Le grand jeu

Plusieurs ouvrages reviennent sur les grands maîtres des échecs et
sur celle du plus célèbre d’entre eux, l’Américain Bobby Fischer

« Le seul jeu qui appartienne à tous les peuples et à toutes les époques, et
dont nul ne sait quel dieu l’a apporté sur terre pour tuer l’ennui, pour
aiguiser l’esprit, pour stimuler l’âme. Où commence-t-il, où finit-il ? »
écrivait Stefan Zweig dans l’un de ses plus grands livres, Le joueur
d’échecs (1943).

Depuis son introduction en Europe au Xe siècle, les échecs n’ont eu
de cesse de fasciner, empereurs comme écrivains. De Napoléon à
Vladimir Nabokov en passant par Stefan Zweig, Benjamin Franklin
ou Albert Einstein, ils inspirèrent jusqu’à aujourd’hui romans, bande-
dessinées ou séries télévisées comme en témoigne le récent succès
du Jeu de la dame sur Netflix.

Si des tournois ont existé dès le Moyen-Age, ce n’est qu’à la fin du
XIXe siècle que naquit un championnat du monde. Ainsi depuis 1886
et l’autrichien Wilhelm Steinitz et jusqu’au norvégien Magnus
Carlsen, champion du monde depuis 2013, le monde vit avec cette
figure de génie, sorte de super-héros avant l’heure, qui traversa les
frontières tout au long de cette histoire plus que centenaire. C’est ce
que raconte à merveille le très beau livre de Simon Bertrand aidé
d’Igor Hofbauer, auteur de BD qui a d’ailleurs conçu ce livre comme
un comics, lui conférant une esthétique qui devrait séduire tous les
publics et en y injectant ce mouvement, cette force et cette tension
inhérentes à ces parties mythiques analysées.

Au fil des pages défilent ainsi grands maîtres et champions. Ceux de
l’entre-deux-guerres, véritables vedettes adulées, courtisées,
photographiées, sortes de gladiateurs en complets et chapeaux de
feutre qui codifièrent ce jeu à coups de tactiques, d’ouvertures et de
défenses qui servent encore aujourd’hui de manuels à tout
champion en herbe. Ils se nommèrent José Raul Capablanca ou
Alexandre Alekhine. Après la guerre, les échecs devinrent un grand
jeu diplomatique où Américains et Soviétiques s’adonnèrent à une
immense partie qui dura plus de quarante ans. Les échecs servirent à
prouver la supériorité de chaque camp et leurs rois, souvent
soviétiques et affublés de surnoms, s’appelèrent Mikhail Botivnnik,
Tigran Petrossian ou Boris Spassky.

Les Américains, en retard, usèrent alors de leur arme atomique. Elle
porta un nom : Bobby Fischer. Pas de surnom. Juste Bobby Fischer.
Le génie américain, excentrique, mit tout le monde d’accord. Encore
aujourd’hui, des films, des biographies et des romans graphiques
dont celui, très beau, en noir et blanc – comme la vie de Bobby
Fischer – de Julian Voloj et Wagner Willian retracent sa vie et son
destin. Une ville, Reykjavik, devenue le centre du monde le temps de
plusieurs parties, y gagna une réputation éternelle. « On eut dit que
chaque être humain retenait son souffle dans l’attente du tournoi que
tout le monde appelait le duel du siècle » écrit le romancier islandais
Arnaldur Indridason dans son polar dont l’action se situe au moment
du fameux duel Fischer-Spassky en 1972

