Retrouvailles berlioziennes

Le compositeur français était à l’honneur du concert de l’orchestre philharmonique de Strasbourg

copyright Grégory Massat

On aurait dit une réunion de famille. Car entre Berlioz, le chef
d’orchestre John Nelson et le ténor américain Michael Spyres, la
relation est tellement forte que l’on peut aisément parler de
communion. Ayant gravé ensemble plusieurs disques de référence
dont les Troyens et la Damnation de Faust chez Erato, John Nelson et
Michael Spyres ont ainsi retrouvé dans la capitale alsacienne leur
compositeur favori.

Avec l’ouverture de Béatrice et Bénédict, emprunte à la fois de
légèreté et de fougue, la chef a donné le ton. Le ténor américain
pouvait ainsi entrer en scène. Ses Nuits d’été aux accents tantôt
bucoliques, tantôt ténébreux et formidablement accompagnés par
des cordes très inspirées, ont tracé un sentier qui est passé par
champs et cimetières. Avec sa voix souvent qualifiée de baritenor,
Michael Spyres conduisit le spectateur dans une promenade au
milieu de paysages italiens tout droit sortis de Shakespeare.

Au détour de l’un d’entre eux, soufflait un vent, celui de l’alto de
Timothy Ridout. Avec un Harold en Italie de toute beauté, l’altiste
britannique de vingt-six ans dont le nom devrait très vite s’imposer
sur les grandes scènes européennes aux côtés des Zimmermann et des Tamestit, a d’emblée captivé son auditoire grâce à un toucher
unique mis au service de l’incroyable musicalité de son instrument.
John Nelson, amiral aux commandes d’un vaisseau philharmonique
qu’il connait bien pour l’avoir dirigé lors de batailles homériques ou
face au diable a, quant à lui, été, une fois de plus, impérial dans cette
œuvre majeure du répertoire pour alto.

Le public était-il préparé à cet Harold en Italie de grande classe ?
Probablement pas. Ceux qui avaient quitté la salle à l’entracte en
furent donc pour leurs frais. Le jeu proprement ensorcelant de
Ridout s’est fondu à merveille dans un orchestre qui lui offrit, en
retour, quelques dialogues de toute beauté notamment avec la
sublime harpe de Salomé Mokdad. Au milieu de ce paysage sonore,
l’alto a ainsi tracé une palette d’ombres et de lumières. Comme un
aigle aux ailes de feu surgissant du crépuscule et de l’arrière de la
salle comme il est de coutume dans cette oeuvre, Timothy Ridout a
transcendé Berlioz avant de délivrer un Hindemith de toute beauté,
pour le plus grand bonheur de spectateurs conquis.

Par Laurent Pfaadt

A écouter :

Michael Spyres, Baritenor, Orchestre philharmonique de Strasbourg, dir. Marko Letonja, Erato
Chez Warner Classics

Timothy Ridout, Britten, Vaughan Williams, Martinu, Hindemith, Orchestre de chambre de Lausanne, dir. James Philipps
Chez Claves records

Mon père, ce salaud

A travers le procès littéraire d’un fils à son père, Niklas Frank
ravive une réflexion sur la responsabilité des Allemands face aux
crimes du Troisième Reich et à leur banalisation. Fascinant.

Rarement on a vu charge plus violente d’un fils à l’égard de son père.
Et pour cause, le père n’est autre que Hans Frank, haut responsable
du Troisième Reich, gouverneur général de la Pologne, responsable
de la mort de millions de personnes et à ce titre, jugé et exécuté par
le tribunal de Nuremberg en octobre 1946. Pourtant, la réaction du
fils n’apparaissait pas forcément évidente comme le rappelle
Philippe Sands, l’auteur de Retour à Lemberg et de la Filière (Albin
Michel, 2017 et 2020) dans la préface de cet ouvrage :« Moi qui avais
grandi du côté opposé de l’histoire, je me trouvais confronté à une réalité
différente de la mienne : que signifie d’être l’enfant d’un homme pendu
pour avoir tué quatre millions d’êtres humains ? »

