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Cadela Força-Trilogie

Chapitre1-La Mariée et Bonne nuit Cendrillon

Vu il y a quelques jours au Maillon ce spectacle nous obsède mais paradoxalement nous empêcherait presque d’en parler.


© Christophe Raynaud de Lage

La brésilienne Carolina Bianchi a conçu, écrit, mis en scène avec le collectif Cara de Cavalo, un travail en deux parties qui porte sur un sujet gravissime, les violences faites aux femmes, à savoir, les viols, les meurtres.

Impliquée, elle-même dans la conduite de la pièce, c’est elle qui ouvre le jeu, en tenue blanche, elle prend place derrière une petite table face au public pour entamer la lecture d’un dossier qui récapitule nombre de ces sombres affaires qui ont défrayé la chronique  depuis de longues années à propos des exactions subies par des femmes.

Quelques vers de Dante, extraits de l’Inferno, puis des citations du Décaméron de Boccace font partie des références mises en exergue dans cette première partie ainsi que des projections de tableaux de Botticelli  intitulés « La chasse infernale » inspirés du Décaméron représentant un  cavalier poursuivant et menaçant de son épée une jeune femme. C’est l’histoire d’un jeune homme Nastagio repoussé par la dame de ses pensées qui assiste à cette poursuite et à l’assassinat de la jeune femme et à son dépeçage, scènes d’une violence extrême destinées à convaincre les femmes qu’elles doivent se soumettre, sinon elles risquent la mort.

Carolina se lance aussi dans le récit de l’épopée de deux artistes italiennes, Pippa Bacca et Sylvia Moro décidées à aller de Rome à Jérusalem, habillées en mariées, par le moyen de l’auto-stop en acceptant toutes les propositions qui s’offriraient à elles et ce pour démontrer que le monde est bon. Mais parce que le conducteur lui semble suspect, Sylvia refuse une voiture, les deux femmes se séparent, Pippa continue seule et sera violée et assassinée en Turquie.

Pendant qu’elle mène son récit Carolina boit à petites gorgées le contenu d’un verre dans lequel, elle nous a prévenu qu’elle a introduit « la boa noite cinderela » (bonne nuit cendrillon), la drogue des violeurs et que bientôt elle risque de s’endormir et devra passer le relais du spectacle à ses partenaires. Cela arrive effectivement, elle s’endort sur sa table.

C’est alors un changement de plateau que mettent en place des comédiens affairés à ouvrir le rideau, installer une immense bâche noire sur le sol y déposer des matelas sur lesquels des tas de sable prennent l’allure de formes humaines. Le nouveau spectacle peut démarrer. Carolina endormie est déposée avec précaution sur un matelas auprès des autres « cadavres ».

Il s’agit de donner une représentation visuelle des propos entendus précédemment et pour ce faire le groupe se lance dans une danse violente, effrénée, brutale, sensuelle. Il n’y a pas de répit à cette mise en évidence des horreurs commises à l’encontre des femmes. Les comédiens osent les attouchements. C’est cru, réaliste, parfois à la limite du supportable. Heureusement la bande-son permet de s’évade ainsi que la lecture des textes sur l’écran qui allège le poids de ce réalisme sordide peut-être parfois trop appuyé et long aussi sur un thème tellement lourd. Bien que les comédiens (Alita, Larissa Ballarotti, José Arthur Campos, Joana Ferraz, Fernanda Libman, Chico Lima, Rafael Limongelli, Marina Matheusent ) très talentueux et pleins d’allant s’investissent à fond, on aimerait plus de respiration et moins de complaisance dans ces scènes qui ne ménagent pas notre sensibilité, à l’instar de la dernière lorsque Carolin, sortie de son endormissement, allongée sur le capot de la voiture qui occupait le fond de la scène depuis le début de cette deuxième partie, se prête, sous le regard de tous, à un examen gynécologique reproduit sur l’écran.

Un spectacle qui a provoqué en nous trouble et malaise bien que le sujet soit d’une brûlante actualité au vu des nouvelles entendues chaque jour sur les vols et les féminicides. Ici tout est dit et montré sans ménagement et l’on en sort « sonné » comme après un cauchemar qui, malheureusement, entretient un rapport évident à la réalité.

Un sérieux coup porté au patriarcat.

Marie-Françoise Grislin pour Hebdoscope

Représentation du 1er février au Maillon

Les Chercheurs

C’est un spectacle que l’on pourrait qualifier de manifeste. Dû à l’initiative du danseur, Ordinateur, pour le collectif La Fleur, dans la mise en scène de la berlinoise Monika Gintersdorfer,  Il est d’’une extrême intensité, tout à la gloire des danseurs-euses africains-nes éblouissants de virtuosité.


