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Le condottiere du piano

© Southbank Center
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Maurizio Pollini en récital à la Philharmonie

Les grands monstres sacrés du piano se font rares. Après la disparition d’Aldo Ciccolini, il ne reste plus que Martha Argerich, Nelson Freire, Daniel Barenboim ou Maria Joao Pires pour nous offrir ces moments musicaux d’exception et cette plongée dans l’âge d’or du piano au XXe siècle où jouer du piano allait bien au-delà de la simple interprétation.

Maurizio Pollini, ce prince rouge du piano, fait partie de ces artistes qui ont transcendé leur art musicalement et humainement. On se souvient de ces moments d’anthologie avec son ami Claudio Abbado mais surtout de l’expérience que les deux milanais menèrent pour apporter la musique au plus grand nombre, dans les usines, les universités, etc. Aujourd’hui, l’homme a vieilli mais dans ses yeux subsistent toujours cette humilité profonde et dans ses mains est resté intact ce don exceptionnel qu’il a travaillé notamment avec Michelangeli.

Le récital qu’il donna dans la toute nouvelle Philharmonie de Paris fut un nouveau moment de partage entre un public conquis au sein duquel hommes politiques et professionnels de la musique s’étaient donné rendez-vous pour rendre hommage et admirer une fois de plus le pianiste de légende qu’il est.

Celui qui a remporté avec brio le concours Chopin en 1960 ne pouvait pas faire l’impasse sur l’œuvre du maître même s’il s’est évertué tout au long de sa vie à sortir de ce carcan. Pollini dont le grand Rubinstein avait dit « qu’il était meilleur que nous tous » lors de la finale du concours Chopin interpréta merveilleusement les Préludes. Son toucher rond et tout en velours délivra sur ce Steinway and Sons spécialement construit pour lui par le facteur Fabbrini, des sons d’une beauté rare en particulier lors du quinzième prélude « goutte d’eau » qu’il joua à la manière d’un Caravage répandant son clair-obscur ou durant le seizième, cet Hadès comme l’a surnommé Hans von Bülow en raison de sa difficulté, où la frénésie domine le clavier.

Cette sensibilité propre à Pollini ne pouvait que trouver un terrain favorable chez Claude Debussy et ses Préludes du deuxième livre. La délicatesse du pianiste milanais restitua à merveille à la fois le caractère onirique et cauchemardesque de la musique de Claude Debussy, oscillant entre berceuse et fracas, entre douceur et violence. Car la musique de Debussy raconte toujours une histoire et, avec Pollini dans le rôle du conteur, celle-ci ne pouvait être que passionnante et passionnée.

La transition entre Claude Debussy et Pierre Boulez, deux compositeurs qui bouleversèrent à jamais la musique, son interprétation et sa conception, était enfin toute trouvée puisque la soirée s’acheva avec la fameuse sonate pour piano n°2 dont on fête cette année le 90e anniversaire de son créateur. Déroutante autant que fascinante, elle permit une fois de plus à Maurizio Pollini de démontrer tout son génie dans un style musical qu’il affectionne également et qu’il eut l’occasion d’interpréter notamment en compagnie de Luigi Nono, autre participant à l’Internationale Ferienkurse für Neue Musik de Darmstadt. Reconnu encore aujourd’hui comme l’un des interprètes majeurs de cette sonate pour piano n°2 qu’il joue depuis près d’un demi-siècle et qu’il contribua à inscrire comme l’un des classiques du répertoire, Maurizio Pollini a démontré avec force l’étendue de sa virtuosité notamment dans ce finale qui conduit le soliste à, d’une certaine manière et allégoriquement, franchir le mur du son. En tout cas, avec un tel interprète au clavier, le compositeur ne pouvait rêver meilleur cadeau d’anniversaire.

Laurent Pfaadt

Le diable est dans les détails

FaustVersion remaniée de l’ancienne production de l’opéra de Gounod

Le mythe de Faust a inspiré de nombreux compositeurs en particulier français puisque après la Damnation de Faust de Berlioz (1846) que les amateurs pourront retrouver la saison prochaine avec Jonas Kaufmann et Bryan Hymel dans le rôle-titre, Charles Gounod composa en 1859 son opéra tiré de l’œuvre de Goethe. On se demande pourquoi cette œuvre est aujourd’hui oubliée du public tellement cet opéra est un chef d’œuvre. D’ailleurs les contemporains ne s’y étaient pas trompés en lui réservant d’emblée le succès qu’il méritait.

