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Carte Noire Nommée Désir

De Rébecca Chaillon Cie Le Ventre

Dans le cadre  du Focus Carte Noire : L’Afro-Féminisme sur scène et
après  » Mailles  » un deuxième spectacle était programmé, celui-ci au
Maillon. Le titre, il va sans dire, n’est pas innocent  et constitue un
vrai programme, étant un clin d’oeil au slogan publicitaire des
années 90. Il nous plonge d’emblée dans les problèmes du
 » Comment on regarde les femmes noires, ce que sont le sexisme et
le racisme « .

Nos premiers regards se posent justement sur une femme noire en
train de passer la serpillère, le corps à moitié nu, pendant qu’une
autre fait de la poterie et qu’une troisième sert des cafés à un
groupe de spectateurs assis en fond de scène.

Après cette mise en lumière des travaux traditionnellement
réservés à des employées le plus souvent exploitées, on suit une
longue scène où la  » potière  » lave le corps de la  » femme de ménage  »
assise sur un tabouret. Il s’agit d’une toilette très méticuleuse qui
n’oublie aucune partie du corps suivie de la fabrication d’une tresse
très longue, très épaisse, très lourde, symbole du poids de la
servitude, des préjugés.

Ainsi  s’organisent entre les huit interprètes (Bebe Melkor-Kadior,
Estelle Borel, Rébecca Chaillon, Aurore Déon, Maëva Husband, en
alternance avec Olivia Mabounga, Ophélie Mac, Makeda Monnet,
Fatou Siby) des scènes évocatrices de la vie de ces femmes noires
qui ont été , des  » boniches « , des esclaves sexuelles, en raison de leur
corps considéré comme attirant, sauvage, exploitable. Des images
s’imposent à contre-courant de ces clichés, à la fois pour se
réapproprier leur corps et pour narguer ces états de soumission,
comme celle d’une femme qui se promène en portant sur ses épaules
un long bâton sur lequel sont embrochés une ribambelle de poupons
blancs. Un pied de nez à la nounou, brave fille méthodiquement
exploitée.

Pour que le public ne soit pas en reste, elles lancent un jeu dans le
style  » questions pour un champion « , sollicitant des réponses sur
l’histoire du colonialisme. C’est un franc succès et prouve que des
connaissances en la matière existent bel et bien, engageant du
même coup notre responsabilité.

C’est un spectacle iconoclaste et manifestement politique. Si les
corps des femmes sont souvent nus ce n’est pas pour s’offrir à la
concupiscence des regards mais pour affirmer une identité, une
dignité fortement et justement revendiquées le refus des attendus
de la domination masculine et blanche.

Devant l’audace et la détermination qui marquent cette
démonstration, le public a reçu le spectacle avec compréhension et enthousiasme.

Marie-Françoise Grislin

Représentation du 11 décembre 2021 

Sobriété bienheureuse

Françoise Ferreux – De la présence de la nature

Au rez-de-chaussée de l’Espace Malraux à Colmar, une Collection
(l’artiste revendique le mot) de sculptures en brins de lin cousus
avec du fil de coton. Aux murs de la mezzanine, des dessins au
feutre noir sur papier. Et deux choix exigeants : la sobriété et la
monochromie – grège en bas, noir en haut.

Avec ces quinze tables carrées spécialement conçues pour offrir aux
pièces une présentation horizontale, le White Cube prend des allures
de musée zoologique avec l’éventaire raisonné d’une naturaliste qui
aurait collecté des tests d’oursins, des coquilles de nautiles ou de
crustacés voire des bois flottés rejetés par le ressac et qu’elle aurait
patiemment répertoriés avant de les exposer. Le matériau est pour
beaucoup dans cette première impression : calcaire et sable avec la
brûlure du temps qu’évoque la teinte écrue du lin. Mais d’autres
similitudes surgissent et la fantaisie s’enflamme vers des spécimens
inédits minutieusement (re)constituées. Des sculptures molles que
le visiteur a envie de toucher (malheureusement c’est interdit, les
pièces étant fragiles).

