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Poursuite

Après tant de romans, on pourrait la voir venir, se dire « Bon, d’accord
mais quoi de neuf ? » Et puis, à chaque fois, cela nous fait le même
effet, celui de nous surprendre comme un tueur entrant dans notre
cuisine, celui de nous attraper, de nous kidnapper comme ici Lew, le
mari blessé, au moment où on s’y attend le moins. De vous projeter
sous un bus et de vous laisser pendant plusieurs jours, semaines et
mois, avec des séquelles littéraires irréversibles, si bien qu’il est
impossible de lire plusieurs Oates d’affilée tant les chocs sont
profonds.

Avec Poursuite, roman court, violent, abrupt, l’auteure américaine
nous pousse ainsi sous ce bus qui renverse Abby, jeune bénévole
d’un centre pour aveugles et fraîchement mariée. Des taches de
rousseur sur sa peau devenues taches de sang sur le cerveau
engendrées par celles des fantômes de ses parents disparus et qui
ont marqué à jamais son âme.

Dans une narration en miroirs qui fait la grande force des romans de
Joyce Carol Oates et qu’elle a porté à la perfection dans Un livre de
martyrs américains (Philippe Rey, 2019), l’auteur nous emmène dans
les cauchemars et les tréfonds de l’âme brisée de la petite Abby qui
s’appelle en réalité Miriam, Mir-mie. Pourquoi a-t-elle changé de
prénom ? C’est ce que va tenter de découvrir son mari. La
destruction des liens familiaux ainsi que la violence irriguent ce
roman puissant, sorte d’opéra macabre culminant jusqu’à cette
scène finale mémorable d’une violence psychologique inouïe. Oates
renoue ici avec des thèmes préalablement abordés comme les
traumatismes de l’enfance (Mudwoman, Philippe Rey, 2015) ou la
difficile réintégration des vétérans de guerre au sein de la société
(Carthage, Philippe Rey, 2018). Ici, point de spécificité américaine
comme le fanatisme religieux – le mari d’Abby est un chrétien
évangélique bienveillant qui se détourne progressivement du dogme
qui l’emprisonne – ou le racisme. Plutôt la lente désagrégation d’une
famille vivant au sein d’une société violente avec au milieu, un enfant
qui réagit comme des millions d’autres, en se disant que la
séparation de ses parents est de sa faute.

Cette violence qui se transmet dans l’inconscient des générations,
celle qui construit la culpabilité des enfants, et surtout infuse ce
fatalisme dans l’esprit de ceux qui la subissent et qui grandissent
avec, se persuadant à tort, que le bonheur n’est pas pour eux. Il
faudra toute la catharsis d’Abby et de son mari Willem, pour espérer
guérir et se reconstruire. Quant à nous, on tente encore de s’en
remettre.

A noter également la publication en poche de J’ai réussi à rester en vie 
(Philippe Rey figures, 480 p.) de Joyce Carol Oates, émouvant
témoignage de son deuil, du sentiment d’absence et du chagrin
qu’elle éprouva après le décès de son mari, Raymond Smith, avec qui
elle partagea près d’un demi-siècle de vie commune en 2008. Le
lecteur y découvrira la femme derrière la romancière même si,
comme le lirez, elle n’est jamais bien loin…

Ce livre publié une première fois en 2011 reparaît au lendemain de
son second veuvage en 2019. Et avec Oates, on ne peut que se
demander : y a-t-il une fatalité à ce que les choses se reproduisent ?
Réponse dans son œuvre incroyable.

Par Laurent Pfaadt

Joyce Carol Oates, Poursuite,
Philippe Rey, 224 p.

Lexique de mes villes intimes, Guide de géopoétique et de cosmopolitique

Yuri Andrukhovych est l’un des intellectuels les plus célèbres
d’Ukraine. Titulaire du prestigieux prix Herder récompensant un
artiste d’Europe de l’Est, comme avant lui Kundera, Kertesz ou
Alexievitch, son œuvre reste inclassable car elle chevauche de
nombreuses disciplines – comme cette géopoétique qui se veut trait
d’union entre l’homme et la terre – tout en demeurant loufoque,
intrépide, courageuse et, il faut bien le dire, provocatrice.

