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Beethoven par lui-même

En cette année quelque peu
perturbée du 250e anniversaire de
la naissance de Beethoven, ce livre
est le guide indispensable à tous ceux qui s’intéressent au génial
créateur de la cinquième symphonie.
Grâce au travail de bénédictin de
Nathalie Krafft, ancienne rédactrice
en chef du Monde de la musique,
cette compilation des pensées de
Beethoven puisées dans sa
correspondance (près de 2200
lettres), ses cahiers de conversation
ainsi que ses carnets intimes,
permet de mieux cerner celui qui, les siècles passant, est devenu plus
un mythe qu’un musicien.

La biographie que dessine Nathalie Krafft est celle d’un homme
paradoxal où la fulgurance artistique côtoie l’ennui le plus abyssal et
où l’idéal chevillé au corps rivalise avec une mesquinerie
surprenante. En lisant les mots de Beethoven, on voit ainsi se
dessiner une sorte de trublion ressemblant à l’Amadeus de Milos
Forman, entre démiurge ne craignant rien ni personne (« Ne jamais
renier la vérité fût-ce devant un trône »
) et adolescent attardé. A
d’autres moments, l’homme semble devenir un personnage tout
droit sorti d’un poème de Goethe, vacillant devant cet amour qu’il
n’arriva jamais à dompter et qui l’utilisa pour composer quelques-
uns des chefs d’œuvre du génie comme la sonate au clair de lune ou
la lettre à Elise.

Finalement, en refermant l’ouvrage, le lecteur comprend que
Beethoven a d’abord été un homme, avec ses contradictions, ses
nombreux défauts et ses qualités tout aussi nombreuses. « Il est tout
à la fois, il est chacun de nous, il est un homme, fait de tous les hommes »

écrit Nathalie Krafft. Mais à la différence de tous les hommes, ses
qualités ont non seulement surpassé ses défauts mais elles ont
inspiré les autres. Et la frontière séparant l’homme du génie a alors
été franchie.

Par Laurent Pfaadt

Beethoven par lui-même,
Chez Buchet-Chastel, 176 p

Course à l’abîme

Le premier roman de la grande
voix de la littérature slovène enfin
traduit. Un sombre chef d’œuvre

Pour tous ceux qui s’intéressent à
cette littérature héritière de la
Mitteleuropa ou de ces voix nées
dans les Balkans pendant le
titisme, celle de Drago Jancar n’est
pas inconnue. Couronnée par le
Prix du meilleur livre étranger en
2014 pour Cette nuit, je l’ai vue
(Phébus, 2014), qu’il s’agisse du
jésuite Simon Lovrenc dans le très
beau Katarina, le paon et le jésuite (Passage du Nord-Ouest, 2009) ou
plus récemment du violoniste Ciril (Six mois dans la vie de Ciril,
Phébus 2016), l’écriture de Jancar  s’articule autour de personnages
en quête de repères, de sens.

Son premier roman qui lui valut d’emblée la célébrité, la fuite
extraordinaire de Johannes Ott
, paru en 1978 posa ainsi la première
pierre de cette œuvre récompensée par le Prix européen de
littérature en 2011. Dans une époque située au milieu du XVIIe
siècle, sous le règne de l’empereur du Saint Empire Romain
Germanique Léopold, un vagabond nommé Johannes Ott traverse
un empire ravagé par la peste et la superstition. Il est tour à tour
vagabond, marchand ou galérien. D’emblée, le récit construit une
série d’images dont il est difficile de se détacher mais qui convergent
toutes vers des ténèbres où, entre réalité et fantastique, le diable
semble revêtir diverses apparences. Jancar, comme dans chacun de
ses romans, parvient magnifiquement à restituer, avec ces odeurs et
ces angoisses, les époques qui servent de décors à ses comédies
humaines. Le lecteur se retrouve ainsi plongé dans des tableaux
sortis de Jérôme Bosch entre paysages eschatologiques et
prophètes de malheurs. La langue de Jancar est à l’image du récit :
labyrinthique où on avance à tâtons, une torche littéraire
enflammée à la main qui nous oblige parfois à revenir en arrière pour
retrouver notre chemin mental. La narration, volontairement
elliptique avec ses personnages taiseux ou rongés par les secrets
aide grandement à procurer ce sentiment de confusion qui nourrit
un récit qui semble devoir éternellement recommencer jusqu’à
l’absurde : « Pourquoi est-ce que je suis en fuite, et pourquoi est-ce que je
rôde de-ci de-là, avec cette peur et cette agitation dans la poitrine ?
Quelle énergie et quelle force inconnue me poussent à fuir continûment ?»
se questionne ainsi Ott.

