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Le langage de l’indicible

Harnoncourt © Berliner Philharmoniker
Harnoncourt © Berliner Philharmoniker

Avec ce coffret fascinant, Harnoncourt réhabilite Schubert

A près de 90 ans, Nikolaus Harnoncourt reste un révolutionnaire comme en témoigne ce superbe coffret consacré à Franz Schubert. Après Beethoven, Mozart et tant d’autres, le maître à penser des baroqueux s’est emparé avec maestria du plus romantique des compositeurs germaniques.

Avec cette intégrale des symphonies, les messes n°5 et 6 ainsi que l’opéra méconnu Alfonso et Estrella, Harnoncourt est allé puiser aussi bien dans les archives et les documents originaux que dans son incroyable conception musicale pour retraduire l’essence même de la musique du compositeur.

Il est en effet bien loin le temps où la musique de Schubert avait été entendue de la sorte. La faute à un Johannes Brahms qui réécrivit en partie les œuvres du maître et en quelque sorte les tronqua aux oreilles de l’humanité. A la manière d’un restaurateur d’œuvres d’art, Harnoncourt a gratté le vernis et les couches de peinture successives que les compositeurs et interprètes ont laissé durant ce siècle et demi autour des symphonies de Schubert pour en donner une patine qui, certes était belle, mais ne correspondait pas à la réalité et, au final, avait fini par appauvrir l’œuvre du compositeur qui en était réduit à la musique de chambre.

Harnoncourt a ainsi dégagé la fresque schubertienne et en a libéré ses couleurs tragiques mais également – et c’est là une découverte – cette joie de vivre, procurant ainsi un sentiment de nouveauté et de découverte absolument fascinant. Le maestro qui confesse avoir été accompagné depuis sa plus tendre enfance par Schubert sort ainsi, grâce à cette interprétation, Schubert de son carcan morbide et révèle l’exceptionnel sens de l’harmonie et selon ses mots « le langage de l’indicible » contenu dans cette musique.

Bien entendu, le chef était attendu sur la Grande (9) et sur l’Inachevée (8) qu’Harnoncourt qualifie tout bonnement de « perfection » et dont les mélomanes ont encore en tête la version de Carlos Kleiber à la tête du Wiener Philharmoniker. Et la surprise est de taille car les deux symphonies sont réinventées musicalement grâce à un splendide travail sur les tempii et le legato. Ainsi, l’omniprésence des cordes dans la Grande, tempérée par les bois, donne un sentiment d’apaisement.

Dans cette magnifique intégrale symphonique, Nikolaus Harnoncourt a embarqué avec lui les Berliner Philharmoniker qui ont accepté de faire une infidélité au label DG pour cette aventure indépendante et surtout se sont fondus dans cette nouvelle interprétation en acceptant de déroger à la tradition qui corsète parfois les orchestres. Il faut dire que cela a été possible grâce au magnétisme d’Harmoncourt (visible grâce au DVD présent dans le coffret) mais également à Claudio Abbado et à Simon Rattle qui ont fait évoluer l’orchestre vers plus de plasticité.

Qu’il s’agisse de ses symphonies ou de l’opéra Alfonso et Estrella, l’incompréhension du public et des interprètes tient au fait qu’on a voulu – Brahms le premier – faire rentrer la musique de Schubert dans des traditions alors en vigueur alors qu’elle n’appartenait qu’à elle, qu’elle était inclassable. C’est ce qu’Harnoncourt a compris en rendant justice à ce génie, et en prouvant qu’avant de croire, il faut écouter.

Schubert, Symphonies Nos. 1-8, Messes Nos. 5 & 6, Alfonso und Estrella, Berliner Philharmoniker, dir.Nikolaus Harnoncourt, Berliner Philharmoniker Recordings, 2015.

Laurent Pfaadt

Mariss Jansons, l’autre Rembrandt d’Amsterdam

JansonsUn coffret célèbre la relation unique entre le chef letton et
l’Orchestre du Royal Concertgebouw d’Amsterdam

Pendant près de vingt-cinq ans, Mariss Jansons, chef d’orchestre letton considéré comme l’une des meilleures baguettes vivantes et le Royal Concertgebouw d’Amsterdam, l’un des orchestres les plus merveilleux de la planète, celui de Mengelberg puis d’Haitink et qui a gravé quelques-unes des plus belles pages de la musique classique du XXe siècle, ont entretenu une relation spéciale comme en témoigne cette série d’enregistrements.