Mais cet écrivain engagé qui a lutté sur la place Maïdan lors de cette
énième révolution ukrainienne en 2013-2014 est avant tout un
amoureux de l’alphabet et des cartes. Cela donne ce joyeux Lexique
de mes villes intimes où s’entremêlent souvenirs cocasses et
réflexions identitaires dans un maelström qu’il se plaît à agiter
allégrement. 

Alors comment faire pour lire Andrukhovych ? Le mieux, c’est de lui
appliquer sa méthode, c’est-à-dire celle de ne pas en avoir malgré
ses propositions de grilles de lecture exposées dans cet avant-
propos en guise de mode d’emploi. Déconstruire pour mieux
reconstruire. OK alors allons-y ! P253 au hasard, l’aigle et le coq de
Prague. D’abord la langue, la rivière puis le pont Charles et l’Orloj, la
fameuse horloge astronomique médiévale de la ville. 

Tout est là en une page. L’alphabet et les mots qui servent à décrire, à
être. La construction identitaire de la ville à travers son paysage
(comme les Carpates à Bucarest ou le Rhin à Bâle). Et son
architecture et les fantasmes qu’on lui prête (Detroit, Kharkov et
leurs déclins post-industriels par exemple). A travers ses ballades
littéraires retentissent dans ces pages les échos du passé, soviétique
ou non, terribles et nostalgiques à la fois (contaminé par les mots de
l’auteur, on dirait que le délire et la mémoire sont logés au même
endroit !). 

Si bien que la lecture devient avec lui vite addictive et on passe d’une
ville à l’autre aussi rapidement qu’un train à grande vitesse. On
s’arrête pour s’imprégner de l’effervescence d’une Kiev survoltée,
avec les révolutionnaires de la place Maïdan avant de poursuivre
dans les hôtels de Minsk, entouré de putes à la solde du KGB et
sentant le Moscou rouge, puis évidemment dans cette Lvov « de
toujours », ville qu’il chérit plus que tout. On lit Schulz ou
Chevtchenko (le grand écrivain ukrainien pas le footballeur !) durant
les trajets. Bien évidemment, passage obligé par Strasbourg en 2004
lorsqu’il vint plaider au Parlement européen la cause de la révolution
orange. Et là, on s’arrête devant le drapeau européen. Il est bleu
comme celui de l’Ukraine. Car, en dépit de ce kaléidoscope infernal,
derrière tout cela se cache finalement le profond attachement d’un
écrivain ukrainien à une certaine idée de l’Europe, d’une Ukraine « 
cousue par toutes ces artères et capillaires précisément à l’Europe ». Et en
parcourant ces autres artères, on ne peut que humer le vent d’une
liberté qui tourne sans s’arrêter les pages de ce livre lumineux.

Par Laurent Pfaadt

Yuri Andrukhovych, Lexique de mes villes intimes, Guide de géopoétique et de cosmopolitique,
Aux éditions Noir sur Blanc, 368 p.

Homelands

Assez rare pour être souligné, ce disque s’attache à mettre en valeur
les racines musicales des grandes œuvres du répertoire et les
influences folkloriques des grands compositeurs du 19e siècle et du
début du 20e siècle. Ainsi, l’ensemble Cythera, dirigé par le chef
Mihály Zeke, remarqué pour sa Naissance de Vénus, une sélection
de musiques chorales profanes françaises avec l’ensemble Arsys,
nous emmène cette fois-ci dans la Mitteleuropa, sur les traces de
Béla Bartók, de Zoltán Kodály, d’Antonin Dvořák, d’Arnold
Schoenberg ou de Johannes Brahms.

Bartók et Kodály arpentèrent les campagnes hongroises pour
collecter les chants paysans et les intégrer à la musique dite savante.
Leurs interprétations polyphoniques par l’ensemble Cythera
accompagné merveilleusement par la pianiste Marie Vermulin
laissent entrevoir cette dimension ancestrale, tellurique qui devait
d’ailleurs conduire Zoltan Kodaly à élaborer sa fameuse méthode
d’apprentissage du chant pour les enfants. Les duos moraves de
Dvořák sont emplis d’une affection touchante tandis qu’un certain
mysticisme plane au-dessus des chants populaires de Schoenberg.
Un premier volume déjà salué par la critique d’une série dont on a
hâte de découvrir les prochains opus.

