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1793

Un corps mutilé retrouvé dans un
lac et voilà que toute la cour de
Suède déjà ébranlée par le séisme
de la Révolution française, tremble.
Un couple d’enquêteurs – un
vétéran et un homme de loi –  se
lance alors sur la piste de l’assassin.
Et au fur et à mesure qu’ils tirent
les fils de cette énigme, celle-ci non
seulement présente de
nombreuses ramifications mais
remonte jusqu’aux plus hautes
sphères d’une nation privée de son
roi et au bord du gouffre financier.

Alors que faire ? Nos enquêteurs vont très vite devoir plonger
dans ces ténèbres qui recouvrent Stockholm et gangrènent la ville.
Il leur faudra pour cela transiger avec leurs principes. Eh oui, la
Suède ne fut pas toujours le temple du bien-être où l’assassinat
d’un Premier ministre apparaissait comme un crime contre
l’ensemble de la société. Best-seller en Suède, déjà traduit dans
près de trente langues, 1793, écrit par un James Ellroy perdu au
18e siècle, est assurément l’un des meilleurs thrillers historiques
de l’année.

Par Laurent Pfaadt

Niklas Natt Och Dag,
Chez Sonatine éditions, 448 p
.

Autoportrait de la femme en noir

© Dora Maar, André Rogi, 1937

Dora Maar au Centre
Pompidou. L’exposition à ne
pas rater cet été

A l’instar d’une Camille
Claudel, écrasée par la figure
d’un génie immortel traversant
époques et modes, Dora Maar
fut l’une des rares muses que
l’histoire n’oublia pas. Mais,
tout comme Camille Claudel,
elle réussit, non seulement à
survivre à l’anonymat que lui
promettait son pygmalion mais plus encore, à vivre, à exister
et à briller hors de l’ombre artistique de ce dernier.

La rétrospective que consacre aujourd’hui le Centre Pompidou à la
maîtresse de Pablo Picasso, Dora Maar, vient ainsi couronner un
talent artistique incontestable. Il a pourtant fallu attendre plus de
vingt ans après sa mort (en 1997) pour assister à ce sacre. De
nombreuses œuvres ont été rassemblées, de collections
particulières aux musées américains pour découvrir celle qui se
cachait derrière l’éternelle femme qui pleure d’un Picasso qu’elle
rencontra en 1935 et avec qui, sous l’ombre tutélaire de Guernica,
elle débuta une idylle qui devint un mythe. Mais comme le cubisme
et ses différentes dimensions, l’exposition se devait de dévoiler
avec malice, la photographe, la peintre et la femme engagée
derrière ce portrait. Tout le mérite en revient à une pléiade de
femmes à l’origine de cette exposition et notamment Damarice
Amao, l’une des commissaires de l’exposition qui a souhaité mettre
en avant la « singularité d’une existence artistique dédiée à
l’expérimentation et à la quête d’une rédemption créative ».

Ne tombons donc pas dans le piège de ramener Dora Maar à
Picasso et arrêtons là d’évoquer ce dernier. Car l’exposition
montre qu’elle fut comme de nombreux artistes de son époque,
une artistique protéiforme avec cependant une prédilection pour
la photographie. Ses clichés attestent de ses talents pour la
photographie de mode, de publicité (Pétrole Hahn ou Ambre
solaire), le nu, le photomontage qu’elle accompagna plus qu’elle ne
le marqua et le portrait où il y a indubitablement un style Dora
Maar. Plus surprenant encore est sa photographie de rue. Ses
photos de Barcelone ou de Londres témoignent d’une empathie
absente chez ses contemporains, de quelque chose de solaire dans
ces anonymes, ces mendiants, ces laissés-pour-compte qu’elle fixe
sur la pellicule. Et si l’une de ses coreligionnaires, l’autrichienne
Lisette Model affirmait vouloir photographier avec ses tripes,
Dora Maar le fit réellement avec son cœur. Une magie urbaine
traverse sa photographie. Les statues prennent vie et les vivants
sont statufiés comme en témoignent ce cliché du pont Mirabeau et
ce portrait de femme, tous les deux datés de 1935. Mais au-delà
de son art, ses œuvres dessinent le portrait d’une femme engagée
à l’extrême-gauche appartenant à cette race d’aventurières
forgées dans ce métal intrépide de l’entre-deux guerres et à
laquelle appartient par exemple une Martha Gellhorn, dans cette
époque où ces femmes firent du courage, de l’audace et d’une
indépendance à toute épreuve des étendards de la liberté que
nombreux hommes n’osèrent pas brandir.

