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29 ème Festival International du Film Fantastique de Gérardmer

L’année dernière, le festival s’était trouvé confronté à un adversaire de taille, le COVID. La pandémie s’était installée durablement dans nos vies, et avait failli priver les amateurs de films de genre de leur frisson annuel. C’était sans compter sur la volonté des organisateurs, qui avaient réussi à maintenir la manifestation en la proposant en format dématérialisé. Un festival intégralement en ligne, histoire de montrer que Gérardmer n’avait pas dit son dernier mot et qu’il en faudrait plus pour annuler l’événement.


En cette fin de mois de janvier 2022 le festival a réinvesti les salles, un soulagement pour les habitués. Car le spectre de la pandémie n’était jamais loin, et jusqu’au bout l’incertitude quant au maintien de l’événement a plané dans l’esprit du public. La fréquentation était bonne, identique à 2020, ce qui était surprenant vu les contraintes de pass vaccinal + gestes barrières imposés aux spectateurs (masque obligatoire dans les salles de projection, restaurants, bars, lieux fermés….). Mais les amateurs étaient présents, avec toujours cette capacité inimitable à chauffer les salles. Avec 10 films en compétition le festival avait vu grand, et les membres des jurys avaient tous répondu à l’appel. Julie Gayet était présidente du Jury Compétition longs-métrages. Elle était assistée de Grégory Montel, Alexandre Aja (un habitué du festival), Suliane Brahim, Valérie Donzelli, Mélanie Doutey, Bertrand Mandico et Pascal-Alex Vincent.

Pour la compétition courts-métrages, c’étaient les jumeaux Ludovic et Zoran Boukherma (ils nous avaient donné l’excellent Teddy l’année dernière à Gérardmer) qui se chargeaient de la présidence. Ils étaient assistés de Shirine Boutella, Saïda Jawad et Antonin Peretjatko. Le millésime était bon, nous allons évoquer certaines péloches sortant du lot.

On a commencé notre voyage avec She Will, film du Royaume-Uni mis en scène par Charlotte Colbert et sélectionné dans le cadre de la compétition officielle. Lors de sa première projection à l’Espace Lac, la comédienne principale, Alice Krige, est montée sur la scène pour présenter le film, dans lequel elle interprète une ancienne star vieillissante. Très habile dans le sous-entendu, She Will nous permet de croiser cette vieille trogne de Malcolm McDowell et de partager la psyché ô combien perturbée de son personnage principal.

Saloum, production franco-sénégalaise, était un film de genre bien sympathique. Le producteur Alexis Perrin et le comédien principal Yann Gaël avaient expliqué la genèse du film à un public toujours accueillant. Le long-métrage s’articulait autour de la cavale sanguinaire d’une équipe de mercenaires à travers la Guinée Bissau, la Gambie et le Sénégal. Saloum propose un étonnant mélange des genres qui fonctionne bien. Un film fantastique en langue française que l’on aimerait bien voir distribué.

Le film taïwanais The Sadness, était présenté en compétition du festival. Alors là même les plus fatigués des spectateurs ne risquaient pas de s’assoupir, tant le long-métrage proposait un cocktail survitaminé à base de gore (beaucoup) et de sexe (un peu). Dans cette histoire de virus qui se propage dans les rues de Taïwan, nous suivons la course effrénée de Jim et Kat. Le metteur en scène Rob Jabbaz n’y va pas par quatre chemins. Il parvient à choquer, ce qui est un des impératifs du sous-genre des « films d’infectés » tout en débordant sur des terrains plus sensibles. Le film nous fait partager une forme de poésie dans la tragédie, même si celui-ci est devenu plus célèbre pour son horreur décomplexée.


Puis Paco Plaza faisait son entrée, 14 années après son passage fracassant à Gérardmer avec le premier REC (récompensé par 3 Prix à l’époque, celui du Jury, du Jury Jeunes, et du Public), coréalisé avec Jaume Balaguero. Le réalisateur est monté sur la scène du Lac afin de présenter La abuela, présenté en compétition. Son film nous a embarqué dans un cauchemar éveillé aux côtés de son personnage principal, Susana, appelée au chevet de sa grand-mère (la abuela en question) qui a fait un avc. Le film se clôt sur une conclusion glaçante, comme on les aime à Gérardmer. Le film fut récompensé par le Prix du Jury (ex-aequo avec SHAMAIN de Kate Dolan).

Mona Lisa and the Bood Moon est réalisé par la réalisatrice américaine d’origine iranienne Ana Lily Amirpour (qui nous avait donné il y a déjà 8 ans l’étonnant A Girl Walks Home Alone at Night, film de vampire en noir et blanc dans un enfer iranien). Le spectateur y suivait les errances d’une jeune fille au coeur de la Nouvelle-Orléans. Échappée lors d’une nuit de pleine lune d’un hôpital psychiatrique où elle était enfermée depuis plus de dix ans, Mona Lisa Lee est une jeune fille dotée de pouvoirs paranormaux. Elle va découvrir un monde qu’elle ne connaît pas. Emmenée par une bande-son phénoménale (le film a été récompensé par le Prix de la Meilleure Musique), la cavale de Mona invite le spectateur à une vision finalement optimiste du monde. Ana Lily Amirpour fait un portrait de l’innocence, confrontée à l’inconnu, mais sous l’angle de la bienveillance. Avec ses personnages bien écrits (et un contre-emploi de Kate Hudson, ici à des années-lumière de ses rôles habituels) et ses éléments de comédie habilement mêlés au fantastique, Mona Lisa and the Blood Moon est une pellicule inclassable. Le film aurait bien mérité un prix supplémentaire.

Dans le film d’animation japonais de Takahide Hori intitulé Junk Head il est question de la survie de l’espèce humaine dans un futur lointain. Les hommes sont devenus éternels, mais ne peuvent plus se reproduire. Un humanoïde est envoyé au plus profond de la Terre, afin de comprendre ce que sont devenus les madrigans, ces créatures créées par l’homme pour les servir. Les personnages animés en stop-motion sont étonnants (la créature d’Alien fait plusieurs apparitions remarquées), et s’expriment via un mélange de borborygmes incompréhensibles, onomatopées et sons étouffé. Le film questionne sur la vie, la mort avec des personnages qui deviennent attachants.