Par Laurent Pfaadt

Homelands, vol. 1, ensemble Cythera, dir. Mihály Zeke,
Paraty

Mémoires flous

Prenez le personnage de The Mask tirant avec une énorme
sulfateuse. Voilà à peu près à quoi ressemble cette « semi
autobiographie » de Jim Carrey. L’acteur canadien, mondialement
connu pour ses rôles dans Ace Ventura, The Truman Show ou Man
on the moon, nous livre, aidé par la journaliste Dana Vachon, un peu
de son subconscient déjanté mais surtout une critique à l’acide
d’Hollywood.

D’emblée, on se demande si tout est véridique tellement c’est
énorme. Car Jim Carrey se livre à un véritable jeu de massacre.
Personne n’est épargné. Les mythes sont fracassés. Adepte de
gourous-charlatans ou en quête d’une jeunesse perdue tel Anthony
Hopkins, la société du divertissement dont on se demande qui
divertit qui, est dévoilée dans sa plus complète et obscène nudité.
Les stars de cinéma se succèdent sur ce tapis rouge préalablement
savonné par Jim Carrey, lui-même victime de ces « peurs atroces
d’abandon » qui le conduisent à se droguer à Netflix. Ces soi-
disantes stars, on les paie pour nous amuser mais au final, on ne les
aime pas. Alors Charlie Kaufman, Nicolas Cage, Gwyneth Paltrow et
Laser Jack alias Tom Cruise nous apparaissent soudainement
ridicules.

Dans cet opéra loufoque, Jim Carrey excelle une fois de plus en
clown triste, pris au piège de sa propre image. Il y a quelque chose à
la fois de pathétique et de profondément attachant dans ces
starlettes de série B courant après le succès pour éviter les hôtels
miteux, passant violemment du crédit refusé pour payer leur voiture
à l’acquisition d’un Frida Kahlo à plusieurs millions de dollars.
Quelque chose de touchant dans l’ascension de ce jeune gars du
Canada issu d’une famille où la pauvreté a brisé les rêves et les
corps. Avec ses délires, l’acteur nous renvoie notre propre image
civilisationnelle, celle d’un monde qui marche sur la tête et dont le
cours ressemble à un mauvais film. Mais plus encore, devant cet
argent dépensé dans ce Monopoly géant, Jim Carrey poursuit la
quête d’un bonheur qu’il n’obtient jamais et qui ne s’achète pas. Et
face à cette seule chose qui lui résiste, il tient une fois de plus, son
plus beau rôle.

Par Laurent Pfaadt

Jim Carrey et Dana Vachon, Mémoires flous,
Chez Seuil, 304 p
.

Éloge du Barbare

Homo Domesticus de James C. Scott

L’Histoire est écrite par les vainqueurs d’autant plus fermement
qu’elle se doit de documenter leur puissance et leur rayonnement
tout en dissimulant leurs fragilités. L’auteur détricote ce récit
fondateur des Empires aussi partiel que partial et que nos États
modernes perpétuent volontiers authentifiant ainsi leur mythe du
progrès de l’humanité dont ils seraient l’aboutissement. La réalité
est bien plus complexe et le livre offre une belle synthèse (24 pages
de bibliographie) de cet « âge d’or des Barbares » dont le destin était
intimement intriqué aux premiers États.

Si cette interprétation biaisée a pu se pérenniser, c’est que les
Empires produisaient une mémoire « en dur » avec leurs monuments
et leurs écrits qui affirmaient leur haute idée de la civilisation et
rejetaient dans l’ombre toutes les autres qui construisaient en
matériaux périssables, écrivaient sur des supports corruptibles ne
laissant aux archéologues que des témoignages ténus.

Ces barbares – chasseurs, cueilleurs, itinérants plutôt que nomades
– avaient pourtant élaboré un véritable écosystème avec des implantations agricoles saisonnières (cultures sur brûlis), des nasses
pour piéger les troupeaux lors des transhumances, etc. Cette
organisation collective leur permettait de ne travailler que deux à
trois heures par jour et la diversité de leurs activités d’être plus
athlétiques et en meilleure santé que les sédentaires.

