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Balthus : géométrie secrète d’une sauvagerie feutrée

Même si Passage du Commerce-
Saint-André (1952-1954) est un
prêt de longue durée visible en
permanence au musée, monter
une rétrospective Balthus ne
coulait pas de source pour la
Fondation Beyeler. Les goûts
d’Ernst et Hildy les portaient plus
naturellement vers d’autres
univers. Des convergences
s’invitent malgré tout. Balthus
était un ami de Giacometti et
avait ce lien privilégié avec la
Suisse où il a passé son enfance,
convolé pour ses premières noces et établi sa dernière villégiature : la
Rossinière dans les Alpes vaudoises. Une connivence confortée par la
présence amicale de sa veuve, Setsuko Ideta lors de l’ouverture. La
rétrospective d’une quarantaine de toiles couvre l’ensemble de sa vie
d’artiste de 1928 à 1994.

Parution hebdoscope 1054 octobre 2018

Suite de l’article de Luc Maechel

 

 

La pomme dans le noir

D’après le roman « Le bâtisseur de ruines » de la brésilienne Claire Lispector traduit par Violante Do Canto

Lui, Martin, il arrive de la ville pour se reconstruire. Il a un crime sur la conscience.

Elles sont deux femmes sur cet immense domaine, la propriétaire, Victoria, et la jeune fille, Ermelinda.

L’une, autoritaire, l’autre un peu paumée, désarmée, semble-t-il, devant la vie. Et puis il y a un homme de tâche, le jardinier.

L’arrivée de Martin va bousculer leur vie, apparemment paisible bien qu’en chacune un monde de désirs bouillonne mais se tait.

Des images nous viennent en tête, celle du volcan  ou bien celle du film « Théorème » quand l’inconnu surgit  comme élément déclencheur d’une prise de conscience.

Il est toujours difficile de mettre en scène un roman. Marie-Christine Soma n’a pas eu peur de s’y attaquer, galvanisée par le très grand intérêt qu’elle a porté à ce texte dès qu’elle en a eu connaissance et qui lui a donné envie de l’adapter pour le théâtre.

Le décor est très simple mais pertinent, rien d’étonnant puisque la metteure en scène fut d’abord éclairagiste, d’où son sens de l’espace et des configurations nécessaires à rendre  les actions et les déambulations des personnages de façon juste. Il s’agit donc d’une grande cloison de bois occupant le fond de scène dans laquelle sont aménagées quelques ouvertures et des claires-voies qui permettent d’épier les allées et venues des uns et des autres, accentuant le mystère que chacun représente pour l’autre. Côté jardin, un coin table, plutôt convivial, côté cour c’est la remise à bois, le domaine du jardinier qui y range ses outils, l’endroit qui a été attribué à Martin. Sur le devant du plateau une longue plate bande est en construction. Martin y apporte des brouettées de terre, lui, l’ingénieur, devient un manoeuvre, une façon de racheter ses fautes, de se reconstruire.

La distribution est d’une grande justesse. Dominique Raymond  sait passer d’un registre de femme autoritaire et méfiante dont la carapace semble solide à celui d’une femme fragile, désemparée qui « lâche prise » comme on dit et se met à déballer sa vie privée, avouant ses manques et ses désirs secrets à ce garçon qu’elle a jusqu’ici maltraité et auquel elle sent bien qu’elle s’attache alors qu’il est trop tard et qu’il ne veut rien d’elle. Elle sait être  dans cette scène vraiment bouleversante.

Mélodie Richard est cette jeune fille toute en retenue dont la vie intérieure intense surgit parfois malgré elle et vient à se dévoiler de façon intempestive, la rendant,  tour à tour, capricieuse et émouvante.

Dans cette mise en scène c’est le jeu des acteurs qui avant tout emporte notre adhésion car il laisse transparaître avec justesse  le mystère qui habite chacun et qui constitue l’intrigue. C’est ainsi que, Pierre-François Garel qui est Martin et Carlo Brandt qui  incarne plusieurs personnages font montre d’une grande intériorité dans leur prestation.

