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L’affaire Rockwell

Dwight Myers aurait dû sen douter : les criminels ont toujours un ego surdimensionné et cherche en permanence des adversaires à leur taille. Et s’il pensait en fuyant le LAPD pour la petite ville californienne de Bakersfield après une vie personnelle gâchée, qu’il pourrait mener une existence tranquille, il a vite déchanté lorsque son bip a signé le début d’un nouveau cauchemar.


Eden, une gamine de onze ans surdouée, vue pour la dernière fois au moment de prendre ce bus qu’elle laissa filer, vient de disparaître. Eden qui ressemble à sa fille Nancy. Pour l’instant, le polar est assez classique, le profil du flic somme toute assez commun. C’était sans compter notre auteur, modeste journaliste sportif breton qui signe là son premier roman. Sa mise en scène est très réussie avec sa dimension cinématographique. On s’y attend mais on la veut. C’est comme regarder un thriller à la télé avec Morgan Freeman ou Woody Harrelson.

On sait donc à quoi s’attendre. On imagine Myers, 33 ans, beau gosse cabossé façon Mark Wahlberg, Megan Bailey, la journaliste en Eva Mendes avec ses cheveux châtains et sa peau hâlée. Des flash-backs de disparitions d’autres enfants insérés donnent un petit côté Mindhunter. Et puis l’astuce de Penalan est de ne rien révéler jusqu’au bout. Donc on avale les pages en attendant la confrontation finale.

On pense s’attendre à tout. Les jours passent, l’espoir se réduit, d’autres meurtres interviennent, des pistes se refroidissent, des parents suspectés, des interrogatoires avec des glaces sans teint. Et Eden qui s’est volatilisée tandis que Myers commence à vaciller. Au milieu de la nuit vient alors l’épilogue, inattendue. Eh oui, c’est toujours pareil avec les bons polars. On pense être plus malin et puis non. Alors on respire un bon coup. On laisse Myers repartir dans sa Ford Crown Victoria. Quelque chose nous dit qu’il reviendra, un peu plus cabossé. Car d’autres criminels à l’intelligence machiavélique se cachent, tapis, dans l’ombre de nos sociétés. Face à eux, des adversaires redoutables, tapis, eux, dans l’imaginaire d’auteurs comme Christophe Penalan. Ça promet.

Par Laurent Pfaadt

Christophe Penalan, Eden. L’affaire Rockwell, coll. Chemins nocturnes
Aux éditions Viviane Hamy, 384 p.

Beethoven, complete symphonies

Le directeur musical du National Symphony Orchestra de Washington que dirigea en son temps Mstislav Rostropovitch, et chef invité du London Symphony Orchestra, Gianandrea Noseda, nous propose une intégrale des symphonies de Beethoven enregistrées en public entre janvier 2022 et juin 2023. Au regard de ses interprétations remarquées et très bien construites de celles de Chostakovitch, cette intégrale de l’œuvre symphonique du génie de Bonn a évidemment piqué notre curiosité.


Et il faut dire que le résultat est à la hauteur des attentes. Car il est difficile de tirer son épingle du jeu de la multitude d’interprétations qui conjuguent merveilles et fiascos. Ici, Noseda s’en tire très bien en proposant une approche singulière de chaque symphonie qui correspond d’ailleurs à la réalité d’un compositeur à l’humeur changeante et à celle d’époques radicalement différentes. Pas d’idéologie donc. On ne joue ainsi pas l’héroïque comme la pastorale, on ne traite pas les symphonies dites « féminines » comme les « masculines ». Les féminines sont d’ailleurs approchées avec beaucoup d’égards, presque de « courtoisie musicale » où le chef déploie des trésors de romantisme pour séduire sa partition. Eh oui, on n’est pas italien pour rien ! Dans la 8e symphonie, Noseda a d’ailleurs choisi de rester classique, de la concevoir comme un hommage à Haydn.

Les 7e et 5e symphonies sont plus viriles, le chef veut, à raison d’ailleurs, en faire des héroïnes avec leurs énergies respectives qu’il libère sans verser toutefois dans l’anarchie. Il les transforme en Spartiates aux Thermopyles luttant contre la fatalité avec ses effets sonores parfaitement maîtrisés et des entrées solides et réussies. Noseda délivre alors son Molon labe, son  « Viens les prendre » pour citer Leonidas face aux Perses qui lui demandaient de déposer les armes dans le finale de la cinquième, accompagné de percussions d’airain et de cuivres transformés en bardes.

