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L’archange de la Baltique

Un coffret rend hommage au violoniste et chef d’orchestre letton Gidon Kremer

Que dire de Gidon Kemer si ce n’est qu’il est, comme l’a affirmé en
1975 Herbert von Karajan « le plus grand violoniste du monde » à une
époque où vivaient Yehudi Menuhin ou Leonid Kagan. Ce mot de l’un
des plus grands chefs d’orchestre du 20e siècle que l’on retrouve
dans ce merveilleux coffret à la tête des Berliner Philharmoniker,
pour un superbe concerto de Brahms où Kremer fait rayonner le
faux Gudagnini de son grand-père, traduit l’importance de Gidon
Kremer non pas dans l’histoire du violon mais dans l’histoire de la
musique tout court, en digne successeur des Joseph Joachim et
Henri Vieuxtemps.

Lauréat du concours Tchaïkovski en 1970 et ayant suivi les cours du
grand Oïstrakh, Gidon Kremer s’imposa très vite sur les scènes
européennes, notamment en Allemagne et en Autriche. Ce coffret
qui réunit ses enregistrements chez Erato, Teldec et EMI Classics
fait bien évidemment la part belle aux grandes œuvres du répertoire
concertant (Beethoven, Brahms, Schumann ou Sibelius) en
compagnie des plus grands orchestres et chefs (Riccardo Muti,
Christoph Eschenbach, Sir Simone Rattle, Nikolaus Harnoncourt
avec un magnifique Beethoven où Kremer impose son incroyable
cadence). Le génie de Kremer se mesure, s’apprécie à chaque CD, à
chaque morceau. L’auditeur est ainsi frappé par sa capacité à
interpréter avec la même maestria une musique de film de Nino
Rota, une sonate de Schumann et les étranges et dissonants
concertos d’Alfred Schnittke.

A ce titre, ce coffret montre à quel point Kremer a très tôt été un
ardent promoteur de la musique contemporaine. Interprète de
Philip Glass, d’Arvo Pärt dont il est l’un des proches, d’Astor
Piazzolla, de Peteris Vasks , de Giya Kancheli ou de Sofia
Gubaidulina, le violoniste letton a surtout entretenu une relation
particulière avec le compositeur russe Alfred Schnittke qui lui dédia
son quatrième concerto. Cette musique où l’on peut « ressentir la
respiration, la vulnérabilité et la vie intérieure profondément tordue d’un
artiste à l’individualité forte » a très vite fasciné Kremer.

Et pour encourager cette musique parfois difficile d’accès au regard
des « tubes » beethovéniens ou mozartiens, Gidon Kremer créa, il y a
vingt-cinq ans – et ce coffret est aussi l’occasion d’un anniversaire –
la Kremerata Baltica, formation de chambre qu’il dirige encore
aujourd’hui sur les scènes du monde entier et réunissant des
musiciens baltes. L’auditeur sera particulièrement attentif à Distant
Light (Tala Gaisma) de Peteris Vasks, concerto pour violon et
orchestre de chambre que Kremer écrivit à la demande du
compositeur

Les diverses œuvres réunies sont aussi l’occasion d’entendre les compagnons de route de Gidon Kremer depuis près d’un demi-siècle : les pianistes Martha Argerich avec qui donna le magnifique récital de Berlin en 2006, Vadim Sakharov et Oleg Maisenberg particulièrement magique dans une très belle interprétation de la deuxième sonate pour violon et piano de Bartok et enfin l’altiste Yuri Bashmet avec qui il partage la passion de Schnittke, notamment dans le Concerto for Three. Façon de dire qu’avec Kremer la musique reste toujours une histoire de passion.

Par Laurent Pfaadt

Gidon Kremer, The Warner Collection, Complete Teldec, Emi Classics et Erato Recordings, 21 CD
Chez Warner Classics

sur un plateau ardent

Love Cycle, Chapter 3: The Brutal Journey of the Heart

Trois femmes, trois hommes, des justaucorps chair décorés d’un
graphisme évoquant un délicat tatouage avec un gros cœur rouge
incendiant la poitrine (Maria Grazia Chiuri). Une musique de club
(Ori Lichtik), une grande partie des rencontres amoureuses se
faisant là. Une lumière sourde (Alon Cohen) qui sculpte ces corps
pâles, les bascule d’une atmosphère à l’autre.

