Archives par mot-clé : Actes Sud

Le livre à emmener à la plage

Robert Olen Butler, L’appel du fleuve  

Deux frères que la guerre du Vietnam a séparés reprennent contact à l’occasion de l’hospitalisation de leur
père. Robert, devenu prof de fac, y était
tandis que son frère Jimmy a fui au
Canada pour échapper à cette folie. Les
deux frères sont assaillis de souvenirs,
de cauchemars et analysent leur
existence au prisme de cet évènement
qui les a irrémédiablement changés et a
fait exploser leur famille.

Avec la maestria qui est la sienne, l’auteur d’un doux parfum d’exil
(Prix Pullitzer 1993) nous entraîne au plus profond de l’âme
humaine, là où se nichent le courage et la culpabilité de chacun.
L’exploration est tantôt magnifique, tantôt pathétique. Au fil des
pages, Robert et Jimmy descendent lentement vers ce fleuve qui
charrie les existences, qui fait de nous des hommes de chair et de
passions, vers ce fleuve d’une nation au bord duquel chaque
citoyen s’assoit face à sa conscience. Certains y contemplent leur
reflet. D’autres y sombrent. Mais tous se valent semble nous dire
Robert Olen Butler.

Par Laurent Pfaadt

Chez Actes Sud, 269 p.

L’humanité du bout du monde

Guelassimov © George Seguin

Andrei Guelassimov signe un
nouveau roman très réussi

Un Gavroche soviétique qui fait les
400 coups dans sa ferme et un
prisonnier japonais qui conte
l’histoire millénaire de son pays
lointain. Voici les deux personnages
principaux du nouveau roman
d’Andrei Guelassimov, l’un des
auteurs les plus en vue de la
nouvelle littérature russe. Deux
personnages que tout sépare au
demeurant et qui pourtant sont
voisins dans cette Sibérie extrême-orientale.

Le jeune Petka, fasciné par la guerre et ses avions qui survolent sa
maison, et le médecin autodidacte Hirotaro Miyanaga enfermé dans
ce camp de prisonniers japonais nous racontent tous les deux cette
guerre oubliée d’Extrême-Orient, loin du continent européen.

Avec son écriture épique, le roman décrit merveilleusement, à
travers ces deux personnages, une guerre fantasmée. Celle-ci se
déroule à la fois dans les yeux d’un enfant mais également en secret
dans les cahiers d’Hirotaro, descendant d’un fameux samouraï. Les
chars T34 y côtoient les shoguns et les samouraïs.

On comprend alors que Petka et Hirotaro agissent pour exister,
pour ne pas être victime de cette aliénation dans laquelle toute
guerre enferme. Les bêtises de Petka sont autant de mains tendues
vers ces grands-parents qui représentent sa seule famille, lui, le «
bâtard » qui n’a pas de père. Les mots d’Hirotaro tracent un chemin
imaginaire vers ses enfants dont il se plaît à imaginer leurs
occupations, leurs vies, dans ce Japon prêt à recevoir l’apocalypse
car la guerre n’est pas encore achevée et les Américains n’ont pas
encore lâché leur bombe atomique sur cette Nagasaki servant de
décor au récit d’Hirotaro. On assiste avec tristesse à cette quête
sans espoir, celle de cet homme qui tente, via son récit, de préserver
un lien avec sa famille vouée à mourir et dont il ignorera la
disparition après l’explosion de la bombe, le 9 août 1945. Chez
Guelassimov, la vie et la mort se croisent en permanence. Vivre
malgré la mort, écrire pour ne pas mourir, vivre pour écrire.

Quête des origines, réflexions sur ce monde à venir que la bombe
atomique viendra bouleverser, les dieux de la steppe parlent de tout
cela avec brio.

Laurent Pfaadt

Andrei Guelassimov,
les dieux de la steppe,
Chez Actes Sud, 2016

Le livre du mois

svetlanaLa fin de l’homme rouge

La sortie en poche de l’ouvrage de
Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de
littérature 2016, permet de pénétrer
au cœur du système soviétique.
L’auteur y dissèque avec brio ce
fameux « Homo sovieticus », cet
homme nouveau ainsi que le
basculement de la société soviétique
dans l’ère du libéralisme incontrôlé. A
travers les témoignages de gens
ordinaires, elle montre l’atomisation
d’un peuple passé d’une idéologie à une autre.