L’apothéose est atteinte avec la 9e symphonie, majestueuse comme enveloppée dans son hermine harmonique. On se croirait dans une cathédrale en plein couronnement avec un prodigieux Washington Chorus. Haendel était quelque part dans l’assistance. Il a versé quelques larmes. Il peut, le nouveau roi d’Italie vient d’entrer.

Par Laurent Pfaadt

Beethoven, complete symphonies, National Symphony Orchestra, The Kennedy Center, dir. Gianandrea Noseda
Coffret 5 Cds, NSO Media label

L’Alexandre Dumas de la peinture

Horace Vernet était à l’honneur d’une importante rétrospective au château de Versailles et d’une monographie passionnante

Nous l’ignorons mais Horace Vernet est en permanence avec nous. Dans les musées. Dans nos livres scolaires. Sur les couvertures de romans. Mais surtout dans nos têtes, parfois même sans le savoir, sans que l’on connaisse son nom. Tous les Français qu’ils soient de naissance, d’adoption ou de coeur ont grandi et vivent avec ses tableaux devenus des images familières qui ont fait de nous des citoyens.


Plus qu’aucun autre peintre, Horace Vernet représenta l’histoire de France. Peintre des batailles pour reprendre le titre d’un roman d’un célèbre écrivain espagnol, il est celui de Fontenoy, de Bouvines, du pont d’Arcole, de Valmy, de Iéna. Placé devant elles, le visiteur ne peut que s’émouvoir, se sentir, devant ces grands formats, écrasé par le poids de l’histoire.

Né en 1789, quinze jours avant la prise de la Bastille, comme un présage, Horace Vernet trouva vite en Théodore Géricault un mentor dont il réalisa le portrait et avec qui il partagea la passion des chevaux comme ceux, magnifiques de la Chasse au lion au Sahara (1836) de la Wallace collection. Du cheval au cavalier et au roi, il n’y eut qu’un pas ou un saut que Vernet effectua allègrement. Et pour célébrer ce roi de la peinture historique, Versailles convoqua, le temps d’une exposition, à la cour, nobles venus de provinces avec leurs plus beaux présents picturaux, diplomates étrangers arrivés des Etats-Unis, d’Allemagne, d’Italie ou de Lettonie et illustres inconnus avec ces tableaux issus de collections particulières à l’instar de La mort du prince Poniatowski à la bataille de Leipzig (1816). Tous ces visiteurs venant rejoindre ces Princes du sang et de la peinture installés dans la galerie des batailles.

La parade picturale pouvait donc commencer avec ces tableaux qui se regardent en cinémascope. Sur grand écran. Le spectateur est immédiatement happé et plongé dans le décor. Il devient, consciemment ou à son insu, un personnage à part entière de l’œuvre. Comme dans L’Enlèvement d’Angélique (1820) où il semble impuissant à pouvoir empêcher le rapt.

La scénographie versaillaise amène tout naturellement le visiteur vers les salles d’Afrique aménagée par le roi Louis-Philippe pour célébrer les victoires de l’armée française. Horace Vernet s’y déploie en majesté pour y célébrer cette autre majesté, le duc d’Aumale, 4e fils de Louis-Philippe dont il fut proche notamment dans la monumentale Prise de la smalah d’Abd-el-Kader par le Duc d’Aumale à Taguin (1843-1845). Avant cela, la toile inachevée de La prise de Tanger (1847) commandée par Louis-Philippe pour la salle du Maroc permet d’appréhender la technique de l’artiste : peindre en coin ou sur un côté. Comme une bataille qui se gagne par les flancs.

D’une maîtrise assez impressionnante – on raconte qu’il était capable de réaliser un portrait en une seule séance de pose, d’un seul jet de pinceau – Vernet allait ainsi faire des merveilles en racontant l’histoire de France. Son portrait de Laurent, Marquis de Gouvion-Saint-Cyr, maréchal de France (1764-1830) en1824 est emprunt d’un clair-obscur tout à fait remarquable avec ses reflets sur les broderies de l’uniforme du militaire. Et qu’il s’agisse de ses tableaux monumentaux ou de petits formats, Horace Vernet reste fascinant dans le soin apporté aux détails. Chaque visage de la multitude de soldats de ses batailles titanesques apparaît différent, avec, à chaque fois, une expression unique.

Ce souci du détail se combine à une peinture vivante, toujours en mouvement. Les épaulettes brillantes du militaire dans le Siège de Saragosse (1819) semble sortir de la toile. L’habit blanc du combattant à cheval dans Le combat de la forêt de l’Habra, le 3 décembre 1835 (1840) semble virevolter dans les airs.

