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Osez l’île de Seeland

© Sanaa Rachiq

La région de la
capitale danoise
révèle ses trésors

La mer à perte de
vue. A 360°.
Devant la maison
de l’explorateur
danois Knud
Rasmussen à
Hundested, anthropologue du Groenland et premier Européen à
avoir traversé le passage du Nord-Ouest, assis sur ce banc sous un
pin majestueux, le spectateur a l’impression que le temps s’est, ici,
arrêté. Devant ce spectacle d’une rare beauté, surtout lorsque le
soleil vient à mourir dans les flots, l’explorateur, qui devait
contempler pareil spectacle, ne se doutait pas qu’un siècle plus
tard, c’est sa ville et sa région que l’on viendrait, du monde entier,
explorer.

Ainsi, les maisons contemporaines aux intérieurs léchés qui
forment le désormais bien connu style danois et les habitants du
coin voient débarquer résidents de la capitale et touristes vers ces plages qui rappellent celles de la côte Est des Etats-Unis. Elles ont
remplacé les colonies de phoques qui nagent toujours au large et
qui ont donné son nom à la ville d’Hundested.

Du fjord de Rosskilde, nettement moins haut que ses cousins
norvégiens et où le visiteur peut s’immerger dans la culture viking,
au splendide musée contemporain Louisiana où les pieds dans
l’eau, Picasso, Giacometti ou Jorn dialoguent avec les plus grands
écrivains de la planète à l’occasion du festival de littérature qui se
tient chaque année à la fin de l’été, l’île de Seeland offre à ses
visiteurs, les nourritures spirituelles et la quiétude nécessaires à
celui qui souhaite méditer, réfléchir. Et si cela ne lui suffit pas,
plusieurs refuges s’offrent à lui comme le magnifique cloître de
l’église Sainte Marie d’Elseneur, ville natale du compositeur
Dietrich Buxtehude ou les jardins de Frederiksborg, le « Versailles
danois » à Hillerod où il peut croiser la reine.

Bien entendu, ces émotions nécessiteront de véritables
nourritures. Pour cela, le visiteur trouvera le carburant nécessaire
avec un homard grillé dans l’un des restaurants du port
d’Hundested ou dans l’incroyable Street Food Market d’Elseneur,
depuis lequel il scrutera les côtes suédoises en rêvant, comme
Knud Rasmussen en son temps, à de nouvelles expéditions.

Par Laurent Pfaadt

A lire

Les ouvrages de Jens Christian Grøndahl, certainement l’écrivain
contemporain danois le plus célèbre,
disponibles chez Gallimard.

A voir

Au nom du père d’Adam Price, le créateur de Borgen.
Une famille de pasteurs de Copenhague qui se questionne sur sa foi.
(saisons 1 et 2 disponibles en DVD et VOD, Arte éditions).

A écouter

Les symphonies de Nielsen
(Royal Danish Orchestra, dir Paavo Berglund,
RCA Victor)

Ici n’est plus ici

Tommy Orange, Ici n’est plus ici

Un livre coup de poing
assurément. De celui que l’on
assène dans le visage de la bonne conscience. Avec un coup de
poing américain…ou plutôt
amérindien. Car il s’agit bel et
bien d’Indiens mais pas de ceux
de Danse avec les loups ou des
héros magnifiques de Louise
Erdrich. Non, chez Tommy
Orange, que ce premier roman a
propulsé au sommet des prix
littéraires américains, ces Indiens ont troqué leurs chevaux pour
des voitures customisées, leurs fusils pour un 357 Magnum et ne
fument pas le calumet de la paix mais, bien au contraire, le crack
de la déchéance et de la violence.