Svetlana Alexievitch nous dépeint ce basculement brutal entre deux
systèmes politiques que tout opposait mais qui au final se
ressemblent tellement car ils ont voulu tous les deux faire table rase
du passé et créer un homme nouveau. Livre choral, la fin de l’homme
rouge
se fait le porte-parole de ces milliers d’êtres humains qui ont
vu leur vie et leur histoire bouleversé, passant d’un totalitarisme à
un autre.

Laurent Pfaadt

Svetlana Alexievitch,
La fin de l’homme rouge,
Babel, Actes Sud

Le retour du space-opera

Premier tome d’une nouvelle saga de science-fiction appelée à faire date.

 Léveil-du-Léviathan

Avec ce premier tome de 600 pages d’une saga qui s’annonce monumentale (on annonce déjà neuf tomes), James S.A. Corey renoue avec un genre quelque peu délaissé et qui pourtant a fait la gloire de la science-fiction aussi bien en librairie qu’au cinéma, celui du space-opera. Il y a évidemment les indépassables, les  de Van Vogt et surtout Fondation d’Isaac Asimov côté livres et bien entendu Star Wars dont annonce pour 2015 un nouvel opus. Et certains ont depuis longtemps qualifié ce genre de SF de vieillotte, de dépassé pour ne jurer que par le steampunk ou Matrix.

L’éveil du Leviathan vient démontrer qu’il n’en est rien. Une fois de plus, la recette est bien suivie. Deux inconnus (Holden un capitaine en second d’un vaisseau de commerce et Miller, un flic) qui n’auraient jamais dû se croiser vont devoir unir leurs destins pour sauver celui de la galaxie (qui s’arrête au système solaire tel que nous le connaissons). Car Holden a découvert dans un vaisseau à l’abandon, le Scopuli (on reprend ici le thème du secret et de la conspiration) des informations qui mettent en péril la paix du système solaire et les périls à venir (ce Leviathan qui se réveille) tandis que Miller a remonté les traces d’une jeune femme disparue jusqu’à ce fameux vaisseau.

Le Scopuli constitue ainsi la clé de voûte d’une intrigue qui, si elle se veut classique avec l’écheveau des histoires personnelles et de la géopolitique interplanétaire avec son pouvoir en place, ses rebelles, ses frontières (la connaissance des planètes du système solaire) et ses mondes inexploités, fonctionne toujours aussi bien. A mesure que l’on tourne les pages, on pénètre dans l’intrigue et dans les divers vaisseaux à travers cette quête en construction et cette guerre en gestation qui ne font qu’exciter la curiosité des lecteurs assidus ou novices de ce genre littéraire mais qui en redemandent toujours encore.

Car, à la manière de Star Wars, la science-fiction n’est là dans cet ouvrage que pour habiller de costumes et d’histoires fantaisistes, des sentiments humains intemporels nés de la tragédie grecque et du récit homérique que sont l’amour, la vengeance, l’héroïsme ou l’homme face à son destin. Un auteur comme Dan Simmons (Ilium) par exemple, a su parfaitement exploiter ces thèmes en transposant la guerre de Troie à la science-fiction.

The Expanse va très vite devenir un classique à ranger au côté de ses brillants aînés dans les bibliothèques et mais également une série à succès. Car déjà la télévision s’est penchée sur cette saga et projette d’en faire une série. Il faut dire que sous le pseudonyme de James S.A. Corey se cache deux auteurs : Daniel Abraham et Ty Franck. Ce dernier a puisé son inspiration auprès de son maître dont il est l’assistant et qui n’est autre que George Martin, l’auteur de Game of Thrones. Tout est dit.

James S.A. Corey, The Expanse, L’éveil du Leviathan, Actes Sud, 2014.

Par Laurent Pfaadt

Edition hebdoscope 1010, septembre 2014