Si nous avons quelques réserves à propos de ce spectacle, elles concernent la durée de la pièce. Les longs récitatifs qui la composent peuvent paraître pesants d’autant qu’ils sont souvent dits de façon relativement confidentielle donc pas toujours  clairement audibles.

Cette mise en scène a obtenu un vrai succès auprès du public du TNS.

Marie-Françoise Grislin

TNS octobre 2018

A la Ville et Eurométropole de Strasbourg

La preuve nous en est donnée chaque début de saison à l’annonce des programmes que nous ont concoctés les différentes institutions de la Ville et Eurométropole de Strasbourg.

Dans les choix multiples qui nous sont proposés quelques spectacles nous attirent plus particulièrement.

Au TNS « Le partage de midi », une des grandes oeuvres de Paul Claudel, mise en scène par Claude Vigner.

« SaÏgon » de Caroline Guiela Nguyen où l’histoire bouscule la vie des gens.

« Thyeste » de Sénèque dans la mise en scène de Thomas Jolly dont la création a eu lieu au Festival d’Avignon cet été dans la cour d’honneur du Palais des Papes.

« I am Europe » qui signe les retrouvailles avec Falk Richter dans une pièce politique qui nous parle d’émigrants et de frontières.

« John » une des premières pièces de Wadji Mouawad sur le suicide des adolescents  dans une mise en scène de  Stanislas Nordey.

« Qui a tué mon père » d’Edouard Louis, également mis en scène par Stanislas Nordey,une réflexion sur la violence sociale.

Au TNS deux auteurs « classiques dans de grands textes sur la passion amoureuse

« La dame aux camélias » d’Alexandre Dumas fils mis en scène par Arthur Nauzyciel

« Les palmiers sauvages » de William Faulkner par Séverine Chavrier directrice du CDN Orléans/Centre Val de Loire.

Dans le foisonnement des spectacles inscrites au programme du Maillon certains nous semblent quasiment indispensables à voir, comme:

« Hymn to love » de Marta Gornicka qui dirige ce choeur saisissant qui dénonce le populisme  comme précédemment dans son « Magnificat » il dénonçait  le sort réservé aux femmes dans la catholique Pologne.

« Eins zwei drei » qui signe le retour de Martin Zimmermann

« Bacchantes-Prélude pour une purge « , un spectacle de danse joyeux et ébouriffé de la chorégraphe cap-verdienne Marléne Monteiro Freitas présenté avec Pôle-Sud

« Beytna » un grand rituel avec invitation à partager un repas élaboré pendant la représentation du chorégraphe libanais Omar Rajen en collaboration avec, entre autres, le belge que nous connaissons bien, Koen Augustijnen

« Requiem pour L. », retour très attendu des Ballets C de la B pour cette oeuvre de Mozart interprétée par des artistes  venus de plusieurs continents dirigés par Fabrizio Cassol et Alain Platel, présenté avec Pôle-Sud

« Optraken » du Galactik Ensemble  présente cinq acrobates  performant et drôles

« Humanoptères » de Clément Dazin nous emmène à Offenburg pour apprécier les sept performers-jongleurs qui s’y produiront.

A suivre aussi l’exposition « Un siècle sans entracte », une histoire du Wacken 1924-2019 avant la démolition de ce lieu chargé de bien des souvenirs.

La programmation des TAPS nous interpellent avec plus de vingt spectacles pleins d’humanité et de sensibilité.

En tout début de saison nous retrouvons avec bonheur Mounia Raoui, une actrice que nous avons beaucoup appréciée dans les mises en scène de Jean-Louis Martinelli quand il dirigeait le TNS. Mounia Raoui expose dans « Le dernier jour où j’étais petite » les tourments de sa vie d’artiste.Jean-Yves Ruf l’accompagne dans sa mise en scène.