Recluse dans sa maison de Ménerbes dans le Lubéron après la guerre, cultivant une forme de mysticisme, Dora Maar s’orienta vers la peinture et les divers styles qu’elle adopta donnant certes l’impression d’une « femme qui peint comme un homme » selon la journaliste Francine Du Plessix mais qui se chercha sans se trouver. Car on n’échappe jamais à sa véritable nature et dans les années 1980, Dora Maar fit un retour spectaculaire à la photographie avec des œuvres épurées, abstraites absolument magnifiques. Il était donc écrit que cette femme, cette artiste ne vivrait qu’en noir et blanc. Ce n’est qu’ainsi qu’elle survivrait au génie de la couleur qui l’immortalisa. Cette exposition est là pour nous le rappeler.

Par Laurent Pfaadt

Dora Maar jusqu’au 29 juillet,
Centre Pompidou, Paris

Catalogue de l’exposition : Dora Maar, sous la direction de Karolina Ziebinska-Lewandowska, Damarice Amao et Amanda Maddox,
Editions du Centre Pompidou, 208 p.

Mavis Staples

Dans l’un de ses
plus beaux live,
Hope at the Hideout
(Anti, 2008), Mavis
Staples promettait
à son public de
revenir. Avec We
get by
(« On fait
face »), elle a tenu
sa promesse et de
quelle manière ! En
compagnie d’un
Ben Harper qui a produit et écrit ce
disque, elle nous offre certainement après You are not alone (Anti,
2010) l’un de ses plus beaux albums. La patte blues-rock du
chanteur qui s’offre un duo avec Mavis Staples sur la chanson
éponyme de l’album est immédiatement reconnaissable et produit
une merveilleuse alchimie.

Album après album résonne toujours l’ardent message d’amour et
de justice de Mavis Staples qui va au-delà de la musique. Sa voix,
ensorcelante, n’est pas uniquement un chant. C’est une prière,
continue, contagieuse sur ces accords portés par l’incroyable
guitare de Rick Holmstorm, compagnon de longue date de Staples,
notamment sur le titre Heavy in mind où perce une forme de
douleur mélancolique, non cicatrisée, celle qui s’étale sur la
pochette de l’album. Cette voix qui résonne depuis la marche de
Selma au côté de Martin Luther King contient un espoir, une force
qui ne s’est jamais tarie et qui, en ces temps agités, doit être
écoutée, entendue, relayée.

Par Laurent Pfaadt

We get by, Anti

Bach and Co

Après un détour
par la Venise
baroque dans un
disque salué par la
critique, Thibault
Noally et les
Accents nous
convie cette fois-ci
à un nouveau
voyage musical,
direction
l’Allemagne de
Bach et de ses contemporains. Ce
disque est, il faut le dire, assez plaisant puisqu’il oscille entre les
concertos des deux figures de proue du baroque allemand (Bach et
Telemann) et les œuvres de compositeurs quelque peu oubliés. Et
à l’écoute d’un Johan David Heinichen ou d’un Christoph Förster,
force est de constater que la figure du cantor de Leipzig a parfois
été injuste avec ses contemporains que l’histoire musicale a réduit,
à tort, à des acolytes.

Ce plaisir ne serait rien sans la très belle interprétation de cette
formation musicale dont la plastique est proprement stupéfiante,
capable de se mesurer à la puissance bachienne (avec seulement
deux violons !) et d’adopter une approche proche de l’intime
comme dans le concerto de Johann Friedrich Fasch où le hautbois
d’Emmanuel Laporte fait des merveilles. Une belle découverte
donc.

