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Le cheval des Sforza

Complément idéal de l’exposition
du Louvre, à l’occasion du 500e
anniversaire de la mort du génie,
Le cheval des Sforza, best-seller de
l’autre côté des Alpes, est une
fantaisie assez plaisante. Léonard
de Vinci, chargé de réaliser un
cheval en bronze pour le duc de
Milan, Ludovic le More, se mue ici
en détective afin de résoudre un
crime qui risque de mettre à mal
la position du souverain, courtisé
par la France de Charles VIII, ce
roi « incapable de conquérir une
latrine »
qui souhaite non seulement traverser le duché afin de
défier le roi d’Aragon mais également s’emparer par la même
occasion, des secrets militaires de notre génie.

Porté par une plume cocasse où l’on rit à chaque page et qui ne
recule devant aucune audace littéraire, Marco Malvaldi conduit
une véritable enquête policière aux multiples ramifications. Car
Léonard de Vinci va devoir mettre à profit son incroyable cerveau
pour résoudre cette affaire de meurtre qui le concerne au premier
chef. Fanatisme religieux, pouvoir de l’argent, intérêts
géopolitiques et bien entendu considérations artistiques font du
cheval des Sforza
un roman qui se lit au galop !

Par Laurent Pfaadt

Marco Malvaldi, Le cheval des Sforza,
Aux éditions Seuil, 272 p.

 

Long baiser de Russie

Extrait des 39 marches d’Alfred Hitchcock

Deuxième opus
des aventures de
Lorenzo Falco, le
nouveau héros
d’Arturo Perez-
Reverte, le maître
espagnol du
roman
d’aventures. 

Après Alicante,
Tanger. Après avoir bien malgré lui, contribué à l’exécution du chef
de la Phalange et à la consolidation du pouvoir du général Franco,
Lorenzo Falco, espion nationaliste est envoyé dans le port
marocain de Tanger, véritable nid d’espion, pour s’emparer du
chargement d’un navire républicain, le Mount Castle. Trente
tonnes d’or nécessaires aux franquistes pour financer leur guerre
contre une République qui ne tient plus qu’à un fil. Envoyé là-bas
pour une mission de routine, Falco reste cependant lucide,
sachant pertinemment qu’il n’est que l’un de ces « pions
substituables sur un échiquier »
d’une partie « jouée par d’autres ».
D’autant plus qu’il conserve de solides inimitiés au sein de son
propre camp.

Très vite plane sur cette mission, l’ombre d’Eva, la belle espionne
soviétique que Falco a sauvée des griffes des nationalistes et qui
hante toujours son esprit. On avait laissé cette dernière
agonisante dans une cave et seul l’amour de Falco, en dépit de
toutes les règles du métier et de toute cohérence idéologique, lui
avait sauvé la vie. Et la voilà en responsable de l’opération,
compliquant ainsi le dilemme à venir de notre pauvre Falco.

Dans ce second opus qui peut aisément se lire indépendamment
du premier, Arturo Perez-Reverte nous livre un roman impossible
à lâcher. Une fois de plus, en vieux loup non pas de mer mais littéraire, il distille avec maestria tel ce gin-fizz que boit Falco au
bar de l’hôtel Continental, les ingrédients nécessaires à tout
roman d’espionnage : une dose de violence, deux doses de sexe,
une grosse cuillère de géopolitique et des personnages tantôt
sulfureux tantôt ubuesques comme cette ancienne maîtresse
grecque ou ce tueur dandy venu seconder notre héros. Le tout
dans le shaker d’une intrigue rondement menée et parfaitement
scandée par ces dialogues qui, pareils à des glaçons, rafraîchissent
la lecture. Dans cette course contre la montre avant le départ du
Mount Castle, Arturo Perez-Reverte, expert en navigation, nous
mène allègrement en bateau sans jamais risquer le naufrage.

Dans cette guerre qui en annonce une autre, les espions d’Eva
semblent déjà désabusés. Ou peut-être, en fait, ne sont-ils que
plus amoureux. Mais en bon agent secret qu’il est, Falco ne se
hasarderait pas à reconnaître son talon d’Achille. Il faudra peut-
être attendre pour cela le dernier opus de la saga…

Par Laurent Pfaadt

Arturo Perez-Reverte, Eva,
Chez Seuil, 416 p.