A travers une galerie de portraits aussi fascinants qu’effrayants et
splendides, l’auteur nous offre un roman en forme de
documentaire un peu à la manière de Dene Oxendene, ce
personnage qui souhaite réaliser des interviews de membres de la
communauté indienne d’Oakland en Californie. Alcool, drogue,
obésité, violence intrafamiliale, échec scolaire, discrimination,
tout y passe et tout converge dans ce roman à l’architecture
millimétrée, vers le brasier final qui prend l’aspect d’une danse
macabre. Avec une langue qui sent le métal, parfois chauffée à
blanc, Orange ravive des cendres que l’on croyait éteintes. Ce
roman, appelé à faire date constitue à n’en point douter, la pierre
manquante de l’envers du rêve américain et le jalon
supplémentaire qu’un génocide qui ne s’est jamais arrêté mais a
revêtu, en ce 21e siècle, ses habits les plus sournois.

 

Chez Albin Michel, 352 p.

Marx dans le jardin de Darwin

Ilona Jerger, Marx dans le jardin de Darwin

Deux géants qui ont bouleversé à
tout jamais l’humanité. Deux
géants vivant en cette année 1881
à quelques encablures l’un de
l’autre dans la ville de Londres et
ses alentours. A partir de cette
situation, Ilona Jerger signe un
premier roman audacieux en
confrontant les vies et les pensées
de ces deux hommes qui
s’appréciaient.

La liaison s’effectue par le docteur Beckett, appelé aux chevets des
deux génies. On y découvre ainsi deux hommes habités par leurs
œuvres mais également par leur défiance de Dieu. On se délecte
également de leurs vies privées, libérées du mythe et habilement
décrites par l’auteure où érudition et humour forment un
délicieux cocktail littéraire. Le personnage du docteur Beckett
sert également à questionner leurs œuvres ainsi que leurs
auteurs. De les mettre à nu en quelque sorte. Et si les deux
hommes avaient conversé ensemble, le monde aurait-il été
différent ? Belle trouvaille de Bernard Lortholary, l’un de nos plus
grands traducteurs, Marx dans le jardin de Darwin, est une petite
fantaisie littéraire à laquelle il est difficile de résister.

Par Laurent Pfaadt

Editions de Fallois, 296 p.

Ordesa

Manuel Vilas, Ordesa

Désigné livre de l’année par les
deux plus grands quotidiens
espagnols, Ordesa est
incontestablement un
monument littéraire en même
temps que le mausolée de
papier d’un homme envers ses
parents. S’il évoque avec
émotion, gravité et parfois
truculence la question du deuil,
il pose aussi les questions
fondamentales auxquelles
chaque être humain doit répondre au cours de sa vie : notre place
sur cette terre, dans cette société, l’image que l’on véhicule auprès
des autres, que l’on transmet à ses enfants et qui forme le portrait
de ce que nous sommes véritablement.

Ordesa est un grand livre car il touchera tous ses lecteurs mais de
manière différente. Chaque détail, insignifiant pour les uns,
devient, dans ces pages, fondamental pour d’autres. Chacun y
trouvera des bribes de son histoire. Ordesa est certes une vallée
pyrénéenne mais surtout un monde perdu symbolique où cette
liberté originelle, qui disparait tout au long de notre vie sous l’effet
des conventions sociales ou familiales, des obligations et de la
servitude volontaire, serait préservée. Mais ce que nous dit
Manuel Vilas, c’est que nous ne sommes que des animaux égoïstes
et qu’il n’y a que la mort, lorsque l’être devient souvenir, qui nous
permet d’accéder à la grandeur. Tout ce que nous accomplissons
dans notre vie résonne alors dans l’éternité.

Par Laurent Pfaadt

Editions du sous-sol, 400 p.

Ce jour où Dieu a détourné son regard

La Shoah vue par un rabbin américain.
Un roman d’une profonde émotion.

Daniel Shapiro, rabbin de
New York engagé dans les
forces américaines en 1944,
ne s’attendait certainement
pas à assister à ce spectacle
en pénétrant sur le territoire
allemand. Venu pour
apporter secours et repos
aux vivants et aux morts
parmi les soldats juifs, il avait
entendu parler de
persécutions juives. Il avait
laissé à New York, sa femme
angoissée et amoureuse, et
sa petite fille née après son départ car il fallait qu’il soit là. Dieu lui
commandait de faire cela.