After Blue (Paradis sale), le délire (sans connotation négative) proposé par Bertrand Mandico ne laisse par insensible. Dans ce film de science-fiction présenté hors compétition, Bertrand Mandico nous invitait à rejoindre Roxy, fille de Zora, sur la planète After Blue. Sur cette planète uniquement peuplée de femmes, Zora, jeune fille un peu fantasque, aurait commis l’irréparable, libérer une meurtrière, Kate Bush (!!!). Elle devra partir à sa poursuite pour l’éliminer. Le long-métrage de Bertrand Mandico se dévoile très vite. L’histoire nous offre des tableaux visuels inédits, somptueux, et des dialogues surréalistes. Tout à fait à sa place à Gérardmer, After Blue a laissé une impression étrange à l’issue de sa projection. Au point de se demander si on avait réellement assisté à certaines scènes, ou plutôt rêvé…

Le Hongrois Post Mortem, en compétition, met en scène un jeune rescapé de la Grande Guerre, Tomas, qui revient à la vie civile comme photographe des défunts. Il met en scène ceux-ci dans des décors propres à leur entourage, les clichés prenant place ensuite dans les albums de famille. Revenu d’entre les morts, Tomas croit au paranormal, et éprouve une réelle empathie envers les morts. Dans le village où il a été invité les fantômes des défunts se manifestent. Avec son histoire originale et ses moyens limités, le réalisateur hongrois Péter Bergendy a réussi un subtil mélange entre surnaturel et poésie (voir les scènes où Tomas est aux côtés des familles ayant retrouvé la paix). Post Mortem relâche le spectateur sur une impression étrange, entre légèreté et exaltation.

Censor de la galloise Prano Bailey-Bond, était présenté hors compétition. Nous y suivons le quotidien d’Enid Baines, fonctionnaire travaillant pour le bureau de la classification des films en Angleterre. Son rôle à la commission de censure est de s’assurer que les films proposés au public ne sont pas de nature à le traumatiser ou le pousser à la violence. Les nasties mettaient en scène une ultra-violence et un gore assumé et constituaient une défiance criante pour l’establishment d’alors. Avec son petit côté « Peter Strickland », pour le travail sur les sens et la perception, Censor devient de plus en plus oppressant au fil des scènes, pour se conclure par un final tout en fureur.

Autre bonne surprise, Ogre d’Arnaud Malherbe. Présenté en compétition, le film fut projeté à la séance de 20H00 à l’Espace Lac, et fut précédé par la cérémonie-hommage au cinéaste britannique Edgar Wright qui était présent. Celui-ci fut présenté par Alexandre Aja, avant de prendre la parole devant un public conquis. Edgar Wright laissa ensuite la place au réalisateur Arnaud Malherbe. Ogre raconte le nouveau départ que prend une mère et son fils, Chloé et Jules, partis loin d’un époux/père abusif et violent pour s’installer dans un petit village du Morvan. Chloé est accueillie chaleureusement, elle sera la nouvelle institutrice d’une école rouverte pour l’occasion. Dans le village le sujet sur toutes les lèvres est celui de la bête sauvage qui rôde, et s’attaque au bétail des agriculteurs. Pour Jules, qui souffre de surdité, un ogre erre dans la forêt voisine, c’est lui qui s’en prend aux bêtes et a enlevé le disparu. Pour brouiller un peu plus les pistes, il introduit le personnage du médecin du village, interprété avec une (trop ?) grande ambiguïté par le comédien Samuel Jouy. La surdité de Jules est l’occasion de pure frayeur, le gamin enlevant ses prothèses auditives aux moments-clefs. Le film se laisse regarder avec plaisir, avec une fin très ambigüe.

Dans The Innocents du Norvégien Eskil Vogt le spectateur suit un groupe de jeunes enfants habitants dans une banlieue nordique. Les nouveaux venus vont se mêler aux résidents, et découvrir qu’ils partagent certains pouvoirs paranormaux. Dès les premières scènes on ressent le trouble lié à la cruauté si particulière dont seuls les enfants sont capables. The Innocents ne s’embarrasse pas de spectaculaire inutile. Eskil Vogt s’appuie avant tout sur l’émotion et la suggestion. Mention spéciale à la comédienne norvégienne Alva Brynsmo Ramstad qui crève l’écran dans le rôle d’Anna, la grande sœur handicapée de l’héroïne, et à Rakel Lenora Flottum qui incarne le rôle principal, Ida. Celle-ci alterne le côté inexpressif et la spontanéité naturelle des enfants avec une facilité déconcertante. Le film fut doublement récompensé à Gérardmer, avec le Prix de la Critique et celui du Public.

Avec le délirant Crabs, projeté lors de la Nuit Décalée, il s’agissait de fournir un délire digne des pires soirées vidéo de notre adolescence. Et force est de reconnaître que le film remplit parfaitement sa mission. Dans cette histoire de crabes modifiés suite à des radiations, les comédiens en font des tonnes, les crabes improbables le disputent à la monstrueuse créature finale, la musique tonitruante côtoie des dialogues stupides à souhait sans le moindre complexe. Peirce M Berolzheimer assume le côté délire sans queue ni tête de Crabs, et finalement son film s’avère une petite bouffée d’oxygène au coeur de projections plus anxiogènes qui font le quotidien du festival.

Eight for Silver du britannique Sean Ellis, qui nous avait déjà présenté The Broken lors de l’édition 2008 du festival. Nous y suivons John McBride, pathologiste appelé à la rescousse au coeur d’un village de la France rurale à la fin du 19ème siècle. Des événements surnaturels mettent le village à feu et à sang. Les légendes tziganes auraient ressuscité un monstre carnassier proche du loup-garou. Tant mieux, à Gérardmer on adore les loups-garous ! La photographie est réussie, en particulier par temps obscur, dans les brumes qui envahissent la forêt et les marécages au petit matin. Un récit que les amateurs ont apprécié, entre bestiaire imaginaire, poésie et malédiction.