Et puis Bobby Fischer quitta les échecs comme il y était entré : dans
un ouragan. « Le 3 avril 1975, sans avoir déplacé un seul pion, Anatoli
Karpov devint le douzième champion du monde des échecs (…) Ce jour-là,
Bobby devint le premier champion du monde à renoncer au titre » relate
ainsi Frank Brady, dans ce qui constitue aujourd’hui la biographie la
plus réussie du champion américain. Cet ouragan qui avait déjà avalé
les tempêtes du passé – l’ouvrage de Simon Bertrand s’attache
d’ailleurs à redonner toutes leurs places à certaines figures oubliées
notamment celles, féminines, de la Géorgienne Nona Gaprindashvili,
première femme à avoir obtenu le titre mixte de Grand Maître
international en 1978 ou la Hongroise Judit Polgar – se dissipa en même temps qu’une URSS qui produisit avec Anatoli Karpov et
surtout Gary Kasparov, champion du monde à 22 ans en 1985, ses
derniers cavaliers. Puis l’anonymat médiatique vint à nouveau
recouvrir ce jeu. Ni l’affrontement de l’homme avec la machine
(Kasparov face à l’ordinateur Deep Blue), ni l’arrivée de pays
asiatiques (Chine, Inde) dans la course avec notamment
Viswanathan Anand, champion du monde à plusieurs reprises entre
2000 et 2012, ne changèrent la donne.

On croyait les échecs oubliés, ringardisés. Jusqu’à l’irruption d’une
série qui relança ce jeu qui prouve grâce à ces deux livres
fantastiques que ce jeu est immortel. Mais après tout comme
l’écrivait Stefan Zweig : « n’est-ce pas déjà le limiter injurieusement que
d’appeler les échecs un jeu ? »

Par Laurent Pfaadt

Simon Bertrand, Igor Hofbauer, Grands maîtres des échecs,
50 destins extraordinaires, éditions EPA, 316 p, 2021

Julian Voloj, Wagner Willian, Bobby Fischer, L’ascension et la chute d’un génie des échecs,
Les Arènes BD, 176 p. 2021

A lire également :

La meilleure biographie consacrée à Bobby Fischer : Frank Brady, Fin de partie, Aux forges de Vulcain, 2018, 440 p.

Un thriller palpitant de l’un des maîtres du polar scandinave : Arnaldur Indridason, Le Duel, Métaillé, 2014, 320 p.

Un classique indémodable : Stefan Zweig, Le joueur d’échecs, Livre de poche, 2013, 128 p.

Cœur instamment dénudé

Texte et mise en scène de Lazare, artiste associé au TNS

Lazare nous a déjà proposé des spectacles étonnants, ce dernier
nous a paru particulièrement déjanté. C’est un conte qui
chevauche les siècles et n’hésite pas à le souligner à travers les
noms des personnages et les situations dans lesquelles ils évoluent
autrefois et actuellement.

Voilà la jeune Psyché (Ella Benoit)  dont le nom sort des
 » Métamorphoses  » d’Apulée écrites entre 160 et 180, jeune fille
apparaissant habillée comme les filles d’aujourd’hui et qui capte
l’attention de tous, ce qui ne manque pas de susciter la jalousie de
Vénus (Laurie Bellanca), une femme belle et élégante qui, suivant la
légende, envoie son fils Cupidon (Paul Fougère), un jeune garçon
plutôt empoté, décocher  une flèche pour rendre la jeune fille
amoureuse d’un individu médiocre. C’est Cupidon qui tombe
amoureux et fait tout son possible pour cultiver cet amour en se
rendant invisible et en se cachant de sa mère. Les aléas de leurs
rencontres font un spectacle qui joue avec les codes, ceux du
langage, de la musique, du jeu.

Le jeu est ici primordial, les comédiens se montrant d’une grande
capacité à devenir, selon les circonstances rocambolesques de
l’histoire, tantôt acrobates, tantôt chanteurs, puis récitants,
(musiciens,Veronika Soboljevski et Louis Jeffroy) passant d’un
registre à l’autre avec une incroyable maîtrise. (Collaboration
artistique Anne Baudoux). Nous allons de surprise en surprise, et
plongeons dans la comédie voire le burlesque quand s’y ajoutent les
costumes extravagants, ou les déguisements (costumes, Virginie
Gervaise).

Les allusions, les références traversent les réflexions teintées de
poésie et de philosophie. La nature et ses beautés font des clins
d’oeil à des considérations plus terre à terre. Grossièreté et finesse
tissent ensemble de curieux propos.