Jusqu’à son départ en mars dernier, Mariss Jansons a conduit ce fabuleux orchestre à travers tous les répertoires. Depuis Oslo, Pittsburgh ou Munich en tant que chef invité puis comme directeur musical de l’orchestre lorsqu’il remplaça Riccardo Chailly en 2004, Mariss Jansons s’employa, tel Rembrandt, à peindre, au travers de chaque interprétation, des œuvres qui, pour la plupart, resteront dans toutes les mémoires.

Le coffret qu’édite l’orchestre, en même temps qu’il représente un magnifique témoignage sonore, constitue une sorte de musée du chef, regroupant ses tableaux, ses œuvres les plus emblématiques, les plus réussies.

Le legs musical de Jansons est considérable et offre une variété de répertoires avec, à chaque fois, le souci de l’excellence. Porté par une prise de son remarquable qui fait désormais la marque de fabrique du label de l’orchestre, RCO Live, on goute avec plaisir cette magnifique troisième symphonie de Bruckner ou ce tonitruant Bartok.

Tel le génie de Leyde, Jansons utilisa avec intelligence et sensibilité cette formidable palette de couleurs qu’est le Royal Concertgebouw d’Amsterdam et lui transmit sa vision, créant ainsi ce lien très fort qui se construisit entre eux année après année. Le coffret contient à ce titre un DVD qui permet ainsi de mesurer cette parfaite osmose dans une quatrième symphonie de Mahler où brille également la soprano Anna Prohaska. Cette osmose tient également au fait qu’en grand spécialiste de la musique symphonique de la fin du XIXe et du début du XXe, Jansons a trouvé dans l’orchestre l’écho parfait de sa vision d’un Bruckner ou d’un Mahler.

Tout en accompagnant l’orchestre à Londres ou à Berlin, on est surpris par tant de précision sonore, une texture qui n’est jamais surfaite, jamais exagérée. En cela, Jansons rejoint Haitink car il trouve toujours le ton juste et ne donne jamais dans une puissance qui serait contreproductive. Le résultat est magique : une profondeur musicale qui va directement au cœur. Cela est particulièrement perceptible dans la  première symphonie de Schumann. Mais Jansons est allé plus loin qu’Haitink : il a méthodiquement charpenté le son de l’orchestre jusqu’à devenir cristallin (il n’y a qu’à écouter la 7e symphonie de Mahler pour s’en convaincre) faisant ainsi du Concertgebouw le meilleur orchestre du monde en 2008.

Alors oui, c’est vrai que pendant longtemps, celui qui fut l’assistant de Mravinsky à Leningrad, a excellé dans Tchaïkovski et la 6e présente dans ce coffret est là pour le rappeler mais on est surpris par son Beethoven (5e) qu’il a d’ailleurs magnifié dans une intégrale avec l’orchestre de la radio bavaroise.

Ce coffret permet également de découvrir ou de redécouvrir certaines œuvres moins jouées tel le concerto pour violon de Bohuslav Martinu avec un Franz Peter Zimmermann très inspiré ou un concerto pour orchestre de Lutoslawski tout en noirceur mais également des créations contemporaines comme celle de Sofia Gubaidulina portées par un chef toujours attentif à cette musique et qui restera, à n’en point douter, dans les annales de la direction d’orchestre.

Mariss Jansons, Live the radio recordings, 1990-2014, Royal Concertgebouw Orchestra Amsterdam, RCO Live, 2015

Laurent Pfaadt

La tempête Sokolov

SokolovConcert magistral de l’un des plus grands pianistes vivants

La Quinzaine Musicale de San Sébastian réserve toujours des surprises et en ce 10 août, celle-ci fut de taille. On savait pertinemment qu’un concert de Grigori Sokolov ne ressemblait à rien d’autre mais on ne s’attendait pas à un tel choc.

Sous les dorures du théâtre néo-renaissance Victoria Eugenia, le pianiste russe qui a l’habitude de ne jamais dévoiler son programme à l’avance, débuta par la partita°1 en si bémol majeur de Jean-Sébastien Bach. Il faut dire que l’on n’avait pas entendu cette pièce interprétée ainsi depuis bien longtemps. Le pianiste construisit lentement son édifice personnel, embarquant l’auditeur dans un voyage musical totalement déconcertant où le rythme hallucinant de l’allemande n’eut de beauté que cette sarabande qui restera certainement dans toutes les mémoires. En guise de conclusion, la gigue exprima une joie de vivre qu’éprouva très certainement – malgré l’image de sévérité qui lui colle à la peau – Jean-Sébastien Bach.