Rien que pour ses yeux

Arturo Perez-Reverte
©XL Semanal

Le célèbre auteur du
capitaine Alatriste
signe le début d’une
nouvelle saga dans
l’Espagne de la
guerre civile.

Mondialement connu
pour sa célèbre saga
du capitaine Alatriste
ou ses romans ayant
pour décors l’Espagne napoléonienne ou la France des Lumières,
Arturo Perez-Reverte signe avec ce nouveau roman, le début d’une
nouvelle aventure dans la guerre civile espagnole et surtout la
naissance de son nouvel héros, Lorenzo Falcó, espion au service de
cette faction franquiste décidée à prendre le pouvoir dans le sillage
du général Franco, de son frère Nicolas et de l’Amiral, protecteur de
Falcó et nouvel épigone du George Smiley de John le Carré.

La guerre civile a remplacé la campagne des Flandres, le Browning
FN la rapière mais à bien des égards, Falcó ressemble à Alatriste :
pas d’idéologie particulière, réalisme assumé, mépris des puissants
dont ils sont souvent les jouets, affection des plus humbles et goût
des femmes. La mission de Lorenzo Falcó devait être simple :
coordonner l’équipe chargée de libérer José Antonio Primo de
Rivera, fils du fondateur de la Phalange, cette milice d’extrême
droite alliée à Franco, de sa prison d’Alicante. Mais si cette tâche
était aussi simple, on ne serait pas dans un roman de Perez-Reverte.

Si l’auteur a repris la recette littéraire qui a fait sa gloire – un sens
incomparable du rythme transformant son roman en page-turner
combiné au subtil jeu de l’auteur avec l’histoire – celle-ci n’en
demeure pas moins efficace. Dans cette Espagne où gravite
militaires, assassins et espions en tout genre, Arturo Perez-Reverte
décrit parfaitement ces deux Espagne – franquiste et républicaine –
qui s’affrontent sur les champs de bataille et en dehors. Avec son
atmosphère qu’il a voulue comme un film noir des années 1940 avec
chapeaux mous, gabardines et hôtels en forme de nids d’espions,
Perez-Reverte touche juste et plonge immédiatement le lecteur
dans ces temps troublés et incertains où l’Espagne devint le terrain
de jeu d’une Europe prête à s’embraser. De plus, il fallait du cran
pour choisir un héros à la solde des franquistes dans cette Espagne
encore en proie à ses vieux démons. Finalement Alatriste a peut-
être servi de caution littéraire à l’auteur pour créer Falcó,
personnage qui s’est glissé dans les interstices de cette période
historique voulue dichotomique, pour montrer qu’il y eut aussi des
hommes comme lui ou l’Amiral qui se situèrent à mi-chemin entre les
deux camps et dont les choix furent dictés non pas en fonction
d’idéaux mais selon les circonstances.

Perez-Reverte assume cette audace grâce à des personnages
toujours aussi bien construits. Ils sont à mi-chemin entre le bien et le
mal avec ce qu’il faut comme once d’humanité, notamment chez son
héros Falcó, salaud magnifique devenu le pion d’un échiquier trop
grand pour lui, les rendant ainsi attachants. Et puis il y a la
magnifique Eva Rengel, à la beauté froide et troublante dont
l’androgynéité psychologique très réussie en fait le double parfait
d’un Falcó séduit.

Falcó constitue le premier épisode de cette nouvelle saga qui
connait déjà en Espagne un incroyable succès et dont le prochain
épisode devrait se dérouler à Paris où notre héros rencontrera à
nouveau Eva et un certain…Picasso. De belles aventures en
perspective donc.

Par Laurent Pfaadt

Arturo Perez-Reverte, Falcó,
Chez Seuil, 304 p.

livre du mois

Itamar Orlev, Voyou,
Chez Seuil, 464 p.

Présent dans la première sélection
du Prix Femina étranger 2018, le
premier roman de l’Israélien Itamar Orlev ne laisse pas insensible,
bien au contraire. Tadek, écrivain raté vivant à Jérusalem, revient au
chevet de son père, ce monstre qu’il a fallu quitter vingt ans plus tôt
et qui croupit dans une maison de retraite de Varsovie. Et dans cette
Pologne qui s’apprête à tourner la page du communisme, l’heure des comptes a sonné.