©Pascal Schmidt

Avec Alaingo Lamama, Annick Choco, Barro Dancer, Mason Manning, Ordinateur, Joel Tende, Zota La puissance. Tous impressionnants par leur capacité à mettre tout leur corps en mouvement avec une rapidité époustouflante, lançant bras et jambes  pour occuper l’espace au plus loin d’eux, parfois en solo, parfois ensemble dans une superbe chorégraphie qui les réunit  pour porter la danse à son plus haut niveau.

Ils et elles arrivent de Côte d’ivoire, du Congo-RDC, du Gabon où leur style de danse appelé coupé-décalé fait vibrer leurs admirateurs. Arrivés pour se faire connaitre en Europe leur vie devient très compliquée et c’est aussi de cela que leur spectacle tient à nous informer.

L’un ou l’autre vient occuper la scène produisant une danse rapide, athlétique sur des musiques extrêmement rythmées signées Timor Litzenberger, simultanément, des explications sont données sur les difficultés administratives  auxquelles ils ont dû faire face. Que cela concerne la régulation des autorisations à séjourner en Europe, la recherche de logement ou d’emploi quand on se heurte au racisme.
Le titre donné à leur spectacle prend alors tout son sens et tout en étant subjugués par leurs prestations nous ressentons vivement l’importance de leur message qui met directement en cause la capacité des pays européens à accueillir les réfugiés et entre autres les artistes.

Nous mesurons combien il est important que des institutions théâtrales comme le TNS et Le Maillon leur ouvrent régulièrement leurs portes et permettent à un large public de les soutenir.

Marie-Françoise Grislin pour Hebdoscope

Représentation du 8 février au Maillon

Vivants

Un film d’Alix Delaporte

À ses débuts, la réalisatrice a fait un stage à l’agence CAPA, découvrant le monde des journalistes-reporters, une « famille » de passionnés, solidaires, en quête de la vérité. Puisant dans cette expérience, son film rend hommage, avec des personnages attachants, à cette profession aujourd’hui en péril.


Copyright Pyramide Films : Pascale Arbillot , Vincent Elbaz , Pierre Lottin , Alice Isaaz , Jean-Charles Clichet

On se dit que Vivants ferait une super série ! Tous les ingrédients sont là, les drames personnels, les grands événements, l’urgence pour les journalistes à être présents au bon moment. Vivants, oui, ils le sont ces reporters à courir aux quatre coins du monde ! Cependant, le métier a changé. Il y a dix-vingt ans, il était possible de prendre un avion dans l’instant avec la nécessité d’informer et d’être là au moment où l’histoire s’écrit. C’était à la fois important et exaltant. Aujourd’hui, la lourdeur des procédures et contraintes administratives freine les élans et la liberté. Il faut demander les autorisations, les accréditations sans compter que les rédactions sont comme d’autres institutions dirigées par la nécessité du profit, comme l’a constaté Alix Delaporte en enquêtant pour son film : « Au final, cette passion pour la recherche de la vérité est toujours là. Le métier n’est pas menacé par les journalistes, mais par les financiers qui prennent le pouvoir dans les rédactions et pour qui les reporters de terrain deviennent un luxe inutile. » Le téléphone portable également a contribué à ce que la profession disparaisse mais heureusement qu’à Gaza le téléphone portable peut témoigner de l’actualité le reconnaît Alix Delaporte. Pour Sama tourné en 2019 en Syrie, au cœur d’un hôpital, est une référence pour elle.

Copyright Pyramide Films : Vincent Elbaz , Roschdy Zem, Pierre Lottin

Vivants réunit la nouvelle génération avec des reporters qui « ont quelque chose de héros ». Il y a celui qui a été à Sarajevo et ceux qui n’ont qu’un défilé de mode à filmer pour faire l’actu ! Cependant, les aînés sont bienveillants avec les plus jeunes et lorsque Gabrielle débarque pour faire un stage au sein d’une émission de reportages, elle va être prise sous les ailes des anciens. Il est vrai qu’elle les bluffe, cette toute jeune femme qui a été guide de montagne et monte une caméra comme on monte une arme ! Alice Isaaz campe Gabrielle de façon tout à fait convaincante, cette femme terrienne et réactive. Vincent, Roschdy Zem, rédacteur en chef aguerri pourtant à côtoyer des stagiaires est sous le charme, Damien également, Vincent Elbaz, ces deux dinosaures du journalisme. Il y a Kosta aussi, Jean-Charles Clichet, bourru, bougon, largué par sa copine (surtout ne pas quitter la salle tout de suite à la fin du film !)

