Archives de catégorie : Scène

La langue de mon père

La jeune Sultan Ulutas Alopé d’ascendance kurde par son père et turque par sa mère a mis en scène et interprété ce texte qu’elle a écrit et qu’elle interprète pour nous sur la scène du TNS, dans la petite salle du studio Vincent qui crée une proximité avec le public bienvenue pour cette prestation.


©Jean-Louis Fernandez

En toute simplicité, avec naturel, elle s’avance vers nous pour nous conter son histoire et déjà nous informer que malgré ses démarches elle a dû attendre longtemps son permis de séjour ce qui  l’a empêché  de trouver un emploi mais l’a rendue disponible pour se pencher sur son propre parcours, en faire l’objet d’une réflexion, puis d’une écriture.

Une voix off nous apprend qu’elle est en France depuis cinq ans et que la langue française qu’elle a apprise est pour elle comme un gilet de sauvetage. Tant il est vrai explique-t-elle en reprenant la parole devant nous que le problème de la langue est crucial en Turquie où le kurde est interdit ce que très jeune elle a compris, son père s’interdisait de le parler et elle suppliait sa mère de ne pas dire qu’ils étaient kurdes, quitte, paradoxalement, à le lui rappeler à haute voix dans les magasins.

Une évocation dite sans pathos à laquelle se mêlent parfois le chant ou la danse parfois le cri, la colère, tous ces registres nécessaires pour exprimer, faire resurgir ce qu’on a été, ce qu’on est, ce sur quoi on s’interroge « qui suis-je vraiment ? » et comme le disent ceux qui un jour interviennent dans ta vie « D’où viens-tu ? » ce qui veut dire « qui es-tu ? ». Alors se pose cette question récurrente de ton identité.

Et l’on en vient à l’histoire des parents, la mère, turque, le père, kurde, entre eux le désir d’être ensemble, en amour mais le refus des parents de la mère, « un kurde, impossible ! » d’où s’ensuit l’enlèvement pour l’avenir d’un couple qui fera trois filles dont l’une est là sur le plateau à témoigner de cette honte d’être kurde, du secret à garder de cette origine, de cette impossibilité à vraiment la taire. De ce père il est aussi question de son comportement, de ces disparitions soudaines, de ces longues absences qui, lors de ses retours inopinés, font que l’enfant a du mal  à renouer sa relation avec cet homme qui lui paraît étranger et qui pourtant  lui avait dit  un jour qu’elle était comme sa grand-mère. Ce père qui, finalement, abandonnera complètement son foyer laissant sa femme seule avec les trois enfants. C’est alors que notre narratrice se rappelle les paroles de sa mère : « désormais c’est toi l’homme de la maison » elle avait huit ans !

C’est à Paris, mariée à un Français qu’elle réalise cette histoire complexe et décide d’apprendre la langue du père, cette langue kurde qu’ici on peut apprendre librement.

Un témoignage bouleversant donné dans un cadre très sobre avec comme seul accessoire et partenaire une simple chaise sur laquelle repose une veste d’homme représentation de ce père  à qui elle finit par dire « je te pardonne ».

Marie-Françoise Grislin pour Hebdoscope

Représentation du 23 janvier
En salle jusqu’au 2 février

Le Iench

Premier spectacle programmé par Caroline Guiela Ngugen, la nouvelle directrice du TNS .

« Qui sera le prochain ? » tel est le leitmotiv que l’on entendra tout au long du spectacle, énoncé sous forme de rap par les différents protagonistes qui construisent cette histoire d’une famille originaire du Mali, implantée  dans une des régions industrielles de la France besogneuse .


© Arnaud Bertereau

« Qui sera le prochain ? » question, prélude à la litanie des noms des jeunes victimes des exactions de la police au cours des dernières années, comme celui bien connu d’Adama Traoré.

La réponse est au bout de ce spectacle qui nous conte l’histoire d’une famille banale, le père Issouf (Emil Abossolo-Mbo) travaille à l’usine, à la maison la femme, Maryama(Salimata Kamaté) s’occupe des courses, du ménage et de la cuisine secondée par sa fille Ramata (Olga Mouak), dont le frère jumeau, Drissa (Souleymane Sylla) va et vient avec des copains dont le jeune Mandela (Frederico Sernedo) et Karim (Chakib Boudiab) pendant que le plus jeune, Seydouba reste encore à la maison. Drissa, lui, ce grand jeune homme de 18 ans qui a mis de côté sa scolarité rêve d’avoir un chien, un iench, seulement voilà son père s’y oppose fermement et c’est l’occasion d’une terrible confrontation entre eux et pour le père celle d’une parfaite démonstration de l’autorité patriarcale.

Ainsi va la vie, Ramata rapporte régulièrement les réflexions, les quolibets qui lui sont envoyés en raison de sa couleur de peau, Drissa cherche à la protéger et veut lui épargner les avances de ses copains.

La scénographie d’Aurélie Lelaignen, simple mais pertinente permet de suivre la vie quotidienne de la famille, un énorme cube blanc posé sur le plateau est régulièrement tourné et s’ouvre alors pour montrer le salon où parents et enfants se retrouvent assis sur des canapés ou des coussins autour de la table basse où sont servis les repas et le café et où ont lieu les remarques et les disputes.

Nous sommes en quelque sorte mêlés à leur vie quotidienne où apparait nettement le sort qui est réservé aux femmes, celui du travail à la maison, pour la mère, évidemment et pour la fille, même si elle suit une scolarité normale et persévère en dépit des humiliations subies parce qu’elle est noire.

Leur gestuelle, leur façon de s’habiller comme Drissa toujours avec son sweat rouge, capuche sur la tête, leur façon de parler tout semble bien observé, et fait montre d’une authenticité qui nous les rend proches et pour peu qu’on habite une banlieue ou certains quartiers on les reconnait comme nos voisins, jeux de ballon entre copains devant l’immeuble  ou à proximité des maisons, empoignades et chamailleries pour des riens, mais parfois on se met à danser chorégraphie (Kettly Noel).

