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EURL Blanc Papier 8 Place des bateliers F. 67000 Strasbourg Tél. : 0033 (0)3 88 32 15 06

Exposition de photographies

Photo Claude Menninger

Actrices et
acteurs français
dans le cinéma
italien

C’est dans le
cadre de la
première
semaine du
cinéma italien dans le monde et des 23 èmes rencontres du
cinéma italien que l’institut de Strasbourg propose un
parcours à travers 45 photographies prises sur les
tournages italiens de 1954 à 2016.

Présentée en collaboration avec le Centro Cinema de la
Ville de Cesena et le comité de jumelage Reims-Florence,
cette exposition ouverte en présence d’Alain Claudot
contribue à faire connaître l’histoire du cinéma en
témoignant de la participation constante des stars
françaises dans les productions italiennes.

Cette galerie d’image conçue par Antonio Maraldi,
directeur du Centro Cinema de Cesena à partir des archives du Centre nous remémore des films tels que
« Don Camillo monsignore ma non troppo » tourné en
1961 avec Fernandel. On retrouve également les figures
emblématiques d’Alain Delon dans « Rocco » ou dans « Le
guépard », de Jeanne Moreau aux côtés de Marcello
Mastroianni dans « La nuit » mais aussi de Dominique Sanda ou d’Anouk Aimée dans « Le jardin des Finzi
Contini ».

Cette collaboration entamée dès 1930 avec l’ère des
versions multiples, s’est poursuivie dès 1950 et perdure
aujourd’hui avec des têtes d’affiche telles celles d’ Isabelle
Huppert dans « La belle endormie », de Juliette Binoche
dans « L’attente » et de bien d’autres actrices ou acteurs
français…On citera encore parmi les photographies
exposées celles représentant Bernard Blier dans « Le cocu
magnifique » ou de Belmondo dans « La Viaccia »…Autant
d’images propres à réveiller notre mémoire ou à aiguiser la
curiosité des plus jeunes.

Dans le même temps, en collaboration avec l’Odyssée
plusieurs films sont proposés au public tels « Une journée
particulière » d’Ettore Scola, « Bellissima » de Luchino
Visconti ou encore « Fortunata » de Sergio Castellitto.

Un vrai régal pour le public que ce festival
cinématographique avec une splendide exposition aux
images belles, intemporelles qui prolongent en chacun
d’entre nous la magie du septième art.

Françoise Urban-Menninger

Exposition à voir jusqu’au 22 juin 2018
à l’Institut Culturel Italien de Strasbourg

Entretien avec Max Steen

Schoolblock

Dans ce roman remarquablement
écrit, Max Steen campe un
professeur de lettres en colère contre
l’institution scolaire. Sous la plume
d’un amoureux des mots, dans une
Amérique revisitée à travers le
prisme de la cinéphilie, Max Steen
mêle  Histoire, terrorisme,
fantastique, science-fiction et amour
fou, le tout empreint de la nostalgie
d’un monde révolu.


Né en 2012 d’un couple franco-américain, Holden Openbook a
grandi à Savannah, dans l’Etat de Géorgie, berceau d’Autant en
emporte le vent
et d’un certain Jardin du bien et du mal, version
Eastwood. Il se souvient de son enfance nourrie de livres, de films et
de leurs personnages hauts en couleur, et convoque les fantômes de
l’Histoire. Il partage avec Abbie Laine, une fille de son âge qui
ressemble à la mutine Paulette Goddard, le goût pour les histoires
de pirates et les cimetières. La sensibilité romantique du jeune héros
va se heurter à la cruauté de la vie qui va faucher l’être aimé devenu
sa fiancée, tandis qu’il assiste à la déliquescence de la société et du
système scolaire par la présence toujours plus puissante du tout
technologique et numérique. Professeur de français, il quitte
Savannah pour Meaux. Déçu par cette expérience désastreuse, il
revient aux U.S.A, à Charleston, et accepte un poste dans un
Schoolblock, lycée expérimental ultrasécuritaire, fait de verre et
d’acier. L’amour en sera la faille fatale, celui qu’il va éprouver pour la
belle Wanna Lurne.

Parlez-nous de la genèse de votre roman. 

Plus de deux années d’écriture m’ont été nécessaires pour
m’affranchir moi-même de mon Schoolblock dont j’ai achevé la
composition durant l’été 2013. Ce projet littéraire de longue haleine
n’aurait toutefois jamais vu le jour sans la faste infortune d’une
dépression professionnelle et le congé de longue durée qui en a
résulté. Sa dimension thérapeutique ne fait donc aucun doute à mes
yeux ; cathartique aussi, je l’espère, pour les enseignants en
souffrance qui continueront de me lire et de se reconnaître dans
mes propos. Mais ce n’est pas seulement ces héroïques porte-
drapeaux de la culture que je souhaitais toucher car mon roman
procède d’un élan autant que d’un effondrement. Il fait la part belle à
l’imagination et au dépaysement sous toutes ses formes (temporel,
spatial et même surnaturel). Je tenais ainsi à profiter de son point de
vue américain pour chanter la beauté et les mystères d’une ville qui
me fascine et ne change pas : Savannah. Je crois voir là, d’ailleurs,
l’une des raisons premières de son succès en ligne.