Niklas Frank a très vite balayé les doutes de l’avocat. L’essai
biographique qu’il livre sur son père, le suivant presque semaine
après semaine, s’appuyant sur un nombre impressionnant
d’archives, d’entretiens et de données, laisse le lecteur un peu sonné
devant les uppercuts qu’il lui assène ainsi qu’à sa mère, complice de
ce crime. Quelques libertés sont parfois prises avec le récit lorsqu’il
reconstitue certaines scènes, notamment celle de la convocation de
son père dans le train particulier du Reichsführer SS Heinrich
Himmler, mais elles servent avant tout un récit où Niklas Frank
tente, en vain, de convoquer une morale sur laquelle, il aurait pu
construire sa vie de fils. « Le craquement de ta nuque, m’a évité une vie
foutue, comme tu m’aurais empoisonné la cervelle avec tes conneries.
C’est ce qui s’est passé pour la majorité silencieuse de ceux de ma
génération qui n’ont pas eu la chance que leur père soit pendu » écrit
ainsi Niklas Frank.

Mais surtout, à travers la figure de son père, Niklas Frank interroge
la conscience d’une nation qui s’est fourvoyée dans le plus abjecte
des crimes. Il tend ainsi à l’Allemagne, de ses dirigeants au simple
citoyen un miroir dans lequel chacun, Allemand ou pas d’ailleurs,
peut se contempler et dans lequel l’histoire d’un pays doit s’analyser.
« Tu aimais les animaux, de cet amour à l’allemande qui préfère égorger
les hommes plutôt que les moutons et, avec la juste indignation du petit-
bourgeois » écrit-il. Sous couvert d’un Hans Frank souvent pathétique
et d’une haine rarement contenue, ce livre est bouleversant car il
nous interpelle tous sur notre capacité potentielle à devenir un
monstre, comme l’a d’ailleurs montré l’histoire récente au Moyen-
Orient. Encore une fois, revenons à la préface de Philippe Sands :
« C’est un ouvrage porteur d’une mémoire – plus nécessaire que jamais –
de ce qui se passa lorsque toutes les barrières tombèrent, et qu’un homme
de pouvoir manque de ce que Niklas appelle « le courage civique ».

Niklas Frank l’assure, il garde toujours sur lui la photo de son père.
Celle de son cadavre à Nuremberg. Pour ne pas oublier. Comme un
fils pourrait le faire. Comme une nation devrait le faire. La mémoire,
toujours. Un livre à mettre entre toutes les mains, surtout entre
celles des plus jeunes.

Par Laurent Pfaadt

Niklas Frank, Le père, un règlement de comptes, Préface de Philippe Sands, traduit de l’allemand par Corinna Gepner
Aux édition Plein jour, 384 p.

Le baiser de la reine

La soprano polonaise Aleksandra Kurzak signe un merveilleux disque consacré à Mozart

On ne présente plus Aleksandra Kurzak, l’une des plus belles voix du
moment et compagne du ténor Roberto Alagna avec qui elle
triomphe dans le monde entier. Mais, à chaque fois, à chaque note, à
chaque concert, on tombe sous le charme de cette tessiture si
singulière, emprunte à la fois de noblesse et de raffinement.

Ce nouveau disque consacré aux héroïnes de Mozart, de la Flûte
enchantée à l’Enlèvement au sérail en passant par Cosi fan Tutte ou
Zaïde, transpose littéralement l’auditeur dans cet univers mozartien.
Et l’alchimie opère instantanément. Avec sa facilité incroyable de
jouer de son amplitude vocale, passant aisément sur les ut et les
contre-ut, Aleksandra Kurzak n’abuse pas pour autant de son talent.
Pas de démonstration donc, ce qui est fort appréciable. Ses
mélodies, parfaitement secondées par le Morphing Chamber
Orchestra avec qui le dialogue est parfait, semblent écrire une
histoire, raconter quelque chose. Pas besoin d’imposer son pouvoir
pour l’exercer semble nous dire la soprano. Avec ce disque
merveilleux, Aleksandra Kurzak nous couvre ainsi de baisers.
Royaux pour l’occasion.

