Tous les articles par hebdoscope

EURL Blanc Papier 8 Place des bateliers F. 67000 Strasbourg Tél. : 0033 (0)3 90 57 44 06

Dans l’antichambre du crime

Le biographe
d’Himmler nous
emmène dans les
coulisses de la
conférence de
Wannsee. Glaçant

Jamais une
réunion n’a été
autant associée au destin d’un si grand nombre de personnes.
Ainsi, durant cette journée du 20 janvier 1942, quinze hommes,
ces apôtres de la mort, débattirent de la vie et surtout de la mort
de millions d’êtres humains, de millions de juifs. A grands coups
d’arguments juridiques teintés de considérations raciales. Ce
moment de l’histoire porte un nom : Wannsee, en référence à
cette petite île posée au milieu de Berlin et à sa sinistre villa.

Pour comprendre ce moment emblématique de la Shoah, il nous
fallait le plus averti des guides, à savoir l’historien allemand Peter
Longerich, biographe reconnu des principaux séides du Troisième
Reich ainsi que de son chef. On a beau dire que le diable réside
dans les détails mais ici plus qu’ailleurs, cette expression prit tout
son sens. Si l’extermination des juifs constitua un préalable à
toutes les discussions, en dépit des dénégations ultérieures de
certains participants après-guerre, Peter Longerich montre
parfaitement que la conférence de Wannsee ne constitua pas le
début de la Shoah mais plutôt sa formalisation car la Shoah par
balles avait commencé dès juin 1941 et l’opération Barbarossa,
tout comme la construction de fours crématoires provisoires,
l’utilisation expérimentale du Zyklon B ou l’édification de camps
de concentration et d’extermination.

Le débat qui agita les participants tourna autour de deux visions,
celle du Reichsführer SS, Heinrich Himmler et celle de Reinhard
Heydrich, le chef du RSHA, les services de sécurité du Troisième
Reich mandaté par Goering pour mener à bien le génocide. Se
basant sur le seul protocole conservé de la conférence dont la
reproduction fait froid dans le dos notamment lorsqu’il évoque le
nombre de juifs à déporter par pays, l’ouvrage de Peter Longerich
expose parfaitement la lutte d’influence qui se joua entre un
Heydrich partisan d’un plan d’ensemble applicable après la guerre
et un Himmler, dont la vision anarchique était d’abord tournée
vers une extermination plus conséquente et immédiate. Au final,
en l’absence voulue de Himmler, Wannsee constitua surtout le
coup d’Etat bureaucratique mené par Heydrich afin de s’attribuer
la maîtrise et certainement le « prestige » de la Shoah. « Dans
l’esprit de Heydrich, cette conférence avait manifestement pour
objectif d’asseoir son autorité en tant que responsable des préparatifs
de la « Solution finale » et donner ainsi l’impression que les
déportations, qui avaient entre-temps débuté, et les massacres, déjà
commis ou qui se préparaient dans diverses régions sur les Juifs locaux,
représentaient des expériences qui s’inscrivaient dans un programme
d’ensemble sous sa direction »
écrit ainsi Longerich.

Malgré l’assassinat de Heydrich en juin 1942, sa vision ainsi que
celle de Himmler, lancée dans une course à l’abîme liée aux
considérations militaires, furent appliquées en même temps. La
conférence de Wannsee apparaît ainsi, grâce à la pédagogie et
l’extrême précision de Peter Longerich, plus comme un symbole
que comme un tournant de l’un des plus grands crimes de
l’histoire de l’humanité.

Par Laurent Pfaadt

Peter Longerich, La conférence de Wannsee,
Aux éditions Héloïse d’Ormesson, 240 p.

Je m’appelle Lucy Barton

Couronné par le Pulitzer pour Olive
Kitteridge
(Livre de poche, 2012),
Elizabeth Strout revient dans cet
ouvrage célébré par la critique
outre-Atlantique, sur la relation
mère-fille. Hospitalisée, Lucy
Barton, écrivain, voit à sa grande
surprise, débarquer à son chevet,
une mère qu’elle n’a plus revu
depuis plusieurs années. Pendant
cinq jours inoubliables pour l’une
comme pour l’autre, les deux
femmes tentent de rattraper le
temps perdu.