Françoise Ferreux fabrique et invente (plutôt dans cet ordre) des
créatures, des organismes, des objets tout en fils de lin cousus
ensemble (celui en coton est invisible sauf certains nœuds). Pas de
tressage, ni de tissage. Et une évidente affinité avec ce textile
(depuis 2008) et son ancrage : les bandelettes des momies
égyptiennes étaient en lin et son usage était majoritaire jusqu’à sa
marginalisation au XIXe siècle par le coton plus propice à la
mécanisation.

D’en haut, le regard appréhende l’ensemble de la Collection. Sur un
des murs – les autres sont nus –, une citation de Marcel Conche
extraite du livre (2001) qui donne son titre à l’exposition.

L’artiste invoque volontiers ce philosophe (centenaire en mars) :
L’évidence de la Nature et l’évidence de la mort ne sont qu’une seule et
même évidence. Droit de vie, droit de mort… et Françoise Ferreux
assume ce provisoire. Ses sculptures peuvent se découdre, se
défaire. Néanmoins elle donne figure à l’infigurable et mesure à l’incommensurable. Un geste d’incarnation.

Ses dessins au feutre s’inscrivent dans la même démarche. Celui du
geste : une forme minuscule – boucle, hachure, maille, lignes
parallèles… – dont la répétition engendre les représentations –
microcosme ou macrocosme – avec plis et replis, textures végétales
ou minérales, cartographie ou drapés… Le faire précède le concept
et une énergique vie du trait sous-tend la maîtrise technique alors
que ses œuvres dégagent beaucoup de douceur.

Linné considérait que la connaissance scientifique nécessite de
nommer les choses. Aujourd’hui celles-ci disparaissent, alors
Françoise Ferreux dessine, coud, fantasme de nouveaux spécimens
pour compenser cet appauvrissement taxinomique. Avec une
exigeante modestie.

Par Luc Maechel

du 15 janvier au 13 mars 2022
Espace d’Art Contemporain André Malraux
4 rue Rapp – 68000 COLMAR
Tél. : 03 89 24 28 73
du mardi au dimanche de 14 h à 18 h, de 12 h à 17 h le jeudi
Entrée gratuite

Mailles

Par Dorothée Munyaneza de la Cie Kadidi

Dans le cadre  d’un nouveau focus initié par Le Maillon :  » Carte
noire : L’afro-féminisme sur scène « , un premier spectacle a eu lieu à
Pôle-Sud autour de la chorégraphe Dorothée Munyaneza d’origine
rwandaise qui vit en France Elle a réuni autour d’elle cinq
interprètes  pour témoigner à travers leurs prestations des luttes
contre les discriminations sexuelles et culturelles.

Le titre de ce spectacle est comme le signe de leur appartenance à la
croisée de divers pays et continents puisqu’elles d’ici et d’ailleurs
pour tisser les bribes de leur histoire, partager leur mémoire,
témoigner de la résistance face aux adversités de toutes origines. La
chorégraphe, elle-même, a un parcours qui l’a menée du Rwanda où
elle est née à l’Angleterre puis à la France où elle demeure
actuellement. Asmaa Jama, née au Maroc de parents somaliens vit à
Bristol. Elsa Mulder éthiopienne a été adoptée par des parents
néerlandais. Yinka Esi Graves est d’origine jamaïco-ghanéenne. Nido
Uwera d’origine rwandaise et burundaise vit à Paris e. Ife Day est
haïtienne.

Elles mènent ensemble une expérience artistique dans laquelle
chacune exprime son ressenti par rapport aux expériences néfastes
que les femmes comme elles et d’autres ont subi dans leur vie. C’est
ainsi que les clochettes que l’on entend régulièrement retentir
évoquent, pour Dorothée, celles qu’elle entendait dans son enfance
au Rwanda venant de l’église tenue par les Pères Blancs et
rappellent la christianisation des peuples africains lors de la
colonisation.