L’admiration entre les générations transpire et notamment entre Gabrielle et Vincent pour qui elle est réciproque, Vincent qui rajeunit à son contact, stimulé par son énergie communicative. Une séquence vaudrait à elle seule le détour et il semblerait que Roschdy Zem y ait puisé une raison supplémentaire pour jouer dans le film, comme un défi à relever, le sortant de sa zone de confort dans une danse où la virilité la dispute à la sensualité : une chorégraphie sur le Boléro de Ravel où le comédien est à la fois gracieux, sa part de féminité révélée, combattif et comme en transe. Si Gabrielle (et nous) sommes subjugués, cette séquence témoigne d’une réalité : la nécessité pour des journalistes d’exorciser leur traumatisme : « Certains reporters de guerre souffrent de stress post-traumatique. Ce trouble est traité depuis longtemps chez les soldats, mais moins chez les journalistes. Ce n’est pas facile à représenter dans un film. Un journaliste qui parle de lui et de ses « faits d’armes » n’est pas très crédible. Et le stress post-traumatique est d’autant plus difficile à verbaliser qu’il n’est pas conscient. Le moment d’extériorisation de Vincent lorsqu’il danse sur le Boléro est une façon de faire ressentir ce trouble au spectateur. »

À Alice Delaporte à qui l’on a demandé si elle envisageait de faire une série qui se passerait dans ce milieu passionnant des journalistes-reporters qu’elle décrit ici, elle répond : « Plus ça va, plus j’envisage une suite – reste à savoir sous quelle forme. » On se réjouit d’avance !

Elsa Nagel

Great Apes of the West Coast

Traduction du titre « Grands singes de la Côte Ouest ». Un titre qui évoque l’Afrique, de façon stéréotypée à l’instar de ce décor qui représente une hutte posée sur un sol sablonneux.


©Gilles Njaheut

Un spectacle donné pour la première fois en France et qui nous interpelle tombant juste au moment où la loi sur l’immigration vient d’être promulguée dans notre pays.

Sur le plateau de la salle Gignoux, pendant que s’installent les spectateurs, Princess Isatu Hassan Bangura  qui a  écrit et mis en scène ce spectacle a déjà commencé sa prestation, son corps est agité de tremblements, sa tête effectuant des mouvement répétitifs de torsion et d’inclinaison.

Sa performance est destinée à nous informer de ses origines et de son identité qu’elle revendique comme objets de fierté.

Mais quand le spectacle commence un cri jaillit de sa bouche « fuck » vite traduit par « putain de merde ». On comprendra bientôt les raisons qui lui font proférer ces termes orduriers. Revenant sur son arrivée en Europe, elle, originaire de Sierra Leone où elle a vécu jusqu’à ses 13 ans avant de quitter ce pays en raison de la guerre civile pour s’installer à Maastricht aux Pays-Bas, elle se trouve confrontée à des questions sans cesse réitérées : « Qui es-tu ? », « D’où viens-tu ? », « Quelle est ton histoire ? » qui n’ont de cesse de lui faire sentir une sorte d’illégitimité à être là, du moins la nécessité  de se justifier. Ce sont les raisons qui l’ont conduite à se manifester et à prendre la scène comme lieu pour s’affirmer en tant qu’africaine fière de ses origines et de sa culture, de régler à haute et intelligible voix le problème de ses origines et de son identité, de s’en libérer.

En évoquant les moments forts de son histoire comme le souvenir de ses parents avec elle petite fille sur la plage ou de la peur pendant la guerre où il fallait fuir et ce au moyen de la danse, du chant, de la parole en an anglais ou en krio, le créole anglais, elle se réapproprie pour nous la donner à connaitre ce parcours qui la constitue et qu’elle va clore par une scène typiquement africaine où elle apparaitra vêtue  d’une grande robe dont les manches très larges  et pailletées lui font comme des ailes d’oiseaux quand elle se livre à cette danse endiablée, d’autant plus impressionnante qu’elle a posé un masque sur son visage et une paire de cornes sur sa tête.

La culture africaine au défi de notre regard et de notre entendement.

Marie-Françoise Grislin

Représentation du 7 février au TNS

En salle jusqu’au 14 février

Sans tambour

Sous prétexte d’évoquer la notion d’effondrement, Samuel Achache et son équipe de musiciens et d’acteurs ( Cie La Sourde) ont produit un spectacle extrêmement jouissif en partant d’une histoire simple et archi  banale, à savoir une dispute conjugale se déroulant dans une cuisine, elle-même ordinaire.