Le livre est aussi un miroir. Passé les pérégrinations tumultueuses de
notre héros dans un monde apocalyptique, le lecteur, certes averti, y
découvre un autre reflet nettement plus politique. Ott serait-il
l’hétéronyme de Jancar ? Et avance-t-il lui-aussi dans un monde
oppressif, assailli par des idéologies de mort, des espions et
propageant une peste qu’il conviendrait mieux d’appeler démocratie? Peut-être. Il y a là en tout cas un farouche réquisitoire
contre un totalitarisme qui a troqué ses oripeaux religieux et
médiévaux contre une forme plus contemporaine et pernicieuse.
Car sans le savoir, Johan Ott diffuse d’autres hérésies nettement
plus ravageuses que celles que combattent les juges de l’Inquisition
ou les commissaires de la peste : l’égalité, la fraternité, la démocratie.
Ces poisons, aucun empereur, Habsbourg ou Slovène comme lui,
aucun bûcher, aucune torture, ni aucune fuite ne parvinrent à les
extirper de l’esprit de ceux qui l’ont ingéré. Telle est la leçon majeure
du livre.

Par Laurent Pfaadt

Drago Jancar, La fuite extraordinaire de Johannes Ott,
Chez Phébus, 352 p.

Le livre de la forêt

Dans ce roman écologique
précurseur enfin traduit, le célèbre
écrivain bengali Bibhouti Bhousan
Banerji dépeint avec nostalgie un
monde perdu

Soixante-dix ans après sa mort, en
1950, l’écrivain bengali Bibhouti
Bhousan Banerji nous rappelle avec
ce roman écrit en 1937 l’urgence
climatique dans laquelle nous
vivons. De la forêt conte les
aventures d’un jeune diplômé de
Calcutta envoyé au nord de l’Inde
pour y gérer une réserve forestière et agricole. Mais très vite, celui
qui n’a connu que les rues bruyantes de la ville tombe amoureux de
cette nature silencieuse .

Véritable ode à une nature encore préservée avec ses peuples, ses
ermites, ses paysans ou ses brahmanes qui vivent parfois dans un
dénuement qui confère à l’extrême pauvreté, le roman décrit un
monde que l’ultralibéralisme n’a pas encore soumis à ses lois
mortifères. Ici, nature et hommes, loin de chercher à se dominer,
vivent encore en harmonie. Il y a dans cette relation un respect –
chacun ayant besoin de l’autre pour vivre – qui recèle une liberté au
sens premier du terme, presque un état de nature malgré la figure de
l’autorité représentée par le narrateur.

La prose de Banerji confère indiscutablement au roman une
dimension onirique proprement addictive en exaltant tous les sens.
La vue tout d’abord avec ces forêts luxuriantes, ces couleurs
mirifiques et ces animaux sauvages mais également l’ouïe et les
bruissements d’un paysage qui change sans arrêt. Et puis l’odorat
avec ces fleurs exhalant leurs parfums ou ces fruits sauvages gorgés
de sucre. La prose se fait alors poésie. « Sa beauté rend fou, je n’exagère
pas. Mieux vaut que les hommes timorés ne voient pas une telle beauté,
car elle est dévastatrice »
rappelle ainsi Banerji à propos de cette
nature. Le lecteur s’aventure ainsi dans cette flore, le dictionnaire
sur les genoux, pour arpenter ce paradis perdu, entre canopées et
antilopes Nilgaut. Il entre également dans ces récits fantastiques
peuplés de déesses sylvestres et de divinités protectrices d’animaux
où l’on croise les ombres de Kipling.

De la forêt souligne également l’importance de l’eau et célèbre le
silence qui permet la contemplation. Enfin, le livre est un vibrant
hommage aux peuples primitifs menacés de disparition comme en
témoigne la figure merveilleuse de Bhanumati, princesse des
Santals. Mais plus encore qu’un incroyable personnage, Bhanumati
est, d’une certaine manière cette forêt primaire, courtisée par une
société de consommation qui veut lui donner le baiser de la mort. «
L’âme de cette femme primitive qu’était Bhanumati s’est évanouie dans la
société civilisée sous les contraintes et les préjugés »
rappelle le
narrateur qui, à son grand désespoir, demeure impuissant face à
l’inexorable. Autour de lui un monde vient de prendre fin et un autre,
agressif, violent est en train de naître. Être témoin de telles choses
vous marque à jamais. Mais la beauté de la nature n’a pas eu l’effet
dévastateur attendu sur ces hommes sans cœurs venus ravager leur
environnement. De la forêt doit donc être lu non comme un constat
d’échec mais plutôt comme une puissante invitation à repenser
notre monde à l’aune des tragédies climatiques et sanitaires que
nous vivons.

Par Laurent Pfaadt

Bibhouti Bhousan Banerji, De la forêt,
Chez Zulma, 304 p.