C’était avant Buchenwald. En compagnie de son chauffeur, de
l’officier et de l’enfant qui l’accompagnent, Daniel s’enfonce alors
dans une nuit qui le transformera à jamais. Car il a rencontré dans
un autre camp, celui d’Ohrdruf, cet enfant mutique dont il s’est mis
en tête de retrouver les parents. Aidé de cette torche et de cet
espoir, il pénètre dans cet endroit qui dépasse tout entendement,
dans ce lieu où l’injustice côtoie la folie et la violence avec pour
seul arbitre une mort qui n’a pas fui le camp avec ses anciens
maîtres. L’ouvrage magnifiquement écrit atteint alors dans ces
instants quelque chose de paroxystique en matière d’émotion.
Avec ses cadavres, ses odeurs, ses regards, Laurent Sagalovitsch
nous prend par la main et nous force à regarder. Et au fur et à
mesure que la lecture pénètre dans ces ténèbres qui font vaciller
la torche de Daniel, on prie pour que l’auteur ne nous lâche pas la
main.

Ce livre est véritablement un escalier que l’on descend lentement,
à pas mesuré mais où chaque marche semble insurmontable.
Tenant sa conscience religieuse à bout de bras comme une
lanterne, Daniel arpente ces abysses. Mais, bientôt, cette lanterne
ne parvient plus à éclairer son chemin. Jusqu’à s’éteindre. Jusqu’à
la nuit totale. Celle dans laquelle est tombée l’humanité. Celle
d’Elie Wiesel. Sa croyance et son engagement ont été dévorés par
les démons du bien-fondé de son action et sa propre culpabilité.
Qu’a-t-il fait, lui le serviteur de Dieu ? « Je ne sus que répondre, rien
d’autre qu’un silence qui était comme le début d’un aveu »
lance-t-il.
Dieu a détourné son regard et lui, Daniel, son rabbin, a été le
complice de ce meurtre divin, de la lâcheté de celui qui était leur
Père. Le cœur de l’ouvrage est bien là : ici par milliers résident ces
hommes, ces femmes, ces vieillards, ces enfants de Buchenwald et
d’ailleurs devenus soudainement et sans raison, orphelins de Dieu.
Et les phrases, les mots de l’auteur pareils à des cris étouffés qui
jamais, ne sont parvenus au ciel, surgissent comme autant de
rappels à l’ordre pour ne pas oublier, pour ne pas banaliser cette
tragédie. La mémoire se nourrit de pourriture. La mémoire
s’entretient avec les braises encore chaudes des fours crématoires
nous dit Sagalovitsch et il a raison.

« A chacun son dû » proclame l’entrée du camp de Buchenwald.
Pour les juifs. Pour les hommes. Pour l’humanité. Lorsque Saul,
aveuglé par la lumière de Dieu sur le chemin de Damas, entendit
ce dernier lui dire : « pourquoi me persécutes-tu ? », il devint Paul.
Et lorsque Daniel, dans les ténèbres du camp s’exclama : «
pourquoi n’as-tu rien fait ? », il n’obtint aucune réponse. Rien que le
silence.

Par Laurent Pfaadt

Laurent Sagalovitsch, Le temps des orphelins,
coll. Qui-Vive, , 224 p. 2019.

Suivre son étoile

Roman posthume de l’écrivain canadien
Splendide

Les lecteurs français ont
découvert la voix sombre et
magnifique de Richard
Wagamese en 2016 avec Les
étoiles s’éteignent à l’aube
. Puis,
avec Jeu Blanc en 2017, il
confirmait son incroyable talent
et s’imposait comme l’une des
grandes voix tragiques de la
littérature canadienne. Mais la
mort de l’auteur le 10 mars 2017 rendit cette voix subitement
muette. Jusqu’au jour où son éditeur historique, ZOE, reçut le
manuscrit de son dernier roman, Starlight, œuvre en tout point
testamentaire.