Par Laurent Pfaadt

Aleksandra Kurzak, Mozart Concertante,
Morphing Chamber Orchestra
Chez Aparté

Des dynasties gravées dans le marbre

Dans la cadre de « la sculpture 18e », deux expositions mettent en lumière l’incroyable rayonnement de la sculpture lorraine

Neptune : détail de Neptune calmant la tempête, Lambert Sigisbert Adam, Musée du Louvre
Stanislas : détail de Stanislas Leszczynski, biscuit de porcelaine, manufacture de Paul-Louis Cyfflé, Palais des ducs de Lorraine

Stanislas est de retour. Chez lui. Dans ce château de Lunéville, ce
« Versailles lorrain » qu’il a transcendé. Voilà ce que le visiteur
ressent en contemplant la magnifique statuette en biscuit de
porcelaine à l’effigie de l’ancien roi de Pologne tirée de la
manufacture Cyfflé. Mais dès avant l’arrivée de Stanislas
Leszczynski, les ducs de Lorraine ont très vite compris que la
sculpture constituait un outil de propagande et de prestige qu’ils
s’évertuèrent à décliner sur les murs, dans les jardins et les
appartements. En témoigne ainsi ce très beau buste en terre cuite
du duc Léopold par Jacob Sigisbert Adam. Chez Léopold « l’image de
la jeunesse du souverain vêtu de la cuirasse du chef de guerre sert l’idée
d’un pouvoir conquérant » écrit Thierry Franz, responsable du musée
du château de Lunéville et commissaire de l’exposition dans le très
beau catalogue qui accompagne cette dernière. A la cour, les ducs
convièrent un certain nombre d’artistes pour donner corps à cette
ambition. Ils se nommèrent François Dumont et Germain Boffrand
et laissèrent quelques traces indélébiles comme ce formidable Titan
foudroyé du musée du Louvre.

Le duc Stanislas amena la rocaille, ce goût du mouvement magnifié
par le duo Barthélémy Guibal- François Héré à nouveau réuni pour
l’occasion. Ici, dans les jardins avec cette magnifique statue d’Apollon
ou ces fontaines de métal, làdans les appartements comme en
témoigne le magnifique miroir de la duchesse Elisabeth-Charlotte
d’Orléans, la sculpture servit les fastes du quotidien et installèrent
les sculpteurs lorrains au firmament de la statuaire française.

Parmi eux, Jacob Sigisbert Adam, patriarche d’une dynastie qui allait
rayonner sur l’Europe. Ses descendants, réunis dans la magnifique
exposition du musée des Beaux-Arts de Nancy organisée en
partenariat avec le musée du Louvre avec plus de cent sculptures,
invite le visiteur à un voyage à travers l’Europe des Lumières, de
Versailles à Potsdam en passant par Berlin et Rome.

C’est véritablement le fils de Jacob Sigisbert, Lambert Sigisbert qui
allait inscrire les Adam au panthéon de la sculpture française en
participant notamment au concours de la fontaine de Trevi organisé
par le pape Clément XII en 1730 et en réalisant un bas-relief dans la
chapelle du souverain pontife dans l’église Saint-Jean-de-Latran à
Rome. L’art de Lambert Sigisbert, profondément imprégné du
Bernin, transcende littéralement le marbre. Ses visages sont
marqués par de petites lèvres, de grands yeux et par ces muscles
tendus comme chez son Neptune calmant la tempête, l’une des plus
belles pièces de l’exposition. On reste fasciné par tant de génie,
s’attendant à tout instant à voir le dieu de la mer détourner son
regard vers nous. Son fétichisme pour les chevelures – qui restera une des marques de fabrique de la famille – ou ces drapés gonflés
par le vent dénotent une technicité assez remarquable. Comme à
Lunéville, des pièces exceptionnelles, issues de collections
prestigieuses ou jamais montrées, notamment L’Agonie du Christ au
jardin des Oliviers ou La Nativité du carmel Sainte-Thérèse de Créteil
viennent ravir les yeux du visiteur.

Les successeurs de Lambert Sigisbert sauront faire fructifier cet
héritage. Ses deux frères, Nicolas Sébastien Adam qui réalisa le
monument funéraire du duc Stanislas aujourd’hui visible dans
l’église Notre-Dame-de-Bonsecours, et dont l’exposition présente le
très beau Prométhée déchiré par un aigle ainsi que François Gaspard,
premier sculpteur à la cour de Frédéric II de Prusse, qui participa
notamment au chantier du bassin de Neptune de Versailles et
compléta les sculptures offertes par Louis XV au roi de Prusse pour
son château de Sans-souci demeurèrent fidèles à la tradition
sculpturale familiale avec leurs beaux drapés soufflés. La dernière
réalisation de François Gaspard, la très belle Minerve de 1760,
atteste ainsi de son incroyable talent.