De Marivaux on pourra voir « La seconde surprise de l’amour »;

« Jeunesse » de Joseph Conrad mis en scène par Guillaume Clayssen

« Partout la main du rêve a tracé le dessin » à partir  des dessins et écrits de Victor Hugo ,spectacle conçu et mis en scène par Jean-Marc Eder

Parmi les auteurs à l’affiche:Tchékov (Le chant du cygne); OdÖn von Horvàth (Allers-retours); Serge Valletti (Carton plein);Molière un « Avare » mis en scène par Fred Cacheux.

A noter pour le jeune public « Souliers rouges » d’Aurélie Namur  mise en scène De Félicie Artaud  et « Sur la route de Poucet » d’après Charles Perrault par Mathieu Létuvé.

Le TJP continue sa programmation qui lie indéfectiblement Corps Objet Image dans un nouveau sigle COI. Enfants jeunes ou moins jeunes , adultes sont invités à suivre tous les spectacles et les quatre Week-ends qui proposent de vivre des expériences artistiques en particulier sur le thème de l’attention.

Parmi bien d’autres, nous avons retenu

En début de la saison  la création de Renaud Herbin « At the still point of the turning world », avec une danseuse(Julie Nioche) deux marionnettistes ,une musicienne et plein de marionnettes;

De la danse encore et des sculptures  pour ce « Swing Museum » signé Héla Fattoumi et Eric Lamoureux, et aussi, présenté avec Pôle-Sud « Laisse le vent du soir décider » avec les performeurs danseurs  Damien Briançon et Etienne Fanteguzzi de la Cie Espèce de Collectif qui montent sur le plateau un meccano géant et allient danse invention et dérision.

Le retour d’Eve Ledig avec sa dernière création « Un opéra de papier » où elle marie, comme toujours poésie et questionnement sur la vie.

Deux spectacles que nous sommes curieux de découvrir: présenté par le Rodéo Théâtre » La vie devant soi » d’après l’ouvrage éponyme   de Romain Gary (Emile Ajar)

et  de Silvia Costa « Dans le pays d’hiver » présenté avec Le Maillon, une adaptation  des « Dialogues avec Leuco » De Cesare Pavese en italien surtitré en français.

Pôle-Sud,  qui est centre de développement chorégraphique national, propose une riche programmation de danse contemporaine.

Entre bien d’autres nous avons retenu « La danse aux Musées »

au MAMCS avec Hela Fattoumi et Eric Lamoureux (entrée libre) »OSCYL variation »

au Musée de l’oeuvre Notre-Dame avec Mark Tompkins, Philippe Poirier, Rodolphe Burger et La Cie Dégadézo et une cinquantaine de participants (entrée libre) »Entrons dans la danse »;

« Bacchantes-Prélude pour une purge » le spectacle burlesque de Marlène Monteiro-

Freitas  au Maillon.

Danse et jeux mêlés au TJP avec « Laisse le vent du soir décider »

signé Alain Platel et Fabrizio Cassol  de Damien Briançon et Etienne Fanteguzzi

un spectacle plein d’humour et de réminiscences au titre prometteur et engagé « El pueblo  unido jamàs serà vencido » d’Alssandro Bernardeschi et Mauro Paccagnella de la Cie Wooshing Machine

Energie et humour noir avec Ann Van Den Broek dans « Accusations »

Energie et humour léger dans »Idiot-Syncrasy » d’Igor et Moreno

Au Maillon, Les Ballets C de la B pour un magistral « Requiem pour L. »

Amala Dianor, artiste associé  à Pôle-Sud présente à Hautepiere « The Falling stardust » où se croisent différents styles de danse

A suivre le Festival ExtraDanse qui  compte de  belles prestations, à voir entre autres « Les Gens  de Fouad Boussouf qu fait se rencontrer les danses traditionnelles du Maroc avec le Hip Hop.

Enfin, en Juin, on suivra  avec Extra Ordinaire les réalisations produites par les rencontres entre 13 artistes invités et les gens des quartiers Meinau-Neuhof dans le cadre des Scénographies Urbaines qui en sont à leur 8ième édition.