Si les programmes des concerts de Sokolov peuvent parfois apparaître déroutant en mêlant pièces baroques et romantiques, ces dernières ne servent en fait qu’à construire l’atmosphère de son univers pianistique dans lequel le pianiste entraîne jusqu’à l’ivresse des auditeurs comblés. Preuve en fut une nouvelle fois avec la sonate n°7 de Beethoven dans laquelle il laissa exploser toute la passion du jeune compositeur, étendant le tempo du second mouvement jusqu’à la rupture. En alternant férocité et sensibilité, Sokolov fit monter une émotion qui nous a bouleversés.

Déjà bien éprouvé, le spectateur n’était pas au bout de ses émotions car la sonate en la mineur de Schubert fut un choc. Avec Sokolov, cette musique raconte une histoire, elle évoque un destin, une époque et traduit parfaitement ce sentiment de nostalgie libéré de toute forme de regret ou de tragédie. Grâce à son toucher si exceptionnel, celui qui remporta le concours Tchaïkovski en 1966 à 16 ans seulement, délivra une partition d’une générosité rare. Revenant à quatre reprises pour offrir à un public ravi d’autres moments de communion et de bonheur, Grigori Sokolov prouva que la musique n’est pas jouée pour être écoutée mais bel et bien pour être aimée.

A écouter : Grigori Sokolov, the Salzburg Recital,
Deutsche Grammophon, 2015

Laurent Pfaadt

La leçon de piano

PiresRencontre à Belgais avec Maria Joao Pires 

On savait que Mario Joao Pires était une pianiste à part. Preuve en est encore donnée avec ce livre fascinant de Frédéric Sounac qui a suivi, pendant plusieurs années, la virtuose à Belgais, au Centre d’Etude des arts qu’elle a fondé en 1999 et au sein duquel tout est possible, notamment celui de croire en ses rêves.

« Quand Marie Joao se met au piano, il me semble savoir non pas ce qu’elle va jouer, mais si elle va jouer cela ou non » écrit l’auteur. Ainsi, en suivant les pas de l’auteur, celui-ci nous emmène dans un voyage à la rencontre de l’essence même de la musique et de la magie qu’elle opère sur les êtres. Voguant de Mozart à Prokofiev en passant par Schubert, Brahms ou Chopin, on y apprend une multitude de choses sur Maria Joao Pires, de son rapport à la musique et au monde des solistes mais également de son « autre vie », celle en dehors du piano, qui l’a vu notamment figurer au casting de la Divine Comédie de Manoël de Oliveira.

Mais l’essentiel n’est pas là. L’intérêt premier de l’ouvrage réside indubitablement dans cette conception qu’elle se fait de la musique mais également, à travers elle, de la mission qui est la sienne. A Belgais, Maria Joao Pires explore le pouvoir de la musique sur les autres en particulier sur les enfants. On l’accompagne dans ces séances quotidiennes avec les enfants qui ne viennent pas à Belgais comme dans un conservatoire mais dans un lieu où se développe « l’imaginaire des enfants en leur offrant un éventail exceptionnel d’initiatives artistiques, de manière à ce qu’ils grandissent avec l’évidence de cette possibilité d’expression de soi ».

On comprend alors mieux que la musique n’est pas une fin en soi mais simplement un outil dans l’expression de chacun. A Belgais, se produit une sorte d’alchimie où les êtres se révèlent à eux-mêmes. « Maria Joao Pires est sans conteste une fabuleuse artiste mais n’use pas d’arguments musicaux pour guider les élèves » car elle « ne fait que les renvoyer à une sphère intuitive et corporelle » écrit Frédéric Sounac. Le contact physique ou la danse sont ainsi utilisés, la transmission plutôt que l’enseignement est privilégiée. Et le miracle se produit comme avec cette jeune fille qui après une dizaine d’échecs, joua divinement bien la 27e sonate de Beethoven.

Il est fort à parier qu’à l’instar de Sergiu Celibidache, le chef d’orchestre roumain, peu d’élèves de Maria Joao Pires, deviendront de grands musiciens. Mais tous, assurément, après leur contact avec elle, ont vu leur vie bouleversée à tout jamais.

