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EURL Blanc Papier 8 Place des bateliers F. 67000 Strasbourg Tél. : 0033 (0)3 88 32 15 06

Une humanité en ruines

Temple Bel
© Iconem DGAM

Une exposition choc
revient sur les
destructions de
plusieurs grandes
cités millénaires

Un vieil homme,
barbe blanche,
chapeau en feutre
avance, appuyé sur une canne, dans les couloirs de l’exposition. « Je me souviens de cette
ville où toutes les communautés vivaient en paix, de caravansérails de
toute beauté »
lâche-t-il, amer, devant les ruines d’Alep, cette ville
que le grand poète médiéval Abul ʿAla Al-Maʿarri comparait au jardin
d’Eden et qui est devenue la Guernica du 21e siècle.

Cette cité millénaire comme Palmyre, la ville de la reine Zénobie,
l’irakienne Mossoul et son mausolée de Jonas ou la libyenne Leptis
Magna magnifiée par l’empereur romain Septime Sévère sont au
cœur d’une exposition spectaculaire. Il faut dire que l’expérience de
la réalité augmentée nous a convaincu de pousser les portes d’une
exposition que l’on redoutait fastidieuse. Cette sensation disparaît
immédiatement face aux immenses ruines de Mossoul. Grâce à une
dramaturgie savamment organisée, le visiteur est immédiatement
plongé dans ces champs de bataille. Comme survolant chaque ville
depuis un hélicoptère de l’armée, on est saisi d’effroi devant ces
ruines où s’entassent rues, maisons et carcasses de voiture, devant
ces souks transformés en catacombes, devant ces maisons de Dieu
devenues des tombes. Ne manque plus que l’odeur de la mort même
si on la devine partout, tapie dans l’obscurité et rassasiée, sous cette
poussière qui recouvre l’Histoire et la pierre tel un linceul.

Dans ce ciel, noir comme l’étendard de l’Etat islamique, les
monuments reprennent, grâce à la magie de la technologie 3D, une
vie architecturale qu’elle mettra en réalité des décennies à se libérer
de ses oripeaux virtuels. Mais pour le visiteur, dans cette Mossoul où
cohabitaient musulmans, juifs, chrétiens assyriens, yézidis, l’Eglise
Notre-Dame de l’Homme ou la Mosquée Al-Nouri où s’exprima
l’imam Al Baghdadi, le 4 juillet 2014 après la prise de la ville,
recouvrent leurs vies d’avant. Des photos datant des années 1930 et
les témoignages de ces héros, simples citoyens ou religieux
résistants ayant chacun à leur manière sauvé une partie de la
mémoire de leur ville, viennent rappeler les innombrables richesses
matérielles et immatérielles contenues dans ces cités et qui ne
seront jamais vaincues. Tel le père Michaeel Najeeb, prêtre
dominicain qui sauva une partie de la bibliothèque de Mossoul des
autodafés islamistes, qui témoigne dans cette exposition et dans un
livre récent. « Les hommes sans passé, sans racines, ont perdu leur âme »
estime ainsi celui qui, en sauvant les livres, sauva aussi les hommes.

Plus loin, les ruines romaines de Leptis Magna et de Palmyre offrent
le même spectacle de désolation. Au final, l’expérience 3D
développée par Ubisoft, leader mondial du jeu vidéo, ne fait
qu’ouvrir un peu plus les portes de notre imaginaire avec cette
chaleur libyenne ou ces pigeons sous les voûtes de l’église de
Mossoul en nous offrant un surplus de sensations fortes. Mais
l’essentiel est ailleurs. Il est dans la contemplation de ces ruines
encore fumantes et surtout dans leur signification. Des générations
entières de peintres et d’écrivains ont pleuré devant la beauté des
ruines romaines, mille ans après la destruction de l’Empire par les
Barbares. Nos larmes de dégoût, de tristesse face aux méfaits de
leurs successeurs sont-elles amenées dans un siècle, un millénaire, à
devenir romantisme ? C’est à cela que la technologie mise au service
de cette exposition doit servir : à ne jamais banaliser ce qui a été fait
pour que, comme le rappelle Michel Al-Maqdissi, ancien directeur
du service des fouilles de Syrie, Palmyre puisse « rester l’espace
prodigieux né de la terre et du sable dans lequel la volonté divine
transforma la steppe en une puissance terrestre »
.