Votre roman trouve son ancrage en 2040. Pourquoi avoir choisi le genre
de la dystopie ?

Signe des temps présents : la chronique professorale tantôt
accablée, tantôt démagogique, est devenue une sorte de sous-genre
littéraire en soi auquel j’avais l’ambition de ne vouloir ni me
conformer, ni me réduire. Il m’importait de prendre le large,
d’extrapoler, d’user de toutes les ressources du roman pour
questionner l’évolution ou le naufrage possible de l’école. Et, si je
disposais d’un contre-modèle honni, le François Bégaudeau d’Entre
les murs
, je persiste à revendiquer le modèle absolu du 1984 de
George Orwell, hélas prophétique, dont l’étude au lycée me
paraîtrait plus que jamais salutaire.

A quelle période auriez-vous aimé vivre ? 

Mon écriture et mes goûts artistiques me rattachent tous au XIXe
siècle qui vit naître le cinéma, mais que je n’idéalise pas pour autant.
Comment en aurais-je enduré la misère ou les soins dentaires, par
exemple ? Ce dont je rêverais, en revanche, c’est de m’y trouver
projeté quelque temps en rentier parisien bien portant, noble de
préférence, pour y fréquenter les salons littéraires, les salles de
spectacle, les bals et les soirées dans les hôtels particuliers.
J’apprécie beaucoup aussi, dans un registre différent, l’imagerie
américaine des années 50.

Possédez-vous des films de chevet ?

Si 2001 l’Odyssée de l’espace de Kubrick fut sans doute le plus grand
choc esthétique de mon adolescence déjà très cinéphile, le western
demeure, avant même le fantastique, mon genre de prédilection.
Mais je ne vous surprendrai pas en vous disant que je chéris tout
particulièrement le romantisme éperdu de La Valse dans l’ombre
(Mervyn LeRoy), du Portrait de Jennie (William Dieterle), de Quelque
part dans le temps
(Jeannot Szwarc) ou, plus près de nous, de The
Artist. Duel
, le premier Spielberg, est toutefois le film que j’ai vu le
plus souvent sans que cesse d’opérer sur moi son étrange pouvoir de
fascination.

Votre roman fait la part belle à un lieu emblématique de la mythologie
du western, Monument Valley, avec la belle rencontre d’un guide
Navajo. Comment est né ce personnage ? 

Je caresse un impossible rêve funèbre : que mes cendres soient
dispersées, le plus tard possible, dans ce qui constitue pour moi le
paysage le plus grandiose et le plus magique du monde. Il fallait donc
que mon protagoniste s’y lie, avant de disparaître, à un habitant de
ce territoire sacré, qu’un hommage y soit rendu et une place de
choix réservée, par son biais, aux seuls authentiques Américains, les
« Native ». L’image qu’on donne trop souvent des Indiens aujourd’hui
est peut-être moins glorieuse encore qu’à l’époque où, avant La
Flèche brisée
, le western les reléguait au rang d’intrépides méchants.
Aussi ai-je fait des recherches complémentaires pour ne pas les
trahir et pour laisser communier mes lecteurs avec leur ancestrale
approche poétique de la Nature. Red Arrowman, le nom que j’ai forgé pour ce guide Navajo, est facile à traduire et sa valeur
symbolique évidente, tout comme celui de son interlocuteur Holden
Openbook (« hold an open book »). Ils se ressemblent au moins en
cela. Sachez cependant que tous les noms de personnages du roman
offrent des clés plus ou moins accessibles pour mieux en percevoir le
modèle, la fonction ou la nature profonde.

Vous êtes français, strasbourgeois, mais votre roman est bluffant, on le
croirait écrit par un Américain…  

C’est le plus beau compliment que vous puissiez me faire. Un
internaute s’y est même trompé, mon propre nom de plume à l’appui,
en le désignant en 2016 « roman américain de l’année » !

Quel rapport entretenez-vous avec les U.S.A. hormis la culture
impressionnante que vous en avez ? Etes-vous allé sur les lieux que vous
décrivez ? 