Par Laurent Pfaadt

Les Accents, Thibault Noally,
Aparté

1939

Ces trois concertos
pour violon
composés en 1939
et regroupés ici
offrent, de la
Grande-Bretagne à
la Hongrie en
passant par
l’Allemagne, un
panorama musical
de cette année
1939. Ceux de
Walton et de Bartók sont les
plus connus à la différence du concerto funèbre de Karl Amadeus
Hartmann, inspiré par l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1938
mais joué pour la première fois en 1959.

La tension est immédiatement palpable, la violoniste Fabiola Kim
parvenant magnifiquement à retranscrire cette angoisse, bien
soutenue par un orchestre très à l’écoute. Son violon est lumineux,
excellant aussi bien dans les morceaux de bravoure que dans les
mouvements plus lents en leur conférant un supplément d’âme qui
accentue cette dramaturgie qui se dégage de ces œuvres. Fabiola
Kim qui assume sans complexité l’héritage des monstres sacrés
qui ont porté ces œuvres (Heifetz, Schneiderhan et Szekely) ne
devrait donc pas rester longtemps une inconnue du grand public.

Par Laurent Pfaadt

Violin Concertos by Bartók, Hartmann and Walton – Fabiola Kim –
Münchner Symphoniker,
dir. Kevin John Edusei,
Solo Musica, Sony

Dans l’œil de la montagne

Un récit sombre et plein de fureur de l’une des plus belles plumes
américaines

Vétéran de la guerre de Corée, une jambe en moins, Rory
Docherty est de retour chez lui à Howl Mountain. Au pied de cette
montagne, cette « canine ébréchée de quelque bête immense » où un
barrage hydraulique a recouvert le passé de ses habitants, il vit
avec sa grand-mère, ancienne propriétaire d’un bordel et
herboriste reconnue, et travaille pour un trafiquant d’alcool craint
de tous. Mais sous le regard froid de la montagne, Rory cherche
également la vérité de cet œil, celui que sa mère a arraché à l’un
des meurtriers de son père avant de se murer dans le silence.

A la manière d’un Ron Rash,

Taylor Brown

conduit le lecteur dans ces Appalaches ténébreuses en compagnie de ces monstres, ces démons de métal et de ces spectres qui peuplent le roman. Il y a dans ces pages un côté western crépusculaire transposé aux années 50. Car
Rory file sans s’arrêter dans une nuit qu’il n’a, à vrai dire, jamais
quittée. Celle de Corée où il a laissé sa jambe. Celle aussi des
chemins escarpés de son labyrinthe mental, à la recherche de la
vérité sur ses parents et où, par intermittence, tel un animal
éclairé par les phares des bolides qui filent « comme un lièvre avec le
feu au cul »,
apparaît le visage de la fille du pasteur dont il est
tombé amoureux.

Dans cette écriture en cinémascope, la plume de Taylor Brown
sculpte à la hache ces paysages imposants. Ils sont écrasants mais
jamais hostiles. Mystiques mais jamais diaboliques. Véritable ode à
une nature encore préservée, les dieux de Howl Mountain renvoient
à ces esprits qui rôdent, qui planent au-dessus des personnages du
roman et tirent les fils de leurs destins enfermés dans ces
bouteilles accrochées au châtaigner familial. Taylor Brown taille
dans les veines de ses personnages, comme ces torrents courant
sur les flancs des Appalaches, des sillons et des blessures qui, loin
de les défigurer, les ennoblissent magnifiquement. Ma, la grand-
mère de Rory, sorte de chamane sorti du ventre de la montagne
est à ce titre infiniment belle. Les mots de l’auteur suintent le
bourbon frelaté, la graisse de moteur et la rage. Ils fabriquent des
odeurs et des images qui ne s’estompent que lentement. Lumières
naturelles et lumières artificielles alternent en permanence leurs
ballets pour nous montrer combien la nature se joue des hommes
et que le simple battement d’ailes d’un perroquet peut ainsi
décider de la vie et de la mort de centaines d’êtres humains.