A vue

C’est à leur façon, énergique, tendre, déterminée et originale que
Brigitte Seth et Roser Montllo Guberna  attaquent ce problème
du  » genre  » dont on fait état ces derniers temps. Un sujet
complexe et délicat qu’elles abordent avec leur humour et leur
talent habituels, mettant en évidence la  » parole  » du corps pour
mettre en doute ce que l’on appelle  » l’identité « .

Alors sur des textes de Jean-Luc A. d’Asciano, avec costumes,
perruques à l’appui, on les verra, elles, et Sylvain Dufour, le
complice qu’elles se sont adjoint pour cette prestation,  jouer la
masculinité aussi bien que la féminité, mettre en scène des
situations provocantes et toujours significatives de ce que
rencontrent nombre de personnes à qui justement on demande de
justifier de leur identité, de leur genre. Cela au cours de
démarches administratives, répétitives et souvent humiliantes,
vouées à des fins de non-revoir.

Brigitte s’y entend pour mimer ces situations, les rendant risibles
par la légèreté  qu’ elle met à reproduire ces scènes qui
deviennent paradoxalement aussi poignantes que burlesques.

De nombreuse lignes tracées au sol figurent ces barrières qu’on
dresse entre les gens et qu’il n’est pas facile de franchir. Elles
délimitent le monde presque kafkaien dans lequel sont plongés
demandeurs d’emploi, d’asile et bien d’autres en quête d’une
reconnaissance qui leur est trop systématiquement refusée.

Alors  » assez…assez…place à la vie  » proclame Brigitte, pendant
que Roser danse de toute son énergie sur  le tabouret qu’elle a élu
pendant presque toute la durée du spectacle comme lieu de ses
arabesques dansées et qu’évolue, à leur côté Sylvain Dufour,
tantôt habillée en femme, tantôt en tenue de svelte jeune homme.
Leur complicité ne fait aucun doute et nous met sous les yeux la
vitalité, la beauté des corps, le triomphe de la résistance aux idées
reçues l’audace de le montrer sans vergogne.

Marie-Françoise Grislin

C’était le 10 mars à Pole Sud
par la Cie « Toujours après minuit « 

Liberté à Brême

Cette pièce créée en 1971 au Theater Bremen remet en cause la
société patriarcale qu’on ne cesse  actuellement de vilipender
sans réussir à l’éradiquer. Une société qui montre la femme
soumise, la femme au foyer et nie l’égalité homme-femme qu’il
s’agisse des capacités intellectuelles ou de celles du management.
L’héroïne, Geesche est d’abord celle qui subit, reçoit des coups, est
sans arrêt humiliée par son mari mais qui bientôt rebondit,
froidement, avec détermination et une bonne dose de malignité
pour devenir celle qui décide de sa vie en supprimant l’homme –
obstacle qui se dresse devant elle.

L’un après l’autre, sans autre forme de procès, elle fait disparaître
ces compagnons successifs qui ne s’attachent à elle que pour
mieux l’exploiter. Très calmement, elle leur offre un petit café
empoisonné. Alors, oui meurtrière, mais aussi justicière, quand
bien même elle procède à ces actes sous le regard de Dieu. Après
tout, il doit selon les dires savoir pardonner et accueillir dans son
royaume ceux qu’elle lui envoie accompagnés du cantique qu’elle
chantonne et qui leur promet l’éternité, la paix et la félicité ! Ce
qui ne manque pas d’ironie.

Nous nous surprenons, nous aussi, à pardonner ou du moins à
comprendre cette femme qui agit au nom de sa liberté car les
coups reçus, le mépris dont elle est l’objet ne peuvent rester sans
réponse même si celle-ci est aussi radicale que l’élimination pure
et simple  du responsable.

C’est une belle pièce, très finement mise en scène par Cédric
Gourmelon, interprétée par des comédiens qui investissent leur
rôle avec conviction. Qui d’autre que Valérie Dréville aurait pu
s’emparer du personnage de cette femme sans concession,
solitaire dans sa détermination à sauver sa vie jusqu’à finalement
en mourir, le choix était parfait.

La pièce  » Liberté à Brême  » traduite par Philippe Ivernel  est
éditée par L’Arche.

Marie-Françoise Grislin

Rainer Werner Fassbinder
C’était au TNS le 3 mars 2020

Beytina

D’un côté on ne savait pas trop à quoi s’attendre, on avait évoqué
 » un festin sur scène « … et on se disait  » Pourquoi pas ?  » cela , bien
sûr nous intriguait. D’un autre côté, on parlait de chorégraphie , de
musique. Alors, oui pourquoi pas ?

On a retenu nos places.