Le vieil homme est là, assis sur un banc face au théâtre antique de
Palmyre. Inconsciemment, il a ôté son chapeau comme pour rendre
hommage à Khaled Assaad, l’ancien directeur du site exécuté par
l’Etat islamique en août 2015. « Quelle tristesse de voir l’homme
saccager l’humanité »
lâche-t-il avant d’ajouter « une fois de plus ». Tout
est dit.

Par Laurent Pfaadt

Cités millénaires, voyage virtuel de Palmyre à Mossoul,
Institut du Monde Arabe,
jusqu’au 10 février 2019

A lire : 

Catalogue Cités millénaires :
Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul, Aloudat, Nala (direction), Institut Monde Arabe,
Chez Hazan, 120 p.

Père Michaeel Najeeb, Romain Gubert, Sauver les livres et les hommes,
Chez Grasset, 180 p.

CD du mois

Franz von Suppé,
Ouvertüren,
Munchner
Rundfunkorchester,
dir. Ivan
Repušić

Tout le monde
connaît Franz von
Suppé, compositeur
emblématique de la
grande tradition
viennoise au côté
d’un Johann Strauss, avec sa fameuse Cavalerie légère (1866), prompte à transformer
n’importe quel orchestre en fanfare militaire. Ce roi de l’opérette – il
en composa près de trente – possédait d’autres cordes à son arc
comme en témoigne cette anthologie regroupant plusieurs
ouvertures.

L’orchestre de la radio de Munich, petit frère du
Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, sous la conduite
de son nouveau chef, Ivan Repušić, nous fait ainsi découvrir les
différentes facettes de ce compositeur. Si certaines ouvertures
telles que la belle Galathée ou la Dame de Pique avec leur explosivité
bien maîtrisées au demeurant par un orchestre et un chef très
inspirés sont de beaux exemples de cette musique pompeuse
viennoise, certaines d’entre elles, en revanche, comme Boccacio
évoquent plus un Rossini. Une belle découverte.

Par Laurent Pfaadt

Chez BR Klassik

Livre du mois

Angela Huth,
La vie rêvée de Virginia Fly

A chaque nouveau roman, longue
suite de petits bijoux d’humour et
d’ironie comme autant de perles
assemblées d’un magnifique collier
pourtant prêt à rompre, l’œuvre
d’Angela Huth gagne en consistance.
La preuve avec La vie rêvée de Virginia
Fly
, l’un de ses premiers romans écrit
en 1972 et traduit depuis  peu. Une
jeune institutrice partie pour devenir
une vieille fille, Virginia Fly, n’a qu’une envie : découvrir cet amour qu’elle attend par-dessus tout. Et ce
vœu pieux allait se concrétiser bien au-delà de ses espérances.

Une fois de plus, Angela Huth démontre dans ce roman tout son
talent d’observatrice. Mêlant avec bonheur un humour parfois
loufoque comme ces fantasmes qui assaillent l’héroïne et une
cruauté qui se traduit dans une prose assassine dont on se délecte,
Angela Huth n’oublie pas de nous faire aimer ses personnages. A ce
titre, La vie rêvée de Virginia Fly ne déroge pas à cette tradition. Elle
adore ses personnages même si elle se plaît à les ridiculiser. Alors, à
l’heure du thé, vous rependrez bien un peu de fiel ?

Par Laurent Pfaadt

Chez Folio, 272 p.