Magnifique roman sur la filiation brisée, il interroge sur ce temps qui
ne se rattrape jamais, sur ces blessures qui ne se referment pas. La
violence est omniprésente, sur les corps, dans les têtes, dans le cœur
d’une nation passée de la Shoah au communisme. Au final, nous ne
sommes que ceux que nos parents ont fabriqués. Au fur et à mesure
que l’on pénètre ou plutôt que l’on s’enfonce dans ce récit noir d’une
beauté glaçante en forme de catacombe qui suinte la violence
comme cet alcool qui, tel un poison, ronge ce père, on comprend
sans jamais excuser. Tadek est venu à Varsovie se regarder dans le
miroir de son père. Il n’en récolta que des débris.

Par Laurent Pfaadt

 

Une caméra pour défier le monde

Costa-Gavras © Hervé Boutet

Le réalisateur Costa-
Gavras se raconte dans un
livre magnifique

Sa vie a quelque chose d’un
film ou en tout cas d’un
scénario que tout
producteur, de surcroît
américain, friand de
success-stories, rêverait
d’adapter. Celui d’un jeune
homme sans le sou arrivant
dans un pays étranger et ne
connaissant que peu de
monde, qui allait devenir
l’un des plus grands réalisateurs français et surtout lui, l’étranger,
le parangon de ce que la France est réellement : un phare dans la
nuit de l’humanité. Telle fut la vie de Costa-Gavras. Avec ce titre
emprunté à l’écrivain Kazantzakis, le réalisateur de films
désormais cultes comme Z, l’Aveu, Missing (Palme d’or à Cannes en
1982), Music-Box ou Amen, est allé là où il est impossible,
théoriquement, d’aller et où l’on ressort à chaque fois changé : le
pouvoir, la finance, l’âme humaine, la mémoire ou l’injustice.

Dans ce livre passionnant, on traverse plus d’un demi-siècle de
cinéma, de la France aux Etats-Unis passant de villas
hollywoodiennes en appartements exigus. On suit avec
fascination la fabrication de ses films, le choix de ses acteurs, les
décors improbables réalisés à la hâte, les scènes qu’il faut
improviser comme ces cadavres sur le plafond de verre dans
Missing. Mais il y a aussi ces films qui ne se font pas, les
propositions qu’il faut refuser, les considérations extérieures. On
y découvre cette passionnante énergie créatrice qui part de la
lecture d’un livre et devient, après moult péripéties, un film. Et
cette vie d’aventures cinématographiques et devrait-on dire
politiques ne serait rien sans ces anecdotes incroyables, de la
proposition d’adapter le Parrain au manuscrit de Soljenitsyne qui
lui arrive dans les mains à Vienne en passant par cette tentation
de devenir président de la République de Grèce. Enfin, il y a ces
moments qui vous marque à jamais et qui vont bien au-delà du
cinéma, comme cette incroyable scène du visionnage de l’Aveu par
un Arthur London figé par l’émotion. « Je n’ai jamais eu de meilleure
récompense que cette étreinte, que ce baiser un peu mouillé par ses
larmes qui coulaient le long de sa joue »
écrit à ce sujet Costa-Gavras.

Les mémoires de Costa-Gavras dressent également une
incroyable galerie de portraits. Bien entendu le triumvirat
Montand, acteurs des débuts, Signoret qui plus qu’aucune autre,
accompagna ses premiers pas depuis le Jour et l’heure de René
Clément en 1962 dont il fut l’assistant et Jorge Semprun, le grand
écrivain, scénariste de Z et de l’Aveu, domine l’ouvrage. Mais il y a
aussi ces figures qui traversent cette vie : Garcia-Marquez à
Mexico avec qui il fête la victoire de Mitterrand en 1981,
Alexandre Dubcek, Robert Redford, Salvador Allende, Romain
Gary rencontré chez Lipp ou Chris Marker, l’infatigable
compagnon de route. Derrière ces statues désormais de marbre,
apparaît régulièrement la femme aimée, Michèle, qui trace dans
ce miroir de la vie, de l’autre côté de la caméra lorsque celle-ci est
posée, le portrait d’un jeune homme sensible qui manque parfois
de confiance en lui, puis d’un homme soucieux des autres. Elle
donna à notre Persée ce bouclier dans lequel il vit les nombreuses
méduses qui ne manquèrent pas d’accompagner sa notoriété
grandissante.