J’ai effectué plusieurs voyages aux U.S.A. dont j’ai parcouru, de
Chicago à Santa Monica, tout ce qu’il reste de la Route 66. J’y ai
d’abord séjourné un été au CALTECH de Pasadena, en Californie,
puis j’ai fait le choix de m’y marier à Las Vegas, dans la Little Church
of the West. Les seules villes du roman où je ne me suis pas encore
rendu sont Athens et Atlanta. Savannah, supposée être la plus
hantée d’Amérique, reste bien entendu, à ce jour, ma préférée,
même si je n’y ai passé que deux nuits en 1999, et j’aimerais tant que
Schoolblock, partiellement écrit pour elle, y trouve là-bas un écho
durable. Presque tout ce que j’en dis est juste et vérifiable ; son plan
des rues, inséré dans mon livre, n’a d’ailleurs jamais quitté mon
bureau durant les longs mois d’écriture où je m’y suis immergé à
distance.

Votre style est admirable sans être laborieux, avec un rythme qui ferre
le lecteur et un vrai souffle poétique dans nombre de vos descriptions.
Comment écrivez-vous ? 

Merci pour ces compliments qui me touchent d’autant plus que
j’accorde une place essentielle à la musicalité de la langue. Ma
première ambition d’écrivain était ici de traduire la langueur
enchanteresse et parfois suffocante du Sud. J’ai fait une ample
concession à la modernité en écrivant tout le roman sur cet
ordinateur que j’y fustige, mais sans me renier, à partir d’une épaisse
liasse de feuilles de notes manuscrites, et je me suis laissé dévier ou
surprendre en cours de route par des chemins de traverse et des
personnages imprévus. Il m’est arrivé de passer plusieurs heures sur
une phrase, une image, une expression, des nuits presque blanches
sur un paragraphe, peut-être parce que je reste, dans mon
perfectionnisme, un adepte du « gueuloir » flaubertien, quoiqu’en
mode plus feutré, la sourdine en plus. Les fausses notes, en principe,
ne résistent pas à une telle épreuve. Or je me dois d’entendre la
phrase chanter avant de la coucher pour toujours sur son lit blanc.

Par Elsa Nagel

Max Steen sera présent à la Librairie Ehrengarth,
vendredi 22 juin, de 17h30 à 19h30,
pour une séance de dédicaces.

Max Steen, Schoolblock,
chez Librinova, 2018, 485 pages.

CD du mois

eRikm & Les
Percussions de
Strasbourg,
Drum-Machines,
Outhere & Believe,
2018

La quatrième
génération a pris le
pouvoir chez les
Percussions de
Strasbourg. L’heure
est à l’entrée
fracassante dans ce
vingt-et-unième siècle où tout est électronique, numérique. Il ne
pouvait en être autrement et l’avant-gardisme a revêtu l’aspect d’un
cyborg musical. Celui-ci se nomme Drum-Machines.

Ultrasons, crécelles, nuées d’insectes, cliquetis, robotique sont les
impressions qui assaillent l’esprit et les oreilles de l’auditeur dans un
vaste ensemble musical qui impressionne par sa cohérence sonore. Il
s’en dégage une musique post-industrielle, post-apocalyptique
presque qui rappelle par moments Steve Reich et son utilisation de
bandes sonores. On a parfois l’impression d’être plongé dans la route
de Cormack Mc Carthy ou dans Blade Runner de Ridley Scott. Mais il
ne s’agit plus de science-fiction, ni même de musique
contemporaine. Simplement de musique et dans un siècle, de
musique classique, de répertoire. Assurément

Par Laurent Pfaadt

Livre du mois

Luis Sepulveda, La fin de l’histoire,
Points, 176 p.

Il aurait bien aimé couler des jours
tranquilles en Patagonie. Mais voilà
que Juan Belmonte, le héros d’un Nom
de torero
doit sortir de son oubli pour
éviter que Michael Krassnoff, ex-sbire
de Pinochet et ataman des cosaques
de la Sainte Russie ne parvienne à
s’extirper de la prison chilienne où il
est retenu. Belmonte s’en serait bien
passé. Mais l’heure est au règlement
de comptes y compris à son encontre.
Et puisque c’est ainsi, il ne lui reste plus qu’à redevenir l’ombre de ce
qu’il a été.

Dans ce court roman, on retrouve toute la verve de Sepulveda,
auteur mondialement connu qui puise dans son histoire personnelle,
celle du Chili d’Allende et du coup d’Etat de septembre 1973 matière
à une excellente histoire politique et d’espionnage où l’aptitude des
hommes a changé de camp n’a d’égal que l’once de pitié qu’ils
manifestent. Mais surtout, des bas-fonds de Santiago aux steppes
russes, dans un formidable jeu de va-et-vient entre le passé et le
présent, entre la guerre civile russe et les exactions de la junte
chilienne au pouvoir, ce roman interroge une fois de plus, tel ses
anciens apparatchiks devenus oligarques, la justesse des causes que
l’on poursuit.