Un parti pris de réalisme conforme au projet de Eva Doumbia, l’autrice et metteure en scène de ce spectacle, directrice de la Cie La Part du Pauvre /Nana Triban qui  cherche à  écrire et à monter des histoires dans lesquelles la diversité est clairement montrée et représentative du fait que la France fut un pays colonial, et que les descendants des colonisés habitent, près de nous comme  la famille dont il est question ici ce qui ne manque pas  de laisser paraître certaines formes de racisme et de rejet de l’autre. Preuve en est donnée avec ces scènes où Drissa tente d’aller en boîte comme les jeunes de son  âge et se fait refouler durement sans autre raison que la couleur de sa peau. Cette couleur qui entraîne un quiproquo significatif quand Ramata, lors d’un cours de danse où le professeur demande de porter un collant « chair » pose la question pourquoi un collant « cher » car chez elle on évite les dépenses excessives et qu’on lui répond « couleur de « peau» c’est-à-dire « rose » pour les Blancs  majoritaires à ce cours .

Drissa se rêve comme tout le monde et pour cela avoir un chien malgré l’interdit paternel qu’il finit par outrepasser et qui lui vaudra une telle raclée qu’il quittera la maison. Alors aux prises avec la police il se retrouve leur victime, c’est lui ce « prochain » dont on se demandait qui il serait, au grand désespoir de sa famille et de son entourage. Ainsi la liste s’agrandit-elle sans pour autant se clôturer.

Un spectacle qui touche de près le quotidien des populations afroeuropéennes et le font entrer de plein droit dans le corpus de la littérature et du théâtre.

Marie-Françoise Grislin pour Hebdoscope

Représentation du 9 janvier au TNS

Il Tartufo

Certes Il y a de la gêne car lire les traductions (de Carlo Repetti) et suivre l’action n’est pas toujours simple ni confortable mais le plaisir a dominé, car le jeu est si vivant, si emporté qu’il nous séduit. Cette mise en scène de Jean Bellorini qui signe également la scénographie avec Francesco Esposito et la lumière pour le teatro di Napoli nous plonge littéralement dans « le théâtre », autant dans Molière que dans l’Italie et nous dirions, surtout l’Italie car ça démarre à l’italienne. Sous le regard d’un Christ  vivant accroché  dans la lumière sur une immense croix de bois, posé contre le mur, surgit dans un fauteuil roulant, Madame Pernelle (Betti Pedrazzi), véritable imge de la « Nonna » qui se lance illico dans une verte semonce adressée à toute la maisonnée qui refuse, selon elle, de reconnaitre les immenses qualités de monsieur Tartuffe, (Federico Vanni) leur hôte accueilli, admiré et chéri par son fils  Orgon, (Gigio  Alberti) prêt à lui donner sa fille Marianne (Francesca De  Nicolais)  en mariage au grand  dam de celle-ci et de la servante Dorine (Angela  De Matteo) qui crie au scandale.


© Ivan Nocera

Tout cela se déroule au vu et au su de tous car la scénographie fait astucieusement évoluer les personnages dans un espace ouvert où se côtoient un salon avec chaises et canapé et une cuisine où les servantes s’emploient à préparer les repas servis sur la grande table qui jouxte les deux espaces, très souvent utilisée comme lieu de rencontre, d’affrontement et enfin cachette pour amener la  révélation  de  la véritable personnalité de Tartuffe.

Cette œuvre qui fait partie des classiques régulièrement étudiés pendant notre scolarité, voilà qu’elle nous est offerte dans cette version italienne et nous paraît revigorée, dynamisée par un jeu d’acteurs plein de vivacité où fusent les répliques soulignées par une gestuelle qui ne ménage pas ses effets avec trépignements, sursauts, embrassades  pas de danse esquissés pour dire le contentement, ronds de jambe, minauderies lors des  entreprises de séduction de Tartuffe. Le tout accompagné de chansons, de musique et même de coups de tonnerre. Les comédiens italiens sont  amoureux du jeu et  cette pièce leur donne tout loisir de l’exprimer puisqu’elle  leur propose  des scènes dans lesquelles les personnages sont eux-mêmes en train de jouer, on pense à la scène de dépit amoureux entre Valère et Marianne, à la scène de provocation entre Dorine et Marianne, à propos de son éventuel consentement au mariage avec Tartuffe et surtout à la scène où Elmire (Teresa Saponangelo) se laisse aller aux avances de Tartuffe pour montrer à son mari caché sous la table, le vrai visage de son protégé.

Les personnages affirment ainsi leur caractère, Madame Pernelle dans l’indignation, Orgon dans l’autorité, Elmire dans la dignité et l’audace, Dorine dans la révolte, Marianne, dans le désespoir, Valère (Jules Garreau) dans la provocation, Cléante (Ruggero Dondi ) dans le bon sens, Damis (Giampiero Schiano) dans la colère. Ainsi nous paraissent-ils proches et familiers d’autant que les costumes de Macha Makeieff en font des gens ordinaires, les hommes en costume, les femmes en robe, jupe ou tabliers avec ce petit clin d’œil à la couleur, Tartuffe est tout en noir tandis que Cléante le frère d’Orgon, l’homme du bon sens est tout en rouge .

Ce côté familier est également mis en valeur par la proximité qu’ils instaurent avec le public devant lequel, attrapant deux chaises qu’ils placent au bord du plateau ils viennent régulièrement s’installer pour parler de leurs problèmes, nous prenant quasiment à témoins des préoccupations causées par l’attitude d’Orgon et de Tartuffe.

S’Il y a une démarche pour aller vers la dénonciation de l’hypocrisie, de l’imposture et de la bigoterie incarnées par le personnage de Tartuffe, il ne faut pas omettre de souligner combien la pièce se veut aussi une revendication de la liberté, de l’émancipation des jeunes et des femmes vis-à-vis d’un patriarcat encore très installé dans ce XVIIème siècle et qui est quelque peu mis à mal quand Tartuffe est démasqué grâce à la finesse d’Elmire et que cela permet à Orgon de retrouver sa lucidité et de reconnaitre les sentiments de sa fille pour son amoureux.

Molière a fait de cette pièce un hommage au jeu et les acteurs italiens nous en ont transmis le bonheur.