Livre du mois

Eric Puchner,
Dernière journée sur terre

Révélé au public français avec sa
Famille modèle, Eric Puchner
revient avec une série de neuf
nouvelles aussi truculentes les
unes que les autres. Le style
toujours aussi décapant de
Puchner y explose véritablement.
A mi-chemin entre une triste
réalité et un futur réel ou envisagé,
ses héros se débattent avec leurs quotidiens souvent ennuyeux et rêvent d’un autre monde, pas forcément meilleur mais différent. Car
si les personnages de Puchner, de jeunes adolescents ou pré-
adolescents souvent introvertis et traversés par une quête
amoureuse dont ils sont les victimes ou l’injustice sont différents,
c’est d’abord parce qu’ils refusent de rentrer dans le moule de cette
standardisation imposée.

Il en résulte des histoires décalées où l’humour cache en réalité une
volonté farouche de trouver sa place dans cette société
contemporaine vidée de sens que Puchner caricature à dessein
comme dans cette nouvelle où un adolescent est persuadé que sa
mère est un robot. Ses archétypes dotés d’un langage propre comme
celui d’une tribu qui ne veut pas être exterminée cherchent leurs
vies dans cette société qu’ils ne comprennent pas et qui cherche à
les atomiser.

Par Laurent Pfaadt

Chez Albin Michel, 288 p.

Livre du mois

In Koli Jean Bofané, la Belle de Casa

Alors que s’éteignent au loin les derniers
feux de la rentrée littéraire 2018, le
nouveau roman d’In Koli Jean Bofané,
auteur de Congo Inc. Le testament de
Bismarck
, méritait un éclairage. Dans
cette ville-monde, cette mégalopole de
trois millions d’habitants où se croisent
nouveaux riches marocains et migrants
africains rêvant d’Europe qu’est
Casablanca, Ichrak, la belle de Casa, est
retrouvée morte devant chez elle dans le
quartier populaire de Derb Taliane.

A travers l’enquête d’un migrant congolais, Sese, sorte de miroir
dont on recollerait petit à petit les morceaux, se dessine le profil
d’une femme rebelle, crainte et respectée par tous. Elle n’a pas de
père et sa mère semble avoir un passé douloureux. Mais à travers
Ichrak, embarquée dans les méandres d’une arnaque comme dans
les ruelles de ces quartiers populaires de Casa, dont ne sait vraiment
jamais où ils nous mènent, c’est aussi le portrait d’une société vue
par un étranger, une société où la violence, la haine et le racisme
entre Africains sont omniprésents. Des vents violents soufflent sur
Casablanca. Et celui, littéraire, de Bofané ne vient pas que du
Sahara.

Par Laurent Pfaadt

Chez Actes Sud, 208 p.

Dieu chez lui

Cheikh Abu Zayed
© Raied Allehyani

Magnifique voyage à
la découverte des
plus belles
mosquées du monde

Voilà enfin comblé
une lacune
iconographique et
éditoriale. Il existait
d’innombrables
ouvrages recensant les plus beaux châteaux ou les plus belles bibliothèques du monde
mais curieusement, rien n’existait sur les plus belles mosquées du
monde. C’est à cette tâche que s’est attelée avec bonheur et disons-
le avec réussite Leyla Uluhanli. La coordinatrice de cet ouvrage nous
embarque ainsi dans un voyage architectural vertigineux devant
tant de beautés et de traditions différentes à l’image de ces
mosquées de l’ancien espace soviétique et notamment celle de
Bakou en Azerbaïdjan qu’elle observa jeune et contribua
indiscutablement à forger la passion qu’elle a aujourd’hui couchée
sur le papier.