L’auteur décrit avec une certaine gourmandise les prémices de
civilisation forgées par ces barbares. Un terreau qui, joint à des
conditions favorables à la culture extensive des céréales (vastes
zones fertilisées par les alluvions comme en Mésopotamie ou le long
du Nil), a permis aux Empires d’émerger en imposant la
sédentarisation des populations (très souvent au prix de la
servitude : « dans la plupart des milieux naturels, seules la pression
démographique ou une forme quelconque de coercition peuvent expliquer
qu’une population de chasseurs-cueilleurs soit passée à l’agriculture. »
p. 54).
Des céréales ? Car c’est un produit saisonnier récolté à périodes
fixes, facile à stocker et à transporter, donc à imposer ! La civilisation est avant tout logique comptable ! « Avec le recul, on peut percevoir les
relations entre les barbares et l’État comme une compétition pour le droit
de s’approprier l’excèdent du module sédentaire « céréales/main-
d’œuvre ». Ce module était en effet le fondement essentiel tant de la
construction de l’État que du mode d’accumulation barbare. » (p. 271)

Sauf que les fragilités sont nombreuses : monoculture (risques
accrus de famine), impôts, servitudes (esclavage souvent) et impact
sur la santé (travail harassant et maladies induites par la
concentration de population : « Il semble presque acquis que nombre de
ces États se sont effondrés sous le coup d’épidémies », p. 55). Il est
d’ailleurs troublant que les conditions à l’origine des zoonoses et des
épidémies d’il y a 5 000 ans renvoient à celles de la pandémie
actuelle (p. 134 à 135).

Mais toute histoire a une fin : « En reconstituant systématiquement les
réserves de main-d’œuvre de l’État grâce aux esclaves qu’ils lui livraient,
ou bien en mettant leur savoir-faire militaire au service de sa protection
et de son expansion, les barbares ont délibérément creusé leur propre
tombe. » (p. 283) Comme si le ver était dans le fruit et que seule
l’échelle avait changé : l’humanité serait ainsi passée du village au village global. Sauf qu’aujourd’hui, il n’y a plus d’échappatoire (à
l’époque, l’écosystème permettait le retour au nomadisme
pastoralisme).

par Luc Maechel

Une histoire profonde des premiers États
chez La Découverte poche, jan. 2021, 323 p., 13 €
(Yale University, 2017 – traduit de l’américain par Marc Saint-Upéry, La Découverte 2019)

Eugenio Corti, centenaire de la naissance (1921-2014)

Eugenio Corti © D. R

Le 21 janvier 2021, Eugenio Corti aurait eu cent ans. Si son nom
n’évoque que peu de choses aujourd’hui, l’écrivain italien fut l’un des
plus lus de son vivant. Son œuvre majeure, Le Cheval rouge (rééditée
par les éditions Noir sur Blanc en 2020), au début confidentielle,
devint vite un succès de librairie, traduit dans de nombreuses
langues et rééditée à plus de dix reprises.

Mise à part les éditions de l’Age d’Homme qui publièrent entre
autres Grossman, Ramuz ou Gripari, il faut aller voir chez des
éditeurs moins connus, étrangers ou confidentiels pour trouver les
œuvres d’Eugenio Corti. Pourtant rien ne prédestinait ce dernier à
embrasser le destin d’écrivain qui fut le sien. Fils d’un industriel du
textile, il s’engagea à vingt ans dans l’armée italienne et demanda à
être affecté, en 1942, sur le front russe. Comme bon nombre de ses
contemporains, la guerre et la débâcle des forces de l’Axe en URSS
(seuls 4000 de ses compagnons sur les 30 000 que comptèrent son
corps d’armée revinrent indemnes de la terrible retraite de l’hiver
1942 où la Wehrmacht et leurs alliés notamment italiens furent
repoussés, encerclés, anéantis) qu’il décrivit dans La Plupart ne
reviendront pas(1947), façonnèrent sa littérature.