Mêlant astucieusement dialogues et flashbacks dans le passé de
Lucy avec son enfance misérable, son ascension sociale, sa
rencontre puis son divorce avec son mari, le roman d’Elizabeth
Strout glisse vers l’universalité de la vie. Il montre combien la vie
est difficile pour celui qui n’est pas bien né et combien sont durs
les efforts et les sacrifices qu’il doit consentir. La solitude et le
mépris sont ses compagnons de route. Mais ces épreuves, ces
humiliations nous construisent et nous rendent plus forts si on
parvient à se battre. Ce qui est dit dans ce roman n’a rien
d’exceptionnel. Il raconte juste la vie. Juste l’essentiel. C’est pour
cela qu’il est magnifique.

Par Laurent Pfaadt

Elizabeth Strout, Je m’appelle Lucy Barton,
Le Livre de Poche, 192 p.

La mort à Rome

Quelle est cette mort qui
déambule dans les rues de
Rome ? Celle de l’ombre du
général SS Judejahn ? Celle des
notes de son neveu, Siegfried,
compositeur homosexuel venu
présenter sa symphonie  et qui a
rejeté l’héritage spirituel et
mortifère de sa famille ? Ou
celle de la Shoah qui plane au-
dessus d’Ilse Kurenberg, la
femme du chef d’orchestre ?
Dans cet entrelacs de destins,
l’ouvrage de Wolfgang
Koeppen, publié en 1954, apporte des réponses qui sonnent
comme un requiem.

Sous les regards des saints et des vierges de cette ville millénaire
et catholique que le totalitarisme brun n’a pas su détruire se
croisent les fantômes d’un passé qui a travesti bourreaux et
victimes. Des réminiscences de Böll, de Grass et d’Haneke et son
Ruban blanc traversent ce voyage au bout de la nuit romaine. Dans
les pas de Siegfried, de Judejahn et de son fils abhorré car devenu
diacre se lit toute la culpabilité d’une nation. Les mots de Koeppen
claquent comme des coups de fouet dans le dos d’une Allemagne
en proie avec ses démons. Les chefs d’œuvre tragiques ont
toujours un goût amer.

Par Laurent Pfaadt

Wolfgang Koeppen, La mort à Rome,
Aux éditions du Typhon, 248 p.

Le cheval des Sforza

Complément idéal de l’exposition
du Louvre, à l’occasion du 500e
anniversaire de la mort du génie,
Le cheval des Sforza, best-seller de
l’autre côté des Alpes, est une
fantaisie assez plaisante. Léonard
de Vinci, chargé de réaliser un
cheval en bronze pour le duc de
Milan, Ludovic le More, se mue ici
en détective afin de résoudre un
crime qui risque de mettre à mal
la position du souverain, courtisé
par la France de Charles VIII, ce
roi « incapable de conquérir une
latrine »
qui souhaite non seulement traverser le duché afin de
défier le roi d’Aragon mais également s’emparer par la même
occasion, des secrets militaires de notre génie.

Porté par une plume cocasse où l’on rit à chaque page et qui ne
recule devant aucune audace littéraire, Marco Malvaldi conduit
une véritable enquête policière aux multiples ramifications. Car
Léonard de Vinci va devoir mettre à profit son incroyable cerveau
pour résoudre cette affaire de meurtre qui le concerne au premier
chef. Fanatisme religieux, pouvoir de l’argent, intérêts
géopolitiques et bien entendu considérations artistiques font du
cheval des Sforza
un roman qui se lit au galop !

Par Laurent Pfaadt

Marco Malvaldi, Le cheval des Sforza,
Aux éditions Seuil, 272 p.

 

Master Gray

© Thierry Stefanopoulos

A l’occasion de son passage à la
Cinémathèque française,
rencontre avec le réalisateur
James Gray

En sept films, le réalisateur
américain James Gray est déjà
devenu un cinéaste culte. De la
scène d’ouverture avec Eva
Mendès dans La Nuit nous
appartient
à la vision de la planète
Neptune par l’astronaute Roy Mc
Bride (Brad Pitt) dans Ad Astra en
passant par la nudité de Gwyneth
Paltrow dans Two Lovers, du polar
à la science-fiction ou le film d’aventures, James Gray a imposé
son style et ses univers au cinéma.

De passage à Paris à l’occasion de son travail sur la mise en scène
des Noces de Figaro au théâtre des Champs-Elysées, James Gray a
rencontré, le temps d’un après-midi, ses fans pour évoquer avec
eux son travail et sa vision du cinéma.