Avec plus de 2500 représentations au compteur à Paris, Faust a du se réinventer en permanence. C’est à nouveau le cas dans cette production à la fois classique, envoûtante et imaginative que le metteur en scène Jean-Romain Vesperini a décidé de situer dans les années 1930. Cette mise en scène est une actualisation de la précédente version qui avait suscité à tort tant de polémiques. L’atmosphère gothique a été fort bien exploitée grâce aux merveilleuses lumières de François Thouret tandis que le décor de Johan Engels a été gardé et épuré. Car l’idée d’une bibliothèque est parfaitement adaptée à cette mise en scène. Elle complète cette ambiance fantastique notamment lors la scène qui ouvre l’opéra et voit le rajeunissement du docteur Faust. Le livre lui-même que brûle Méphistophélès représente le trait d’union entre le passé et le présent, entre la vie et la mort. Enfin, il y a également un côté « cage » dans cette bibliothèque, sorte de piège qui se referme progressivement sur Faust et Marguerite.

La distribution ne pouvait que briller dans cet écrin, ce qu’elle a fait au demeurant. Les voix sont d’ailleurs plutôt complémentaires. Piotr Beczala est impérial en Faust avec son timbre chaud qu’il répand avec brio sur scène. Acclamé à chaque sortie, il offre à l’acte III (scène 4) un merveilleux solo. Avec cette prestation, Beczala conforte une fois de plus son aisance dans le répertoire français qu’il aura d’ailleurs à cœur de prouver une fois de plus l’an prochain ici même dans le Werther de Massenet. Krassmira Stoyanova lui offre une merveilleuse réplique et fait oublier la jeunesse du rôle. Son « Ah je ris de me voir si belle en ce miroir ! » fut digne des meilleures.

Le duo est secondé par un grand Méphistophélès en la personne d’Ildar Abdrazakov, l’une des meilleures basses du monde, qui a ébloui cet opéra avec sa voix extraordinaire et un jeu scénique tout à fait prodigieux. Enfin, les seconds rôles ont été également au rendez-vous, Jean-François Lapointe campant un très bon Valentin.

Cette réussite n’aurait été possible sans l’incroyable conduite de Michel Plasson dont la défense de la musique française n’est plus à démontrer (les moins jeunes se souviendront de son Faust de 1975). Avec cette grande sensibilité notamment dans les ouvertures et les passages avec chœur qu’il déploie avec la générosité qui est la sienne, l’ancien directeur de l’orchestre du capitole de Toulouse a été le Méphistophélès d’une soirée qui nous a tous possédé.

Laurent Pfaadt

L’homme est un animal violent

violenceRéédition de l’essai de Wolfgang Sofsky

Depuis longtemps, le sociologue et journaliste allemand Wolfgang Sofsky s’interroge sur les phénomènes de violence qui traversent les sociétés humaines avec un regard parfois décapant et surtout pessimiste. La réédition dans la collection Tel de Gallimard de son livre majeur, traité de la violence permet de redécouvrir cet esprit et son approche iconoclaste.

Sofsky n’y va pas par quatre chemins : « quand les hommes étaient libres et égaux, chacun avait tout à craindre d’autrui ». Le sociologue allemand bat ainsi en brèche les grandes théories d’endiguement de la violence. Non, le contrat social cher à Rousseau, n’a pas permis de canaliser la violence entre les membres d’une même société, bien au contraire. Et si l’Etat est le seul détenteur du monopole de la violence légitime, rien n’empêcha la banalisation de cette même violence.

Tout au long de ces douze chapitres qui traitent de douleur, de torture, d’exécution ou de massacre, voilà ce que dit Sofsky : la violence est inhérente à l’homme et c’est pourquoi aucune expérience passée n’a réussi à la bannir ou tout au moins à la réduire. « La violence repousse, effraie, séduit et amuse » affirme ainsi l’auteur.

Le premier chapitre consacré à l’Etat est à ce titre passionnant. L’instauration du pouvoir s’apparente à une nouvelle forme de violence où « l’ordre n’est rien d’autre que la systématisation de la violence » écrit Sofsky. Les hommes ont ainsi utilisé la violence pour conquérir le pouvoir et celle-ci s’est propagée à l’ensemble de la société et s’est institutionnalisée. Ce que nous appelons ordre n’est qu’une transformation étymologique de la barbarie.

Les rapports entre ceux qui produisent et ceux qui reçoivent, qui subissent la violence font l’objet d’une analyse poussée. La psychologie du bourreau et les ressorts de la torture nous sont décrits avec minutie et permettent de comprendre les actes qui s’affichent sur nos écrans de télévision. Pour Sofsky, « la torture est une situation totalitaire. La violence investit le corps, le moi et l’univers de la victime (…) la torture est l’éternité ». La peur constitue également selon lui une forme particulière de langage entre les êtres.