Voilà, c’en est fini de ce tour d’horizon de la 29ᵉ édition du Festival International du Film Fantastique de Gérardmer. En renouant avec son public, la manifestation a prouvé qu’elle n’a rien perdu de son pouvoir d’attraction. Avec 40 000 spectateurs, le festival a retrouvé les chiffres de l’année 2020, et confirme sa place au coeur du genre. Les spectateurs ont progressivement quitté la Perle des Vosges, et pensent déjà à la prochaine édition. La 30ᵉ, qui devrait nous réserver bien des surprises…

Jérôme MAGNE

Shalom Europa

14ème édition du festival du film israélien en Alsace

Avec une programmation réduite mais riche de films visibles là, et pas ailleurs, le festival  devrait attirer les spectateurs curieux d’un cinéma exigeant, miroir de la société israélienne dans sa diversité. Les équipes de films seront présentes. Du 12 au 16 juin, 8 films seront projetés au cinéma Star à Strasbourg, ainsi qu’au Trèfle à Dorlisheim et au Bel Air à Mulhouse.

La société israélienne est composite et plurielle, enrichie par la venue de communautés juives du monde entier. L’intégration ne s’est pas toujours faite sans peine. Deux documentaires donnent la parole aux femmes et aux hommes qui ont souvent tout quitté de leur pays d’origine pour s’installer en Israël. Qui sait que les juifs d’Ethiopie sont partis de villages en cases, ont quitté leur maison en terre battue ? Quel courage leur a-t-il fallu pour partir et quel combat ont-ils dû mener une fois en Israël ? « Tous ceux qui l’ont vu ont été scotchés par Yerusalem » nous a confié l’organisatrice du festival. La rencontre sera  assurément passionnante pour en débattre avec Levi Zini, le réalisateur. Quant aux Mizrahim, les juifs sépharades venus du Maghreb et les orientaux, ils ont eu beaucoup de mal à être acceptés comme citoyens à part entière dans la société israélienne dirigée par l’élite ashkénaze. Ils ont tôt perdu leurs illusions. La Terre promise n’était pas si accueillante. Projeté en exclusivité le 12 juin, en présence de la réalisatrice Michale Boganim, Mizrahim est un documentaire intéressant sur l’histoire et la mémoire d’un passé qu’Israël voudrait oublier.

L’audace est au rendez-vous quand l’histoire est visitée par l’humour. La bataille tragique de Nitzanim pendant la guerre d’Indépendance a été traitée contre toute attente de manière loufoque. Le grand réalisateur israélien Avi Nesher  a opté pour un ton gai et explosif dans Image of Victory ou comment pour rattraper leur défaite, un groupe de Frères musulmans égyptiens veut éradiquer la colonie juive et c’est un cinéaste égyptien en dépression qui a participé aux événements qui en fait le récit, trente ans plus tard.

Quand c’est la fiction qui traite de l’histoire d’Israël et de l’apport de ses communautés qui en constituent la société, l’intime touche à l’universel. Quid des migrants quand ils arrivent dans un pays où ils sont mal accueillis ? Qui sait que les juifs de l’ex union soviétique sont venus à leur tour en Israël, rencontrant des difficultés pour se faire accepter ? C’est le cas de Tamara, immigrée ukrainienne, dans More than I deserve. Elle vit seule avec Pinhas. Tamara n’est pas pratiquante alors que son fils veut faire sa Bar Mitzvah. La rencontre de leur voisin, le très religieux Shimon va changer leur vie. C’est l’émotion qui l’emporte avec les Cahiers noirs que présentera aux strasbourgeois Shlomi Elkabetz, le frère de la grande et regrettée Ronit ElKabetz, souvent mise à l’honneur dans les précédentes éditions du festival et qui nous a quittés en 2016. En deux volets, intitulés Viviane et Ronit, qui seront projetés dans la foulée, Shlomi ElKabetz parle de l’histoire de sa famille et de sa sœur. Pour les afficionados de l’actrice, c’est un film ovni, mêlant images d’archives, fiction et réalité, passé et présent.

L’édition 2020 du festival avait été annulée à cause de la Covid et deux films réalisés en 2019 avaient retenu l’attention des organisateurs : God of the piano et Back to Maracana. Jamais distribués en France, c’est l’occasion ici de les découvrir. Le réalisateur Itay Tal viendra à Strasbourg avec son actrice Naama Preis. Dans ce film, elle joue une pianiste virtuose qui ne supporte pas de mettre au monde une fille atteinte de surdité, allant jusqu’à échanger son bébé à la maternité. Il serait dommage d’en déflorer l’intrigue et son incroyable fin ! Très bon film également que ce road movie motivé par la passion du football pour trois générations de garçons, grand-père atteint d’une grave maladie, père et fils en conflit, entraînés dans un voyage mouvementé  vers le Brésil pour assister à la Coupe du Monde de foot, à l’été 2014. L’acteur Asaf Goldstein accompagne ce film pour une rencontre avec les spectateurs.

Par Elsa Nagel

Le programme complet et la grille des projections est disponible dans les cinémas Star et Star St Ex. Pour les projections au Trèfle et au Bel Air, se connecter à leur site :
http://www.cinemadutrefle.com
https://www.cinebelair.org

Les Passagers de la nuit

un film de Mikhaël Hers

C’est l’apanage des réalisateurs de talent … Mikhaël Hers fait entendre sa petite musique, de film en film, toujours surprenante. On avait aimé Ce sentiment de l’été et Amanda. Avec Les Passagers de la nuit, le sentiment pregnant du manque de ce qui n’est plus nous étreint encore mais ce n’est pas de la tristesse, plutôt une mélancolie qui rend triste et heureux à la fois, et nous accompagne longtemps.