Marie-Françoise Grislin pour Hebdoscope

Représentation  du 12 décembre, TNS

Evangile de la nature

Ce n’est pas sur la pointe des pieds que Stanislas Nordey quitte la scène strasbourgeoise qu’il dirigea neuf années durant mais par une brillante interprétation d’un texte fondamental le « De rerum natura » du philosophe et poète Lucrèce qui vécut de
95 à 55 av J-C, traduit par Marie Ndiaye avec la collaboration d’Alain Gluckstein, adapté et mis en scène par Christophe Perton.


© Jean-Louis Fernandez

Avoir choisi cette oeuvre est un superbe cadeau qu’il fait au public du TNS car elle résonne de façon étonnante avec ce que nous vivons actuellement et d’une manière cruciale, qu’il s’agisse du dérèglement climatique qui impacte gravement l’environnement ou des conflits survenant pour des problèmes de territoires ou des questions religieuses, sans oublier l’angoisse existentielle qui gagne bien des esprits qui ne savent à quel saint se vouer. C’est justement à ne pas chercher de remèdes à nos maux en s’en remettant à des puissances extérieures à nous-mêmes, à des dieux hypothétiques et muets à nos souffrances, à ces superstitions qui nous obligent à certaines conduites par crainte d’une éternelle punition dans  un au de-là imaginaire, et à balayer toutes ces croyances, c’est à cela que s’emploie Lucrèce dans ce poème largement inspiré par les idées et l’enseignement d’’Epicure, le maître qu’il tient en grande estime et dont il ne cesse de faire l’éloge.

Que nous soyons, comme tout l’univers, les plantes et les bêtes constitués d’atomes voués à la finitude pour qu’en d’autres ils se reconstituent, se régénèrent, quelle révélation ! C’est l’athéisme avant l’heure, celui sur lequel le christianisme a posé une chape de plomb et pour lequel plus d’un fut condamné à la mort. C’est cet éloge de la raison que Stanislas Nordey va nous transmettre dans ce seul en scène où il se révèle magistral car on le sent habité par les idées de Lucrèce.

L’espace choisi pour cette prestation est signé du metteur en scène lui-même, Christophe Perton qui l’a imaginé sobre et pertinent, transformant le plateau en une sorte de boîte noire au centre de laquelle tourne un grand disque noir et dont les parois sont trois écrans où sont projetés des gravures représentant des roches, des montagnes, des déserts, et des photos de la mer des vagues, des gouttelettes innombrables comme le atomes … 

Sortant de l’ombre, le comédien pieds-nus, en pantalon noir, tee-shirt moulant transparent, s’avance vers nous car  les paroles de Lucrèce sont adressées à un de ses disciples et en l’occurrence, ce soir nous tenons son rôle. Pesant ses mots, rythmant ses phrases, ménageant des respirations, des silences, parcourant le plateau, enjambant le cercle  pour y méditer, suspendre son discours, s’allonger pour regarder le ciel, il ménage ses effets avant de revenir vers nous, tendant les mains, levant les bras pour stimuler notre écoute et souligner ce qu’il juge capital à faire comprendre, car raisonner et comprendre sont  aux yeux du poète, indispensables. La musique, un continuum de Emmanuel Jessua  et Maurice Marius, s’inscrit discrètement dans la parole mais  il arrive qu’elle la souligne parfois fortement suivant en cela l’intensité du propos.

Pressentant les questions sur la formation de l’univers il explique le big bang, la formation des planètes et de tout ce qui existe par le mouvement et la combinaison des atomes, ces mêmes atomes dont nous sommes constitués et qui après notre mort se reconstitueront en d’autres formes vivantes. Alors pourquoi craindre la mort, en avoir la hantise et se gâcher la vie par cette obsession puisqu’elle ne fait que nous réinsérer dans l’ordre de la nature, l’âme et l’esprit disparaissant avec le corps. Ainsi Lucrèce nous apprend -il à vivre au mieux notre vie en à nous débarrassant de ce qui pèse sur elle, la religion et ses dogmes, l’envie d’acquérir des biens superflus et cela justifie sans doute l’emploi du mot « évangile »  qui signifie « bonne nouvelle » placé dans le titre du spectacle .

Stanislas Nordey met toute sa conviction à nous la transmettre, visage et corps soigneusement mis en lumière puis disparaissant dans l’obscurité pour de courts moments propices à l’assimilation de ce que l’on vient d’entendre.

Un spectacle qui fait appel à notre intelligence et à notre sensibilité et nous procure le plaisir du théâtre et la jouissance de la connaissance.

Marie-Françoise Grislin pour Hebdoscop

Représentation du 13 décembre, TNS

En salle jusqu’au 21 décembre

Race

Ils sont déjà sur le plateau quand nous pénétrons dans la salle, le parcourant à grandes enjambées, se croisant, s’arrêtant un court instant avant de reprendre ce mouvement brownien qui nous les montre comme fort déterminés. Côté cour, une comédienne enroule sur une pelote un fil d’ortie.


C’est un très beau travail que nous a présenté au Diapason de Vendenheim, la Cie Les Gladiateurs dirigée par Beatriz Gutierrez qui a mis en scène, avec son assistant Sylvain  Wolff et la chorégraphe  Sabine Grislin le texte « Race » de Pascal Rambert, un texte qui donne à entendre une critique radicale du monde occidental auquel nous appartenons et auquel il s’adresse, non pas dans un discours politique structuré, ni avec l’emphase des tribuns  mais par le moyen sublime de la poésie qui permet à chaque mot de  devenir vibration pour notre intelligence sensible. Un texte que vont porter avec conviction les trois comédiens et la danseuse venus des quatre coins du monde, comme, d’entrée de jeu, ils nous le feront savoir dans une courte présentation.

C’est le camerounais, Achille Gwem qui s’avance le premier pour dire la nécessité du théâtre et affirmer qu’il est la vie. Puis nous entendrons Beatriz Gutierrez révéler ses origines chiliennes, elle, fille de réfugié politique, Antoine Pham dit ses origines vietnamiennes et Sabine Grislin évoquera son parcours de danseuse et trapéziste et citera les mots de Qudus Onikeku chorégraphe nigérian qui parle de la mémoire du corps.