« C’est l’Histoire l’a choisi ou, pour mieux dire, qui l’a saisi » écrivit ainsi
François Livi (1943-2019), professeur émérite à la Sorbonne,
traducteur de l’italien et grand spécialiste de l’écrivain. Car les
épreuves de la guerre et son expérience personnelle constituèrent la
matière première des livres de Corti qu’il s’agisse du Cheval Rouge en
URSS (dans sa première partie) ou dans la péninsule italienne avec 
Les derniers Soldats du Roi, récit des combats que mena l’armée royale
italienne – à laquelle Corti appartenait en tant qu’officier – aux côtés
des alliés face aux nazis. Moins romantique qu’un Jünger ou qu’un
Hemingway, Corti s’engagea dans l’armée pour observer une société
façonnée par le marxisme soviétique. Son œuvre de fiction se veut
donc scrupuleusement ancrée dans le réel, dans l’Histoire qu’il se
refuse à travestir pour les besoins du récit revêtant ainsi un
caractère anthropologique. Ce qui le différencie de certains de ses
contemporains en particulier de Curzio Malaparte. « Corti est à mes
yeux un peu l’anti-Malaparte. Tous deux ne pourraient pas écrire sans
s’appuyer sur l’histoire tragique de leur temps. Mais chez Malaparte le
souffle visionnaire prime sur la réalité, alors que Corti éprouve respect et
pitié pour les faits, derrière lesquels il y a toujours des hommes en chair et
en os » estime Maurizio Serra, académicien et prix Goncourt de la
biographie 2011 pour son livre sur Malaparte. D’autres spécialistes
de Corti ont même parlé de « pacte d’écriture » avec l’Histoire pour
décrire cette volonté absolue de ne jamais trahir les faits et de
permettre aux morts, à travers la littérature, de survivre dans la
mémoire des hommes. Car à y regarder de plus près, l’œuvre
d’Eugenio Corti est essentiellement une œuvre de mémoire envers
ceux qui ont permis, à travers leur sacrifice, d’être ce que nous
sommes aujourd’hui mais également pour raconter, avant que ne
tombe dans l’oubli, ce mal né des totalitarismes qui ont annihilé
l’homme au 20e siècle comme a pu le faire un Soljenitsyne par
exemple.

Le Cheval rouge restera bel et bien sa grande œuvre, son magnum
opus souvent comparé au Vie et Destin d’un Vassili Grossman qui se
trouvait de l’autre côté de la ligne de front. Publié en 1983, il revêt
comme tous les grands romans quelque chose de profondément
universaliste qui touche tous les lecteurs et traverse les générations.
Fresque grandiose relatant les destins des frères Riva et de ces
enfants d’un village de Lombardie entre 1940 et 1974, le livre porte
en lui le souffle épique des grands romans adossés à une histoire
tragique. D’ailleurs, ce souffle ainsi que sa narration travaillée le
rapprochent indubitablement des grands romans russes en
particulier ceux de de Tolstoï, si bien que de nombreux critiques
littéraires ont vu dans Le Cheval rouge, un Guerre et paix transalpin. Et
à travers l’histoire des frères Riva se dégage aussi, sur ces terres
d’athéisme, une dimension mystique, chrétienne – le titre le Cheval
rouge est d’ailleurs emprunté à l’Apocalypse de Jean – qui ne fait que
renforcer, au fil des pages, la dramaturgie de l’histoire de cette
jeunesse portée par un idéalisme finalement enseveli dans les fosses
du nazisme et du communisme. « J’étais horrifié par le comportement
des Russes et des Allemands. Nous les Italiens, nous n’étions pas des
grands soldats, mais nous étions civilisés et nous avons été confrontés à la
barbarie » confia-t-il en 2001 à la Revue des Deux Mondes. Au milieu
de ces pages qui suintent du sang et des larmes de ses compagnons,
Corti tend à la nature humaine, le miroir de sa haine, celle qui pousse
systèmes et hommes à commettre les pires exactions comme les
miracles les plus incroyables. L’universalisme du livre réside à la
jonction de ces deux alternatives. Le Cheval rouge n’a décidément
rien perdu de sa force évocatrice.

Quelques ouvrages d’Eugenio Corti :

Le Cheval Rouge, éditions Noir sur Blanc, 1416 p. 2020
La Plupart ne reviendront pas, Motifs, 448 p. 2003
Les Derniers soldats du roi, éditions l’Age d’Homme/de Fallois, 342 p. 2004
Je reviendrai, lettres à ma mère, éditions des Syrtes, 235 p. 2017