© Jean-Louis Fernandez

Lui (Lionel Dray) acharné à réparer le siphon bouché de l’évier, elle (Sarah Le Picard) lui reprochant des préoccupations triviales, son manque criant de romantisme, donc bien décidée à le quitter. Un démarrage digne d’un théâtre de boulevard. Ça c’est l’aspect anecdotique et mise en bouche mais si, côté cour se dressent les murs non plâtrés aux briques apparentes d’une maison inachevée, (scénographie Lisa Navarro) côté jardin a pris place un petit groupe de musiciens (accordéon, clarinette, saxo, violoncelle direction Florent Hubert) qui ont promis de s’attaquer aux lieder de Schumann, une œuvre emblématique du romantisme. Le clin d’œil commence à apparaitre. Vont alors se succéder, s’entrecroiser des démolitions à l’instar de celles qui surviennent dans ce couple, musique transformée, démolition effective des cloisons et des murs avec participation des musiciens qui quittent leurs instruments pour donner un coup de main au ramassage des gravats.

Le comique de situation s’installe à bon escient, accompagné d’un comique de gestes parfaitement maitrisé par ce collectif habitué à jouer ensemble dont la complicité est manifeste et dont le talent au jeu, comme à la musique est sans conteste.

On joue sur des clichés, des situations prises au premier degré alors qu’on en démasque les grosses ficelles soulignées par la musique qui ne lâche rien, la chanteuse Agathe Peyrat doublant les paroles de l’actrice. L’épisode du cœur arraché par le désespoir, perdu et retrouvé est un gag désopilant que Lionel Dray mène avec brio. La prestation de Léo-Antonin Lutinier, interprétant Tristan dans ce rappel de « Tristan et Iseut » qui intervient en contre- point dans la pièce, est également très savoureuse.

Un succès évident pour une pièce menée tambour battant où l’humour et le burlesque l’emportent sur le tragique mais n’oblitèrent pas la réflexion.

Marie-Françoise Grislin

Représentation du 6 février au TNS

En salle Jusqu’au 14 févier

Un quarteron de hérauts en retrait

Dans son nouveau livre, Pierre Manenti dresse les portraits de ces hommes qui accompagnèrent le général de Gaulle

Ils furent les maréchaux napoléoniens du 20e siècle, ces hommes qui, partis de l’ombre, suivirent le grand homme de leur temps jusqu’à la gloire, jusqu’aux sommets du pouvoir. Avec son nouveau livre en forme d’arc de triomphe de papier, Pierre Manenti, meveilleux guide historique et littéraire, nous invite à entrer dans le panthéon gaulliste


Les barons gaullistes naquirent en 1963 sous la plume du Chateaubriand de la presse française, à savoir Jean Daniel, rédacteur en chef du le Nouvel Observateur. « Trois caractéristiques semblent propres à ces six hommes et justifient leur appartenance à ce groupe fermé : une place centrale dans la vie politique du gaullisme, au sein de ses associations, mouvements, partis et réseaux, une continuité dans le rapport au général de Gaulle et au gaullisme, enfin un réseau de relations avec les autres barons » écrit ainsi l’auteur. Traçant les portraits passionnants des six barons historiques, de Gaston Palewski, le gardien du temple que De Gaulle rencontra au cabinet de Paul Reynaud à Olivier Guichard, maître d’œuvre du retour du général en 1958 en passant par les grandes figures que furent celles de Michel Debré, Jacques Chaban Delmas, Jacques Foccart ou Roger Frey, aujourd’hui oublié, Pierre Manenti montre ainsi que le gaullisme naquit de ces six hommes avant de s’agrandir en cercles concentriques intégrant à la fois fidèles des années de guerre et nouveaux seigneurs que furent notamment les deux derniers premiers ministres du général jusqu’au dernier gaulliste Albin Chalandon, ancien garde des sceaux en 1986, ce « seigneur du gaullisme, porteur d’une mémoire qui le légitime à porter ce titre » et à qui l’auteur consacra une biographie remarquée. Des cercles concentriques rejetant également à la marge ceux qui dévièrent de la doxa énoncée par le grand homme et s’inscrivant dans une dimension monarchique tirée de cette histoire de France qu’il infusa dans la constitution de la Ve République. Et l’auteur de montrer sans le dire que le gaullisme se structura à la manière d’une féodalité qui ressembla par bien des aspects (fidélité, cooptation, culte du chef, fief politique) à son modèle médiéval avec ses vassaux, ses affidés, sa vénération. Le livre de Pierre Manenti rend également justice à ces barons oubliés que furent Jacques Soustelle ou Louis Terrenoire.