10 mai 1981, Mitterrand est élu, c’est la fête dans les rues. Immersion en ces années 80 en compagnie d’Elisabeth que son mari a quittée et de ses deux enfants, Matthias et Judith qui vont grandir. Ils habitent Beaugrenelle, à Paris, dans le 15ème, un quartier de tours, peu filmé au cinéma, avec ses espaces hétéroclites pourtant très inspirants. L’appartement d’Elisabeth aux grandes fenêtres qui donnent sur d’autres immeubles crée un vertige urbain. Elisabeth, Charlotte Gainsbourg (magnifique dans ce rôle) est fan d’une émission radio émise la nuit. Comme elle doit gagner sa vie, elle postule à un emploi auprès de l’animatrice de l’émission (Emmanuelle Béart). En ces années 80, les audaces sont encore permises et Elisabeth est facilement accueillie. Qu’elle soit mal payée n’est pas si grave pour elle. C’est l’épanouissement personnel qui est important, le sentiment d’être à la bonne place – ou bien la chercher, comme le fait Matthias, personnage à travers lequel Mikhaël Hers interroge l’adolescent qu’il a été. Quand la jeune Talulah, une SDF, entre dans leur vie, elle les révèle à eux-mêmes, à leurs doutes, leur fragilité.

© Pyramide Distribution
Copyright Pyramide Distribution

Mikhaël Hers est un passionné de ces années qu’il a traversées quand il était enfant et notamment de ses musiques. Le tournage dans les décors et au milieu des objets de cette presque fin du 20ème  siècle a dû être jubilatoire. Il ne s’agissait pas de faire une reconstitution muséale. Le film est tissé de plusieurs sources d’images, de différents formats dont des archives, de manière à faire éprouver de manière sensorielles ces années 80, années qui ont vu l’émergence de nouveaux réalisateurs. Sur le toit de l’immeuble, un néon dans la nuit renvoie à l’esthétique de Beineix même si Mikhaël Hers dit ne pas connaître ses films, mais aussi de Wim Wenders, cité avec une affiche de Paris Texas. Et c’est une icône qui hante le film, une icône et une figure emblématique de ces années 80 où gagne la désillusion. Pascale Ogier habite le film, l’actrice trop tôt disparue, que l’on retrouve avec Lucchini dans un extrait des Nuits de la pleine lune de Rohmer ou encore dans un extrait de Pont du nord de Rivette. Les Passagers de la nuit s’ouvre sur le personnage d’une jeune femme, sac au dos, peut-être aussi une réminiscence de Mona, Sandrine Bonnaire dans Sans toit ni loi. Le personnage de Talulah fait écho à Pascale Ogier. Elle est accueillie par Elisabeth, démunie face à la détresse de la jeune fille et à ses addictions, Matthias tombe amoureux d’elle mais elle disparaîtra de leur vie comme elle y est apparue. Elle est l’incarnation de son destin tragique. Comme depuis quelques films (Avita, Slalom), Noée Abita impressionne la pellicule comme rarement avec un regard d’une intensité qui l’inscrit dans les futurs grandes. Talulah est aussi l’incarnation du deuil qu’Elisabeth doit faire de sa relation avec ses enfants qui quittent le nid, un moment très douloureux que Charlotte Gainsbourg exprime dans une scène poignante qui réveillera l’émotion de tout un chacun qui a vécu cette séparation, comme le fait cette autre scène où la famille danse sur du Joe Dassin. Mikhaël Hers le dit : « Il s’agissait de réinvestir le passé à l’aune du présent, dans lequel il continue à essaimer. C’est ma manière de trouver une paix avec cette question de la disparition et du deuil. C’est aussi pour ça que je fais des films : construire un semblant d’éternité. »  

Par Elsa Nagel

Ogre

Un film d’Arnaud Malherbe

Présenté en compétition du 29ᵉ Festival International du Film Fantastique de Gérardmer, Ogre était le seul film de genre français en lice. Au coeur d’une sélection de 10 titres Ogre faisait figure d’outsider, mais proposait des éléments prometteurs.

Juste avant la première projection du film à l’Espace Lac, le réalisateur était monté sur la scène le présenter à un public enthousiaste. Il avait ironisé sur le fait de passer juste après l’hommage rendu au célèbre réalisateur anglais Edgar Wright, bien connu des amateurs de genre (cf. Shaun of the Dead, Hot Fuzz, Scott Pilgrim, Last Night in Soho). Arnaud Malherbe avait partagé son émotion à se retrouver à Gérardmer, 14 années après y avoir été récompensé par le Grand prix du court métrage pour Dans leur peau (une intrigante histoire dans laquelle Fred Testot excellait). Après quelques mots sur les comédiens principaux il laissait la place à son œuvre.

Chloé et Jules, son fils de 8 ans, sont venus s’installer dans un petit village du Morvan. La jeune femme sera la nouvelle institutrice, elle est donc chaleureusement accueillie par les villageois qui se sentent oubliés de tous. Les médias, les pouvoirs publics les ont progressivement abandonnés, le village s’est vidé, et depuis quelques temps une bête sauvage rôde, massacrant le bétail. Les paysans sont en colère, et le fils de l’un d’entre eux a récemment disparu.

Très vite, le côté fantastique s’immisce dans l’histoire. La surdité de Jules est un élément qu’Arnaud Malherbe utilisera à bon escient, l’enfant choisissant parfois de ne pas porter ses prothèses auditives. Cela donnera lieu à des moments de pure frayeur, amplifiée par la proximité de la bête qui décime les troupeaux. Chloé va prendre ses marques et vite s’intégrer à son nouvel environnement. Elle tombera sous le charme du médecin du village, Mathieu.

Celui-ci est mystérieux, à la fois enjoué et inquiétant. La caméra joue de son ambiguïté, et très vite Jules décide de s’en méfier. À tel point que l’enfant se convainc facilement qu’il cache un sombre secret, une double identité. Pour lui cela ne fait aucun doute, Mathieu a beau avoir séduit sa mère, il n’en est pas moins un monstre sanguinaire quand la nuit tombe. Jules est persuadé que l’affable praticien se transforme en loup-garou la nuit venue, et parcourt la contrée pour égorger les bêtes isolées.

Avec Ogre, le metteur en scène propose une immersion dans l’imaginaire riche propre à l’enfance. Tous les fantasmes y sont permis. Il s’appuie sur son décor principal, un petit village isolé de tous, à la fois petit coin de paradis pour certains et cauchemar éveillé pour d’autres, pour donner une impression étrange, celle d’un enfermement à ciel ouvert. Les lieux sont propices au calme, à la liberté et pourtant, une ombre plane. La musique est discrète, elle sait appuyer les moments forts du récit. Le metteur en scène prend soin de bien développer ses personnages, tout en évitant les scènes inutiles. Les trois comédiens principaux sont parfaits. Ana Girardot dans le rôle de Chloé, Giovanni Pucci dans celui de Jules, et enfin Samuel Jouy dans celui de l’énigmatique Mathieu, qu’on ne parvient jamais à déchiffrer totalement.