© Stefan Dotter pour Dior

Des corps en tension enfiévrée, en déséquilibre – l’amour est si
fragile –, se déplacent sur des demi-pointes. Des codes s’expriment
dans la mécanique rythmée des rituels amoureux – celle des
conventions –, avec accroche, accord, désaccord transcendés,
amplifiés, détournés par le geste et, toujours, le frémissement, la
vibration du singulier. Chaque danseur affleure du groupe, creuse sa
marque avec ses manières de faune, un tic compulsif, son
tremblement du chef, des caresses d’autoérotisme… Des corps
privés de paroles, de ces mots qui masquent et tempèrent les élans.
Ici l’absence de l’autre est criante, le corps devient appel, quête et
trouve rarement ou si fugacement. Il s’éploie sur l’organisme – ce « il
faut bien que le corps exulte » de Brel – et s’offre des instants de grâce
où les êtres s’éprouvent, se frôlent, se joignent. Instants fragiles,
volés à la meute qui réingère bien vite ces individualités : prolonger
l’intime serait trahison.

Une grâce scandée, chahutée, barbare par moments, en radieuse
suspension plus rarement : l’amour est denrée rare comme les « pas
de deux ».

Chez Sharon Eyal et Gai Behar, les corps deviennent le cœur battant
d’une cartographie qui enfle et se contracte sur un plateau ardent
qui les éloigne, les rapproche en un entêtant ostinato. Un changement de lumière bouscule et relance la scansion d’une
violence contenue tel le flux, le reflux de ce corps collectif : une
meute silencieuse armée de son souffle, de ses membres, de ses
têtes, de son sang, de son énergie et qui dévore les individualités
pour exister. À la fin : rideau. Et un regret : que ça s’arrête !

La petite salle de la Filature magnifie cette explosive proximité des
danseurs et du public. Standing ovation ce soir-là et même
enthousiasme l’avant-veille pour Love Chapter 2 à en croire Benoît
André, directeur de la maison.

Par Luc Maechel

Clyde Emmanuel Archer, Darren Devaney, Guido Dutilh,
Alice Godfrey, Rebecca Hytting, Keren Lurie Pardes
Cie L-E-V
La Filature, Mulhouse
représentation du vendredi 1
er octobre à 20 h

Narcisse au Capitole

Robespierre et Danton demeurent les acteurs majeurs de la
Révolution française. Pour le meilleur mais aussi pour le pire
comme nous le rappelle l’historien Loris Chavanette dans un
ouvrage passionnant

En France, depuis Clovis jusqu’aujourd’hui, des monarchies aux
républiques présidentielles, les grandes aventures historiques, celles
qui opèrent des changements radicaux demeurent individuelles.
Cependant, il arrive que des épopées collectives se glissent dans
quelques interstices de notre histoire. Emerge alors un couple. Ce
fut le cas durant la Révolution française où en l’espace de cinq
années (1789-1794) et même de moins d’une année si l’on se
concentre sur l’épisode de la Terreur, les visages de la France, de
l’Europe et peut-être même du monde furent irrémédiablement
changés. Car « deux ans, c’est long en révolution » nous rappelle Loris
Chavanette, spécialiste reconnu de la Révolution française et du
Premier Empire et auteur de ce livre remarquable tant par le prisme
historique qu’il adopte que dans la merveilleuse langue qu’il déploie.

Le temps d’un quinquennat donc. Celui où deux figures, deux
monstres au sens propre comme au figuré se sont admirés avant de
se dévorer. Maximilien de Robespierre et Georges Danton furent
avant tout des avocats provinciaux (Arras et Arcis-sur-Aube) et
surtout des enfants des Lumières, ce qui conditionna leurs rapports
à la monarchie notamment. Engagés dans la Révolution dès le 14
juillet, ils connurent une ascension qui les propulsa grâce à un
charisme diamétralement opposé sur le devant de la scène, sur cette
Convention dont ils furent les premiers élus en nombre de voix.