C’est bien sûr cela que nous voyons figurer sur le plateau alors
qu’elles cheminent l’une vers l’autre, se rassemblent, se dispersent,
entamant, développant leurs expressions dansées, chantées,
récitées rythmées comme  l’illustre ce flamenco martelé par Yinka
Esi Graves ou cette magnifique danse de la pluie. Sans oublier la
peur, la souffrance engendrées par les conflits comme l’évoquent ces
coups de feu qui les précipitent à terre.

Leur prestation souligne leur énergie, leur fierté, leur engagement
contre toutes les discriminations qui, aujourd’hui encore, ne cessent
de vouloir s’imposer.

Marie-Françoise Grislin

Représentation du 9 décembre2021 à Pôle-Sud

Y aller voir de plus près

Par Maguy Marin

La guerre est une terrible épreuve. La raconter, en ressusciter les
causes et les effets en constitue une autre tout aussi traumatisante.

Il semble que ce soit le but recherché par ce spectacle conçu par
Maguy Marin, difficile à suivre, à entendre, à supporter.

C’est à partir du célèbre ouvrage  » La guerre du Péloponèse  »  écrit
par le non moins célèbre Thucydide au vième siècle avant
Jésus-Christ qu’elle nous engage à réfléchir à ce phénomène
ravageur  (traduction de Jacqueline de Romilly).

Ce n’est pas par la danse qu’elle exprimera son point de vue, elle qui
s’est rendu célèbre par ses remarquables chorégraphies, comme
l’inoubliable  » May Be « , mais par le jeu complexe de la lecture,  de la
musique et de l’image. Pour ce faire, elle a requis quatre comédiens
qui, livre en main vont procéder à une lecture d’extraits du texte de
Thucydide, une lecture pratiquée à vive allure, soulignant par là que
le texte est très long ( en tout, pas loin de 800 pages!). C’est un texte
complexe en raison des noms des villes de la Grèce ancienne que
nous avons du mal à situer, malgré les cartes projetées sur les petits
écrans qui  se trouvent de part et d’autre du plateau, et des noms des
ces généraux, chefs de guerre ou de territoires qui se sont battus
pendant des décennies.

Dans cet ouvrage, Thucydide décrit avec précision comment les
peuples d’alors se sont dressés les uns contre les autres, fomentant
des alliances, les trahissant pour aboutir aux carnages que tout
conflit entraîne inexorablement. La guerre est donc ce fléau qui
habite l’humanité depuis fort longtemps et ce spectacle se veut par
son didactisme évident le souligner et par bien des aspects nous en
monter l’actualité.

Avec beaucoup de constance, les comédiens s’y emploient,
plongeant avec application dans la lecture, tout en frappant
énergiquement sur les tambours placés devant eux. Quand ils se
lèvent, c’est pour placer sur les supports dressés sur le plateau, de
petits panneaux explicatifs, portant des dates, des noms, des
repérages jugés sans doute nécessaires pour clarifier cet exposé
complexe.

De plus, leurs propos sont illustrés par des dessins d’enfants
projetés sur les petits écrans comme ces  petits bateaux, images des
nombreuses batailles navales qui ont eu lieu durant ces conflits.

Apparaissent aussi des photos de guerres récentes qui nous placent
devant la réalité actuelle, d’autant qu’on y voit aussi des vidéos
représentant les hommes et les femmes politiques de notre monde,
tous ceux et celles que nous reconnaissons pour avoir mené des
pourparlers qui n’ont pas empêché les conflits.

Dans ce spectacle, Maguy Marin en collaboration avec ses
interprètes, Antoine Besson, Kais Choubi, Daphné Koutsafti, Louise
Mariotte nous place face à cette sombre réalité qu’est la guerre dont
les causes sont de toute éternité, le goût du pouvoir, la force des
intérêts, les rivalités, le mépris de la vie humaine et le refus de
déconstruire tout cela pour aboutir à une paix durable entre les
peuples.

Une leçon d’histoire dure à entendre à l’instar des sons
assourdissants des tambours sur lesquels les comédiens frappent de
toute leur force, en les accompagnant de leurs cris  comme d’un
sombre avertissement.

Marie-Françoise Grilsin

Représentation du 12 janvier à Pôle-Sud

L’Etang

D’après Robert Walser par Gisèle Vienne

Cette pièce était très attendue en raison de la notoriété de la metteuse en scène et de celle de l’auteur qui l’a écrite pour sa soeur.