Si ce livre est une leçon de piano, il est avant tout une leçon de vie.

Frederic Sounac, une saison à Belgais : autour de ,
Editions Aedam Musicae, 2015

Laurent Pfaadt

Passages de témoins

© Franca Pedrezetti, Festival de Lucerne
© Franca Pedrezetti, Festival de Lucerne

De jeunes orchestres
dirigés par des chefs
expérimentés :
les merveilleuses surprises de Lucerne

Le festival d’été de Lucerne est toujours le lieu d’incroyables rencontres musicales entre des répertoires, des interprétations, mais surtout entre ces générations de musiciens qui ont écrit l’histoire de la musique au XXe siècle et continueront de la façonner au XXIe siècle. Ainsi les concerts des 22 et 23 août 2015 ont permis à de jeunes musiciens d’apprendre de chefs de légende et pour ces derniers, de mesurer combien la musique évolue et se transforme.

Habitué à diriger le Chamber Orchestra of Europe, orchestre dont il est l’un des membres d’honneur, Bernard Haitink a construit depuis longtemps une relation de confiance faîte d’échanges réciproques avec les musiciens. Cette complicité fut immédiatement perceptible dans la symphonie inachevée de Franz Schubert où Bernard Haitink conduisit le Chamber Orchestra of Europe dans une profondeur inouïe portée notamment par des vents sublimes et des cordes très affutées.

Le chef, aidé de la magnifique Maria Joao Pires, a ensuite fait rayonner l’orchestre dans le 23e concerto de Mozart. Interprétant ce dernier comme personne, la pianiste portugaise au touché si velouté nous a transporté dans un rêve surtout dans cet adagio où l’osmose avec l’orchestre fut totale, la pianiste répondant avec douceur et émotion aux appels émis par ce dernier. Interprétée de cette manière, la musique de Maria Joao Pires vous touche au cœur et vous bouleverse. Et lorsqu’elle est accompagnée par le COE, cela créée des moments uniques. La soirée s’acheva avec la symphonie Jupiter où l’expérience et la fraîcheur ont été rendus possibles par les cordes électrisantes de l’orchestre. Cette interprétation rappelle que les symphonies de Mozart ne s’apprécient qu’en concert même si le COE a gravé avec Harnoncourt l’une des plus belles versions (1991).

Le lendemain, les jeunes musiciens de l’orchestre Gustav Mahler avaient rendez-vous avec Herbert Blomstedt, chef très apprécié des orchestres. A 88 ans, le chef suédois naturalisé américain n’a rien perdu de sa superbe, surtout lorsqu’il dirige Bruckner. Celui qui veilla à la destinée de l’orchestre symphonique de San Francisco et de la Staatskapelle de Dresde emmena cette jeune phalange dans cette grande cathédrale qu’est la 8e symphonie.

Blomstedt a su parfaitement canaliser la fougue de cette jeunesse qui ne demandait qu’à s’exprimer tout en les libérant du poids écrasant de sa stature de chef pour créer de magnifiques pages orchestrales tout en nuances. Transformant les cordes en un puissant vent dans le premier mouvement puis distillant avec intelligence le hautbois, les cuivres, la clarinette ou la harpe dans un dialogue harmonieux avec l’orchestre, Blomstedt donna une réelle épaisseur à cette symphonie.

L’architecture musicale d’une monumentalité rarement atteinte dans le répertoire symphonique a été parfaitement exploitée par Blomstedt qui, lorsqu’il dirige Bruckner, se transforme en conteur de ces vieilles légendes germaniques. Le chef fit l’orchestre un véritable être vivant que l’on sent respirer, haleter et nous emporta dans l’une des plus belles codas de la musique où le mysticisme brucknérien est porté à son paroxysme. L’émotion figea la salle qui, retenant son souffle, suivit la course de la baguette du chef avant de lui réserver une standing ovation méritée.