Les explications se font rares, Arnaud Malherbe a choisi de laisser planer le doute sur son ogre. Lorsque celui-ci se montre finalement, il nous apparaît comme une figure tragique et terrifiante, dont on ne saura pas si elle est réelle, ou simplement le fruit de l’imagination de Jules.

Ogre est un film de genre attachant, empreint de poésie. Peut-être un peu trop tendre pour les amateurs de genre rassemblés à Gérardmer, ce qui explique qu’il soit reparti sans récompense. Il faut dire que cette année, la concurrence était rude dans les Vosges. La sortie en salle devrait permettre au film d’avoir la couverture qu’il mérite, et de trouver son public…

Jérôme Magne

Chemins de désirs

J’ai aimé vivre là de Régis Sauder (2020)
avec la participation et les textes de Annie Ernaux

Régis Sauder a rencontré Annie Ernaux en marge d’une projection de son Retour à Forbach : un documentaire où la maison de son enfance est vidée, métaphore d’une ville qui se vide… de son activité et sans doute un peu de son âme. De cette plume, de cette caméra qui racontent, traquent la vitalité des « quartiers »devaient forcément naître un projet partagé. C’est J’ai aimé vivre là. Là, c’est Cergy-Pontoise (210 000 habitants), ville nouvelle surgie de nulle part dans les années soixante-dix et où Annie Ernaux vit depuis vingt ans. Sorti en 2020 dans les turbulences des restrictions sanitaires, le film prolonge sa carrière en parallèle du dernier opus du réalisateur : En nous.


Les chemins de désirs sont ces itinéraires qui naissent, se gravent sous les pas des usagers, des riverains et que les urbanistes, les architectes n’avaient pas prévus. Une appropriation têtue et dynamique qui redessine les aménagements en cité rêvée. Des lignes microscopiques quelquefois – pour gagner cinq secondes –, mais surtout la vie qui s’empare des lieux : y échanger, y partager, y apprendre, y chanter et danser… Un vaste mouvement qu’insufflent les habitants à leur espace et qui innerve le film.

Au début, le RER nous mène à Cergy avec les visages de passagers que le spectateur apprendra à connaître. Vers la fin, l’usage du roller amplifiera la respiration de ces espaces urbains. Des trajectoires régulièrement ponctuées par la silhouette d’un couple qui s’embrasse comme un leitmotiv de sens et de promesses. En cinquante ans, la végétation aussi a conquis le minéral magnifiant les images de Tom Harari. Même les départs – souvent pour poursuivre des études – sont des aboutissements teintés de regrets par la crainte du déracinement.

La poésie des textes d’Annie Ernaux, lancinants, obsédants, tresse une tonalité mineure, mais résonne surtout du regard empathique envers tous ces êtres qu’elle côtoie. Des corps trop souvent saisis par le maussade rituel des courses au supermarché et le métro-boulot-dodo – scandé comme un rappel à l’ordre par cette énorme horloge de la gare qui toise la foule industrieuse.

Un film choral dont l’écrivaine serait l’aède et les habitants les choristes qui, tour à tour, lisent ses textes et se racontent avec leurs mots. Des visages, des sourires, beaucoup de complicités que fait revivre le réalisateur. Une jeunesse d’âme et un enthousiasme partagés tant par les adolescents nés là que les anciens qui ont fait souche voilà des décennies. Un terreau humain qui perpétue aussi la solidarité et l’accueil bienveillant des premières années quand la France manquait de bras – la patinoire est devenue centre d’accueil pour migrants. Tous partagent leurs lignes de vie : des coins de parc, des bords d’Oise, des bouts de jardin avec d’amicales tablées qui tissent les liens à l’écart du spectaculaire urbanistique : l’Axe majeur tourné vers celui de la Défense, la pyramide inversée de la préfecture, la place des colonnes-Hubert Renaud, la gare…

L’utopie est dans les gens qui font la ville, lui donne cette incroyable énergie comme le suggère le réalisateur qui compose ici une cartographie subjective et humaine en contrepoint des mots d’Annie Ernaux. Au fil de ses voyages, Nicolas Bouvier avait dressé ce bel Usage du monde, Régis Sauder, de film en film, dresse ce bel Usage de la Ville.

Par Luc Maechel

documentaire de Régis Sauder
image : Tom Harari, Régis Sauder
montage : Agnès Bruckert
son : Pierre-Alain Mathieu
production : Thomas Ordonneau (SHELLAC)

The Safe Place

En nous de Régis Sauder (2021)

En 2009, Régis Sauder avait filmé une quinzaine de jeunes des quartiers nord de Marseille (une ZEP) qui s’emparaient d’un texte du XVIIe siècle et, grâce au filtre des mots de madame de Lafayette, évoquaient leur vie, leurs difficultés, leurs rêves… C’était le très beau : Nous, Princesses de Clèves. Ils et – surtout – elles étaient en première ou en terminale et passaient le bac. La plupart l’ont eu, d’autres pas. Dix ans plus tard, le réalisateur les interroge à nouveau : Quand je les ai retrouvés pour entamer l’écriture de ce film, j’ai été frappé par leur force, leur aptitude à déjouer les schémas d’un verdict social qui les voudrait courbés, soumis, radicalisés…


S’il filmait beaucoup les visages, le réalisateur capte ici la gracieuse chorégraphie des corps qui marchent, conduisent, s’approprient l’espace urbain, le paysage – les parcs remplacent les cours et le béton. Il tisse aussi le temps entre le passé – quelques archives des Princesses – et le présent forcément plus terne. Les images sont tournées pour l’essentiel au début du 2e confinement (novembre 2020). Un contraste qui accentue la couleur de leur vie présente devenue sérieuse. Des lunettes mangent quelques visages. Au gré des échanges sont évoqués des enfants nés depuis, des séparations aussi, une responsabilité et des chemins de vie pas toujours faciles. Cependant par deux ou trois, le lien perdure et les rires, les partages renaissent avec le verdict du réalisme qui sanctionne désormais les départs de rêve. En dix ans, ils ont déjà beaucoup vécu mais l’engagement prend le pas sur la révolte.