C’est ce qui a permis une immédiate identification avec l’histoire de France, cette façon qu’il a eu de la rendre vivante et le permettre à tous de se l’approprier. « Pour Vernet, le récit était essentiel : tout était sujet à tableau » estime Valérie Bajou, conservatrice générale au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon dans le magnifique catalogue qui accompagne l’exposition et tient lieu de monographie de référence. Margot Renard, post-doctorante en histoire de l’art à l’université de Gand, explique d’ailleurs cette alchimie par la rencontre d’un peintre et de son époque allant même jusqu’à dire au sujet de son rapport à Napoléon que « le rôle de Vernet dans l’élaboration de la postérité napoléonienne est majeur, au point de pouvoir l’envisager comme le créateur de Napoléon Bonaparte ». Louis-Philippe dont Horace Vernet fut proche, demeura l’artisan politique de la réhabilitation et de l’intégration de l’empereur et l’Empire au récit national avec notamment le retour des cendres de Napoléon en 1840. Les tableaux des batailles de Iéna, de Friedland, de Wagram peintes en 1836 et son célèbre Napoléon sur son lit de mort (1826) participèrent également de cette réhabilitation.

Cette proximité du pouvoir lui permit d’accéder à des fonctions importantes : colonel de la garde nationale, il combattit les insurgés de 1848 pour défendre son roi. Directeur de l’académie française à Rome, il fut ensuite élu à l’académie des beaux-arts, le 24 juin 1876, devenant ainsi immortel et entrant définitivement dans nos récits nationaux.

Par Laurent Pfaadt

Horace Vernet (1789-1863), sous la direction de Valérie Bajou,
château de Versailles/éditions Faton, 448 p.

La Jérusalem des Balkans

Une très belle exposition du musée d’art et d’histoire du judaïsme complétée d’un livre de photos nous font revivre l’atmosphère unique et à jamais perdue de la cité grecque

Il est des villes qui portent en elles la promesse d’un voyage, d’un fantasme. Des villes-monde. Odessa, Trieste, Salonique. Cité à la croisée des chemins entre Mitteleuropa et Méditerranée, elle a vu naître les grands saints de l’Église slave, Cyrille et Méthode, Mustapha Kemal, futur Atatürk ou le grand-père de Nicolas Sarkozy.


Paul Zepdji @mahj

Elle personnifia jusqu’à sa destruction par les nazis en 1943 une utopie multiethnique de communautés vivant en harmonie, les unes à côté des autres, les unes avec les autres. On s’entendait pour fermer le samedi et lors des fêtes juives. C’est ce que montre à merveille l’exposition du musée d’art et d’histoire du judaïsme de Paris. S’appuyant sur la donation photographique de Pierre de Gigord, collectionneur passionné de l’Empire Ottoman, dont elle a tiré cent cinquante clichés des photographes de la ville, Paul Zepdji à la fin du XIXe siècle puis Ali Eniss, drogman au consulat d’Allemagne de la ville, l’exposition retrace ainsi merveilleusement un demi-siècle de la vie de cette communauté juive venue s’installer ici après avoir fui les persécutions espagnoles du XVe siècle.

Entre ces murs bâtis par les Romains et où demeure toujours l’arc de Galère, cet empereur du début du IVe siècle tombé sous le charme de la cité, photographié par Zepdji et devenu la porte de ces civilisations qui construisirent avec leurs fils et leurs filles notamment juifs la légende de la ville, le visiteur est invité à entrer dans cette dernière. A l’aide de plans fort précieux, l’exposition montre ainsi la division de Salonique en trois quartiers (chrétien, juif et musulman avec une forte proportion de sabbatéens, ces juifs convertis à l’Islam). Ces derniers prennent ensuite vie sur ces tirages effectués d’après les négatifs sur verre qui emmènent les visiteurs dans ces rues nimbées de la mémoire des civilisations passées, celle des Byzantins, des Sarrasins, des Croisés, des Ottomans, des Juifs et qui maquillèrent leur architecture byzantine-ottomane de cet art déco arrivé au début du 20e siècle. Ces clichés prennent des airs de voyage dans le temps. On a l’impression de capter les odeurs de poisson du port, d’entendre les rires des enfants place de l’Olympe ou de croiser des clients sortant du Splendid Palace ou des cafés.