Starlight pourrait être le nom d’une étoile dans le ciel orageux de
Wagamese. Il est celui du héros de ce roman bouleversant et
sensible. Frank Starlight, fermier d’origine indienne, taiseux et
d’une immense bonté, aime photographier les animaux sauvages
et communier avec la nature. Son objectif croise bientôt Emmy et
la petite Winnie qui fuient la violence des « vrais hommes » selon
les mots de Maddie, l’assistante sociale, c’est-à-dire ceux qui
boivent et frappent les femmes. Très vite, dans l’esprit du lecteur
commence alors à germer cette idée qui ne le lâche plus et le
pousse à ne pas s’arrêter de lire : que va-t-il se passer entre Frank
et ces deux êtres fragiles au milieu de cette nature préservée ? Car
pour Frank Starlight, la nature est la source de toute vie. Mais
c’était avant de rencontrer l’amour, cette « contrée vierge » «
chaque pas qui nous en rapproche nous transforme. Nous grandit.
Change la géographie de qui nous sommes »
. Tandis qu’il sert de guide
à Emmy, celle-ci devient le sien dans cette découverte de l’amour.
Cette rencontre se mue alors en hymne et la prose de Wagamese,
en une longue mélopée glorifiant cette nature qui, à l’instar de
l’amour change, avec ses sensations et ses créatures, les êtres qui
s’y abandonnent. Et, à travers le personnage d’Emmy, magnifique
bête blessée qui renaît à la vie auprès de Frank, le roman devient
un magnifique plaidoyer en faveur de la préservation de ses
racines, quelles qu’elles soient en même temps qu’un manifeste
féminin qui montre combien les femmes sont si importantes dans
ce monde et combien elles changent celui des hommes.

Comme une boucle, comme pour refermer cette porte littéraire
qu’il a entrouverte, Wagamese reprend ainsi le héros des Etoiles
s’éteignent à l’aube
. L’adolescent est ainsi devenu un homme. La
violence s’est muée en amour. En c’est en cela que les personnages
de Wagamese rappellent ceux de Steinbeck. En fait, à y regarder
de plus près, Starlight est bel et bien une étoile, que l’on suit
depuis son adolescence. Il y a laissé une poussière d’encre qui se
répand dans ce roman merveilleux, illuminé par la beauté des
paysages de la Colombie-Britannique et par la bonté de son héros.
Et malgré les ténèbres que portent avec eux Cadote et Anderson,
astres noirs du roman, bien décidés à se venger d’Emmy, ils ne
parviennent pas à recouvrir l’éclat de cette étoile, qui n’a jamais
été aussi vivante en ces instants de pêche à la truite ou de cette
scène incroyable entre Emmy et la biche.

Starlight porte en lui à la fois cet espoir et cette résignation qui
cohabitèrent jusqu’au bout dans le cœur de Richard Wagamese.
Emporté par cette violence qu’il mit en littérature, il s’éteignit
peut-être à l’aube de ce 10 mars 2017. Mais nul doute que la
lumière de ses romans, éclatante dans ces nuits d’orages zébrées
des éclairs racistes et violents de la société canadienne, brillera
encore longtemps dans nos cœurs.

Par Laurent Pfaadt

Richard Wagamese, Starlight,
Chez ZOE, 272 p.

Salieri expose ses talents

Un opéra méconnu
du compositeur
viennois. Une
splendide
redécouverte

Tout le monde
connait les Noces de
Figaro
d’après
Beaumarchais. Peu
en revanche savent
que ce dernier
écrivit la pièce
ainsi que le livret
de l’opéra Tarare d’Antonio Salieri, le compositeur jaloux du génie
de Mozart dans le film Amadeus. Grâce aux Talens lyriques et à
son chef, Christophe Rousset, il est enfin possible d’apprécier ce
petit bijou dans son intégralité. Il faut dire que le chef ne
s’aventure pas en terrain inconnu puisqu’il a mis en musique l’an
passé les Horaces de ce même Salieri qu’il affectionne par ailleurs (voir interview).