Un magnifique choix de spectacles pour cette saison 18-19

Par Marie-Françoise Grislin

Samy Thibault, Caribbean stories

On ne sait où les
classer et c’est peut-
être cela qui est le
plus passionnant
avec ces Caribbean
stories, c’est qu’ils
sont inclassables.
Jazz ? Assurément
avec le rythme
langoureux du
saxophone de Samy
Thibault ou cette
guitare électrique
comme échappée
d’un club de la Nouvelle-Orléans. Calypso ? Evidemment surtout
quand les percussions, les chœurs et les trombones alimentent ce
brasier caribéen avec ces rythmes chaloupés et langoureux et ce feu
musical prêt à tout emporter et que Samy Thibault contient
astucieusement.

En fait, inutile de chercher à quoi ressemble ce disque, il suffit de
l’écouter et de se laisser emporter dans ces mille et un voyages, dans
l’univers de Samy Thibault où l’exquis mélange des différentes
cultures musicales produit des sentiments de quiétude et de plaisir
incroyable.

Par Laurent Pfaadt

Gaya Music Production, 2018

Marc Fernandez, Bandidos

Il est temps d’embarquer une fois
de plus dans cet avion-cargo
déglingué que constitue chaque
nouvelle enquête de Marc
Fernandez. On y est balancé,
secoué, pris de nausée et on ne sait
jamais si on en sortira indemne.

A la suite de la découverte du
cadavre d’une amie, Diego Martin,
journaliste radio, replonge trente
ans en arrière, dans les affres de la
dictature argentine qu’il croyait
avoir, avec la fin des généraux, définitivement oublié. Et pourtant.

De Madrid à Buenos Aires, cette nouvelle enquête dont
l’atmosphère n’est pas sans rappeler Luis Sepulveda ou Caryl Férey
confirme les talents de conteur d’un Marc Fernandez qui n’a pas son
pareil pour guider ses lecteurs à travers cette forêt de spectres sud-
américaine qu’il connait si bien. Ne nous reste plus qu’à suivre les
traces de sang laissées par ces politiciens et mafieux impliqués dans
cette sale affaire jusqu’au dénouement final.

Signalons du même auteur la sortie en poche de Guerilla social club
(livre de poche, 288 p.)

Par Laurent Pfaadt

Preludes, 320 p.

Nathan Hill, Les fantômes du vieux pays

Lorsque s’ouvre la convention
démocrate à Chicago en cette année
1968, la tension est à son comble.
Assassinats de Martin Luther King et
de Robert Kennedy, question raciale,
guerre du Vietnam, les Etats-Unis sont
plus que jamais divisés. Parmi les
manifestants se trouve alors Faye
Andresen-Anderson, la mère de
Samuel, devenu quelques trente ans
plus tard, professeur d’université. Car,
à la suite d’un nouveau coup d’éclat de
sa mère, Samuel va se lancer dans une
quête des origines et découvrir par la
même occasion la face cachée d’un pays qu’il croyait connaître.

Dans ce roman que seuls les Américains sont capables de produire,
on assiste à une véritable radiographie de la nation américaine. Et le
constat que fait l’auteur, qui a mis dix ans à écrire cet ouvrage, est
implacable. A l’image de ses personnages, on alterne entre désarroi,
consternation et  comédie. Rappelant parfois John Irving, Nathan
Hill s’inscrit d’emblée avec ce premier roman comme l’un des grands
auteurs américains de ces dix dernières années, et surtout comme le
chef de file de cette nouvelle génération d’auteurs où l’on trouve
également la brillante Hannah Kohler, qui ose enfin dévoiler l’envers
du décor du rêve américain. Un grand roman assurément.

Par Laurent Pfaadt

Chez Folio,  960 p.