En guise de macabre apothéose, ce réquisitoire se termine par l’affirmation que la violence est ce qui fait société, ce qui cimente les groupes sociaux, les communautés humaines entre elles. Dans le massacre « qui réalise la liberté absolue au niveau collectif », dans la contemplation de la violence, dans l’édification des systèmes politiques ou dans le combat, la violence unit les hommes.

La culture, malgré une idée communément admise, ne réduit pas les différentes formes de violence sinon pourquoi les nazis, qui alignaient doctorats et écoutaient Bach, se sont-ils livrés à la forme de violence la plus structurée et l’ont développé à grande échelle en mettant en place l’extermination des juifs d’Europe que Sofsky a d’ailleurs parfaitement analysé dans son autre livre de référence, l’organisation de la terreur – les camps de concentration ? Car si la culture et la morale pensent avoir domestiqué la violence, celle-ci, au contraire, tel un animal sauvage, se renforce patiemment avant de se déchaîner avec plus de force. Cette théorie explique ainsi les phénomènes de violence de certains régimes totalitaires à l’égard des intellectuels et autres acteurs culturels. Car loin de bâtir des citoyens tolérants et cultivés, la culture contribue à développer la violence humaine selon Sofsky.

On sort un peu secoué de cette lecture mais elle nous marque au fer. C’est pour cela que le traité de la violence est un livre majeur, indispensable car en même temps qu’il met en pièces la nature humaine, il nous interpelle dans notre quotidien et notre rapport aux autres. Wolfgang Sofky nous met devant nos contradictions avec cependant cette question lancinante : peut-on changer ?

Wolfgang Sofsky, Traité de la violence, Tel, Gallimard, 2015

Laurent Pfaadt

L’empreinte d’un géant

DavisLe London Symphony Orchestra rend hommage à son ancien chef

Il y a deux ans disparaissait Sir Colin Davis, l’un des plus grands chefs d’orchestre du XXe siècle. Pour célébrer cet anniversaire ainsi que le 20ème de son arrivée (1995) à la tête du London Symphony Orchestra, « son » orchestre lui rend un vibrant hommage en éditant plusieurs coffrets qui rendent compte des grandes passions musicales de Sir Colin Davis.

Ces enregistrements du LSO permettent ainsi de mesurer toute la palette musicale que ce chef déploya aux commandes de ce formidable orchestre aujourd’hui dirigé par le russe Valéry Gergiev. Ainsi, le coffret baptisé à juste titre Sir Colin Davis anthology ne revient pas sur les Mozart, les Brahms ou les Beethoven que le chef maîtrisait bien évidemment mais insiste en revanche sur ces musiques scandinave, britannique et française qu’il admira et promut.

Sir Colin Davis développa un attachement particulier aux compositeurs scandinaves. Avec Paavo Berglund ou Herbert Blomstedt, il a été de ces chefs qui ont rendu justice à Carl Nielsen. Son intégrale des symphonies enregistrée lors d’un été indien permet (enfin !) de mesurer l’extraordinaire génie de ce compositeur méconnu voir méprisé car il échappait à toute classification. L’interprétation de Davis retranscrit ainsi dans toute sa plénitude cette naïveté symphonique propre à Nielsen qui oscille entre la joie et le désespoir en particulier dans la 6e symphonie.

Le coffret anthology propose également la 2ème symphonie de Jean Sibelius, cet autre compositeur qu’il affectionnait et dont les connaisseurs ont encore en mémoire l’intégrale des symphonies enregistrée chez RCA, ainsi que les Oceanides, poème symphonique moins joué.

Sir Colin Davis était également un grand défenseur de la musique contemporaine de son pays et les enregistrements de la 4ème symphonie de Vaughan Williams ou un superbe Festin de Balthazar de Walton sont là pour le prouver.

Enfin, à l’instar d’autres chefs britanniques tels que John Eliot Gardiner, Sir Colin Davis cultiva un amour inassouvi pour la musique française et notamment envers Hector Berlioz dont il fut le premier à graver l’intégrale (Philips). Il n’avait que 21 ans lorsqu’il découvrit la musique du compositeur français auprès de Roger Desormière. Cet amour ne devait jamais le quitter. Son interprétation de la symphonie fantastique reste toujours encore une référence. De la même manière, l’extraordinaire Beatrice et Bénédicte présent dans ce coffret témoigne d’une profonde sensibilité et d’une chaleur qui vous pénètre à chaque note.

