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L’égyptienne Reem Bassiouney grande favorite de la 18e édition du Sheikh Zayed Book Award 2024

Parmi les 4240 candidatures émanant de 74 pays dont 19 venues du monde arabe, soit une hausse de 34 % par rapport à l’an passé ce qui traduit incontestablement un regain de notoriété mais également comme le rappelle le Dr Ali Bin Tamim, secrétaire général du Sheikh Zayed Book Award « la richesse culturelle et la vitalité intellectuelle du paysage littéraire arabe d’aujourd’hui », ce dernier a communiqué ses finalistes dans les différentes catégories du prix.


Reem Bassiouney

Parmi ces derniers figurent quelques écrivains à surveiller. Et en premier lieu, dans la catégorie reine, celle de la littérature, l’auteure égyptienne Reem Bassiouney, victorieuse du prestigieux prix Naguib Mahfouz en 2020 pour son livre The Mamluk Trilogy et qui fait figure de favorite avec son nouvel ouvrage Al Halawani: The Fatimid Trilogy (The Sicilian, the Armenian, the Kurd) qui raconte à travers les figures de Jawhar Al-Siqilli (Le Sicilien) général fatimide de la fin du Xe siècle qui fonda la ville du Caire (al-Qahirah) et la grande mosquée al-Azhar, Badr Al-Djamali (L’Armenien), cet ancien esclave arménien devenu général et Youssef Ibn Ayoub, plus connu sous le nom de Saladin (Le Kurde), général victorieux des croisés à Hattin en 1187, l’ histoire de cette dynastie descendante du prophète qui régna sur l’Egypte. Son livre est intitulé Al Halawani « le confiseur », surnom donné à Jawhar Al-Siqilli qui fut un confiseur avant d’embrasser une carrière militaire.

Non traduite pour l’instant en français, cette incroyable histoire délicieuse comme une boîte de katayef, ces pâtisseries farcies de crème de lait ou de pistaches, séduira à n’en point douter les lecteurs français dans un proche avenir. Reem Bassiouney aura face elle l’écrivain jordanien Jalal Barjas, lauréat de l’International Prize for Arabic Fiction en 2020, avec son nouveau livre The Duduk’s Whimper et l’écrivain et journaliste libanais Hassan Daoud dont les livres notamment Cent quatre-vingt crépuscules (2010) ont été publiés en France chez Actes Sud.

Dans la catégorie jeune auteur, plusieurs romanciers et essayistes figurent parmi les finalistes. Parmi eux, Mustapha Rajouane, déjà sélectionné en 2021 et qui revient avec Vivre pour raconter :
l’imagination éloquente dans Kalīla wa-Dimna (Na’eesh li-Nahki: Balaghat al-Takhyeel fi Kalila wa Dimna,
Publishing and Distribution House, 2023). Il disputera le prix à deux universitaires, le yéménite Dr Alawi Ahmed Al Malgam pour La sémiotique de la lecture : une étude de l’interprétation du Diwand’Al-Mutanabbi au septième siècle (Simya’iyat al-Qira’a: Dirasa fi Shurooh Diwan al-Mutanabbi fi al-Qarn al-Sabe’ Hijri (Kunouz Al-Ma’refa Publishing and Distribution House, 2023) et le tunisien Dr Houssem Eddine Chachia pour Le paysage morisque : récits d’expulsion dans la pensée espagnole moderne (Al Mashhad al-Moriski: Sardiyat al-Tard fi al-Fikr al-Espani, Centre for Research and Knowledge, Intercommunication, 2023)

La France sera à nouveau représentée dans la catégorie culture arabe dans une autre langue où Florence Ollivry, autrice d’un Louis Massignon et la mystique musulmane : analyse d’une contribution à l’islamologie (Brill, 2023), tentera avec cet ouvrage consacré au grand islamologue français de succéder à Mathieu Tillier, couronné l’an passé. Elle aura pour concurrents deux universitaires allemands (Thomas Bauer et Frank Griffel), l’italienne Antonella Ghersetti et l’américain Eric Calderwood, auteur du remarqué On earth or in Poems : Many Lives of al-Andalus (Harvard University Press, 2023). Côté traduction, Italo Calvino dont on a fêté le centenaire de la naissance en 2023, Arthur Schopenhauer et Giambattista Vico seront à l’honneur.

Tous les finalistes du Sheikh Zayed Book Award seront une fois de plus placés sous le patronage du département de la culture et du tourisme d’Abu Dhabi et de son centre de langue arabe présidé par le docteur Ali Bin Tamim. Chaque lauréat se verra remettre un chèque de près de 187 000 euros lors de la Foire Internationale du livre d’Abu Dhabi qui se tiendra du 29 avril au 5 mai 2024.

Par Laurent Pfaadt

Pour retrouver la liste de tous les finalistes : http://www.zayedaward.ae

Les trésors archéologiques de l’Arabie se dévoilent

De récentes découvertes archéologiques aux Emirats Arabes Unis et une volonté politique en Arabie Saoudite viennent confirmer que la péninsule arabique constitua un carrefour culturel et marchand de premier plan. Aux Emirats Arabes Unis, l’importance accordée à l’archéologie pré-islamique ne date pas d’hier, bien au contraire. Si les première fouilles datent des années 1950 notamment celles de l’île de Sas Al Nakhl, la nouvelle campagne de fouilles a ainsi révélé que l’île fut un important port de la culture Umm an-Nar de l’âge du Bronze (2700-2000 avant J-C).


Tombs on Umm an-Nar Island courtesy of the Department of Culture and Tourism – Abu Dhabi

Le père fondateur du royaume, le Cheikh Zayed Al-Nahyane comprit très vite que la connaissance par le peuple de l’histoire de sa nation constituerait un puissant ciment de cohésion nationale du nouvel état ainsi qu’un important levier de développement « Notre père fondateur, le cheikh Zayed a joué un rôle déterminant dans la compréhension de l’histoire d’Abu Dhabi grâce à sa passion pour la terre et le peuple des Émirats arabes unis. L’ambitieux programme archéologique du DCT Abu Dhabi est un engagement à perpétuer cet héritage pour découvrir, préserver et éduquer sur notre passé » a ainsi déclaré S.E. Mohamed Khalifa Al Mubarak, président du DCT Abu Dhabi, l’instance gouvernementale chargée de la promotion et du développement du tourisme national et international.

Les nouvelles fouilles menées ont ainsi confirmé que l’île de Sas Al Nakhl fut un important carrefour du commerce de métaux, de perles bien évidemment mis en valeur par le nouveau musée de l’île de Derma et d’un bien jusqu’alors inconnu : le bitume importé de Mésopotamie et qui servait essentiellement à l’étanchéité des bâteaux. Plusieurs dizaines de milliers d’ossements ont également mis en lumière les habitudes alimentaires des habitants de l’île composées principalement de poissons, d’oiseaux de mer et de mammifères notamment le dugong, un mammifère marin très répandu dans l’Océan indien et en Mer rouge.