Viet Thanh Nguyen, Le sympathisant

Quelle est la part de trahison qui
sommeille en chacun de nous ? Quel
est le point de rupture au-delà duquel
tout être humain succombe? C’est à
ces questions que le héros du livre de
Viet Thanh Nguyen, Prix Pullitzer
2016, tente de répondre. Son héros, le
sympathisant, est un bâtard, un être
vil dénué de morale. A-t-il une estime
de soi ? Peut-être. Tout au long de
cette longue confession qui
transforme ce récit d’espionnage en
roman existentialiste, le lecteur se le
demande à chaque page.

Conseiller d’un général du Sud-Vietnam, l’homme est en réalité à la
solde des communistes. Exilé aux Etats-Unis, il assistera en
spectateur averti à la transformation du conflit en instrument de
propagation du mythe américain. Cynique, non dénué d’humour, le
roman se veut alors politique et son grand mérite est de ne jamais
verser, à travers ses diverses mues, dans le manichéisme. Car après
tout, la guerre n’est jamais manichéenne. Au contraire de la paix. Et
de cette lucidité, l’auteur en tiré un livre grandiose.

Par Laurent Pfaadt

10/18, 552 p.

Les étoiles noires

Voyage dans
l’aéronautique nazie.

Michel Heurtault
signe une fresque
épique réussie

Un roman comme une
fusée. Une ambition
presque démesurée. Un rêve inatteignable. Dépasser le genre humain.
Voilà à quoi pourrait se résumer les desseins de l’auteur et de ses
personnages. Car lorsque l’on entreprend un tel voyage, personne ne sait
où il mènera. Et il faut dire qu’à l’instar de ses personnages, le voyage
littéraire que nous propose le nouveau roman de Michel Heurtault va
bien au-delà de ses buts initiaux. Cette épopée spatiale et humaine
propulse ainsi son lecteur dans une contemplation stratosphérique de
l’Histoire, bien au-delà de la surface de la terre, bien plus haut que ces A2,
prototypes d’une mort à venir, qui s’élevèrent dans le ciel de Frise durant
ces années 30 sous les regards admiratifs d’un aréopage assoiffé de
vengeance sans savoir que les rêves de quelques-uns allaient devenir,
quelques années plus tard, les cauchemars de millions d’autres. Parmi
l’assistance où les masques dessinés par Michel Heurtault ne sont pas
encore tombés, se cachent les futurs traîtres, héros et criminels. Seuls
quelques-uns savent qu’il faudra choisir son camp. 

Anton, lui, perçoit le danger à venir grâce notamment à la
clairvoyance d’une femme, Hanne. Notre héros ne rêvait que de
voyage interstellaire et d’étoiles. Il récolta massacres et têtes de
mort. Ses rencontres, d’abord avec le petit génie d’un Troisième
Reich soucieux de contourner le traité de Versailles en matière de
réarmement, Wernher von Braun, le futur architecte des missiles
V2, et surtout avec deux femmes, Hanne et son caractère d’airain
qu’il n’aura de cesse de vouloir séduire, et la belle Adriane vont
décider de son destin.

Grâce à une construction narrative en tout point maîtrisée qui allie
avec bonheur érudition et suspense, l’ouvrage de Michel Heurtault
se lit d’une traite malgré ses quelques sept cent pages. Cette fresque
épique construit une tension qui suit intelligemment la montée des
périls en Europe et déroule sa dramaturgie sur les ravages et la
barbarie de la guerre, bien aidée par une galerie de personnages qui
se complètent à merveille. Il permet surtout au lecteur d’observer
ces hommes et ces femmes se débattre, parfois en vain, avec leurs
idéaux, leurs engagements et surtout leurs consciences.

De l’euphorie berlinoise à l’atroce bombardement de Dresde en
passant par les exactions des SS sur le front russe, Anton va
comprendre, parfois à ses dépens, que des idéaux placés dans de
mauvaises mains, peuvent s’avérer des armes redoutables. Ce cœur
qui haïssait la guerre
, pour emprunter ces vers à Robert Desnos, va
très vite comprendre que ses fusées et ses utopies de jeunesse,
ayant pénétré les orages d’acier qui recouvrent l’Allemagne et
l’Europe, sont devenues des machines de mort. Rongé par la
culpabilité, il n’aura de cesse de vouloir détruire cet énième épigone
de Frankenstein. Mais le mal était fait…

Par Laurent Pfaadt

 Michel Heurtault,
Ce cœur qui haïssait la guerre,
Chez Albin Michel, 687 p.