Tout est intelligemment choisi en fonction de ce texte particulièrement puissant qui relève sans concession les préjudices de l’histoire et lance l’exigence de réparation. Un texte que l’on entendra dans sa quasi-totalité et que se sont appropriés les comédiens, le recréant pour nous avec une parfaite maîtrise et une totale conviction. Ils sont les porteurs des voix d’Afrique, d’’Arabie, d’Asie, un chœur formé de comédiens amateurs venant apporter la dimension universelle au propos.

Ainsi la scénographie est-elle très simple, laissant toute sa place au travail des comédiens, seuls éléments du décor ces deux chaises, l’une, côté jardin sur laquelle reposent, trois crânes factices, l’autre, côté cour sur laquelle est posée la pelote de fil, le fil de l’histoire ? Les couleurs des costumes ont été inspirées par un tableau représentant l’Apocalypse. Pour Achille, sa tunique est verte, celle d’Antoine rouge, la robe de Beatriz est bleue, celle de Sabine, jaune. Nous sommes sensibles à ces références qui contextualisent avec justesse les propos à venir ainsi qu’au travail des lumières de Xavier Martayan.

Les mots que nous allons entendre vont être réitérés de façon lancinante et tout d’abord cette adresse « Europe mon amour » qui ne laisse aucun doute sur le fait que nous sommes impliqués dans cette litanie des torts immenses que nous avons fait subir aux peuples des autres continents au cours des décennies passées, un temps long signifié par ce leitmotiv « Et puis c’est le jour. Et puis c’est la nuit » et la reprise comme un refrain de cette interrogation « combien de jours et combien d’incendies » …

Une petite pièce grotesque proposée par l’auteur a été retenue par la metteuse en scène pour être jouée. Annoncée comme « drame de la bêtise » elle en dit long sur les comportements de certains de nos compatriotes au cours des décennies passées. C’est Achille qui distribue les rôles, l’un représentant le soldat, un autre les habitants de la ville de Draguignan qui se précipitent au bordel, le troisième mime la femme venue d’une colonie française, la Cochinchine, objet de leur convoitise, et que leurs abus feront mourir. 

Dans la deuxième partie de ce « drame de la bêtise » on parle d’un chef kanak dont on a coupé la tête pour l’exposer à Paris. L’acteur africain est chargé de distribuer les rôles, assumant cette tâche de manière expéditive comme pour une affaire presque trop entendue… ce qui ne laisse aucun doute sur ce qu’il faut penser de nos pratiques coloniales.

Après cet intermède grinçant, les comédiens nous ramènent à l’âpreté du propos, à cette vigoureuse interpellation qui doit sortir le destinataire de son sommeil, de son amnésie, lui qui sera qualifié par « le plus pauvre des plus pauvres » au fil du texte, de « masse blanche, ronfleur, beau monstre, frère froid, violent, tortionnaire, criminel,  brûleur et  perçu comme « l’adulte du nord », « le technicien aveugle » appartenant à ce« peuple de géomètres » qui dit « apporter la lumière et rend tout à l’obscur ». Les comédiens pour proférer ces titres se plantent devant nous ou se mettent à distance pendant que la danseuse évolue autour d’eux, donnant du mouvement à la  parole, « l’expressivité » du corps faisant éclater autant l’indignation que l’accablement ou le sursaut de la révolte puis ils parcourent le plateau en accentuent leurs dires d’une gestuelle sobrement maîtrisée mais toujours pertinente car il n’est pas nécessaire d’en rajouter, les scènes évoquées sont suffisamment suggestives pour qu’elles nous fassent frémir.

Ce sont des scènes de prise de possession, d’asservissement qui sont ici révélées, de la terre, du corps des femmes, des fils, du sang, de la langue, mettant en évidence cette suprématie qui humilie, comme cette image qui revient à maintes reprises du « frère, à genoux, en train d’astiquer les chiures de mouches », cette suprématie qui condamne au travail forcé, à la déportation dans ces barques de bois qui sont comme des tombeaux.

Entre ces moments de parole, souvent rythmées par le slam et dites avec la force que leur donne la nécessité de devoir présenter de telles infamies pour les faire connaître, les comédiens esquissent des rapprochements entre eux, des pas de danse se prennent par la main, puis se dispersent  pour proférer leur texte et  faire surgir les visions d’horreur que l’auteur veut porter à notre mémoire, celles par exemple du père  qui tient sa tête coupée dans ses mains, de ses habits tachés de sang, et des soldats tout autour, tête que l’on retrouvera plus tard à la Société anthropologique de Paris où les savants disent qu’elle est creuse et « faite pour porter des caisses de bois » alors que le fils, lui-même victime, proclame : « mon père et le père de mon père pensent encore dans ma tête que tu viens de couper » annonçant déjà par ces mots le « nous reprendrons tout » qui sera un jour proclamé avec la vengeance inéluctable, en échos aux mots du chœur « Mouche O Mouche que ne les as-tu piqués et piqués ».

Chacun dans sa langue natale récapitulera les horreurs qui furent commises et pourra souhaiter qu’un jour sur l’homme s’abatte le déluge.

Et au final, sur la musique du rappeur Eli Finberg, s’organise la danse du commerce triangulaire, une danse collective pendant laquelle sont énumérées toutes les richesses volées au pays d’Afrique, d’Asie, d’Arabie, d’Amérique du sud et où revient scandé par tous, le cri de « réparation » une réparation réclamée par le peuple de ce « quart -monde, demi-monde où l’homme l’est à demi, mains et jambes pour porter » et qui ne cesse de répéter « le FMI m’a affamé ».

Puis dans le silence qui s’installe on ne perçoit plus qu’un battement de cœur.

Au salut les interprètes restent dans la lumière face à nous qui devenons avec eux dénonciateurs des infamies de la colonisation et demandeurs d’une juste réparation.

 Nous sortons bouleversés, révoltés mais pleins de reconnaissance pour Pascal Rambert qui a écrit ce texte et pour ceux qui l’ont interprété, porté à notre connaissance avec tant de justesse et de conviction.