On n’a pas été déçu et on a tout eu… depuis une préparation de
repas sous la houlette d’une cuisinière, matrone, évidemment la
seule femme de cette entreprise  qui se révèle être la mère du
chorégraphe Omar Rajeh qui a concocté ce spectacle pour le
moins original, l’a mis en scène et y participe avec toute la
virtuosité du danseur qu’il est jusqu’à la musique et la danse.

Autour de la très grande table s’affairent au découpage des
légumes de saison, poireaux, carottes, céleri et choux , les  » petites
mains  » qui jouent avec un enthousiasme non feint avec les
couteaux affûtés et jettent avec précision les morceaux de
légumes dans l’immense saladier prévu à cet effet. Quelques
notes accompagnent cette activité à laquelle tous s’appliquent
très consciencieusement. Le percussionniste  placé en bout de
table impulse le rythme et donne du coeur à l’ouvrage.

Soudain, l’un des commis se  détache de la table pour entamer une
danse frénétique.

La cuisine, c’est bien parti, le spectacle aussi avec des séquences,
où, la table repoussée pour dégager l’espace, des danseurs de haut
niveau tels des athlètes qualifiés de même, viennent nous éblouir
par leurs prestations où l’énergie le dispute à la souplesse, à la
virtuosité, à la grâce.  Ils multiplient les effets, l’inventivité des
figures. C’ est stupéfiante, magnifique.

Parfois c’est un solo qui nous captive, parfois ils sont ensemble,
par deux, par trois ou quatre, se défiant, s’approchant l’un de
l’autre jusqu’au contact, en complicité, en rivalité. Il y a là,  le
togolais Anani Dodji Sanouvi, le coréen Moonsuk Choi, Koen
Augustijnen de Belgique tous et bien sûr, Omar Rajeh avec leur
particularité culturelle. Les musiciens, Ziad Ahmadie, Samir Nasr
Eddine, Ziyad Sahhab scandent leur gestuelle au rythme  de l’oud
appuyés par le percussionniste Youssef Hbeisch les soutiennent
dans leur performance, les propulsent semble-t-il  jusqu’au
paroxysme de ce que leur corps réussit à effectuer.

On les attend encore quand ils s’arrêtent pour reprendre, derrière
la table  leur travail de cuisinier. On les voudrait encore, danseurs
et musiciens quand ils nous invitent à partager le repas nous
offrant les premières assiettes pleines de cette salade aux

légumes variés, aux multiples couleurs et saveurs.

Puis les spectateurs sont invités à venir se servir. Alors on y va et
on déguste salade fraîche, plat chaud de lentilles et haricots et on
peut même boire un petit raki !

C’est vivant, joyeux, abondant, convivial. Le public a du mal à
quitter le plateau, du coup, ceux qui se sont rassis ne voient pas
trop  » l’invitée surprise  » qui exécute d’habiles figures  et de
parfaites voltiges. Finalement, danseurs et musiciens reprennent
leurs danses, leurs joutes. On a l’impression d’être sur la place
d’un village en fête.

Un spectacle étonnant, ludique qui apporte lumière, soleil et
chaleur humaine, dans ces nuits de grisaille et de froidure.

Par Marie-Françoise Grislin

Tout sur mon arrière-grand-mère

A travers le récit d’une famille
algérienne, Hajar Bali nous
offre une magnifique réflexion
sur la construction d’une
nation et sur la place des
femmes.

Baya, quatre-vingt-quinze ans
raconte sa vie et celle de sa
famille. Autour d’elle, Nour, son
arrière-petit-fils, étudiant en
mathématiques, écoute, ainsi
que sa mère et sa grand-mère.
Lentement dans un va-et-vient
narratif, le jeune homme est plongé dans l’histoire de « ses trois
mères », ces femmes qui ont régi et régissent encore sa vie.

Très vite, l’histoire de la famille de Baya se confond avec celle de
l’Algérie, de la période coloniale aux ravages de l’islamisme en
passant par les évènements de Sétif et l’indépendance. Mais
Ecorces est d’abord une histoire de femmes. La prose d’Hajar Bali
célèbre leur lucidité, leur courage et ce pragmatisme mis au seul
service de leur amour indéfectible pour leur sang quand les
hommes ne se soucient que de l’image qu’ils peuvent offrir d’eux-
mêmes au monde. Les passages de la quête de Baya pour son fils
Haroun sont certainement parmi les plus beaux du livre. Mais en
même temps, nous dit l’écrivain, ne pas partager cette obsession
revient à s’exclure de la communauté. Une nouvelle fois, durant un
bref instant les frontières publiques et privées du récit se
brouillent avant de revenir dans le giron de Baya et de se teindre
de cette affection propre à la culture maghrébine qui place
l’enfance au-dessus de tout. « Tout est permis à l’enfant chéri » écrit
ainsi Hajar Bali. Comprendre cela c’est comprendre les femmes,
c’est comprendre le Maghreb, c’est comprendre le combat de
Baya.