Nous nous retrouvons face à ce milieu blanc qu’est le plateau éclairé
d’une lumière crue. Un lit y a été installé où gisent pêle-mêle les
corps de poupées à taille humaine. Un personnage vient 
tranquillement les prendre l’une après l’autre pour les emporter
vers un ailleurs indéterminé. La scène se prolonge jusqu’à la
disparition  de toutes ces grandes marionnettes pantelantes.

Entreront en scène alors de  » vrais  » personnages interprétés par les
comédiennes Adèle Haenel et Ruth Vega Fernandez. L’histoire
repose pour l’essentiel sur le rapport mère-fils. Ce dernier, Fritz, se
sent mal aimé par sa mère, incompris et décide de faire croire qu’il
va se noyer dans l’étang  proche de leur habitation. Un chantage
affectif parfaitement mis en lumière par le jeu d’Adèle Haenel qui
met son corps en demeure de se tordre de douleur, de chagrin face à
une mère, Ruth Vega Fernandez qui conserve une attitude  stricte
comme en témoigne la raideur de son corps en parfaite
contradiction avec les convulsions du garçon.

C’est une situation pathétique jouée avec componction, lenteur et
peu d’échanges de langage ce qui crée une sorte de malaise et donne
le sentiment de plonger dans un univers étrange plein d’un drame
sous-jacent. Cette atmosphère bizarre est renforcée par le
traitement particulier des voix parfois déformées, amplifiées pour
devenir celle d’un père, d’un frère ou celles d’enfants du voisinage
qu’on ne voit pas et soulignée par les jeux de lumière d’Yves Godin et
tout particulièrement par la musique troublante de Stephen
O’Malley et François Bonnet.

Une perception de la famille gravement mise en question.

Par Marie-Françoise Grislin

 Représentation du 27 novembre 2021
au Maillon

Antigone à Molenbeek & Tirésias

Par Guy Cassiers, directeur artistique du Toneelhuis d’Anvers,
pièce créée en octobre 2020 et recréée en version française.

Après l’adolescent Fritz  de  » L’étang  » nous retrouvons un autre personnage, jeune adulte dans  cette pièce écrite par Stefan Hertmans dont le titre nous intrigue en raison de l’alliance de ces noms Antigone, personnage de l’Antiquité et Mollenbeek, quartier mal famé de Bruxelles.

On comprend vite la possibilité de ce rapprochement quand on voit apparaître Nouria, étudiante en droit qui exprime avec force et véhémence le désir de trouver le corps  de son  » petit frère  » comme elle ne cesse de le nommer, pour pouvoir l’enterrer. Ce sera son leitmotiv.

A cette demande sans cesse réitérée auprès de la police il lui sera répondu systématiquement qu’on ne sait pas, qu’on n’a pas d’élément pour lui dire où il se trouve et que de toute façon, étant donné qu’il est un jihadiste donc un ennemi public, un traître, il ne mérite aucune attention. Elle refuse ce  » portrait  » qu’on fait de lui, maintenant qu’il est pour elle et restera son  » petit frère « .

Ayant perçu qu’il existe dans la ville un Institut Médicolégal, elle
réussit à s’y introduire. La vidéo de Charlotte Bouckaert nous
permet de suivre son exploration des lieux et de lire sur son visage
en gros plan l’émotion qu’elle ressent quand, ayant ouvert différents
tiroirs, elle y trouve les restes de son frère. Elle sera mise en procès,
punie d’avoir pénétré ces lieux par effraction et évoquera alors le
droit mémorial qui l’a conduite à rechercher ce corps pour lui rendre
les derniers hommages.

Ainsi revit-on à travers le parcours de cette jeune fille d’aujourd’hui
une histoire semblable à celle qui se produisit dans l’Antiquité où,
selon la mythologie, l’Antigone d’alors  mit sa vie en péril pour
donner une sépulture à son frère Polynice banni de la cité.