D’une plume alerte, l’auteur convoque ainsi de nombreuses sources,
intimes ou plus officielles, comme l’historiographie pour
déconstruire intelligemment les mythes qui ont longtemps prévalu.
Sans certitude, il est possible que la première rencontre entre les
deux hommes eût lieu en juin 1790. Et derrière ce décor, l’histoire de ce duo devenu duel prend alors l’aspect d’un trio avec Camille
Desmoulins, « ferment de cette union » et scribe de leurs légendes, voire d’un quatuor avec la femme de ce dernier, Lucie. Un quatuor
qui entonna à quelques mois d’intervalle, leur requiem sanglant.

A travers ce miroir se lit donc l’histoire et les dérives d’une Révolution qui échappa à leurs auteurs. Les pages relatant les
massacres de septembre 1792, la mort du roi et la fin des Girondins
sont certainement les plus passionnantes de l’ouvrage. Loris
Chavanette y montre tantôt les doutes, tantôt l’aveuglement de ces
deux hommes « ces frères d’armes et non frères d’âmes » gagnés par
l’hubris. Finalement, Danton et Robespierre se sont pris pour des
dieux et, comme l’a rappelé à juste titre Anatole France, ils avaient
soif. Mais dans ce miroir tâché de sang où brilla l’éclat de la
guillotine, ils n’ont été que des Narcisse et « à n’éprouver jamais le
moindre sentiment de culpabilité quand on fait couler autant de sang,
c’est peut-être le signe d’une plus grande culpabilité encore que le crime
lui-même » écrit ainsi à juste titre Loris Chavanette.

La Roche tarpéienne est toujours proche du Capitole. Pour Danton
et Robespierre qui ne manquaient pas de se référer à l’antiquité, cet
adage se vérifia. Dans l’oubli de leur sépulture, ils en tirèrent une

éternité merveilleusement restituée dans ce livre.

Par Laurent Pfaadt

Loris Chavanette, Danton et Robespierre, le choc de la Révolution,
Chez Passés composés, 480 p.

Des cadeaux grands comme des rêves

Wolfgang Volz © Christo

Une magnifique exposition et deux ouvrages de référence
viennent nous rappeler l’œuvre monumentale de Christo

A l’instar de cet arc de triomphe désormais transfiguré, l’œuvre du
génial Christo Vladimiroff Javacheff alias Christo (1935-2020) a
souvent été réduite à un « simple » emballage. Pourtant, il n’en fut
rien, n’en déplaise à ses détracteurs. Et les preuves se trouvent au
musée Würth d’Erstein en Alsace. Pourquoi là-bas ? Car l’industriel
Reinhold Würth, ami du couple Christo-Jeanne Claude possède ce
qui constitue aujourd’hui le fond privé Christo le plus important du
monde et dont cette très belle exposition en est le reflet.

Christo demeure d’abord un artiste inscrit dans une époque, celle
du Paris de la fin des années 50 avec son bouillonnement culturel où
le jeune bulgare subit l’influence d’un certain nombre de courants
notamment celui de la peinture matiériste de Jean Dubuffet. Là-bas,
Christo commença à collecter des objets qu’il recouvrit, en particulier ces bidons que l’on retrouva quelques quarante ans plus
tard dans The Wall. Dans ses dessins absolument stupéfiants, le
visiteur y lit en filigrane la pensée de l’artiste. Les croquis sont
surmontés d’une sorte de cartouche avec des détails techniques et
des échantillons du tissu utilisé. Tout est là pour que rien ne puisse
trahir la pensée de l’artiste. Car la clef de la réussite de chaque
projet tient à la fidélité des installations par rapport à la vision
initiale du maître, quel que soit la complexité de l’opération. Cela
donne des réalisations magistrales telles que The Umbrellas, Joint
Project for Japan and USA 1984-1991, séries de parapluies, bleus au
Japon et jaunes aux Etats-Unis ou Running Fence, cette clôture de 37
kilomètres installée en 1976 en Californie.