© Shellac

Le Nous des titres est essentiel pour Régis, ses témoins, ces jeunes devenus adultes. Et si lucides sur leur condition. Être ou ne pas être, pour eux, la question ne se pose pas. Ils sont, envers et contre tout. Avec un peu d’amertume, car l’égalité des chances n’est pas vraiment au rendez-vous et la société leur renvoie obstinément leur condition d’origine, leur couleur de peau… un parfum discrètement patriarcal voire colonial malgré des avancées.

Si l’ascenseur social est en panne, Armelle défend le service public pour qu’il ne le soit pas définitivement. Laura, docteur en pharmacie, évoque l’insertion professionnelle bien plus facile pour les camarades issus de milieux favorisés. Au fil des conversations surgit ce maillon essentiel de leur réussite : l’école de la République et l’entrée au lycée pour décrocher le bac qui semble conjurer la prédestination à l’échec. En creux se dessine le schéma qui marche : l’appui du ou des parents avec l’indispensable soutien humain et matériel des services publics, l’école en tout premier.

Et c’est là où le bât blesse. En fil rouge du documentaire, la voix off dite et écrite par Emmanuelle, professeure de français depuis 15 ans au lycée Denis-Diderot, traduit le sentiment partagé par ses collègues et le réalisateur. Le désengagement de l’État enfonce le clou de la marginalité au nom d’une fictive rentabilité (ZEP, etc. : tous ces changements de noms avec toujours moins de moyens) favorisant le focus sur les voitures brûlées, les trafics et les règlements de compte. Le jeune Abou établit un constat similaire à l’hôpital : épuisé par sa tâche d’infirmier en France et le sentiment de ne plus être au service des patients (60 à gérer), il a trouvé un poste à Lausanne où il s’épanouit (avec seulement 15 patients).

Alors ?
Croire en Nous. Préserver et solidifier entre nous ce commun nécessaire : la bienveillance au bon sens du terme et au bon endroit, à l’opposé du laxisme brandit par certains. C’est ce qu’ont réussi ces jeunes : investir the safe place, pas seulement matérielle, mais en termes d’éthique, d’intelligence, de conduite de vie. La galère – quelquefois noire – serait-elle le préalable pour ouvrir notre conscience vers une lumineuse épiphanie ? Avec l’obligation de provoquer le miracle qui peut nous sauver…

Par Luc Maechel

documentaire de Régis Sauder
image : Aurélien Py, Régis Sauder
montage : Agnès Bruckert
son : Pierre-Alain Mathieu
production : Thomas Ordonneau (SHELLAC)

En même temps

un film de Benoît Delépine et Gustave Kervern

Attachant, c’est le mot pour qualifier ce film ! Foutraque, naïf, excessif mais profondément humain et complètement dans l’air du temps, il fait la part belle à une réflexion politique décomplexée de tout sérieux et qui heureusement sort à trois jours du 1er tour des élections. Une façon de dire : « Fais gaffe à ton choix, tu ne diras pas que tu ne savais pas, on te l’a dit sur tous les tons et même celui de la comédie ! »


Ce fut un tour de force technique que de finir de réaliser le film à cette date d’avant le 1er tour. Pour Gustave Kervern, rien des préoccupations actuelles n’est plus important et plus grave que le réchauffement climatique, la crise écologique planétaire qui nous attend. Comment le parti des verts a-t-il pu se tirer une balle dans le pied alors que tout aurait pu lui réussir, à voir les manifestations nombreuses et très suivies pour le climat ? La bonne idée du film est d’avoir allié la cause écologique à celle des féministes par un ressort de scénario pour le moins drôlissime. Force est de constater que la colle des messages affichés sur les murs de nos villes pour la cause féministe fait de gros dégâts sur les crépis. Elle est très difficile à enlever. C’est ainsi que pour l’exemple, pour le coup d’éclat spectaculaire, une passionaria de la cause (India Hair) colle deux maires ensemble. Et ce n’est pas une image. L’un est de droite (plus ou moins extrême) et l’autre est écologiste. Ils sont opposés dans un projet de construction d’un parc de loisirs qui devrait prendre sa place dans une forêt primaire. Voilà que les deux hommes sont liés pour 1h 30 de film dans une position bien incongrue qui les oblige à accorder leurs pas. Ce n’est que le début d’un compromis qui les conduira à devoir composer dans un débat et confrontation pour un destin commun.

Vincent Macaigne et Jonathan Cohen sont ce personnage à deux têtes. Passée la surprise de la situation, le principe fonctionne, étonne et amuse. Après les tentatives de se décoller l’un de l’autre grâce à un vétérinaire pour chevaux (séquence inouïe d’un cheval suspendu à qui il soigne une carie), et en espérant en la force désarçonnante d’un rodéo endiablé sur un taureau de foire, en présence d’un François Damien philosophe et heureux comparse complice de la bande des sympathisants de ce duo de choc que composent Kervern et Delépine très influencés par l’humour belge, Molitor et Béquet, les deux maires, vont devoir se rendre, tout collés qu’ils sont, au conseil municipal pour décider du projet du parc d’attraction. Mais le dialogue forcé entre les deux hommes en ces trois jours d’intimité a eu du bon. Quant à la « colleuse » et ses copines très rock and roll, elles n’ont pas dit leur dernier mot. La fin du film est réjouissante. Mais ne nous y trompons pas, cette comédie résonne comme un rire de désespoir avant la catastrophe annoncée. Comme dit la chanson, « Faut rigoler avant que le ciel nous tombe sur la tête ! »

Elsa Nagel

La Abuela

 Un film de Paco Plaza

On avait découvert Paco Plaza au début de l’année 2008 au
Festival International du Film Fantastique de Gérardmer. Il y
présentait REC, coréalisé avec Jaume Balaguero, dans le cadre de
la compétition. Le film avait récolté trois récompenses dans la
Perle des Vosges, le Prix du Jury, le Prix du Public, et enfin le Prix
du Jury Jeunes. Paco Plaza allait continuer l’aventure en réalisant
deux suites, pour ensuite laisser Jaume Balaguero réaliser seul le
quatrième et dernier opus.