Cette tragédie ne cesse de nous bouleverser puisqu’elle met en
question notre rapport aux lois de la cité, les conflits qui en résulte.
Ce monologue a été confié à la comédienne Ghita Serraj qui en
donne une interprétation pleine d’authenticité, de sensibilité, de
ténacité. Sa prestation est soutenu et quasiment en dialogue avec la
musique de Dmitri Chostakovitch jouée sur scène par le Quatuor
Debussy.

La deuxième partie du spectacle est consacrée à la mise en scène de
« Tirésias » un poème écrit par Kae Tempest et qui évoque le parcours
d’un adolescent en pleine recherche de son identité.  Après s’être
transformé en femme puis redevenu homme, il devient à l’image du
personnage de l’Antiquité, le devin Tirésias, une sorte de prophète
qui alerte sur les problèmes de notre société sans être écouté.
L’interprétation de Valérie Dréville magnifie ce texte. Sa gestuelle
pertinente, farouche, audacieuse, la sublime expressivité de son
visage traduisent avec force la vérité profonde d’un être déchiré par
sa solitude.

Une inoubliable soirée de théâtre.

Par Marie-Françoise Grislin

Représentation  du 1er décembre2021
au Maillon  

(MA, AIDA,…)

De Caille Boitel et Sève Bernard

Enfin arrivé, pour leur plus grand bonheur et le nôtre, ils le disent
après le salut. Le spectacle en raison de la pandémie n’avait pu avoir
lieu.

La note d’intention le signale, il va être question d’amour. Quelques
titres apparaissent sur un petit écran pour nous en dévoiler les
phases, les arcanes, les péripéties.

Et sur scène un couple essaie d’exister, de se retrouver, de s’unir, de
se rabibocher au milieu d’un chaos qui surgit, empiète sur leur
espace vital, met leurs corps en péril.

Ce qui se passe entre eux, résonne puissamment sur ce décor fait de
quantité de planches qui ne cessent de se désajuster, multipliant les
obstacles à l’instar de ce qui peut subvenir dans leur relation.

Ça concrétise, ça bouscule, ça crée des béances, des trous, des
disparitions, des glissades. Mais toujours on en revient pour
recommencer à être, paraître, rencontrer l’autre ou plutôt tenter de
le faire. Car c’est ça le hic, vouloir se rencontrer, s’étreindre, s’aimer !
Que d’obstacles à surmonter !

Ces multiples tentatives avortées donnent lieu à des séquences
drôlatiques, acrobatiques qui suspendent le souffle des spectateurs
surpris que les choses prévisibles n’arrivent pas, les espérant
encore…

Tous ces fragments de vie qui se composent, se décomposent, se
recomposent  sous nos yeux témoignent à travers ce qui peut
paraître  comme des gags des aléas de la vie elle-même.

C’est  inventif, farfelu et émouvant.

On ne se lasse pas de les suivre, d’admirer leur adresse. On se sent prêts à en redemander encore.

Oui , c’est bien du Boitel !

Par Marie-Françoise Grislin

Séance du 18 décembre 2021
présenté par Le Maillon et LeTJPCDN

Un éclat de soleil sur Paris

La Maison du Danemark invite à découvrir l’art des îles Féroé

Hansina Iversen. Sans titre, 2021. 140 x 190 cm

C’est un tout petit archipel – à peine plus de 50 000 habitants – et
pourtant d’une vitalité artistique exceptionnelle comme en
témoigne cette exposition présentée au Bicolore, la plateforme d’art
contemporain de la Maison du Danemark. Empruntant le titre de
l’exposition au poète danois Thomas Kingo (1634-1703), elle met en
lumière quatre artistes sélectionnés par la commissaire de
l’exposition, Kinna Poulsen : Ingalvu av Reyn, sorte de père
fondateur de l’art féroïen et héraut d’un naturalisme artistique,
Hansina Iversen, présente à l’occasion d’un Artist Talk, Zacharias
Heinesen, artiste majeur des Féroé qui résida par deux fois à la cité
des arts de Paris et Rannva Kunoy. Immédiatement, les influences
sautent aux yeux : Cézanne dans Reyn, abstraction américaine chez
Iversen dont les couleurs et en particulier ce rose qui enveloppe
cette nouvelle série de toiles rappelle un Willem de Kooning qu’elle
vit à New York et Nicolas de Staël chez Heinesen. Pour beaucoup
d’artistes féroïens, la France et Paris tout particulièrement
constituèrent des sources d’inspiration majeures. Autant dire que
cette exposition constitue une sorte de retour aux sources.