Marie-Françoise Grislin pour Hebdoscope

Représentation du 9 novembre 2023 au Diapason de Vendenheim

Le voyage dans l’Est

Emprise, possession, dépossession, autant de concepts, de mots qui jaillissent en nous après avoir assisté à la mise en scène fort habile de Stanislas Nordey du texte de Christine Angot « Le voyage dans l’Est » paru chez Flammarion en 2021.


Photo Jean-Louis Fernandez

Un texte pourrait-on dire de réparation reposant sur un travail de reconstitution et de mémoire car du premier baiser volé lors de la première rencontre avec son père quand elle avait 13 ans au viol subi quand elle était adulte en passant par les nombreux actes incestueux perpétrés par ce même père , Christine Angot opère une sorte de relevé détaillé  de ses rencontres avec son géniteur, celui qui l’a longtemps ignorée dont elle aspire à la reconnaissance et que lors de leurs retrouvailles elle ne sait comment nommer.

Lucide dès les premières manifestations du comportement de son père à son égard, elle va s’employer d’abord à minimiser ses actes, ses attouchements, ses gestes obscènes, avant d’entrer dans l’impossibilité d’en parler, puis de pratiquer un refoulement qui la met à distance de son propre corps.

Sa clairvoyance a fait clore très tôt en elle la notion d’inceste. Soumise, inquiète elle demeure en éveil constant, et ne cesse de réitérer, lors de leurs rencontres, le désir de voir sa relation se normaliser avec ce père qui veut être son initiateur sexuel plutôt qu’un père normal responsable.

Méthodiquement dans ce texte Christine Angot retrace ce parcours essayant par des précisions sur les lieux et les dates d’en restituer la réalité, celle que parfois elle a du mal à cautionner tant les événements sont empreints de gravité Il lui faudra évoquer les conséquences terribles de ces faits sur sa vie sociale, amoureuse et dénoncer l’inceste comme forme d’esclavage.

Mettre en scène ce texte puissant, cette narration méticuleuse qui ne fait l’impasse sur rien et peut même donner des détails obscènes sur les actes répréhensibles de ce père incestueux il fallait les compétences d’un metteur en scène chevronné et courageux, ne reculant pas devant les difficultés, mettre en scène une œuvre romanesque et s’attaquer à un sujet délicat. Stanislas Nordey sait relever de tels défis et la réussite est là pour le prouver.

Il a conçu avec le scénographe Emmanuel Clolus de faire évoluer les comédiens dans un espace scénique réparti en plusieurs plans, les dessins au sol imitant ceux des tapis, le plateau puis en retrait, légèrement surélevé une estrade et en fond de scène une porte donne sur un hors champ  enfin, dominant l’ensemble un grand écran.

C’est ainsi que l’on suggèrera selon les événements racontés les nombreux endroits où Christine s’est retrouvée avec son père en particulier les chambres d’hôtel. C’est là que le metteur en scène fait apparaitre les protagonistes de cette histoire, choisissant de distribuer la personne de Christine entre trois comédiennes correspondant aux différents âges de sa vie. La première et celle que nous verrons presque continument c’est Cécile Brune qui assure la fonction de narratrice, elle représente la plus âgée, la Christine d’aujourd’hui et donc celle qui possède toute l’histoire, et en a fait une œuvre littéraire. C’est un rôle très performatif que l’actrice tient avec une grande justesse, mettant toute sa sensibilité dans sa voix, ses attitudes pour donner à entendre son questionnement sur l’indicible et cet effort nécessaire et compliqué pour se rappeler comment les événements de déroulaient, ce qu’elle ressentait alors, le déni, le désir de faire semblant que cela n’était peut-être pas si grave, pas si exceptionnel et la culpabilité qu’elle s’attribuait d’avoir laissé faire ou provoqué.

C’est Carla Audebaud qui joue Christine jeune, elle apparaît sur l’estrade, primesautière en jupe rouge et petit pull puis nous verrons son visage sur l’écran l’air inquiet, les yeux fermés ou regardant vers le ciel, les lèvres pincés préoccupée de ce qui se passe quand elle rencontre son père.

Nous la verrons en jeune femme avec la comédienne Charline Grand, s’abandonnant au désespoir comme à un destin inéluctable puis repoussant son père sans réussir à s’en détacher réellement et après plusieurs années sans le voir retombant dans ses filets.

Pour les rôles masculins Stanislas Nordey a fait appel à
Pierre-François Garel. L’acteur nous impressionne par sa capacité à correspondre à ce qui est dit du père, un homme distingué, très cultivé plutôt autoritaire qui ne supporte pas qu’on lui résiste.

Claude, le mari de Christine est interprété par Claude Duparfait qui, lui aussi, propose une adéquation  pertinente avec  celui qui aime Christine mais  qui se montre impuissant à  lui proposer ce témoignage sur l’inceste dont il a été pourtant témoin et qui lui aurait été nécessaire pour porter plainte  contre son père pour inceste puis viol  par ascendant.

Quant au dernier compagnon de Christine, Charly, celui qui , à la fin de cette rétrospective vient réellement l’attendre à la gare de l’Est, après cet ultime voyage à Strasbourg,  où  le TNS  venait de  faire jouer une de ses pièces  il est interprété par Moanda Daddy Kamono qui se montre attentif et chaleureux, témoin d’une pause dans ce méandre des souvenirs traumatisants et inguérissables.

Stanislas Nordey dans cette mise en voix de l’ouvrage « Le voyage dans l’Est » a magnifiquement soutenu le propos et l’écriture de Christine Angot dans sa dénonciation de ce crime qu’est l’inceste, manière cruelle de nier la personne, d’en faire la proie d’un prédateur et d’abîmer sa vie à jamais à moins que l’écriture, comme c’est le cas pour l’auteur, ne la sauve.

Marie-Françoise Grislin pour Hebdoscope

Représentation du 28 novembre au TNS

En salle jusqu’au 8 décembre

GEH NICHT IN DEN WALD, IM WALD IST DER WALD

Un spectacle dynamique et joyeux qui a beaucoup plu au jeune public présent en nombre dans la salle et qui a largement répondu aux sollicitations des comédiens, souvent en lien direct avec lui.