Car Baya, vieille reine qui porte en elle la mémoire du monde,
reste sur ses gardes. Elle n’a été qu’un ventre, qu’une esclave,
qu’une moins que rien. Mais avec ses nattes rousses, telle une
amazone, elle a fait face à ses tyrans : belle-famille, colons
esclavagistes et fanatiques en tout genre. Elle a revêtu diverses
armures pour mieux gagner sa liberté et protéger ceux qu’elle
aime. Mais elle n’a pas vu venir Mounia, cette autre fille, ce double
déboulant dans la vie de Nour et qui réclame vengeance. Derrière
le rideau familial se découvre tous ces enfants venus demander
des comptes à leur pays, à leurs mères, pour leurs erreurs passées,
pour leurs errements, pour ces compromissions nécessaires à leur
liberté et à la construction d’un avenir fragile. La plume d’Hajar
Bali perce à merveille les fragilités des êtres et leurs contorsions
pour se conformer aux codes sociaux de cette société figée dont
ils voudraient s’extirper ainsi que cette l’intimité des corps et des
sentiments.

La littérature demeurera toujours le plus puissant juge de paix.
Imprescriptible, souvent impitoyable, elle libère êtres et nations
de leurs oripeaux, qu’ils soient sociaux ou idéologiques et les met
à nu devant l’histoire et les hommes. Avec l’histoire de Baya et des
siens, Hajar Bali redonne vie à ceux qui ont certes commis des
erreurs mais ont tenté de faire triompher la liberté et l’amour.
Puisant dans les larmes d’une nation, sa plume révèle de la plus
belle des manières les véritables héros d’un pays tourmenté.

Par Laurent Pfaadt

Hajar Bali, Ecorces,
Chez Belfond, collection Pointillés, 304 p.

Antisémitisme, à l’Est rien de nouveau

Plusieurs ouvrages reviennent sur l’antisémitisme en Russie et
en Pologne au 20
e siècle

Tout part de l’affaire d’un officier accusé à tort d’espionnage et
devenue le prétexte d’une vague antisémite. Dreyfus bien
évidemment. Non, Serguei Miassoïedov dont l’histoire est narrée
dans cette fresque passionnante de bout en bout et digne des plus
grands romans russes avec ses énigmes à tiroirs et ses
personnages par centaines. Son auteur, Jozef Mackiewicz (1902-
1985), admiré par le prix Nobel Czeslaw Milosz, emmène ainsi son
lecteur des bordels de Vilnius au salon du tsar, et déroule
lentement la formidable et complexe machination politico-
amoureuse qui allait emporter Serguei Miassoïedov, être imbu de
sa personne et détestable. Dans cette histoire trop grande pour
lui, ce colonel de gendarmerie n’est finalement que le bouc-
émissaire de la lutte d’influence que se livrent autour du tsar
Nicolas II, partisans de la monarchie libérale, ces octobristes, et
tenants de l’absolutisme. L’antisémitisme est la toile de fond, le
décor naturel du livre et de cette époque rythmée par divers
pogroms dont celui de Kiev en 1905. « On bat les Juifs. Très bien. Les
Juifs, naturellement, sont un grand fléau. Je ne sais pas comment
l’ancienne Pologne pouvait en élever autant, c’est peut-être là la raison
de son effondrement »
assure ainsi un officier russe durant ce
terrible moment. Le terreau fertile des tragédies à venir est là,
prêt à engloutir définitivement les juifs.

La guerre va balayer « les barrières qui séparent l’héroïsme de la
lâcheté, la grandeur d’âme de la bassesse, une cause juste d’une cause
injuste, pour les jeter tous la même fosse »
et précipiter le sort du
colonel Miassoïedov, condamné à mort et exécuté. Les pages sur la
défaite russe à la bataille de Tannenberg (fin août 1914)
rappellent parfois le grand Tolstoï. Miassoïedov est ainsi sacrifié
sur l’autel de l’incurie de ces chefs militaires issus de la famille
impériale. L’antisémitisme quant à lui, de maladie chronique
devient le cancer d’une nation qui allait également  s’abattre sur la
veuve du colonel, Klara, dans cette seconde affaire du livre. « Tout
est la faute des Juifs (…) Les sphères dites patriotiques de la Douma
évoquaient « huit millions d’ennemis intérieurs »
écrit ainsi
Mackiewicz. Le chiffre fait froid dans le dos surtout lorsqu’on
connait la suite de l’histoire.