Ces découvertes viennent ainsi enrichir un peu plus un patrimoine archéologique pré-islamique important qui comporte notamment les sites d’Al Ain, classés au patrimoine mondial de l’UNESCO ou le monastère chrétien de l’île de Siniyah (VIe siècle) dans l’émirat d’Omm al Quaïwaïn. Un patrimoine archéologique qui trouvera toute sa place dans le nouvel écrin muséal du quartier Al Saadiyat d’Abu Dhabi, le musée national Sheikh Zayed à l’architecture originale qui doit, en principe, ouvrir ses portes en 2025.

Hegra
© Hubert Rague

En Arabie Saoudite, l’évolution et la connaissance du passé pré-islamique ont longtemps été minorées. Pendant des décennies, les sables du désert et de l’Islam avaient, dans ce pays où se trouvent les deux principaux lieux saints de l’Islam, recouverts un passé archéologique pourtant d’une beauté stupéfiante. Aujourd’hui, sous l’impulsion du prince Mohammed Ben Salmane, les trésors et vestiges pré-islamiques s’affichent dans les plus grands quotidiens et des spots publicitaires lors des mi-temps de matchs de football invitent les touristes du monde entier à venir les visiter. Parmi ces trésors figurent incontestablement le site de Madâin Sâlih situé à une vingtaine de kilomètres d’Al-Ula, un lieu magique entre la nabatéenne Petra en Jordanie et le film Dune. D’ailleurs, la comparaison avec le joyau jordanien n’est pas fortuite puisque Madâin Sâlih abrite les vestiges de la cité de Hegra édifiée par ces mêmes nabatéens, premier site saoudien à avoir été inscrit sur la liste de l’UNESCO (2008) et surnommé la « seconde Petra ».

Le site d’Al-Ula devrait faire l’objet d’un projet faramineux de la taille de la Belgique porté par une société française et combinant parc naturel, touristique et archéologique. Signe de cette nouvelle promotion touristique, l’exposition « Al-Ula, Merveille d’Arabie » au musée du palais de la cité interdite de Pékin qui fait suite à celle qui s’est tenue à l’Institut du monde arabe à Paris entre octobre 2019 et mars 2020, et résultante d’une coopération entre l’Arabie Saoudite, la France et la Chine invite les visiteurs chinois à prendre conscience de la magnificence du patrimoine archéologique saoudien.

Plusieurs millénaires après l’âge du bronze, cette exposition inscrit ainsi un peu plus la péninsule arabique au centre des échanges entre Asie et Europe. Un carrefour qui n’a certainement pas fini de révéler tous ses secrets et ses merveilles.

Par Laurent Pfaadt

Que notre joie littéraire demeure

Le festival Italissimo consacré aux littératures italiennes est de retour du 2 au 7 avril 2024

Après une édition 2023 marquée par une programmation conjointe avec le festival du Livre de Paris, ITALISSIMO revient pour sa neuvième édition du 2 au 7 avril 2024 avec quelque trente-cinq écrivains.


Comme tous les ans, le public aura l’occasion de rencontrer les écrivains emblématiques du paysage éditorial italien, ainsi que d’en découvrir les nouvelles plumes, récemment traduites en français.  Lectures, rencontres, projections, ateliers de traduction, d’écriture, jeunes publics, spectacles, rencontres scolaires, vont rythmer ces jours de festival.

Paolo Giordano, Mantoue, Italie, 2018
©Getty – Leonardo Cendamo / Contributeur

Cette année Paolo Giordano sera la tête d’affiche de cette nouvelle édition. L’auteur du désormais cultissime La solitude des nombres premiers, prix Strega, le Goncourt italien, en 2008 et paru au Seuil en 2009 conduira une délégation d’écrivains transalpins désormais connus du grand public et composée des prix Strega Mario Desiati (2019) et Nicola Lagioia (2015) mais également de Lisa Ginzburg, autrice du remarqué Sous ma carapace (Verdier, 2023) ou d’Alessandro Barbaglia et son remarquable coup du fou (Liana Levi, 2022), un roman encensé par Daniel Pennac « qui l’offre à tout le monde » et que nous avions chroniqué : http://www.hebdoscope.fr/wp/blog/la-guerre-des-echecs-aura-lieu/

L’auteur de la saga Malaussène sera lui-aussi présent puisqu’il lira à la Maison de la Poésie Le Lynx (Liana Levi, 2012) de Silvia Avallone. D’autres auteurs comme Marco Missiroli (Chaque fidélité, Calmann-Lévy, 2019) et  Rosella Postorino, autrice il y a quelques années de La goûteuse d’Hitler (Albin Michel, 2019), prix Jean Monnet complèteront cette pléiade d’héritiers de Dante et d’Alberto Moravia.

La Maison de la Poésie comme l’Institut Culturel italien, la Maison de l’Italie, la Sorbonne ou Science Po seront à nouveau les repaires de nos héros littéraires transalpins. C’est d’ailleurs dans la prestigieuse institution de la rue Saint Guillaume que tout débutera avec Karine Tuil et Paolo Giordano.

Tous ces auteurs évoqueront à coup sûr la mémoire de Goliarda Sapienza, la géniale autrice de L’art de la joie (Viviane Hamy) dont 2024 marquera le centenaire de la naissance. Pour l’occasion, un documentaire sera projeté. Côté cinéma, le réalisateur Edoardo de Angelisprésentera Commandant, son nouveau film écrit avec Sandro Veronesi tandis qu’une rencontre professionnelle sur l’édition en France et en Italie se tiendra à l’Institut Culturel italien. Enfin, cette fête de la littérature italienne ne serait pas totale sans la présence du plus italien des auteurs français, Jean-Baptiste Andrea, récent prix Goncourt pour Veiller sur elle (L’Iconoclaste), magnifique saga italienne, qui dialoguera avec Giuseppe Catozzella, auteur de Brigantessa (Buchet-Chastel, 2022), prix des lecteurs aux littératures européennes de Cognac en 2023. Ainsi, quelques mois avant les JO, Paris deviendra l’Olympe des dieux…littéraires italiens.