Dans l’œil de la montagne, nimbé de bourbon translucide comme
celui d’un dragon larmoyant se cache cette vérité que cherche
Rory. Et jusqu’à un final proprement jouissif, ni les crotales, ni les
monstres d’acier hurlant, ni la guerre, ni même Dieu ne pourront
l’empêcher de découvrir la vérité. Sitôt le livre refermé, on n’aspire
qu’à une seule chose : prendre la route des Appalaches et gravir
ces crêtes escarpées qui courent entre perdition et rédemption.

Par Laurent Pfaadt

Taylor Brown, Les dieux de Howl Mountain,
Chez Albin Michel, 384 p

Tuer n’est pas jouer

Walter Schellenberg © United States Holocaust Memorial Museum, courtesy of Gerald Schwab

Réédition des mémoires de
l’un des responsables des
services de renseignement de
la SS

Ceux qui sont passés entre les
mailles de la justice des
hommes ont cru bon devoir se
justifier par écrit. Ce fut le cas
d’Albert Speer. Ce fut aussi le
cas d’acteurs moins connus et
pourtant tout aussi majeurs
comme Walter Schellenberg.
Ce dernier fut le chef des
services de renseignement
extérieurs de l’office central de
la sécurité du Reich, le sinistre RSHA que dirigea notamment
Reinhardt Heydrich jusqu’à son assassinat en 1942 avant d’être
remplacé par Ernst Kaltenbrunner.

Schellenberg fut en tout point un personnage ambigu,
« particulièrement ambitieux, particulièrement pragmatique »
selon
Clément Tibère qui signe la préface de l’ouvrage ainsi que son
appareil critique.  A la fois haut dignitaire SS – il en fut le plus jeune
général – chargé du renseignement extérieur et proche
d’Himmler, l’homme a su et a participé aux principaux crimes du
régime. Mais, dans le même temps, un peu à la manière d’un
Canaris, avec l’uniforme SS – ce qui a son importance – il a joué un
double jeu, poussant notamment Himmler à se débarrasser
d’Hitler et à négocier avec les Alliés par le biais de la Suède.
Schellenberg alla même jusqu’à témoigner contre son ancien
patron, Ernst Kaltenbrunner, au procès de Nuremberg où
d’ailleurs il ne fut condamné qu’à six ans de réclusion.

Cette réédition des mémoires de Walter Schellenberg apparaît
ainsi intéressante à plus d’un titre. D’abord, elle nous plonge dans
les arcanes du renseignement nazi, des luttes de pouvoirs aux
détails des principales opérations : Zeppelin qui visait à infiltrer le
Kremlin et à assassiner Staline, la fameuse Cicéron qui resta le
plus grand coup d’éclat de Schellenberg, ou celle qui tenta de
kidnapper le duc de Windsor. Ses rapports avec l’Abwehr, les
services de renseignement de l’état-major de l’armée, et son chef
Wilhelm Canaris, exécuté à la fin de la guerre, furent emprunts de
méfiance. D’ailleurs  Schellenberg lui-même procéda à
l’arrestation de Canaris avec qui il avait l’habitude de monter à
cheval. « Si Monsieur l’Amiral désire régler quelques affaires, je suis à
son entière disposition. J’attendrai ici, dans cette pièce, pendant une
heure, et durant ce temps, vous pourrez faire ce que vous voudrez. Dans
mon rapport, je dirais que vous êtes allé dans votre chambre vous
changer »
écrit ainsi Schellenberg qui laissa à Canaris le choix entre
le suicide et la fuite.

Un appareil critique réalisé par Clément Tibère, pseudonyme d’un
haut fonctionnaire du renseignement – preuve que le sujet reste
encore sensible – permet de démêler l’écheveau mis en place par
ce maître-espion pour se justifier et surtout de comprendre les
enjeux qui sous-tendent le renseignement allemand durant le
second conflit mondial. Utilisant un oxymore certes cynique mais
maladroit de nazi « humaniste », Clément Tibère démontre avec
force les contradictions d’un personnage attribuant la Shoah à la
folie d’Hitler, comptant parmi ses amis le comte Bernadotte qui
sauva des milliers de juifs en 1945 et approuvant sans ciller
l’organisation des Einsatzgruppen à l’Est. A la lecture de ses mots,
Schellenberg apparaît comme l’archétype d’une ambition mise au
service d’un système totalitaire qui le conduisit, au final, dans une
impasse criminelle.