La guerre et le traité de Versailles ont abattu l’Empire tsariste et
consacré la renaissance de l’Etat polonais mais l’antisémitisme,
son macabre héritage a, quant à lui, revêtu de nouveaux oripeaux.
Ainsi, durant l’entre-deux-guerres, les pogroms se multiplient en
Pologne notamment celui de Przytyk en 1936. L’antisémitisme est
assumé. « Quand le petit Polonais grandissait, cet état d’esprit
s’ancrait en lui et tous les adultes, pour ainsi dire, pratiquaient un
antisémitisme vulgaire qui ne leur posait pas le moindre problème, tant
il avait fini par devenir naturel, une composante de leur être »
relate
ainsi dans son récit Armand Bulwa, enfant à Piotrkow, non loin de
Lodz.

Et tout naturellement, l’invasion allemande de 1939 va libérer,
légitimer cette haine des juifs jusqu’à prendre les proportions que
l’on sait. « L’arrivée des Allemands a complètement désinhibé les
Polonais qui, du jour au lendemain, se sont autorisés à se venger
ouvertement du mal imaginaire que les juifs leur avaient fait »
poursuit ainsi Armand Bulwa. La Shoah est en marche, elle fera six
millions de morts dont trois rien qu’en Pologne. Piotrkow devient
le premier ghetto polonais. Ses habitants sont exterminés en
octobre 1942 dont la mère, le frère et la grand-mère d’Armand
Bulwa, envoyés à Treblinka. Suivent son autre grand-mère puis
son père. Lui doit la vie sauve à son exploitation dans une usine
toute proche avant d’être envoyé au camp de Częstochowa puis à
Buchenwald, ce « bois de hêtres » qui donne son titre à l’ouvrage. Il
y fait l’une des plus belles rencontres de sa vie, celle de Lolek, alias
Elie Buzyn. Son récit à la fois sec et poignant – notamment dans ce
prologue qui le voit revenir sur les lieux de son enfance – avec
toujours cette pudeur qui lui impose de taire certaines
souffrances par respect pour les morts est le témoignage d’un
enfant devenu au milieu de la Shoah dont il creusa les fosses
communes, non pas un adolescent, pas seulement un homme, un «
Mensch », mais déjà, à dix-sept ans, un « survivant ».

Passée la libération des camps, on pourrait croire que la Pologne
fut purgée de son antisémitisme. A la lecture du livre glaçant
d’Agata Tuzynska sur cette vague méconnue d’antisémitisme que
connut le pays en 1968, il n’en fut rien. Car dès juillet 1946, une
nouvelle vague de violences antisémites se répandit dans le pays,
notamment à Kielce. La plume de Tuzynska rappelle celle de la
grande Alexievitch dans sa manière d’agencer ces témoignages
dans un immense puzzle qui, au-delà de la Pologne, dessine celui
de l’humanité tout entière. Cette galerie de portraits de
survivants de la Shoah devenus les pionniers d’une Pologne
passée sous le joug soviétique montre surtout des juifs soucieux
souvent par idéologie, parfois par crainte d’un retour du passé, de
gommer leur judéité : « Mon père voulait que ses enfants grandissent
dans un pays où être juif ne serait pas une différence, où ils ne se
feraient pas remarquer »
. Ils appartiennent aux élites politiques et
culturelles de ce nouveau pays, habitent des appartements dans
les plus belles rues et ne connaissent pas la faim à la différence de
leurs parents morts dans les ghettos ou les camps. Cela vaut donc
tous les sacrifices et notamment celui de son identité religieuse
surtout lorsqu’en bons communistes, vous vous persuadez que la
religion n’est que l’opium du peuple.

Ils auraient donc pu être de brillants membres de la nomenklatura. Sauf qu’ils étaient juifs et qu’en Pologne, après la guerre, « sans
cesse, on nous rappelait qu’on était juifs. »
Malgré tous leurs efforts
de renoncement, de mutation comme pour ces enfants dont on
refait le nez pour apparaître moins juifs, leurs efforts s’avèreront
vains. Car en mars 1968, la vague antisémite orchestrée par le
pouvoir renverra ces anciens des brigades internationales et de
l’Armée rouge à leur condition de juifs et les contraindra à l’exil.

La lecture du livre d’Agata Tuzynska terrifie car elle révèle
l’amputation identitaire de ces enfants privés de cette judéité qui
a traversé le feu de la Shoah et que les survivants ont souvent
enfoui dans l’oubli. L’effroi ressenti tient aussi à cette fatalité de la
haine qui ne disparaît jamais malgré les tragédies et tous ces
efforts consentis, notamment celui de se couper de ses racines et, en fin de compte, de ne plus savoir qui on est.