Les juifs majoritairement séfarades, représentèrent jusqu’à 50 % de la population. Ils sont là sur ces clichés, tantôt en costumes traditionnels, tantôt représentés en portefaix mais l’œil du visiteur qui s’attarde avec nostalgie devant ces photographies se remplit de quelques larmes devant ce monde qu’il sait disparu, d’abord dans les flammes de l’incendie de 1917 qui défigurèrent définitivement cette ville à nulle autre pareille et où près de la moitié des trente-trois synagogues furent réduites en cendres. Puis dans cet autre incendie qui allait, un quart de siècle plus tard, consumer l’Europe entière.

Par Laurent Pfaadt

Salonique, la Jérusalem des Balkans,
jusqu’au 21 avril 2024,
Musée d’art et d’histoire du judaïsme, 1870-1920, Paris 3
e

A lire le très beau catalogue signé Catherine Pinguet, Salonique, 1870-1920
CNRS éditions, 172 p.

Des cendres jamais éteintes

La collection des Mondes anciens achève sa trilogie sur la Grèce antique avec un magnifique volume consacré à la Grèce hellénistique

Coincée entre la Grèce classique et l’Empire romain, entre Périclès et Hadrien, la Grèce hellénistique apparaît comme une période transitoire. Il y eut bien évidemment la parenthèse Alexandre le Grand mais après 323 av. J-C, la Grèce hellénistique semblait devoir demeurer l’épitaphe d’un monde finissant avant l’émergence puis l’apogée d’un nouveau. Une croyance que démonte ce nouveau volume de la collection des mondes anciens qui vient refermer la trilogie consacrée à la Grèce antique.


La Grèce hellénistique constitua une époque avant tout marquée par une fragmentation politique surtout après la mort d’Alexandre le Grand et la division de son empire entre ses lieutenants. Des grandes batailles d’Alexandre au Granique (334 av. J-C) ou à Issos (333 av. J-C) face au roi perse Darius III, aux luttes incessantes et moins connues mais non moins passionnantes entre les anciens lieutenants du grand conquérant et leurs successeurs comme à Raphia, près de Gaza en 217 av. J-C durant les guerres de Syrie (274-168 av. J-C) où Ptolémée IV affronta Antiochos III, le livre rend éminemment compréhensible les enjeux géopolitiques grâce à des cartes extrêmement pertinentes qui permettent de mesurer l’importance de cette reconfiguration civilisationnelle qui ne prit véritablement fin qu’avec l’intégration de l’Égypte des Lagides à la République romaine finissante. Dans cet art de la guerre qui se transforma avec une phalange devenue légion et l’émergence d’une nouvelle thalassocratie, les auteurs analysent parfaitement ces sociétés militarisées en s’aventurant grâce aux découvertes archéologiques dans la cité pour montrer justement la construction d’une armée royale appuyée sur des clans ainsi que l’évolution de l’urbanisme, du commerce et d’une vie quotidienne où perdura l’esclavage grec classique.

Une riche iconographie procurant comme à chaque fois avec les volumes de cette collection, un  plaisir non dissimulé, ménage des pauses avec ces focus sur l’autel de Pergame, monument emblématique du baroque hellénistique et qui figura un temps parmi les sept merveilles du monde, sur la victoire de Samothrace édifiée à la suite de la bataille de Cos (262/261 avant J-C) remportée par les Antigonides sur les Lagides et bien évidemment sur la Venus de Milo, chef d’œuvre de la statuaire grecque. Ces trésors permettent ainsi de prendre conscience que cette période développa une intense activité artistique tant dans la réalisation de monuments que dans la production d’oeuvres littéraires avec Polybe ou Pline l’Ancien, premiers propagandistes de cette nouvelle civilisation qui s’inscrivit dans la continuité des derniers feux de la Grèce comme civilisation prédominante de la Méditerranée. Car le livre montre également que la Grèce hellénistique ne se réduisit pas aux frontières des royaumes grecs mais s’étendit jusqu’au sud de l’Égypte et au Proche-Orient des Nabatéens de Petra et de Jésus.

Victoire Samothrace

Le livre explique ainsi très bien cette continuité avec la Grèce classique puis son influence sur Rome et son empire. Comme un passage de témoin civilisationnel. Une continuité qui se manifesta dans la transmission de l’hellénisme, ce courant politique, philosophique et artistique qui se diffusa au sein des élites romaines, de Scipion l’Africain à l’empereur Hadrien. « Le destin de l’hellénisme apparaît paradoxal : sa pérennité tient à son adoption par les élites romaines, victorieuses des cités et des rois hellénistiques » écrivent ainsi les auteurs. Un hellénisme marqué notamment par l’éphébie, ce temps d’instruction civique et militaire très prisé de certains généraux romains. Un hellénisme qui survécut à la chute de Rome et que les auteurs convoquent via des représentations tirées du Moyen-Age, de la peinture baroque et du cinéma pour mieux illustrer leur propos.

