certaines des compositions de Braun et
frappent par son ironie souvent mordante mais toujours lucide. Et
lorsqu’elle s’aventure sur des thèmes tels que ceux de l’écologie, de
l’économie de marché ou de l’immigration, elle fait mouche. Le
propre d’un grand écrivain n’est-il pas de déranger ? Avec Volker
Braun, le vers est dans le fruit…

Par Laurent Pfaadt

Volker Braun,
Poèmes choisis,
Chez Poésie/Gallimard, 192 p.

Réflexions et souvenirs

L’immense pianiste et compositeur
russe, connu pour son troisième
concerto et ses préludes, consigna et
transmit durant sa vie nombre de
réflexions et de souvenirs. Eparpillés
dans diverses bibliothèques dont celle
du Congrès des Etats-Unis ou publiées
dans de nombreux articles, certaines
d’entre elles demeuraient inédites.

Aujourd’hui réunies dans cet ouvrage
passionnant, elle éclaire un peu plus la
réflexion de ce mythe de la musique
classique russe sur ce que doit être la
musique, sa création et son interprétation en insistant notamment
sur l’importance de la mélodie. Visionnaire sur le jazz et la musique
américaine, ses idées débordent parfois dans les domaines culturels
et politiques. Ainsi transparaissent par exemple, son attachement à
la terre russe et son aversion pour le communisme. Véritable voyage
dans la musique de la fin du 19e siècle et du début du 20e, du Bolchoï
aux Etats-Unis en passant par Dresde, on y croise non seulement
Tchaïkovski, le célèbre pianiste Anton Rubinstein qu’il vénérait par-
dessus tout mais également le grand Léon Tolstoï. « Toute musique qui
se tait cesse d’exister »
disait-il. Alors continuons à jouer la sienne.

Par Laurent Pfaadt

Serguei Rachmaninov,
Réflexions et souvenirs,
Chez Buchet-Chastel, 190 p.

Quand l’histoire s’acharne

Holodomor © DmyTO/Shutterstock.com

Réédition en poche
de l’ouvrage majeur
de l’historien
américain Timothy
Snyder

C’est ce qui s’appelle
déjà un classique.
Somme titanesque, ce grand livre d’histoire relatant les massacres
que subirent les populations d’Europe orientale entre 1933 et 1945
et qui firent près de 14 millions de morts vous laisse le souffle coupé
sitôt sa lecture achevée. On a l’impression de découvrir cette
tragédie. Et pourtant, elle a toujours été là, sous nos yeux. Mais on
ne pouvait pas le voir, on ne voulait pas le voir.

Tout le monde connaît la Shoah en Pologne et en URSS. Tout le
monde connaît les méfaits du stalinisme en Russie occidentale et en
Ukraine. Mais l’opposition entre les deux régimes totalitaires et la
division physique et mentale de l’Europe après la seconde guerre
mondiale qui a prévalu jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989
empêchaient de construire une histoire commune, une tragédie
commune, spécialement dans cette région, cette zone géographique
appelée alors l’Europe de l’Est. Il fallut du temps pour habituer notre
esprit, dégagé de tout carcan idéologique, de tout réflexe
dichotomique à cette hypothèse d’une seule et même catastrophe et
d’envisager des interactions entre ces deux totalitarismes qui
signèrent ce pacte infamant d’août 1939. Car les hommes, les
femmes, les enfants et les vieillards de cette région, eux, en prirent
conscience très vite, à l’image de cette population ukrainienne qui
vit la grande famille Holodomor s’abattre sur eux, puis accueillant
pour beaucoup les nazis comme leurs libérateurs, elle leur servit
d’assistante de l’horreur avant d’être réduite à des sous-hommes et
massacrée.

Là est la grande force du livre de Snyder et surtout son caractère
révolutionnaire. Privilégiant une approche régionale globale, Terres
de sang
montrent cet acharnement de l’Histoire où pendant une
douzaine d’années, le communisme et le nazisme ont rivalisé
d’horreurs. Puisant dans des sources et des travaux polonais,
ukrainiens, baltes ou biélorusses jusqu’alors inédits car non traduits,
l’historien américain a construit un récit magistral où il relate non
seulement les différents crimes qui ont émaillé cette période
historique mais surtout inscrit ces derniers dans une autre
temporalité dégagée des repères classiquement établis et qui
influençaient à n’en point douter notre perception. C’est
essentiellement là que réside son côté révolutionnaire. Moins dans
l’énumération des faits, l’ouvrage frappe avant tout par la révolution
historiographique qu’il introduit dans la connaissance de cette
époque en la libérant des corsets des frontières et de la datation
historique. Cette analyse permet aussi et surtout de proposer une
nouvelle lecture de la fabrication de l’histoire, et éviter que l’histoire
ne s’acharne à reproduire les mêmes schémas.