Par Laurent Pfaadt

Le Sheikh Zayed Book Award dévoile ses nominés

Le  Sheikh  Zayed  Book  Award est l’un  des  plus  importants  prix  
consacré  à  la littérature et à la culture arabes. Par le passé, il a
récompensé des auteurs tels qu’Amin Maalouf ou l’algérien Waciny
Laredj. Cette année parmi les nominés, sept auteurs sur neuf sont
des femmes. Parmi ces derniers dans la catégorie reine, celle
consacrée à la littérature figurent Alawiya Sobh, auteur de Maryam
ou le Passé décomposé (Gallimard, 2007), magnifique fresque sur la
condition des femmes arabes, avec cette année Aimer la vie (non
traduit), Ezzat El-Kamhawi, récompensé par la médaille Naguib
Mahfouz, le Goncourt égyptien pour la Maison du loup (non traduit)
en 2012, et qui publie le Hall des passagers (non traduit) et Iman
Mersal, poétesse et romancière égyptienne dont Sur les traces
d’Enayat Zayyat, publié chez Actes Sud, sera dans toutes les librairies
françaises d’ici à quinze jours.

Signalons également Gabriel Martinez-Gros, professeur émérite
d’histoire de l’Islam médiévale à l’université de Nanterre, pour 
L’Empire  Islamique:  VIIe  –  XIe  siècle  publié  en  2019  par l’excellente
maison d’édition Passés Composés et qui est nominé dans la
catégorie culture arabe dans une autre langue.

Les autres nominés sont :

Catégorie Jeune auteur :

• Laylat Yalda (La Nuit de Yalda) de la romancière égyptienne Ghada
Al-Absi, publié par Dar Al Tanweer en 2018

• Ma Tarkto Khalfy (Ce que j’ai laissé derrière moi) de la romancière
palestinienne Shatha Mustafa, publié par Nofal/Hachette Antoine
en 2020

• Eshkalyat Al Thaat Al Saredah Fee Al Rwayah Al Nesaayah Al
Saudiah (Les problèmes du récit de soi dans le roman féministe
saoudien (1999 – 2012) (Critical Study) Une étude critique du Dr.
Asma Muqbil Awad Alahmadi, publié par Arab Scientific Publishers
Inc. en 2020.

Catégorie Edition :

• La Bibliotheca Alexandrina (Egypte)

• Dar Al Jadeed (Liban)

• Unionsverlag (Suisse)

Catégorie Culture arabe dans une autre langue : 

•  L’Empire  Islamique:  VIIe  –  XIe  siècle  de  Gabriel  Martinez-Gros,  
publié  en  2019  par Passés Composés 

•  Arabic Poetics: Aesthetic Experience in Classical Arabic Literature de Lara Harb, publié par CUP en 2020 

•  Arabic  Oration:  Art  and  Function  de  Tahera  Qutbuddin  publié  
en  2019    par  Brill Publishers, 2019 

•  The Republic of Arabic Letters: Islam and the European
Enlightenment de Alexander Bevilacqua publié en 2018 par Harvard
University Press 

Catégorie Traduction : 

•  Impostures  de  Al-Hariri,  traduit  de  l’Arabe  vers  l’anglais  par  
Michael  Cooperson  (Library of Arabic Literature in 2020) 

•  Asr  Elmany (A  Secular  Age)  de  Charles Taylor, traduit de  
l’anglais  vers l’arabe  par  Naoufel Haj Ltaief de Tunisie, (Jadawel
Publishing, Translation & Distribution in 2019) 

•  Noor men Al Sharq (Kayf Saadat Oloom Al Hadarah Al Islamiah
Ala Tashkeel Al Alam Al Gharbi) (Light from the East: How the
Science of Medieval Islam Helped to Shape the Western  World) de
John Freely, traduit de l’anglais vers l’arabe par Ahmed Fouad Basha
d’ Egypte, (National Center For Translation in 2018) 

Par Laurent Pfaadt

Fantômes

Le gaman est cette notion japonaise qui veut dire « supporter ce qu’on
ne peut maîtriser ». Supporter ce qu’on ne peut maîtriser. Mais que
maîtrise-t-on au juste ? Cette question, cette impuissance nichée au
fond du cœur de la famille Takahashi traverse comme une flèche
empoisonnée le sublime livre de Christian Kiefer, finaliste du Grand
prix de littérature américaine pour Les Animaux (Albin Michel) en
2017.