Avec cette grille de lecture à l’esprit, l’ouvrage est passionnant à
lire. Il nous emmène aux quatre coins de l’Europe, du front aux
salons des ambassades. La grande difficulté réside moins dans la
compréhension des ramifications de ces nids d’espions que dans la
tentation de voir en Schellenberg, un exécutant innocent. Car il est
aussi question de mort et d’assassinat dans cet énième Grand Jeu.

Par Laurent Pfaadt

Walter Schellenberg, Le chef du contre-espionnage nazi parle
Chez Perrin, 448 p.

Le colonel des Zouaves

Le roman D’Olivier Cadiot mis en scène par Ludovic Lagarde constitue  un spectacle-culte depuis sa création en 1997

Alors que les rires fusent dans le public, une partie de celui-ci reste interdit, comme s’il n’était pas dans le coup et s’interroge, essayant de trouver le fil conducteur d’un récit qui, à l’évidence ne cherche pas à en proposer. Ce qu’il nous est surtout demander, semble-t-il, c’est plutôt de regarder et là il faut reconnaître qu’on est magnifiquement ébloui du si grand talent de Laurent Poitrenaux, comédien attaché au TNS et que nous avons eu maintes fois l’occasion d’apprécier.

Sa performance durant une heure et demie nous confirme qu’il est un acteur formidable. Sa capacité à changer de postures, de mimiques, tout cela sur un espace très étriqué lui permet  d’incarner Robinson, le personnage complexe, principal sujet de ce  roman d’Olivier Cadiot. Un personnage qu’on nous donne à voir et à entendre comme  majordome dans une maison bourgeoise, hanté par le désir de perfection voulu pour chacun de ses gestes et qu’accompagne à l’appui un discours intérieur. Ce qu’il veut, c’est passer les plats, avec application, adresse et une certaine servilité de bon aloi.

Laurent Poitrenaux lui confère une teinte humoristique incontestable, mettant en évidence ses contradictions comme le fait de vouloir la perfection dans ses moindres gestes alors qu’il laisse  glisser malencontreusement le plat qu’il s’apprêtait à servir. De même  ses attitudes déférentes envers les bourgeois vont à l’encontre de sa façon de rapporter avec force minauderies leurs propos mondains, manière d’en souligner l’ insignifiance.

D’autres séquences viennent à se répéter comme pour rythmer le spectacle, ce sont les scènes de « courses » auxquelles le personnage s’astreint pour entretenir sa « forme », sa » santé ». Toujours rivé à son périmètre étriqué, le comédien  mime la course, l’effort, l’essoufflement, les arrêts, les contrôles de sa propre performance. C’est une véritable chorégraphie qu’il nous offre. Il s’y est entraîné avec la chorégraphe Odile Duboc.

Si d’autres évocations nous ont paru plutôt elliptiques, voire délirantes, Robinson laissant libre cours à ses fantasmes, il n’en reste pas moins vrai que tout le spectacle est marqué par cet hommage à l’imaginaire qui caractérise  aussi bien l’écriture d’Olivier Cadiot que le jeu de l’acteur, la mise en scène de Ludovic Lagarde, superbement servi par les lumières de Sébastien Michaud et par l’étonnant jeu de voix mis en place par Gilles Grand .

Un spectacle original et ludique comme on en voit peu.

Marie-Françoise Grislin

C’était au TNS le 14 Mai

Qui a tué mon père

C’est un titre troublant, qui fait un peu peur ou qui du moins interroge : à quel genre appartiendra la pièce ? confession, accusation, roman policier ?

En fait, elle sera politique.

Tout à la fin une sorte de « j’accuse » fait jaillir avec force les noms  connus et célèbres, de certaines personnalités politiques, présidents, hommes d’état qui ont marqué la vie de notre société ces dernières années : Jacques Chirac et son ministre Xavier Bertrand préconisant le déremboursement de certains médicaments, Nicolas Sarkozy, vitupérant contre les « assistés », François Hollande, Myriam El Khomri, Manuel Vals et leur loi « Travail », Emmanuel Macron, pointant l’index sur les « fainéants ».