Par Laurent Pfaadt

L’Histoire pour décor

Après le chapiteau vert, Ludmila Oulitskaïa signe un nouveau chef d’œuvre

Il est des écrivains dont on attend avec impatience leur nouveau
livre. Parce qu’ils n’écrivent jamais le même livre. Parce que chaque
livre est une pierre supplémentaire posée sur le chemin d’une
grande œuvre. Depuis Sonietchka (prix Médicis étranger 1996), on
suit et on lit Ludmila Oulitskaïa. On l’accompagne dans les méandres
de cette histoire tragique russe, dans ce siècle passé où les russes
que l’on appelait alors soviétiques furent les acteurs mais surtout les
victimes de cette grande roue de l’histoire qui les broya. Dans le
Chapiteau vert
, elle célébrait ces écrivains qui firent passer des livres
interdits, ces intellectuels qui ne renoncèrent jamais à exercer leur
liberté de pensée.

L’échelle de Jacob, son nouveau roman, est un pas supplémentaire ou
plutôt, pour coller à l’univers artistique du livre, de côté dans cette
œuvre. Nous sommes en 1975 en plein brejnévisme triomphant.
Andrei Sakharov s’apprête à recevoir un Prix Nobel de la paix qu’il
ne pourra chercher. Nora, jeune trentenaire et maman d’un petit
garçon découvre à la mort de sa grand-mère une malle qui contient
la correspondance qu’entretint cette dernière avec son grand-père
Jacob, ce grand-père que Nora entraperçut en 1955 à Moscou.

En se plongeant dans cette correspondance, Nora découvre alors
l’héritage intellectuel et politique de ses grands-parents mais
également des réponses à sa vie. A travers cette correspondance,
l’auteur tisse des fils invisibles entre les époques et relie tous ses
personnages qui traversent ce terrible vingtième siècle. La quête de
Nora rejoignit celle que mena Jacob, juif, antifasciste, déporté en
Sibérie et renié par les siens. Elle retrouva dans ses propres combats
ceux menés par Jacob et Maroussia. Ce nouveau roman de Ludmila
Oulitskaïa, en partie autobiographique, est ainsi une nouvelle
célébration de ces artistes au temps de la censure soviétique mais
également un vibrant manifeste féministe car aussi bien Nora que sa
grand-mère Maroussia n’ont eu de cesse de conquérir leurs libertés
personnelles.

Le livre pose ainsi la question de notre place dans ce monde, de
notre insertion volontaire ou non, dans une histoire personnelle plus
grande que nous, qui nous dépasse et qui a été forgée par ceux qui
nous ont précédé et que nous transmettons consciemment ou non à
ceux qui nous suivent. Même lorsque toutes les précautions ont été
prises pour cacher ce qui n’aurait jamais dû être révélé. L’échelle de
Jacob
semble vouloir dire que lorsqu’on essaie de détourner le fleuve
de son cours, ce dernier creuse toujours un autre lit pour continuer à
couler vers la mer. Et lorsque celui-ci prend pour décor, comme dans
l’un des spectacles de Nora, l’histoire tumultueuse d’un pays, il
agrège à lui toutes ces vies éparses pour devenir épopée. Le roman
de quelques-uns devient alors le chef d’œuvre de tous.

Par Laurent Pfaadt

Lioudmila Oulitskaia (Lyudmila Ulitskaya ou Ljudmila Ulickaja) 2012 – Photographie ©Effigie/Leemage

Ludmila Oulitskaia,
l’échelle de Jacob,
Gallimard, 624 p.

Le sculpteur de glaciers musicaux

Esa-Pekka Salonen

Un coffret magistral revient sur
Esa-Pekka Salonen,
chef et compositeur
d’exception

Il est bien loin où le
visage poupin
d’Esa-Pekka Salonen
s’affichait sur les
pochettes de CD et
où on se demandait
s’il s’agissait du chef ou du soliste. Et pourtant, à l’occasion de son
60e anniversaire, le maestro n’a jamais paru aussi jeune. Jeune dans
sa façon de concevoir la musique, jeune dans son rapport aux
musiciens. Evidemment, les trois grands orchestres qu’il dirigea
dominent ce coffret : l’orchestre de la radio suédoise (1984-1995), le
Philharmonique de Los Angeles pendant dix-sept ans et le
Philharmonia Orchestra de Londres depuis 2008. Ses compères de
toujours sont là pour célébrer cet anniversaire : Yefim Bronfman à
qui il dédia deux concertos, Emmanuel Ax dans Liszt ou le violoniste
chinois Cho-Liang Lin qui nous fait découvrir le concerto de Nielsen.
Cependant, c’est oublier que Salonen reste un chef polymorphe,
capable de diriger avec brio une symphonie de Mahler à la tête d’une
armée de musiciens mais également un orchestre de chambre, en
l’occurrence le Stockholm Chamber Orchestra, où le jeune chef
d’alors déployait dans les symphonies d’Haydn toute cette énergie
et cette sensibilité qu’on lui connaît.