Personne ne maîtrise son destin, trop grand pour les Wilson, ces
paysans fruitiers, trop écrasant pour les Takahashi, leurs ouvriers
japonais, surtout quand il est paré des oripeaux de la haine et du
racisme. Dans Fantômes, l’auteur expose ainsi celui que subirent les
émigrés japonais et les citoyens américains d’origine japonaise au
lendemain de l’attaque de Pearl Harbor en décembre 1941. Ce
drame, déjà esquissé par James Ellroy et Joy Kagawa (au Canada),
trouve enfin sa place dans la littérature américaine. Humiliée,
déclassée, la famille Takahashi se retrouva ainsi internée dans le
camp de concentration de Tule Lake en Californie alors que leur fils
Ray se battait sur les champs de bataille européens. Mais que le
retour du héros fut tragique…

Christian Kiefer rend ses personnages, tous les personnages de ces
deux familles terriblement attachants. Kimiko Takahashi d’abord,
cette fleur de cerisier fanée par le destin et son mari, Hiro, enfermé
dans sa pudeur culturelle que l’on veut pousser à la révolte, Homer
Wilson, patriarche au bon cœur et sa femme Evelyn, prisonnière du
poison du conformisme et du racisme qui finira par corroder son
cœur. Mais il y a surtout Ray, le fils Takahashi, beau comme un
samouraï des temps modernes qui allait emprunter malgré lui la voie de la guerre alors qu’il n’aspirait qu’à aimer Helen, la fille des Wilson.
De cet amour impossible et de leur fruit défendu dont ils furent tous
deux privés, Christian Kiefer tire, à travers la voix du narrateur,
parent des Wilson, un chant, celui des fantômes qui hantent le cœur
de ses personnages dans une litanie sans fin. Un chant aux échos de
souffrances qui entre dans nos têtes pour ne jamais en ressortir.
Jesmyn Ward, la double lauréate du National Book Award, a parlé à
juste titre de « roman qui chante » car c’est bien de cela qu’il s’agit. Au
fil des pages de ce livre qu’elle ouvre et referme, c’est bel et bien la
voix de Ray que l’on perçoit, omniprésente, comme celle d’un ange
perché contemplant le sombre théâtre de cette tragédie que
personne n’a voulu mais qui est quand même advenue. Alors
pourquoi ? Parce qu’on a laissé faire. Parce qu’on a baissé les yeux
quand il fallait les garder grand ouverts. Parce qu’on a laissé la
guerre, toutes les guerres, envahir nos cœurs. Aujourd’hui comme
en 1942 ou en 1968, l’avertissement de Christian Kiefer n’a ainsi
rien perdu de sa force.

Ici, aucun manichéisme, simplement l’histoire d’une amitié devenue
haine car écrite par d’autres que ceux qui la vivent et racontée par
un narrateur à l’âme pulvérisée par la guerre et l’injustice. Mais ce
que nous disent Evelyn et Kimiko est ailleurs. Tous, au feu comme
dans l’antichambre de la mort, se retrouvent  un jour ou l’autre sur le
chemin de la vérité. Ils y croisent les fantômes de leurs vies et de
leurs actions passées pour y assumer leurs responsabilités. Car ces
fantômes demeurent, jusqu’à notre dernier souffle, en nous. 

Par Laurent Pfaadt

Christian Kiefer, Fantômes
Chez Albin Michel, 288 p.

Sophie Taeuber-Arp

Abstraction vivante

Le jeudi 18 mars s’est tenu la conférence de presse en ligne pour
ouvrir la première grande exposition 2021 du Kunstmuseum de Bâle
en présence de son directeur Josef Helfenstein et de la commissaire
Eva Reifert. L’évènement est coproduit avec la Tate Modern de
Londres – qui reprendra l’exposition du 15/07 au 17/10/2021 – et le
Museum of Modern Art de New York – où elle sera présentée du
21/11/2021 au 12/03/2022. Avec les restrictions actuelles, Natalia
Sidlina et Anne Umland, les curatrices de ces musées, n’ont pas fait le
déplacement à Bâle, mais sont intervenues en ligne.
L’envie partagée remontait à une dizaine d’années avec déjà cette
idée de collaboration puisque les trois musées disposent d’un
important fond de l’artiste franco-suisse.