Dans un rapport intitulé « Combattre l’antisémitisme en Europe »
et daté de 2007, soit près d’un siècle après l’exécution du colonel
Miassoïedov, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe
affirmait qu’en « Pologne par exemple où la communauté juive est
extrêmement peu nombreuse, entre 5 000 et 10 000 membres,
l’antisémitisme peut être observé. On parle alors « d’un antisémitisme
sans juifs » ou « virtuel ».
En 1993, de retour dans sa Pologne natale
en compagnie d’Elie Buzyn, Armand Bulwa, découvrit dans une
petite ville, sur le mur d’une maison, un graffiti proclamant : « Les
Juifs au four. »
S’émouvant auprès d’une religieuse qui passait par
là, celle-ci lui répondit d’un « Pour si peu de chose… » désintéressé.
Preuve que le poison demeure encore vivace.

Par Laurent Pfaadt

Jozef Mackiewicz, L’Affaire du colonel Miassoïedov,
éditions Noir sur Blanc, 656 p.

Armand Bulwa, Après le bois de hêtres,
L’Archipel, 180 p.

Agata Tuszynska, Affaires personnelles,
L’Antilope, 384 p.

Le doge était flamand

Pierre-Paul Rubens,
St François d’Assise recevant les stigmates,
Musée des Beaux-arts de Gand

Le Palazzo Ducale présentait
une magnifique exposition
consacrée aux maîtres
flamands

Aux 16e et 17e siècles, les
ports de Venise et d’Anvers
constituaient des plaques
tournantes du commerce
européen. Et les nombreux
échanges économiques se
doublèrent, comme à chaque
fois, d’échanges culturels.
S’appuyant sur un certain
nombre de collections
notamment celles de la Maison
Rubens à Anvers et du musée des Beaux-arts de Gand, le Palais
des Doges de Venise montra combien, à travers ces chefs
d’œuvres, les influences artistiques de la peinture italienne de ces
deux siècles notamment celle de Venise marquèrent
profondément l’art baroque flamand.

Ainsi, bien plus qu’un alignement de chefs d’œuvres et ils sont
nombreux – certains comme le Portrait de Johannes Malderus de
Van Dyck furent ainsi dévoilés pour la première fois – l’exposition
s’attacha surtout à explorer cette interaction. Outre l’utilisation
de sujets antiques et religieux ou la codification et le
développement de thématiques picturales comme celle de la
flagellation du Christ, les toiles, dessins et gravures présentés
dessinèrent ici une seule et même peinture baroque européenne.
Malgré l’existence de traditions picturales propres à chaque
région, ces dernières furent en permanence alimentées par les
expériences artistiques de ces peintres venus dans la péninsule
s’abreuver du Titien, de Véronèse, du Caravage ou du Tintoret.
Nombreux furent ainsi les peintres flamands à parfaire leurs
formations en Italie ou à mettre leurs talents au service de tel
prince ou de tel monarque. Ainsi Maerten de Vos et Frank
Pourbus séjournèrent à de nombreuses reprises en Italie. Van
Dyck y passa six années où il s’imprégna des étoffes de Véronèse
et se couvrit d’une gloire qu’il mit ensuite au service de Charles Ier
d’Angleterre.

L’exemple le plus emblématique de cette perméabilité des arts
italien et flamand fut indiscutablement celui de Pierre-Paul
Rubens qui trôna, avec ses douze œuvres, en majesté dans cette
exposition. Son incroyable Etude pour le buste de l’empereur Galba
rappelle celle de la figure pour la bataille d’Anghiar du grand Vinci
et ses ocres du Saint François d’Assise recevant les stigmates du
musée des Beaux-arts de Gand – l’une des pièces maîtresses de
l’exposition – ont été puisés sans aucun doute dans ceux du Titien.
Sa flagellation tire quant à elle son inspiration de celle dessinée
par Michel-Ange et peinte par Del Piombo dans la basilique Saint
Pierre et qu’il contempla à n’en point douter. Mais à la différence
de nombreux peintres flamands dont l’influence italienne saute
immédiatement aux yeux comme par exemple le caravagisme
d’Adam de Coster, Rubens, quant à lui, ne se laisse décrypter que
difficilement. Son art ressemble à une lente sédimentation faîte
d’influences, de modèles, de postures, de styles, de coloris
lentement absorbés, digérés constituant ainsi, pour reprendre le
terme de sa biographe française, Marie-Anne Lescourret (Rubens,
Flammarion, 2004), un véritable « syncrétisme » pictural.