Par Laurent Pfaadt

Pour retrouver toute la programmation d’ITALISSIMO : http://www.italissimofestival.com/

Eternel Japon

Plusieurs publications mettent en valeur la civilisation japonaise

Le Japon fascine toujours autant. Pourtant, il reste encore, aux yeux de l’Occident, méconnu. Pour s’immerger dans la culture japonaise et y voir un peu plus clair, rien de tel que d’entrer dans le dictionnaire amoureux du Japon de Richard Collasse. L’ouvrage de la collection des dictionnaires amoureux de Plon évoque aussi bien le réalisateur Akira Kurosawa que le Sakura qui « de tous les fantasmes que suscite le Japon, celui du cerisier en fleur, est sans doute le plus ancré dans l’esprit du commun des mortels » en passant par les Shotengai, ces allées commerçantes formant des agoras sociales et le Kyotographie, le premier festival international de photographie au Japon, permet ainsi de découvrir une société complexe, fascinante et parfois déconcertante.


A l’origine, le Japon fut une île de chasseurs-cueilleurs. C’est ce que montre parfaitement le nouveau volume fascinant de la collection des Mondes anciens de Belin. Se fondant sur les dernières découvertes archéologiques, leurs auteurs, Laurent Nespoulous et Pierre François Souyri estiment que les premiers signes d’une activité humaine dans l’archipel remonteraient à 38 000 ans avant J-C. Ces premiers chasseurs-cueilleurs nomades se regroupèrent ensuite dans ce qui constitua les prémisses de structures communautaires organisées en anneaux.

Les troisième et quatrième siècles de notre ère virent ensuite l’émergence d’un pouvoir politique qui, au fil des siècles, se structura. Comme à chaque fois, dans cette magnifique collection richement illustrée, cartes, plans et photos viennent illustrer un propos fort pertinent. Des focus servent également à illustrer des moments-clés ou des bascules de l’histoire comme celui, par exemple, autour du temple bouddhique du Horyu-ji qui est peut-être le plus vieux bâtiment en bois du monde mais montre surtout le poids pris d’une religion devenue en 645, religion d’État. Cette époque – l’ouvrage réserve également des découvertes surprenantes – fut également celle du règne de monarques féminins (VIIe et VIIIe) symbolisé notamment par la mythique Himiko.

Si l’ouvrage prend également soin d’explorer les différentes parties de l’archipel – la partie consacrée à l’île septentrionale d’Hokkaido et aux relations avec les Aïnous est fort intéressant – Laurent Nespoulous et Pierre François Souyri se focalisent sur l’ère d’Heian-Kyo, l’ancien nom de Kyoto, fondée en 794 et qui va structurer le Japon pendant plus de mille ans. A ce titre les deux auteurs estiment que « Heian incarne souvent dans l’imaginaire japonais le premier Japon, celui que l’on a tendance à projeter sur les époques antérieures tant il apparaît comme une évidence ». 

Déambulant littérairement dans les rues de Kyoto, le lecteur suit Pierre François Souyri dans son autre ouvrage, sa nouvelle histoire du Japon actualisée, à travers les ateliers de luxe fabriquant les plus beaux kimonos en soie et à la rencontre des shoguns, des daimyô et bien évidemment des samouraïs, ces barbares devenus fréquentables et qui vont au cours des siècles suivants, occuper des quartiers entiers de la capitale et se hisser jusqu’aux sommets d’un pouvoir qui, notamment durant l’ère Tokugawa se caractérisa par une stabilité institutionnelle ainsi qu’un essor économique durable.

Tout en s’affranchissant de poncifs, Pierre François Souyri insère le Japon dans une histoire globale où quelque soit les civilisations, les mêmes causes produisent souvent les mêmes effets. Ainsi, à la suite de l’ouverture de l’ère Meiji marqué par le transfert de la capitale à Tokyo (1869) et la marginalisation des samouraïs, la dérive d’un empire durant ce qu’il appelle les « années noires » marquées par la corruption et la peur du communisme, conduisit à la catastrophe de la seconde guerre mondiale. « Le coût et l’entretien d’un empire et d’une armée considérable pèse trop sur les finances au moment où la croissance tend à faiblir » écrit ainsi l’auteur. 

Une armée perçue par les Japonais comme un moyen d’ascension sociale et qui, idéologisée et fanatisée, précipita ses enfants dans l’abîme de batailles terribles comme à Okinawa en 1945 (voir interview d’Ivan Cadeau). Mais à la différence de l’Empire romain, l’institution impériale subsista, permettant la sauvegarde et la cohésion d’une civilisation qui, aujourd’hui encore, conserve une forme d’éternité y compris dans notre imaginaire collectif.

Par Laurent Pfaadt

A lire :

Richard Collasse, Dictionnaire amoureux du Japon
Chez Plon, 1312 p.

Laurent Nespoulous, Pierre François Souyri, Le Japon : Des chasseurs-cueilleurs à Heian (-36 000 à l’an mille)
Coll. Mondes anciens, Belin, 538 p.

Pierre François Souyri, Nouvelle histoire du Japon
Aux éditions Perrin, 640 p.

L’Ouzbékistan célèbre sa nouvelle Renaissance

Pour sa septième édition, le congrès international sur l’héritage culturel de l’Ouzbékistan se tenait à Samarcande

Au début du XVe siècle, le sultan Ulugh Beg, poursuivant en cela l’œuvre de son père Tamerlan, engageait la première Renaissance de ce qui ne s’appelait pas encore l’Ouzbékistan en chargeant notamment le mathématicien et astronome Qadi-Zadeh Roumi de constituer ici, à Samarcande, une bibliothèque qui allait regrouper entre ces murs les plus grands savants du monde connu. Quelques six siècles plus tard, de nombreux intellectuels venant du monde entier étaient invités à discourir sur cet exceptionnel héritage culturel.« La promotion de notre héritage culturel constitue une priorité. Beaucoup de choses ont été réalisées mais beaucoup restent à faire. Nous n’en sommes qu’au début » estime ainsi Firdavs Abdulkhalidov, président du conseil d’administration du World Society for the Preservation, Study and Popularization of the Cultural Legacy of Uzbekistan (WOSCU)


Firdavs Abdukhalidov présentant un manuscrit
Copyright WOCSU

Et comme cadre de sa réunion, le WOCSU avait choisi le joyau de l’Asie centrale, à savoir la ville de Samarcande, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2001. Parmi les innombrables richesses qu’Occidentaux, Russes et éminents spécialistes de l’Asie centrale et de la Turquie vinrent évoquer durant trois jours et cinq conférences internationales figuraient des manuscrits islamiques, arabes, perses ou moghols de grande valeur. Traités de médecine, d’astronomie, de géographie, lettres et versions inestimables du Coran, ce septième congrès a ainsi mis en lumière l’exceptionnel patrimoine de ces savants venus à la cour des Timourides. Les grandes institutions du monde entier, du palais Topkapi à Istanbul à la bibliothèque de Cambridge en passant par le musée d’État du palais Tsarskoe Selo qui possède près de 600 pièces ou la bibliothèque de Berlin et son Jahângîr’s album réalisé pour l’empereur moghol Nūr-ud-dīn Muhammad Salīm, présentèrent ainsi leurs trésors qui ont fait, ici, l’objet d’un impressionnant travail de recensement. Le WOCSU a ainsi édité près de soixante-dix publications formant une base de données conséquente de l’héritage et du patrimoine de l’Ouzbékistan où figurent non seulement ces précieux manuscrits mais également le cinéma, les tapis, la céramique, l’art du 20e siècle ou des artefacts.