Ça danse, ça chante, ça saute, ça court, ça grimpe ça se roule par
terre avec une énergie incroyable.

C’est un monde qui vibre de partout, se chamaille, se provoque, se
lance sans cesse des défis dans lequel on aime aussi. On voit donc
Cupidon transporter Psyché dans un lieu merveilleux, le Palais
sensuel, où là, sans lui monter son visage, il devient son amant.
Cependant, malgré la vie douce et luxueuse qu’on lui offre Psyché
s’ennuie et désire revoir sa famille. Ayant obtenu l’aval de Cupidon
elle retrouve ses soeurs (Ava Baya et Anne Baudoux) qui lui font part
de leur méfiance concernant cet amoureux qui refuse de montrer
son visage. Gagnée par le doute, elle décide  de le surprendre, allume
une lampe et découvre Cupidon. Mais ayant fait tomber une goutte
d’huile brûlante sur sa main, elle le blesse, il s’enfuit et rejoint sa
mère à qui il révèle son histoire, ce qui exacerbe la colère de Vénus.
Nombre de péripéties s’ensuivront qui manifesteront sa vengeance,
avant un relatif « Happy end ».

A travers le dynamisme du plateau et les péripéties de l’histoire se
font jour des rappels à la réalité, la nôtre, souvent superficielle,
égocentrique, manipulée par des slogans qui font l’éloge du
« progrès » et du « mieux vivre »

On pense aux chansons de Boris Vian, lui qui savait si bien manier la
dérision qui fait mouche et mettre en évidence avec talent et
humour les défauts de notre société.

S’y révèlent aussi  les grands desseins de la destinée humaine, en
particulier l’émancipation, celle de Psyché mise en route dès
l’enfance et qui se construit à travers les épreuves et celle de
Cupidon plus difficile à gagner car ce grand dadais a du mal à
échapper à sa mère, la belle Vénus, autoritaire, séductrice et jalouse.

C’est un spectacle total qui donne beaucoup à voir, à entendre, à
penser.

Marie-Françoise Grislin

Représentation  du 11 janvier 2022 au TNS

On pourrait croire que ce sont des larmes

Comme un petit goût de nostalgie. C’est le sentiment qui anime le
lecteur en parcourant le nouveau roman d’Eric Genetet, auteur de
Tomber et de la Fiancée de la lune (éditions Héloïse d’Ormesson). En
tricotant de manière habile les souvenirs d’une classe moyenne en
villégiature dans les stations balnéaires de Méditerranée où l’on
fumait des Stuyvesant et photographiait à l’argentique, et plus
particulièrement ceux de Julien, un quarantenaire vivant dans le
souvenir d’un père trop tôt disparu et d’une mère égoïste dont il
s’est éloigné, Eric Genetet permet à chaque lecteur de se
reconnaître dans l’un de ses personnages, tout âge confondu.

Comme dans ses romans précédents, Eric Genetet excelle à
dépeindre les sentiments humains et surtout les séismes qui les
ravagent et dont les répliques surviennent parfois longtemps après.
Oui, écrit-il « l’absence d’un père est un volcan. On oublie sa menace,
mais ses coulées de lave brûlent le cerveau quand le temps s’immobilise. »
Son texte dit surtout que ce volcan ne s’éteint jamais et finit par se
réveiller quand on s’y attend le moins, brutalement ou
insidieusement mais qu’il est toujours ravageur. Ici sous l’aspect
d’une voiture, là dans les yeux, éteints, d’une mère.

Et puis il y a dans ces pages, ces photos qui figent les souvenirs. Des
instantanés d’une vie à jamais perdue. Julien est devenu
photographe pour cela. Pour garder ce père trop tôt parti. Pour ne
pas à devoir s’expliquer avec sa mère. Mais celle-ci a finalement, au
soir de sa vie, choisi le roman pour dire, raconter sans omettre.
Rattraper le temps perdu. Exorciser et ouvrir une porte sur l’avenir
avec son fils et en fermer une autre avec son mari. Celle d’une
histoire passée, de sa propre histoire, de cet autre volcan jamais
éteint et dont les coulées de lave se sont mêlées à celui du père de
Julien pour arriver dans le berceau de ce dernier.