Ce coffret est également un voyage passionnant sur les terres
musicales de sa Scandinavie natale. Jean Sibelius et Carl Nielsen
trônent en majesté. Salonen reste un infatigable défenseur du
compositeur danois avec une intégrale de ses symphonies
enregistrées en compagnie de l’orchestre de la radio suédoise. Les
nombreuses versions de l’ouverture de  l’opéra de Nielsen
Maskarade permettent de mesurer toute la palette et le travail du
chef. Dans Sibelius qu’il mit du temps à apprivoiser – un comble pour
un chef finlandais me direz-vous – Salonen a su parfaitement
combiner cet étrange alliance entre puissance tellurique et fragile
émotion. Sous sa baguette, on découvre également d’autres
compositeurs nordiques nettement moins connus comme Alfven ou
Järnefelt et sa fameuse berceuse. Son interprète, Mats Zetterqvist,
à l’époque premier violon de l’orchestre de la radio suédoise se
souvient : « ce qui m’a le plus impressionné chez Esa-Pekka comme nous
l’appelions, fut son incroyable capacité à appendre les œuvres les plus
complexes »
. Ce dernier confirme d’ailleurs l’extrême rigueur du chef,
son éclectisme et surtout, son humilité. A travers ces
enregistrements parfois hétéroclites, on voyage dans ses univers
musicaux, de Bach jusqu’à l’explosif All Rise de Wynton Marsalis, qui
prépara à n’en point douter le LA Phil à son successeur, Gustavo
Dudamel, en passant par les musiques de films de Bernard
Herrmann ou une forme hybride de musique classique et de variété
avec Anders Hillborg et Eva Dahlgren.

Bien évidemment ses compères et amis compositeurs Kaija Saariaho
et Magnus Lindberg avec qui il fonda en 1977 le Collectif Ears Open
ne sont pas oubliés. A ce titre, le coffret fait une timide incursion
dans l’œuvre d’Esa-Pekka Salonen en proposant ses LA Variations.
Ce travail de compositeur conféra d’ailleurs au chef une attention
toute particulière pour la musique contemporaine – Stravinsky qu’il
a si souvent joué mais également Messian qu’il découvrit à onze ans,
Corigliano ou Takemitsu – et une approche visionnaire de la musique
quand on pense à ses incursions dans le numérique et la réalité
virtuelle.

A l’image d’un Bernard Haitink, comme dans ces incroyables
Métamorphoses symphoniques de Paul Hindemith, Esa-Pekka Salonen
trouve à chaque fois le ton juste, sans vouloir briller au détriment
des musiciens, sans vouloir impressionner son public, sans dénaturer
les œuvres. Il y a une forme d’humilité dans ses conduites, une
humilité devant la musique qui lui confère un rôle de passeur.
L’étoffe d’un grand musicien en somme.

Par Laurent Pfaadt

Esa-Pekka Salonen,
The Complete Sony recordings (1986-2005), 61 CD,
Chez Sony Classical, 2018

Entretien avec Michael Köhlmeier

« L’écrivain doit avoir l’ambition d’égaler les meilleurs »

A l’occasion de sa venue à Paris à l’Institut Goethe, Hebdoscope a
rencontré l’écrivain autrichien, Michael Köhlmeier.

Michael Köhlmeier est certainement l’un des écrivains vivants de
langue allemande les plus populaires. Auteur d’une œuvre variée qui
mêle romans, pièces de théâtre et réécritures de textes
philosophiques et mythologiques qui lui ont valu une certaine
notoriété outre-Rhin et que les lecteurs français peuvent désormais
apprécier dans son dernier ouvrage Qui t’a dit que tu étais nu, Adam ?
paru aux éditions Jacqueline Chambon, l’écrivain autrichien n’hésite
pas à s’engager, via sa littérature, dans les grands débats de son
époque.

Récent lauréat du prix littéraire de la fondation Konrad Adenauer,
succédant ainsi à Herta Muller ou à Cees Noteboom, Michael
Köhlmeier est connu du public français grâce à ses romans
notamment Deux messieurs sur la plage (2015), qui relate avec
beaucoup de liberté la rencontre sur une plage californienne en
1929 de Charlie Chaplin avec Winston Churchill et qui constitue un
sommet littéraire de dérision et d’ironie. Mais ce n’est que la partie
émergée de cet iceberg littéraire qui comprend de nombreux
ouvrages non traduits en particulier Occident, ce roman-fleuve qui
offre, à travers les yeux de ses personnages dont plusieurs
mathématiciens, le panorama d’un 20e siècle tourmenté.