Par Laurent Pfaadt

Timothy Snyder,
Terres de sang, L’Europe entre Hitler et Staline,
Chez Folio histoire, 848 p
.

Boccherini convoque ses muses

© Ophélie Gaillard

Quelques œuvres du
compositeur italien
appuyées par de
magnifiques
interprètes

Ecrasé par Mozart et
Haydn, Luigi
Boccherini gagne à
être connu. Celui qui fut l’un des plus grands violoncellistes de son
époque a ainsi été progressivement oublié. Aujourd’hui, ce double
album lui rend une justice méritée. Il faut dire que cette
réhabilitation tient beaucoup aux interprètes convoquées à cette
occasion notamment l’une de nos plus talentueuses violoncellistes,
Ophélie Gaillard. Passé la frayeur du vol de son instrument, la soliste
dont la virtuosité convainc à chaque album jusqu’au très beau Don
Quixotte
, revient cette fois-ci en terrain connu. L’approche de
l’instrumentiste y est admirable, mêlant profondeur tragique et
malice enfantine dans ces différentes oeuvres qui sont comme de
petits sauts d’humeur musicaux, bondissants, rendant ainsi la
partition extrêmement vivante. Boccherini tient là assurément sa
revanche sur un Haydn jugé à tort d’ailleurs, plus sérieux.

Sur ce disque, la violoncelliste déploie son incroyable virtuosité et à
ce titre parvient à tirer toute la quintessence des différentes œuvres
de Boccherini, qu’elles soient orchestrales ou de musique de
chambre. Poursuivant avec son orchestre Pulcinella l’exploration de
l’œuvre du compositeur italien après un album consacré aux années
madrilènes de ce dernier en 2007, Ophélie Gaillard utilise cette
complicité dans une volonté affichée de renouvellement de notre
perception de la musique de Boccherini. D’ailleurs, elle n’hésite pas à
passer de l’archet à la baguette pour diriger les concertos du
maestro où les équilibres sonores sont parfaits et la prise de son
d’une clarté admirable. Il n’y a qu’à écouter le premier mouvement
du 6e concerto pour s’en convaincre.

Ces interprétations montrent surtout que Boccherini ne doit pas
être réduit à sa musique de chambre et que son œuvre est bien plus
révolutionnaire qu’elle n’y paraît notamment dans l’ajout
d’instruments comme par exemple cette guitare qui vient
astucieusement titiller les violons. Boccherini est-il un compositeur
du baroque tardif ou déjà un pré-romantique ? La question mérite
d’être posée à l’écoute de ces interprétations.

Cependant, évoquer cet album et la très belle interprétation
d’Ophélie Gaillard sans dire quelques mots de Sandrine Piau, dont la
sublime voix transcende littéralement un Stabat Mater qui plonge
encore ses racines dans un dix-huitième siècle finissant, serait
commettre une autre injustice. La soprano campe ici une vierge
émouvante pleurant la mort de son fils. L’intensité sans
démonstration qu’elle met rend immédiatement crédible cette
interprétation qui fait appel à quelque chose d’inconscient qui va
bien au-delà de la musique. La virtuosité ne suffit pas semblent nous
dire Ophélie Gaillard et Sandrine Piau. Il faut également croire en
quelque chose. Et avec elles, assurément, on y croit.

Par Laurent Pfaadt

Ophélie Gaillard, Boccherini, Sandrine Piau,
Pulcinella Orchestra,
PIAS/Harmonia Mundi

Correspondances (1922-1936)

La rencontre en 1918 n’avait laissé
à l’une comme à l’autre aucune
impression particulière. Ils
croisaient tellement de monde à
cette époque. Mais Boris
Pasternak (1890-1960) et Marina
Tsvetaeva (1892-1941) ont,
quelques années plus tard, entamé
des carrières littéraires qui allaient
faire d’eux des géants de la
littérature non seulement russe
mais également de ce 20e siècle
soviétique qui s’employa à les
détruire. Le dialogue devint
épistolaire et la fugacité d’une rencontre se mua alors rapidement
en obsession.

La lecture de cette magnifique correspondance retranscrit
parfaitement cette impression de puissance émotionnelle. De
l’espoir d’une nouvelle rencontre à la crainte d’une éventuelle
entrevue qui viendrait briser la magie des mots, le lecteur passe
ces quatorze années en compagnie de ces deux monstres sacrés.
La beauté de leurs mots où se construisit une passion qui, on le
sent page après page, ne pourra trouver qu’une matérialisation
littéraire, sculpte ainsi un peu plus leurs œuvres respectives. « J’ai
laissé votre lettre refroidir en moi, je l’ai laissé s’ensevelir dans les
décombres de deux jours »
écrivit ainsi Marina Tsvetaeva. Sur les
ruines de cet amour platonique, cette correspondance dessine sur
leurs statues de marbre, ces quelques rides qui leur donnent un
inoubliable supplément d’âme.