La masterclass succédant à Two lovers, ce mélodrame un peu
atypique dans l’œuvre de James Gray, c’est à travers ce succès
critique mais échec commercial que le réalisateur aborda son art,
estimant avoir voulu dans ce film explorer la sincérité du
personnage jusqu’à l’inconfort. Car c’est peut-être là que réside la
magie de ses films : ils reflètent, à travers leurs fragilités, la vie de
gens normaux dans tout ce qu’elle a de plus complexe, de plus
tragique. Ainsi, dans Two lovers, Joaquin Phoenix est atteint de
troubles neurologiques, tandis que dans The Yards, Mark
Wahlberg se débat dans une fatalité qui aura raison de lui.

Les histoires de James Gray décrivent souvent des liens familiaux
déstructurés. Ici, un fils recherchant dans les étoiles ou au travers
de ses erreurs et sa colère, l’attention d’un père jusqu’à mourir à
ses côtés dans The Lost city of Z. Là, la quête d’un idéal au
détriment de l’amour de ses proches. « Notre responsabilité de réalisateur est de faire du sens avec nos choix de caméra » affirme-t-il
avant de rejeter toute forme de projet commercial qui le
conduirait à réaliser la « 17e version de Captain America » et d’une
certaine manière à se renier.

Le travail de James Gray construit ainsi, film après film, une œuvre
qui échappe aux modes et qui sonde la nature d’une espèce
humaine dont il reste persuadé qu’elle a besoin de cinéma, ce
médium qui concentre toutes les formes d’arts, qu’il s’agisse de
peinture, de photographie, de danse ou de musique. Lui qui a été
marqué dans son enfance par un cinéma allant de 1945 à 1980 et
par la littérature russe en particulier Dostoïevski, sait
pertinemment que si le cinéma doit offrir du rêve, il doit aussi
montrer l’envers du décor et notamment celui du rêve américain
avec ses laissés pour compte, ces losers qui peuplent les films de
Gray et que ce dernier magnifie. L’important est de suivre sa voix,
peu importe les circonstances, et comme il le rappelle à juste titre
à une jeune apprentie réalisatrice lui demandant un conseil, «
focalisez-vous sur la voix qui réside en vous. Le monde vous suivra,
peut-être pas tout de suite mais il vous suivra, soyez-en certain. »

Par Laurent Pfaadt

Retrouvez toute la programmation
de la Cinémathèque française sur 
www.cinematheque.fr

Long baiser de Russie

Extrait des 39 marches d’Alfred Hitchcock

Deuxième opus
des aventures de
Lorenzo Falco, le
nouveau héros
d’Arturo Perez-
Reverte, le maître
espagnol du
roman
d’aventures. 

Après Alicante,
Tanger. Après avoir bien malgré lui, contribué à l’exécution du chef
de la Phalange et à la consolidation du pouvoir du général Franco,
Lorenzo Falco, espion nationaliste est envoyé dans le port
marocain de Tanger, véritable nid d’espion, pour s’emparer du
chargement d’un navire républicain, le Mount Castle. Trente
tonnes d’or nécessaires aux franquistes pour financer leur guerre
contre une République qui ne tient plus qu’à un fil. Envoyé là-bas
pour une mission de routine, Falco reste cependant lucide,
sachant pertinemment qu’il n’est que l’un de ces « pions
substituables sur un échiquier »
d’une partie « jouée par d’autres ».
D’autant plus qu’il conserve de solides inimitiés au sein de son
propre camp.

Très vite plane sur cette mission, l’ombre d’Eva, la belle espionne
soviétique que Falco a sauvée des griffes des nationalistes et qui
hante toujours son esprit. On avait laissé cette dernière
agonisante dans une cave et seul l’amour de Falco, en dépit de
toutes les règles du métier et de toute cohérence idéologique, lui
avait sauvé la vie. Et la voilà en responsable de l’opération,
compliquant ainsi le dilemme à venir de notre pauvre Falco.

Dans ce second opus qui peut aisément se lire indépendamment
du premier, Arturo Perez-Reverte nous livre un roman impossible
à lâcher. Une fois de plus, en vieux loup non pas de mer mais littéraire, il distille avec maestria tel ce gin-fizz que boit Falco au
bar de l’hôtel Continental, les ingrédients nécessaires à tout
roman d’espionnage : une dose de violence, deux doses de sexe,
une grosse cuillère de géopolitique et des personnages tantôt
sulfureux tantôt ubuesques comme cette ancienne maîtresse
grecque ou ce tueur dandy venu seconder notre héros. Le tout
dans le shaker d’une intrigue rondement menée et parfaitement
scandée par ces dialogues qui, pareils à des glaçons, rafraîchissent
la lecture. Dans cette course contre la montre avant le départ du
Mount Castle, Arturo Perez-Reverte, expert en navigation, nous
mène allègrement en bateau sans jamais risquer le naufrage.