Laurent Pfaadt

Le livre à emmener à la plage

volpiComme chaque été, Hebdoscope vous propose une sélection d’ouvrages à lire durant vos vacances

Jorge Volpi, Les Bandits, Seuil, 2015

La crise économique comme on ne l’a jamais vu ou vécu. C’est l’histoire de Jorge Volpi – et oui comme l’auteur – financier devenu soudainement philanthrope qui, après avoir détourné quinze milliards de dollars, met à rédiger un livre de confessions pour dénoncer la plus grande escroquerie de ce nouveau siècle. Mais, à la différence de ces golden boys frustrés qui cherchent à régler leurs comptes, Jorge Volpi poursuit un autre but : celui de  faire la lumière sur le passé de son père, ancien employé du Trésor américain pendant la Seconde Guerre mondiale, espion soviétique mort avant sa naissance.

Lancé sur les traces du terrible secret entourant le passé de son père, Volpi va très vite se rendre compte que le présent et le passé ne font qu’un. Avec ce nouveau roman, l’écrivain réédite l’exploit d’A la recherche de Klingsor, couronné dans le monde entier, en faisant dialoguer plusieurs époques et en parvenant à mêler personnages historiques et personnages inventés, gage d’un roman historique réussi. Tôt au tard, le passé finit toujours par vous rattraper semble dire Volpi…

Laurent Pfaadt

Le livre à emmener à la place

RATLINES.inddComme chaque été, Hebdoscope vous propose une sélection d’ouvrages à lire durant vos
vacances

Stuart Neville, Ratlines, Rivages noir, 2015

La guerre s’est achevée et certains criminels de guerre nazis ont trouvé refuge en Irlande grâce à des filières d’exfiltration organisées par Otto Skorzeny, le commandant SS qui a fait évader Mussolini en 1943. Mais, à la veille de la visite du président des Etats-Unis, John Fitzgerald Kennedy, des morts suspectes viennent troubler la quiétude irlandaise car les victimes sont visiblement des anciens criminels de guerre.

Le ministère de la justice envoie l’un de ses meilleurs hommes, Albert Ryan pour faire la lumière sur ces meurtres mais surtout éviter que cette sombre histoire ne perturbe la visite présidentielle voire ne la menace.

Le roman de Stuart Neville se situe dans cette longue tradition de romans policiers sur fond de seconde guerre mondiale ou influencés par cette dernière et illustrés notamment par Jack Higgins ou Frederick Forsythe. Le héros, Albert Ryan, s’engouffre progressivement dans une intrigue où le meurtre d’un homme n’est bien souvent que la porte d’entrée d’une machination menant à un bouleversement géopolitique. L’auteur exploite à merveille les mythes de la survivance des réseaux nazis et de la compromission des Alliés. Après les fantômes de Belfast, Stuart Neville revient avec un nouveau thriller historique de haute volée car dans Ratlines les criminels ne sont pas forcément ceux que l’on croit…

Laurent Pfaadt

La Baltique, le temps d’une saison

gidon kremerVoyage dans les saisons de Philip Glass en compagnie de
Gidon Kremer

Ce disque c’est un peu la rencontre entre deux géants : Philip Glass, compositeur mondialement connu pour ses musiques de films (The Hours, le Rêve de Cassandre de Woody Allen) et ses œuvres inclassables comme l’opéra Akhnaten ou sa troisième symphonie et Gidon Kremer, l’un des plus grands violonistes du monde. A l’aise dans tous les répertoires, de Bach qu’il a magnifiquement interprété aux côtés notamment de l’Academy of St Martin-in-the-Fields, à John Adams, Gidon Kremer n’a jamais négligé la création contemporaine, bien au contraire.

Ce disque est un nouveau témoignage de l’attachement viscéral du virtuose aux œuvres de son temps. A la tête de « son » orchestre, la Kremerata Baltica qui réunit des musiciens des pays baltes – il est lui-même letton – et qui s’est spécialisé dans la création d’œuvres contemporaines, Gidon Kremer propose ainsi plusieurs œuvres de compositeurs de notre temps : Philip Glass, Giya Kancheli, Arvo Pärt et Shigeru Umebayashi.

Kremer a toujours eu un rapport particulier avec Philip Glass. Son enregistrement du premier concerto pour violon – il fut le premier à le graver chez Deutsche Grammophon en 1993 avec le Wiener Philharmoniker dirigé par Christoph von Dohnanyi – constitue déjà une référence. Il récidive avec ce deuxième concerto dans lequel le compositeur a voulu s’inspirer des Quatre saisons de Vivaldi, baptisé à juste titre The American Four Season. 