Il y a un peu de Xavier Nolan dans les mots d’Eric Genetet. Pourtant
le message de l’auteur se veut optimiste. Il arrive parfois que des
êtres que l’on croyait perdu trouvent en eux la force de se relever et
de tirer les autres avec eux. Son texte nous dit que le courage d’un
être se trouve dans l’ordinaire, dans cet effort sans cesse renouvelé
pour ne pas réitérer les erreurs du passé et d’un héritage. Et faire
cela, c’est déjà beaucoup.

Par Laurent Pfaadt

Eric Genetet, On pourrait croire que ce sont des larmes
Aux éditions Héloïse d’Ormesson, 160 p.

Carte Noire Nommée Désir

De Rébecca Chaillon Cie Le Ventre

Dans le cadre  du Focus Carte Noire : L’Afro-Féminisme sur scène et
après  » Mailles  » un deuxième spectacle était programmé, celui-ci au
Maillon. Le titre, il va sans dire, n’est pas innocent  et constitue un
vrai programme, étant un clin d’oeil au slogan publicitaire des
années 90. Il nous plonge d’emblée dans les problèmes du
 » Comment on regarde les femmes noires, ce que sont le sexisme et
le racisme « .

Nos premiers regards se posent justement sur une femme noire en
train de passer la serpillère, le corps à moitié nu, pendant qu’une
autre fait de la poterie et qu’une troisième sert des cafés à un
groupe de spectateurs assis en fond de scène.

Après cette mise en lumière des travaux traditionnellement
réservés à des employées le plus souvent exploitées, on suit une
longue scène où la  » potière  » lave le corps de la  » femme de ménage  »
assise sur un tabouret. Il s’agit d’une toilette très méticuleuse qui
n’oublie aucune partie du corps suivie de la fabrication d’une tresse
très longue, très épaisse, très lourde, symbole du poids de la
servitude, des préjugés.

Ainsi  s’organisent entre les huit interprètes (Bebe Melkor-Kadior,
Estelle Borel, Rébecca Chaillon, Aurore Déon, Maëva Husband, en
alternance avec Olivia Mabounga, Ophélie Mac, Makeda Monnet,
Fatou Siby) des scènes évocatrices de la vie de ces femmes noires
qui ont été , des  » boniches « , des esclaves sexuelles, en raison de leur
corps considéré comme attirant, sauvage, exploitable. Des images
s’imposent à contre-courant de ces clichés, à la fois pour se
réapproprier leur corps et pour narguer ces états de soumission,
comme celle d’une femme qui se promène en portant sur ses épaules
un long bâton sur lequel sont embrochés une ribambelle de poupons
blancs. Un pied de nez à la nounou, brave fille méthodiquement
exploitée.

Pour que le public ne soit pas en reste, elles lancent un jeu dans le
style  » questions pour un champion « , sollicitant des réponses sur
l’histoire du colonialisme. C’est un franc succès et prouve que des
connaissances en la matière existent bel et bien, engageant du
même coup notre responsabilité.

C’est un spectacle iconoclaste et manifestement politique. Si les
corps des femmes sont souvent nus ce n’est pas pour s’offrir à la
concupiscence des regards mais pour affirmer une identité, une
dignité fortement et justement revendiquées le refus des attendus
de la domination masculine et blanche.

Devant l’audace et la détermination qui marquent cette
démonstration, le public a reçu le spectacle avec compréhension et enthousiasme.

Marie-Françoise Grislin

Représentation du 11 décembre 2021 

Sobriété bienheureuse

Françoise Ferreux – De la présence de la nature

Au rez-de-chaussée de l’Espace Malraux à Colmar, une Collection
(l’artiste revendique le mot) de sculptures en brins de lin cousus
avec du fil de coton. Aux murs de la mezzanine, des dessins au
feutre noir sur papier. Et deux choix exigeants : la sobriété et la
monochromie – grège en bas, noir en haut.