Lors de cette rencontre conduite par Dieter Hornig, maître de
conférences au département d’allemand de l’Université Paris 8
Saint-Denis et grand spécialiste de l’écrivain, le public a ainsi pu
découvrir un peu mieux un écrivain qui tient en très haute estime le
Rouge et le Noir
de Stendhal et Anna Karénine de Tolstoï, estimant à
juste titre qu’un « écrivain doit avoir l’ambition d’égaler les meilleurs et
d’écrire le troisième plus grand roman après ces deux-là ».
Michael
Köhlmeier confesse d’ailleurs bien volontiers à propos des Deux
messieurs sur la plage
où se mêlent histoire et fiction que son père
étant historien, ce dernier « se serait effondré s’il avait su ce que je
faisais. Avec mon père nous nous sommes beaucoup aimés mais aussi beaucoup disputés. Et écrire un roman fut comme une sorte de
vengeance ».

Grace à la complicité de ses traductrices, il a été permis au public
germanophone et germanophile présent ce soir-là d’entendre des
passages lus par cet écrivain autrichien qui parle selon lui l’allemand
uniquement par hasard et se reconnaît bien volontiers une filiation
avec la route de Cormack Mc Carthy. De route, celle du destin dont
on ne sait où elle mène, il en est question dans son dernier roman, la
petite fille au dé à coudre
(2017), écrit avant la crise des réfugiés mais
dont l’histoire, celle de ces enfants réfugiés livrés à eux-mêmes,
résonne terriblement à l’aune de ce drame. Et comme dans ses Deux
messieurs sur la plage
, l’histoire fait une incursion indirecte dans son
œuvre. Michael Köhlmeier a rappelé qu’il a tiré la genèse de ce livre
dans ces enfants-loups qui arpentèrent la Baltique au lendemain de
la seconde guerre mondiale. « Et puis, à Vienne, j’ai vu cette migrante
mineure que j’ai observé, seule, debout, pendant près d’une heure et
demie. L’histoire a, à ce moment-là, germé dans mon esprit
» Et avec
cette économie de moyens qui le caractérise, la petite fille au dé à
coudre
est ainsi née.

Par Laurent Pfaadt

Retrouver la programmation de l’Institut Goethe sur : www.goethe.de 

A lire de Michael Kohlmeier :

Deux messieurs sur la plage, Jacqueline Chambon,

Michael Kohlmeier © Sanaa Rachiq

250 p. 2015, Babel, 330 p. 2017

La petite fille au dé à coudre, Jacqueline Chambon, 112 p. 2017

Interview Serra

« D’Annunzio, c’est la rencontre entre la Renaissance et la modernité »

Maurizio Serra partage son temps entre les salons dorés de la
diplomatie italienne et sa machine à écrire. L’ancien ambassadeur de
l’Italie auprès de l’Unesco et francophile est l’auteur de plusieurs
biographies remarquées consacrées à certains de ses illustres
compatriotes comme Italo Svevo, Filippo Tommaso Marinetti ou
Curzio Malaparte, cette dernière lui valant en 2011 le prix Goncourt
de la biographie. A l’occasion de sa dernière biographie consacrée au
poète Gabriele d’Annunzio, Hebdoscope l’a rencontré.

Vous décrivez Gabriele d’Annunzio comme une sorte de romantique du
19
e siècle perdu au 20e et qui a semblé, surtout dans l’Entre-deux-
guerres, dépassé par son époque. 

D’Annunzio appartient sans doute à ce qu’on pourrait appeler la
dernière génération romantique. Mais je ne le définirais pas « perdu »
dans le XXème siècle, dont il a su « magnifiquement » (avec bien sûr,
des hauts et des bas) annoncer la modernité du moins jusqu’à la
Grande Guerre et à Fiume. S’il est dépassé dans l’entre-deux-
guerres, c’est essentiellement parce qu’il s’agit d’un homme âgé pour
l’époque, épuisé par une vie et une œuvre sans relâche et isolé par le
régime. Mais n’oubliez pas qu’il dénonce immédiatement l’ascension
de Hitler, à un moment où beaucoup en Europe, hommes politiques
et intellectuels, considéraient qu’on pouvait composer avec le
dictateur nazi.

Ce condottiere, cet esthète armé fut également un homme d’action,
n’hésitant pas, à pratiquer le coup de force comme à Fiume en
septembre 1919. Est-ce là la rencontre d’un humanisme tiré des siècles
passés avec le futurisme de ce début de 20
e siècle, mêlant beauté et
violence?

Le coup de force commence avec son exceptionnel engagement
personnel avant et pendant la Grande Guerre, et se prolonge à
Fiume. Je dirais que c’est la rencontre entre la Renaissance et la
modernité. Du futurisme il aime l’élan vital, mais son « machinisme »
ne l’attire pas vraiment.

Pourquoi fait-on souvent de d’Annunzio le précurseur du fascisme alors
qu’il a entretenu des relations pour le moins ambiguës avec ce dernier,
s’y rangeant, écrivez-vous, « de guerre lasse, faute de mieux » ?