Avec ce 1000e enregistrement consacré à l’un de ses plus grands chefs, le LSO rend un hommage appuyé à ce grand musicien en même temps qu’il prouve – était-ce encore la peine ? – qu’il est l’un des plus grands orchestres de la planète.

Si Colin Davis Anthology, London Symphony Orchestra, LSO Live, 2015

Nielsen, Symphonies nos 1-6, Sir Colin Davis, London Symphony Orchestra, LSO Live, 2015

Laurent Pfaadt

Bach à New York

© Warner Classics/Ari Rossner
© Warner Classics/Ari Rossner

Récital d’anthologie de Piotr Anderszewski à Carnegie Hall

 

Entrer à Carnegie Hall, c’est comme visiter le Vatican. On pénètre dans un lieu chargé de légendes, de souvenirs et de moments incroyables qui appartiennent désormais à l’histoire de la musique. Ici, les grands noms de la musique classique se côtoient. Alberto Toscanini y rencontre Serge Prokofiev, Miroslav Rostropovich fait à face à Antonin Dvorak, Léonard Bernstein y admire Vladimir Horowitz.

Si le lieu reste magique pour le visiteur, il est quelque fois intimidant pour l’artiste qui vient s’y produire. Accompagné de son seul piano, son compagnon quotidien, le soliste sent sur ses épaules le poids écrasant de la salle. Rien de tel chez Piotr Anderszewski, génial pianiste polonais qui, en plus de ses innombrables qualités musicales, cultive sa singularité.

Après un récital en décembre 2008, il revint ici pour un nouveau concert où comme la fois précédente, Robert Schumann et Jean-Sébastien Bach se partageaient l’affiche. Anderszewski reprit ce Schumann qu’il maîtrise comme personne notamment dans cette novelette absolument prodigieuse qu’il nous interpréta. Le soliste sut parfaitement restituer ce tempérament schizophrénique qui agitait Robert Schumann et que l’on ressent dans sa musique où le romantisme est porté à son paroxysme entre désespoir absolu et ferveur héroïque. La sensibilité de Piotr Anderszewski oscille à merveille entre ces deux mondes pour nous donner une interprétation d’une émotion rare. Ce fut à n’en point douter un moment unique dans cette salle – qui en compte déjà beaucoup – et dans les mémoires de spectateurs plus que chanceux.

Le reste du programme était consacré à Jean-Sébastien Bach avec l’ouverture à la française et la suite anglaise n°3. La technique incomparable du pianiste se conjugua à une approche qui nous dévoila un Bach plus intime, tout en nuances et en même temps hors du temps. L’alchimie ainsi produite donna une interprétation littéralement solaire. Le pianiste polonais a d’ailleurs récemment gravé au disque cette troisième suite anglaise en compagnie de la cinquième et de la première qui débordent d’énergie et de contrastes. Enregistrées à Varsovie, ces suites traduisent le long travail d’appropriation de l’œuvre par le soliste qu’il restitue merveilleusement en particulier dans ces sarabandes sublimes.

Sur scène, l’implication du pianiste fut totale. Il faut dire que le lieu ne se prête guère à la demi-mesure. Il exige qu’on y donne le meilleur de soi, qu’on s’y abandonne. Anderszewski lui-même en ressortit éprouvé. A plusieurs reprises, le pianiste polonais laissa sa main en suspension comme pour contenir à la fois la musique du kantor et ce temps qui semblait s’arrêter dans cette alliance de perfection entre l’œuvre et son interprète, pour le plus grand bonheur des spectateurs qui dura une éternité…

A écouter : Piotr Anderszewski, Suites anglaises 1, 3 & 5, Warner Classics, 2015

Laurent Pfaadt

Le retour des héros

MullovaLa grande violoniste Viktoria Mullova était l’invitée de l’ONBA

 

Il y a des soirées qui ne se ratent pas, surtout quand l’invitée est l’une des plus grandes violonistes de la planète. Et c’est peu dire de Viktoria Mullova qui a connu la guerre froide, l’exil et surtout un succès qui ne s’est jamais démenti jusqu’à présent. La preuve en a été donnée une fois de plus lors de ce concert où elle interpréta le concerto pour violon de Brahms qu’elle connaît sur le bout des cordes et dont elle sut restituer parfaitement l’extraordinaire technicité et l’incandescence musicale. Car l’œuvre n’est pas n’importe quel concerto. Si ce concerto pour violon en ré majeur composé par Brahms pour son ami, le célèbre Joseph Joachim, est l’un des plus joués et les plus acclamés de la planète, c’est parce qu’il recèle une musicalité qui atteint chaque être au plus profond de lui-même. Avec son explosivité (la composition en ré majeur y est assurément pour quelque chose) surtout dans son finale, le concerto traduit également les influences qui marquèrent le compositeur : beethovénienne bien entendu mais surtout tzigane qui imprègne l’ensemble de l’œuvre de Brahms.