Le travail de Sophie Taeuber-Arp (née en 1889 à Davos) est ancré
dans sa formation en artisanat d’art à Saint-Gall et à l’école
Debschitz de Munich où elle se spécialise en design textile et en
sculpture sur bois. De sa pratique – utilisant une grande variété de
technique et de matériaux – émerge une œuvre transdisciplinaire
qui détourne la forme des objets par ses motifs et une tension vers l’abstraction géométrique qui réfute l’allusion figurative. Le parcours
proposé est chronologique et débute par sa période zurichoise
(1914-26) où elle a aussi enseigné jusqu’au début des années trente.
Beaucoup d’artistes fuyant la guerre y trouvent refuge et le
mouvement dada y voit le jour. Dans son travail, Sophie Taeuber-Arp
ignore les frontières entre œuvre d’art et objet du quotidien :
bourses en perles, coussins, poudriers, marionnettes…
À l’invitation des frères Horn chargés de grands travaux
d’urbanisme à Strasbourg, elle réalise à partir de 1926 la décoration
intérieure de bâtiments privés ou publics (hôtel Hannong, Aubette –
devenue musée) concevant à l’occasion des vitraux ou du mobilier.
Dans les années trente, elle et son mari, l’artiste Jean Arp,
s’engagent aux côtés de l’avant-garde parisienne non-figurative
qu’accueillera la Kunsthalle Basel en 1937 pour l’exposition
Constructivistes avec une contribution importante de Sophie
Taeuber-Arp.
Suite à l’invasion de la France par les nazis, le couple fuit vers le sud
où il s’installe à Grasse. Elle décède accidentellement début 1943
lors d’un séjour en Suisse.

En coproduction avec Narrative Boutique et le soutien du Théâtre
de marionnettes de Bâle et du Museum für Gestaltung de Zurich,
des vidéos produites spécialement pour l’exposition redonnent vie à
ses marionnettes. Elles sont visibles en cours de visite, mais aussi
projetées la nuit sur la façade du bâtiment.
Une visite guidée par Eva Reifert est accessible en ligne en anglais
ou en allemand.

Par Luc Maechel

Kunstmuseum Basel, Neubau
du 20.03 au 20.06.2021
mar-dim 10h-18h (20h le mer)
Commissaires : Eva Reifert, Anne Umland, Natalia Sidlina,
Walburga Krupp

Sur les traces de J.-S. Bach

Quiconque s’intéresse à la musique baroque et à Jean-Sébastien
Bach en particulier ou qui a laissé ses oreilles un peu trop traîner sur
les ondes de France Musique ne peut ignorer Gilles Cantagrel.
Poursuivant une nouvelle fois son idole, il nous convie cette fois-ci à
ce voyage littéraire assez incroyable. A la fois exhaustif et léger,
profond et magnifiquement didactique, Sur les traces de J.-S. Bach se
propose de suivre le cantor de Leipzig à chaque étape de sa vie et de
sa mort. Traversant l’Europe et le temps, l’ouvrage de Cantagrel est
un véritable guide historique et musical qui suit Bach des chapelles
allemandes où il officia jusqu’aux interprétations et
réinterprétations de ses œuvres et notamment la fameuse
Chaconne de la Partita n°2, révélée en 1848 par le compositeur et
violoniste Henri Vieuxtemps en passant par les tribunaux ou les
plaisanteries dont cet aveugle était friand. Sans la lourdeur d’une
biographie réservée aux initiés, Sur les traces de J.-S. Bach n’en
demeure pas moins très complet et permet de répondre aux
questions que nous nous posons tous sur celui qui reste avec Mozart
et Beethoven, l’un des plus grands musiciens de l’histoire de
l’humanité, peut-être même le plus grand.

Fourmillant d’une multitude d’anecdotes fascinantes comme cette
rencontre qui n’eut pas lieu entre Bach et Haendel, « son jumeau
historique, né quatre semaines avant lui » selon l’auteur, Sur les
traces de J.-S. Bach est absolument passionnant. Le lecteur y entre
quand bon lui semble et l’abandonne pour mieux y retourner.
Assurément, le livre de chevet idéal pour tous ceux qui souhaitent
être bercés par les notes d’une suite pour violoncelle ou des
variations Goldberg avant de plonger dans des rêves d’éternité.

Par Laurent Pfaadt

Gilles Cantagrel, Sur les traces de J.-S. Bach,
Chez Buchet et Chastel, 496 p
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