Avec ces quinze tables carrées spécialement conçues pour offrir aux
pièces une présentation horizontale, le White Cube prend des allures
de musée zoologique avec l’éventaire raisonné d’une naturaliste qui
aurait collecté des tests d’oursins, des coquilles de nautiles ou de
crustacés voire des bois flottés rejetés par le ressac et qu’elle aurait
patiemment répertoriés avant de les exposer. Le matériau est pour
beaucoup dans cette première impression : calcaire et sable avec la
brûlure du temps qu’évoque la teinte écrue du lin. Mais d’autres
similitudes surgissent et la fantaisie s’enflamme vers des spécimens
inédits minutieusement (re)constituées. Des sculptures molles que
le visiteur a envie de toucher (malheureusement c’est interdit, les
pièces étant fragiles).

Françoise Ferreux fabrique et invente (plutôt dans cet ordre) des
créatures, des organismes, des objets tout en fils de lin cousus
ensemble (celui en coton est invisible sauf certains nœuds). Pas de
tressage, ni de tissage. Et une évidente affinité avec ce textile
(depuis 2008) et son ancrage : les bandelettes des momies
égyptiennes étaient en lin et son usage était majoritaire jusqu’à sa
marginalisation au XIXe siècle par le coton plus propice à la
mécanisation.

D’en haut, le regard appréhende l’ensemble de la Collection. Sur un
des murs – les autres sont nus –, une citation de Marcel Conche
extraite du livre (2001) qui donne son titre à l’exposition.

L’artiste invoque volontiers ce philosophe (centenaire en mars) :
L’évidence de la Nature et l’évidence de la mort ne sont qu’une seule et
même évidence. Droit de vie, droit de mort… et Françoise Ferreux
assume ce provisoire. Ses sculptures peuvent se découdre, se
défaire. Néanmoins elle donne figure à l’infigurable et mesure à l’incommensurable. Un geste d’incarnation.

Ses dessins au feutre s’inscrivent dans la même démarche. Celui du
geste : une forme minuscule – boucle, hachure, maille, lignes
parallèles… – dont la répétition engendre les représentations –
microcosme ou macrocosme – avec plis et replis, textures végétales
ou minérales, cartographie ou drapés… Le faire précède le concept
et une énergique vie du trait sous-tend la maîtrise technique alors
que ses œuvres dégagent beaucoup de douceur.

Linné considérait que la connaissance scientifique nécessite de
nommer les choses. Aujourd’hui celles-ci disparaissent, alors
Françoise Ferreux dessine, coud, fantasme de nouveaux spécimens
pour compenser cet appauvrissement taxinomique. Avec une
exigeante modestie.

Par Luc Maechel

du 15 janvier au 13 mars 2022
Espace d’Art Contemporain André Malraux
4 rue Rapp – 68000 COLMAR
Tél. : 03 89 24 28 73
du mardi au dimanche de 14 h à 18 h, de 12 h à 17 h le jeudi
Entrée gratuite

Mailles

Par Dorothée Munyaneza de la Cie Kadidi

Dans le cadre  d’un nouveau focus initié par Le Maillon :  » Carte
noire : L’afro-féminisme sur scène « , un premier spectacle a eu lieu à
Pôle-Sud autour de la chorégraphe Dorothée Munyaneza d’origine
rwandaise qui vit en France Elle a réuni autour d’elle cinq
interprètes  pour témoigner à travers leurs prestations des luttes
contre les discriminations sexuelles et culturelles.

Le titre de ce spectacle est comme le signe de leur appartenance à la
croisée de divers pays et continents puisqu’elles d’ici et d’ailleurs
pour tisser les bribes de leur histoire, partager leur mémoire,
témoigner de la résistance face aux adversités de toutes origines. La
chorégraphe, elle-même, a un parcours qui l’a menée du Rwanda où
elle est née à l’Angleterre puis à la France où elle demeure
actuellement. Asmaa Jama, née au Maroc de parents somaliens vit à
Bristol. Elsa Mulder éthiopienne a été adoptée par des parents
néerlandais. Yinka Esi Graves est d’origine jamaïco-ghanéenne. Nido
Uwera d’origine rwandaise et burundaise vit à Paris e. Ife Day est
haïtienne.