Avec sa silhouette longiligne et noueuse, on se plaît à retrouver cette soliste qui nous accompagne depuis tant d’années sur le disque et sur scène. Avec ce visage russe si sérieux, si froid lors de ses interprétations et qui se détend sitôt les dernières notes jouées, il y a quelque chose de profondément attachant chez Viktoria Mullova. Et quand la passion et le brio sont au rendez-vous notamment lors de l’adagio où le dialogue entre le hautbois et le violon fut proprement génial, on atteint des sommets. Tandis que le miracle de la musique se produit sous nos yeux, Viktoria Mullova est là, au centre, comme un général jaugeant l’étendue de ses forces, envoyant dans cette tempête toute son ardeur et incitant les membres de l’orchestre à faire de même.

Si les spectateurs venus à l’auditorium croyaient en avoir terminé avec leurs émotions, ils ont dû vite se raviser car déjà se profilait à l’horizon une autre tempête musicale qui s’intitulait Sibelius. Ils avaient été pourtant prévenus car en ouverture du concert, le retour de Lemminkäinen avait déjà donné le ton. Avec un héroïsme et un lyrisme propres aux grandes sagas finlandaises, Paul Daniel avait décidé de ne pas faire dans la demi-mesure. Et pour cause : le concert retransmis en direct sur Radio Classique était voué à demeurer immortel sur le disque. Le chef avait certainement retenu la leçon de Colin Davis estimant que jouer Sibelius sans y mettre son cœur ne servait à rien.

La symphonie n°2 reste l’une des plus célèbres mais également l’une des plus belles du compositeur. Elle demeure dans sa facture très classique, empreinte de l’influence d’un Tchaïkovski et notamment de sa pathétique. Mais l’énergie qui s’en dégage et cette dimension minérale qui traverse l’œuvre du compositeur ont trouvé ce soir-là un écho plein de caractère, une résonance tellurique. Emmené par un hautbois et une flûte de haute volée, très inspiré dans ses cuivres, l’orchestre a délivré une grande prestation sous la baguette de son chef qui la poussé dans ses retranchements. Paul Daniel n’a jamais laissé retomber l’émotion, tenant les musiciens à bout de bras en les emmenant dans un finale magique où la coda prit la forme d’un hymne à la vie.

Laurent Pfaadt

Voyage au centre de la connaissance

bibliothèqueMagnifique ouvrage sur les bibliothèques et leurs histoires

Ce livre se touche, se manipule, se caresse presque comme l’un des nombreux trésors qu’il reproduit dans ses pages. Et pourtant ce n’est qu’un livre parmi d’autres, certes un beau livre mais sans aucune valeur que les informations qu’il révèle et les illustrations qu’il montre à nos yeux ébahis. Oui mais il provoque une certaine magie à tous ceux qui le prenne en main, un peu à la manière de ces moines qui périssent pour avoir lu le livre interdit d’Aristote dans le Nom de la Rose d’Umberto Eco. En effet, on a parfois l’impression d’être dans ces photos, caché dans un coin de la bibliothèque, à feuilleter un livre inconnu de tous.

Bibliothèques, une histoire mondiale de James W.F. Campbell et Will Pryce est le récit tantôt scientifique, tantôt romanesque de la constitution des bibliothèques à travers les âges. C’est à un voyage que les auteurs nous convient aussi bien dans des lieux magnifiques parfaitement reproduits mais surtout dans l’histoire de la connaissance, dans le recueil, la compilation et la diffusion de cette dernière.

A l’origine, le mot bibliothèque renvoie aussi bien à la collection de livres qu’à l’édifice qui les abrite. Le parti pris chronologique des auteurs est fort judicieux puisqu’il permet de comprendre l’élaboration des bibliothèques, leur transformation architecturale et la diversification de leurs fonctions. Commençant dans l’Antiquité qui a réellement inventé le modèle que nous connaissons et son classement encyclopédique, à Pergame, à Alexandrie ou à Rome où existait déjà une bibliothèque publique, l’ouvrage arpente toutes les époques et tous les continents, de la bibliothèque de Saint-Gall en Suisse à celle de la Cité interdite de Pékin en passant par la rotonde de Virginie conçue par Thomas Jefferson et la bibliothèque de l’Assemblée nationale.