De Paris au Japon en passant par Bucarest ou Vienne, la formation
musicale des Talens lyriques est aujourd’hui incontestablement
l’un des meilleurs ambassadeurs de la musique baroque française.
Elle brille une fois de plus dans cette interprétation qui mêle
intelligemment le lyrisme d’un Salieri et l’espièglerie de
Beaumarchais sans omettre le message politique de ce dernier. Il
faut dire que le maestro s’est appuyé sur l’excellent centre de
musique baroque de Versailles toujours enclin à promouvoir des
pans méconnus du répertoire français.

Les habituels compagnons de route de Christophe Rousset et
devons-nous dire de Salieri sont, une nouvelle fois, réunis : Judith
van Wanroij, impériale dans la Nature et Spinette notamment
dans le Prologue, Tessis Christoyannis et Cyrille Dubois qui
interprète le rôle-titre de Tarare. Ils sont rejoints par de nouvelles
voix dont Enguerrand de Hys et surtout par l’une des plus belles
sopranos françaises, Karine Deshayes qui campe une sublime
Astasie, la bien-aimée de Tarare. Sa voix puissante et
charismatique explose véritablement dans son duel avec Spinette
dans le quatrième acte, venant ainsi couronner une production en
tout point réussie.

Les Talens lyriques seront dans les prochains mois au Théâtre des
Champs-Elysées (24 septembre),
à l’arsenal de Metz (30 novembre) et
au Wiener Staatsoper de Vienne (8-15 novembre).
A ne pas rater donc.

Par Laurent Pfaadt

Antonio Salieri, Tarare, Les Talens lyriques,
dir. Christophe Rousset, Aparté

Interview Christophe Rousset

Christophe Rousset
© Eric Larrayadieu

« Salieri, ce mal-
aimé »

Christophe
Rousset est
claveciniste et le
chef fondateur des
Talens lyriques. Sa
formation est
aujourd’hui l’une des meilleures
interprètes de musique baroque, collectionne les récompenses
(victoire de la musique classique, nomination aux Grammy
awards) et ses disques sont régulièrement distingués par la
critique. A l’occasion de l’enregistrement du Tarare d’Antonio
Salieri chez Aparté, Christophe Rousset revient sur ce
compositeur quelque peu oublié.

Après les Danaïdes et les Horaces, vous enregistrez Tarare
d’Antonio Salieri. Qu’est-ce qui vous attire chez ce compositeur ?

Son étiquette de « mal-aimé » de l’histoire de la musique. Salieri
était acclamé partout en Europe et bénéficiait d’une réputation
bien plus importante que celle de Mozart. Cherchons l’erreur!

Comment qualifierez-vous ses opéras français ?

Ils s’inscrivent dans la tradition de Gluck qui lui obtient la
commande des Danaïdes. Il s’inspire sans imiter et va plus loin dans
ses architectures, dans ses audaces, ses couleurs orchestrales bien
plus « viennoises ». Et l’avantage quand Salieri écrit en français
c’est qu’on n’ira pas le comparer à Mozart car ce dernier n’a pas
écrit d’opéra en français. Quelle chance pour Salieri ! Ainsi, son
génie propre peut s’exprimer sans que nous le fassions passer sous
d’injustes fourches caudines.

N’est-il pas un compositeur malaimé qui a eu la « malchance »
d’être né à la même époque que Mozart et éclipsé par
ce dernier ?

Exactement. À part que dans ses opéras en français, Salieri
préfigure clairement une veine romantique et héroïque qui ouvre
vers le XIXe.

Peut-on parler d’influences réciproques entre les deux hommes ?
Car Tarare composé quelques années après les Noces de Figaro et
l’Enlèvement au sérail rappelle fortement ces opéras ?