Claude-Michel dit Clodion, peut-être le plus connu des Adam, resta les compositions mythologiques. Formé auprès de Jean-Baptiste
Pigalle, celui qui comptait quelques grands personnages de la cour
parmi ses protecteurs et auteur de la fameuse statue de
Montesquieu, laisse dans cette exposition quelques témoignages
remarquables dont le très beau relief en marbre de La Marchande
d’Amours ou Le fleuve Scamandre desséché par les feux de Vulcain qui le
rattache indubitablement à ses ancêtres.

« Vous vivrez toujours et votre ouvrage sera immortel » avait dit le roi
Fréderic du Danemark à Nicolas Sébastien Adam. Avec ces
remarquables expositions, il faut en convenir : le souverain danois
avait raison.

Par Laurent Pfaadt

La sculpture en son château. Variations sur un art majeur,
Château de Lunéville
jusqu’au 9 janvier 2022

Les Adam, la sculpture en héritage, Musée des Beaux-Arts
de Nancy
jusqu’en 9 janvier 2022

Candide

Œuvre moins connue que son West Side Story, Candide, opérette en
deux actes, relate, comme son nom l’indique les aventures du héros
voltairien. Sorte de grand gâteau à la crème, très sucré, tirant ses
influences à la fois de l’opérette à la française et notamment
d’Offenbach mais également du bel canto et de Chostakovitch,
l’œuvre a connu un échec retentissant lors de sa création en 1956.
Enregistré à l’occasion de l’année Bernstein, cette nouvelle version
permet quelque peu de réviser notre jugement.

Pour l’occasion, le London Symphony Orchestra (LSO) sous la
conduite de l’expérimentée cheffe d’orchestre américaine Marin
Alsop, a joué le jeu de la friandise. Exploitant merveilleusement la
dimension burlesque de l’œuvre pour en tirer une interprétation
haute en couleurs, Marin Alsop laisse l’orchestre londonien respirer
afin d’éviter l’indigestion. L’écoute en est plus plaisante, les
chanteurs prenant dans cette douceur toute leur place. Leonardo
Capalbo apparaît très convaincant en Candide tandis que Jane
Archibald offre une incroyable prestation en Cunégonde,
virevoltante dans « Glitter and be gay ». Sans oublier évidemment la
toujours pétillante Anne-Sophie Otter brillante en Old Lady et dont
le « I am Easily Assimilated » restera certainement dans toutes les
têtes.

Par Laurent Pfaadt

Leonard Bernstein, Candide, London Symphony Orchestra,
dir. Marin Alsop,
LSO label

Mahmoud ou la montée des eaux

C’est ce qui s’appelle un petit bijou littéraire. Sur le lac el-Assad qui a
recouvert la ville de son enfance lors de la construction du barrage
de Taqba en 1974, un vieil homme, ancien professeur de lettres et
poète, se souvient de sa vie passée, des êtres qu’il a aimés, de ce pays
qui a lentement sombré dans le chaos. L’homme, Mahmoud Elmachi,
a, comme le rappelle l’auteur, perdu « le buisson de lumière de son
cœur ». A ses côtés, dans une langue magnifique qui s’apparente à
une sombre mélopée, le lecteur chemine dans une ruine immense,
celle d’une Atlantide moderne, celle d’un pays tantôt noyé, tantôt
carbonisé avec ses objets épars, ses êtres disparus qui hantent ce
monde souterrain comme des spectres qui ne parviennent pas à
trouver le repos, comme Sarah, sa femme qui s’adresse, d’outre-
tombe, à lui.

Dans ce lac où il s’enfonce comme à travers un miroir, Mahmoud
revoit sa vie d’avant. Celle d’avant la prison, celle d’avant la mort des
enfants. Dire les noms de ceux qui nous sont chers permet de ne pas
les condamner à l’oubli, de ne pas les enfouir dans les abysses du lac,
là où résident les odeurs, là où se répand la musique de Verdi nous
dit Antoine Wouters. Car c’est bien de mots dont il est question. On
écrit pour se souvenir, d’un temps où la poésie pouvait briser le rire
des tyrans, d’un temps où une chanson de Farid El-Atrache dans
cette scène avec Elias qui vous prend aux tripes, pouvait clouer le
bec à la barbarie. « Ils ont ri, car ils rient toujours à la fin de l’histoire et
c’est pourquoi l’histoire doit être contée » écrit ainsi l’auteur. Ecrire les
mots, les dire, c’est brandir notre liberté face au rire sardonique des barbares de Daech ou des meurtriers de Hama. Mahmoud ou la
montée des eaux, récent prix Marguerite-Duras est ainsi une
formidable ode à la liberté.