Parce que c’est la vulgate encore largement entretenue. Toute la
deuxième partie de mon livre va contre cette thèse, résumée dans la
phrase que vous citez.

Cependant, on a un peu l’impression qu’il a raté son rendez-vous avec
l’Histoire, qu’il a laissé filer son destin au profit de Benito Mussolini alors
que les deux hommes, à bien des égards, se ressemblaient.

Oui, il l’a raté, mais je pense qu’entre l’homme d’action et le lettré
c’est ce dernier qui devait, à la fin, prévaloir, et ce fut beaucoup
mieux ainsi, pour d’Annunzio surtout. Les similitudes avec Mussolini
sont très superficielles: Mussolini était un véritable animal politique
né pour le pouvoir (et la perte). D’Annunzio foncièrement un
esthète. On pourrait grosso modo dire de même du couple
De Gaulle-Malraux.

Après Curzio Malaparte et dans une moindre mesure Italo Svevo dont
vous avez été le biographe, la figure de d’Annunzio participe-t-elle à
dessiner en partie celle de l’intellectuel italien de cette époque ?

Vous savez, il n’y a pas plus un modèle italien qu’un modèle français
d’intellectuel. La ressemblance entre D’Annunzio et Malaparte (qui a
aspiré à lui succéder comme personnage et non seulement comme
écrivain) est évidente, de même que tout sauf le talent les oppose
tous deux à Svevo. On pourrait mettre en musique ces trois auteurs
comme trois temps d’un concerto. Allegro-Largo-Vivace.

Par Laurent Pfaadt

Maurizio Serra, D’Annunzio le magnifique,
Chez Grasset, 700 p. 2018

A lire également ses autres biographies
de Curzio Malaparte et d’Italo Svevo également publiées

Maurizio Serra © Emma Rebato

chez Grasset et Perrin (Tempus en version augmentée pour celle de Malaparte).

Une volonté de fer

Lionel Duroy © 2015 – Foire du livre de Brive

L’antisémitisme
roumain de l’entre-
deux-guerres vu par
une jeune femme. Un
grand Lionel Duroy. 

En cette année 1935,
la Roumanie,
gouvernée par le roi
Carol II, connaît de
nombreuses
convulsions qui
allaient entraîner ce pays vers un régime dictatorial, celui du
maréchal Antonescu aidé d’une milice d’extrême-droite, la sinistre
Garde de fer. Suivront l’alliance avec Hitler puis des lois antisémites,
des massacres et la déportation. Au milieu de cet enfer se
dressèrent deux êtres dont la rencontre structure cet admirable
roman : Eugenia Radulescu, étudiante en lettres à l’université de
Jassy et issue d’une famille structurée par cet antisémitisme de bon
aloi, et Mihail Sebastian, écrivain juif venu à Jassy pour y donner une
conférence.

Grace à son impeccable et méticuleuse reconstitution historique,
l’auteur nous montre jusque dans ses détails les plus abjectes la
lente déconstruction de cette société autrefois éclairée, celle des
Mircea Eliade et Emil Cioran dont les figures nauséabondes
traversent l’ouvrage et qui progressivement, sans s’en rendre
compte ou à dessein, mise à part quelques exceptions lucides, creusa
sa propre tombe morale après y avoir notamment enseveli ces
13 000 juifs qu’elle massacra à Jassy en juin 1941. Ce terrible
pogrom occupe d’ailleurs une place centrale dans le livre. Eugenia
est là en tant que journaliste et voit à l’œuvre cette haine du juif qui
couvait chez le voisin, chez ces simples villageois devenus les
supplétifs d’un crime contre l’humanité. Ce choc la poussa à rompre
avec sa famille et à s’engager dans la Résistance.

Eugenia est le combat d’une femme contre cet antisémitisme qui
recouvrit de son linceul sanglant Jassy et la Roumanie mais aussi
contre elle-même, contre cette tentation de violence et de haine qui
s’empara de toute une société, de chaque famille y compris la sienne
puisque son frère Stefan devint membre de la Garde de fer.
L’agression de Mihail Sebastian lors de sa venue à Jassy en 1935 et
dont le journal a servi de base de travail à Lionel Duroy décida de
l’engagement d’Eugenia et constitue, avant le pogrom de 1941, la
première rupture du livre. Cette lutte contre le démon est ici
admirablement explicitée par Lionel Duroy. On brûle d’aider
Eugenia, de lui dire de tenir bon et en compagnie de Sebastian, de
garder intact leurs consciences de toute souillure, même si cela est
difficile, même s’il faut quitter les siens. Dans ces pages, sous la
plume de Lionel Duroy, on prend pleinement conscience, à hauteur
d’homme et de femme, de cette banalité du mal qu’explicita
parfaitement Hannah Arendt où lentement, de façon imperceptible,
chaque étape franchie est un pas supplémentaire vers l’innommable.
A travers ces pages pleines de sang et à vrai dire de larmes, Lionel
Duroy continue ainsi de creuser le sillon des luttes fratricides et
familiales qu’il entama en Bosnie dans l’Hiver des hommes (Julliard,
2012).