Le livre refermé, le lecteur se demande : y a-t-il encore des gaullistes ? Et l’auteur d’ouvrir dans une astucieuse conclusion la porte à la transformation du gaullisme en gaullien, d’un mouvement en idée aujourd’hui revendiquée de part et d’autre du spectre politique, de barons devenus mémorialistes, et d’un nom devenu adjectif. Dans cette usurpation réside pourtant une forme d’universalité que retranscrit  pertinemment ce livre brillant.

Par Laurent Pfaadt

Pierre Manenti, Les barons du gaullisme
Aux éditions Passés composés, 368 p.

A lire également :

Pierre Manenti, Albin Chalandon, le dernier baron du gaullisme, préface de Catherine Nay, Perrin, 400 p.

Jean-Luc Barré, De Gaulle, une vie, l’homme de personne, 1890-1944, Grasset, 992 p.

Mon article : http://www.hebdoscope.fr/wp/blog/gravir-le-pic-gaulliste/

Le Mucem renverse le monde

Une exposition fort pertinente invite le visiteur à considérer le monde sous un autre angle

La projection Mercator a placé l’Europe au centre du monde et nous avons grandi avec cette idée. Pourtant, d’autres cartes émanant de civilisations qui possédaient leur propre centralité, leur propre récit existent.


La nouvelle exposition du Mucem baptisée « une autre histoire du monde » prend ainsi le parti de raconter une autre réalité, de produire une autre vérité, un autre récit car c’est bien de cela qu’il s’agit, de récits émergeant de ces magnifiques cartes venues de l’Amérique précolombienne comme cette incroyable Mapa de Sigüanza, un codex préhispanique, ou du Japon. Un récit du monde qui s’est maintes fois réécrit dans le sang et le commerce et s’est enrichi d’imaginaires nouveaux, renouvelés, contestés. De la Nouvelle-Calédonie aux Aztèques en passant le Soudan ou le Dakota, le Mucem invite ainsi ses visiteurs à voyager en prenant comme guide ces autres civilisations oubliées parfois méprisées car comme le rappellent les commissaires de l’exposition dans le magnifique catalogue qui accompagne cette dernière : « il faut s’affranchir de nos routines intellectuelles au risque d’être d’abord totalement désorienté, de perdre le nord de la carte et le sens de la flèche du temps. C’est au prix de cet effort de décentrement que nous pourrons appréhender l’ensemble du monde ».

Pour réussir cette entreprise, l’exposition présente près de 150 œuvres tirées du musée Jacques Chirac du quai Branly qui a prêté quelques-uns de ses incroyables trésors comme cette magnifique carte d’apparat sioux sur peau de bison, du musée Guimet ou de la bibliothèque nationale de France qui présente cette carte japonaise des routes terrestres de Nagasaki à Edo. Ces cartes et objets donnent ainsi corps à ces autres conceptions du monde, ces autres histoires qui se fondant sur différents cycles lunaires ou végétaux nous amènent à faire fi du calendrier grégorien ou du méridien de Greenwich pour reconsidérer notre système de valeurs et surtout notre propre altérité.

A travers ces cartels extrêmement pédagogiques qui retracent le parcours et l’histoire des œuvres présentées, ou ces histoires orales tirées d’espaces sonores aménagés, l’exposition nous invite à considérer le monde selon des points de vue différents de celui qui nous a été enseigné à l’école, celui d’un Occident qui s’est pendant longtemps érigé en « moteur du devenir historique mondial » tel que le véhicula le discours européen du XIXe siècle et qui a conduit à la colonisation, à la spoliation et à la réécriture de l’histoire. C’est le sens de ces œuvres contemporaines qui cohabitent avec ces anciennes cartes comme pour nous montrer que si la terre est ronde, elle continue, que l’on soit à Delhi, à Moscou ou à Port-au-Prince, à s’écrire différemment.

Par Laurent Pfaadt

Une autre histoire du monde, Mucem Marseille
Jusqu’au 11 mars 2024

A lire le catalogue de l’exposition signé Fabrice Argounès, Camille Faucourt, Pierre Sinagaravélou, une autre histoire du monde
co-édition Gallimard / Editions du Mucem, 90 images, 200 p.

Le grand jeu et ses cavaliers

Plusieurs livres reviennent sur l’histoire des relations internationales et sur leurs acteurs

En 1911, l’intervention italienne signa le début d’un engrenage de guerres qui allaient conduire quelques trente ans plus tard au premier conflit mondial. Une siècle plus tard, en 2011, l’intervention conjointe de plusieurs pays dont la France et la Grande-Bretagne destinée à se débarrasser du dictateur Kahdafi accentua une méfiance déjà grande de la part de la Chine et de Moscou à l’égard de l’Occident qui eut comme conséquences le recul de l’influence française en Afrique et à la guerre en Ukraine dont nous ne mesurons pas encore toutes les conséquences sur l’histoire mondiale des relations internationales.