Les tragédies génèrent souvent des œuvres magnifiques. Dans cette
Syrie recouverte d’une mer de sang, les mots d’Antoine Wouters
sont plus qu’un radeau. Plus qu’une barque. Ils sont un phare, celui
qui guident les porteurs de liberté, celui qui ressuscite les victimes
de l’oppression, celui qui place dans leurs poings serrés quelques
fragments de poésie. Des poings qu’aucun tyran ne pourra jamais desserrer.

Par Laurent Pfaadt

Antoine Wouters, Mahmoud ou la montée des eaux,
Chez Verdier, 144 p.

Freda

Un film de Gessica Généus

© Nour Film

Très populaire à Haïti, Gessica Généus, met son talent au service
de son pays où elle est restée vivre quand ceux qui le peuvent
choisissent la fuite. Comédienne, chanteuse, elle a créé sa propre
société de production et réalisé une série de portraits de grandes
figures contemporaines de la société haïtienne ainsi que Douvan
jou ka leve (Le jour se lèvera) (2017), lauréat de nombreux prix et
projeté dans le monde entier. Freda raconte par le biais de la fiction,
et en langue créole, le destin de femmes qui se battent pour leur
survie, chacune à sa manière.

La maman s’appelle Jeannette et elle tient une toute petite épicerie
à Port-au-Prince, dans un quartier populaire où les dommages
causés par le séisme de 2007 sont encore visibles. Elle a trois
enfants, Moïse, Esther et Freda. Moïse n’a qu’un rêve, émigrer au
Chili. Sa sœur Esther, la belle Esther, fréquente tout homme qui peut
lui donner de l’argent, le pasteur puis un homme d’affaires, incarnation du pouvoir corrompu qui règne à Haïti. Peu importe
pour Esther, il la demande en mariage et elle l’épouse. Dure sera la
désillusion ! Quant à Freda, double de Gessica Généus, elle assiste à
l’état de déliquescence du monde où elle a grandi et où un avenir
meilleur est difficile à imaginer. Le film a été projeté dans un quartier
cossu de Port-au-Prince avec un appel de fonds pour aider la
population démunie, une projection chargée d’émotion. Le film a été
tourné en 2019 et n’aurait pu l’être sans la protection des habitants
des quartiers où la réalisatrice a posé sa caméra et qu’elle connaît
bien pour y avoir elle-même grandi

Avec un regard proche du documentaire, mêlant des images
d’archives de manifestants descendus dans la rue, en 2017, pour
réclamer de meilleurs salaires et une baisse des taxes, le film a été
tourné à hauteur d’hommes, de femmes plutôt, avec une restriction
du champ à l’image de l’espace étroit dans lequel évoluent les
personnages et qui renvoie à la réalité du pays. Une chambre
porte les stigmates de la violence qui s’est jouée avec un mur en
parpaings mal ajustés, l’échoppe de Jeannette est si petite que l’on y
tient debout avec peine et elle donne sur la rue où les femmes
sortent leur chaise en plastique pour s’y asseoir et faire salon.
« Nous ne vivons pas à l’intérieur de nos maisons d’abord parce qu’il
y fait trop chaud et qu’il n’y a pas l’espace suffisant. Du coup nous
vivons dehors. C’est notre culture. C’est pour cela que la caméra est
souvent de l’autre côté de la rue quand nous filmons la maison de
Jeannette. Parce que dans notre pays, il y a toujours quelqu’un
d’assis en face de chez vous et qui vous regarde. On observe les
voisins, nous sommes un peu intrusifs, il n’existe pas de réelle
intimité… » Même l’océan est filmé de très loin, comme une
échappée inatteignable. Et les paroles de la chanson d’Aznavour que
fredonne Freda résonnent pleines d’ironie : « II me semble que la
misère serait moins pénible au soleil. »    