Par Laurent Pfaadt

Marina Tsvetaeva, Boris Pasternak,
Correspondances (1922-1936),
aux éditions des Syrtes, 832 p.

Si je mens, tu vas en enfer

Après mon amie Adèle, en cours
d’adaptation au cinéma, voici le
dernier-né des polars de Sarah
Pinborough que s’arrachent
aujourd’hui des milliers de
lecteurs. Cette fois-ci, il est à
nouveau question de mensonges.
Mais à la différence de son roman
précédent, Sarah Pinborough
introduit une nouvelle, une
troisième perspective, celle d’une
adolescente, Ava qui complète
celles de sa mère, Lisa, et de la
meilleure amie de cette dernière, Marilyn. Et si l’une n’aspire qu’à l’ombre, l’autre se complet dans la
lumière. Toutes les trois vont cependant plonger dans des
ténèbres.

Dans cette banlieue sans histoires, l’auteur nous emmène aux
frontières du réel, ces frontières où se nichent la face sombre de
chaque être humain, inavouable et qui explique bien souvent nos
comportements policés et convenus. Si je mens, tu vas en enfer est
un peu la face cachée de Desperate Housewives. Dans cet
enchevêtrement de destins, Sarah Pinborough tisse un nouveau
page-turner à rebondissements qu’on ne lâche que pour
reprendre son souffle. Car, au bout de cette histoire se dévoilent
des problématiques bien réelles, rendant ainsi le récit plus glaçant
encore.

Par Laurent Pfaadt

Sarah Pinborough, Si je mens, tu vas en enfer,
Chez Préludes, 416 p.

Beytina au Maillon

D’un côté on ne savait pas trop à quoi s’attendre, on avait évoqué  » un festin sur scène « … et on se disait  » Pourquoi pas ?  » cela, bien sûr nous intriguait. D’un autre côté, on parlait de chorégraphie, de musique. Alors, oui pourquoi pas ?

On a retenu nos places.

On n’a pas été déçu et on a tout eu… depuis une préparation de repas sous la houlette d’une cuisinière, matrone, évidemment la seule femme de cette entreprise qui se révèle être la mère du chorégraphe Omar Rajeh qui a concocté ce spectacle pour le moins original, l’a mis en scène et y participe avec toute la virtuosité du danseur qu’il est jusqu’à la musique et la danse.

Autour de la très grande table s’affairent au découpage des légumes de saison, poireaux, carottes, céleri et choux, les  »   petites mains  » qui jouent avec un enthousiasme non feint avec les couteaux affûtés et jettent avec précision les morceaux de légumes dans l’immense saladier prévu à cet effet. Quelques notes accompagnent cette activité à laquelle tous s’appliquent très consciencieusement. Le percussionniste placé en bout de table impulse le rythme et donne du coeur à l’ouvrage.

Soudain, l’un des commis se détache de la table pour entamer une danse frénétique.

La cuisine, c’est bien parti, le spectacle aussi avec des séquences, où, la table repoussée pour dégager l’espace, des danseurs de haut niveau tels des athlètes qualifiés de même, viennent nous éblouir par leurs prestations où l’énergie le dispute à la souplesse, à la virtuosité, à la grâce. Ils multiplient les effets, l’inventivité des figures. C’est stupéfiante, magnifique.

Parfois c’est un solo qui nous captive, parfois ils sont ensemble, par deux, par trois ou quatre, se défiant, s’approchant l’un de l’autre jusqu’au contact, en complicité, en rivalité. Il y a là, le togolais Anani Dodji Sanouvi, le coréen Moonsuk Choi, Koen Augustijnen de Belgique tous et bien sûr, Omar Rajeh avec leur particularité culturelle. Les musiciens, Ziad Ahmadie, Samir Nasr Eddine, Ziyad Sahhab scandent leur gestuelle au rythme de l’oud appuyés par le percussionniste Youssef Hbeisch les soutiennent dans leur performance, les propulsent semble-t-il jusqu’au paroxysme de ce que leur corps réussit à effectuer.

On les attend encore quand ils s’arrêtent pour reprendre, derrière la table leur travail de cuisinier. On les voudrait encore, danseurs et musiciens quand ils nous invitent à partager le repas nous offrant les premières assiettes pleines de cette salade aux légumes variés, aux multiples couleurs et saveurs.