C’est un fils qui les accuse et on n’échappe pas à ce procureur impitoyable qui les a démasqués à travers ces mesures qu’ils ont prises sans le moindre égard pour ceux qui en sont les victimes.

Comme ce père, accidenté du travail, mis en demeure de reprendre  une activité qui achève de détruire son corps déjà  bien mal en point.

La pièce, mise en scène et interprétée par Stanislas Nordey, créée Au Théâtre de La Colline  à Paris  a connu un énorme succès avant de nous être présentée, ici au TNS. Rien d’étonnant à cela quand on découvre qu’elle tricote subtilement des faits concrets, ayant trait aux conditions de travail et de vie d’une famille ouvrière avec ce qu’il faut appeler des ressentis personnels qui s’appuient sur le regard d’un enfant, puis sur celui d’un adolescent et de l’adulte qu’il devient.

De plus, l’ouvrage « Qui a tué mon père », écrit par Edouard Louis, ce jeune auteur que nous avons  déjà rencontré avec son premier écrit « En finir avec Eddy Bellegueule » est ici porté en scène par Stanislas Nordey de façon très sensible. Il nous en offre une sorte de lecture-interprétation qui révèle de façon juste toute la complexité d’une relation père-fils.

C’est le fils qui parle, évoquant diverses anecdotes qui mettent en évidence certains traits de caractère  de ce père qui lui paraît, durant son enfance, être quelqu’un de mystérieux, hanté par la masculinité, cachant son goût pour la danse, sa sensibilité, qui a fait le choix de travailler en usine plutôt que d’étudier, qui aime rouler vite, dépenser de l’argent à la foire mais qui défend ses enfants  avec violence parfois et reste souvent mutique.

La prestation de Stanislas Nordey Sert le texte de façon remarquable, qu’il s’agisse d’arpenter le plateau, de donner un rythme à sa parole, entre silence et vitupération, d’enlever veste et sweat-shirt comme pour montrer que peu à peu on enlève ce qui nous protège pour révéler ce qui nous touche de plus près, d’aller vers le plus intime. Qu’il s’agisse d’approcher ces mannequins qui représentent le père, de tourner autour et à la fin  d’en saisir un dans ses bras et de le porter avec tendresse. Tout cela donne à cette mise en scène un grand élan de vérité humaine. Si les thématiques abordées font partie de ce que notre société a encore du mal à aborder, les voici mises en lumière, incarnées dans le vécu de l’auteur comme dans le jeu du comédien qui se les approprie et lui confère le statut de témoignage bouleversant.

C’était le 2 mai au TNS

Marie-Françoise Grislin 

Dans le pays d’hiver

Silvia Costa, jeune metteure en scène italienne, collaboratrice de Romeo Castellucci nous a présenté un spectacle étrange, intitulé « Dans le pays d’hiver ».

Si elle s’inspire de six dialogues du « Leuco » de Cesare Pavese, auteur italien né en1908 et qui se suicide en 1987, ce ne seront pas à proprement parler les textes de cet écrivain que nous entendrons. En effet, Silvia Costa, influencée par sa formation de plasticienne, à l’instar de Romeo Castellucci, insiste sur ce qui est symboles et images pour nous arracher à tout réalisme et nous conduire sur les chemins d’un monde poétique, énigmatique qui se réfère à la mythologie.

D’ailleurs d’entrée de jeu nous sommes frappés par ce décor à l’antique avec ces colonnes et cette alcôve au fond de laquelle on aperçoit un animal, par cette femme couchée jambes repliées dans une pose sculpturale. Quand elle soulève le bras  c’est pour donner  de la main une impulsion à cette longue tige à pointe qui pend au-dessus d’elle et la transformer en une sorte de balancier. Il sera donc question de temps et de mesure. Quand la pointe en est retirée  elle se métamorphose en arme. Ainsi une attention constante est-elle portée aux objets.

Présenté par le Centre Dramatique National et Le Maillon le 3 Mai

Par Marie-Françoise Grislin