Livre politique, archéologique et sociologique, la Grèce hellénistique offre ainsi une plongée passionnante dans une époque charnière de l’Antiquité faite de ruptures et de continuité. « Et Rome, unique objet d’un désespoir si beau, du fils de Mithridate est le digne tombeau » écrivit Racine dans sa pièce Mithridate, ce roi du Pont défait par le général romain Pompée. Un tombeau qui allait devenir berceau.

Par Laurent Pfaadt

Christophe Chandezon, Catherine Grandjean, Gerbert-Sylvestre Bouyssou, La Grèce hellénistique et romaine, d’Alexandre à Hadrien (336 avant notre ère – 138 de notre ère)
coll. Mondes anciens, Belin, 816 p.

A lire également :
Laurent Gohary, Scipion l’Africain,
Realia/Les Belles Lettres, 416 p.

Cortès Tome 2 – le Cœur du monde unique

On avait quitté Cortès et les membres de son expédition lors de la rébellion de Tenochtitlan qui faisait suite au massacre du Grand Temple par les troupes de José de Alvarado, le 22 mai 1520. Hernan Cortès était alors absent. A son retour, il découvrit le chaos et des Aztèques bien décidés à chasser les conquistadors. Un chaos magnifiquement retranscrit dans cette deuxième partie de la BD que Christian Chavassieux et Cedric Fernandez consacrent au célèbre conquistador.

Grâce à un scénario bien en place toujours narré par La Malinche, appelée tantôt Malintzin ou Dona Marina, la compagne de Cortes qui lui donna un fils, le récit avance comme un sillon tracé entre les deux fanatismes, espagnol et aztèque, comme un sentier vers ce nouveau monde, cette nouvelle civilisation à venir. Cette dernière se matérialisera dans ce cœur du monde unique, celui du fils de Cortès et de la Malinche. Un nouveau monde tout en fureur et en mouvement, aux couleurs éclatantes, aux reflets de feu et de sang dans ces batailles terribles, de bleus et de verts dans ces costumes et parures aztèques de toute beauté.

Avançant vers le dénouement de la conquête de l’empire aztèque avec la prise de Tenochtitlan, le 13 août 1521 qui deviendra bientôt Mexico, les auteurs parviennent à construire un Cortès ambivalent, à la fois cruel et magnanime, homme de la couronne espagnole en quête d’or et visionnaire d’un monde métissé que vient d’ailleurs confirmé le traditionnel et précieux cahier historique placé, comme à chaque fois dans cette collection, en fin d’ouvrage, permettant ainsi de contextualiser cette bande-dessinée très réussie.

Par Laurent Pfaadt

Christian Chavassieux, Cédric Fernandez, Cortès Tome 2 – le Cœur du monde unique
Glénat, 56 p.

Cinquante mille volts sur scène

Un magnifique ouvrage revient sur l’histoire d’AC/DC. De quoi préparer leur venue en France

Voilà plus d’un demi siècle qu’ils nous convient en enfer via leur autoroute musicale rythmée par le tocsin de leurs tubes. Cinquante ans plus tard alors qu’ils reviennent en France pour leur unique concert à l’hippodrome Longchamp, il devenait plus que nécessaire de se replonger dans le livre que Philippe Margotin consacra à AC/DC à l’occasion du demi-siècle d’existence du groupe.


Tout commence en 1973 en Australie. Deux frères d’origine écossaise, Malcolm et Angus Young fondent ce qui deviendra l’une des formations les plus mythiques de ce demi-siècle musical. La petite histoire raconte que c’est la sœur des frères Young, Margaret qui, en voyant AC/DC « alternating current/direct current » (courant alternatif/courant continu) sur un aspirateur eut l’idée du nom. Le 31 décembre 1973, influencé par Slade et Alice Cooper notamment, le groupe donne son premier concert puis, deux ans et demi plus tard, après avoir signé chez Atlantic Records, sort en Europe, le 30 avril 1976, son premier album, High Voltage, prélude à leur conquête du vieux continent. Il contient déjà quelques-uns de leurs innombrables tubes : TNT, The Jack et It’s a long way to the top (If you wanna Rock n roll) que reprendra Metallica lors de l’ouverture de leurs tournées. La déferlante ACDC est en route. Elle ne s’arrêtera pas et continue toujours.