S’il est théoriquement impossible d’aller là sans changer pour
reprendre le mot de Kazantzakis, non seulement Costa-Gavras y
parvint mais mieux encore, il nous a, avec ses films, changé aussi
bien à titre individuel que collectivement. Car, sa vie et son œuvre
prouvent qu’il faut toujours croire en ses rêves mais que ces
derniers peuvent également devenir utopies. Il n’y avait qu’un
immigré grec pour nous dire une telle chose. Finalement, il n’y a
jamais de hasard.

Par Laurent Pfaadt

Costa-Gavras, Va où il est impossible d’aller,
Seuil, 400p.

Demain ne meurt jamais

Carré © Ralph Crane

John Le Carré
revient avec un
roman éblouissant
en forme de
testament

Peter Guillam,
ancienne pièce
maîtresse du Cirque,
surnom du
département des
opérations
clandestines des services secrets britanniques pendant la guerre
froide, devenu aujourd’hui un paisible sexagénaire, ne s’attendait
certainement pas à être tiré de sa retraite bretonne pour devoir
faire la lumière sur les morts, en 1961, de son ancien ami, Alec
Leamas et de la maîtresse de ce dernier, Elizabeth Gold, les
protagonistes de l’Espion qui venait du froid, publié en 1963.

Mais que veulent savoir ces jeunes agents aux surnoms stupides sur
une affaire vieille de plus d’un demi-siècle et sur cette opération de
désinformation de la Stasi baptisée Windfall et chargée d’identifier
le ou les traîtres infiltrés par les Soviétiques dans le Cirque, alors
dirigé de main de maître par George Smiley, le héros le plus célèbre
de John Le Carré ?

Tel est le point de départ du nouveau roman de l’ancien espion
devenu romancier à succès et qui, à près de 87 ans, a conservé tout
son talent et sa manière si unique de plonger son lecteur dans des
abysses psychologiques dont il ne sort qu’au prix de nuits blanches
et de séquelles psychologiques et littéraires irréversibles, à son
grand ravissement au demeurant.

Au fur et à mesure que le lecteur, suivant en cela les pas de Peter,
s’enfonce dans cette obscure forêt, ce passé des années 60 où se
joua le sort du monde, peuplé des spectres d’Alec, son ami,
d’Elizabeth Gold, d’Hans-Dieter Mundt, le maître-espion de la Stasi,
et surtout de Doris Gamp, la fameuse Tulip qu’il a aimé, ses
certitudes vacillent. Peter Guillam découvre alors que les gens en
qui il avait une totale confiance, n’étaient peut-être pas ceux qu’il
croyait, que la cause qu’il servait n’était finalement pas aussi juste
qu’il le pensait. Dans cette forêt en forme de miroir apparaissent ces
hommes et ces femmes qu’il a connu mais également les reflets
d’une autre réalité.

Une fois de plus, avec ce roman écrit avec maestria, John Le Carré
rappelle qu’il est, à l’image de George Smiley, son alter ego littéraire,
immortel, et que les espions, marionnettistes de leur temps, finissent
toujours par devenir les marionnettes d’une histoire passée dans les
mains de ces jeunes générations qui, par le biais de Bunny et de
Laura, demandent des comptes. Laissons le mot de la fin à George
Smiley : « Si j’ai été sans cœur, je l’ai été pour l’Europe. Si j’ai eu un idéal
hors d’atteinte, c’était de sortir l’Europe des ténèbres dans lesquelles elle
se trouvait pour l’emmener vers un nouvel âge de raison. Et je l’ai
toujours.»
L’histoire est ingrate pour ceux qui ont tenté de sauver le
monde à Berlin doivent se dire Peter Guillam, Jim Prideaux ou
George Smiley. Car elle laisse les héros de l’ombre, seuls, à ressasser
dans des caravanes ou dans les alcôves d’une bibliothèque leurs
exploits passés.