Sûrement. Cependant, on trouve un peu l’exotisme de l’Enlèvement
au sérail
dans Tarare mais au fond peu de Mozart. En revanche on
trouve beaucoup de Salieri dans Mozart comme la Grotta di
Trofonio
dans Don Giovanni et La Cifra dans Così fan tutte.

Votre approche de Salieri est-elle différente de celle que vous
adoptez avec Lully ou Haendel par exemple ?

Évidemment parce que les esthétiques sont si différents.
Cependant la référence à Lully est toujours pertinente quand on
parle de « tragédie lyrique ». J’avoue beaucoup aimer
personnellement les terrains vierges comme Salieri. Les traditions
d’interprétation de Mozart sont très encombrantes pour un chef
comme moi ! Difficile d’obtenir des Nozze ou un Cosi comme je les
rêve dans mon imaginaire: les chanteurs ont trop d’idées précises,
puisées chez leurs professeurs, chez d’autres chefs ou metteurs en
scène. C’est très contraignant … et ça n’existe heureusement pas
avec Salieri!

On retrouve sur cet opéra quelques chanteurs habitués des
Talens lyriques mais surtout une petite nouvelle : Karine
Deshayes

Karine était Vénus sur un enregistrement que j’ai fait d’une
tragédie d’Henri Desmarets, Vénus et Adonis (1697). Je l’ai connue
toute jeune et lui ai proposé ses premiers récitals en France et à
l’étranger, avant qu’elle ne chante sur les scènes les plus
prestigieuses. C’est un plaisir pour moi de la retrouver après un
autre inédit Uthal de Méhul réalisé il y a deux ans. J’ai juste
regretté que le rôle d’Aspasie dans Tarare soit si court!

Par Laurent Pfaadt

Angélique Kidjo rappelle Marciac à ses racines

Angélique Kidjo
© Laurent Sabathé

La diva béninoise a
enflammé la scène
du festival de jazz

Un concert
d’Angélique Kidjo
est toujours un
moment unique.
Les spectateurs du
festival de Marciac,
l’un des hauts lieux
du jazz en France, ont, une nouvelle fois, pu s’en rendre compte. La
diva africaine revenait dans le Gers avec son nouvel album, Célia,
hommage à Célia Cruz, l’impératrice cubaine de la salsa. Mais il y
avait plus que cela. De toute façon, avec Angélique Kidjo,
ambassadrice d’Amnesty International, il y a toujours plus que de
la musique.

Débuté avec Baila Yemaya, le concert d’Angélique Kidjo a bien
entendu été l’occasion d’interpréter ses derniers titres. De Cucala
et ses « Azucar ! » (sucre) que lançait la reine de la salsa
surnommée « Café com leche » à Quimbara qu’Angélique Kidjo
chanta avec Célia Cruz à Paris dans les années 70, l’atmosphère
s’est très vite chargée de rythmes caribéens. Mais ce concert a
également été l’occasion pour les fans de l’artiste et pour ceux
moins au fait de sa discographie de redécouvrir ou de découvrir
des morceaux plus anciens comme Once in a lifetime (Remain in
light, 2018) ou le virevoltant Toumba (Black Ivory Soul, 2002) tirés
d’univers explorés précédemment. Invitant très vite un public qui
n’attendait que cela, à se joindre à cette musique devenue une
fête, Angélique Kidjo a alors fait ce qu’elle sait faire de mieux :
jeter des ponts entre les musiques et entre les hommes (et les
femmes ne manquerait-elle pas d’ajouter !). Passant aisément de
la salsa au funk ou de la soul à la world music, elle rappela avec sa
musique, véhiculée par les sonorités envoûtantes de son
percussionniste Magatte, venu tout droit du Sénégal, et
symbolisée par Sahara, que l’océan musical séparant l’Afrique de
l’Amérique est aisément franchissable comme l’ont fait les
esclaves du Pérou dans Toro mata et la rumba congolaise.