Jahangir album from Berlin

Cette nouvelle Renaissance voulue et souhaitée par le pouvoir n’en est cependant qu’à ses débuts notamment en archéologie et les chantiers restent nombreux et colossaux. D’ailleurs comme le rappela à juste titre Frederick Starr, expert américain de l’Asie centrale, « l’Ouzbékistan a l’opportunité de changer l’Asie centrale et le monde. Le pays se trouve à l’aube de nouvelles avancées grâce aux découvertes en cours en matière d’archéologie ». Et l’expert de plaider pour le développement de la recherche et de la formation de futurs archéologues qui s’inscriront dans la lignée d’un Edvard Rtveladze, découvreur en 2019 du site de Kampir Tepe et que le congrès a honoré cette année, un an après sa disparition.

Alexander Wilhelm/Charlotte Kramer/Frederic Starr
Copyright WOCSU

Le congrès a également évoqué l’apport des nouvelles technologies qui offrent des possibilités illimitées comme la numérisation de chefs d’œuvres et la création d’un musée virtuel « pour rendre vie à un passé prestigieux qui dépassera les frontières de l’Ouzbékistan » toujours selon Frederic Starr. Toutes ces initiatives doivent ainsi permettre de développer et de renforcer une politique éducative considérée par les autorités du pays comme un puissant levier de développement. Des initiatives visant à démocratiser ces chefs d’œuvre sont ainsi à l’œuvre dans le pays et en dehors comme celle menée par la maison d’édition Faksimile Verlag qui, selon son directeur, Alexander Wilhelm, souhaite « rendre nos contenus édités accessibles au public ». De quoi nourrir une Renaissance qui n’a certainement pas fini de nous surprendre…

Par Laurent Pfaadt

Retrouver toute l’actualité du WOCSU sur :
https://society.uz/

L’étoile bleue de l’Asie

Cité mythique, la fascination pour Samarcande reste entière

Le sultan Ulugh Beg, ce souverain féru d’astronomie qui commanda au savant Abd al-Rahmân al-Sûfi le fameux Catalogue des étoiles fixes se doutait-il qu’il léguerait à l’humanité une étoile patrimoniale qui, huit cents ans plus tard, serait encore admirée, contemplée ? 


Ces richesses patrimoniales, ces beautés architecturales ont ainsi façonné une ville dont on tombe immédiatement sous le charme. Une ville qui, comme dans les contes des Mille et Une nuits, conduisit les souverains à construire des mosquées parmi les plus belles du monde pour les yeux d’une princesse comme ceux, éblouissants, de Bibi Khanoum, épouse de Tamerlan. « L’amour qui n’est pas sincère est sans valeur; Comme un feu presque éteint, il ne réchauffe pas » écrivit le poète Omar Khayyam qui résida dans la cité. Et au vue de la beauté de l’édifice, il semblerait bien que cet amour brûla d’un feu inextinguible y compris dans le cœur de…l’architecte qui selon la légende fut tellement amoureux de la princesse qu’il retarda la construction de l’édifice s’il n’obtenait pas un baiser. Est-ce cet amour inassouvi qui donne à l’ensemble, encore aujourd’hui, une atmosphère unique ? Car à Bibi Khanoum, il y a autre chose, « une énergie incroyable qui invite à la méditation » selon Charlotte Kramer, présidente de la maison d’édition Faksimile Verlag qui reproduisit à l’identique le fameux Catalogue des étoiles fixes d’Ulugh Beg.

Esplanade du Registan
Copyright Sanaa Rachiq

Alors que dire du Registan, cette esplanade de trois mosquées aux dômes turquoises qui allient yeux du tigre et lumière d’un créateur expert en nuances usant ici du soleil comme d’une palette chromatique et dont les pishtak, ces portails en forme d’arc, invitent les visiteurs à pénétrer dans les édifices. S’il est devenu une sorte de carte postale de l’Asie centrale et de l’Ouzbékistan, rien ne vaut de se trouver entouré des medersa d’Ulugh Beg, de Cher-Dor et de Till-Qari avec son fameux dôme turquoise. D’entrer dans le mihrab de la mosquée Tilla-Qori pour être submergé par la puissance et la précision de cet art islamique fait d’or et de mauve. De se trouver dans la cour intérieure de Cher-Dor au milieu de ses arbres verts orangers qui viennent caresser les bleus des façades s’assombrissant dans le crépuscule. Jusqu’au moment où le Registan se met à briller de mille feux, ceux de la modernité rejoignant les soleils à visage humain de Cher-Dor pour donner aux visiteurs un spectacle inoubliable.

Mausolée Gour-Emir
Copyright Sanaa Rachiq

Même la mort, dans cette ville de poètes et de savants, entoure la ville de son linceul bleuté. Dans les mausolées de Gour-Emir, dernière demeure de Tamerlan ou au Chah Zideh, enfilade de mosquées et de mausolées aux gammes de verts et de bleus où touristes croisent jeunes générations, Cette mort voyage dans une barque de jade et de lapis lazuli pour convoyer les vivants au pays des rêves. De son regard bleu cobalt, Shadi Mulk Aga regarde, depuis son mausolée, fidèles venus à la prière et chrétiens admiratifs avec la même bienveillance. Il croise les yeux de mosaïque de Tuman Aka imprégnés des souvenirs d’Ibn Abbas, cousin de Mahomet, d’Ibn Battuta, le grand voyageur expert en bleus des mers mais également ceux des Mongols, des Tatars et bien évidemment d’Ulugh Beg qui les changea en étoiles.

Femmes priant à la mosquée Gour-Emir
Copyright Sanaa Rachiq

Si un astéroïde porte aujourd’hui le nom de Samarcande, la ville reste assurément l’astre majeur de cette civilisation timouride qui a légué à l’humanité quelques-uns de ses plus beaux chefs d’œuvre. Un soleil aux reflets de Venus autour duquel tournent mosquées et palais de cette partie du monde. Des chefs d’œuvre sur lesquels brille toujours cette lumière bleue que capta, à coups sûrs, le sultan Ulugh Beg dans l’observatoire qu’il fit construire ici et qui se reflète sur le cratère de cette lune lunaire portant son nom. Une lune que le grand conquérant décrocha pour Bibi Khanoum.

