Le héros devenu paria

Une nouvelle biographie de Philippe Pétain permet de redécouvrir ce personnage de l’histoire de France.

 Pétain

La commémoration du centenaire de la Grande guerre et le regain d’intérêt historique du public qui l’accompagne est l’occasion de publier les biographies des principaux acteurs du conflit qu’ils soient politiques, militaires ou les deux. Philippe Pétain, le héros de Verdun, n’échappe ainsi pas à cette frénésie éditrice.

Bien qu’il soit l’un des personnages les plus importants de notre histoire récente, que son procès demeure permanent dans la communauté scientifique ou dans les médias, bien peu d’ouvrages, mis à part la somme de Marc Ferro, ont tenté une approche globale et en profondeur du maréchal. C’est désormais le cas avec l’ouvrage de Bénedicte Vergez-Chaignon, grande spécialiste de cette période.

Car Pétain, c’est tout et son contraire. C’est le stratège exceptionnel de 1916 et le piètre président du conseil de 1940. C’est l’homme qui lutta contre les Allemands avant de serrer la main du plus terrible d’entre eux. C’est le général qui se soucia de la vie de ses hommes et le maréchal qui livra une partie des enfants de France à l’extermination. A ce titre, malgré la prudence du personnage (on ne sait que peu de choses sur ses positions pendant l’affaire Dreyfus), l’auteur conclut bien qu’il fut un antisémite.

Il fallait donc descendre Philippe Pétain de son piédestal ou de son pilori, et l’examiner. C’est ce qu’a parfaitement réussi Bénedicte Vergez-Chaignon tout au long des quelques mille pages qui ne sont pas de trop pour cerner le personnage public et l’homme privé. Et comme dans tous les mythes, il y a d’abord une affreuse banalité. Philippe Pétain, c’est d’abord un élève moyen qui effectue une carrière moyenne dans l’armée sans faire parler de lui. Comme tant d’autres avant et après lui, des évènements extraordinaires vont précipiter cet officier ordinaire sur l’avant-scène de l’histoire. Puis, il y eut Verdun où « Pétain aura su exploiter à son profit la propagande de guerre pour faire de lui un homme public » écrit l’auteur.

Dans l’entre-deux-guerres, l’homme, comme de nombreux héros de la Grande guerre, est courtisé par les politiques et se laisse tenter en devenant ministre de la guerre en 1934. Et puis surtout, il devient après la mort de Joffre, de Foch et de Lyautey, le dernier survivant des grands maréchaux. Car « faute de documents contemporains probants » sur Verdun, il a su tirer profit du mythe qu’il a patiemment construit.

Cultivant ses amitiés à l’extrême droite, il devient une figure de ralliement en même temps qu’un prétexte pour de nombreux antisémites désireux d’anéantir la gueuse, ce surnom donné à la Troisième République. Parvenu au sommet du pouvoir, Pétain y instaura un nouveau régime. A ce titre, Bénedicte Vergez-Chaignon décortique parfaitement la doctrine pétainiste, analysant ses diverses composantes tout en affirmant que dès le départ, « la collaboration était la suite logique de l’armistice ».

Avec ses innombrables renseignements et anecdotes – les larmes de déception de Pétain face à Foch le 9 novembre 1918 lorsque ce dernier lui demande de cesser le combat – ce livre qui entre en profondeur dans le personnage pour le mettre à nu devant le jugement de l’histoire, est appelé à demeurer la biographie de référence de cet homme qui marqua à jamais notre histoire.

Bénedicte Vergez-Chaignon, Pétain, Perrin, 2014.

Par Laurent Pfaadt
Edition hebdoscope 1010, septembre 2014

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