Mère courage, femmes sacrifiées dans une société où l’homme règne
en potentiel prince charmant tout puissant et qui use des femmes
comme d’objets de plaisir, particulièrement celles à la peau claire. 
Elles sont les plus convoitées et abusent de crèmes blanchissantes
comme le fait Esther. Gessica Généus porte un regard sans
concession sur la société haïtienne patriarcale et il est glaçant,
cependant que les artistes souffrent de leur condition. Esther
comme Freda ont un petit ami artiste, l’un est chanteur et l’autre
artiste plasticien. L’un n’est pas assez riche pour trouver grâce aux
yeux de la belle et l’autre est obligé de quitter Haïti pour faire sa vie.
Il emmènerait bien Freda mais elle est obligée de s’occuper de sa
mère, et elle fait des ménages en plus de suivre des cours à la fac. Le
film décrit une société en souffrance mais ses personnages ne sont
pas traités avec misérabilisme, au contraire, ils sont dignes et forts
de l’envie de vaincre la fatalité, envers et contre tout. Freda porte le
nom d’une déesse de la mythologie vaudou, une des raisons pour
lesquelles les spectateurs haïtiens craignent de voir le film. Pour
notre part, laissons-nous envoûter !

https://youtu.be/SK2BaJHtT9s

Par Elsa Nagel

Okoalu

Etrange récit que celui d’Okoalu. Celui où quatre enfants, seuls
rescapés d’un crash aérien se retrouvent sur une île déserte ou en
tout cas, le lecteur le croit-il. Chaque enfant porte en lui une histoire,
au pire traumatisante, au mieux complexe. Ici, dans le dénuement le
plus total, celle-ci va refaire surface. Pour le meilleur comme pour le
pire. Car chacun est façonné par une éducation, un passé qui tantôt
transcende, tantôt détruit dans des circonstances exceptionnelles,
dans cette civilisation revenue à son état primaire. Lorsque surtout
toutes les règles sont bannies, lorsque la société n’existe plus.

Il y a bien entendu les joies enfantines que Véronique Sales recrée à
merveille avec une langue qui transforme le récit en expérience
sensible. Les bruits et les odeurs exhalent des pages du roman si bien
qu’on sent presque l’humidité se répandre entre nos doigts. Mais les
joies cèdent vite la place aux peurs d’enfants et l’écrivain, avec
subtilité, entre alors dans la psyché des personnages, plus dense que
la jungle environnante. L’ensauvagement des personnages va alors
de pair avec cette inquiétude lancinante d’une nature qui semble
prendre possession des êtres. Le récit gagne en ampleur entraînant
le lecteur dans une insécurité à la fois malsaine et jouissive. Il ne
quitte Okoalu qu’en poussant un ouf de soulagement.

Par Laurent Pfaadt

Véronique Sales, Okoalu
Aux éditions Vendémiaire, 276 p.

« J’ai écrit à cause du silence de la langue de mon père »

Leïla Sebbar a construit son œuvre littéraire autour de l’exil. Son
dernier ouvrage, Lettre à mon père, finaliste du prix Médicis essai
2021, clôt ainsi sa trilogie autobiographique commencée avec Je ne
parle pas la langue de mon père et L’arabe comme un chant secret. A
l’occasion du Festival international de géographie de
Saint-Dié-des-Vosges, Hebdoscope a rencontré Leïla Sebbar.

  • Pourquoi avoir attendu si longtemps pour écrire ce livre ?

Je crois qu’il était nécessaire d’avoir écrit beaucoup de livres pour
arriver à celui-ci. Il a fallu que j’écrive précédemment Je ne parle pas
la langue de mon père et l’arabe comme un chant secret. Parce qu’ils
représentent des étapes, des séquences, des épisodes que je ne
pouvais pas sauter. Je n’ai pu écrire Je ne parle pas la langue de mon
père après la mort de mon père en 2003. Je ne l’aurais pas écrit de
son vivant. Ma mère l’a bien compris quand elle l’a lu puisqu’elle m’a
dit : « tu n’aurais pas dû écrire ce livre ». Je pense que pour elle, mon
père n’aurait pas été satisfait. Ainsi quand je rencontre des jeunes
gens qui veulent écrire, je leur dis « surtout n’en parlez pas ». Je
n’aurais pas écrit si j’avais pensé d’abord aux membres de ma famille.

  • Ces silences vous ont-ils construit ou plutôt vous ont-ils déconstruit ?

J’ai pensé, pendant un certain temps, qu’on m’avait meurtri et j’ai
compris que c’est parce ces silences existaient que j’ai écrit. J’ai écrit
à cause du silence de la langue de mon père. Si je parle de l’exil et j’en
parle beaucoup, c’est parce que je suis en exil de la langue arabe.
Sans cela, je n’aurais pas écrit.