Elles mènent ensemble une expérience artistique dans laquelle
chacune exprime son ressenti par rapport aux expériences néfastes
que les femmes comme elles et d’autres ont subi dans leur vie. C’est
ainsi que les clochettes que l’on entend régulièrement retentir
évoquent, pour Dorothée, celles qu’elle entendait dans son enfance
au Rwanda venant de l’église tenue par les Pères Blancs et
rappellent la christianisation des peuples africains lors de la
colonisation.

C’est bien sûr cela que nous voyons figurer sur le plateau alors
qu’elles cheminent l’une vers l’autre, se rassemblent, se dispersent,
entamant, développant leurs expressions dansées, chantées,
récitées rythmées comme  l’illustre ce flamenco martelé par Yinka
Esi Graves ou cette magnifique danse de la pluie. Sans oublier la
peur, la souffrance engendrées par les conflits comme l’évoquent ces
coups de feu qui les précipitent à terre.

Leur prestation souligne leur énergie, leur fierté, leur engagement
contre toutes les discriminations qui, aujourd’hui encore, ne cessent
de vouloir s’imposer.

Marie-Françoise Grislin

Représentation du 9 décembre2021 à Pôle-Sud

Y aller voir de plus près

Par Maguy Marin

La guerre est une terrible épreuve. La raconter, en ressusciter les
causes et les effets en constitue une autre tout aussi traumatisante.

Il semble que ce soit le but recherché par ce spectacle conçu par
Maguy Marin, difficile à suivre, à entendre, à supporter.

C’est à partir du célèbre ouvrage  » La guerre du Péloponèse  »  écrit
par le non moins célèbre Thucydide au vième siècle avant
Jésus-Christ qu’elle nous engage à réfléchir à ce phénomène
ravageur  (traduction de Jacqueline de Romilly).

Ce n’est pas par la danse qu’elle exprimera son point de vue, elle qui
s’est rendu célèbre par ses remarquables chorégraphies, comme
l’inoubliable  » May Be « , mais par le jeu complexe de la lecture,  de la
musique et de l’image. Pour ce faire, elle a requis quatre comédiens
qui, livre en main vont procéder à une lecture d’extraits du texte de
Thucydide, une lecture pratiquée à vive allure, soulignant par là que
le texte est très long ( en tout, pas loin de 800 pages!). C’est un texte
complexe en raison des noms des villes de la Grèce ancienne que
nous avons du mal à situer, malgré les cartes projetées sur les petits
écrans qui  se trouvent de part et d’autre du plateau, et des noms des
ces généraux, chefs de guerre ou de territoires qui se sont battus
pendant des décennies.

Dans cet ouvrage, Thucydide décrit avec précision comment les
peuples d’alors se sont dressés les uns contre les autres, fomentant
des alliances, les trahissant pour aboutir aux carnages que tout
conflit entraîne inexorablement. La guerre est donc ce fléau qui
habite l’humanité depuis fort longtemps et ce spectacle se veut par
son didactisme évident le souligner et par bien des aspects nous en
monter l’actualité.

Avec beaucoup de constance, les comédiens s’y emploient,
plongeant avec application dans la lecture, tout en frappant
énergiquement sur les tambours placés devant eux. Quand ils se
lèvent, c’est pour placer sur les supports dressés sur le plateau, de
petits panneaux explicatifs, portant des dates, des noms, des
repérages jugés sans doute nécessaires pour clarifier cet exposé
complexe.

De plus, leurs propos sont illustrés par des dessins d’enfants
projetés sur les petits écrans comme ces  petits bateaux, images des
nombreuses batailles navales qui ont eu lieu durant ces conflits.

Apparaissent aussi des photos de guerres récentes qui nous placent
devant la réalité actuelle, d’autant qu’on y voit aussi des vidéos
représentant les hommes et les femmes politiques de notre monde,
tous ceux et celles que nous reconnaissons pour avoir mené des
pourparlers qui n’ont pas empêché les conflits.