Qu’elle soit rouge en Inde, bleue cobalt à Samarkand, blanche à
Doha ou rose à Chiraz, la mosquée est avant tout la rencontre entre
un bâtiment et une idée. La forme importe peu. C’est le second
calife, Omar, qui consigna en 638 la forme architecturale de la
mosquée en prenant comme modèle celle de Kufa en Irak. Cette
décision constitua le début d’une longue histoire ininterrompue de
monuments prodigieux dont l’essor fut favorisé par…les femmes ! «
Diverses sources historiques et archives de fondations pieuses ainsi que
des épitaphes présentes en Asie centrale, Iran et terres ottomanes,
attestent que l’élite féminine a joué un grand rôle dans la fondation des
mosquées »
écrit ainsi Renata Holod, professeur d’art islamique à
l’université de Pennsylvanie.

Très vite et l’usage en est resté, la mosquée et ses transformations
architecturales servent d’instruments de pouvoir. En Afrique du
Nord, elle devient une « véritable vitrine offerte aux écoles doctrinales
rivales »
selon Heather Ecker, professeur d’art et d’archéologie à
l’université Columbia de New York. En Iran, l’ayvan, ce grand espace
vouté dont trois côtés sont fermés et le quatrième s’ouvrant sur un
espace public permet, comme dans la mosquée de l’Imam construite
par le chah Abbas le Grand au début du 17e siècle, à la fois de voir
mais aussi d’être vu. Enfin, la récente mosquée Cheikh Zayed à Abou
Dhabi capable d’accueillir 40 000 fidèles, doit incontestablement
traduire la puissance de l’émir.

L’ouvrage montre également – et il est important de le dire par ces
temps agités – que si les religions se sont combattues tout au long
de l’histoire, elles se sont également imprégnées de la culture de
l’autre. A l’instar de la gastronomie ou de la langue, l’architecture
religieuse en fut l’un des témoignages les plus éclatants. Il n’y a qu’à
voir pour cela la Giralda, ce minaret de la mosquée sévillane
devenue une cathédrale après la Reconquista, la grande mosquée de
Damas qui emprunte beaucoup à l’art byzantin ou le portail d’entrée
de la Grande mosquée de Mahdia en Tunisie qui s’inspire fortement
de l’arc de triomphe romain.

Des explosions de couleurs de la mosquée du cheikh Loftallah à
Ispahan à l’innovation architecturale de la grande mosquée de
Samarra avec sa rampe hélicoïdale qui a quelque chose de biblique,
on ressort ébloui d’un tel voyage et fasciné par tant de raffinement.
Mais surtout, ce livre nous prouve que l’homme a également été
capable, au nom de Dieu, d’accomplir des choses d’une beauté inouïe
et d’atteindre l’impossible.

Par Laurent Pfaadt

Leyla Uluhanli, Mosquées,
Citadelle & Mazenod, 308 p.

Le monde dans sa main

Pieter Bruegel d. Ä.
(Autour de 1525/30 , Breugel ou Antwerpen 1569 Bruxelles)
Le suicide de Sauls
Kunsthistorisches Museum Wien
© KHM-Museumsverband

A l’occasion du 450e
anniversaire de la
mort du peintre
flamand Bruegel
l’Ancien, le
Kunsthistorisches
Museum de Vienne
présente une
rétrospective
grandiose.

Des tableaux comme
des allégories de la
vie et de la mort. Des œuvres qui sont entrées dans la mémoire
collective de l’humanité et qui accueillent, gigantesques, le visiteur
dès l’entrée de cette exposition monumentale, première grande
monographie de Pieter Bruegel l’Ancien (1525-1569). La main du
peintre est là, en plâtre. Elle tient un pinceau mais au fur et à mesure
que l’on entre dans cette aventure picturale, on se rend très vite
compte qu’elle peignit bien plus que de simples tableaux.