Les albums s’enchaînent, Powerage (1978) qui matérialisa le passage au hard rock, Highway to hell (1979) qui leur offrit la renommée mondiale, Back in black (1980), For Those About to Rock (We Salute You) en 1981, The Razor’s Edge (1990) qui resta un an et demi dans les classements américains. Mais également les tubes sur lesquels le livre revient abondamment en convoquant l’anecdote, la petite histoire comme cette cornemuse sur It’s a long way to the top (If you wanna Rock n roll) jouée par Bon Scott, une chanson que Brian Johnson refusa toujours d’interpréter. Tout comme ces concerts, du Marquee, le temple du rock anglais, à l’été 1976 au Madison Square Garden de New York en 1998. En France où le groupe est venu à plusieurs reprises notamment au Pavillon de Paris le 9 décembre 1979, l’accueil a toujours été incroyable. Pour preuve, les 50 000 places du concert du 13 août prochain se sont vendus en trois heures. Cinquante plus tôt, en 1976, le groupe assurait la première partie de Raimbow à Colmar !

Leurs chansons deviennent des hymnes du cinéma d’action américain, des années 90 avec Big Gun dans Last Action Hero avec Arnold Schwarznegger jusqu’à nos jours et Stephen King, le roi du roman fantastique américain, leur proposa de réaliser la musique de son film Maximum Overdrive. Cela donne Who made who. AC/DC est définitivement entré dans la pop culture.

Bien évidemment, comme dans chaque groupe, les drames frappèrent la formation sans l’anéantir, renforçant ainsi le mythe : les décès de Bon Scott (1980) et de Malcolm Young (2017), les départs et retours de Phil Rudd et Cliff Williams, l’absence de Brian Johnson remplacé par un Axel Rose des Guns n Roses dans une sorte de mercato surprenant. Le livre de Philippe Margotin, servi par une très belle infographie, n’omet rien, bien au contraire.

Le groupe, confronté à l’évolution des styles musicaux connut au début au milieu des années 1980, une panne et refusa même un million de dollars des Rolling Stones pour interpréter leur première partie. Mais il était dit qu’AC/DC ne serait jamais débranché. Donc si vous voulez tout savoir d’AC/DC ou simplement découvrir ce groupe mythique, alors ce livre est pour vous. En fait non, c’est juste un livre indispensable à toute bibliothèque. Point.

Par Laurent Pfaadt

Philippe Margotin, AC/DC, le groupe, les albums, la musique
Glénat, 288 p.

Power Up Tour, la nouvelle tournée européenne d’ACDC entre le 17 mai et le 17 août 2024 passera notamment à l’hippodrome de Longchamp de Paris, le 13 août 2024.

Pour réserver vos places, rendez-vous sur le site de Gérard Drouot Production : https://www.gdp.fr/fr/artistes/acdc

Charles VII reconquiert le royaume des arts

Le Musée de Cluny rend hommage aux arts français sous le roi Charles VII

Coincés entre les primitifs flamands et une peinture italienne d’un Fra Angelico prête à basculer du Moyen-Age à la Renaissance, les arts sous Charles VII peinèrent à exister à l’image de son royaume  divisé luttant contre un Etat bourguignon allié à une Angleterre revendiquant le trône de France durant la fameuse guerre de Cent ans. Organisée avec la collaboration exceptionnelle de la Bibliothèque Nationale de France et plusieurs fondations, l’exposition du musée de Cluny pose tout d’abord le décor politique et artistique de l’époque. Car, si l’histoire de France, notamment sous la plume du grand Michelet, a retenu Charles VII comme le souverain qui dut sa couronne à la Pucelle d’Orléans, elle n’a pas fait grand cas de son goût pour les arts et notamment pour les livres. Pourtant, le sacre du roi à Reims, le 17 juillet 1429, puis le traité de paix d’Arras (21 septembre 1435) sorti pour l’occasion des archives nationales vinrent stabiliser le royaume de France et permirent également, comme le rappelle Mathieu Deldicque, directeur du musée Condé et commissaire de l’exposition, « de s’adonner davantage à la commande publique ».


Panneau gauche du triptyque de Dreux-Budé (Vers 1450)
Musée du Louvre © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle

Il faut reconnaître que l’époque était à la célébration de génies. L’Ars Nova propagé par les Bourguignons et emmené par Jan Van Eyck, Roger von der Weyden et Barthélémy d’Eyck dont le fabuleux Triptyque de l’Annonciation de l’église de la Madeleine d’Aix-en-Provence magnifiquement décrypté et qui vaut à lui seul le détour, venait de révolutionner la peinture rompant avec l’art gothique tandis que de l’autre côté des Alpes, Fra Angelico jetait les bases d’une Renaissance qui allait tout emporter.