Dans cette guerre qui en annonce une autre, les espions d’Eva
semblent déjà désabusés. Ou peut-être, en fait, ne sont-ils que
plus amoureux. Mais en bon agent secret qu’il est, Falco ne se
hasarderait pas à reconnaître son talon d’Achille. Il faudra peut-
être attendre pour cela le dernier opus de la saga…

Par Laurent Pfaadt

Arturo Perez-Reverte, Eva,
Chez Seuil, 416 p.

Histoire d’hôtels : le Brown’s de Londres

The Kipling Suite © Janos Grapow

Des oiseaux volant
au-dessus de vos
têtes, de la
végétation
luxuriante courant
sur les murs, un
singe qui veille sur
l’entrée de votre
chambre, des
tigres couchés sur
des banquettes, le
petit Elias, huit ans, est un peu perdu. Il se croit en pleine jungle. Et
pourtant, nous sommes bien dans un hôtel. Mais pas n’importe
lequel : au Brown’s.

Le Brown’s, c’est une vieille dame de 182 ans qui se porte plutôt
bien. Tandis que pierre après pierre, l’empire britannique étendait,
en ce XIXe siècle de toutes les conquêtes et sous le sceptre de sa
toute jeune reine Victoria, son influence sur l’ensemble du globe, à
Londres dans le quartier de Mayfair, se construisait l’un des hôtels
les plus mythiques de la ville. « Je ne descends pas dans un hôtel, je
descends au Brown’s »
aurait affirmé un jour un Winston Churchill
qui affectionnait plus particulièrement le bar de l’établissement.
Car il faut le dire d’emblée, on ne vient pas à Brown’s pour y
passer une nuit ou deux mais plutôt pour y entamer un voyage
dans le temps.

Impossible de passer à côté de l’histoire avec un grand H. Les
Roosevelt, Théodore comme Franklin, ont honoré les lieux de
leurs présences et quelques gouvernements d’Europe occidentale
ont trouvé dans les confortables suites de l’hôtel, des consolations
à leurs exils forcés pendant la seconde guerre mondiale. Mais on
ne vient pas au Brown’s pour humer l’air de la guerre mais plutôt
celui du papier. Car ici, les plus grandes plumes passées ou
présentes ont dormi, parfois pensé et souvent griffonné. De
Joseph Conrad à Norman Mailer en passant par William Faulkner,
Tom Wolfe, Arthur C Clarke, Jorge Borges, JRR Tolkien ou Ian
McEwan, nombreux ont été les grands écrivains à avoir séjourné
au Brown’s. Agatha Christie s’en inspira pour A l’hôtel Bertram.
Stephen King y débuta son roman Misery. Ici, la littérature est
partout, sur les étagères, sur les murs, dans les couloirs. Alexandre
Dumas côtoie Fiodor Dostoïevski, Maurice Maeterlinck ou
George Mac Donald Fraser.

Cependant, difficile de résister à l’appel de la jungle. Et ce dernier
conduit inévitablement au premier étage vers la suite Rudyard
Kipling. Car c’est ici que le génial auteur écrivit Le livre de la jungle.
La suite a été rénovée récemment par Olga Polizzi, directrice
artistique du groupe Rocco Forte – qui signe également la
décoration de l’hôtel inspirée de l’univers de Kipling – dans le
cadre d’un vaste programme de rénovation baptisé « Rocco Forte
Suite Experience ». « Nous avons réinventé la Kipling afin que les
hôtes se sentent pleinement au cœur de Londres »
assure-t-elle. Car il
faut bien en convenir, ici, tout respire l’authenticité, des meubles
du designer anglais Julian Chichester à la fameuse lettre
manuscrite de Kipling.

Des clients venus du monde entier mais plus particulièrement
d’Italie, d’Allemagne et des Etats-Unis se pressent pour vivre cette
expérience unique. Et même d’Angleterre pour tous ceux désirant
se perdre dans cette jungle littéraire. « Beaucoup de nos clients
viennent y chercher l’atmosphère du livre de la jungle. D’autres étaient
là il y a vingt ans et reviennent »
assure Ines, la seule serveuse
française de l’équipe multiculturelle du Brown’s. Car l’atmosphère
de l’ancien empire ne serait rien sans un personnel dévoué et fier
de travailler ici. Grâce à lui, chaque client y retrouve une
atmosphère familiale et une attention de tous les instants qui se
transmet à chaque génération de concierges ou de maîtres
d’hôtels et qui contribue grandement à façonner ce lien unique
entre l’hôtel et ses clients.