En plus d’être un hommage à l’œuvre du compositeur vénitien avec ces changements de rythmes (n’oublions pas qu’il s’agissait à l’origine de quatre concertos différents) et l’utilisation du clavier qui trace une continuité musicale toute symbolique, la musique de Glass constitue une réflexion sur la notion de temps.

Si les Quatre saisons de Vivaldi reposaient sur les changements de temps et de climat propres aux saisons, les saisons américaines de Glass se concentrent sur la temporalité même de la nature, de ce temps qui s’écoule lentement, inexorablement. Le maître de la musique répétitive qu’il est, utilise avec brio et à dessein son art dans une œuvre réussie qui questionne aussi bien l’évolution des êtres vivants que le renouvellement perpétuel de la nature.

Le violon de Gidon Kremer joue ainsi ce rôle de métronome qui évoque inlassablement le temps qui s’écoule comme dans un sablier, versant parfois dans le tragique pour évoquer le caractère unique des choses qui disparaissent.

D’ailleurs, le virtuose poursuit son exploration musicale en interprétant trois œuvres d’Arvo Pärt, de Giya Kancheli où l’instrument se fait la voix d’une longue plainte primitive (Ex Contrario) et enfin de Shigeru Umebayashi qui clôt avec son Yumeji’s theme utilisé par Wong Kar-Waï, ce voyage temporel passionnant.

New Seasons – Glass, Pärt, Kancheli, Umebayashi, Kremarata Baltica, Gidon Kremer, Deutsche Grammophon.

Laurent Pfaadt

Dans les plaines musicales d’Europe centrale

© Ivan Maly
© Ivan Maly

Le Chamber Orchestra of Europe triomphe à Bordeaux

Bien des exemples ont montré que l’addition de talents ne conduit pas toujours à l’excellence. Cela ne semble pas être le cas du Chamber Orchestra of Europe, orchestre itinérant fondé par Nikolas Harnoncourt et Claudio Abbado, qui a montré, une fois de plus, sa maîtrise parfaite d’un répertoire allant de Mozart à la période contemporaine. Composé de musiciens venus de prestigieux orchestres européens et de traditions musicales différentes, le COE démontre à chaque concert toute sa plasticité. C’est d’ailleurs cette ouverture d’esprit, ce dialogue musical interne permanent qui prévalait à sa création et qui attire les meilleurs solistes et les plus grands chefs de la planète.

Lors de cette étape bordelaise – qu’il retrouvera d’ailleurs en mai 2016 – la baguette était tenue par un fougueux cavalier, le chef russe Vladimir Jurowski, connu pour ses tempii rapide tandis que le soliste n’était autre que Radu Lupu.

Alternant pièces célèbres et découvertes, c’est à un voyage en Europe centrale que nous ont convié l’orchestre et son chef. Assurément, le double concerto pour cordes, piano et timbales de Bohuslav Martinu fut une découverte pour de nombreux spectateurs. Influencé par Roussel, l’œuvre d’une beauté stupéfiante, virevoltante est à la fois un concerto grosso, une sonate conduite en cela parfaitement par Helen Collyer, une messe et une marche funèbre. Mené par un superbe John Chimes, percussionniste tout jeune retraité de l’orchestre symphonique de la BBC, ce concerto fut une sorte de rivière furieuse oscillant au rythme des courants.

Un changement de piano plus tard et voilà que paraît le dernier empereur de cet empire Habsbourgeois de la musique, Radu Lupu. Ce fut réellement un grand moment de musique pour tous ceux qui assistèrent à ce 24e concerto de Mozart. Fascinant devant tant de détachement, la magie de Radu Lupu a éclairé cette soirée et a prouvé à cette jeune génération de pianistes qui maltraite tant de pianos que la douceur du toucher reste, quand elle est dispensée par les meilleurs, le plus bel hymne à la musique. Car, véritablement, dans ce dialogue qu’il a entretenu avec l’orchestre et ses merveilleux hautbois, flûte et bassons mais également avec Mozart lui-même, utilisant parfois sa main gauche comme pour dire au maître « Non, pas trop vite, attends encore un peu », c’est Amadeus lui-même qui écoutait Lupu.

Il fallait bien un entracte pour se remettre de nos émotions. Mais les musiciens du COE n’avaient pas fini de nous étonner notamment les vents et les cuivres avec cet incroyable sextuor de Janacek plein de vie. Il faut dire que les musiciens ont payé de leur personne, transmettant cette joie pleine d’allant. Truculent à souhait, l’œuvre dessine une palette colorée où certains instruments souvent noyés dans le tumulte de l’orchestration se révèlent pleinement. Ainsi en fut notamment de la clarinette basse dont le fabuleux duo avec le basson nous a transporté dans un imaginaire qui n’était pas loin du carnaval des animaux.