En refermant ce roman qui d’une certaine manière achève une
œuvre prodigieuse, on se demande si tout cela n’a pas été vain. Peut-
être sur l’échiquier géopolitique. Certainement pas en littérature.

Par Laurent Pfaadt

John le Carré, L’héritage des espions, Seuil, 320 p.

Des soucis de cadets

Majdalani © Hayat Karanouh-koboy

Le nouveau roman
de Charif
Majdalani nous
emmène sur les
traces de la
dynastie Jbeili

Charif Majdalani
n’a pas son pareil
pour nous conter
des histoires
familiales où se mêlent aventures et tragédies. L’auteur de
Caravansérail (2007) et du Dernier Seigneur de Marsad (2013)
plonge une nouvelle fois son lecteur dans ce Liban qui a nourri
tant d’imaginaires, à l’ombre de ce cèdre du Moyen-Orient irrigué
par le sang et les larmes de ses hommes et de ses femmes.
D’arbres, il est en d’ailleurs question dans ce nouveau roman,
l’Empereur à pied, qui nous relate l’histoire familiale des Jbeili sur
près de cent cinquante ans. Arbousiers arrachés par Khanjar
Jbeili, le fameux empereur à pied, fondateur de cette dynastie de
commerçants, ou pommiers plantés par l’un de ses descendants,
c’est surtout devant l’Arbre-Sec, sur cette route montagneuse
bordée de précipices qui allaient engloutir ceux qui devaient
s’opposer au destin des Jbeili, que se joua ce dernier. Ici
l’empereur à pied édicta la règle immuable qui devait régir
l’histoire familiale sous peine de ruine : seul l’aîné aurait le droit
de se marier et d’avoir des enfants. Tous ceux qui
contreviendraient à ce qui allait se transformer en malédiction
seraient déshérités.

A la force du poignet mais également en forçant le destin, les
Jbeili édifieront un empire commercial, cultivant relations
politiques et accompagnés de personnages troubles et fantasques
comme seuls l’Orient dans lequel Majdalani n’a qu’à tremper sa
plume, sait en fabriquer. Face à leurs aînés, pragmatiques et
ternes, les cadets se révèleront rêveurs et contemplatifs. Mais le
prix à payer sera celui de l’exil. Comme si leur existence ne
pouvait se concevoir qu’en dehors de cette terre libanaise
devenue par la simple volonté de l’empereur, un désert aride aussi
bien psychologiquement que sentimentalement. Le monde ne
sera pas assez grand pour exaucer leurs rêves brisés de grandeur.
Les grandes propriétés terriennes du Mexique, les palais de
Venise, de Naples ou de Boukhara ou les quêtes d’un ataman
cosaque dans les steppes russes et d’un tableau de Véronèse au
Monténégro constituèrent les multiples routes de leur exil. Leur
empire sera philosophique, artistique, intellectuel à défaut de
pouvoir se matérialiser. Mais ce Liban ottoman, français,
indépendant que nous fait traverser comme à chaque fois avec
bonheur l’auteur et plus particulièrement cette terre de Massiaf,
se rappellera à eux comme un aimant.

A travers le récit de cette famille, Majdalani nous dépeint un Liban
multiculturel entre Occident et Orient, entre christianisme et
Islam, entre velléités d’indépendance et attachement colonial
jusqu’à l’histoire récente marquée par la terrible guerre civile qui
ensanglanta le pays. Plus encore, cette histoire familiale
symbolise à elle seule l’histoire d’un pays marqué la violence. Des
origines de la famille Jbeilli qui prend des allures de western aux
nouveaux riches étalant leur fortune dont la séduction est
devenue légendaire notamment en France, en passant par cette
industrialisation du début du 20e siècle, le nouveau roman de
Charif Majdalani brille de mille feux, sent la poudre et le sang. Une
vraie réussite qui ne devrait pas manquer de convaincre en cette
rentrée littéraire.

Laurent Pfaadt

Charif Majdalani, l’Empereur à pied,
Seuil, 2017.