Viennent alors les grands projets : celui de The Gates de Central
Park avec ses voiles orange, du Pont-neuf à Paris, du Reichstag qui
suscita tant de critiques et que la monographie de TASCHEN ainsi
que la maquette du musée Würth placent à juste titre comme l’un
des points d’orgue de la carrière de Christo ou du fabuleux lac Iseo
en Italie (The Floating Piers) où les visiteurs, fascinés par tant de
monumentalité et de prouesse artistique, « ont l’impression de
marcher sur l’eau – ou peut-être sur le dos d’une baleine » selon l’artiste.
Les éléments sont transcendés, les repères bouleversés, l’homme
semble alors, le temps d’un instant, pouvoir dépasser sa propre
condition.

L’exposition comme les différents livres rappellent que les
performances de Christo revêtent également une dimension
écologique majeure comme en témoigne l’utilisation de tissus
recyclés (25.000 mètres carrés et 3.000 mètres de corde pour l’arc
de triomphe par exemple). Le projet Surrounded Islands de Biscayne
Bay sur onze îles au large de la Floride servant de décharges, et
choisi à cet effet par Christo, contribua ainsi à l’évacuation de près
de 40 tonnes de déchets. A la Fondation Beyeler à Bâle, les arbres
furent enveloppés avant la floraison du printemps.

Derrière ces chefs d’œuvre se cachent également l’incroyable
détermination d’un artiste, capable de patienter soixante ans
comme à Paris, avant de voir la conclusion de son projet ou de se
lancer dans un nouveau défi après un échec. A Paris où il rencontra
Jeanne-Claude en 1958, le couple n’eut malheureusement pas le
plaisir de voir aboutir leur projet. Restent pour les visiteurs une
image à jamais gravé sur leur rétine et un livre absolument génial qui
revient sur les nombreux dessins, travaux préparatoires et
négociations qui émaillèrent ces soixante années d’obstination. Les
mérites tant de l’exposition que des ouvrages que lui consacre
TASCHEN résident également dans ces différents projets qui n’ont
jamais vu le jour (Whitney Museum, Au-dessus de la rivière
Arkansas, etc…). Ils montrent ainsi que Christo demeura jusqu’au
bout un artiste qui dut convaincre.

« Je n’aurais jamais pensé que cela arriverait un jour… mais je veux que
vous sachiez que nombre de ces projets peuvent être construits sans moi.
Tout est déjà sur le papier » avait un jour dit Christo. Le projet du
Mastaba d’Abu Dhabi composé de bidons de pétrole qui referme le
livre et l’exposition, a, au regard de ces mots, quelque chose de
prémonitoire. Ce vieux projet, débuté en 1976 mais abandonné au
moment de la guerre Iran-Irak (1980-1988), devrait ainsi boucler
cette démarche entamée quelques soixante-cinq ans plus tôt : celle
d’une œuvre permanente qui se veut à la fois la quête artistique
d’une vie, le manifeste d’un homme de son temps et un jalon
civilisationnel comme le fut celui des pyramides d’Egypte. On est
donc bien loin du paquet cadeau…

Par Laurent Pfaadt

© TASCHEN

A voir :
Christo et Jeanne-Claude Collection Würth, musée Würth France, Erstein, jusqu’au 20 octobre 2021
A lire :
Christo and Jeanne-Claude. L’Arc de Triomphe, Wrapped, Paris, 1961-2021, 128 pages, TASCHEN
Christo and Jeanne-Claude, 40th Edition, 512 pages, TASCHEN
Pour aller plus loin :
Andreï M. Paounov, Christo, Marcher sur l’eau, DVD, Dissidenz Films
Jörg Daniel Hissen, Wolfram Hissen, Christo & Jeanne-Claude, L’art de cacher, l’art de dévoiler, à voir sur Arte replay
jusqu’au 13 décembre 2021

Orphée et Eurydice au Sénégal

Dans La porte du voyage sans retour, David Diop construit, sur
fond d’esclavage, un roman où l’amour et la haine se côtoient en
permanence

Au début, il ne s’agit que de faune et de flore réunies dans une
Encyclopédie. A la fin du roman, il est question d’êtres humains et
d’environnement emprisonnés dans un manifeste. La porte du
voyage sans retour porte ainsi bien son nom. Le lecteur qui entre
dans le nouveau livre de l’auteur de Frère d’âme (Prix Goncourt des
lycéens, Prix international Man Booker), avance dans un voyage qui
ne comporte qu’un aller. En suivant le personnage principal du
roman, Michel Adanson, un botaniste du milieu du 18e siècle qui
mena de nombreuses recherches dans un Sénégal alors plaque
tournante du commerce des esclaves avec la fameuse île de Gorée
que l’on surnommait la porte du voyage sans retour, le lecteur
s’enfonce dans un marécage.