Bien entendu, les plus belles dames sont là : la Bodléienne d’Oxford, Trinity College, Melk ou l’Escorial. Mais parmi les 82 bibliothèques visitées, les auteurs ont ramené plusieurs bijoux grâce aux superbes photos de Will Pryce qui nous permettent ainsi d’admirer la salle de philosophie de l’abbaye de Strahov à Prague, la Codrington Library, une autre bibliothèque d’Oxford, magnifique de sobriété noire et blanche ou les fresques tirées de l’Iliade de la bibliothèque municipale de Stockholm

Progressivement, les bibliothèques se constituèrent, se construisirent, s’échafaudèrent car comme le rappelle James W .F. Campbell, leur histoire « est celle d’une adaptation constante ». Leur transformation est avant tout le reflet de leur époque. Le système mural fit son apparition en Europe au XVIIe siècle. Puis le baroque et son décor chargé se voulut le messager d’une pensée par exemple en représentant Cadmus faisant don de l’alphabet aux Grecs dans la bibliothèque impériale de Vienne. Enfin vint la démocratisation de la lecture à partir du XIXe siècle dans les bibliothèques publiques qui cohabitèrent avec les collections personnelles. Sorte d’histoire de l’art vue à travers les bibliothèques, l’ouvrage s’aventure dans tous les arts : architecture, sculpture, peinture, miniature, marqueterie, etc.

La bibliothèque est aussi un lieu de secrets, de fantasmes, de légendes propres à exciter l’imaginaire des lecteurs dans la bibliothèque futuriste de Cottbus ou en empruntant les escaliers cachés de la Biblioteca Angelica de Rome.

A l’heure où les débats font rage sur l’utilité du livre papier et des bibliothèques – les auteurs rappellent d’ailleurs qu’au moment où les bibliothèques publiques ferment en Europe, d’autres monumentales voient le jour en Chine – ce livre démontre avec force que non seulement ces dernières demeurent indispensables à la connaissance humaine, mais qu’elles participent à la construction de notre identité et de notre mémoire car si « les livres sont écrits par des vivants pour des vivants (…) avec le temps, une bibliothèque devient inévitablement le dépôt des pensées et des propos des morts parlant à des morts ».

James W.P. Campbell, Will Pryce, Bibliothèques, une histoire mondiale, Citadelle & Mazenod, 2015.

Laurent Pfaadt

Saison 2014-2015 de l’OPS

Stanislaw SkrowaczewskiCette fin d’hiver 2015 fut l’occasion de deux moments musicaux majeurs : d’une part, la venue du chef d’orchestre Stanislaw Skrowaczewski, sans doute l’actuel vétéran de sa profession, et d’autre part, le récital de l’encore jeune pianiste Cédric Tiberghien pour son troisième et avant-dernier concert de sa résidence strasbourgeoise.

Effet des vacances, conjugué à celui de l’épidémie de grippe? Toujours est-il que, compte tenu du programme,  non seulement fort bien conçu mais donné un soir seulement, et sans même parler de la personnalité de l’interprète, on aurait imaginé salle comble, ce qui fut loin d’être le cas. Ce nonobstant, le public présent aura gratifié Skrowaczewski et les musiciens de l’Orchestre symphonique de Bâle de très chaleureuses et méritées ovations. Dès les premiers accords de la belle et trop rarement jouée 34ème symphonie en ut majeur de Mozart, on reconnait de suite la vitalité mordante qu’en dépit de ses 92 ans, ce chef insuffle toujours à la musique. Il faut toutefois quelques minutes pour s’habituer à la nervosité un peu verte, quoi que vite prenante, de l’orchestre bâlois d’autant plus que maitre Skrowaczevski, dont on connait bien les nombreux disques, n’est pas chef à raboter le son et à arrondir les angles de la musique. Cette symphonie de Mozart, jouée pour le reste de façon plutôt traditionnelle avec un effectif d’une quarantaine de musiciens sur instrumentarium moderne, s’en trouve somme toute fort bien, avec un final d’une énergie très communicative.