Avec La Abuela le metteur en scène avait fait le déplacement pour présenter le film aux festivaliers en ce début d’année 2022. Sur la scène de l’Espace Lac, il est alors revenu sur les souvenirs de sa première fois à Gérardmer avant d’introduire brièvement l’histoire. Présenté dans la compétition du 29ème Festival International de Gérardmer, La Abuela n’en est pas reparti les mains vides. Il a dû se partager le Prix du Public avec le film irlandais Samhain mis en scène par Kate Dolan, sur une soirée d’Halloween bien barrée.

Les premières images de La Abuela nous donnent des indices sur sa fin. Nous faisons la connaissance de Pilar, la grand-mère du titre, qui vit dans un grand appartement au coeur de Madrid. Très élégante, elle boit son café dans un bar avant de rentrer chez elle. Au milieu de son salon un corps inanimé étendu sur le sol… Un peu plus tard on apprend qu’un grave AVC va la laisser fortement diminuée. Prévenue, sa petite fille Susana devra interrompre sa carrière de mannequin (elle était sur le point de percer dans le milieu de la mode à Paris) pour venir s’occuper d’elle sur place. Dans le grand appartement de vieux souvenirs vont ressurgir, et l’aïeule s’avérer moins inoffensive que son état le laisse supposer.

L’état de Pilar nécessitant la présence d’un aidant 24H/24, Susana va dans un premier temps s’installer sur place. Elle sera aux petits soins pour sa grand-mère et ne la quittera pas d’une semelle. Le metteur en scène a commencé son histoire avec une scène forte laissée sans réponse, il poursuivra par petites touches minutieuses. Il choisit de prendre son temps, décrit en profondeur le personnage de Susana (interprété par Almudena Amor avec une justesse impressionnante pour un premier film) et la met face à une boogeywoman originale (dans le rôle de Pilar, l’ancienne mannequin brésilienne de Chanel Vera Valdez accapare l’écran).

Le Fantastique s’immisce vite dans le film, mais de manière insidieuse. De petits détails, une musique particulière ici, certains gestes de la grand-mère là. Paco Plaza fait monter progressivement la tension en utilisant les trois éléments principaux dont il dispose : Susana, dont l’esprit va progressivement vaciller à la lecture d’un vieux journal lui ayant appartenu, Pilar, dont les apparitions/disparitions et le mutisme renforcent le côté inquiétant, et enfin l’appartement, qui est lui-même un personnage à part, chaque pièce étant susceptible d’abriter le Mal. Aucune pièce n’est réellement propice au repos, l’appartement apparaissant alors comme l’antre d’une entité maléfique.

Avec La Abuela le réalisateur a souhaité raconter une histoire sur les liens de la famille, très forts dans la société espagnole, et les confronter à l’élément surnaturel. L’association des deux est plutôt naturelle. Il y a dans La Abuela des choses prévisibles, mais la manière de les amener permet de l’oublier. La conclusion du film, à la fois sensible et glaçante, fait partie des thèmes chers aux amateurs de genre. Un petit côté Le Témoin du mal (Gregory Hoblit, 1998) pas déplaisant. Le Jury ne s’y est pas trompé, en lui remettant son Prix lors de la cérémonie de clôture sur la grande scène de la salle de l’Espace Lac.

Jérôme Magne

Compagnons

Un film de François Favrat

Enfin un film social qui traite des banlieues sur le mode positif ! On
regrette le manque de films à la Ken Loach en France. Compagnons
est de ceux-là, orienté autour du sens de la fraternité avec une
bienveillance accordée à tous les personnages, même secondaires.
Autour d’Agnès Jaoui et de Pio Marmaï, Najaa, qui porte le film de
bout en bout dans le rôle de Naëlle, est une révélation, ainsi que de
nombreux acteurs non professionnels qui font partie de Bellevue,
une cité de Nantes, et des Compagnons du Devoir dont l’univers
très codé fait la curiosité du film.

© Wild Bunch Distribution

Naëlle se réfugie sur les terrasses de Bellevue où elle laisse libre
cours à son inspiration, taguant les murs de visages énigmatiques
comme l’est le sien, fermé sur un monde intérieur tourmenté. Naëlle
est un corps féminin caché sous des joggings informes avec une
capuche garant d’être passe-partout et invisible. Pourtant, sur le
chantier d’insertion où Naëlle travaille comme maçon, Hélène
(Agnès Jaoui), la remarque et sent le potentiel de la jeune fille. Elle la
présente à Paul, un Compagnon vitrailliste (Pio Marmaï) pour qu’il la
prenne dans son atelier. Naëlle découvre un monde particulier avec
ses règles, ses chansons  et une exigence qui pousse à l’excellence.
Mais la jeune fille s’est mise à dos des dealers du quartier envers
lesquels elle a une dette. Même si l’une des règles veut que l’on
partage ses soucis avec les autres Compagnons, et que la relation
soit basée sur la confiance, elle opte pour la magouille avec la
complicité de ses copains de Bellevue et met en pratique son
nouveau savoir-faire sous le label « Compagnon ».