Tout commence à la mort de Michel Adanson en 1806. Ayant
héritée des affaires de ce dernier, sa fille Aglaé découvre dans la
cachette d’un meuble, des carnets racontant une autre version de
l’expérience sénégalaise de son père. A travers la voix d’outre-tombe
de Michel Adanson, Aglaé suit alors l’incroyable épopée de ce
dernier, en compagnie du jeune Ndiak, pour retrouver la
« revenante », Maram Seck, celle qui allait devenir l’Eurydice d’un
père remontant le Styx de l’esclavage. Dans ce récit qui avance avec
espièglerie et suspense sur les sentiers des légendes africaines où
l’on se raconte des histoires au coin du feu et où les animaux
côtoient les hommes à travers le rab – sorte d’esprit animal attaché à
chaque être humain – comme ce lion et cette hyène que croisent à
plusieurs reprises nos héros, David Diop lance un fervent plaidoyer
en faveur de la préservation de l’environnement et des coutumes
ancestrales de chaque pays, chaque continent.

Retrouver Maram ne fut pas sans risques. L’amour, la trahison, l’espionnage et le reniement mirent à l’épreuve la conscience de
notre héros. David Diop renoue alors avec sa verve de Frère d’âme
lorsqu’il construit cette nouvelle vengeance africaine qu’il met au
service d’une dénonciation du commerce triangulaire de l’esclavage.
Dans ces pages, l’homme apparaît à la fois comme le remède à sa
propre barbarie mais également, malheureusement, comme son
premier poison. A travers la quête d’un homme et d’une humanité,
David Diop pousse ainsi le lecteur à se retourner sur sa propre
histoire et à se départir de ses certitudes occidentales. « Que les
Nègres n’aient pas construit de bateaux pour venir nous réduire en
esclavage et s’approprier nos terres d’Europe ne me paraît pas non plus
être une preuve de leur infériorité, mais de leur sagesse » rappelle Michel
Adanson. Et à la différence d’Orphée, le lecteur a tout à gagner à
regarder derrière lui et à contempler son histoire.

Par Laurent Pfaadt


David Diop, La porte du voyage sans retour,
Chez Seuil, 256 p.

Jours de Brahms à Baden-Baden

© Manolo Press / Michael Bode

En compagnie du Münchner Philharmoniker, du Würth
Philharmoniker et d’une pléiade de solistes, le Festpielhaus de
Baden-Baden rendait hommage au célèbre compositeur allemand
à l’occasion de la 28e édition de sa Brahmstage

Deux jours étaient au moins nécessaires pour rendre l’hommage
mérité à Johannes Brahms qui séjourna voilà presque 130 ans dans
la station thermale. S’il avait su que des centaines de milliers de
musiciens à travers le monde lui voueraient encore aujourd’hui un
véritable culte, il aurait certainement esquissé un sourire malicieux.
Car cela n’a pas été toujours le cas, notamment lorsqu’il créa son
premier concerto pour piano, hué lors de l’une de ses premières
représentations.

Rien de tel avec Igor Levit et Valéry Gergiev. La complicité entre les
deux hommes apparut très vite évidente. Le Müncher
Philharmoniker qui n’a rien à envier à son homologue de la radio –
bien au contraire – s’est très vite senti à l’aise dans cette œuvre.
Avec sa technique sans faille, mise au service d’une interprétation
somme toute assez classique, Igor Levit a laissé à l’orchestre
l’initiative de l’inspiration. Se produisant avec les plus grands
orchestres du monde, le pianiste russe a endossé le rôle de l’archer,
perché sur les murailles du concerto, et tirant mille et une flèches
étincelantes puisées dans le carquois de l’orchestre. Tantôt pleines
de feu, tantôt gorgées de miel, elles ont ravi, sous les doigts d’Igor
Levit, les spectateurs du Festspielhaus.