Un crime dans la tête

molinaLe grand écrivain
espagnol, Antonio
Munoz Molina, signe
un nouveau chef
d’oeuvre

Il y a des rencontres
qui vous marquent à
jamais et vous
hantent. Celle du fantôme de James Earl Ray, l’assassin de Martin
Luther King, poursuivit pendant près de trente années, l’écrivain
espagnol Antonio Munoz Molina. Et c’est dans la capitale portugaise
que les destins de ces deux hommes se croisèrent. Le meurtrier du
pasteur américain, après avoir abattu le prix Nobel de la paix 1964 à
la terrasse du motel Lorraine de Memphis, le 4 avril 1968, s’enfuit en
Europe. Il est à Londres puis à Lisbonne. Il s’y consume dans une
fuite qu’il sait sans retour, fréquentant les endroits mal famés, bordels et bars. Revenant à Londres, il y est finalement arrêté. Près
de vingt ans plus tard, Antonio Munoz Molina, alors jeune auteur en
vue, se trouve à Lisbonne pour écrire son roman l’Hiver à Lisbonne
qui mêle jazz, histoire d’amour et roman noir.

Trente ans plus tard, l’écrivain de Pleine lune et de Dans la grande nuit
des temps
, célébré dans le monde entier (Prix des Asturies 2013)
revient sur les traces de Ray, sur les traces de cette ombre qui passe
dans Lisbonne. Il suit les pas de l’assassin, recrée son univers mental,
redonne corps à cette fuite et dans le même temps, revient sur les
traces de son apprentissage d’auteur. Dans un subtil parallèle,
Molina décrit la lente destruction de Ray et en même temps sa
construction d’auteur. James Earl Ray, criminel échappé d’un
pénitencier devenu l’Oswald des Noirs d’Amérique, donna la mort
quand Molina créa la vie dans ses romans.

Molina s’est plongé avec une minutie qui fait la richesse de ses
romans dans le cerveau de Ray. Il a tout décortiqué, des archives du
FBI en passant par les travaux de la commission du Congrès des
Etats-Unis ou HSCA chargée de faire la lumière sur les assassinats
de JFK et Luther King et qui donna lieu à un rapport en 1979 ou des
objets ayant appartenu à l’assasin. Il en a extrait une construction
psychologique qui rappelle un peu celui de l’écrivain. Par exemple,
qui est ce Raoul dont parla Ray et qui aurait guidé sa main ? Peut-
être ne fut-il dans l’esprit de Ray qu’un prête-nom, celui du destin
dont il fut l’objet, le même qui conduisit Santiago Biralbo, le héros de
l’Hiver à Lisbonne, sur les chemins tortueux de sa passion dévorante
pour Lucrecia.

Le roman car il s’agit avant tout d’un roman, met à nu le travail de
l’écrivain. En ce sens, il est passionnant car parfois Molina pose sa
caméra sur une table et laisse tourner. On y voit l’écrivain au travail,
à sa table ou déambulant dans les rues avec son carnet de notes en
redonnant corps à James Earl Ray tout en le suivant et en lui
ordonnant d’accomplir telle ou telle chose. La toute-puissance de
l’écrivain se révèle alors dans ses rues sinueuses de Lisbonne ou à
Memphis en ce 4 avril 1968. Disposant d’un pouvoir de vie et de
mort, l’écrivain entre dans la tête de ses héros, leur ordonnant de
mourir ou de donner la mort. Il contrôle les esprits, revient dans le
passé pour le changer ou le contempler. On se rend compte à cet
instant précis qu’à travers le roman, l’écrivain est devenu l’égal de
Dieu. D’ailleurs, James Earl Ray écrivit lui aussi en prison. Se prenait-
il pour Dieu ? C’est pour cela peut-être qu’il abattit son pasteur…

Laurent Pfaadt

Antonio Munoz Molina,
Comme l’ombre qui s’en va,
Seuil, 2016

Rome n’est plus dans Rome

BélisaireEssai pertinent autour de la perception de la capitale du monde romain et chrétien.