Par Laurent Pfaadt

Quelques conseils de lecture pour s’imprégner de l’atmosphère de Samarcande :

Le désormais cultissime Samarcande d’Amin Maalouf (Grasset et Livre de poche). Pour connaître la vie d’Ulugh Beg, petit fils de Tamerlan on lira Ulugh Beg, L’astronome de Samarcande de Jean Pierre Luminet (JC Lattes & Le livre de poche).

Ceux qui veulent explorer la Samarcande soviétique devront absolument se plonger dans le dernier roman de Gouzel Iakhina, Convoi pour Samarcande (Noir sur Blanc, 2023) à retrouver ici :

Enfin, une merveilleuse découverte avec l’un des classiques de la littérature ouzbèke et d’Asie centrale, Nuit d’Abd al-Hamid Su­laymân, dit Tchul­pân (vers 1897-1938), (Bleu autour, 2009), roman longtemps interdit sous le communisme pour sa critique du stalinisme – son auteur a été envoyé au goulag et exécuté – et qui conte en 1916-1917, les aventures de deux personnages, une belle adolescente et un voyou, embarqués dans une sorte de conte des Mille et Une nuits moderne. Dans un style résolument cinématographique, cette grande fresque sociale et politique est assurément le « grand » roman ouzbèke à lire ! 

Pour admirer les magnifiques mosquées et trésors de la ville, rien de mieux que de se plonger dans le livre Mosquées de Leyla Ululhani (Citadelles & Mazenod, 304 p. 2018) à retrouver ici : http://www.hebdoscope.fr/wp/blog/dieu-chez-lui/ ainsi que dans le hors-série du magazine Beaux Arts relatif à l’exposition de l’Institut du monde arabe au printemps 2023, Sur les routes de Samarcande. Merveilles de soie et d’or (décembre 2022).

Bibliothèque ukrainienne épisode 7

La guerre va bientôt entrer dans sa troisième année. Si la contre-offensive ukrainienne n’a pas permis de renverser le cours de la guerre, les premières fissures dans le camp occidental comme dans celui de l’agresseur deviennent manifestes. Pologne, Slovaquie et même États-Unis doutent, rechignent malgré l’envoi de chars Abrams tandis que sur le front, les combats continuent et dans les villes, la résilience des habitants commence à s’habituer à la guerre. Un coup d’état raté. Des ministres corrompus limogés. Des réfugiés qui reviennent dans les zones moins exposées d’une guerre qui ne fait plus les gros titres des journaux. Des publications qui se raréfient. Une opinion publique qui se lasse et dont la peur s’est focalisée sur une autre guerre, celle opposant Israël au Hamas. Pourtant, comme en témoigne cette nouvelle sélection, la guerre est partout : sur le front, dans le cyberespace, dans l’économie, dans les cœurs. Si bien que la première dame ukrainienne a récemment lancé ce cri d’alarme : « Ne nous oubliez pas ! » Nous n’oublions pas, Madame Zelensky. Les livres et la littérature sont faits pour cela, pour ne pas vous oublier mais également pour ne pas oublier les crimes qu’ont commis vos agresseurs.


Soldat ukrainien lisant à Bakhmout

Dans le même temps, des bénévoles et des citoyens courageux poursuivent leur travail de reconstruction. Des bibliothèques ouvrent à nouveau et accueillent des enfants qui surmontent leurs peurs et reviennent dans leurs écoles même si les destructions se poursuivent comme à Kherson par exemple et que de nombreux intellectuels (acteurs, journalistes, musiciens et photographes) engagés dans la défense de leur pays continuent à mourir. Ce septième épisode de bibliothèque ukrainienne souhaite rendre particulièrement hommage à Amelina Viktoriia, tuée le 1er juillet 2023 lors d’un bombardement à Dnipro. Autrice de deux romans (Le Syndrome de l’automne ou Homo Compatiens et Le Royaume Idéal de Dom), elle avait fondé le festival de littérature de New-York près de Bakhmout et récoltait pour l’organisation ukrainienne Truth Hounds des informations sur les crimes de guerre commis par les forces russes. Ses livres que nous espérons lire un jour prochain en français resteront, de même que son combat.

Aujourd’hui, selon Library Country Ukraine, près de 242 bibliothèques ont été complètement détruites, 327 partiellement détruites et nécessitant des réparations. Ces destructions ont ainsi entraîné la perte de près de 200 000 livres si bien que l’ONG a démarré une nouvelle campagne baptisée « Books for Ukraine » qui vise à collecter des livres en langue étrangère à travers l’Europe pour alimenter les bibliothèques ukrainiennes dont voici le lien :

https://livelibrary.com.ua/en/news/books-for-ukraine/

D’autres initiatives, localement, se multiplient. A Ternopil, la Chortkiv Public Library a lancé un projet baptisé Library Art Garage permettant aux habitants de se réunir librement autour des livres. Le livre d’art est aussi à l’honneur à Lviv comme un médium artistique. A Mykolaiv, c’est le cinéma qui illumine la bibliothèque. A Odessa enfin, au sein de la bibliothèque publique pour la jeunesse, un programme de gestion du stress à destination des employés et des lecteurs a été instauré en novembre.

Du front aux souvenirs, des journaux aux essais, nous continuons inlassablement à sensibiliser les lecteurs au patrimoine culturel ukrainien et à dénoncer les destructions des sites et biens culturels ukrainiens opérées par l’armée russe dont le chef a fait fermer l’ONG Memorial et a restauré la statue de Felix Djerzinski, le créateur de la Tchéka, l’ancêtre du KGB.

Bienvenu dans ce septième épisode de bibliothèque ukrainienne.

Lettre provenant du Japon

Jonathan Littell, Antoine d’Agata, Un endroit inconvénient, Gallimard, 352 p.

Dans Les Bienveillantes, prix Goncourt 2006, le lecteur suivait Max Aue, SS membre des Einsatzgruppen, ces escadrons perpétuant la Shoah par balles, à Babi Yar, ce ravin où près de 60 000 juifs, des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards furent assassinés avec l’aide d’une partie de la population. Dans Un endroit inconvénient, Jonathan Littell accompagné du photographe Antoine d’Agata est retourné sur le lieu du massacre.

Mais là-bas il n’y a plus rien, « même les ravins ont disparu» dit-il. Jusqu’au moment où lui parvient un écho de Babi Yar. Un écho portant un nom désormais connu de tous: Boutcha. A partir de là, les talents conjugués de Jonathan Littell et d’Antoine d’Agata ont fait le reste. Les témoignages que Littell a recueilli s’insèrent magnifiquement dans les décors dressés par d’Agata. Ils tendent un arc sur lequel passé et présent se confondent et où les témoins se répondent par-delà les époques. Le temps finit par s’estomper et l’histoire universelle, celle qui se répète, se dévoile alors. 