Après l’entracte, l’orchestre s’élargit jusqu’à 80 musiciens, ce qui, pour une oeuvre comme la quatrième symphonie de Bruckner, n’a rien de pléthorique. L’exécution, fort correcte, du premier mouvement n’appelle pas de remarques particulières sinon que l’on y constate que Skrovaczewski n’a rien perdu dans l’art d’éclairer de l’intérieur les grandes masses orchestrales et d’y faire entendre toutes les lignes instrumentales. On se réjouit aussi que le chef ait opté pour la version Haas de la partition, la meilleure nous semble-t-il, rien que dans son emploi des percussions. Toujours est-il que, dès le second mouvement, s’installe une atmosphère narrative d’une intensité extraordinaire qui place cette musique dans la filiation du dernier Schubert ; climat à peine interrompu par le scherzo, très bien joué au demeurant mais qui reste le moment le plus anecdotique de cette grande oeuvre. Dans un esprit plus proche d’un Jochum que d’un Celibidache — pour prendre deux grandes références d’interprètes brucknériens –, Skrowaczewski installe le magnifique dernier mouvement dans une tension et une urgence extrêmes, mais assorties d’un cantabile constant et soutenues  par un orchestre qui s’enflamme littéralement dans la coda, laissant l’auditoire dans un silence admiratif avant que les applaudissements n’éclatent.

Une dizaine de jours plus tard, Cédric Tiberghien donnait, en l’auditorium de la cité de la musique, un récital bien médité dans sa composition et présenté avec éloquence par le pianiste lui-même. La première partie du programme nous fit passer de la tonalité de si mineur — celle de l’adagio K.540 de Mozart — à celle de si majeur — avec la sonate du jeune Schubert D.575 ; en conclusion de cette première partie, la sonate opus 1 d’Alban Berg, écrite dans une atmosphère brahmsienne et d’un seul mouvement, classique dans sa forme mais animé par un désir encore inassouvi de sortir d’un système de tonalité qui, dans ses années 1910, n’apparaissait plus nécessairement comme un monde nouveau et riche de promesses encore irréalisées mais telle une contrainte limitant le champ du possible : mouvement de remise en question qui donnera naissance à la musique dite atonale laquelle, entre autres effets, entérinera le divorce entre la musique savante et une musique populaire bientôt accaparée par l’industrie culturelle.

Quoi qu’il en soit, la seconde partie du programme demeure dans la musique la plus tonale qui soit, mais avec un passage de la note si à la note do dans deux très grandes oeuvres de la littérature pianistique : la sonate en ut mineur K.457 de Mozart et celle en ut majeur op.53 de Beethoven dite Waldstein ou encore Aurore, ce que son dernier mouvement peut en effet justifier. Pour demeurer dans l’ut majeur et rendre hommage à l’un des chefs d’oeuvre d’exploration du monde  tonal, le pianiste offre en bis le premier prélude du Clavier bien tempéré de J.S. Bach.

Parfait dans Schubert et dans Berg, voire exceptionnel pour son mélange de rigueur, de concentration et de libre inspiration dans Bach et Mozart, même pour nos oreilles  habituées au clavecin ou au pianoforte, Cédric Tiberghien nous a moins convaincu dans une Waldstein, impressionnante de virtuosité certes, mais manquant un peu de respiration. Infime réserve au demeurant pour ce concert, par ailleurs, très prenant.

Michel Le Gris

La vengeance de Wannsee

farthingEt si les nazis avaient signé la paix avec la Grande-Bretagne ? Réponse dans ce roman palpitant

Depuis le choc Fatherland de Robert Harris en 1992, les uchronies ayant pour thème la victoire des nazis après leur entente avec les puissances alliées et la solution finale n’ont eu de cesse de fasciner de nombreux auteurs notamment anglo-saxons. Ainsi l’écrivain C-J Sanson, bien connu pour ses romans policiers au temps d’Henry VIII imaginait déjà le renversement de Winston Churchill en 1941 et son remplacement par un gouvernement favorable à une paix avec les nazis (Dominion, Belfond, 2014).

Dans le cercle de Farthing de Jo Walton, romancière britannique connue dans le monde entier pour son Morwenna qui a remporté les principaux prix de science-fiction et de fantasy (Hugo, Nebula), nous sommes en 1949 et effectivement, la frange du gouvernement de sa Majesté favorable à une paix avec Hitler, a réussi à changer le cours de l’histoire. L’instable Churchill n’est plus qu’un lointain souvenir et les hommes appartenant au cercle de Farthing – lieu où s’est décidé ce putsch – qui ont sauvé l’Angleterre d’un conflit éprouvant et qui ne cachent pas leur antisémitisme, se réunissent dans une vieille demeure appartenant à une famille de l’aristocratie britannique pour y célébrer leur grande œuvre.