  • Comment analysez-vous ces silences ? La pudeur ? La culture ? L’exil ?

J’ai mis du temps à les comprendre. J’ai interrogé mon père qui ne
m’a jamais répondu. J’ai interrogé ces silences en réfléchissant et en
écrivant. Je pense que c’est la situation coloniale qui a constitué les
raisons des silences de mon père. Il a vécu dans une contradiction. Il
était instituteur, directeur d’école puis inspecteur dans la langue
française c’est-à-dire la langue du colonisateur même si c’était la
belle langue de sa femme. Mais l’amour ne suffit pas à recouvrir ces
souffrances. Et il a gardé le silence pour préserver ses enfants, issus
d’un mariage mixte qui était mal vu des deux côtés, et était
considéré comme une monstruosité, comme contre-nature.

Par Laurent Pfaadt

A lire :

Lettre à mon père, Bleu autour, coll. D’un lieu l’autre, 200 p.

Leïla Sebbar & Isabelle Eberhardt, Nouvelles, Bleu autour, coll.
D’un lieu l’autre ,192 p.

Buru Quartet IV

Après avoir publié l’intégrale des quatre volumes du Buru Quartet
de Pramoedya Ananta Toer, les éditions Zulma rééditent en
version poche ce chef d’œuvre de la littérature non pas
indonésienne mais mondiale.

Le Buru Quartet, c’est l’histoire de Minke, ce jeune indigène
indonésien entré dans la propriété des Mellema, industriels
néerlandais, comme on entre sans le faire exprès dans l’Histoire avec
un grand H de ces Indes néerlandaises de la fin du 19e siècle.
Intelligent, ayant fait des études, Minke est promis à un avenir de
bupati, sorte de préfet. Dans cet incroyable destin qui commence
comme un roman d’apprentissage et se poursuit sous la forme d’une
fresque politique où les destins de quelques-uns percutèrent celui
d’une nation en devenir, notre héros trouva sur sa route Ontosoroh,
sorte de féministe avant l’heure et amazone des temps modernes.

La beauté de cette fresque qui déploie une galerie de personnages si
attachants, du peintre français Jean Marais, ancien mercenaire
ayant adopté la fille de son ennemie à Mei, cette activiste chinoise
dans une empreinte sur la terre en passant par Surati qui se mutila
pour préserver sa liberté, tient également à l‘absence de
manichéisme. Certes, les rôles de chacun sont codifiés mais cette
société coloniale laisse parfois quelques interstices de liberté qui
sont autant d’espoirs dans lesquels nos héros se glissèrent au fur et à
mesure du temps. De ces interstices, ils en firent des failles d’où allait couler le fleuve de la liberté comme un barrage fissuré prêt à
exploser.

La réflexion sur la langue comme instrument de domination mais
également comme arme d’émancipation traverse de part en part le
Buru Quartet. Minke, devenu journaliste et écrivain à ses heures,
commença par écrire en néerlandais. Mais dans cette conscience
politique que l’on voit naître et croître tout au long de ces pages, il
n’eut de cesse d’être tiraillé entre ces lumières européennes qui
cachent ces ombres où sont rejetées tous les dominés et les ténèbres d’une vie de luttes au bout desquelles brille la lueur de ce
mince espoir de liberté. A travers la langue et les mots qu’utilise
Minke, le lecteur est témoin de ce combat intérieur sans cesse
renouvelé.

Enfermé dans un bagne sur l’île de Buru pendant près de quatorze
ans pour son appartenance communiste et son opposition au dictateur Suharto, Pramoedya Ananta Toer que l’on surnomma
affectueusement Pram raconta pendant des années l’histoire de
Minke à ses codétenus avant de la coucher sur le papier. Ode à la
liberté en même temps que manifeste contre les asservissements de
toutes sortes et confiance absolue dans la capacité de l’être humain
à transcender sa nature profonde, le Buru Quartet est aujourd’hui
devenu l’un des monuments de la littérature mondiale, traduit dans
le monde entier. Les grandes œuvres littéraires naissent souvent des
tragédies du monde. Il n’y a qu’à citer Alexandre Soljenitsyne, Primo
Levi ou Imre Kertesz. Certes. Mais mon Dieu que c’est beau.

Par Laurent Pfaadt

Pramoedya Ananta Toer, Buru Quartet, 4 volumes,
Aux Editions Zulma (poche)