Fier de son passé, l’histoire du Brown’s s’écrit également au futur
avec cette subtile combinaison de style british et de modernité. Il
est ainsi possible de regarder la télévision dans son bain après
avoir discouru, lové dans un fauteuil club, dans l’English Tea Room.
Le Brown’s propose ainsi à ses clients une expérience unique qu’ils
conserveront toute leur vie. Le petit Elias, quant à lui, est reparti
avec un singe en peluche sous le bras, singe qui l’attendait à son
arrivée dans la chambre. Il l’a appelé Roi Louie bien évidemment…

Par Laurent Pfaadt

Informations : www.roccofortehotels.com

Le destin frappant le mur

Bernstein
conduisant la
neuvième
symphonie de
Beethoven au
moment de la
chute du mur de
Berlin. Quand
histoire et
musique se
rejoignent.

Ce jour-là fut un
moment de joie. Ce
jour-là, les Allemands de l’Est retrouvaient enfin, après trente-huit
ans de séparation, leurs frères de l’Ouest. « Tous les humains
deviennent frères »
proclame la neuvième symphonie de
Beethoven. Quelques semaines plus tard, le 25 décembre 1989 au
Schauspielhaus de Berlin, la musique du génie de Bonn célébra
cette liberté tant espérée. Le trentième anniversaire de la chute
du mur de Berlin offre ainsi une formidable occasion de rééditer
ce concert incroyable. Alors que l’auditeur avait, jusque-là, dû se
contenter du son, certes merveilleux, il lui est aujourd’hui possible
de voir ce concert et d’entrer un peu plus dans ce moment
historique.

C’est un Américain, le plus européen des Américains, Leonard
Bernstein, qui fut, pour l’occasion, chargé de conduire non pas une
phalange musicale, mais cette réconciliation. Plus qu’une
symphonie, plus qu’une ode à la liberté, son interprétation
constitua un hymne à cette Europe divisée qui voyait enfin se
réconcilier ses fils bien-aimés. Il y mit toute sa force et sa passion
comme en témoigne les extraordinaires images du concert, lui qui
fit battre comme personne le cœur humain avec ses symphonies
de Mahler, lui, le représentant d’une Amérique victorieuse de la
guerre froide devenu ce jour-là, le chantre d’une Europe où il n’y
avait plus ni capitalistes ni communistes.

Cette version de la neuvième est probablement l’une des plus
belles jamais données car elle porte en elle le poids de l’histoire,
celle de l’Europe, celle de l’humanité avec ses espoirs et ses
tragédies. A la douceur des bois répond le tocsin de cuivres menés
par cet orchestre de la radio bavaroise où figuraient également
des musiciens venus des orchestres des anciennes puissances
occupantes. A la dernière note jouée, le silence se fit. Puis une
clameur monta. Dans le public, on s’étreignit. « Tous les humains
deviennent frères »
. Nul doute que ce jour-là, Beethoven versa
quelques larmes, satisfait d’avoir enfin été écouté.

Par Laurent Pfaadt

Ode an die Freiheit, Beethoven, Symphonie n° 9, divers orchestres,
dir. Leonard Bernstein,
CD + DVD, Deutsche Grammophon.

Héraut du libre-arbitre

Nouvelle
publication des
écrits de Viktor
Nekrassov, figure
de la dissidence
soviétique

Aujourd’hui, le
nom de Viktor
Nekrassov ne dit
presque plus rien à
la plupart d’entre
nous. Comme si l’URSS qu’il défendit les armes à la main avant
d’en être l’un de ses principaux contempteurs, sombra avec ses
opposants. Pourtant, grâce à la littérature qui ne meure jamais et
à la mémoire tenace de quelques éditeurs courageux et
passionnés, il nous est permis de relire ce grand écrivain.