Marion van Renterghem, Le piège Nord Stream, Les Arènes, 220 p.

Tout le monde l’a constaté : l’une des principales conséquences de la guerre en Ukraine est l’augmentation du coût de l’énergie. Celle-ci a une cause : Nordstream, nom de ces deux gazoducs reliant la Russie à l’Europe via l’Allemagne. Deux gazoducs qui explosèrent le 26 septembre 2022, laissant leurs cadavres au fond de la mer.

Mais qui dit cadavre dit meurtre. Conçu comme un thriller où tout est malheureusement vrai, le livre de la journaliste Marion van Renterghem, biographe d’Angela Merkel, nous dévoile ce jeu de dupes qui, selon ses propres termes, s’est avéré un piège machiavélique que Vladimir Poutine tendit à l’Europe. En bon espion qu’il est resté, il y enferma des politiciens cupides – le portrait au vitriol de Gerhard Schröder est saisissant – et prit en otage des opinions publiques qui capitulèrent. Et qui dit meurtre dit mobile. Celui d’une guerre commencée alors même que la victime, l’Ukraine, ne revêtait plus d’importance pour l’Europe.

Finaliste du prix Femina essai 2023, Le piège Nord Stream est une enquête bluffante plongeant dans les abysses de la diplomatie mondiale et le cynisme de considérations économiques. Le livre ressuscite ce cadavre qui se met enfin à parler. Et ce qu’il nous dit n’est pas très agréable à entendre.

Olga et Sasha Kurovska avec Elise Mignot, Journal d’Olga et Sasha, Ukraine années 2022-2023, Actes Sud, coll. Solin, 288 p.

D’emblée la couverture vous happe. Deux femmes, deux sœurs aux regards perdus dans une sorte de no man’s land mental, celui de la guerre qui les a attrapé un 24 février 2022. Celui qui cherche leurs proches, celui qui entrevoit une lumière pourtant tenue. C’est en 2014 que la journaliste Elise Mignot a rencontré Olga à l’occasion de la couverture de la révolution du Maidan. De là naquit une amitié doublée d’un amour de ces deux sœurs ukrainiennes, Olga et Sasha, pour la France et sa langue. Olga, réfugiée en France depuis plusieurs années et Sasha restée à Kiev vont alors engager une première conversation suivie bientôt de cinquante autres et donner corps à ce livre magnifique.

Deux sœurs de chaque côté du miroir de la guerre. Un miroir qu’elles vont traverser durant ces quelques cinquante semaines emportant stupéfaction, inquiétude, panique, déchirement. L’adaptation et la résilience gagnent leurs vies mais la tristesse demeure devant les drames qui se succèdent au fil des pages : Irpine, Marioupol, Borodianka et bien évidemment Boutcha «  le jour le plus noir de toute la guerre » selon Sasha. Nombreux ont été les témoignages sur la guerre en Ukraine. Mais celui-ci possède quelque chose d’autre. Quelque chose d’inoubliable.

Omar Bartov, Contes des frontières. Faire et défaire le passé en Ukraine, Plein jour, 498 p. à paraître le 5 janvier

Après le tour de force que constitua Anatomie d’un génocide. Vie et mort dans une ville nommée Buczacz (Plein Jour 2021), ouvrage célébré par les historiens Jan Gross et Christopher Browning notamment, Omer Bartov professeur à l’université Browns, revient avec ce nouveau livre dans la ville de Buczacz pour explorer les tréfonds psychologiques des communautés qui vivaient côte-à-côte dans ce coin de Galicie.

Dans cette région où vécut sa famille, Omer Bartov montre ainsi comment des voisins que rien n’opposait se sont, au contact de la guerre et de la violence, appuyés sur des mythes pour construire un nationalisme, une haine qui alimenta la tragédie à venir. La lecture de ce livre ne pourra qu’interpeller car elle trouvera indiscutablement des résonances dans l’actualité, qu’il s’agisse de l’Ukraine ou du Proche-Orient, un conflit sur lequel Omer Bartov s’est d’ailleurs exprimé en signant dans le New York Review le 20 novembre 2023, une lettre ouverte en compagnie d’autres historiens dont Christopher Browning sur le mauvais usage de la mémoire de l’Holocauste affirmant notamment que « les dirigeants israéliens et d’autres personnes utilisent le cadre de l’Holocauste pour présenter la punition collective d’Israël à Gaza comme une bataille pour la civilisation face à la barbarie, promouvant ainsi des récits racistes sur les Palestiniens ». Ces contes des frontières revêtent indiscutablement une dimension universelle.

François Heisbourg, Les leçons d’une guerre, Odile Jacob, 208 p.

Après un an de guerre, François Heisbourg, conseiller spécial à la Fondation pour la recherche stratégique et auteur de nombreux ouvrages tire dans cet ouvrage les premières leçons de ce conflit qui a déjà changé le monde. Et en dix leçons, il convoque l’histoire et la géographie pour expliquer les ressorts à l’œuvre dans cet affrontement et insiste tantôt sur les transformations de l’art de la guerre tantôt sur ses permanences. Pour autant, François Heisbourg n’en oublie pas l’impact de cette guerre sur nos sociétés profondément affectées par le conflit et ses conséquences inconscientes qui se répercutent sur nos démocraties par ailleurs déjà fragiles.

Malgré le manque de recul, il est évident que la guerre en Ukraine constitua un moment décisif dans l’histoire de l’Europe marquée notamment par le retour de l’Allemagne dans le concert des puissances militaires plus de soixante-dix ans après la fin de la seconde guerre mondiale. Mais le grand mérite du livre est d’élargir la focale, de placer cette guerre sur l’échiquier de la géopolitique mondiale, en faisait de cette dernière le cavalier de la crise larvée entre les Etats-Unis et la Chine autour de Taïwan. Un cavalier qui, pour l’instant, ne semble pas être celui de l’apocalypse. Mais pour combien de temps ?

Anna Applebaum, Famine rouge , Folio Histoire et Philippe et Anne-Marie Naumiak, Ukraine 1933 : Holodomor, éditions bleu et jaune, 312 p.