 

On connait l’histoire : 476 après-J-C, le dernier empereur romain, Romulus Augustule est déposé par le chef barbare Odoacre mettant ainsi fin à l’Empire romain d’Occident. A cette époque, Rome, la ville des Césars, n’était déjà plus que l’ombre d’elle-même. Mise à sac dès 410 par Alaric, le chef des Goths, puis en 455 par les Vandales et en 472 par les troupes de Genséric, elle avait cessé d’être le centre du pouvoir impérial, réfugié à Ravenne. Mais Rome demeura cependant un enjeu de pouvoir durant les dernières décennies de l’Empire et surtout un symbole à conquérir. C’est ce que raconte très bien l’ouvrage d’Umberto Roberto, professeur associé d’histoire romaine à l’Université européenne de Rome, et auteur de ce livre passionnant. Se lisant parfois comme un roman historique avec ses rebondissements, il montre bien que la ville éternelle demeura un enjeu de pouvoir autant que le reflet d’une époque.

Bien entendu, l’ouvrage relate par le menu les grandes batailles de rues, les trahisons et ces épisodes qui ont brisé, humilié la capitale du monde romain et chrétien. Mais le grand intérêt du livre réside dans le fait d’aller au-delà de 476. L’auteur nous explique que les vicissitudes de l’histoire qui frappèrent la ville éternelle reflétèrent l’évolution de l’histoire de l’humanité et les changements d’époques et de paradigmes. Ainsi en se focalisant sur la figure du général romain d’origine barbare Ricimer, Umberto Roberto montre très bien le basculement d’un modèle politique centrée autour de Rome, pivot d’une unité méditerranéenne contrôlée par l’institution impériale, vers un « système d’Etats romano-barbares ». Ainsi, le statut de Rome et sa conception politique et institutionnelle s’en trouvèrent bouleversés conduisant inéluctablement à sa marginalisation.

Cependant nous rappelle Roberto, Rome resta la ville éternelle avec un capital symbolique fort comme en témoigna aussi bien la formidable appropriation de la ville par les papes des premiers siècles transformant «  la capitale du monde romain en capitale de la chrétienté ». Mais également, l’image véhiculée par le sac de 1527 par les troupes de l’empereur Charles Quint, qui apparaissent comme les nouveaux barbares mettant fin à un monde imprégné de l’humanisme de la Renaissance.

Tirant son récit des dernières recherches sur cette époque si troublée des invasions barbares, l’auteur évite tout manichéisme qui a longtemps prévalu entre des barbares assoiffés de sang et des Romains vils et corrompus. Ici, l’opinion est plus mesurée. A travers le prisme de Rome et de son histoire, Umberto Roberto montre avec justesse une réalité plus complexe avec des acteurs réfléchis, nourris de projets politiques construits et antagonistes. Comme il le rappelle à juste titre, les sacs n’ont fait qu’accélérer un processus de transformation inscrit dans l’histoire. Rome, aussi immortelle qu’elle est dans nos cœurs, n’en demeura pas moins mortelle…

Umberto Roberto, Rome face aux barbares, Seuil, 2015.

Laurent Pfaadt

Le livre à emmener à la plage

Juan Manuel de Prada, Une imposture
Chez
Seuil

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Attention chef d’œuvre ! Voici ce qu’un bandeau devrait signaler sur la magnifique couverture du livre de Juan Manuel de Prada, prodige réac des lettres espagnoles et prix Planeta 1997 (le plus grand prix de littérature espagnole) pour la Tempête. Ou plutôt devrait-on dire nouveau chef d’œuvre de cette littérature espagnole vivante, rythmée, enlevée avec ses Arturo Perez-Reverte, ses Eduardo Mendoza, ses Ignacio del Valle, ses Carlos Luis Zafon, ses Jaume Cabré. Juan de Prada doit assurément être ajouté à cette liste avec ce roman magistral qui explore les tréfonds de l’âme humaine à la manière d’un Dostoïevski.

Une imposture c’est l’histoire d’Antonio, petit malfrat embarqué dans un destin à travers les vicissitudes de l’histoire qui va le dépasser, le détruire malgré lui.

De la fuite à la culpabilité en passant par le thème du double, très largement exploré dans la littérature, le roman montre à quel point les hommes sont capables de faiblesse et sont en permanence traversés par la rédemption. Roman de guerre et roman picaresque, Une imposture conduit jusqu’à la dernière page le lecteur sur la mince ligne de crête qui sépare le bien du mal.

Par Laurent Pfaadt

Edition hebdoscope 1009, juillet 2014