Ce concert constitua ainsi une nouvelle occasion de se rendre
compte en une heure et demie et en condensé qu’à travers tous
ses albums, Angélique Kidjo personnifie à elle seule la diaspora
musicale de l’Afrique. Là, l’Ethiopie. Ici l’afro-beat de New York. Et
puis le Bénin, omniprésent. Célia n’est au fond qu’une étape
supplémentaire dans ce qu’il convient d’appeler l’œuvre musicale
d’une vie. Et au détour de cette immense communion qui laissa à
chacun un souvenir inoubliable, comme chez cette dizaine de
spectateurs devenus, le temps d’une soirée, des danseurs africains
improvisés, perça quelques moments de grâce notamment ces
accords de la guitare de Dominic James, compagnon de longue
date de la diva, qui rappelèrent ceux du grand Farka Touré.
Comme pour dire que la musique ne meurt jamais.

Si la vie s’apparente souvent à un carnaval, celui qui se répandit
sur la scène du festival de jazz de Marciac se para de couleurs
musicales bigarrées. El les costumes musicaux que la diva revêtit
s’apparentèrent plus à des legs qu’à des hommages : ceux de Célia
Cruz, de Nina Simone, de Miriam Makeba et de toutes celles qui,
dans toutes les chaumières de l’Afrique et du monde et en toute
humilité, font chaque jour de la musique, un hymne à la liberté.
Une reine parmi les reines en somme.

Par Laurent Pfaadt

Pour aller plus loin :

Angélique Kidjo, Celia, Decca records

Retrouvez toute l’actualité de Jazz in Marciac sur www.jazzinmarciac.com

Interview Francis Geffard

Francis Geffard
© Jean-Luc Bertini

« On ne comprend pas l’Amérique si on ne
s’intéresse pas à la question
indienne »

L’éditeur Francis Geffard
dirige depuis près de vingt-
trois ans la collection Terres
d’Amérique chez Albin
Michel. Editeur de plusieurs
Prix Pullitzer comme Colson
Whitehead, Anthony Doerr
ou Adam Johnson, il a
également permis aux
lecteurs français de découvrir
des auteurs tels que Louise Erdrich, Donald Ray Pollock ou Joseph
Boyden. Pour Hebdoscope, il revient sur sa vision de la littérature
américaine et nous dévoile la prochaine rentrée littéraire.

Comment qualifierez-vous la littérature américaine ?

Personne en France n’est à même de traiter de la littérature
américaine dans son intégralité. C’est pour cela qu’il y a autant
d’auteurs américains dans les catalogues de toutes les maisons
d’édition. La littérature américaine est une des rares littératures
universalistes du monde. N’importe qui peut devenir un écrivain
américain. Il suffit d’émigrer, de devenir américain et d’utiliser la
langue anglaise. Elle n’est finalement que le creuset dans lequel
toutes les littératures du monde se sont mêlées. Car à part les
Indiens, les Américains sont tous venus d’ailleurs, emportant avec
eux leur histoire, leur culture, leur vision, leur ADN. Tout cela s’est
fondu dans un nouvel espace et c’est peut-être ce qui donne à la
littérature américaine cette énergie, cette fluidité et cette
capacité à être, quatre siècles plus tard, une littérature
d’immigrants.

Et quelle la place de la littérature indienne là-dedans ?

C’est LA littérature américaine par excellence parce que cela fait
des générations et des générations que les hommes habitent cet
espace, l’ont mis en mots dans des poèmes, dans des chants, dans
des rites et dans des histoires. Leur littérature se fait ainsi l’écho
de cela même si l’oralité y tient une place prépondérante. Faulkner
disait qu’on ne comprend pas l’Amérique si on ne s’intéresse pas à
la question indienne. C’est la base de ma relation à l’Amérique. S’il
n’y avait pas les Indiens et les Noirs, l’Amérique serait
insupportable.