Détail du Triptyque de l’Annonciation, Barthélémy d’Eyck, église de la Madeleine Aix-en-Provence

La France de Charles VII  élabora alors une synthèse de ces différents courants artistiques et définit une voie picturale propre déclinée nationalement et régionalement, et qui trouva dans la figure de Jean Fouquet son plus éminent représentant. Et si l’exposition présente le fameux Portrait de Charles VII du Louvre, elle s’attarde également sur son travail moins connu d’enlumineur en particulier celui opéré dans Les Grandes Chroniques de France.

Jean Fouquet fut ainsi la Jeanne d’Arc artistique du roi et occupa dans le paysage artistique, selon les commissaires de l’exposition dans le magnifique catalogue qui accompagne l’exposition, « une place singulière » en tant que « portraitiste virtuose maîtrisant la perspective sous toutes ses formes et incluant dans son répertoire des motifs directement empruntés à l’Italie ». Jean Fouquet jeta ainsi les bases du style français. Sa figure est omniprésente dans l’exposition même si on regrettera l’absence du Diptyque de Melun que le catalogue convoque malgré tout. Le visiteur se contentera de l’observer à travers la radiographie du Portrait de Charles VII qui laisse ainsi apparaître que Fouquet commença à peindre une vierge identique à celle du Diptyque de Melun avant de changer d’avis. Il pourra en revanche s’émerveiller devant le Triptyque de Dreux Budé d’André d’Ypres reconstitué pour la première fois et qui constitue le point d’orgue de cette exposition.

Convoquant des trésors de parchemins tirés de la BNF, véritables pièces maîtresses de l’exposition, celle-ci montre avec ces bréviaires, chroniques et autres livres d’heures comme les Grandes Heures de Rohan ou le Bréviaire de Bedford d’Haincelin de Haguenau, l’incroyable finesse de l’enluminure à la française, art majeur de l’époque, avec la puissance expressive de ses pastels et ses rouges et bleus tonitruants qui concoururent avec ces monumentales tapisseries ainsi que le très beau dais royal à la mise en valeur de la représentation de la personne royale. Un reconquête artistique qui en appelait une autre. 

Par Laurent Pfaadt

Les arts en France sous Charles VII (1422-1461)
jusqu’au 16 juin 2024
Musée de Cluny, Paris 5
e

A lire le catalogue de l’exposition : Les arts en France sous Charles VII, 1422-1461, RMN, 320 p.

A lire également :

Christian Heck, Le retable de l’annonciation d’Aix, récit, prophétie et accomplissement dans l’art de la fin du Moyen Age, Faton, 208 p.

Jean-Christophe Rufin, le grand Coeur, Folio, 592 p.

César avant César

Laurent Gohary signe une passionnante biographie de l’une des figures clés de la République romaine

Son nom restera éternellement associé à celui d’Hannibal, le grand conquérant carthaginois qu’il vainquit. Et pourtant, l’histoire, dans sa grande et célèbre injustice a choisi, une fois n’est pas coutume, de ne retenir que son perdant.


Dans ce portrait fascinant alliant érudition et rythme qui réinstalle Scipion l’Africain à la juste place qui doit être la sienne dans l’histoire de la République romaine, le lecteur découvre un stratège militaire hors pair qui modernisa l’armée romaine pour faire face à la plus grande puissance de son temps, Carthage, mais également un homme cultivé, passionné d’histoire grecque qui se rêva en successeur du grand Alexandre.

Il eut face à lui un Sénat hostile emmené notamment par Fabius Cunctator, l’ancien dictateur qui sauva Rome après le désastre du lac Trasimène et un Caton l’Ancien qui accusa Scipion de débauche pour son goût de l’hellénisme. Jouant le peuple contre les élites auxquelles il appartenait pourtant, Scipion lui imposa une guerre qu’il porta en Afrique en défiant Hannibal à la célèbre bataille de Zama en 202 avant J-C. Puisant dans les sources et notamment Tite-Live, Polybe et Appien, Laurent Gohary embarque ainsi son lecteur dans ces batailles romaines devenues légendaires (Cannes, Magnésie, Trasimène, Métaure) jusqu’à Zama où « se joua le sort de toute la Méditerranée et, sans doute, de la civilisation romaine elle-même » écrit-il. Un choc des titans à revivre à travers un récit enlevé, appuyé sur une carte et ces mots de Polybe : « il arrive aussi que, comme le dit le proverbe, un grand homme en rencontre un autre qui soit plus grand que lui »

Devenu l’homme fort de la République, tissant ses réseaux grâce à sa gens, mais trop intègre et soucieux de sa place dans l’histoire, Scipion ne franchit jamais le Rubicon. La République n’était pas encore ce fruit mûr prêt à tomber. Jalousé, devenu trop puissant, Scipion finit comme ces illustres grecs qu’il aimait tant : ostracisé. Un siècle et demi plus tard, un autre général victorieux saura retenir la leçon. Une leçon littéraire contée de la plus belle des manières.