L’atmosphère qui rappelle Gosford Park prend vite une tournure inquiétante lorsque l’homme de la paix avec Hitler, Sir James Thirkie, est retrouvé sans vie. Dans cette enquête qui commence et qu’on ne quitte à regret que le sommeil venant, un coupable est vite trouvé : David Kahn, le mari de Lucy, membre de la famille d’Eversley et hôtesse de la réunion. Car sur le corps de la victime, on a retrouvé l’étoile jaune (et oui, en Angleterre, ils la portent aussi !). Un inspecteur de Scotland Yard est dépêché sur place pour tenter de résoudre cette enquête dont l’issue ne fait guère de doutes.

Et pourtant ! C’est sans compter avec le talent de Jo Walton qui nous conduit à douter en permanence et nous emmène sur des fausses pistes. Dans le même temps, l’auteur déroule sous nos yeux cette société britannique qui, figée dans ses codes sociaux, s’est transformée au contact de l’idéologie fasciste, en haine des classes tout en bafouant les libertés individuelles avec la bénédiction du gouvernement.

Sorte de conférence de Wannsse à l’envers où avait été décidée à Berlin la solution finale de la question juive, le cercle de Farthing se situe dans le cadre classique de l’uchronie entre le roman policier et le drame. Il y a parfois du Agatha Christie dans ces pages. Avec ce premier tome d’une trilogie baptisée « le subtil changement », le cercle de Farthing est un roman en tout point réussi. On attend en tout cas avec impatience la suite de cette histoire réinventée et pas si irréelle que ça…

Jo Walton, le cercle de Farthing, Denoël, coll. Lunes d’encre, 2015

Laurent Pfaadt

Il était une fois Westeros

George R.R. MartinPlusieurs récits de George R.R. Martin reviennent sur la genèse du Trône de fer

La mode est aux prequelles et le Trône de fer n’y échappe pas. L’auteur à succès George R.R. Martin a publié ces dernières années plusieurs récits se passant près d’un siècle avant les aventures de Tyrion Lannister et de Daenerys Targaryen que les éditions Pygmalion, éditeur français du Trône de Fer, publient ici dans un volume qui trouvera à coup sûr sa place dans la bibliothèque des amateurs de fantasy au côté des épais volumes de la désormais mythique saga.

Rassemblés sous le titre de Chroniques du chevalier errant, ces récits donnent des éléments de compréhension de certains épisodes du Trône de fer et racontent ces histoires que l’on se transmet au coin du feu à Port-Réal. Le Trône de fer est alors occupé par la famille Targaryen et son roi Daeron II, les héritiers du Dragon. A cette époque, personne ne se doute que près d’un siècle plus tard, il n’y aurait plus aucun membre de cette illustre famille sur le continent, qu’Aerys II serait tué par un Lannister, le fameux Régicide, et que la dernière héritière vivrait en exil. Les principales familles rivales sont bien là et on se plaît à les retrouver : les Lannister toujours maîtres de leur fief de Castral Roc, les Tyrell à Hautjardin, les Tully à Vivesaigues, les Frey et bien entendu les Baratheon.

En suivant le chevalier errant, Dunk devenu Duncan le Grand après avoir usurpé l’identité d’un chevalier mourant, sorte de Don Quichotte de l’heroic fantasy au cœur vaillant et à l’honneur inoxydable, George R.R. Martin nous fait voyager dans cet univers familier. Dunk rencontre sur sa route un jeune homme dénommé « l’Oeuf » qu’il prend à son service. Celui qui devient alors son écuyer se révéle être un personnage bien surprenant et les deux garçons vivent ensemble de nombreuses aventures aux quatre coins de Westeros.

Fidèle à sa narration qui a fait le succès du Trône de fer, George R.R. Martin s’attache à conter ces histoires truculentes par le biais de personnages insignifiants, de seconds rôles qui, au fur et à mesure du récit, en deviennent les acteurs principaux. Mais surtout, à travers les histoires de ce chevalier errant, l’auteur rappelle que Westeros fut également une terre qui se structura progressivement où les hommes d’honneur, ces chevaliers errants, pouvaient choisir leurs causes et non leurs rois. A travers ces récits, George R.R. Martin laisse entendre que durant les 90 ans qui séparent ces histoires de la saga du Trône de fer, s’est constituée une féodalité où chaque chevalier est devenu un vassal. Cela donne une perspective évolutive au récit en même qu’il installe le Trône de fer dans une tradition sociologique et historique qui a subi des mutations.

Ceux qui pensaient encore que le Trône de fer n’était qu’un divertissement en seront pour leurs frais…

George R.R. Martin, Chroniques du chevalier errant, Pygmalion, 2015.

Laurent Pfaadt