L’art féroïen n’ayant qu’une petite centaine d’années, Kinna Poulsen
a décidé de mettre l’accent sur sa florissante création
contemporaine. Si la nature constitue toujours un vecteur créatif
important, les toiles présentées se signalent par leur lumière
jaillissante, avec des couleurs saturées chez Iversen ou un jeu
tridimensionnel absolument fascinant, particulièrement marqué
chez Kunnoy notamment dans cette incroyable Study qui dispense
un jaune magnétique. Hansina Iversen qui s’est formée en Islande et
en Finlande est ainsi revenue sur sa conception de l’art, sur son
travail consistant à « construire un monde dans le monde, un espace
dans l’espace » dans lequel, elle travaille une peinture à l’huile qui
permet plus de transparence tout en libérant ses mouvements qui
dessinent de merveilleux aplats. Mais elle confesse également que
l’environnement impacte également son art, d’où son retour dans
ses Féroé natales afin de permettre « l’accomplissement de mon
langage artistique, de mon identité pour être moi-même ».

Une commissaire d’exposition, une artiste peintre perdue dans un
monde d’hommes, une traductrice et une journaliste danoise. Un
directeur du Bicolore qui salue le public d’un « Bonjour Madame,
Monsieur et Troisième genre ». Une fois de plus, le Danemark a été
plus qu’un éclat de soleil mais bel et bien un phare. Et dehors, une
lumière comme venue du Nord baignait la plus belle avenue du
monde. Comme pour illuminer cette belle découverte picturale à ne
pas rater.

Par Laurent Pfaadt

Un éclat de soleil, Art des îles Féroé, Le Bicolore,
Maison du Danemark, 142 avenue des Champs-Elysées
75008 Paris
Jusqu’au 13 mars 2022

Shostakovich: String Quartets no.3 & no.8

Parmi la nouvelle génération de quatuors qui a émergé ces dernières
années, le Novus Quartet mérite une attention toute particulière.
Au-delà de l’excellence des talents réunis, son approche des œuvres
interprétées est particulièrement intéressante. Formé en 2007 par
quatre musiciens coréens, il semble avancer dans une temporalité
musicale en puisant à chaque fois dans ses expériences précédentes
matière à nourrir les suivantes comme un voyage musical où
l’instant joué conserve le souvenir d’accords passés.

Leurs troisième et huitième quatuors de Chostakovitch procèdent
de cette logique presque filiale. Leurs interprétations ont comme
capté la queue de comète webernienne de leur disque précédent
pour la projeter dans l’astre noir du compositeur soviétique. Comme
un Mahler inspirant les symphonies de Chostakovitch. Il y a quelque
chose de tout à fait particulier et de fascinant à écouter ces
quatuors. Dans le même temps, les passages mouvementés sont
presque hitchcockiens, notamment dans le 8e. Grâce à une prise de
son une fois de plus exceptionnelle (dans les studios de la SWR), ces
deux quatuors superposent à merveille l’angoisse passée d’un
homme et celle, présente, d’une époque. Une résonance qui confine
à l’exceptionnel.

Par Laurent Pfaadt

Quatuor Novus, Shostakovich: String Quartets no.3 & no.8,
Aparté

Portrait de l’artiste en poète

Génie de la peinture, Pablo Picasso fut également l’auteur d’écrits remarquables réunis dans ce nouveau volume de la collection Quarto

Tout le monde connaît le peintre le plus célèbre du 20e siècle.
Chacune de ses expositions attire des millions de visiteurs. Mais peu
en revanche savent qu’il écrivit une multitude de textes poétiques,
des fulgurances d’une beauté stupéfiante, aujourd’hui reunis dans ce
volume absolument magnifique de la collection Quarto.