Par Laurent Pfaadt

Laurent Gohary, Scipion l’Africain
Realia/Les Belles Lettres, 416 p.

A lire également :

Christophe Chandezon, Catherine Grandjean, Gerbert-Sylvestre Bouyssou, La Grèce hellénistique et romaine, d’Alexandre à Hadrien (336 avant notre ère – 138 de notre ère),
coll. Mondes anciens, Belin, 816 p.

La ville dans tous ses états

Ben Wilson signe un livre de référence sur l’histoire millénaire de la ville

Qui n’a jamais apprécié de boire un café au petit matin sur une terrasse et voir une ville se réveiller avec ses livreurs, ses écoliers, ses odeurs et ses bruits ? Plus d’un siècle après le film de Fritz Lang, voilà que Metropolis revient nous interpeller. Mais cette histoire qui nous est racontée n’est pas celle d’une ville inscrite dans une société dystopique et symbole d’une civilisation décadente tirée de l’esprit du plus grand réalisateur allemand. Plutôt celle d’une ville protéiforme qui a traversé les âges et les civilisations pour se transformer et se réinventer.


De son invention, il y a près de 6 000 ans, dans la mésopotamienne Uruk à celle de la mega-cité, omniprésente qui recouvrera en 2050 2/3 du globe, Ben Wilson, historien britannique nous propose un voyage littéraire hallucinant, électrisant et passionnant. De Dharani, le plus grand bidonville de l’Inde aux ruines de Varsovie pendant la seconde guerre mondiale en passant par l’ancêtre de Dubaï, la Bagdad des califes et les banlieues de Los Angeles, son ouvrage revient sur cette incroyable invention qui connut modifications, bouleversements et évolutions négatives et positives.

Car nous dit Ben Wilson, les êtres humains ont eu depuis des millénaires, la volonté de se regrouper, de se socialiser, de créer des sociétés. Celles-ci se sont matérialisées dans ces formes que l’on nomme villes ou cités si bien qu’avec l’évolution de l’humanité, ces créations ont parfois échappé à leurs concepteurs et se sont émancipées des Etats qui avaient présidé à leur édification. Pour autant prévient l’auteur, « nous sommes doués pour vivre dans les villes (…) Et pourtant, nous sommes aussi très mauvais pour les bâtir ». N’hésitant pas à convoquer Gilgamesh, la série des Sopranos pour évoquer le tracé linéaire entre centre-ville et périphérie ou l’industrie automobile qui constitue selon lui l’un des poisons de détérioration des conditions de vie dans les villes, Ben Wilson pointe ainsi avec intelligence les réussites et les ratés de l’histoire urbaine.

Pour autant le génie humain a conçu une invention qui a fait preuve de sa résilience et de sa capacité à se réinventer, à surprendre. Et si l’homme a modifié la ville tout au long de l’histoire, celle-ci a également transformé les hommes et les sociétés. Ainsi de Los Angeles qui, grâce à l’immigration latino, a développé un type d’urbanisme générateur de sociabilité entraînant piétonisation et gentrification. Ici réside bien le coeur d’un livre qui ne se réduit pas à une simple histoire de l’architecture urbaine mais bel et bien dans une volonté de s’inscrire dans une dimension globale et faire de Metropolis, une sorte de livre-monde. Et à l’heure du défi du changement climatique et où chaque jour 200 000 habitants, soit l’équivalent de la ville de Toulon affluent dans les villes, le livre de Ben Wilson se referme sur une perspective tout à fait salutaire en pointant, de Seattle à Santander, les ressources, les germes d’un énième renouvellement urbain pour permettre à la ville de demeurer l’épicentre de notre condition humaine. Assurément un livre à posséder dans chaque bibliothèque.

Par Laurent Pfaadt

Ben Wilson, Metropolis, une histoire de la plus grande invention humaine, traduit de l’anglais par Simon Duran
Passés composés, 444 p.