Donc plus qu’aucune autre, la littérature indienne est une
littérature de l’oralité

Oui, c’est vrai. Le monde indien est fondé essentiellement sur
l’oralité. Il y a aux Etats-Unis un auteur assez emblématique à ce
sujet : Sherman Alexie qui dit préférer avoir dix lecteurs blancs
que dix lecteurs indiens car les dix lecteurs blancs vont chacun
acheter un livre alors que chez les lecteurs indiens, un seul va
l’acheter et va le raconter aux neuf autres. La spécificité de mon
travail, ici, chez Albin Michel, est d’avoir rassemblé dans une
maison d’édition la quasi-totalité des écrivains de ce monde-là que
ce soit James Welch, Leslie Silko, Scott Momaday, Louise Erdrich,
David Treuer, Joseph Boyden, Sherman Alexie ou Tommy Orange.

Pensez-vous que la littérature américaine a imposé ses codes au
monde entier ?

Je ne pense que pas que le goût de la littérature américaine soit la
résultante d’un impérialisme culturel. Simplement, l’Amérique,
depuis qu’elle existe, fait rêver l’Europe. On l’associe au
dynamisme, à la liberté, à la vitalité, à l’égalité, à l’idée que tout est
possible. Je ne sais pas ce que le monde serait devenu si
l’Amérique n’avait jamais existé. Elle a constitué un sacré souffle
dans l’histoire humaine.

Cette littérature est également marquée par l’influence de la
terre et des morts

La capacité qu’ont eue les écrivains américains à s’enraciner dans
un lieu comme les Indiens et à être en total osmose avec ce qui les
entoure, les paysages, la nature, constitue un élément important
de cette littérature traversée par l’opposition entre la civilisation
et la sauvagerie. Et puis, en Europe, les auteurs appartiennent aux
élites alors qu’aux Etats-Unis, ils sont toujours à la périphérie de la
société et se réservent le droit d’être en désaccord avec elle.

Comment faites-vous vos choix éditoriaux ?

Je crois qu’on reçoit ici 500 à 600 manuscrits étrangers
anglophones. Il y a d’abord des affinités avec des éditeurs
étrangers. Et puis, je ne me pose jamais la question de savoir si un
livre va avoir du succès car honnêtement on ne le sait jamais. Il
faut que l’écriture transporte quelque chose. Je suis assez sensible
à la voix, à l’écriture et à l’univers. Je préfère une voix pas tout à
fait aboutie mais qui a un véritable univers et au service d’une
intention plutôt que quelqu’un de très bien sur le plan technique
mais où il ne se passe pas grand-chose. Et puis, on ne peut pas être
l’éditeur de tout. Il faut donner une coloration à ce que l’on fait. Je
suis avant tout un lecteur comme les autres avec cette possibilité
de transformer ma lecture en proposition de lecture aux autres.

Parlez-nous de vos futurs choix, de l’ovni Tommy Orange ? Et à
quoi peut-on s’attendre dans les mois à venir ? 

Ici n’est plus ici de Tommy Orange qui collectionne les prix se situe
dans la droite ligne des auteurs que j’ai cité sauf que ce roman se
passe dans les villes. On associe souvent les Indiens à la nature, à
leurs réserves. Aujourd’hui 60% des Indiens vivent pourtant dans
les villes, là où il y a du travail. On parle légitimement de la
question noire aux Etats-Unis mais la question indienne reste le
péché originel de ce pays. Les différents personnages de Tommy
Orange, dealers, rappeurs reflètent la violence, la maltraitance, la
dépossession, le mensonge et la guerre dont furent victimes les
Indiens. Et cette violence émane également des Indiens eux-
mêmes. Ces gens n’ont toujours eu que le pire du rêve américain.
Sinon, il y aura également Les patriotes de Sana Krasikov, une
histoire familiale sur trois générations de refuzniks entre Etats-
Unis et URSS, une nouvelle traduction de La maison de l’aube de
Scott Momaday, l’une des grandes voix de la littérature indienne
ou un formidable écrivain canadien à découvrir, Michael Christie.

Par Laurent Pfaadt

Tous les auteurs cités sont à découvrir chez Albin Michel