Regroupant plus de 340 textes poétiques ainsi que deux pièces de
théâtre, Le Désir attrapé par la queue (1945) et Les Quatre petites filles
(1968), écrits entre 1935 et 1959, ce livre complète, grâce à un
certain nombre d’inédits puisés dans les musées Picasso et dans des
collections privées, l’édition aujourd’hui épuisée du livre d’art
consacré à ses Ecrits en 1989 et coordonnée par Michel Leiris. Ces
textes inscrivent ainsi Pablo Picasso dans plusieurs temporalités :
artistiques bien évidemment où le peintre évoque son rapport à la
peinture mais également sa relation aux écrivains et poètes de son
temps qui virent très tôt en lui l’un de leurs pairs. Historiques
ensuite où les mots de Picasso, sans jamais être explicites,
reviennent tels des aplats sombres sur une guerre d’Espagne qui
s’acheva avec la victoire de Franco – « le roi a mis sa robe de mariée et
paré d’anémones ses cheveux mais le long voile de plomb l’immobilise et
l’écrase » – et sur la seconde guerre mondiale présente dans le Cahier
Royan. Pendant ces années 1935-1940 où même « la lumière se cache
les yeux devant le miroir », sa production s’intensifia comme si l’écrit
devenait pour lui une sorte d’exutoire à cette trop grande souffrance
que la peinture ne parvenait plus à absorber.

Un certain nombre de personnages traversent ses textes, en
particulier les figures de Dora Maar « diablement séduisante dans son
déguisement de larmes et chapeautée à merveille » (18 février 1937)
dont le livre puise abondamment dans l’ancienne collection, et de
Françoise Gilot, « ma femme chérie et la mère de mes enfants Claude et
Paloma que j’aime tellement » (12 avril 1951). Mais également tous
ces poètes et écrivains qui se succèdent dans l’ouvrage, formant un
aréopage de génies, d’Apollinaire qu’il rencontra à Ilya Ehrenbourg
en passant par Max Jacob, André Breton et moins connu, Aimé
Césaire. Car, à y regarder de plus près, Picasso apparaît comme le
double inversé d’un Guillaume Apollinaire et de ses fameux
calligrammes.

Christine Piot, qui a coordonné ce volume avec Marie-Laure
Bernadac, prévient : « Gardons-nous de demander à ce qu’il a écrit la
vérité de ce qu’il a peint. Les poèmes de Picasso ne sont pas la
transcription de ses tableaux » Certes oui, cependant des similitudes
apparaissent comme des repentis poétiques cachés dans sa peinture
et dessinent une œuvre à plusieurs dimensions qui prend tout son
sens à force de la contempler. Faisant fi de l’orthographe et de la
grammaire comme des codes de la perspective qu’il transgressa,
Picasso assume son impuissance face à la force créatrice de l’art :
« La peinture est plus forte que moi / Elle me fait faire / Ce qu’elle veut ».
Et à la lecture de ces textes, sa poésie semble effectivement obéir à
la même logique.

Ce livre absolument fabuleux, est un véritable musée de papier que
l’on parcourt à foison, s’attardant ici sur telle ou telle œuvre,
parcourant là tel manuscrit ou lettre. Un livre sans fin qui se lit dans
tous les sens, se débute et s’achève à n’importe quelle page. Picasso
est omniprésent mais jamais écrasant. Il survole le lecteur, l’invite à
entrer dans son œuvre selon son bon plaisir, à travers la description
d’un repas, la manière de se torcher le cul de façon propre et
élégante ou dans l’analyse de cet Enterrement du comte d’Orgaz
(1978) qui passe du théâtre à la poésie avec le consentement
implicite du grand Greco.

En 1931, Picasso illustrait le Chef d’œuvre inconnu de Balzac. Voici
celui du peintre enfin révélé entre nos mains…

Par Laurent Pfaadt

Pablo Picasso, Ecrits 1935-1959, édition présentée et annotée par Marie-Laure Bernadac et Christine Piot,
collection Quarto, Gallimard, 936 p.