©Rio Basel

Il faut reconnaître que les trois danseurs, Stanley Ollivier, Calvin Ngan, Georges Hann, et la danseuse Léa Vinet ne se ménagent pas et se donnent à fond dans les multiples propositions où ils sont autant danseurs, performers, que comédiens, accompagnés par un musicien, Donath Weyeneth en totale complicité avec leurs ébats. 

D’entrée de jeu ils galvanisent le public en le plaçant face à ce tableau noir, évocateur de l’école pour signifier avec force coups de baguette, les « Règles », c’est à dire les interdits multiples dont ils ne se lassent pas de dresser la liste. Finalement, tout semble bien interdit et cela enthousiasme le jeune public amusé par le côté excessif de cette énumération qui constitue une totale exagération et une impossibilité à respecter ce qui était annoncé comme
« Règles ».

Dans les séquences suivantes dont les titres sont inscrits au tableau noir «  La forêt», « L’Utopie », nous les voyons déployer tout leur talent dans des jeux  de poursuite, de cache-cache, de déguisements, apparaissant tantôt  en shorts, en tenue de sport , tantôt en pantalon ou en tenue de bain, allant se changer prestement dans ces petites tentes  blanches dressées sur le plateau  et dont ils font voler les parois de toile blanche et qui leur servent parfois de refuge, de repères  ou de lieux de provocation.

En effet, on passe facilement des jeux bon enfant à des exclusions, des dénonciations, des mises à l’index et là on retrouve les comportements de la cour de récréation. Le « c’est pas moi, c’est lui », le « c’est eux c’est nous », « je suis le champion » autant de réflexions aux connotations bien connues qui viennent ponctuer certains différents, mais heureusement ne semblent pas compromettre ces moments heureux où l’on se rapproche pour danser ensemble ou par deux. Et si parfois les corps à corps sont un peu violents, qu’on se marche dessus ou qu’on en met un au tapis cela reste de l’ordre de la performance circassienne car ces danseurs sont aussi d’excellents mimes et équilibristes qui maîtrisent parfaitement le langage du corps pour donner à entendre cette mise en garde contre les discriminations et cet appel à réfléchir, à se poser des questions.

Une très belle proposition de la chorégraphe suisse Tabea Martin.

Marie-Françoise Grislin

Représentation du jeudi 23 novembre au Maillon

Premières

La Suite

Barbara Engelhardt, la directrice du Maillon renoue avec la pratique du Festival Premières qui fut créé en 2005 à l’initiative du TNS et du Maillon pour faire découvrir de jeunes metteurs en scène de plusieurs pays d’Europe. De 2005 à 2014, au cours des 9 sessions qui ont eu lieu, le Festival connut un grand succès et permit de rencontrer la jeune scène européenne. Aujourd’hui, avec, une Installation, quatre spectacles, des rencontres et des tables rondes, Le Maillon offre aux spectateurs des occasions de réfléchir à comment se construit le théâtre actuel compte tenu des nouvelles normes qui pèsent sur la production et la diffusion des œuvres.


A l’instar des anciennes propositions de Premières les spectacles sont innovants, originaux, parfois déroutants. Tel fut le cas pour « Sauvez Bâtard » qui nous présente un procès pour le moins déjanté. Signé du metteur en scène belgo-grec Thymios Fountas qui, pour sa première mise en scène nous invite à suivre le parcours d’un personnage, appelé Bâtard, accusé d’un meurtre qu’il ne se souvient pas avoir commis. Certes le cadavre est sur la scène devant ses yeux mais cela n’évoque aucun geste meurtrier de sa part. Ses juges et accusateurs sont de curieux personnages, dont les costumes illustrent leurs caractéristiques, l’un tout en noir se nomme Cafard, un autre Clébard et le troisième Clochard, autant dire des marginaux qui ont du mal à mettre en œuvre ce projet de jugement auquel ils sont sensés participer. Bâtard lui-même en jogging et casquette blanche semble plutôt décontracté, d’ailleurs, ne se dit-il pas poète, et se retire dans sa chambre pendant que les autres s’énervent et disent ne plus rien comprendre. Cafard jette en l’air les feuillets du dossier, ils vont et viennent, grimpent sur l’espèce de rocher derrière lequel ils semblent presque jouer à cache- cache. La situation est loufoque accompagnée d’une musique forte qui souligne une gestuelle débridée, vive mais parfaitement chorégraphiée.

Bientôt un nouveau personnage apparaît, lui pas du tout déguisé, genre beau gosse, élancé sportif c’est Ekart, un peu poseur, se vantant de prendre des cours d’anglais ce qui détonne et amuse dans ce milieu des laissés pour compte. Il tient à faire savoir qu’il n’est pas pédé et n’arrête pas de le répéter à qui veut l’entendre. Mais le voilà qu’il tombe amoureux, chose inattendue et paradoxale, amoureux de Bâtard.

Bâtard va devenir son partenaire de jeu dans cette partie de la pièce où c’est de relation et d’amour même qu’il sera question. Rencontres, déclarations, déclamations effusions, séparations, se déclinent comme les aléas romantiques des aventures amoureuses et cela ne manque pas d’humour.

Le tout étant dit dans un langage à faire frémir les académiciens mais qui est la signature d’un monde en devenir qui ne sait trop sur quoi bâtir son avenir.

Une pièce emblématique de cette distance à prendre vis à vis des institutions, ici la justice, et des préjugés comme la honte d’être pédé, vieille rengaine toujours d’actualité.

Ainsi le loufoque qui surprend et amuse laisse-t-il habilement, par le truchement du jeu dynamique des comédiens soutenu par une musique  très prégnante,  se dessiner  le monde tragicomique des anti-héros.