Puis les spectateurs sont invités à venir se servir. Alors on y va et on déguste salade fraîche, plat chaud de lentilles et haricots et on peut même boire un petit raki !

C’est vivant, joyeux, abondant, convivial. Le public a du mal à quitter le plateau, du coup, ceux qui se sont rassis ne voient pas trop  » l’invitée surprise  » qui exécute d’habiles figures et de parfaites voltiges. Finalement, danseurs et musiciens reprennent leurs danses, leurs joutes. On a l’impression d’être sur la place d’un village en fête.

Un spectacle étonnant, ludique qui apporte lumière, soleil et chaleur humaine, dans ces nuits de grisaille et de froidure.

Par Marie-Françoise Grislin

Saïgon

Certaines pièces nous aimantent. Nous les voyons et n’avons plus qu’un désir, les revoir. Comme si nous ne pouvions quitter les personnages, devenus pour nous de véritables personnes avec lesquelles un rendez-vous nous était devenu indispensable.

Saïgon fait partie de ces pièces. Impossible de se défaire de l’attirance qu’elle a exercée sur nous et nous a poussés à la revoir.

La pièce écrite par la franco-vietnamienne Caroline Guiela Nguyen de la Cie  » Les Hommes Approximatifs « , ancienne élève de l’école du TNS ,nous propose un voyage. En effet au cours de cette longue représentation, nous irons de Paris à Saïgon, reviendrons à Paris pour terminer à Hô Chi Minh-ville. Ces allées et venues, ce sont celles qu’ont effectuées de nombreux exilés que l’histoire a bousculés entre 1956 et 1996. C’est donc aussi un voyage à travers l’histoire.

Tout commence en 1996, dans le XIIIème arrondissement de Paris, dans le petit restaurant vietnamien tenu par Marie-Antoinette, petite bonne femme empressée, volubile, accueillante qui va et vient auprès de ses clients, s’inquiétant de leur contentement. Une image de l’hospitalité vietnamienne (remarquable interprétation de Anh Tran Nghia). On la retrouvera, dans cette même fonction dans le restaurant au cadre identique (scénographie très réaliste signée Alice Duchange) mais cette fois à Saïgon en 1956. Elle donne corps à ce va- et- vient entre l’histoire et la tragédie.

Pour l’heure, en ce jour de 1996, Antoine(Pierric Plathier), sa mère Linh (My Chau Nguyen Thi) et Hao, un ami vietnamien (Hiep Tran Nghia) viennent de prendre un repas dans le restaurant de Marie-Antoinette. Linh surveille son fils, lui qui, devenu adulte, ayant une bonne situation, supporte de moins en moins bien le côté trop maternel de sa mère. Il la houspille mais s’inquiète de sa fragilité. Il évoque ce jour-là un  » retour au pays  » pour lequel il lui a déjà pris un billet d’avion. Elle n’y consent pas, demande un délai de réflexion, puis s’évanouit.

Le déroulement de la pièce nous éclairera sur ce premier moment dramatique et nous en révélera les arcanes.

En effet, très vite nous sautons dans ce Vietnam de l’année 1956 où se nouent les drames. On est après Dien Bien Phu, la guerre est finie, les Français doivent partir ainsi que ceux qui se sont compromis avec eux. C’est le cas de Linh qui a épousé un soldat français, Edouard (Dan Artus) qui s’est amouraché d’elle, et lui a obtenu la nationalité française . Hao un jeune homme amoureux de Mai partira lui aussi ayant souvent été vu en compagnie de Français. Linh et Hao vivront en France, y feront leur vie.

Hao, lorsque le Vietnam en 1998 permettra aux anciens habitants, appelés Viet Kieu de revenir au pays voudra s’y rendre. Il s’y sentira comme étranger…

On suit leur histoire comme un feuilleton, comme un roman. Comment chacun malmené par l’histoire va-t-il évoluer ? Pourra-t-il oublier son passé, son pays natal, ses amours, sa famille, sa langue maternelle?

La déchirure, le deuil occupent une grande place dans ce spectacle. Les personnages sont attachants, interprétés par des comédiens vietnamiens, franco-vietnamiens et français. En leur donnant la possibilité de s’exprimer dans leur langue, ils sont au plus près de ce qu’ils doivent montrer et cela suscite beaucoup d’émotion. Il jouent la vraie vie. Ils ne livrent pas de témoignages, ils en sont les incarnations vivantes, les protagonistes de cette période tourmentée de l’histoire coloniale française dans ce territoire qui s’appelait  » L’Indochine « .

Une pièce bouleversante donnée au mois de novembre 2018 au TNS et qui va être jouée à La Filature de Mulhouse les 27 et 28 février 2019

Par Marie-Françoise Grislin