Le double concerto bénéficia, lui, d’un meilleur accueil en 1887. Son
interprétation par le Würth Philharmoniker, la violoniste Veronika
Eberle – assurément star en devenir – et le violoncelliste Alban
Gerhardt qui se produisait pour la première fois sur la scène du
Festspielhaus, constitua à n’en point douter le point d’orgue de ces
Brahmstage. Né en 2017 de la volonté et surtout de la passion pour
les arts et notamment pour la musique de l’industriel allemand
Reinhold Würth, et dirigé par le chef italien Claudio Vandelli, le
Würth Philharmoniker constitua indiscutablement la belle surprise
du weekend. L’alchimie entre l’orchestre et les solistes fonctionna à
merveille, tant le plaisir partagé était manifeste et est très vite
devenu contagieux. La faute au pianiste Lars Vogt qui, après avoir
réuni ses amis musiciens, a offert au public un 5e concerto pour
piano de Beethoven absolument divin. Véritable surdoué, capable de
susciter une pléiade d’émotions, Lars Vogt ne s’est pas contenté
d’une simple interprétation mais s’est empressé de réunir ses petits
camarades pour nous interpréter, toujours en compagnie d’un
orchestre qui ne demandait que cela, le final du triple concerto de
Beethoven.

Souvent présenté comme le successeur de Beethoven, Johannes
Brahms s’inscrivit dans une tradition musicale viennoise qui courut
jusqu’au début du 20e siècle. Son influence se diffusa notamment
dans les œuvres de Bruckner et de Mahler. D’ailleurs,
l’interprétation absolument magnifique de la sixième symphonie de
Bruckner par le Münchner Philharmoniker dirigé par son désormais
chef attitré, le Russe Valéry Gergiev, effectua ainsi le trait d’union
entre un Brahms et un Mahler qui d’ailleurs créa cette même
symphonie, en 1899 à Vienne. Déjà perceptible dans le concerto de Brahms, l’orchestre semblait porté par un souffle épique, comme
celui d’un dragon endormi qui vient à se réveiller. Dans cette
symphonie, l’orchestre passa avec autant de maestria de l’héroïsme,
notamment dans la très belle coda de la fin du premier mouvement
au bucolisme le plus sensible grâce à des vents particulièrement
inspirés. Valery Gergiev réussissant une fois de plus à transformer
les rivières souterraines en torrents furieux, le murmure en colère.
Quelque part dans la salle devaient traîner les oreilles du grand
Brahms. Et après ses Brahmstage, nul doute qu’il souriait à nouveau.

Par Laurent Pfaadt

Retrouvez toute la programmation du Festspielhaus de
Baden-Baden sur : https://www.festspielhaus.de/fr/

Piano concertos n°2 & 3, Jae-Hyuck Cho

Les 2e et 3e concertos pour piano de Rachmaninov constituent
encore des passages obligés du disque pour tout pianiste désireux
de construire une carrière sur la durée. Le Coréen Jae-Hyuck Cho,
également organiste (que les Français ont pu apprécier en 2019 avec
un disque remarqué sur l’orgue de la Madeleine chez Evidence), est
allé à Moscou se confronter à ces deux sommets pianistiques. En compagnie du Russian National Orchestra, l’orchestre de Mikhail
Pletnev qui a cédé pour l’occasion sa baguette au chef autrichien
Hans Graf, le pianiste a gravi lentement les accords qui mènent au
sommet.

Sans se presser et avec une intelligence mise au service de sa
formidable technique, Jae-Hyuck Cho délivre une très belle
interprétation, très subtile, sans tomber dans le piège de la
performance. Avec l’orchestre, la complicité est évidente
notamment dans l’adagio du Rach 3, Hans Graf laissant au pianiste
toute la place qui lui revient avant que n’éclate la virtuosité de
Jae-Hyuck Cho dans ce très beau final. Preuve que les grandes aventures s’écrivent toujours collectivement.

Par Laurent Pfaadt

Rachmaninov, Piano concertos n°2 & 3, Jae-Hyuck Cho,
Russian National Orchestra, dir. Hans Graf,
Chez Evidence

Messa Da Requiem

On avait laissé sur notre platine CD le requiem de Verdi et
l’orchestre de la radio bavaroise avec le magnifique enregistrement
du regretté Mariss Jansons en 2014. Et voilà qu’à l’occasion du 80e
anniversaire de Riccardo Muti, l’orchestre nous rappelle que le chef
d’œuvre sacré du maître du bel canto fait partie de son ADN.