Représentation du 10 novembre


Ce même soir une autre proposition vient enrichir cette suite de Premières, il s’agit cette fois de voyager vers la Lituanie en compagnie d’images et de musique. Le journaliste, réalisateur de plusieurs films, Karolis Kaupinis offre ici son premier spectacle vivant « Radvila Darius, fils de Vytautas » en s’appuyant sur les archives de la télévision lituanienne des années 1989-1991. Oy voit de jeunes enfants répéter avec application des morceaux dans l’école de musique sous l’œil attentif du maître. Et on assiste à de nombreux débats et rencontres autour des problèmes posés par la nouvelle société, le pays ayant récemment reconquis son indépendance, comme trouver un nouveau nom pour les rues ou les places, agrandir les rues au prix de la coupe de chênes centenaires et pour ainsi dire « sacrés ». Certaines images peuvent passer pour
« historiques « comme ce trou creusé en pleine rue d’où jaillit du pétrole ou cet alignement de futurs mariés sur un banc de la mairie pour un mariage collectif. Pendant que nous suivons avec intérêt et amusement ces images du passé, derrière un rideau transparent quatre musiciens plutôt jazzy accompagnent plein d’élan la diffusion de ces reportages témoins manifestes d’une recherche d’identité.

Représentation du 10 novembre


Ces « Premières » ont inscrit à leur programme la reprise ici au Maillon du spectacle qui fut l’exercice de sortie de l’Ecole du TNS pour les Groupes 46 et 47 en novembre 2022. « La Taïgac court ».
(Voir le compte-rendu dans Hebdoscope de novembre 2022) Des quatre versions présentées alors, de ce texte de Sonia Chambretto, Barbara  Engelhardt a retenu celle d’ Antoine Hespel du Collectif La Volga

On a donc retrouvé cette mise en scène originale qui met en évidence le problème actuel  et crucial du dérèglement climatique et en fait un objet scénique drôle et percutant avec des comédiens très impliqués dans ces rôles de composition, Jonathan Benéteau Delaprairie, Yann Del Puppo, Quentin Ehret, Felipe Fonseca Nobre, Charlotte Issaly, Vincent Pacaud, tous bien décidés à donner une grande portée à l’avertissement qu’ils nous mettent en demeure d’entendre, celui  qui nous place  devant le pire sans que nous en prenions acte . 

Un premier travail qui méritait toute sa place dans ces Premières.

Marie-Françoise Grislin pour Hebdoscope

Représentation du 17 novembre

Radio live-La relève

Un spectacle d’une grande intelligence, très bien construit, montrant combien le journalisme peut être respectueux de la parole d’autrui et comment avec finesse et sensibilité il peut nous la faire connaitre.


©radio live production

Nous voilà immergés pour plus de deux heures dans la réalité des interviews conduites par une vraie journaliste Aurélie Charon qui se présente d’emblée comme telle, productrice à France -culture et qui nous révèle d’entrée de jeu d’où vient ce spectacle et comment il est construit.

D’abord il y a, dès 2011  avec Caroline Gillet, des documentaires sur la jeunesse diffusée à la radio (France Inter et France culture) puis en 2013 le désir de mettre en contact les jeunes avec lesquels des liens s’étaient créés et de faire avec eux une sorte d’émission en public intitulée « Radio live » pour montrer combien ces jeunes gens rencontrés dans différents pays du monde étaient plein de dynamisme, d’engagement, ayant dû souvent surmonter des situations difficiles, voir traumatisantes. L’étape actuelle intitulée
« La relève » veut faire parler aussi les jeunes générations.

Un dispositif scénique simple et pertinent évoque un studio d’enregistrement, (Alix Boillot). Côté jardin, à une petite table, un peu en retrait et dans l’ombre ont pris place les deux jeunes gens auxquels la journaliste posera des questions, autre lieu, côté cour,  celui où la musicienne et chanteuse Emma Prat s’est installée avec sa guitare électrique, plus en avant la table où Amélie Bonnin fait ses dessins, les projette ainsi que les photos sur les écrans dont un immense en fond de scène ; et sur le devant du plateau une grande télé. Sur un petit bandeau lumineux défilent des renseignements, des réflexions, comme celle-ci « En silence tout peut arriver ».

Le premier à s’avancer sur le plateau c’est Yannick Kamanzi qui commence par tracer au sol avec du scotch jaune les contours du Rwanda, son pays natal, désigner les pays frontaliers dont le Congo, précisant que c ’est sur cette frontière qu’il est né, ce qui le fait douter de son identité de rwandaise.

Peu à peu, au fur et à mesure des questions posées judicieusement par Aurélie son histoire se révèle avec le problème inévitable posé par le génocide qui a eu lieu avant sa naissance en 1994 et auquel sa famille a échappé n’étant pas présente alors dans le pays.

Cependant, cet événement dramatique dont on ne lui a pas parlé pour le préserver, l’a bien sûr rattrapé.  Sur l’écran est projeté le paysage montagneux et verdoyant du pays, sur la télé, le salon, où, dit-il, il est devenu lui-même. Ainsi les images contextualisent-elles les paroles. Cette méthode sera utilisée avec à-propos tout au long de la représentation. Pendant qu’apparait le visage de sa sœur adulte, il se met à danser.

Le principe du spectacle étant de faire se croiser la vie de différents jeunes gens, ce soir-là, c’est Hala, une jeune syrienne qui va venir répondre aux questions d’Aurélie et converser avec Yannick.

Hala trace sur le sol la carte du Moyen-Orient puis nous apprenons que sa famille est Alaouite, une communauté mal acceptée en Syrie et que son père opposant est allé en prison parce qu’il avait mis le feu à une école lui a-t-on dit, évidemment faux ! Il est opposant politique à Hafez el-Assad et c’est pour cela qu’il est en prison.

De son côté Yannick s’interroge sur le pardon car il a fini par apprendre que durant le génocide sa grand-mère a été tuée par les Tutsis et demande « où était Dieu pendant ce temps ? ».

C’est alors qu’il entame un magnifique solo de danse dans lequel avec une expressivité bouleversante il  montre avec son corps tout ce qu’il a appris et ressenti de l’horreur du génocide.

Ses révélations, sur son parcours, chacun est amené à les formuler grâce au questionnement plein de bienveillance et de curiosité de la journaliste. Elles sont accompagnées et ponctuées par les chants entonnés par la musicienne, par la projection de dessins réalisés par la dessinatrice et  par les photos de leur famille. On y verra la grande sœur de Yannick, sa mère, lui-même, enfant serré contre son père qui vient enfin d’accepter qu’il devienne danseur.