Si Soljenitsyne et Sakharov furent les généraux en chef de cette
autre armée secrète, Nekrassov représenta l’un de ses plus
brillants soldats comme en témoigne sa magnifique plume. Mais
avant de tenir cette dernière, de combattre un ennemi mille fois
plus puissant et de subir des défaites qui jamais ne furent des
déroutes, Nekrassov se battit les armes à la main. Dans les
tranchées de Stalingrad
que le lecteur pourra enfin lire après des
décennies d’absence et dont la beauté rappelle Vie et destin de
Grossman, Nekrassov entama, par le biais de son héros, sa
résistance face à l’absurdité d’un système. En s’appuyant sur son
expérience de la guerre à Stalingrad, le récit de Nekrassov,
iconoclaste pour l’époque, lui valut, paradoxalement, le prix
Staline en 1946.

Comme tant d’autres, sitôt dissipée l’illusion de la victoire,
Nekrassov s’engagea alors plus activement dans la dissidence en
suivant son fil rouge : la résistance à l’arbitraire. Dans la ville natale,
roman publié à la mort de Staline alors que l’URSS entrait en
déstalinisation, il mit une nouvelle fois en scène un militaire
confronté à son libre-arbitre et en proie à sa conscience. A travers
ses lignes et les dirigeants qu’il dépeint, Nekrassov propose une
critique à peine voilée du système soviétique. Les Carnets d’un
badaud
publiés en 1976 et rassemblant ses souvenirs, sont narrés
sur un mode assez original, comme autant de promenades, et
offrent, quant à eux, un résumé d’une vie de lutte contre un
système oppressif. A la manière d’un Sandor Marai, Nekrassov fit
ainsi de son exil, la forteresse d’une œuvre qui s’est voulue libre.

Mort en 1987, Viktor Nekrassov ne vit jamais l’effondrement du
système dont il contribua avec tant d’autres, à saper les
fondements. Son sacrifice ne fut pas vain car chacun de ses mots,
chacune des phrases de ces trois ouvrages, constituèrent autant
de coups de pioches dans ce mur de béton et idéologique que l’on
croyait indestructible. Un livre est toujours plus efficace qu’un
fusil car il ne rate jamais sa cible. Nekrassov le comprit plus
qu’aucun autre.

Par Laurent Pfaadt

Viktor Nekrassov, Dans les tranchées de Stalingrad, La ville natale,
Carnets d’un badaud, Éditions Louison, 2019, 568 p

Cinquante nuances de rock

© Brian Marks

Le mythique
groupe de blues-
rock fête ses
cinquante ans.
Cela valait bien
une anthologie de
légende

Cinquante ans.
Rares sont les
groupes pouvant
se targuer d’une telle longévité. Peut-être les Rolling Stones et
pourtant eux, à l’inverse des ZZ Top, ont modifié à plusieurs
reprises leur formation initiale. Depuis 1969, Billy Gibbons, Dusty
Hill et Frank Beard, reconnaissables à leurs looks et au show
permanent qu’ils offrent à leurs fans, remplissent les salles du
monde entier. Il suffit de quelques accords de guitare imités par
des millions de fans et de tutos sur youtube pour reconnaître,
immédiatement, leurs innombrables tubes.

Pour fêter dignement cet anniversaire, le légendaire trio nous
offre ce formidable cadeau, cet album Goin’50 édité par leur label
historique, Warner, qui rassemble leurs plus grands tubes, de leurs
débuts avec notamment l’album Tres hombres et son mythique
titre La Grange enregistré dans les studios Ardent à Memphis – le
groupe prit d’ailleurs l’habitude d’enregistrer là-bas jusqu’à
Rythmeen en 1999 – à leur retour récent aux racines du blues en
passant par leurs succès des années 80-90 comme Rough Boy,
Sharp Dressed Men ou Gimme all your lovin. Cette compilation
permet ainsi de mesurer pleinement les influences ainsi que les
styles musicaux qui ont nourri les trois Texans. Enfants de B.B.
King, de Muddy Waters, les ZZ Top ont ainsi créé, au fil de leurs
albums, leur propre son.

La saga des ZZ Top commence, selon la légende, avec la guitare
offerte à Billy Gibbons par Jimmy Hendricks. Puis vint le nom en
hommage à B.B. King, Z.Z. King devenant Z.Z. Top. Mais à travers
leur musique, les ZZ Top représentent aussi un condensé de
culture américaine, de l’industrie automobile américaine
triomphante à la conquête spatiale, symbolisée par cette Ford B
rouge de l’album Eliminator (1983) qui s’écoula à près de quinze
millions d’exemplaires devenue navette spatiale dans Afterburner
(1985). Mais assez parler, il est temps de monter le son !

Par Laurent Pfaadt

ZZ Top, Goin’ 50, 3 CDs, Wea,
Warner music