Entre ces deux dates, il nous est permis grâce au livre coordonné par Pierre Grosser et appelé à devenir une référence, d’observer, décennie après décennie, l’émergence de grandes puissances (Etats-Unis, URSS puis Russie, Chine), mais également ces ruptures comme celle de la doctrine Carter de protection du Golfe Persique qui engagea durablement les Etats-Unis au Proche et Moyen Orient. Les évolutions et la résurgence de phénomènes rythmant un 20e siècle agité sont également analysés avec talent. Réunissant ainsi de nombreux spécialistes des relations internationales, Pierre Grosser, professeur à Science Po et spécialiste de la guerre froide installe avec cet ouvrage une vision globale, sur le temps long, des relations internationales traitées à l’échelle mondiale. Banissant les détails qui ne font que nuire à la démonstration, Pierre Grosser rappelle que cette histoire se doit d’être « généraliste car il faut qu’elle soit surplombante ». Une clairvoyance qui permet ainsi d’appréhender avec maestria les conséquences d’évènements qui nous paraissent de prime abord singuliers mais qui se révèlent être en réalité les secousses de tremblements de terre à venir.

Sur l’échiquier mondial où se joue ce grand jeu, il faut aux rois quelques cavaliers pour éviter qu’ils soient, comme le disait Tolstoï, un peu moins esclaves de l’histoire. Hubert Védrine, ancien conseiller diplomatique de François Mitterrand puis ministre des affaires étrangères entre 1997 et 2002 a réuni dans un livre appelé à devenir un classique une galerie de portraits de ces grands diplomates qui ont façonné l’histoire. De Mazarin à Zhou Enlaï en passant par Talleyrand ou Metternich sous la plume de Charles Zorgbibe, l’un de nos meilleurs connaisseurs de l’histoire des relations internationales, l’ouvrage nous emmène sur les différents continents et à différentes époques historiques. Et si le 20e  siècle domine une grande partie de l’ouvrage et que chacun ira de son commentaire sur les choix opérés dans cette sélection – l’absence d’Andrei Gromyko, inamovible ministre soviétique des affaires étrangères partiellement évoqué chez Serguei Lavrov dont on attend toujours la biographie française de référence – le lecteur est ainsi invité à se promener dans les salons diplomatiques des siècles précédents où s’est écrite l’histoire des relations internationales sous les plumes de journalistes, de professeurs, et de ces grands diplomates-écrivains à l’instar d’un Bernard de Montferrand, ancien ambassadeur en Allemagne qui livre un magnifique portrait de Vergennes, secrétaire aux affaires étrangères d’un Louis XVI à «l’intelligence inquiète et résolue ». Une foisonnante bibliographie d’ouvrages de référence permet également à la fin de chaque chapitre d’approfondir chaque personnage et chaque époque.

Henry Kissinger, décédé récemment et son pendant démocrate, Zbigniew Bzrezinski demeurent les grands diplomates d’une deuxième moitié du 20e siècle dominée par les Etats-Unis. Les derniers portraits constituent peut-être les chapitres les plus fascinants car moins étudiés que les Talleyrand ou Metternich et sur lesquels beaucoup de choses ont été écrites. Avec Kofi Annan et surtout Serguei Lavrov peint par une Sylvie Bermann qui l’a connu en tant qu’ambassadrice à Moscou, le livre fait la jonction entre passé et présent, entre histoire et reportage. Mais surtout, avec ce portrait en Talleyrand russe, Sylvie Bermann fait entrer en littérature ce personnage complexe plein de facéties, habile provocateur imperméable à toute humiliation et qui « n’est pas à proprement parler un homme de Poutine ». Une façon de dire comme Pierre Grosser que l’histoire des relations internationales comme celle de ses acteurs est, comme le qualifiait l’historien grec Thucydide, « un éternel recommencement ».

Par Laurent Pfaadt

Histoire mondiale des relations internationales, de 1900 à nos jours sous la direction de Pierre Grosser, collection Bouquins
Aux éditions Robert Laffont, 1248 p.

Grands diplomates, les maîtres des relations internationales de Mazarin à nos jours, sous la direction d’Hubert Védrine
Aux éditions Perrin, 416 p.

Pour aller plus loin, la rédaction d’Hebdoscope vous conseille également :

Gérard Araud, Henry Kissinger: Le diplomate du siècle, coll. Texto,
Tallandier, 252 p.

Sylvie Bermann, Madame l’ambassadeur: De Pékin à Moscou, une vie de diplomate
Tallandier, 352 p.