Dans cette interprétation de légende enregistrée au Herkulessaal
en 1981 qui compte une distribution d’anthologie – Jessye Norman,
Agnès Baltsa, José Carreras et la basse Yevgueni Nesterenko
disparue en mars dernier – le passionné de musique embarque pour
un voyage au pays des morts qu’il n’est pas prêt d’oublier. Après le
fracas d’un Dies Irae à faire trembler le paradis, la barque musicale
de Riccardo Muti navigue avec bonheur et délectation dans ce
requiem. Porté par quelques-unes des plus belles voix de cette fin de
20e siècle et par un chœur célébré dans le monde entier, passant
avec la même excellence du Sanctus à l’Agnus Dei, l’auditeur est
tantôt secoué, tantôt charmé par tant de beautés. Car comment ne
pas rester ébahi devant ce sublime Lacrymosa porté en autres par
des Norman et Carreras à leur sommet, ou devant le ténébreux
Confutatis où résonne avec solennité le timbre de Nesterenko.

Indubitablement, un disque à posséder.

Par Laurent Pfaadt

Giuseppe Verdi, Messa Da Requiem,
Chor und Symphonieorchester des Bayrischen Rundfunks,
dir. Riccardo Muti
Chez BR Klassik, RMM

Une passion marocaine

Le Musée Mohammed VI d’Art Moderne et Contemporain de Rabat présentait une exposition dédiée au voyage marocain d’Eugène Delacroix

Eugène Delacroix
© Musée des beaux-arts de Dijon

Ses chevaux, ses cavaliers, sa touche orientaliste sont connus de
tous et restent à jamais attachés à son art. C’est ici, dans le royaume
du Maroc, entre mer et désert que la peinture d’Eugène Delacroix
prit forme. L’’exposition du Musée Mohammed VI d’Art Moderne et
Contemporain, élaborée en coopération avec les musées du Louvre
et Eugène Delacroix de Paris, revient ainsi sur le voyage qu’effectua
le peintre entre janvier et juin 1832 à l’occasion de l’ambassade
diplomatique du comte de Mornay, auprès du sultan Moulay-Abd-
Er-Rahman.

Si le fameux tableau du sultan est resté au musée des Augustins de
Toulouse, le visiteur reste fasciné par le travail préparatoire du
peintre, de l’esquisse venue du musée de Dijon (1832) aux eaux-
fortes et lithographies qui montrent son exceptionnel génie. Ces
dessins qui s’inscrivent dans la tradition des Daumier et Doré,
dévoilent un sens aigu de l’observation que le trait du peintre
restitue à merveille comme dans cette étude du bournous où chaque
fil se compte et s’admire. La lithographie de La Noce juive (1849),
certainement l’une des plus belles pièces de l’exposition, qui servit
de base au tableau du Louvre, se contemple sans fin, tant le trait, les
expressions des personnages et la composition appartiennent à la
fois à son temps et tracent une modernité artistique à venir.
D’ailleurs, les chevaux de Delacroix observés lors de fantasias et si
emblématiques de son art, impulsent dans les tableaux du Louvre
(Passage d’un gué, 1858) et Bordeaux (Cavalier de la garde du sultan,
1845), une sensation de mouvement qui inspira tant de peintres à
venir.

Car le musée Mohammed VI est avant tout une institution
consacrée à l’art moderne et contemporain et les commissaires ont
voulu inscrire Delacroix dans cette modernité qu’il a induit, tant
dans son alchimie picturale que dans ses compositions et dans
l’impact de l’expérience marocaine. Les œuvres d’Odilon Redon ou
d’Henri Matisse en témoignent assurément. Preuve que les voyages
continuent et continueront d’alimenter l’inconscient des artistes et
de visiteurs séduits par la beauté des coutumes et des paysages du
Maroc.

Par Laurent Pfaadt

« Delacroix, souvenirs d’un voyage au Maroc », Musée Mohammed VI d’Art Moderne et Contemporain de Rabat, jusqu’au 9 octobre 2021