Il y a quatre-vingt dix ans, Staline déclenchait en Ukraine une terrible famine qui allait faire entre quatre et cinq millions de morts. Longtemps cachée – le dictateur du Kremlin empêcha non seulement quiconque de sortir du pays mais veilla à interdire l’accès à la vérité malgré l’action du journaliste britannique Gareth Jones – l’Holodomor (« extermination par la faim ») mit du temps à entrer dans la mémoire de l’humanité. Aujourd’hui trente-trois Etats dont la France qui ne le fit que le 28 mars 2023 – la mise au ban de la Russie aidant – ont reconnu cette famine comme un génocide. Pour autant, les choses n’évoluèrent que tardivement – durant les années 2000 – y compris en Ukraine et pendant longtemps, le négationnisme prévalut, un négationnisme sciemment entretenu par un état soviétique qui non seulement commis le plus terrible des crimes mais s’employa à effacer toute trace, y compris dans les archives, de ce dernier.

A l’occasion de l’anniversaire de cet évènement qui conduisit des familles entières à s’entre-dévorer, plusieurs livres reviennent sur l’Holodomor. Anne Applebaum, journaliste et lauréate du prix Pulitzer en 2004 pour son travail sur le goulag (Goulag, une histoire, Grasset,  2005) raconte ainsi à partir d’archives et de documents inédits cette « famine rouge » comme elle l’appelle qui emporta paysans pauvres et enfants mais également une grande partie de l’intelligentsia ukrainienne. Certaines scènes sont parfois difficiles – l’auteur reconnaît d’ailleurs avoir été éprouvé par son écriture – mais la révélation et la consignation de la vérité historique dans les livres est à ce prix. Anne Appelbaum montre que si l’Holodomor était à l’origine dirigée contre les paysans riches, les koulaks, elle se répandit à l’ensemble d’une population ukrainienne que Staline voulait briser.

Parmi ces enfants, il y eut des survivants qui aujourd’hui disparaissent. Les éditions bleu et jaune – comme le drapeau ukrainien – publient quant à elles un document exceptionnel sur cet évènement majeur de l’histoire ukrainienne : ll’Holomodor vue par ses victimes. Vitali Naumiak (1926-2011) n’avait que sept ans lorsque se déclencha cette famine. Egalement rescapé de l’occupation nazie, il s’exila aux Etats-Unis puis en France où il devint professeur d’optique. Ses deux enfants, Philippe et Anne-Marie Naumiak retracent dans leur livre l’incroyable destin de leur père en y agrégeant les témoignages d’autres survivants. Un livre fondamental pour graver dans la mémoire des hommes celles non seulement des survivants de l’Holodomor et des morts afin d’éviter que ces derniers ne tombent dans l’oubli.

Golda Meir, Ma vie, traduit de l’anglais par Georges Belmont et Hortense Chabrier, éditions Les Belles Lettres, 672 p.

Enfin, même si nous n’oublions pas l’Ukraine, nous ne pouvions terminer ce septième épisode sans tracer un parallèle entre les conflits qui opposent l’Ukraine et la Russie d’un côté et Israël et le Hamas de l’autre, pour rappeler que de nombreuses personnalités politiques et intellectuelles israéliennes nées avant la création de l’État d’Israël en mai 1948 furent originaires d’Ukraine. Certains subirent la Shoah et survécurent avant d’émigrer en Israël comme les écrivains Aharon Appelfeld (1932-2018), prix Médicis étranger en 2004 pour Histoire d’une vie (L’Olivier) ou Shmuel Yosef Agnon, premier auteur de langue hébraïque à avoir reçu le prix Nobel (1966) qui naquit à Bucazacz en Galicie où se prennent place les ouvrages d’Omer Bartov.

Du côté des politiques, le père d’Ytzakh Rabin, futur Premier ministre (1992-1995) naquit lui-aussi en Ukraine, près de Kiev comme Golda Meir. L’ancienne Première ministre (1969-1974) évoque ainsi dans ses mémoires aujourd’hui rééditées son enfance ukrainienne, ses paysages, les mendiants et les Cosaques qui l’effrayaient. « Je me souviens surtout de Pinsker Blotte comme nous l’appelions chez nous, ces marécages qui m’apparaissaient comme des océans de boue et qu’on nous apprenait à éviter  comme la peste » écrit-elle. Des marécages qui engloutiront un monde et ses habitants quelques années après.

Par Laurent Pfaadt

Arabian Days

La première édition d’Arabian Days, festival réunissant diverses manifestations autour de la langue arabe se tiendra du
15 au 18 décembre 2023 au centre d’exposition
Manarat Al Saadiyat d’Abu Dhabi.


Organisé par l’Abu Dhabi Arabic Language Centre (Centre de la langue arabe d’Abu Dhabi) issu du Département de la culture et du tourisme d’Abu Dhabi, il présentera un programme dynamique et pluridisciplinaire réunissant des spécialistes de la création du monde entier afin de célébrer la langue arabe sous toutes ses formes. Musiciens, poètes, artistes et interprètes accueilleront un public multigénérationnel arabophone et non arabophone afin d’explorer à la fois l’héritage mais également la créativité contemporaine de la langue arabe. « Le festival invite les visiteurs à se rassembler pour découvrir et célébrer la richesse de la langue sous toutes ses formes créatives. Que l’arabe soit votre langue maternelle ou un nouveau voyage linguistique, le festival promet des expériences enrichissantes conçues pour le plaisir de tous » estime HE Dr. Ali bin Tamim, Président de l’Abu Dhabi Arabic Language Centre.

Manarat al saadiyat

Placé sous la figure tutélaire d’Irène Domingo, directrice de la Casa Arabe de Madrid, institution créée en 2006 et visant à renforcer les liens entre l’Espagne et les pays arabes, qui prononcera la discours inaugural, cette première édition aura pour thème le langage de la poésie et des arts. Les visiteurs et spectateurs pourront ainsi à assister à des discussions et des dialogues entre éminents spécialistes de la langue arabe, s’imprégner de la mémoire de grandes figures littéraires comme Khalil Gibran, Naguib Mahfouz ou May Ziadé, écouter le grand joueur de oud irakien Naseer Shamma et assister aux créations live de l’artiste libanais de street art Georges Ekmekji. De belles rencontres en pespective donc…

Par Laurent Pfaadt

Arabian Days 15-18 décembre 2023, Abu Dhabi

Pour retrouver toute la programmation d’Arabian Days : https://alc.ae/arabian-days/about/

L’orphelinat de la mémoire

Le centre de la porte Grodzka-théâtre NN à Lublin tente de redonner un nom et une identité à tous les juifs exterminés de la ville

Un homme creuse même si on lui a dit qu’ici, il ne subsistait aucune trace. Qu’il n’y avait plus rien. Pourtant il continue. Soudain retentit un bruit sourd comme venu du fond des âges. Comme tiré de l’oubli. Quelque chose était bien là. Des voix, des images issues d’une culture que l’on croyait à jamais perdue. Tomasz Pietrasiewicz s’arrête, regarde autour de lui. La mémoire est revenue.