Mausolée de papier

Les éditions des
Syrtes achèvent la
publication de
l’œuvre poétique de
Marina Tsvetaeva

L’une des grandes
voix russes, Marina
Tsvetaeva (1892-
1941), peut
désormais être lue de tous les Français. Trois ans après la
publication de sa Poésie lyrique, les Grands poèmes sont désormais
disponibles et viennent compléter l’œuvre monumentale de celle qui
fut l’amie de Pasternak et de Rilke.

Comme dans sa Poésie lyrique, ces Grands poèmes, du Magicien écrit
en l’honneur du poète Ellis  qu’elle admira jusqu’aux poèmes
inachevés et le très beau Poème sur la famille du tsar permettent
d’apprécier le style si particulier de Tsvetaeva. Les nombreuses
expériences de sa vie personnelle qui connut tumultes et fracas
servent de matière créatrice aux vers de la poétesse. Qu’il s’agisse
de politique, de folklore (Sur le cheval rouge) ou d’amour, tout devient
chez elle poésie. Les poèmes d’amour sont d’ailleurs d’une beauté
stupéfiante, emprunte d’un mysticisme rarement égalé au vingtième
siècle comme dans celui qui est peut-être le plus connu de tous, le
Poème de la fin,
composé en 1924 à Prague et qui enchanta l’auteur
du Docteur Jivago. « Et c’est le quai. Le dernier. C’est tout. Séparés et sans
main. Nous avançons en timides voisins. Du côté de la rivière/Des pleurs.
Je lèche en passant/Le mercure salé qui descend. Le firmament n’a pas
envoyé, à la rencontre/Des larmes l’énorme lune de Salomon »
écrit-elle
pour relater la rupture avec son amant, Konstantin Rodzevitch.

La luminosité de ses mots se manifeste avec encore plus de brillance
dans ses poèmes-contes, forme hybride de composition, qui
rayonnent de couleurs épiques et baroques. Ces œuvres semblent
ainsi faire le lien avec la littérature russe depuis le XVIe siècle. Mais
à chaque fois, derrière le paravent épique, se révèle la véritable
nature du texte qui renvoie à l’existence même de Marina Tsvetaeva.
Ainsi dans la Princesse-amazone (1920), décèle-t-on derrière ces
vers: « Ainsi, une larme après l’autre, un rayon après l’autre/Dans ce
miroir merveilleux – du côté du couchant –/Sans cesse se répète leur
deuxième rencontre »
cet amour inassouvi, ce manque affectif qui
irrigue toute l’œuvre de la poétesse.

Ce livre est également l’occasion de rendre hommage à Véronique
Lossky, l’une de nos plus grandes traductrices, disparue le 17 mars
2018 et qui avait consacré sa vie à Marina Tsvetaeva. A l’image des
serviteurs des rois d’antan qui s’inhumaient dans le tombeau du
défunt afin de les accompagner dans l’au-delà, Véronique Lossky est
entrée avec son héroïne dans ce mausolée de papier après en avoir
terminé la construction. Aujourd’hui, elle converse avec elle. Ne
reste plus, à nous lecteurs, qu’à découvrir l’œuvre immense et
majestueuse de l’une des plus belles voix russes et à méditer ces
derniers vers tirés d’un fragment du Poème sur la famille du tsar :
« Que demandait-elle/Au bord de la fin/Prière pour la Russie/Ta patrie ».