Figure majeure de l’école flamande après la mort d’un Jérôme Bosch
dont on perçoit immédiatement la filiation, Bruegel l’Ancien excella
dans le traitement minutieux des détails de ces scènes de la vie
quotidienne si typiques de la peinture flamande (Le combat de
Carnaval et de Carême
, 1559) où il porta à son paroxysme ce travail
de miniaturiste appris au contact de sa belle-mère, Mayken
Verhulst. Le cycle des Saisons qui réunit pour la première fois depuis
350 ans, quatre des six tableaux du maître – seuls les Récoltes de
New York manquent à l’appel et le Printemps ayant été perdu – en
est l’exemple le plus frappant. L’émotion est grande de voir ainsi
réuni ces chefs d’œuvre comme au temps de leur création. D’ailleurs,
le visiteur n’est pas au bout de ses surprises puisqu’il découvre
quelques œuvres jamais montrées comme cet Ivrogne poussé dans la
porcherie
de 1557 prêté par un collectionneur privé.

Avec Bosch, Bruegel partagea ce goût de la métaphore. Sur la mort
bien évidemment que l’on voit notamment dans l’un de ses chefs
d’œuvre, Le triomphe de la mort (1562) où le visiteur se plaît à scruter
chaque scène, chaque détail tantôt un sourire aux lèvres, tantôt les
sourcils froncés par l’inquiétude. Ici comme ailleurs, le tableau
devient tourbillon. Le mouvement est permanent. La fascination
qu’opère Bruegel n’est pas seulement esthétique, elle est également
sociologique. Car la Réforme est passée par là et la peinture n’est
plus à la glorification ni à la célébration. Dans les œuvres de Bruegel,
les hommes sont seuls, livrés à eux-mêmes. Les couleurs sont ternes.
La Tour de Babel de Rotterdam (1563) apparaît plus sombre, plus
fragile, plus menaçante. Plus loin, les rois mages sont des vieillards
décharnés (L’Adoration des mages, 1564). Humain, trop humain aurait
dit Nietzsche.

On comprend alors mieux que la peinture de Bruegel n’est pas juste
de la peinture. On est dans la métaphore, dans le conte macabre,
dans le récit fantasmé et fantastique. Les amoureux du seigneur des
anneaux ne bouderont pas leur plaisir devant le Suicide de Saul
(1562). Les autres admireront l’audace de sa composition, le «
scénario » de l’œuvre.

Bruegel joue ainsi avec la perspective et s’affranchit des codes en
vigueur. Comme tous les grands génies de la peinture, il est dans la
rupture, cette rupture qui nourrira plus tard un Goya ou un Picasso
qui, à leur tour, tiendront le monde dans leurs mains.

Par Laurent Pfaadt

Pieter Bruegel, Once in a Lifetime, de Vienne,
jusqu’au 13 Janvier 2019

Catalogue de l’exposition (en anglais) :
Bruegel, the hand of a master,
Kunsthistorisches Museum, 303 p.

Deux cœurs à l’unisson

Seiji Ozawa

Quand deux géants
de la création se
rencontrent et
échangent.
Magnifique.

Ils sont des maîtres
de la création
artistique, des génies
dans leurs domaines
respectifs ayant
inspiré des générations entières de musiciens et d’écrivains. On ne
les présente plus et pourtant, connaît-on réellement Haruki
Marukami, l’auteur de 1Q84 ou plus récemment du Meurtre du
commandeur
, plusieurs fois cité pour le prix Nobel de littérature et
Seiji Ozawa, l’un des chefs d’orchestre les plus prestigieux, ayant
notamment fait les grandes heures du Boston Symphony Orchestra
et de l’Orchestre de Paris ?

A l’occasion de la convalescence de ce dernier, Murakami, ayant
assisté en mélomane et néophyte aux Etats-Unis et au Japon, aux
différents concerts du maestro a eu l’idée de ces conversations
autour de la musique. L’écrivain s’est ainsi présenté humblement,
armé de tout son savoir, face au chef qui a lui-aussi, en toute
humilité, accueilli ce prestigieux visiteur.

Il en résulte une suite de conversations qu’on ne quitte, à vrai dire,
qu’à regret et où on regrette de ne pas avoir de platine CD à portée
de main pour écouter, disséquer et philosopher avec eux autour des
concertos pour piano de Brahms ou Beethoven, des symphonies de
Mahler ou de Brahms ou la musique française.