Dans ce spectacle, Maguy Marin en collaboration avec ses
interprètes, Antoine Besson, Kais Choubi, Daphné Koutsafti, Louise
Mariotte nous place face à cette sombre réalité qu’est la guerre dont
les causes sont de toute éternité, le goût du pouvoir, la force des
intérêts, les rivalités, le mépris de la vie humaine et le refus de
déconstruire tout cela pour aboutir à une paix durable entre les
peuples.

Une leçon d’histoire dure à entendre à l’instar des sons
assourdissants des tambours sur lesquels les comédiens frappent de
toute leur force, en les accompagnant de leurs cris  comme d’un
sombre avertissement.

Marie-Françoise Grilsin

Représentation du 12 janvier à Pôle-Sud

L’Etang

D’après Robert Walser par Gisèle Vienne

Cette pièce était très attendue en raison de la notoriété de la metteuse en scène et de celle de l’auteur qui l’a écrite pour sa soeur.

Nous nous retrouvons face à ce milieu blanc qu’est le plateau éclairé
d’une lumière crue. Un lit y a été installé où gisent pêle-mêle les
corps de poupées à taille humaine. Un personnage vient 
tranquillement les prendre l’une après l’autre pour les emporter
vers un ailleurs indéterminé. La scène se prolonge jusqu’à la
disparition  de toutes ces grandes marionnettes pantelantes.

Entreront en scène alors de  » vrais  » personnages interprétés par les
comédiennes Adèle Haenel et Ruth Vega Fernandez. L’histoire
repose pour l’essentiel sur le rapport mère-fils. Ce dernier, Fritz, se
sent mal aimé par sa mère, incompris et décide de faire croire qu’il
va se noyer dans l’étang  proche de leur habitation. Un chantage
affectif parfaitement mis en lumière par le jeu d’Adèle Haenel qui
met son corps en demeure de se tordre de douleur, de chagrin face à
une mère, Ruth Vega Fernandez qui conserve une attitude  stricte
comme en témoigne la raideur de son corps en parfaite
contradiction avec les convulsions du garçon.

C’est une situation pathétique jouée avec componction, lenteur et
peu d’échanges de langage ce qui crée une sorte de malaise et donne
le sentiment de plonger dans un univers étrange plein d’un drame
sous-jacent. Cette atmosphère bizarre est renforcée par le
traitement particulier des voix parfois déformées, amplifiées pour
devenir celle d’un père, d’un frère ou celles d’enfants du voisinage
qu’on ne voit pas et soulignée par les jeux de lumière d’Yves Godin et
tout particulièrement par la musique troublante de Stephen
O’Malley et François Bonnet.

Une perception de la famille gravement mise en question.

Par Marie-Françoise Grislin

 Représentation du 27 novembre 2021
au Maillon

Antigone à Molenbeek & Tirésias

Par Guy Cassiers, directeur artistique du Toneelhuis d’Anvers,
pièce créée en octobre 2020 et recréée en version française.

Après l’adolescent Fritz  de  » L’étang  » nous retrouvons un autre personnage, jeune adulte dans  cette pièce écrite par Stefan Hertmans dont le titre nous intrigue en raison de l’alliance de ces noms Antigone, personnage de l’Antiquité et Mollenbeek, quartier mal famé de Bruxelles.

On comprend vite la possibilité de ce rapprochement quand on voit apparaître Nouria, étudiante en droit qui exprime avec force et véhémence le désir de trouver le corps  de son  » petit frère  » comme elle ne cesse de le nommer, pour pouvoir l’enterrer. Ce sera son leitmotiv.

A cette demande sans cesse réitérée auprès de la police il lui sera répondu systématiquement qu’on ne sait pas, qu’on n’a pas d’élément pour lui dire où il se trouve et que de toute façon, étant donné qu’il est un jihadiste donc un ennemi public, un traître, il ne mérite aucune attention. Elle refuse ce  » portrait  » qu’on fait de lui, maintenant qu’il est pour elle et restera son  » petit frère « .