Christian Baechler, Gustav Stresemann, Le dernier espoir face au nazisme
Passés composés, 332 p.

Mon article : http://www.hebdoscope.fr/wp/blog/le-dernier-espoir/

Richesse des couleurs

Romantisme tardif et débuts de la musique moderne caractérisaient les programmes donnés au cours des deux premiers concerts de l’année 2024 par l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg.

© David Amiot

Composée pour une petite formation d’instruments à vent et cinq instruments à cordes par Arnold Schoenberg en 1908, la Symphonie de chambre n°1 est une partition pleine de fraîcheur et porteuse des idées nouvelles qui émergeaient alors en musique comme dans tous les arts. C’est dans les années 1930, quand il effectuait aussi la transposition pour grand orchestre du premier quatuor avec piano de Johannes Brahms, que Schoenberg orchestrera également son œuvre de jeunesse, lui ôtant du même coup son caractère de symphonie de chambre. Elle n’en reste pas moins, avec sa thématique originale, ses cinq mouvements enchainés et sa sonorité charnue et colorée, d’une écoute fort intéressante, ainsi qu’en témoigna l’excellente prestation de l’OPS et de son chef Aziz Shokhakimov, lors du concert du 11 janvier dernier.

L’un des chefs d’oeuvre de la littérature concertante du XXè siècle, le Concerto pour violon et orchestre d’Alban Berg, dit ‘’A la mémoire d’un ange’’, vint ensuite. Nous entendîmes, pour l’occasion, le grand violoniste américain Gil Shaham que, sauf erreur, nous n’avions pas vu à Strasbourg depuis 1998, quand il donna un magnifique second concerto de Bela Bartok. Son approche de celui de Berg mit au premier plan, avec une sonorité de violon à la fois ténue et splendide, la dimension émouvante et intime de l’oeuvre, sans taire pour autant ses côtés âpres et acerbes. Le plus beau moment fut sûrement celui où, vers la fin de l’oeuvre, le violon solo entame un dialogue avec les différents groupes des cordes de l’orchestre : geste inhabituel, Gil Shaham fit alors se lever successivement les premiers puis les seconds violons et les altos dans un moment d’échange instrumental de grande intensité. Petite déception cependant, du côté de l’orchestre, souvent distant et réservé, notamment à l’entrée de la seconde partie quand les sections de cuivre poussent ce cri déchirant qui, très souvent, évoque le fameux tableau éponyme d’Edward Munch. Rien de tel cependant, ce soir-là.

Le concert s’acheva par le poème symphonique de Richard Strauss Ainsi parlait Zarathoustra. Nonobstant tout ce qui par ailleurs les distingue, une certaine communauté dans la sonorité orchestrale n’en rapproche pas moins la musique de Richard Strauss de celle de son contemporain Gustav Mahler. Sachant Aziz Shokhakimov un interprète d’élection de celle-ci, on se disait qu’il en serait sans doute de même avec celle-là ; sauf si, peut-être, il se laissait emporter, comme cela arrive parfois, par le côté grisant de l’œuvre de Strauss. Contre toute attente, ce fut l’exact contraire. Dès la célèbre introduction, rendue populaire par Stanley Kubrick dans son film Odyssée de l’espace, on fut d’emblée surpris par la lenteur du tempo et la couleur très mate du tutti orchestral. Les deux parties suivantes (De ceux des arrières-mondes et De l’aspiration suprême) sedéroulèrent pourtant bien, d’une grande clarté polyphonique et évitant judicieusement les pianissimi inutiles. Mais, quand advinrent ‘’Des joies et des passions’’, les grandes déferlantes orchestrales attendues ne furent pas vraiment entendues : l’ensemble se traîna et la texture sonore s’enlisa. Certes les moments retenus et graves comme Le chant du tombeau ou Le chant du voyageur nocturne qui conclut l’oeuvre se présentèrent plutôt bien mais les parties plus animées comme Le convalescent et Le chant de la danse, en dépit du beau cantabile de la super soliste Charlotte Juillard, manquèrent par trop de virtuosité, d’allant et de couleurs. Une approche de l’oeuvre évitant, de fait, le clinquant mais paraissant cependant vidée de sa substance.