Bien entendu, le maestro, cet empereur de la musique classique,
revient sur son passé en tant qu’assistant de Leonard Bernstein qu’il
qualifie de génie mu par un instinct hors du commun, et d’un
Herbert von Karajan, cet autre monarque non éclairé pour le coup
qui ne laissait rien au hasard, et auprès duquel Ozawa s’imprégna de
cette musique allemande qu’il tenta d’insuffler à l’orchestre de
Boston et au Saito Kinen Orchestra créé avec d’autres musiciens en
l’honneur de son ancien maître. Le lecteur se plaît ainsi à croiser en
concert ou en privé les figures de Glenn Gould, de Carlos Kleiber ou
de Mitsuko Uchida et à comprendre un peu plus leurs approches de
la musique.

Les conversations prennent parfois l’aspect de masterclass et en
leur compagnie, on se plaît à parcourir les coulisses de la direction
d’orchestre, scruter les détails techniques et la fabrication de
nombreux mythes musicaux. Mais l’essentiel de l’ouvrage est
ailleurs. Elle réside dans la nature même de la musique, dans ce
qu’elle exige d’obstination et d’abnégation mais également dans ce
qu’elle n’est pas, à savoir les silences qu’elle impose à l’image du Ma
japonais. La musique que l’on produit comme la littérature que l’on
écrit, semble nous dire ces deux hommes, traduisent ce que nous
sommes en réalité et parfois nous dépasse. « Les personnes créatives
doivent fondamentalement être égoïstes. Tout travail créatif est donc
impossible pour ceux qui passent leur temps à regarder ce qui se passe
autour d’eux, essayent de ne pas faire de vagues et toujours à contenter
tout le monde, et ce quel que soit leur domaine »
écrit ainsi Murakami
dans l’introduction de cet ouvrage qui constitue probablement l’un
des plus beaux textes jamais écrits sur la musique et la création en
général.

A entendre Murakami et Ozawa, nous ne sommes que les
instruments de forces qui exigent de nous un sacrifice total et
souvent nous dépassent. L’humilité, la marque des plus grands.

Par Laurent Pfaadt

Haruki Murakami & Seiji Ozawa, De la musique,
Conversations
, Belfond.

Histoire d’hôtels : Le Bristol de Vienne

UNSPECIFIED – CIRCA 1936: State visit of Edward VIII, in Austria, Arrival in front of the hotel in Bristol, Photograph, Vienna, 1936 (Photo by Imagno/Getty Images) [Staatsbesuch des englischen Königs Edward VIII, in Österreich, Ankunft vor dem Hotel Bristol, Photographie, Wien, 1936]
Une pop star vient
d’arriver au Bristol.
Un membre du
personnel,
parfaitement cintré
dans son uniforme
noir, précède cette
dernière dans
l’ascenseur et tourne
une clef. Mais ce
dernier se referme
sans le prestigieux
client. Confuse,
l’hôtesse revient
avec l’ascenseur
chercher Lionel Richie qui attend seul dans le lobby. Les portes
s’ouvrent. Le chanteur américain sourit et lance : « Hello. Is it me
you’re looking for ? » 

A l’image de cette anecdote, pénétrer dans l’ascenseur de l’hôtel
Bristol de Vienne et monter les étages successifs, revient à effectuer
à chaque instant un voyage dans le temps. Dans l’Histoire. De la
chambre la plus simple en passant par les suites les plus mythiques
ou celles du sixième étage situées dans les tours de l’hôtel et très
prisées des jeunes mariés qui, depuis leur salle de bains, peuvent y
observer la cathédrale St Etienne, aucun lieu ne laisse insensible.
Avant Lionel Richie, toute une pléiade de grands musiciens (de
Richard Strauss à Paul McCartney en passant par Leonard Cohen ou
George Gershwin), d’écrivains (Francis Scott Fitzgerald, Romain
Rolland, Peter Handke), d’acteurs (Richard Burton, Bruno Ganz,
Sigourney Weaver) et de personnalités politiques (Kofi Annan, Juan
Carlos d’Espagne ou Henry Kissinger) ont illuminé depuis 1892 ce
lieu mythique qui compte aussi en son sein une table réputée et
distinguée par le Gault et Millau et le guide Michelin.