Eugenia dut se battre sur tous les fronts, de celui d’une histoire
roumaine qui a sombré dans l’horreur à celui d’un amour impossible,
à jamais éteint dans le cœur d’un Sebastian, rongé par le dégoût de
ses semblables. Renversé par un camion soviétique, le 29 mai 1945,
point de départ du livre, sa mort offre sans le savoir sa première
victoire à ce nouveau totalitarisme qui vient de prendre pied sur le
sol roumain et dans les consciences. La hache a changé de mains et
s’apprête à nouveau à être brandie. Sous les yeux d’Eugenia qui,
certainement, ne le sait pas encore.

Par Laurent Pfaadt

Lionel Duroy, Eugenia,
Chez Julliard, 504 p.

An American hero

Léonard Slatkin © N. Rodamel

Voyage dans la
musique classique
américaine en
compagnie de l’un de
ses plus grands
interprètes

Leonard Slatkin est
certainement l’un des
plus grands
connaisseurs de la
musique classique
américaine du siècle
dernier. Le chef
d’orchestre californien a dirigé l’orchestre symphonique de Detroit
pendant quinze ans (1979-1996), l’orchestre national symphonique,
succédant à Mtislav Rostropovitch et, depuis 2008, l’orchestre
symphonique de Detroit. A la tête de ces phalanges musicales, il a
enregistré de nombreuses œuvres du répertoire américain qu’il est
possible d’écouter ou de réécouter grâce à ce formidable coffret.

De l’aveu même du chef, « la musique américaine possède une voix tout
à fait originale. Lorsque je la dirige, c’est avec un œil où se mêlent des
influences musicales venues du monde entier ».
De cette vision, Leonard
Slatkin a tiré, grâce au travail de fond qu’il mena avec ses orchestres,
des interprétations pleines de brillance. En entendant ainsi le
maestro diriger l’orchestre symphonique de Saint Louis dans The
Incredible Flutist
de Walter Piston, on ne peut qu’être frappé par ces
couleurs abondantes.

Surtout, ce coffret, outre son témoignage historique indéniable,
permet d’appréhender ce courant musical dans sa globalité et de
tracer, grâce au travail du maestro, quelques lignes de force. Ce qui
frappe immédiatement, quel que soit les approches privilégiées, est
l’impressionnante explosivité des œuvres, de Leonard Bernstein à
William Schumann en passant par John Corigliano et son
impressionnant concerto pour piano et orchestre, qui ressemble à
un véritable combat de boxe. Leonard Slatkin nous offre ainsi un
extraordinaire panorama d’une musique se partageant souvent
entre tradition épique nourrie d’une histoire récente et de paysages
intemporels et expérimentations uniques.

Malgré l’apport musical européen, surtout après la seconde guerre
mondiale, la musique américaine a su conserver son identité propre
qui s’est enrichie au fil des décennies suivantes. Ici, débarrassée du
paravent de l’Appalachian Springs, l’œuvre symphonique d’Aaron
Copland dévoile sa beauté et sa complexité. Là, on mesure toute la
vivacité de la création américaine avec le tonitruant concerto pour
percussions de Joseph Schwantner où les influences africaines, à
l’instar d’un Hannibal Lokumbe, sont manifestes. « En tant que nation
d’immigrants, nos premières tentatives ont résonné comme nos
homologues européens. Puis, au fur et à mesure que le vingtième siècle
avança, de nombreux compositeurs commencèrent à regarder vers nos
racines puis vers de nouvelles et audacieuses idées comme le jazz et la
pop. C’est toujours le cas aujourd’hui, formant probablement à mon sens,
le groupe de compositeurs le plus intéressant et le plus divers du monde »

rappelle à juste titre Leonard Slatkin.

Ce dernier se mue ainsi en peintre musical, tantôt brossant à gros
traits ces impressionnantes mélodies patriotiques culminant avec a
Lincoln portrait
d’Aaron Copland avec comme récitant, le général
Norman Schwarzkopf, héros de la première guerre du Golfe, tantôt
traçant de fines lignes minimalistes. Un grand chef se mesure
souvent à sa capacité à rendre malléable les orchestres les plus
rigides, à les faire évoluer, à les faire douter d’eux-mêmes. Et il faut
bien reconnaître qu’avec Leonard Slatkin, le doute n’est plus permis.

Par Laurent Pfaadt

Léonard Slatkin The American Collection,
13 CD, RCA Red Seal, Sony Classical, 2018