Par Laurent Pfaadt

Marina Tsvetaeva, Grands poèmes,
éditions des Syrtes

Un renard parmi les loups

Nouvelle biographie
passionnante
d’Erwin Rommel

Depuis quelques
années déjà, les
éditions Perrin ont
entrepris de publier les biographies des principaux acteurs militaires
de la seconde guerre mondiale : Joukov, Patton, van Manstein etc.
Ce nouvel opus consacré à Erwin Rommel, l’un des stratèges les plus
connus du second conflit mondial et objet de plusieurs ouvrages, se
révèle passionnant à plus d’un titre. D’abord parce qu’il est signé par
l’un des plus grands spécialistes du maréchal, Benoît Rondeau, déjà
auteur d’un remarquable ouvrage sur l’Afrikakorps, l’armée de
Rommel. Ensuite, parce qu’il permet de mieux cerner ce personnage
ambigu et de mettre en lumière ses contractions aussi bien
militaires que psychologiques.

Benoît Rondeau entraîne ainsi son lecteur tout au long de ce destin
qui se confondit avec celui de l’Allemagne que l’on croise au congrès
de Nuremberg en 1936 où Rommel fut chargé de la sécurité d’Adolf
Hitler, sur les dunes africaines où Rommel construisit, à l’ombre des
mythiques pyramides, sa légende, ou en France où il multiplia succès
et erreurs.

Officier durant la Première guerre mondiale, Rommel se rallia très
vite à l’ancien caporal et devint l’un de ses soldats les plus
impétueux. Pendant la campagne de France en 1940, il manifesta
une témérité qui séduisit Hitler, n’hésitant pas à désobéir à son
supérieur, le général Hermann Hoth. Sa profonde connaissance du
personnage permet fort heureusement à Benoît Rondeau de ne pas
tomber dans une hagiographie qui serait forcément réductrice et
nuirait à la pertinence du propos. C’est ainsi qu’il ne passe pas sous
silence les crimes de guerre commis par des soldats de l’auteur de la
guerre sans haine
à Quesnoy-sur-Airaines, le 8 juin 1940 sans pour
autant incriminer Rommel.

C’est bien évidemment dans le désert brûlant de l’Afrique du Nord
que Rommel édifia son mythe, bien desservi au demeurant par une
propagande nazie soucieuse de montrer la supériorité de la
Wehrmacht sur les Britanniques. Un néologisme, Rommeln, qui veut
dire foncer en profondeur sur les arrières de l’ennemi, est même
inventé. En septembre 1942, Rommel est alors au faîte de sa gloire.
Il est devenu le Renard du désert. Goebbels écrit même que «
Rommel est le prochain commandant de l’OKH »
c’est-à-dire le futur
chef de la Wehrmacht. Mais la seconde bataille d’El Alamein décrite
de l’intérieur par un Benoît Rondeau maîtrisant parfaitement les
considérations tactiques, constitua, à juste titre, et selon les mots de
l’auteur, sa Némésis.

Rommel s’accommoda ainsi parfaitement d’un régime et d’un Führer
tant que ces derniers desservaient son insatiable ambition. «
L’ambitieux colonel reste sous le charme d’Hitler dont il apprécie à la fois
l’ascétisme et le courage »
écrit ainsi Benoit Rondeau à la veille de la
seconde guerre mondiale. Mais la roche tarpéienne fut pour lui, plus
qu’aucun autre, proche du Capitole. Ayant rêvé de marcher dans les
pas du Bonaparte d’Alexandrie, il suivit ceux du Napoléon de la
Bérézina et de l’abdication. Reste son implication dans le complot du
20 juillet 1944 et son suicide forcé. Il fallait aux conjurés un leader. Il
n’entra qu’à reculons dans la conjuration mais suffisamment pour se
compromettre. Le mythe devint comme Saturne, il dévora ses
propres enfants. Au final semble dire Rondeau, Rommel s’est voulu
loup mais ne l’a jamais été. Il a certes louvoyé mais s’est dérobé. Et
les loups ont fini par le dévorer.

Par Laurent Pfaadt

Benoit Rondeau, Rommel,
coll. « Maîtres de guerre »,
Chez Perrin, 480 p.