De la petite histoire à la grande, il n’y a qu’un pas qu’il est aussi aisé
de franchir que de changer d’étage. Arrêt devant la suite 174 dite
Prince of Wales où dormit à plusieurs reprises celui qui n’était alors
que prince de Galles, le futur Edouard VIII, en compagnie d’une
Wallis Simpson qu’il fallut cacher du grand public. D’ailleurs, la
discrétion reste toujours de mise au Bristol. N’espérez pas de détails
croustillants de la part d’un personnel entièrement dévoué à ses
clients, attentif à chaque détail, à chaque habitude, donnant ainsi
l’impression à ces derniers de faire partie d’une même famille.

En août 2013, un autre prince de Galles, Charles, ayant lui aussi
épousé une femme divorcée sans que cela n’entraîne un scandale
similaire – autres temps, autres mœurs – se rendit à Vienne.
Pendant plusieurs semaines, tous les tabloïds britanniques
envisagèrent la possibilité qu’il puisse dormir dans la suite de son
ancêtre qui avait renoncé au trône pour une affaire de coeur mais
également pour ses sympathies envers Adolf Hitler. Finalement, le
prince Charles choisit un autre hôtel.

Après la seconde guerre mondiale, le Bristol devint le quartier
général des forces armées américaines dont il est encore possible de
voir les marques des fusils sur les rambardes qui courent le long de
l’escalier principal. C’est peut-être ces souvenirs et ces lieux
emblématiques de leur histoire européenne que viennent chercher
les clients fortunés américains, préférant ainsi le Bristol à ces hôtels
contemporains où se concentrent les nouveaux riches. Ils aiment y
retrouver l’ambiance de ces années tumultueuses au bar de l’hôtel
avec ses airs de nid d’espions et sa moquette léopard, premier bar
américain de Vienne où le barman vous sert directement, et y
déguster le fameux Bristol royal, cocktail à base de liqueur de cerise,
ou un verre de vin de Styrie. Croisant diplomates, touristes
européens, businessmen japonais, ou Viennois d’un jour affublés de
costumes en tweed, de tailleurs Chanel ou de simples casquettes de
baseball, tous les visiteurs s’imprègnent ainsi de cette atmosphère
unique qui a quelque chose d’une tour de Babel contemporaine.

Ici, les étoiles sont sur les murs, dans les chambres et dans les yeux
et les oreilles de tous ceux qui ont vu un Tom Cruise s’échappant de
l’opéra voisin avec le Bristol en fond dans le cinquième opus de
Mission : Impossible (Rogue Nation) ou qui ont admiré la soprano
Angela Gheorgiu dans Tosca. Ceux qui n’ont pas voulu se rendre au
Staatsoper voisin, peuvent, aux beaux jours, depuis leur chambre
voir l’opéra sur le grand écran installé face à l’hôtel. Quant aux plus
chanceux, ils ont pu attraper quelques airs de répétition en passant
devant la chambre de la diva. Mais derrière ces portes, d’autres
secrets continuent à y être échafaudés, comme ceux des
négociations sur l’accord nucléaire iranien, conclu à Vienne en juillet
2015 entre les ministres des affaires étrangères des cinq membres
du conseil de sécurité des Nations-Unies et de l’Allemagne dont
John Kerry, secrétaire d’Etat du président Obama qui certainement
se souvint qu’ici, soixante ans auparavant, se trouvait le siège de
l’ambassade des Etats-Unis. Façon de dire qu’aujourd’hui, comme
hier, l’Histoire continue de s’écrire au Bristol…

Par Laurent Pfaadt

Informations : WWW.BRISTOLVIENNA.COM

Rien que pour ses yeux

Arturo Perez-Reverte
©XL Semanal

Le célèbre auteur du
capitaine Alatriste
signe le début d’une
nouvelle saga dans
l’Espagne de la
guerre civile.