On y rencontrera les sœurs d’Hala et leur mère pour apprendre qu’après son retour d’Egypte où il avait donné une conférence sur les minorités leur père a été une nouvelle fois arrêté, torturé et qu’il en est mort. La décision de partir a été prise alors par toutes les trois, leur mère décidant de rester par esprit de résistance. Deux d’entre elles sont actuellement à Lyon.

IIlustration du « live » une jeune fille surgit sur le plateau et souligne à quel point il est important de changer de pays, nous apprenons qu’elle vient d’Ukraine et sera présente dans une des prochaines représentations.

Et puis cette photo de Sam le petit cousin de Yannick, prise lors du voyage de ce dernier dans son pays. Sam a 10 ans et on voit son interview filmée et projetée sur l’écran. Les yeux tournés vers le ciel et réfléchissant il dit qu’il faut vivre et se tourner vers l’avenir. Il est l’incarnation ce cette « relève » qui met en rapport plusieurs générations avec leurs questionnements et les réponses qu’ils font à la vie.

La radio et la scène deviennent de formidables lieux de rencontre et d’échange et nous en avons été des témoins très touchés.

La série se poursuit avec d’autres intervenants jusqu’au 18 novembre au TNS Hall Grüber

Marie-Françoise Grislin pour Hebdoscope

Représentation du 7 novembre au TNS

Oui

D’après Thomas Bernhard au TNS

Pour ce texte magnifique et émouvant du grand écrivain autrichien il fallait pour le porter, le faire vivre un grand acteur. Qui, mieux que Claude Duparfait pouvait incarner ce personnage sensible, excessif, bouleversé par son vécu et bouleversant par le récit qu’il vient partager avec nous spectateurs désignés comme destinataires.


Assis sur une simple chaise, un livre à la main, un grand sac poubelle à proximité, c’est dans ce décor minimaliste, laissant toute la place  au comédien  que celui-ci entame sa prestation. Il lit  un texte extrait des aphorismes de Schopenhauer à propos de la proximité, de la bonne distance, prenant l’exemple des  porcs-épics qui cherchent à se rapprocher pour avoir chaud mais qui, s’ils le font de trop près se piquent et de trop loin ont froid. Une histoire  emblématique de celle qui va nous être rapportée.

© Jean-Louis Fernandez

Il est ce narrateur qui tient à revenir sur un épisode qui a notoirement marqué sa vie. On est en quelque sorte après la catastrophe, il s’agit de se remémorer les faits, les circonstances. Cela va s’effectuer sous nos yeux, sans pathos mais non sans émotion. C’est justement toute cette capacité de Claude Duparfait à saisir et à montrer par sa gestuelle, ses mains qu’il presse l’une contre l’autre ou dans lesquelles il enfouit son visage, ses sursauts, ses regards qu’il pose sur nous, pour exprimer le tourment qui habite le narrateur au  souvenir de certains moments, ceux passés avec la jeune femme  appelée « La Persane » rencontrée quelques mois plus tôt chez l’agent immobilier Moritz, ce jour où, se sentant devenir fou, ll était allé chez ce dernier et s’était livré à une débauche de confidences sur son état de santé mentale.

Tout avait commencé là, dans le bureau de Moritz,  où un couple, les Suisses, était venu pour parfaire l’achat d’un terrain réputé invendable car trop humide et mal situé. L’homme, célèbre comme constructeur de centrales électriques s’étant entiché de ce lieu voulant y faire construire une maison pour y  passer sa retraite. Le narrateur dit qu’il fut surpris d’un tel choix mais surtout du silence de sa compagne, « La Persane ».  Devinant le désarroi de celle-ci il lui propose une promenade dans la forêt de mélèzes proche du village. Ils en effectueront plusieurs et finiront par se rendre compte qu’ils partagent la même passion pour le philosophe Schopenhauer et pour le compositeur Schumann mais aussi que le même mal de vivre les tourmente.

Prenant peu à peu conscience qu’ils se sauvent mutuellement, peut- être justement en raison de cela et, paradoxalement ils s’éloignent l’un de l’autre puis ne se voient pratiquement plus et en arrivent à une espèce de détestation. Un déséquilibre se fait jour, lui, se sentant capable de reprendre ses travaux scientifiques, elle, sombrant dans la solitude et la désespérance qui vont la conduire au suicide, acte évoqué un jour par lui sous forme d’une éventualité, d’une question à laquelle, après hésitation, elle avait répondu « oui ».

Dans cette mise en scène finement conduite par Célie Pauthe,  « La Persane » nous est révélée dans  des séquences filmées où le narrateur est vu en sa compagnie, marchant côte à côte dans la forêt de mélèzes, silencieux ou devisant, assis sur un tronc d’arbre.  Un jour, c’est là qu’elle lui révèle sa vie de femme exilée qui a délaissé ses études pour se consacrer à son compagnon qu’elle a aidé à devenir ce brillant constructeur de centrales qui maintenant veut se débarrasser d’elle et l’abandonne dans ce pays hostile aux étrangers. L’actrice iranienne Mina Kavani tient ce rôle avec humanité, sensibilité se montrant d’abord discrète, attentive puis devenant plus expansive avant de se replier sur elle-même et d’entamer le rejet de celui qu’elle aurait pu prendre pour un ami, lui adressant de graves reproches. La comédienne filmée parfois en gros plan sait parfaitement montrer ces changements d’attitudes et de postures.

Le comédien regarde ces scènes qui sont comme la mémoire vive du narrateur qui a vécu ces moments, se les remémore avec une intense émotion et il joue son visage tendu, son accablement qui le fait se mettre à genoux ou s’écrouler sur le plateau, nous rendant témoins directs de la tension dramatique que la rencontre de ces deux êtres a suscitée. Nous retrouvons dans ce spectacle simple et intense l’écriture fascinante de Thomas Bernhard qui plonge dans la complexité de l’humain, y décèle la désespérance et son possible dépassement par la rencontre avec l’autre si l’on accepte de cheminer avec lui.

Marie-Françoise Grislin pour Hebdoscope

Représentation du 24 octobre

En salle jusqu’au 28 octobre