Ils ont été assassinés à Majdanek, Belzec ou Sobibor par des nazis qui pensaient leur ôter non seulement leur vie mais également leur identité. Jusqu’à leur souvenir. C’était sans compter quelques aventuriers de la mémoire comme Tomasz Pietrasiewicz, directeur du centre de la porte Grodzka – Theatre NN et metteur en scène. Voilà plus de trente ans, depuis le début des années 1990 lorsqu’il a créé à partir de rien le théâtre NN de la porte Grodzka, qu’il recense et ressuscite la mémoire des juifs de Lublin. Pourtant Tomasz Pietrasiewicz ne savait absolument pas se servir de cette pelle historique et ne nourrissait qu’intérêt mineur pour les questions de mémoire, lui le diplômé de physique. « Pendant longtemps, cette  question m’intéressait pas. Puis je me suis rendu compte du lieu où je me trouvais » reconnaît-il aujourd’hui.

Dans cette tombe anonyme, de cette fosse de la mémoire pareille à ces charniers que les nazis ont répandu sur le sol de la région de Lublin et de la Pologne, Tomasz Pietrasiewicz s’active alors pour redonner vie à ces milliers d’histoires en les accueillant dans cet orphelinat de la porte Grodzka située tout près d’un parking qui a recouvert maisons et synagogues du quartier juif. Il y a avait donc urgence.

La quête des disparus de Lublin est ainsi lancée et depuis, Tomsaz Pietrasiewicz œuvre pour collecter les témoignages de cette population juive qui comptait jusqu’à 43 000 individus sur les 120 000 habitants de la ville de Lublin et que l’Aktion Reinhard – l’opération d’extermination des juifs de Pologne – a réduit au silence. « Je veux redonner à ces gens leurs histoires et je prends la responsabilité de ce qui n’existe plus » affirme-t-il. Le chantier fut titanesque et un travail de collecte considérable a été entrepris conduisant à recenser 1300 rues et plus de cinq mille heures de témoignages. Au final, les 43 000 dossiers personnels des juifs de Lublin se trouvent entreposés dans cet orphelinat de la mémoire où l’on vient du monde entier, d’Israël, des Etats-Unis, d’Australie ou d’Europe pour retrouver des parents, des grands-parents, un frère, une sœur ou des proches qui ont péri lors de la Shoah. Les retrouvailles dans ces lieux austères et métalliques sont toujours emprunts d’une intense émotion. « Certains craquent. D’autres fondent en larmes » rappelle Tomasz Pietrasiewicz dont l’action a été saluée par de nombreux intellectuels (Agata Tuszyńska, Julia Hartwig) et lui valut plusieurs prix dont celui d’Irena Sendler, du nom de cette résistante polonaise qui sauva des milliers d’enfants juifs et récompense deux personnes, l’une aux Etats-Unis et l’autre en Pologne, qui enseignent le respect et la tolérance.

Le projet financé à 100 % par la ville de Lublin a même donné lieu en 2011 à une exposition baptisée « Lublin Mémoire d’un lieu » où un mur de voix a permis de faire entendre celles qui se sont tues mais également celles des Justes qui ont sauvé les juifs de Lublin. Aujourd’hui, le centre de la porte Grodzka accueille non seulement ce mémorial mais également un théâtre, des projets sur l’apiculture ou les briqueteries de la ville et promeut un important volet éducatif et pédagogique à destination des écoles. Grâce à cela, le personnel du centre combat chaque jour l’oubli. Pour autant, le travail de mémoire entrepris par le Centre et son directeur ne s’arrête jamais car de nombreux dossiers parmi ces 43 000 restent vides par manque d’informations. Tomasz Pietrasiewicz n’a donc pas fini de creuser.

Par Laurent Pfaadt

Pour en savoir plus et visiter le Centre de la Porte Grodzka – théâtre NN rendez-vous sur leur site : https://teatrnn.pl/en/

Zamosc, le rêve d’un homme devenu celui de tous

Celle que l’on surnomme la « Padoue du Nord » ou la « perle de la Renaissance » en raison de la symétrie de ses rues n’a rien à envier à sa cousine italienne tant la beauté de ses rues et de sa grande place est manifeste. Elle invite ainsi à se perdre sans se perdre. Fondée en 1580 par Jan Zamoyski, chancelier du roi Sigismond II de Pologne, qui la conçut comme son bien privé et la voulut, sur cette terre inhospitalière de l’est de la Pologne, comme la matérialisation de la cité idéale imaginée par les savants d’une Renaissance que Zamoyski observa en Italie durant ses études.  


La grande place du marché, un carré de cent mètres de côté abritant de magnifiques immeubles colorés de style arménien, est considérée à juste titre comme l’une des plus belles de Pologne. Sur cette dernière se trouve l’hôtel de ville et sa tour de l’horloge haute de 52 mètres qui complète un centre-ville où il possible d’admirer le Palais Zamoyski et les vestiges de l’ancienne synagogue. Le chancelier Zamoyski installa également, non loin de la forteresse, une académie militaire qui, aujourd’hui, permet aux apprentis chevaliers et autres barons de Münchhausen en herbe de s’exercer au tir à canon, rien que cela !

L’esprit Renaissance que Jan Zamoyski insuffla à la ville ne se retrouve pas uniquement dans sa conception urbanistique résolument moderne mais également dans l’esprit de tolérance qui imprégna la ville jusqu’à la seconde guerre mondiale et où vécut et prospéra la seule communauté juive sépharade de Pologne. D’ailleurs, Jan Zamoyski édifia, alors que l’Europe était ravagée par les guerres de religion, des lieux de culte pour catholiques, protestants et juifs.

D’ailleurs quelques enfants juifs de la ville demeurèrent célèbres notamment Rosa Luxembourg, symbole de la révolution spartakiste en Allemagne en 1919, Joseph Epstein, résistant communiste à Paris, arrêté en compagnie de Missak Manouchian et fusillé au mont Valérien le 11 avril 1944 et Czslawa Rowka, la jeune fille de 14 ans photographiée par Wilhelm Brasse et qui orne la couverture du livre de Luca Crippa et Maurizio Onnis, Le photographe d’Auschwitz (Alisio Histoire) paru ces jours-ci.

Par Laurent Pfaadt

Inscrite depuis 1992 sur la liste du World Cultural Heritage de l’UNESCO, Zamosc vaut donc assurément plus qu’un détour.

Pour plus d’informations sur la ville : http://www.turystyka.zamosc.pl/en/ et https://www.pologne.travel/fr/quoi-visiter/patrimoine/sites-unesco/zamosc-la-cite-renaissance