Mondialement connu
pour sa célèbre saga
du capitaine Alatriste
ou ses romans ayant
pour décors l’Espagne napoléonienne ou la France des Lumières,
Arturo Perez-Reverte signe avec ce nouveau roman, le début d’une
nouvelle aventure dans la guerre civile espagnole et surtout la
naissance de son nouvel héros, Lorenzo Falcó, espion au service de
cette faction franquiste décidée à prendre le pouvoir dans le sillage
du général Franco, de son frère Nicolas et de l’Amiral, protecteur de
Falcó et nouvel épigone du George Smiley de John le Carré.

La guerre civile a remplacé la campagne des Flandres, le Browning
FN la rapière mais à bien des égards, Falcó ressemble à Alatriste :
pas d’idéologie particulière, réalisme assumé, mépris des puissants
dont ils sont souvent les jouets, affection des plus humbles et goût
des femmes. La mission de Lorenzo Falcó devait être simple :
coordonner l’équipe chargée de libérer José Antonio Primo de
Rivera, fils du fondateur de la Phalange, cette milice d’extrême
droite alliée à Franco, de sa prison d’Alicante. Mais si cette tâche
était aussi simple, on ne serait pas dans un roman de Perez-Reverte.

Si l’auteur a repris la recette littéraire qui a fait sa gloire – un sens
incomparable du rythme transformant son roman en page-turner
combiné au subtil jeu de l’auteur avec l’histoire – celle-ci n’en
demeure pas moins efficace. Dans cette Espagne où gravite
militaires, assassins et espions en tout genre, Arturo Perez-Reverte
décrit parfaitement ces deux Espagne – franquiste et républicaine –
qui s’affrontent sur les champs de bataille et en dehors. Avec son
atmosphère qu’il a voulue comme un film noir des années 1940 avec
chapeaux mous, gabardines et hôtels en forme de nids d’espions,
Perez-Reverte touche juste et plonge immédiatement le lecteur
dans ces temps troublés et incertains où l’Espagne devint le terrain
de jeu d’une Europe prête à s’embraser. De plus, il fallait du cran
pour choisir un héros à la solde des franquistes dans cette Espagne
encore en proie à ses vieux démons. Finalement Alatriste a peut-
être servi de caution littéraire à l’auteur pour créer Falcó,
personnage qui s’est glissé dans les interstices de cette période
historique voulue dichotomique, pour montrer qu’il y eut aussi des
hommes comme lui ou l’Amiral qui se situèrent à mi-chemin entre les
deux camps et dont les choix furent dictés non pas en fonction
d’idéaux mais selon les circonstances.

Perez-Reverte assume cette audace grâce à des personnages
toujours aussi bien construits. Ils sont à mi-chemin entre le bien et le
mal avec ce qu’il faut comme once d’humanité, notamment chez son
héros Falcó, salaud magnifique devenu le pion d’un échiquier trop
grand pour lui, les rendant ainsi attachants. Et puis il y a la
magnifique Eva Rengel, à la beauté froide et troublante dont
l’androgynéité psychologique très réussie en fait le double parfait
d’un Falcó séduit.

Falcó constitue le premier épisode de cette nouvelle saga qui
connait déjà en Espagne un incroyable succès et dont le prochain
épisode devrait se dérouler à Paris où notre héros rencontrera à
nouveau Eva et un certain…Picasso. De belles aventures en
perspective donc.

Par Laurent Pfaadt

Arturo Perez-Reverte, Falcó,
Chez Seuil, 304 p.