Il restait à Vladimir Jurowski à clore cette soirée avec la symphonie Prague qu’il conduisit comme une marche triomphale, avec un lyrisme tel qu’il emporta l’adhésion d’un public déjà convaincu et qui, à n’en point douter, avait déjà pris date avec ce chef et cet orchestre.

Laurent Pfaadt

Les démons du passé

Russland-Süd, Panzer IVUn ouvrage palpitant revient sur la bataille de Koursk

Défait en février 1943 à Stalingrad, Adolf Hitler ne s’avoua pas vaincu et lança dans le centre du pays à l’été 1943 une grande contre-offensive dans un lieu devenu mythique : Koursk.

En lisant l’ouvrage de Nicolas Pontic, Koursk : Staline défie Hitler, on a un peu l’impression d’être dans une salle d’Etat-major à déplacer des petits drapeaux sur une carte, à étudier la topographie ou à attendre un coup de fil de Berlin ou de Moscou pour nous prévenir de l’arrivée de renforts. L’ouvrage construit de façon très académique détaille les enjeux, les phases de la bataille du saillant de Koursk tout en effectuant une excellente montée en tension de l’issue finale.

Car Koursk, c’est la tentative d’Hitler pour reprendre l’avantage après Stalingrad. Et comme dans la bataille de la Moscova telle que la relate Tolstoï dans Guerre et Paix, le mythe s’est construit via l’opposition entre deux stratèges de génie, Erich von Manstein, « l’homme des situations inextricables » et Nicolaï Vatoutine, général russe impétueux défendant sa terre natale.

Avec cet ouvrage, Nicolas Pontic renouvelle aussi la connaissance historique et stratégique de la bataille, débarrassée des oripeaux mythiques qui ont prévalu jusqu’à une date récente. Ce qui est certain, c’est que Koursk a constitué l’aboutissement de la maturité stratégique des généraux soviétiques, balayés en 1941. « La bataille du saillant représente peut-être la première opération de guerre moderne de l’Armée rouge » écrit ainsi l’auteur.

Koursk, c’est également plusieurs batailles en une seule (Voronej, Orel) notamment celle, meurtrière, de la Prokhorovka, le 12 juillet 1943 au sud-est de Koursk où les T-34 Staline prouvèrent leur supériorité dans ce que l’on appela plu tard « la plus grand bataille de chars de l’histoire » où le sort du monde s’est joué comme ce fut le cas avant à Leningrad, Kharkov ou Stalingrad.

C’est d’ailleurs ce que racontent ces hommes et ces femmes, dans Grandeur et misère de l’armée rouge de Jean Lopez et de Lasha Otkhmezuri, déjà auteurs d’un excellent Joukov chez Perrin (2014). Ils furent ouvriers ou intellectuels et combattirent les fascistes durant cette grande guerre patriotique.

Ce conflit constitua chez ces survivants du feu un moment déterminant dans leur rapport au système soviétique et à son maître de l’époque, Staline. Sorte de catharsis, la guerre poussa les uns vers une défense inconditionnelle du régime et les autres vers la dissidence, cette nouvelle guerre « beaucoup plus dure et difficile » selon Elena Bonner, la compagne d’Andreï Sakharov, Prix Nobel de la Paix en 1975. Entre ces deux groupes, il y eut ces milliers d’hommes qui  perdirent leurs illusions et qui, après la guerre, pour de multiples raisons, se résignèrent. C’est le cas de Nikolaï Nikouline, qui s’illustra à Leningrad, Varsovie et Berlin et devint conservateur au musée de l’Ermitage à St Pétersbourg. Jusqu’à sa mort, il affirma que « ceux qui ont gagné la guerre, soit ils sont tombés sur le champ de bataille, soit, accablés par le poids de l’après-guerre, ils sont devenus alcooliques. »

Nicolas Pontic, Koursk : Staline défie Hitler, Tallandier, 2015

Jean Lopez et  Lasha Otkhmezuri, Grandeur et misère de l’Armée rouge, Perrin, coll. Tempus, 2015

Laurent Pfaadt