Ayant perçu qu’il existe dans la ville un Institut Médicolégal, elle
réussit à s’y introduire. La vidéo de Charlotte Bouckaert nous
permet de suivre son exploration des lieux et de lire sur son visage
en gros plan l’émotion qu’elle ressent quand, ayant ouvert différents
tiroirs, elle y trouve les restes de son frère. Elle sera mise en procès,
punie d’avoir pénétré ces lieux par effraction et évoquera alors le
droit mémorial qui l’a conduite à rechercher ce corps pour lui rendre
les derniers hommages.

Ainsi revit-on à travers le parcours de cette jeune fille d’aujourd’hui
une histoire semblable à celle qui se produisit dans l’Antiquité où,
selon la mythologie, l’Antigone d’alors  mit sa vie en péril pour
donner une sépulture à son frère Polynice banni de la cité.

Cette tragédie ne cesse de nous bouleverser puisqu’elle met en
question notre rapport aux lois de la cité, les conflits qui en résulte.
Ce monologue a été confié à la comédienne Ghita Serraj qui en
donne une interprétation pleine d’authenticité, de sensibilité, de
ténacité. Sa prestation est soutenu et quasiment en dialogue avec la
musique de Dmitri Chostakovitch jouée sur scène par le Quatuor
Debussy.

La deuxième partie du spectacle est consacrée à la mise en scène de
« Tirésias » un poème écrit par Kae Tempest et qui évoque le parcours
d’un adolescent en pleine recherche de son identité.  Après s’être
transformé en femme puis redevenu homme, il devient à l’image du
personnage de l’Antiquité, le devin Tirésias, une sorte de prophète
qui alerte sur les problèmes de notre société sans être écouté.
L’interprétation de Valérie Dréville magnifie ce texte. Sa gestuelle
pertinente, farouche, audacieuse, la sublime expressivité de son
visage traduisent avec force la vérité profonde d’un être déchiré par
sa solitude.

Une inoubliable soirée de théâtre.

Par Marie-Françoise Grislin

Représentation  du 1er décembre2021
au Maillon  

(MA, AIDA,…)

De Caille Boitel et Sève Bernard

Enfin arrivé, pour leur plus grand bonheur et le nôtre, ils le disent
après le salut. Le spectacle en raison de la pandémie n’avait pu avoir
lieu.

La note d’intention le signale, il va être question d’amour. Quelques
titres apparaissent sur un petit écran pour nous en dévoiler les
phases, les arcanes, les péripéties.

Et sur scène un couple essaie d’exister, de se retrouver, de s’unir, de
se rabibocher au milieu d’un chaos qui surgit, empiète sur leur
espace vital, met leurs corps en péril.

Ce qui se passe entre eux, résonne puissamment sur ce décor fait de
quantité de planches qui ne cessent de se désajuster, multipliant les
obstacles à l’instar de ce qui peut subvenir dans leur relation.

Ça concrétise, ça bouscule, ça crée des béances, des trous, des
disparitions, des glissades. Mais toujours on en revient pour
recommencer à être, paraître, rencontrer l’autre ou plutôt tenter de
le faire. Car c’est ça le hic, vouloir se rencontrer, s’étreindre, s’aimer !
Que d’obstacles à surmonter !

Ces multiples tentatives avortées donnent lieu à des séquences
drôlatiques, acrobatiques qui suspendent le souffle des spectateurs
surpris que les choses prévisibles n’arrivent pas, les espérant
encore…

Tous ces fragments de vie qui se composent, se décomposent, se
recomposent  sous nos yeux témoignent à travers ce qui peut
paraître  comme des gags des aléas de la vie elle-même.

C’est  inventif, farfelu et émouvant.

On ne se lasse pas de les suivre, d’admirer leur adresse. On se sent prêts à en redemander encore.

Oui , c’est bien du Boitel !

Par Marie-Françoise Grislin

Séance du 18 décembre 2021
présenté par Le Maillon et LeTJPCDN