Tout cela nous ferait presque oublier les peintres italiens de
l’exposition qui ne furent pas là pour servir de faire-valoir à leurs
homologues flamands, en particulier Titien que Rubens et Van
Dyck admirèrent, notamment le Portrait d’une Dame et sa fille,
vendu en 2005 à Londres et enfin restauré. Et les moins connus ne
furent certainement pas les moins beaux comme cette magnifique
Marie-Madeleine en méditation attribuée à Massimo Stanzione que
l’on surnomma à juste titre le Guido Reni napolitain. On ressort
ainsi ébloui de tant de beautés dans ce jeu de cache-cache et de
lumière fascinant. Mais que les visiteurs se rassurent, ils n’en ont
pas fini avec les mystères du Palazzo Ducale puisque le doge les
conviera très bientôt à un autre bal masqué, musical pour
l’occasion. Tout un programme donc …

Par Laurent Pfaadt

Exposition à retrouver également dans son merveilleux catalogue :

From Titian to Rubens, Masterpieces from Antwerp and other Flemish Collections (anglais), Snoeck, 240 p.

Prochaine exposition au Palazzo Ducale :

OPERA, The stars of melodrama,
du 9 avril au 30 août 2020,
Palazzo Ducale – Appartamento del Doge

Un élixir jusqu’à la lie

Fondazione Teatro La Fenice ELISIR D’AMORE
Direttore Jader Bignamini Regia Bepi Morassi
Scene e Costumi Gianmaurizio Fercioni
Photo ©Michele Crosera

Le théâtre de La
Fenice de Venise
présentait une
version haute en
couleurs de l’opéra
de Donizetti

Dans les travées et
aux balcons du
célèbre opéra
vénitien, on
pouvait croiser
Desdémone, la jeune épouse du général Otello et les comtesses
Livia Serpieri et Elena Faliero. Même Jacopo Foscari, le fils du
doge avait fait le déplacement et saluait le public de cette main
encore ensanglantée de son forfait. La faute à un carnaval
transformant, le temps d’une soirée, ce haut lieu du bel canto
italien en machine à remonter le temps. Même les musiciens
avaient troqué leurs queues de pie pour d’autres accoutrements
animaliers. Dans ce décor, l’Elixir d’amour constituait, avec sa
dimension fantasque, un choix plus que judicieux qui plongea la
Fenice dans une fête ininterrompue pendant près de trois heures.

Le célèbre opéra avait choisi de présenter une mise en scène
somme toute assez classique pour narrer l’histoire de Nemorino,
ce jeune paysan buvant un philtre d’amour pour séduire sa fiancée
que convoite Belcore, un sergent sans scrupules. Mais classique
ne voulut pas dire sans surprises à commencer par celle du
docteur Dulcamara, commis voyageur volubile et tonitruant dont
l’aisance et la puissance vocale de son interprète, le baryton
Francesco Vultaggio, parfaitement taillées pour ce rôle, ont
plongé le célèbre opéra dans un tourbillon d’émotions et de joies –
comme ce chœur déambulant parmi les spectateurs –
transformant ainsi la Fenice en un gigantesque…carnaval.

Il faut dire que les spectateurs ont souvent ri, la faute à un ténor
ravi dansant le FLOSS ou de soldats ridicules marchant au pas de
l’oie, plus à l’aise avec le maniement d’une batterie musicale. Cette
soldatesque a été dirigée de main de maître par le baryton
Marcello Rosiello (Belcore) dont le jeu scénique, tantôt drôle avec
ses métaphores militaires, tantôt cruel notamment lorsque sa
victoire sur Nemorino semble totale, n’a eu d’égal que sa voix, à la
fois puissante et veloutée.

Après un entracte où il fut possible de croiser Mozart dégustant
un spritz – ce dernier présent à Venise en 1771 avait bien entendu
choisi de l’apérol – ou Jacopo Robusti, un jeune peintre venu ici
non pas pour assister au spectacle mais pour glaner quelques
commandes – les spectateurs revinrent à leurs sièges. Car toute
cette histoire n’aurait finalement été qu’un simple divertissement
si les voix n’avaient pas été au rendez-vous. Comme au carnaval,
on fabrique une illusion en sachant pertinemment que derrière le
costume se cache une réalité à laquelle nul ne peut échapper. Or
ici, sur la scène, on a cru à la détresse de Leonardo Cortelazzi dans
sa très belle interprétation de « una furtiva lacrima » qui déclencha
des Bravi ! mérités et à la prestance de Veronica Marini dans son
magnifique  « prendi, per me sei libero » après avoir délivré un « Io
son ricco, e tu sei bella »
de toute beauté avec Dulcamara dans le
premier acte. Le tout bien évidemment secondé par un chœur
admirable dont le rôle est si prépondérant dans cet opéra et un
orchestre qui irradia les fresques de La Fenice de ses couleurs
musicales. Le chef lui-même, Jader Bignamini, dont la baguette si
explosive lui a permis de prendre, à juste titre, la lointaine
succession d’Antal Dorati à Detroit, donna de sa personne. Et tout
naturellement il lui revint de conclure ce carnaval de voix et de
notes.

Par Laurent Pfaadt

La programmation de La Fenice à retrouver sur
www.teatrolafenice.it