Les Compagnons du devoir forment les meilleurs ouvriers de France
dans différentes professions manuelles comme toutes celles liées au
bâtiment mais aussi la pâtisserie par exemple. Si les Compagnons
ont conservé les emblèmes du compas et de l’équerre, il ne faudrait
pas les assimiler aux Francs-Maçons avec lesquels il y a eu scission
au Moyen-âge. Leur devise, devenir « capable, digne, libre et
généreux ».  La transmission du métier se fait par l’apprentissage et
la vie en communauté, sous l’égide du parrain qui forme le
Compagnon, le Prévôt qui est le directeur de la maison des
Compagnons et la Mère (la Maîtresse de maison). Les rituels des
Compagnons ont un côté anachronique et le film vaut pour son
incursion dans un monde ignoré où chacun n’est pas désigné par son
nom mais par celui qu’il acquiert : « Même s’il paraît sorti d’un autre
temps, son nom de Compagnon symbolise l’appartenance à la
communauté. Quand il débute son Tour de France, qui consiste à aller de ville en ville pour enrichir son apprentissage, on donne à l’apprenti un nouveau nom, celui de sa région natale (Bordelais pour
Paul ou Bourguignonne pour Hélène). Plus tard, s’il devient vraiment
Compagnon à l’issue de sa formation, on ajoute à ce nom un trait
caractéristique de sa personnalité («Bordelais, cœur fidèle» pour
Paul ; «Bourguignonne l’intrépide» pour Hélène). Pour les jeunes de
quartier, l’effet comique est garanti. » Naëlle porte un regard amusé
sur cette communauté où elle va évoluer sous les ailes protectrices
de Paul son « parrain » qui d’abord misogyne et machiste va réaliser
que la jeune fille est toute autant capable de certaines tâches que les
apprentis garçons. Tel un papillon qui sortira de sa chrysalide, Naëlle
va s’épanouir et surtout apprendre à se faire confiance et à se
considérer. Le lien entre le street-art et le vitrail est la belle idée du
film. Le sens de la fraternité, de l’entraide et la conscience que d’être
issue de la banlieue ne condamne pas à l’échec fait de ce film une
belle leçon d’humanité et devrait réconcilier avec une vision positive
de l’artisanat et des métiers manuels trop souvent dénigrés. Comme
le dit le personnage de Paul : « Ado, j’avais honte, je pensais que
j’étais débile parce que j’étais doué de mes mains ». Pour Agnès
Jaoui : « Tellement de jeunes vivent cette situation… C’est comme
une espèce de malédiction qui pèse sur l’éducation dans notre pays
et dont on n’arrive pas à sortir. S’il n’y avait ne serait-ce qu’un gamin
perdu, dans une banlieue ou ailleurs, auquel le film donne envie
d’emprunter cette voie, on aurait gagné ».

Elsa Nagel

La vraie famille

un film de Fabien Gorgeart

© Cédric Sartore

Nombreux sont les documentaires qui traitent des enfants placés
en foyer, de leur famille d’accueil parfois maltraitante ou
négligente, au mieux aimante et triste de devoir rendre l’enfant qui
leur a été confié, sans compter les parents biologiques qui ne sont
pas toujours rassurants pour leur enfant qu’ils récupèrent. Sombre
souvent est le tableau mais c’est la loi qui s’applique. Par le biais de
la fiction, ce sujet est ici transcendé et la complexité des situations
explorée, l’émotion est au rendez-vous grâce à la propension que le
cinéma a de rendre sensible les sentiments des personnages,
portés par des comédiens exceptionnels, les enfants également,
magnifiques de naturel.

L’homme de théâtre qu’est Fabien Gorgeart s’en ressent dans sa
mise en scène, ses plans séquences où s’épanouit le jeu de ses
comédiens exécutant une partition sur le fil, face à des enfants plus
vrais que nature. Avec leurs deux enfants, Anna (Mélanie Thierry) et
Driss (Lyes Salem) campent les parents intérimaires du petit Simon
qui leur a été confié, avec l’énergie du désespoir et la joie de vivre
communicative pour créer une bulle familiale heureuse. Fabien
Gorgeart n’a jamais pu oublier ce temps où l’enfant que gardaient
ses parents a dû s’en aller pour retrouver sa famille biologique. Cela
fait des années qu’il voulait réaliser un film sur ce sujet. C’est à
travers le prisme des souvenirs que La vraie famille se déploie, à
l’aulne du départ annoncé du petit garçon. Dès lors que l’on sait qu’il
va être rendu à son père, toutes les scènes de jeux et de joie n’en
sont que plus chargées d’émotion et de regrets de ce qui a été et ne
sera plus. « Trois films où il est question du lien qu’il faut couper ont
constitué mes sentinelles : The Kid de Charlie Chaplin, Kramer contre
Kramer de Robert Benton et E.T. de Steven Spielberg, qui raconte
littéralement l’histoire d’un enfant placé, si j’ose dire ! » – film vu à la
même période où ce petit frère allait quitter définitivement la
maison. Le suspense est ménagé après une scène d’ouverture dans
une piscine soutenue par une musique et des mouvements de
caméra qui donnent le ton : la fiction est plus grande que la réalité.
La vraie famille est celle-là, la famille où le bonheur circule, avec une
figure paternelle, elle aussi plus attachante que nature, portée par
un comédien que l’on aimerait voir plus souvent incarner des
premiers rôles, Lyes Salem.

La loi est cruelle mais elle est la loi, et le film est très sensible en ce
qu’il n’est pas manichéen, la famille biologique n’est pas défaillante,
ce qui rendrait plus insupportable encore le départ de Simon et la
juge comme la conseillère familiale sont bienveillantes. Le père qui
veut récupérer son fils est plein d’amour pour son enfant, il ne
présente aucune addiction ou perversion qui ferait douter de sa
légitimité à prendre le relais d’Anna pour élever son enfant. Felix
Moati est parfait en père maladroit, qui doute, mais qui est plein de
bonne volonté pour que tout se passe au mieux. Mais pour Anna que
Simon appelle « maman » depuis qu’il est en âge de parler et qui a
désormais 6 ans, rien de ce que fait son père n’est assez bien pour
imaginer céder son rôle de mère aimante. Elle est un bloc de douleur
retenue, prête à être dans l’illégalité pour permettre des vacances
dans la neige à Simon et le garder près d’elle quelques jours de plus.
L’étau qui se resserre sur fond d’ambiance de Noël avec ses lumières
et ses guirlandes, sans compter une messe de minuit qui renvoie
également à la question de l’enfant placé qu’est Jésus, confère au
film une dimension de mélodrame et de conte. Avec son film, Fabien
Gorgeart joue avec les fantômes de son enfance comme s’il voulait
recréer les scènes pour se les réapproprier et ainsi rattraper ce
temps où il ignorait que le bonheur de sa famille serait brisé.

Par Elsa Nagel