Lors de la seconde exécution de son concerto piano n°3, à New York en 1909, le pianiste et compositeur Sergueï Rachmaninov était accompagné à l’orchestre par Gustav Mahler. Le soir du 19 janvier à Strasbourg, nous eûmes la jeune pianiste russe Anna Vinnitskaya, dont les enregistrements des dernières années, consacrés à Chopin, Brahms et Rachmaninov ont été très remarqués ; elle avait, comme partenaire à l’orchestre, son compatriote Andrey Boreyko, chef issu de la grande école pétesbourgeoise et doté d’un très vaste répertoire, allant de la musique ancienne jusqu’aux contemporains. On garde un grand souvenir de son passage au festival de Colmar au tournant des années 2000 dans un concert Brahms donné avec l’Orchestre National de Russie. A l’heure actuelle, Andrey Boreyko est directeur de l’Orchestre Philharmonique de Varsovie, à la suite de chefs réputés comme Antoni Vitt et Wiltold Rowicky.

Ce troisième de Rachmaninov avec Vinnitskaya et Boreyko aura mis quelque temps à se mettre en place. Si, pour finir, l’atmosphère conflictuelle et sentimentale du mouvement lent et la verve du final furent restituées avec virtuosité et sensibilité, en revanche la neutralité du piano dans le fameux thème introductif de l’oeuvre et un orchestre pour le moins décousu et aux timbres refroidis nous valurent un premier mouvement assez déroutant. Après l’entracte, nous entendîmes un très brillant Scherzo fantastique de Josef Suk dont on se dit toutefois qu’il eût aussi bien pu ouvrir le concert, histoire de réchauffer l’orchestre. Le grand moment de la soirée fut une magnifique suite de L’Oiseau de feu d’Igor Stravinsky, donné dans sa version orchestralement allégée de 1945 : un orchestre pleinement ressaisi et l’interprétation d’Andrey Boreyko, exceptionnelle d’intelligence et d’inspiration, tant dans l’énergie rythmique et la subtilité des phrasés que dans la richesse des couleurs où, comme à l’accoutumé, la section des cors de l’OPS s’est particulièrement distinguée.

Michel Le Gris

Pli

Pour trois soirées Le Maillon propose à son public de rejoindre le public allemand à la Reithalle d’Offenburg pour assister à la performance d’un chorégraphe Viktor Cernicky, pour le moins original puisque sa prestation  s’opère sur un simple tapis de danse en jouant avec 22 chaises de conférence.


© Vojtech Brtnicky

Tenir en haleine les spectateurs pendant 50 minutes avec comme seules partenaires un groupe de chaises est en soi un défi à relever ce que réussit brillamment cet artiste venu de la République tchèque, qui a déjà été remarqué et félicité pour son travail et qui met en corrélation le corps et les objets le situant entre la danse et le cirque.

Grand et mince, vêtu d’un pantalon noir et d’une veste blanche il esquisse des pas de danse martelant le sol en rythme soutenu, évoluant entre un amas de chaises réunies en faisceau et quelques autres disposées ici ou là sur ce plateau nu et blanc fortement éclairé.

Bientôt il s’en saisit et réaliser avec elles d’étonnantes combinaisons.

Nous allons suivre ce travail d’agencement qui consiste à s’emparer de telle ou telle chaise pour venir l’emboiter méticuleusement sur une autre et ce tout en martelant le sol d’un pas de danse au rythme plus ou moins soutenu en accord avec la recherche de la chaise adéquate ou de son placement sur la précédente. Ainsi s’élaborent des figures, de belles compositions dont certaines ne manquent pas de manifester une certaine fragilité ce qui rend notre artiste parfois circonspect, parfois déterminé à poursuivre, d’où ses piétinements plus ou moins nerveux en face de la nouvelle installation qu’il vient de réussir à mettre en place comme s’il voulait la dompter, ce qui ne manque pas de créer suspense et amusement dans le public attentif au moindre de ses gestes pour parfaire son objet.

Ainsi voit-on apparaître des chaises emboîtées formant une longue ligne oblique qui va soudain s’écrouler, puis les voilà assemblées en demi-cercle comme attendant d’être occupées pour écouter un conférencier. Enfin, et c’est le clou du spectacle, voici que le performeur commence à élaborer, toujours allant et venant en martelant le sol, une sorte de pyramide en disposant les chaises qu’il récupère une à une aux quatre coins du plateau les unes au-dessus des autres rendant au fur et à mesure des rajouts l’édifice de plus en plus fragile, son inclinaison laissant présager un écroulement immédiat. Alors, soutenant la colonne qui menace de tomber il ne dispose que d’un déplacement ultra rapide pour s’emparer d’une ultime chaise qu’il réussit à placer précautionneusement au sommet  de la construction derrière laquelle  il entreprend un jeu d’escalade auquel il renonce  sans doute pour ne pas détruire l’équilibre précaire de ce bel édifice qui est comme l’éloge de la persévérance et de la virtuosité.

Un spectacle original et ludique, très apprécié du public.

Marie-Françoise Grislin pour Hebdoscope